font entendre dans l'escalier de sa prison; nul doute qu'on vient
le chercher, que sa dernière heure va bientôt sonner. Comment se
fait-il que des assassins, qui ont donné de sang-froid la mort à
tant d'individus, puissent ainsi la redouter pour eux? Le condamné
frissonne, l'idée seule de son supplice fait dresser ses cheveux sur
sa tête.
On ouvre les verroux, c'était le prevôt, l'infâme Taperet, homme
avare et cupide, capable de tout pour gagner de l'or. Plus coupable
que la plupart des prisonniers, il en avait la surveillance et les
tenait sous sa responsabilité. Il savait que le condamné avait enfoui
des trésors, il venait lui proposer la liberté en échange de ses
richesses. Surpris, enchanté de cette proposition inattendue, le
criminel accepte avec empressement, avec reconnaissance; il assure sa
fortune au prévôt, et va, par de nouveaux crimes, travailler à s'en
faire une nouvelle.
Mais comment Taperet mettra-t-il sa responsabilité à couvert? l'heure
est fixée pour l'exécution; l'échafaud est dressé; le bourreau attend
une victime, la populace un spectacle. Le croira-t-on? le monstre
substitue à la place du prisonnier qu'il vient de faire évader un
pauvre père de famille, honnête et bon artisan, dont les traits, pour
son malheur, avaient quelque ressemblance avec ceux du condamné.
Taperet le fait saisir par ses archers, et, sans pitié pour les
protestations de l'innocent infortuné, il étouffe ses plaintes et ses
sanglots dans les murs de l'obscure prison.
Ce pauvre malheureux n'en sortit que pour monter sur le tombereau
fatal où la sentence était attachée. Personne ne put soupçonner
l'affreuse substitution qui venait d'avoir lieu. Le peuple,
d'ailleurs, si facile à tromper, crut reconnaître dans l'homme
qu'on menait au supplice le scélérat, auteur de tant de crimes
épouvantables; pendant tout le chemin, il l'invectiva, le chargea
d'imprécations, et le couvrit de boue et d'immondices.
Vainement la victime proteste de son innocence, vainement l'infortuné
se nomme, indique sa demeure, ses voisins, ses amis; on ne lui répond
que par des huées qui couvrent sa voix; on est sourd à ses plaintes,
sans pitié pour ses pleurs. Voyant alors qu'il faut renoncer à tout
espoir du côté des hommes, il s'arme de résignation, et se tourne
du côté de Dieu, il demande un confesseur; cette consolation lui
est refusée. Ce ne fut que quelques années plus tard, en 1396, sous
Charles VI, qu'on permit aux condamnés de recourir à la confession.
L'innocent fut exécuté: son corps fut traîné sur une claie, et
demeura sans sépulture, exposé aux insultes des passans. Sa fille,
orpheline à jamais digne de compassion, étant venue la nuit pleurer
près des restes mutilés de son père, fut honnie et chassée comme
infâme.
Après ce forfait, qui le mettait en possession de grandes richesses,
le prevôt Taperet commença à mener un train qu'on ne lui avait pas
connu jusqu'alors. Bientôt il étala un luxe effronté, qui éveilla
les soupçons et fit ouvrir les yeux. On voulut remonter à la source
de cette opulence si rapidement acquise. Six mois s'étaient à peine
écoulés depuis l'exécution de l'honnête artisan; on se rappela ses
protestations d'innocence, les réclamations de sa fille; on fit une
enquête, et l'horrible substitution, le trafic sanglant faits par
Taperet, furent enfin dévoilés: ce misérable fut jugé et pendu,
punition bien douce d'un si grand crime, mais qui du moins avait
l'avantage d'empêcher qu'il ne se renouvelât.
JOURDAIN DE LISLE.
Sous le règne de Charles-le-Bel, prince sévère et justicier, les
criminels de tous genres, même les financiers, que l'on respecte tant
de nos jours, étaient poursuivis avec vigueur, sans aucun ménagement.
L'un des plus riches seigneurs de la Gascogne, Jourdain de Lisle,
homme d'un naturel arrogant, cruel, vindicatif, fut accusé et
convaincu de dix-huit crimes capitaux; il avait dix-huit fois mérité
la mort. Mais comme il avait trouvé le moyen de se faire craindre,
et même de s'attacher des partisans qui lui faisaient une escorte
en public, il semblait, comme un autre Catilina, braver la justice
et les lois jusque dans leur sanctuaire. Ce qui ajoutait encore à
l'impudente insolence de ce malfaiteur titré, c'est qu'il avait
épousé la nièce du pape, et qu'il pensait que cette alliance devait
lui assurer l'impunité de ses crimes. Quoi qu'il en soit, les juges,
déterminés sans doute par la terreur que leur inspiraient son crédit
et son audace, eurent la criminelle faiblesse de l'absoudre.
Jourdain de Lisle, après cet acquittement, redoubla d'arrogance; il
ne connut plus de bornes dans ses attentats, et se fit un passe-temps
de commettre des meurtres.
Mais un jour ayant tué, avec sa masse d'armes, un sergent royal,
le mécontentement général éclata en plaintes et en murmures. A
l'occasion de ce nouveau crime, on rappelait tous ceux dont on lui
avait fait grâce; on criait à l'injustice. Le roi, informé de ce qui
se passait, et regrettant un acquittement qui n'avait produit que de
nouvelles scélératesses au lieu du repentir, fit arrêter Jourdain
de Lisle, et ordonna qu'il fût jugé une seconde fois. L'arrogant
gentilhomme se présenta, suivant sa coutume, avec son escorte de
spadassins, croyant, par cet appareil, intimider encore la justice et
lui arracher un arrêt favorable.
Son espérance fut déçue; dès le début, les juges montrèrent une
contenance ferme et assurée qui imposa aux sicaires de Jourdain; et
bientôt, lorsqu'il fut question de rechercher ses adhérens et ses
complices, craignant pour eux-mêmes, ils abandonnèrent leur patron
aux rigueurs de la justice.
Jourdain de Lisle fut condamné à être traîné à la queue d'un cheval,
et à être pendu.
INIQUITÉS DE BÉTISAC, PUNIES PAR LE ROI CHARLES VI.
La démence de Charles VI fut un grand fléau pour la France; les
premières années du règne de ce monarque avaient donné de belles
espérances. Il s'occupait sincèrement et activement de la réforme
des abus et des injustices. Dans un voyage qu'il fit en Languedoc,
en 1389, il s'appliqua à purger le pays de divers tyrans qui
l'opprimaient; et après les avoir fait citer, il ordonna qu'on les
jugeât, et les fit condamner sans miséricorde. Il jugea lui-même
une partie des affaires, et se réserva la connaissance des autres,
qu'il n'eut pas le temps de terminer. Afin d'arrêter le cours des
concussions et des vexations des financiers, des juges, et des
autres officiers du pays, qui avaient ruiné les meilleures familles,
fait déserter les villes, et désolé les campagnes, il les destitua
tous, et nomma à leur place des gens d'honneur et de probité.
Jean Bétisac, natif de Béziers, secrétaire du duc de Berri, qui
l'avait tiré de la lie du peuple pour lui donner toute sa confiance,
commettait, à l'ombre de cette protection, une infinité de vexations
et de brigandages dans la province, et principalement dans sa ville
natale. On en fit des plaintes au roi, qui donna sur-le-champ des
ordres pour qu'on informât contre cet officier.
Charles VI donna encore en cette circonstance une preuve de sévérité
et de son amour pour la justice. Jean de Bétisac fut trouvé coupable
d'avoir réduit une infinité de familles de la province à la mendicité
par ses extorsions. Il avait levé injustement plus de trois millions
de livres sur le peuple, et avait amassé, par des moyens iniques, des
trésors immenses. Bétisac, pour sa justification, allégua les ordres
qu'il avait reçus du duc de Berri, son maître, qui prit hautement
sa défense, et envoya le sire de Nantouillet, et Pierre Mespin,
chevaliers, pour avouer toutes les levées qu'il avait faites, et
demander son élargissement.
Cette démarche du duc de Berri jeta les juges dans un grand embarras,
parce que le roi avait donné au duc une autorité presque absolue dans
le Languedoc. Heureusement que, dans l'intérêt de l'équité, Bétisac
fut trouvé coupable d'autres crimes qui le firent condamner.
Le roi, après son arrivée à Toulouse, avait fait délivrer de prison
Oudard d'Attainville, juge de cette ville, qui gémissait depuis
deux ans sous le poids d'une fausse accusation. Oudard était un
homme probe, qui ne devait son emploi qu'à son mérite; après son
élargissement, il supplia le roi de faire revoir ce procès. Le roi
accueillit sa requête, et nomma des commissaires pour y faire droit;
on trouva que cet officier avait été accusé de malversation dans sa
charge par des faux témoins, qui furent arrêtés; ils avouèrent qu'ils
avaient été gagnés par Bétisac, qui avait conjuré la perte de ce juge.
Bétisac, interrogé, confessa qu'il avait suborné des témoins, parce
que Oudard d'Attainville ayant condamné au feu un jeune gentilhomme,
son complice, coupable du crime de sodomie, il voulait par là se
dérober lui-même au supplice.
Indigné de ces actions infâmes, le conseil du roi condamna Bétisac à
être brûlé vif, et l'exécution eut lieu à Toulouse, le 22 décembre
1389.
MARGUERITE DE BELLEVILLE, OU LA MAGICIENNE DE PARIS.
La superstition, qui a tant de prise sur le cœur de l'homme, fit
long-temps croire aux opérations magiques. Jusque sous le règne de
Louis XIV, on vit des parlemens, composés d'hommes graves et plus
instruits que le vulgaire, condamner, de bonne foi, de prétendus
sorciers au supplice du feu. Quelle devait être la crédulité, à cet
égard, dans les siècles antérieurs?
Lorsqu'on voulait estropier, faire languir ou mourir un individu
dont on ne pouvait facilement approcher, on composait un _vœu_
ou _volt_, et on l'_envoultait_. Voici en quoi consistait
l'_envoultement_: on fabriquait une image en terre, le plus souvent
en cire, et autant que possible, on la façonnait à la ressemblance de
la personne à laquelle on voulait nuire; de plus, on donnait à cette
image le nom de cette personne, en lui faisant administrer par un
prêtre et avec les cérémonies et prières de l'église le sacrement de
baptême; on l'oignait aussi du saint-chrême; on proférait ensuite sur
cette image certaines invocations ou formules magiques.
Toutes ces cérémonies terminées, la figure de cire ou le _volt_
se trouvant, suivant l'opinion de ceux qui l'avaient fabriquée,
en quelque sorte identifiée avec la personne dont elle avait la
ressemblance et le nom, était à leur gré torturée, mutilée, ou bien
ils lui enfonçaient un stylet à l'endroit du cœur. On était persuadé
que tous les outrages faits, tous les coups portés à cette figure,
étaient ressentis par la personne dont elle portait le nom.
Les registres criminels du parlement de Paris qui ont été explorés
par M. Dulaure, que nous copions presque textuellement, parlent
d'une affaire curieuse relative à cette sorte d'enchantement.
En 1319, Marguerite de Belleville, magicienne de Paris, dite la _sage
femme_, déclara au parlement qu'une demoiselle (femme noble) nommée
Méline la Henrione, veuve de Henrion de Tartarin, épouse en secondes
noces de Thevenin de la Lettière, chevalier, était venue lui demander
_une chose_ pour faire périr son mari. Marguerite de Belleville lui
répondit qu'elle s'en occuperait, et que son mari, qui allait aux
joûtes et tournois, tomberait mort de son cheval; elle ajouta que
cette _demoiselle_, surprise par son valet, fut effrayée et jeta _la
chose_, ce qui l'empêcha d'en faire usage.
Quelque temps après, la demoiselle Méline vint de nouveau s'adresser
à Marguerite de Belleville; elle s'était adjoint un prêtre nommé
Thomas, chapelain en Marcilly. Tous trois composèrent contre le
mari de Méline un _volt_. Le prêtre baptisa ce volt, et lui oignit
le front avec du saint-chrême; il déclara que le _volt_ ne vaudrait
rien si on ne l'oignait trois fois du saint-chrême. Cette même Méline
revint une autre fois chez la magicienne Marguerite de Belleville;
elle y parut accompagnée de plusieurs personnes: d'un ermite, appelé
frère Regnaud, demeurant à l'ermitage de Saint-Flavy, près Villemort
en Champagne; d'un religieux jacobin du couvent de Troyes, nommé Jean
Dufay, et d'une femme, dite Perrotte la baille de Poissy, ou femme du
bailli de ce lieu. Tous les cinq, d'après la demande de Guischard,
évêque de Troyes, concoururent à la composition d'un _volt_ dans
le dessein de faire mourir la reine Jeanne de Bourgogne, femme de
Philippe-le-long, dont nous rapporterons les impudicités à l'article
des _trois reines adultères_.
Le _volt_ achevé, le frère jacobin le baptisa, et lui donna le nom de
Jeanne: la femme Perrotte fut la marraine.
La magicienne Marguerite de Belleville déclara dans son
interrogatoire qu'elle ignorait d'abord le nom de la personne contre
laquelle se faisait le _volt_, qu'elle n'en fut instruite que quinze
jours après. Elle déclara aussi qu'elle était _charmeresse_, qu'avec
certaines paroles elle faisait retrouver les objets perdus. Elle fut
mise dans les prisons du Châtelet. On ignore quel fut son châtiment.
TENTATIVE D'HOMICIDE DE PIERRE DE CRAON SUR LE CONNÉTABLE DE CLISSON.
Pierre de Craon, seigneur très-riche et d'une ancienne famille de
l'Anjou, avait déjà mérité le dernier supplice, et n'avait dû qu'à
sa naissance et à ses richesses la grâce qu'on lui avait accordée,
lorsqu'il se fit connaître par un nouveau crime qui réveilla le
souvenir du premier.
Le duc d'Orléans, frère de Charles VI, était fort amoureux d'une
juive qu'il allait voir secrètement. Ayant eu des raisons de
soupçonner que Pierre de Craon, son chambellan et son favori, avait
plaisanté de cette intrigue avec la duchesse d'Orléans sa femme, il
le chassa honteusement de sa maison.
Le duc d'Orléans, qui ne portait alors que le titre de duc de
Touraine, avait épousé la célèbre Valentine de Milan, qui l'aimait
avec passion, quoiqu'elle sût bien qu'il lui était infidèle; mais
elle ne connaissait point l'objet de ses secrètes amours. Pierre
de Craon, pour qui le duc n'avait rien de caché, avait eu un jour
l'indiscrétion, pendant un bal, de nommer à Valentine la personne
que le prince son époux aimait et entretenait comme sa maîtresse.
La duchesse, qui depuis long-temps cherchait à pénétrer ce mystère,
ne put contenir les mouvemens impétueux de sa jalousie; elle envoya
aussitôt dire à cette jeune personne que si elle avait le malheur de
revoir davantage le duc son mari, elle lui ferait couper le nez; et
elle l'aurait fait, car les grands avaient alors à leurs gages des
gens toujours prêts à exécuter leurs volontés.
Lorsque ensuite le duc se présenta chez sa maîtresse, celle-ci, tout
éplorée, vint à la porte le prier de se retirer, en lui apprenant que
Valentine était instruite de leur liaison, et qu'elle ne manquerait
pas de s'en venger comme elle l'en avait menacée, s'il entrait
seulement dans sa maison.
Le duc ne put soupçonner que Pierre de Craon de l'avoir trahi,
puisque lui seul était le confident de ses amours. Ce fut ce qui
causa la disgrâce de ce seigneur. Celui-ci, qui non seulement
ignorait quelles avaient été les suites de son indiscrétion, mais qui
l'avait oubliée lui-même, fut bien étonné de recevoir l'ordre de ne
plus paraître à la cour et de se retirer dans ses terres. Vainement
il sollicita une audience de congé; il fallut partir sur-le-champ,
sans voir ni le roi ni son frère. Il se persuada, dans son dépit,
qu'Olivier de Clisson, depuis long-temps son ennemi personnel, était
l'auteur de sa disgrâce; et dans l'espoir de se venger de lui et
de son souverain, il se décida à quitter la France pour passer en
Bretagne, dont il savait que le duc avait aussi à se plaindre de
Clisson, l'un de ses plus grands vassaux.
Pierre de Craon était parent du duc de Bretagne; après lui avoir
raconté ce qui venait de lui arriver à la cour de France, il lui fit
une vente simulée des biens qu'il possédait en Anjou, afin de les
soustraire par ce moyen à la confiscation qu'encourait un vassal
coupable de félonie, et il lui rendit ensuite foi et hommage comme à
son nouveau souverain.
La vengeance que Craon préparait contre Olivier de Clisson occupait
tous ses soins. Il avait un hôtel à Paris près le cimetière de
Saint-Jean en Grève. Des gens qui lui étaient dévoués y conduisirent
secrètement tout ce qui était nécessaire pour armer et faire vivre
pendant quelques jours quarante à cinquante hommes; ceux-ci s'y
rendirent au nombre de deux ou trois au plus à la fois et la nuit,
dans la crainte d'éveiller les soupçons des voisins. Enfin, lorsque
tout fut prêt, Pierre de Craon y vint aussi, et s'y tint renfermé
quelque temps, c'est-à-dire jusqu'à la Fête-Dieu (1391), qui arriva
trois ou quatre jours après. Il savait qu'à cette solennité le roi
donnait un grand festin aux principaux seigneurs de sa cour, au
nombre desquels serait Olivier de Clisson, connétable de France.
Le roi occupait alors l'hôtel Saint-Paul, quartier Saint-Antoine.
Cette maison était spécialement destinée aux banquets royaux. Celui
que Charles VI donna le 13 juin se prolongea fort avant dans la nuit.
Pierre de Craon avait aposté des gens, tant à pied qu'à cheval,
sur le chemin que devait prendre le connétable pour retourner chez
lui. Il était trois heures du matin, lorsque Olivier de Clisson
sortit de l'hôtel Saint-Paul, à cheval, accompagné seulement
de huit de ses gens sans armes. Quand il fut arrivé dans la rue
Culture-Sainte-Catherine, où l'attendait Pierre de Craon, celui-ci se
présenta, l'épée à la main, devant Clisson, tandis que ses satellites
éteignaient les flambeaux des gens du connétable, et les mettaient en
fuite. Olivier de Clisson prit cette rencontre pour une plaisanterie
des convives sortis avant lui, mais il fut bientôt désabusé,
lorsqu'il entendit le baron de Craon lui crier d'une voix terrible:
«A mort, à mort, Clisson, cy vous faut mourir.--Qu'es-tu? dit le
connétable.--Je suis Pierre de Craon, ton ennemi.» Clisson avait sous
son pourpoint une cotte de mailles; il se défendit long-temps contre
ses assassins; mais enfin un grand coup d'épée l'ayant atteint, il
tomba de cheval dans la boutique d'un boulanger, dont la porte brisée
transversalement, comme c'est encore l'usage dans quelques endroits,
était fermée par le bas et ouverte par le haut. Les assassins,
n'osant descendre de cheval, portèrent encore un grand nombre de
coups au connétable; mais la plupart ne purent l'atteindre à cause
de la porte inférieure; cependant ils le laissèrent pour mort, et
partirent en toute hâte pour se rendre à Chartres, où d'autres
chevaux les attendaient, et de là à Sablé, d'où Pierre de Craon était
parti pour faire cette expédition.
La nouvelle de cet assassinat parvint aussitôt aux oreilles du roi,
qui s'allait mettre au lit. _Il se vêtit d'une houppelande_, et _il
courut à l'endroit où l'on disait que son connétable venait d'être
occis_. Il le trouva dans la boutique du boulanger, baigné dans
son sang. Après qu'on eut visité ses blessures, qui n'étaient pas
dangereuses: «_Connétable_, lui dit le roi, _oncques chose ne fut
telle, ni ne sera si fort amendée_.» Il manda aussitôt le prevôt de
Paris, et lui donna l'ordre de poursuivre promptement l'auteur de ce
meurtre ainsi que ses complices. Un des écuyers et un des pages du
baron de Craon furent arrêtés et décapités aux halles: le concierge
de son hôtel fut aussi mis à mort pour n'avoir point fait connaître
l'arrivée de son maître à Paris. Un chanoine de Chartres, chez qui
le baron avait logé, fut privé de ses bénéfices et renfermé pour le
reste de ses jours. Tous les biens que Pierre de Craon possédait en
France furent confisqués et donnés au duc d'Orléans, frère du roi,
dont il avait été le favori; son hôtel fut rasé, l'emplacement
donné à la paroisse Saint-Jean-en-Grêve pour en faire un cimetière;
et la rue de Craon, où était l'hôtel, prit le nom de rue des
Mauvais-Garçons, qu'elle conserve encore aujourd'hui.
Ne se croyant pas en sûreté dans son château de Sablé, quoiqu'il
fût très-bien fortifié, le baron de Craon se retira auprès du duc
de Bretagne, qui lui dit, dès qu'il le vit arriver: «Vous avez fait
deux grandes fautes; la première d'avoir attaqué le connétable, et la
seconde de l'avoir manqué.» Cependant il l'assura de sa protection,
et l'invita à rester près de lui, lui promettant de prendre parti
dans cette affaire, selon les circonstances.
Richard II, roi d'Angleterre, demanda la grâce de Craon quelque temps
après et l'obtint. Pierre de Craon revint à la cour et s'y montra
hardiment, tandis que Clisson venait d'en être banni.
DUEL JUDICIAIRE DE CARROUGES ET LEGRIS.
Le sieur Jean de Carrouges, gentilhomme de la maison du duc
d'Alençon, partant, vers la fin du quatorzième siècle, pour un
voyage en la Terre-Sainte, laissa sa femme en la ville d'Argentan
en Normandie, ou, selon d'autres, en sa maison de Carrouges, située
à environ quatre lieues de cette ville. Un de ses amis, le sieur
Jacques Legris, également gentilhomme de la maison du duc d'Alençon,
profita de l'absence de Carrouges pour aller courtiser sa femme. Un
jour entre autres, il entra en matière avec la jeune dame, et usant
de tous les artifices à l'usage des amans en semblable circonstance,
il fit la déclaration formelle de son amour, et, comme le dit
naïvement le narrateur des _Annales de Paris_, des propos il en vint
aux offres de service; mais la dame, fidèle à son mari, repoussa
honnêtement ses attaques; de sorte qu'il s'avisa de gagner, par des
dons ou des promesses, une servante de la dame de Carrouges, qu'il
jugeait propre à seconder ses projets. La servante en effet consentit
à le favoriser selon son désir. Les moyens furent donc concertés
entre eux, et le jour fixé.
Le soir du jour convenu, le sieur Legris étant obligé, par sa charge,
de servir à table le duc d'Alençon, se voyait avec impatience empêché
de se rendre au rendez-vous. Mais les amans ont le génie inventif. Il
laissa tomber à dessein la coupe pleine de vin qu'il présentait à son
maître; et feignant d'être tout honteux de sa maladresse, il sortit,
monta à cheval, et courut à toutes brides à la maison de la dame de
Carrouges. Une échelle préparée par la perfide servante l'attendait;
à l'aide de cette échelle il s'introduit dans la chambre de la dame
endormie, lui fait violence, sort de la maison, remonte à cheval, et
arrivant au lever du duc son maître, laisse tomber le bassin qu'il
lui présentait pour laver, de même qu'il avait fait pour la coupe.
La dame de Carrouges céla soigneusement cet outrage jusqu'au retour
de son mari. Celui-ci, indigné en apprenant cet affront, alla porter
sa plainte au duc d'Alençon, le suppliant avec instance d'en faire
justice, ou de lui permettre le combat contre Legris, au cas qu'il
niât son crime. Mais le duc, se rappelant que Legris l'avait servi
le jour même de l'attentat qu'on lui imputait, s'imagina que c'était
pour se venger d'une autre injure que Carrouges voulait se battre
avec lui, et refusa la permission qu'il sollicitait.
Carrouges, ne pouvant obtenir justice du duc d'Alençon, s'adressa au
parlement de Paris qui, à défaut de preuves, assigna jour et camp
aux deux parties. Comme la dame de Carrouges avait dressé elle-même
l'accusation, et avait pressé son mari d'en demander et faire
justice, la cour ordonna qu'elle assisterait elle-même au combat,
et que, si son mari n'était pas vainqueur, elle serait sujette à la
peine des calomniateurs et faux accusateurs, qui était de souffrir
semblable peine à celle encourue par l'accusé s'il venait à être
condamné. Cette dame se soumit volontiers à cette condition, forte
de la justice de sa cause. Ce combat eut lieu en champ clos à Paris,
par autorité de justice, en 1386. Carrouges fut d'abord blessé à
la cuisse par Legris: mais, quoique déjà très-malade d'une fièvre
quarte, il rassembla toutes ses forces, et s'élançant impétueusement
sur son adversaire, il le terrassa, lui fit confesser son crime,
puis lui enfonça son poignard dans le cœur, laissant le cadavre au
bourreau, qui le traîna au gibet. Le roi Charles VI, présent à ce
combat, fit don au vainqueur de mille livres d'argent comptant et
d'une pension annuelle de deux cents livres.