Le sieur Legris, si l'on en croit le Laboureur, était innocent du

crime qu'on lui imputait; «et il paya, dit-il, de son honneur et de

son sang, le crime d'un malheureux qui fut depuis exécuté à mort

pour d'autres méfaits; et qui s'accusa de ce viol.» Tous les autres

historiens que nous avons pu consulter à ce sujet gardent le silence

sur ce point, et laissent croire que Legris était véritablement

coupable.

Gabriel Dumoulin, annaliste de Normandie, rapporte que sous

Guillaume-le-Conquérant, trois ans avant la bataille du

Val-des-Dunes, il y eut un duel entre Jacques du Plessis et Thomas

de l'Espinay, seigneur du Neubourg. «La cause de combat fut,

dit-il, que du Plessis avait publié que la femme de Jean, comte de

Tancarville, sœur dudit de l'Espinay, avait fait banqueroute à sa

pudicité, se prostituant à un nommé Edmond. Mais du Plessis, mourant

en ce combat, fit revivre la bonne renommée de cette dame.»

Cette coutume barbare de juger des procès par un combat juridique, ne

fut connue que des chrétiens occidentaux. «Il est évident, par ces

lois, dit Voltaire, qu'un homme accusé d'homicide était en droit d'en

commettre deux.» On pouvait se battre aussi par procuration. C'est

des lois de ces combats que viennent les proverbes: «les morts ont

tort; les battus paient l'amende.»

Pour compléter autant que possible l'idée que nous avons voulu donner

de la coutume barbare appelée _jugement de Dieu_, nous ajouterons,

avec Brantôme: «Celui qui avait été tué dans nos duels ou combats

judiciaires n'était nullement reçu de l'église pour y être enterré;

et les ecclésiastiques alléguaient, pour raison, que sa défaite était

une sentence du ciel; et qu'il avait succombé par la permission de

Dieu, parce que sa querelle était injuste.»

ABUS DES ASILES ET LIEUX DE REFUGE POUR LES CRIMINELS.

La religion chrétienne, ou plutôt le clergé du moyen âge, avait

emprunté au paganisme l'usage de ne pas toucher à un criminel, du

moment qu'il s'était mis sous la protection d'une chapelle ou d'une

église. Dans l'antiquité, un homme poursuivi qui se retirait près

d'un autel, ou dans un temple, devenait dès lors inviolable, quelque

scélérat qu'il fût d'ailleurs. En rétablissant cette coutume, le

clergé chrétien songeait sans doute davantage à étendre sa domination

qu'à la gloire de la religion. Il se constituait le protecteur de

l'assassinat et de l'empoisonnement; ce qui est tout-à-fait contraire

à la loi de Dieu, qui porte: «Si quelqu'un a tué son prochain de

dessein prémédité, vous l'arracherez de mon autel, afin qu'il soit

puni.»

En 1358, Perrin Macé, garçon changeur, assassina, dans la rue

Neuve-Saint-Merry, Jean Baillet, trésorier des finances. Le

dauphin, depuis le roi Charles V, régent du royaume pendant la

captivité du roi Jean, son père, ordonna à Robert de Clermont,

maréchal de Normandie, d'aller enlever ce scélérat de l'église

Saint-Jacques-la-Boucherie, où il s'était réfugié, et de le faire

pendre; ce qui fut exécuté. Mais Jean de Meulan, évêque de Paris,

cria aussitôt à l'impiété, prétendit que c'était violer les immunités

ecclésiastiques, envoya ôter du gibet le cadavre de cet assassin, et

lui fit faire, dans cette même église de Saint-Jacques-la-Boucherie,

d'honorables funérailles, auxquelles il voulut assister.

Quelques jours après, Robert de Clermont, ayant été tué dans une

sédition en soutenant les intérêts de son roi, croirait-on que ce

Jean de Meulan défendit qu'on lui donnât la sépulture dans une église

ou dans un cimetière, disant qu'il avait encouru l'excommunication,

en faisant enlever Perrin Macé d'un lieu saint, et qu'un excommunié

ne devait pas être inhumé parmi les fidèles?

Voici un autre exemple de l'abus de ces asiles. En 1365, Guillaume

Charpentier assassina sa femme. Son crime était public, prouvé,

avéré; il convenait lui-même qu'il s'en était rendu coupable. Des

sergens l'arrachèrent de l'Hôtel-Dieu, où il s'était réfugié, et

le traînèrent en prison. Il présenta sa plainte, sur laquelle le

parlement condamna les sergens à l'amende, et ordonna que Guillaume

Charpentier serait rétabli dans son asile; ce qui fut exécuté

ponctuellement. «Je ne sais pas ce qu'il devint, ajoute Saint-Foix,

et s'il se remaria; mais il est certain qu'il ne fut pas puni.»

Louis XII abolit entièrement ce droit absurde, dont jouissaient

plusieurs églises et couvens de Paris.

ÉTRANGE PROCÈS ENTRE DEUX JUIFS.

Les _registres criminels_ du Parlement fourniraient de nombreuses

pages pour remplir les lacunes que l'on rencontre souvent dans

l'histoire des mœurs. M. Dulaure, qui paraît avoir exploré cette

mine féconde, en a extrait beaucoup de faits neufs et curieux, dont

il a enrichi son histoire de Paris. Tel est celui que nous allons

rapporter d'après lui.

En 1364, un procès s'éleva entre deux juifs de Paris, Jacob de

Saint-Maxence, et Manassès de Vierzon. Ce dernier avait obtenu

du roi la faculté de lever une imposition de six gros sur chaque

juif, pour payer ce que le fisc exigeait. Jacob s'opposa sans

doute à cette perception. Les autres Juifs, et surtout Manassès,

s'irritèrent contre lui, le firent accuser par de faux témoins,

le battirent, le chassèrent de leur synagogue; et, sur quinze

cents francs qu'ils devaient payer, Jacob seul fut imposé à deux

cents francs. De plus, ils défendirent à leurs coreligionnaires de

communiquer avec lui, refusèrent de faire circoncire deux de ses

enfans. Enfin, Jacob accusait Manassès d'avoir conspiré sa mort, ou

au moins d'avoir chargé un particulier de lui crever les yeux, de lui

couper la langue, de lui rompre les bras, de lui couper les jambes,

enfin _d'avoir employé, pour commettre ces atrocités, un chevalier

chrétien_.

Le 11 février 1364, Manassès fut condamné, par le parlement de Paris,

à faire sans chaperon, sans ceinture, amende honorable au roi, à la

cour du parlement, et à Jacob; aux dépens et à la somme de cinq cents

livres tournois, et en celle de mille livres envers le roi; de plus,

à tenir prison jusqu'à l'acquittement de ces sommes.

LE CHIEN VENGEUR DE SON MAITRE, OU LE JUSTE JUGEMENT DE DIEU.

Tout le monde connaît l'histoire touchante du chien de Montargis. Le

théâtre en a popularisé la mémoire. Nous lui donnons place ici, non

seulement parce qu'elle mérite d'être conservée à cause de l'intérêt

qui s'y rattache, mais encore parce qu'elle est un monument des

mœurs du temps. Le fait eut lieu sous Philippe-Auguste ou sous Louis

VII, suivant Saint-Foix.

Guillaume Morin, dans son histoire générale du pays de Gâtinais,

dit très-formellement que le combat du chien et de l'assassin eut

lieu en présence du roi Charles VIII. Quoi qu'il en soit, ce trait

historique est rapporté par beaucoup d'auteurs, entre autres Expilly,

avocat-général au parlement de Grenoble; Olivier de la Marck, dans

son _Traité des duels_, et Jules-César Scaliger.

Aubry de Montdidier, traversant seul la forêt de Bondi, fut

assassiné et enterré au pied d'un arbre. Son chien resta plusieurs

jours sur sa fosse, et ne la quitta que pressé par la faim. Il vint à

Paris chez un ami du malheureux Aubry, et par ses tristes hurlemens,

sembla vouloir lui annoncer la perte qu'il avait faite. Après avoir

mangé, il recommence ses cris plaintifs, va à la porte, tourne la

tête pour voir s'il est suivi, revient à l'ami de son maître, et

le tire par son vêtement, comme pour l'inviter à venir avec lui.

La singularité de tous les mouvemens de ce chien, sa venue sans

son maître, qu'il ne quittait jamais, ce maître qui ne paraît pas,

et peut-être ce hasard, ou plutôt cette juste Providence, qui ne

permet guère que le crime demeure impuni, firent que l'ami d'Aubry

conçut quelque soupçon sinistre, et suivit le chien. Dès que ce

pauvre animal fut arrivé au pied de l'arbre, il redoubla ses cris en

grattant la terre, comme pour indiquer qu'il fallait creuser en cet

endroit; on y fouilla, et l'on y trouva le corps du malheureux Aubry.

Quelque temps après, le chien reconnaît, dans une foule, l'assassin

de son maître, que tous les historiens nomment le chevalier Macaire;

il lui saute à la gorge, et ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'on

lui fait lâcher prise. Chaque fois qu'il le rencontre, il l'attaque

et le poursuit avec le même acharnement. On remarque la fureur de cet

animal, naturellement doux, à la seule vue de Macaire; on se rappelle

l'attachement qu'il avait montré pour son maître; on rapproche de ces

faits plusieurs circonstances où ce chevalier Macaire avait manifesté

de la haine et de l'envie à l'égard d'Aubry de Montdidier. D'autres

particularités viennent encore fortifier les soupçons.

Le roi, informé de tous les discours qui se tenaient à cette

occasion, fait amener ce chien, qui paraît tranquille jusqu'au moment

où, apercevant Macaire au milieu d'une troupe de courtisans, il

tourne, aboie, et cherche à se jeter sur lui.

Dans ces temps-là, on ordonnait le combat entre l'accusateur et

l'accusé, lorsque les preuves du crime n'étaient pas convaincantes.

On nommait ces sortes de combats _jugemens de Dieu_, parce qu'on

était persuadé que le ciel aurait plutôt fait un miracle que de

laisser succomber l'innocence. Le roi, frappé de tous les indices

qui se réunissaient contre Macaire, jugea _qu'il échéait gage de

bataille_, c'est-à-dire qu'il ordonna le duel entre le chevalier et

le chien. L'île Notre-Dame, terrain alors vague et inhabité, fut

indiquée pour servir de champ clos. Macaire était armé d'un gros

bâton; le chien avait un tonneau pour sa retraite et ses relancemens.

On le lâche; aussitôt il s'élance, tourne autour de son adversaire,

évite ses coups, l'attaque tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, le

fatigue, et enfin le saisit à la gorge, le renverse, et l'oblige de

faire l'aveu de son crime en présence du roi et de toute la cour.

D'après Saint-Foix, qui nous a fourni tous ces détails, un monument

de cette aventure a subsisté long-temps sur une des cheminées de la

grande salle du château de Montargis.

«On ne sera point étonné, ajoute Saint-Foix, que ce chien ait resté

plusieurs jours sur la fosse de son maître, ni qu'il ait marqué de

la fureur à la vue de son assassin: mais la plupart des lecteurs

ne voudront pas croire qu'on ait ordonné le duel entre un homme et

un chien; il me semble cependant que, pour peu qu'on ait parcouru

l'histoire et vécu dans le monde, on doit être tout au moins aussi

persuadé des travers de l'esprit humain que du bon cœur des chiens.»

L'attachement du chien à son maître est attesté par une foule

d'aventures étonnantes. L'histoire de ce fidèle animal s'est

quelquefois mêlée à l'histoire même de l'homme. Homère ne dédaigne

pas de parler, dans _l'Odyssée_, du chien d'Ulysse, qui fut le

premier à reconnaître son maître; et l'Écriture-Sainte parle du chien

de Tobie.

M. Bodin, dans ses _Recherches historiques sur l'Anjou_, parle d'un

monument que le maréchal de Gié avait élevé en mémoire d'un chien. Le

maréchal avait fait autrefois, dit-il, un pèlerinage à Saint-Jacques

en Galice, et il y avait mené un chien qu'il aimait beaucoup, mais

il le perdit en revenant. Déjà plusieurs mois s'étaient écoulés

depuis le retour du seigneur du Verger, lorsqu'un jour, se promenant

sur l'ancienne grande route de Paris à Angers, il aperçut son chien

accourant vers lui. Le fidèle barbet saute au cou de son maître,

lui lèche les mains, et tombe aussitôt à ses pieds, où il expire

de fatigue et de joie. Le maréchal fut très-sensible à la perte de

ce bon animal, et ce fut pour en perpétuer le souvenir qu'il fit

construire l'obélisque dont on voit encore les ruines, à l'endroit

même où il avait reçu ses derniers témoignages d'attachement et de

fidélité.

Les annales de notre révolution offrent aussi de nombreux exemples

de fidélité donnés par des chiens. Delille, dans son poème de _la

Pitié_, célèbre le dévouement de cet intéressant animal. Tout Paris

a pu voir, après les journées de juillet 1830, un pauvre chien qui

stationnait jour et nuit sur la tombe des combattans morts inhumés

en cet endroit. On ne pouvait entendre sans attendrissement les

hurlemens plaintifs de ce pauvre chien demandant son maître à tous

les passans.

LES TROIS REINES ADULTÈRES.

Les mœurs dissolues du quatorzième siècle se trouvent pour ainsi

dire résumées dans l'histoire des trois princesses qui épousèrent

les trois fils de Philippe-le-Bel; Marguerite de Bourgogne, femme de

Louis dit le Hutin, fille de Robert II, duc de Bourgogne; Jeanne de

Bourgogne, femme de Philippe-le-Long, fille d'Othon IV, comte palatin

de Bourgogne; et Blanche sa sœur, qui épousa le comte de la Marche,

depuis roi de France sous le nom de Charles-le-Bel.

La cour de France était alors le théâtre des plus hideuses débauches;

on y affichait le mépris des bienséances, et les dames se faisaient

gloire de se dépouiller du plus bel ornement de leur sexe, la pudeur.

Les trois princesses dont nous venons de parler étaient belles,

jeunes, sensibles à l'aiguillon de la volupté; elles suivirent

le torrent, et donnèrent bientôt des exemples scandaleux dans un

temps où on ne scandalisait pas facilement. C'était à l'abbaye de

Maubuisson que se passaient les scènes du libertinage des princesses.

Marguerite et Blanche furent convaincues d'adultère avec deux frères,

Philippe et Gaultier d'Aulnay. Ils avaient intéressé dans leurs

débauches l'huissier de la chambre de la reine de Navarre, confident

et complice de ces désordres. Philippe passait pour l'amant de

Marguerite, Gaultier pour celui de Blanche, comtesse de la Marche.

Louis-le-Hutin, qui venait de monter sur le trône, leur fit faire

leur procès comme à des traîtres et à des scélérats coupables du

crime de lèze-majesté. L'huissier, entremetteur de ces criminelles

galanteries, fut condamné à être attaché au gibet; mais Philippe et

Gaultier furent traités plus cruellement. Ils furent tous les deux

mutilés et écorchés vifs. Ils eurent ensuite la tête coupée, et leurs

corps furent pendus par dessous les bras, leurs têtes placées sur des

piliers. Cette exécution eut lieu à Pontoise. «Exemple terrible, dit

Dreux du Radier, qu'il eût peut-être été plus sage de ne pas donner,

mais qu'on crut nécessaire pour arrêter l'audace de quiconque serait

capable de se porter à un pareil attentat contre la majesté du trône

et l'honneur de son souverain.»

On fit des recherches sévères sur la conduite de tous ceux qui

avaient été dans la familiarité de Marguerite, de Blanche et de

Jeanne de Bourgogne, et plusieurs personnes furent arrêtées ou sur

des preuves ou sur des soupçons, et condamnées à la torture. Parmi

les coupables se trouva un moine de l'ordre des frères prêcheurs qui

fut accusé de distribuer de ces remèdes qui, en détruisant les fruits

malheureux de l'incontinence par un plus grand crime, invitent au

désordre celles qui n'en appréhendent que les suites visibles. Ce

moine fut d'abord conduit à Avignon, où l'on informa contre lui; il

fut ensuite condamné à mort et exécuté.

Quant à Marguerite et aux princesses ses belles-sœurs, elles furent

renfermées; Marguerite et Blanche au Château-Gaillard, et Jeanne au

château de Dourdan. Soit que Marguerite fût la plus coupable, soit

que Louis-le-Hutin fût le plus sévère, Marguerite fut étranglée avec

une serviette en 1315; elle avait vingt-cinq à vingt-six ans. Selon

quelques historiens, cette reine avait un _tempérament si emporté_,

que quand elle voyait un homme de bonne mine elle le faisait mener

dans son appartement, d'où il ne sortait que pour être précipité dans

la Seine, afin qu'il ne publiât pas ses débordemens.

Blanche de Bourgogne, qui, au jugement de Froissard, _fut l'une des

plus belles dames du monde_, demeura renfermée au Château-Gaillard

jusqu'en 1325; à cette époque, elle obtint la permission de prendre

le voile dans l'abbaye de Maubuisson, où elle acheva d'expier ses

fautes passées par une austère pénitence; elle y mourut en 1326.

Jeanne trouva dans son époux moins d'emportement, plus de penchant à

la clémence. Philippe, prince sérieux, appliqué aux affaires, était

d'ailleurs d'un caractère doux et plein d'affabilité. Il fit d'abord

reléguer sa coupable épouse au château de Dourdan, et environ un an

après il lui pardonna, la reprit, et vécut avec elle sans qu'il parût

avoir conservé aucun souvenir du passé. Cette bonne intelligence dura

jusqu'à la mort du roi, qui arriva le 3 janvier 1321.

Cette reine, pendant les huit années de son veuvage, séjourna au

fameux hôtel de Nesle qui lui appartenait. L'histoire l'accuse

d'horreurs semblables à celles que l'on impute à Marguerite de

Bourgogne. Elle appelait les jeunes écoliers qui avaient le malheur

de passer sous ses fenêtres, et après avoir assouvi avec eux sa

luxure effrénée, elle les faisait jeter du haut de la tour de Nesle

dans la Seine.

Voici ce que dit Brantôme à ce sujet: «Elle se tenait à l'hôtel de

Nesle à Paris, laquelle faisait le guet aux passans, et ceux qui lui

revenaient et agréaient le plus, de quelque sorte de gens que ce

fussent, les faisait appeler et venir à soi, et, après en avoir tiré

ce qu'elle en voulait, les faisait précipiter du haut de la tour qui

paraît encore, en bas, en l'eau, et les faisait noyer. Je ne veux pas

dire que cela soit vrai, mais le vulgaire, au moins la plupart de

Paris, l'affirme; et il n'y a si commun, qu'en lui montrant la tour

seulement et en l'interrogeant, qui de lui-même ne le die.»

Le poète Villon, qui écrivait au quinzième siècle, dans un temps plus

rapproché de l'événement, donne quelques autres détails, et nous

apprend que les malheureuses victimes de la luxure de cette princesse

étaient renfermées dans un sac, puis jetées dans la rivière.

Jeanne de Bourgogne mourut à Roye le 20 janvier 1329.

ASSASSINATS DES DUCS D'ORLÉANS ET DE BOURGOGNE.

Une haine héréditaire divisait, au quinzième siècle, les deux

puissantes maisons d'Orléans et de Bourgogne. Elle était

continuellement alimentée par une passion qui dans tous les temps

a fait couler des flots de sang humain, l'ambition. Philippe de

Bourgogne en mourant légua son inimitié à son fils Jean-sans-Peur.

Celui-ci, non moins ambitieux que son père, mais ne possédant

aucune de ses vertus, se jouait de la morale, de la religion et de

l'humanité. Il attaqua le duc d'Orléans, dont la conduite ne donnait

que trop de prise aux accusations de ses ennemis.

Jean-sans-Peur caressa le peuple en affectant de le plaindre, de

gémir sur l'énormité des impôts dont il était accablé. C'est le rôle

de tous les factieux. Jean-sans-Peur devint l'idole de la populace.

Certain de l'attachement des Parisiens, il va rassembler une armée

pour combattre le duc d'Orléans; celui-ci lève également des troupes

pour faire tête à son rival.

Cependant, au moment d'en venir aux mains, les deux ducs se

réconcilièrent. Chacun d'eux s'y prêta d'autant plus volontiers que

son hypocrisie voyait dans cette feinte réconciliation un moyen de

mieux tromper son ennemi. Ils se prodiguèrent les marques du plus

véritable attachement. Jean-sans-Peur coucha avec le duc d'Orléans,

communia avec lui, but dans sa coupe, contracta avec ce prince une

fraternité d'armes, et peu de temps après avoir édifié le public et

la cour par ces perfides démonstrations, il le fit assassiner, dans

la rue Barbette, par des sicaires qui, pour protéger leur fuite,

allumèrent derrière eux un incendie. Le 21 novembre 1407, vers sept

heures et demie du soir, le duc d'Orléans, n'ayant avec lui que deux

écuyers montés sur le même cheval, un page et trois valets de pied

qui marchaient devant pour l'éclairer, fut investi par dix-huit

hommes armés, à la tête desquels était un gentilhomme de Normandie,

nommé Raoul d'Ocquetonville: ce scélérat, d'un coup de hache

d'armes, lui coupa la main dont il tenait la bride de sa mule, et de

deux autres coups lui fendit la tête. Le page, nommé Jacob de Merre,

voulant couvrir son prince de son corps, fut tué sur lui. On remarqua

que le dernier coup fut porté au duc d'Orléans par un homme qui était

sorti brusquement d'une maison voisine, armé d'une massue, la tête

enveloppée de son chaperon; et le bruit courut que c'était le duc de

Bourgogne lui-même.

Le lendemain, Jean-sans-Peur assista aux funérailles de sa victime,

la plaignit et la pleura; mais voyant qu'on allait faire une enquête,

que la veuve et le fils du prince assassiné demandaient vengeance, il

s'enfuit en Flandre. Bientôt il revint, escorté de mille partisans,

et osa faire trophée de son attentat.

La chambre des pairs le cita à comparaître devant la table de marbre:

il parut armé de pied en cap et entouré de ses satellites, devant la

cour intimidée. Il osa plaider sa cause et s'honorer de l'assassinat

d'un prince qui dévorait la fortune de l'état et sapait les fondemens

du trône. Le cordelier Jean Petit, son avocat, non seulement

justifia le meurtre du duc d'Orléans, mais encore établit la doctrine

de l'homicide, qu'il fonda sur l'exemple de tous les assassinats dont

il est parlé dans les livres de l'Écriture-sainte. Ce Jean Petit,

dans l'intérêt de son client, osait faire un dogme de ce qui n'est

écrit dans ce livre que comme un événement, au lieu d'apprendre

aux hommes, comme on l'aurait toujours dû faire, qu'un assassinat

rapporté dans l'Écriture est aussi détestable que s'il se trouvait

dans les histoires des cannibales.

Le peuple, ébloui par ce discours qui flattait ses passions,

applaudit l'avocat, et porta en triomphe l'accusé.

Cette apologie monstrueuse, et l'ovation populaire qui l'avait

suivie, n'empêcha pas que le duc de Bourgogne n'eut à soutenir,

pendant sept ans, une guerre civile contre les frères et les

partisans de son ennemi. Sa faction s'appelait les _Bourguignons_,

et celle d'Orléans s'intitulait les _Armagnacs_, du nom du comte

d'Armagnac, beau-père du duc d'Orléans. La faction qui dominait

faisait conduire au gibet, assassiner, brûler ceux de la faction

contraire. Les bouchers de Paris, armés par Jean-sans-Peur, jouèrent

un rôle bien sanglant, dans cette guerre civile.

Jean-sans-Peur ayant surpris Paris, en 1418, fit un massacre horrible

des Armagnacs, et s'empara de la personne du roi et de toute

l'autorité.

Les satellites de Jean-sans-Peur se précipitèrent dans la ville,

reçus par les bouchers et par les écorcheurs, qui à leur tête avaient

le bourreau et ses aides. Ils se répandent dans les divers quartiers,

pillent, brûlent, démolissent les maisons des Armagnacs. On signale

comme suspects les gens les plus paisibles, on les met dans les fers,

on les traîne à l'échafaud. Les hommes connus par leur attachement

au roi, sont jetés du haut des tours sur les lances des Bourguignons

ou par dessus les parapets dans les flots de la Seine. Les voleurs,

profitant de l'occasion, se rangeaient parmi les factieux, et se

faisaient assassins pour mieux exercer leur infâme métier. Les

Armagnacs étaient surtout l'objet de vengeances atroces. Après les

avoir mis à mort, ces cannibales tailladaient leur peau, mordaient

dans leur cœur, mutilaient leurs membres, et les jetaient à la

voirie. Les femmes n'étaient point épargnées: les détails de leur

mort font frémir; on les égorgeait, on leur arrachait jusqu'à leurs

derniers vêtemens, et les femmes enceintes étaient éventrées, à la

risée féroce de toute une populace stupide.

Le malheureux Charles VI, privé de sa raison, trahi par sa femme,

l'infâme Isabeau de Bavière, cette nouvelle Messaline, qui passait

de la couche incestueuse du duc d'Orléans aux bras ensanglantés du

duc de Bourgogne, traînait une existence pire encore que celle de

ses malheureux sujets. Tandis que sa criminelle épouse ruinait le

trésor de l'état, il manquait de linge et d'alimens. Relégué dans

un appartement dont on avait arraché la tenture et enlevé les plus

beaux meubles, il restait des semaines entières sans voir d'autres

personnes que la femme qui le servait. Souvent la démence de cet

infortuné prenait un caractère sombre: il errait dans son palais en

proférant des mots entrecoupés. Un jour qu'il était dans un de ces

sombres accès, il surprit la reine en tête à tête avec un de ses

amans furieux, il fit saisir cet homme, le fit coudre dans un sac et

jeter dans la rivière, avec un écriteau portant: _laissez passer la

justice du roi_.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 1/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 7 / 17 段