On lit dans l'histoire générale du Languedoc, par D. Vaissette, la

relation d'une cérémonie solennelle qui eût lieu à Toulouse, dans

la cathédrale de Saint-Étienne, le dimanche 30 septembre de l'an

1319, pour le jugement de tous ceux qui étaient accusés d'hérésie et

détenus dans les prisons de l'inquisition.

Cette cérémonie, que l'on appelait pieusement dans le pays _Sermon

public_, et qu'on nommait en Espagne _Acte de foi_ (_Auto-da-fé_),

était déjà en usage dans cette province avant 1276, et il est

constant qu'elle fut pratiquée presque tous les ans depuis 1307,

jusqu'en 1316. On pourra juger de la sainteté, de la charité qui

présidaient à ces divers actes de foi, par celui du 30 septembre,

dont nous allons parler.

D'abord frère Bernard Guidonis, et frère Jean de Beaune, inquisiteurs

de l'hérésie dans le royaume de France, par l'autorité apostolique,

se rendirent en grand cortége dans la cathédrale de Toulouse, où l'on

avait amené tous les prisonniers de l'inquisition. Un grand nombre de

prêtres de divers diocèses, et une affluence considérable de peuple

remplissaient l'église.

Le sénéchal, le juge-mage, et le viguier de Toulouse, les autres

juges royaux, et les douze consuls de cette ville, prêtèrent serment

de conserver la foi de l'église romaine, de poursuivre et de dénoncer

les hérétiques, de ne confier aucun office public à des gens suspects

ou diffamés pour cause d'hérésie, enfin d'obéir à Dieu, à l'église

romaine, et à l'inquisition. Ce serment fut suivi d'une sentence

d'excommunication lancée par l'archevêque de Toulouse et les

inquisiteurs, contre tous ceux qui mettraient obstacle directement ou

indirectement à l'exercice de l'inquisition.

Après ces préliminaires, les inquisiteurs lurent publiquement

les noms de vingt personnes présentes qui avaient été condamnées

précédemment à porter des croix sur leurs habits pour fait d'hérésie,

et à qui on permettait par grâce de les quitter. Vinrent ensuite les

noms de cinquante-six _emmurés_, ou prisonniers pour le même crime,

tant hommes que femmes, auxquels on faisait grâce de la prison, à

la condition de porter des croix sur leurs habits, de faire divers

pèlerinages, d'accomplir d'autres pénitences avec privation d'office

public. Ils devaient porter deux croix cousues, l'une sur le devant,

l'autre sur le derrière de leurs habits, entre les épaules. Ces croix

devaient être sur tous les habits, excepté sur la chemise; et elles

devaient être de feutre, de couleur jaune. Ceux qui étaient condamnés

à les porter, étaient tenus de les refaire toutes les fois qu'elles

se déchiraient. Les inquisiteurs reçurent ensuite l'abjuration de

ces cinquante-six personnes, et leur donnèrent l'absolution de

l'excommunication lancée contre elles; d'autres individus furent

ensuite condamnés à porter des croix pour avoir seulement fréquenté

des hérétiques; d'autres qui avaient favorisé les hérétiques, furent

condamnés à une prison perpétuelle, au pain et à l'eau, à avoir les

fers aux pieds et aux mains; mais comme ils avaient abjuré leurs

erreurs, on leur donna l'absolution.

On donna lecture de la confession faite par neuf accusés morts dans

les prisons, qui sans cela auraient été détenus perpétuellement,

excepté un seul qui aurait été livré au bras séculier. Les biens de

ces neuf personnes étaient confisqués.

Les inquisiteurs publièrent ensuite la sentence d'un autre accusé,

mort _croyant_ des hérétiques; on déclara ses biens confisqués, et

s'il eut été encore vivant, et qu'il eût refusé de se convertir,

on l'aurait abandonné au bras séculier. Une autre sentence rendue

contre un homme mort fauteur des hérétiques, portait que ses

ossemens seraient exhumés, sans cependant être brûlés, et que ses

biens seraient confisqués. Un homme marié qui avait dit la messe

sans avoir été ordonné, et une femme relapse, morts l'un et l'autre

dans l'impénitence finale, furent condamnés à avoir leurs ossemens

déterrés et brûlés.

On gardait pour la fin les grands coupables. La cérémonie était

préparée avec art; c'était un véritable _crescendo_ de sottises et

de cruautés. Un prêtre bourguignon, qui avait embrassé l'hérésie

des Vaudois, et qui était relaps, fut condamné à être dégradé et

abandonné au bras séculier; on lui permit seulement, en cas qu'il fût

repentant, de recevoir les sacremens de pénitence et d'eucharistie.

On abandonna aussi au bras séculier deux Vaudois; et l'on condamna à

être brûlé vif, un accusé qui, après avoir été convaincu d'hérésie

en jugement, soit par sa propre confession, soit par témoins, avait

rétracté ensuite sa confession; prétendant qu'il l'avait faite par

la force de la torture; on lui donna cependant quinze jours pour se

reconnaître, et l'on déclara qu'en cas qu'il avouât son crime dans

cet intervalle, on ne le condamnerait qu'à une prison perpétuelle.

Ainsi finit cette longue, humiliante et sacrilége cérémonie: nous

disons sacrilége, car c'est insulter, c'est outrager la divinité, que

faire, en son nom, d'horribles parades de ce genre.

ISARDE DES BAUX.

Le Dauphiné fut, au quatorzième siècle, le théâtre d'un crime qui

fit d'autant plus d'impression sur les esprits, que la femme qui le

commit était d'une naissance et d'un rang très-élevés.

C'était en l'année 1346. Le dauphin Humbert II qui règnait alors sur

cette province, était parti pour une croisade contre les Turcs et

avait laissé pour gouverner en son absence, l'archevêque de Lyon,

Henri de Villars, avec le titre de régent.

Isarde des Baux, de l'illustre maison de ce nom, était sœur de

Bertrand des Baux, père de la dauphine. Elle avait épousé le seigneur

de Penne, et jouissait de la plus haute considération dans le pays.

Cette femme était d'un naturel jaloux et vindicatif. Soit que la

conduite de son mari lui eut donné lieu de soupçonner sa fidélité,

soit que sa jalousie naturelle lui eût fait prendre les chimères de

son imagination malade, pour des réalités, et se fût presque changée

en démence, elle conçut l'horrible projet d'assassiner son mari, et

se chargea elle-même du soin de le mettre à exécution, craignant sans

doute que la main d'un étranger fût moins sûre que la sienne.

Le retour d'une chasse longue et pénible à laquelle s'était trouvé

le seigneur de Penne, fut le moment que choisit Isarde des Baux pour

consommer son infernal dessein.

Fatigué de sa chasse et du poids de la chaleur de juin, le seigneur

de Penne se couche sans le plus léger soupçon du malheur qui le

menace. Pouvait-il en effet ne pas être dans une parfaite sécurité,

puisque sa compagne allait veiller près de lui pendant son sommeil?

L'infortuné.....! elle allait veiller, oui, mais pour l'immoler à

sa jalouse vengeance. Le seigneur de Penne s'endort d'un sommeil

profond. Isarde éloigne ses gens de son appartement, et quand elle

est bien certaine d'être seule avec sa victime, un sourire féroce

contracte ses traits, ses yeux sont ceux d'une furie; elle lance

des regards terribles sur son époux endormi, comme pour préluder

et s'enhardir à l'assassinat qu'elle va commettre. Puis elle va

prendre, dans le fond d'une armoire obscure, une hache, instrument de

sa rage, qui était soigneusement enveloppée de linge pour que son fer

brillant ne la fît pas découvrir dans le lieu où elle était cachée;

Isarde prend cette hache, en examine le tranchant avec soin; son air

annonce qu'elle est satisfaite; elle soulève cette arme, et simule

l'action de frapper. Cet essai lui prouve que son bras ne la trahira

pas. Plus de retard, il faut porter le véritable coup.

Elle s'approche du lit, place une lampe auprès d'elle pour diriger

sa main, saisit la hache, la lève au-dessus de sa tête; elle va

frapper..... mais le repentir traversant subitement son cœur, ses

bras retombent et refusent de la servir. En ce moment, le seigneur

de Penne, agité sans doute par quelque songe, balbutiait quelques

mots; quelques expressions de tendresse s'échappent de ses lèvres.

C'en est fait: il vient de prononcer son arrêt de mort. Isarde, un

moment désarmée, sent renaître toute sa rage; elle lève sa hache avec

ses deux mains, et cette fois la hache ne retombe pas sans frapper.

Le sang jaillit sur Isarde, le sang de son époux! Celui-ci, frappé

comme d'un coup de foudre, crie au meurtre; il veut s'élancer du lit,

il retombe sous un nouveau coup de hache. Ses yeux s'ouvrent encore

une fois pour reconnaître son bourreau. Alors, réunissant le peu de

force qui lui reste: «Comment! c'est vous, Isarde? lui dit-il d'une

voix mourante; que voulez-vous de moi?--Que tu meures!» répond le

monstre, en assénant un dernier coup de hache.

Cependant les cris plaintifs du seigneur de Penne expirant ont frappé

les oreilles de quelques domestiques vigilans: ils accourent alarmés;

Isarde, épouvantée de son crime, refuse d'ouvrir; ils enfoncent

les portes, et reculent d'horreur au spectacle qui s'offre à leurs

regards. La hache sanglante, leur maître égorgé, Isarde couverte de

sang, tout leur indique l'auteur du crime. Ils saisissent Isarde

malgré ses menaces; malgré ses efforts pour leur échapper, ils la

gardent à vue jusqu'au point du jour.

Bientôt le régent, instruit de cet attentat, donna des ordres

pour qu'Isarde des Baux fût remise entre les mains de la justice

et conduite au château de Vals, où le juge-mage de Viennois se

transporta pour lui faire son procès. François de Cagni, qui

exerçait cette charge, régla la manière dont elle devait être gardée

dans ce château. Ses gardiens furent obligés de s'engager, par

serment, à empêcher que la prisonnière communiquât avec qui que ce

fût, sans la permission expresse du régent. Toute contravention à cet

égard devait être punie de mort. Mais cet ordre fut changé par Henri

de Villars, au mois de septembre suivant. Il chargea le lieutenant du

châtelain de veiller sur la prisonnière et sur ceux qui la servaient.

Le procès fut instruit les jours suivans; et sans aucun égard à la

parenté d'Isarde des Baux avec la dauphine, cette misérable fut

mise à la question, quoique son crime ne fût pas douteux. Enfin,

convaincue d'avoir assassiné le seigneur de Penne, son mari, elle fut

condamnée à être brûlée; et la sentence fut exécutée le 6 février

1347, entre Saint-Paul et Romans, en présence d'une grande affluence

d'habitans des contrées voisines.

HISTOIRE DU JEUNE COMTE DE FOIX.

Gaston III, comte de Foix, vicomte de Béarn, était l'un des plus

illustres seigneurs français, au XIVe siècle. Recommandable par sa

valeur, son affabilité, son esprit, sa sagesse et d'autres grandes

qualités, il jouissait de l'estime universelle. Il était d'ailleurs

un des princes les mieux faits de son temps, et c'est ce qui lui

avait fait donner le surnom de Gaston-Phœbus. Il se distinguait

aussi par son goût pour les arts, par sa magnificence et par les

bâtimens qu'il fit construire. Il passait pour le plus riche comte

du royaume, et les trésors qu'il avait dans ses coffres faisaient

croire, dans ces temps d'ignorance, qu'il était nécromancien.

Ce prince avait épousé Agnès de Navarre, sœur du roi

Charles-le-Mauvais. Un fils était né de ce mariage, Gaston, jeune

prince d'une grande espérance, et tendrement aimé de son père. Ce

jeune homme croissait en perfections de tout genre, et devait servir

de lien de rapprochement aux deux maisons de Foix et d'Armagnac, si

long-temps rivales; car il était déjà le fiancé de Béatrix, fille

du comte d'Armagnac; et la cérémonie de leur mariage n'avait été

renvoyée qu'à une époque peu éloignée.

L'humeur inconstante et volage de Gaston-Phœbus avait depuis

long-temps obligé la princesse Agnès, sa femme, à se retirer auprès

du roi de Navarre, son frère. Elle n'avait pu se résigner à voir

chaque jour les maîtresses et les bâtards de son mari. Son frère,

appelé si justement Charles-le-Mauvais, n'était pas d'humeur à faire

renaître la paix dans ce ménage. Il n'avait jamais de plaisir qu'à

troubler le repos d'autrui; il n'éprouvait de contentement qu'en

mécontentant tout le monde; son plus grand bonheur était de voir

couler le sang de toutes parts, et d'apprendre le saccagement des

villes et des états de ses voisins. Le rôle qu'il va jouer dans cette

histoire ne sera pas au-dessous de l'idée que nous venons de donner

de lui.

Le jeune Gaston, désirant vivement revoir sa mère, depuis long-temps

absente du Béarn, pria son père de lui permettre de se rendre à

cet effet dans la Navarre. Le comte aurait bien voulu que son fils

n'entreprît pas ce voyage: il redoutait, avec raison, les artifices

de la perfidie de son beau-frère; mais, à la fin, vaincu par les

raisons du jeune homme, il consentit à son départ, se réservant de

lui faire quelques recommandations. «Je ne trouve pas mauvais, mon

ami, lui dit-il, que vous ayez de l'affection pour la comtesse, car

elle est votre mère, et, comme telle, vous lui devez respect et

hommage; mais, je ne vous le dissimule pas, j'aimerais mieux que vous

eussiez à la visiter partout ailleurs que dans la Navarre, à cause

du roi son frère, mon ennemi et le vôtre. C'est pourquoi je vous

recommande de ne voir Charles de Navarre que le moins que vous le

pourrez; sa société ne pourrait que vous être funeste.»

Après avoir ainsi admonesté son fils, il lui donna un train digne

de sa maison, lui renouvela ses avis, et reçut ses adieux avec une

tendresse toute paternelle. Du Béarn à la Navarre le trajet n'est

pas long; le jeune prince fut bientôt dans les bras de sa mère. Le

roi de Navarre, le plus dissimulé des hommes, reçut son neveu avec

toutes les démonstrations de l'affection la plus sincère; comme

dit la chronique, il entendait l'art de _pigeonner_ les hommes et

d'attraper ceux qui étaient à poils follets, tel qu'était le fils

de Gaston-Phœbus. Il n'y eut attentions ni gracieusetés qu'il

n'employât pour s'emparer de l'esprit de ce jeune homme, et il y

parvint: l'adolescence ne croit pas facilement qu'on puisse vouloir

la tromper.

Cependant ce monstre méditait le crime le plus abominable: il voulait

se défaire de son beau-frère par le poison, et c'était le jeune

prince qui, sans s'en douter, devait être le bourreau de son père.

Après avoir passé plusieurs jours auprès de sa mère et de son oncle

dans des fêtes et des divertissemens de tous genres, le jeune prince

de Foix vint prendre congé pour retourner en Béarn. Ce furent alors

de nouvelles caresses de la part du roi de Navarre; il fit de beaux

et riches présens à Gaston, à son gouverneur et aux gentilshommes

de sa suite; puis tirant son neveu à l'écart, il lui parla, avec

un air chagrin, de la mésintelligence qui divisait son père et sa

mère, des motifs qui l'avaient fait naître, des moyens de la faire

cesser; il attribuait les inconstances amoureuses du comte à des

charmes magiques employés contre lui par des femmes artificieuses et

perfides, et disait qu'il avait un secret merveilleux pour détruire

l'effet de ce sortilège. «J'ai, lui dit-il, une poudre si subtile et

d'un effet si prompt, que si le comte, votre père, en avait goûté,

soudain il éprouverait pour la comtesse votre mère l'affection qu'il

lui portait autrefois, et il ne serait plus possible de séparer à

l'avenir ces deux époux, redevenus des amans. Je veux donc vous

donner de cette poudre, afin que vous en mettiez sur les mets que le

comte mange le plus volontiers. Mais surtout gardez-vous que personne

ne puisse s'en apercevoir, car autrement vous gâteriez tout; la

poudre perdrait sa force et sa vertu naturelle.»

Le jeune homme, qui ne se doutait nullement de la méchanceté de son

oncle, et qui ajoutait foi à ses avis comme à ceux d'un ami, accepta

le présent qu'il lui faisait, et promit de suivre son conseil. Aussi,

dès qu'il fut retourné auprès de son père, il ne s'occupa que des

moyens de le mettre à exécution; mais son projet fut découvert avant

qu'il eût pu le mettre à fin.

Le comte avait deux bâtards, qu'il aimait beaucoup; l'un se nommait

Josseran, l'autre Gratian; Josseran était de même âge et de même

grandeur que Gaston, l'enfant légitime; de telle sorte que le comte

voulait qu'ils eussent des vêtemens tout-à-fait semblables; qu'ils

fussent toujours ensemble, à table, dans les récréations, et même

au lit. Seulement le gouverneur était chargé d'apprendre au bâtard

à reconnaître le fils légitime comme son seigneur. Ces deux jeunes

gens étant donc couchés ensemble, il advint qu'un matin le bâtard,

soit pour badiner, soit par inadvertance, prit le pourpoint du prince

Gaston, auquel était attachée une petite bourse qui contenait la

poudre merveilleuse, présent digne de Charles-le-Mauvais. Gaston

voulut lui retirer cette bourse des mains; Josseran demandait qu'on

lui apprît à quel usage elle était destinée; il en résulta une

altercation assez vive entre les deux frères, qui se refroidirent

beaucoup l'un pour l'autre, à tel point, que quelque temps après,

jouant à la paume, Gaston s'emporta jusqu'à frapper sur la joue

Josseran, qui, ne pouvant se venger sur son seigneur, alla se

plaindre, les larmes aux yeux, au comte Gaston-Phœbus, ajoutant

qu'il savait encore autre chose du prince, qui était bien plus digne

encore de châtiment.

Le comte, naturellement soupçonneux, voulut avoir sur-le-champ

l'explication de ces dernières paroles. Alors Josseran lui apprit que

Gaston portait au cou une bourse, à laquelle il attachait un grand

prix; qu'il ne l'avait que depuis seulement qu'il était de retour de

Navarre, et qu'elle était pleine de poudre; qu'il ignorait l'usage

qu'on en pouvait faire, à moins toutefois qu'elle ne servît à faire

rentrer la comtesse dans les bonnes grâces du comte, ainsi que le

prince se vantait d'y réussir.

Le comte ne douta plus que quelque trahison bien noire ne fût

cachée sous ce mystère: il fit venir son fils Gaston. Celui-ci, ne

se doutant de rien, s'avança tout près de son père, qui, au grand

étonnement de tous ceux qui étaient présens, ouvrit le pourpoint

de son fils, et avec un couteau coupa les cordons auxquels était

suspendue la bourse suspecte. Le prince, aussi confus, aussi éperdu

que s'il eût entendu son arrêt de mort, devint aussi pâle, aussi

tremblant que le pauvre criminel prêt à monter à l'échafaud. Ce fut

alors que ses yeux commencèrent à s'ouvrir sur la perversité de son

oncle.

Cependant le comte ouvre la bourse, en tire un papier, qu'il déploie

la poudre qu'il contenait était le plus subtil de tous les poisons.

On en mit quelques grains sur un morceau de viande, que l'on jeta

à un chien; au même instant, ce pauvre animal tomba, en proie à

d'horribles convulsions.

A cette vue le comte, transporté d'une violente colère, changea

plusieurs fois de couleur, et, apostrophant son fils avec

indignation, il lui jura qu'il paierait son attentat de sa vie.

En même temps, sa fureur étant au comble, il allait se précipiter

sur lui, un couteau à la main; mais les barons et autres seigneurs

qui étaient là présens s'opposèrent à l'action du comte, les uns

se mettant à genoux, demandant merci pour le prince, les autres le

retenant pour l'empêcher de tremper sa main dans le sang de son

enfant. Le comte était furieux de cette résistance; mais son frère

bâtard, messire Pierre de Béarn, parvint à le calmer, ou du moins

le fit renoncer à massacrer son fils sur l'heure; mais il n'en

persista pas moins dans le dessein de le faire mourir, et le fit

renfermer dans une des tours de son château, jusqu'à ce qu'il eût

prononcé définitivement sur son sort. Puis il fit arrêter la plupart

des gentilshommes qui avaient accompagné son fils dans la Navarre,

au nombre de quinze, tous dans la fleur de la jeunesse, tous d'une

naissance illustre, et les fit mourir cruellement, sans vouloir

rien entendre pour leur justification. Après cette sanguinaire et

inique exécution, il convoqua ses états de Foix et de Béarn, pour les

consulter sur la conduite qu'il devait tenir à l'égard de son fils.

Il ne dissimula point que son intention était de punir de mort cet

enfant dénaturé, qui avait voulu empoisonner son père. Cette cruelle

résolution du comte ne fut pourtant point une loi pour les membres

des états; ils dirent qu'ils ne souffriraient point que l'héritier

et successeur du comté de Foix mourût ignominieusement. Le comte

persistait néanmoins dans sa résolution, quand un ancien gentilhomme

du Béarn s'écria que, s'il était si désireux de la mort de son fils,

il fallait nommer des juges pour lui faire son procès, et non faire

tout à la fois les fonctions d'accusateur, de juge et de partie en sa

propre cause; qu'au reste le prince, comte héritier de Foix, était

justiciable du roi de France, devant lequel ils iraient demander

justice, si le comte s'obstinait à la leur dénier; que c'était un

fait de mauvais exemple de ne vouloir pas entendre un prisonnier, ni

en ses aveux, ni en ses moyens de défense.

A ces mots, prononcés avec l'énergie de la justice, Gaston-Phœbus se

radoucit, promit que son fils serait garanti de mort, mais que les

états ne trouvassent pas étrange qu'il le gardât quelque temps en

prison pour lui faire expier sa faute.

Cependant le jeune prince gisait tristement dans la tour; une noire

mélancolie s'était emparée de son cœur généreux, qui ne pouvait

supporter l'idée de l'infamie. Il résolut donc de se laisser mourir

de faim. Il ne touchait aux alimens qu'on lui apportait que pour les

jeter secrètement dans un coin de la chambre obscure qu'il habitait,

trompant ainsi ceux qui lui apportaient sa nourriture.

Le geôlier ayant découvert que le prince ne mangeait rien des mets

qu'on lui servait, et s'apercevant qu'il dépérissait de jour en

jour, crut devoir en avertir le comte, de peur qu'on ne s'en prît

à lui s'il venait à mourir prochainement, comme tout l'annonçait.

Il peignit à Gaston le triste état de son fils, le lui représentant

comme un cadavre ambulant. A cette nouvelle, le comte, partagé entre

sa tendresse paternelle et sa colère, alla droit à la prison, pour

engager ou pour contraindre son fils à prendre quelque nourriture. Il

tenait par malheur un petit couteau dont il se servait habituellement

pour rogner ses ongles. Voyant que le jeune prince s'obstinait à

ne vouloir point manger, et transporté de fureur, il le saisit

violemment, mais de manière que cet instrument tranchant qu'il avait

dans la main blessa le pauvre prisonnier à la gorge; puis il sortit

de sa prison sans se douter de ce qu'il venait de faire.

Mais il était à peine rentré dans ses appartemens qu'on vint lui

annoncer la mort de son malheureux fils. Il venait de succomber à

la blessure que lui avait faite son père; soit par le saisissement

que lui avait causé la fureur du comte, soit par la perte de son sang

dans l'état de faiblesse où il se trouvait, soit enfin que la veine

jugulaire eût été coupée.

Quoiqu'il en soit, le désespoir du comte fut inexprimable; la

nature reprit alors tous ses droits sur son cœur. Il se reprocha

amèrement sa conduite envers son fils, et l'expia dans de longs

remords. Quoiqu'il pût, pour s'excuser à ses propres yeux, alléguer,

comme première cause de son crime, la scélératesse consommée de

Charles-le-Mauvais, son beau-frère, il n'en est pas moins vrai

qu'abusant inhumainement de cette omnipotence dont jouissaient les

princes à cette époque d'ignorance, il avait commis un forfait

épouvantable, celui de condamner son fils innocent sans vouloir

l'entendre, sans chercher des preuves évidentes de sa culpabilité;

bien plus odieux en cela que le stoïque Brutus, qui, s'il fut père

dénaturé, se montra du moins juge équitable.

LE PREVOT TAPERET.

Le prevôt Taperet est loin d'être aussi connu que le fameux Tristan,

le compère et le familier du roi Louis XI. Il avait pourtant une

âme digne de rivaliser de scélératesse avec celle de cet exécuteur

d'atrocités royales. Il ne lui manqua qu'un théâtre aussi vaste pour

exercer en grand, comme le prevôt de Louis XI, sa barbarie et sa

perversité.

En l'an 1320, ce Taperet donna lieu à un horrible événement qui

arracha des pleurs de pitié à tous les habitans de Paris. Un criminel

renommé par ses brigandages tomba sous la main de la justice, et

fut condamné à mort. Ses crimes lui avaient procuré des richesses

immenses qu'il avait enfouies dans un lieu connu de lui seul. Ce

scélérat, jeté dans les cachots du Châtelet, ne devait en sortir que

pour être traîné à l'échafaud.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 1/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 5 / 17 段