relation d'une cérémonie solennelle qui eût lieu à Toulouse, dans
la cathédrale de Saint-Étienne, le dimanche 30 septembre de l'an
1319, pour le jugement de tous ceux qui étaient accusés d'hérésie et
détenus dans les prisons de l'inquisition.
Cette cérémonie, que l'on appelait pieusement dans le pays _Sermon
public_, et qu'on nommait en Espagne _Acte de foi_ (_Auto-da-fé_),
était déjà en usage dans cette province avant 1276, et il est
constant qu'elle fut pratiquée presque tous les ans depuis 1307,
jusqu'en 1316. On pourra juger de la sainteté, de la charité qui
présidaient à ces divers actes de foi, par celui du 30 septembre,
dont nous allons parler.
D'abord frère Bernard Guidonis, et frère Jean de Beaune, inquisiteurs
de l'hérésie dans le royaume de France, par l'autorité apostolique,
se rendirent en grand cortége dans la cathédrale de Toulouse, où l'on
avait amené tous les prisonniers de l'inquisition. Un grand nombre de
prêtres de divers diocèses, et une affluence considérable de peuple
remplissaient l'église.
Le sénéchal, le juge-mage, et le viguier de Toulouse, les autres
juges royaux, et les douze consuls de cette ville, prêtèrent serment
de conserver la foi de l'église romaine, de poursuivre et de dénoncer
les hérétiques, de ne confier aucun office public à des gens suspects
ou diffamés pour cause d'hérésie, enfin d'obéir à Dieu, à l'église
romaine, et à l'inquisition. Ce serment fut suivi d'une sentence
d'excommunication lancée par l'archevêque de Toulouse et les
inquisiteurs, contre tous ceux qui mettraient obstacle directement ou
indirectement à l'exercice de l'inquisition.
Après ces préliminaires, les inquisiteurs lurent publiquement
les noms de vingt personnes présentes qui avaient été condamnées
précédemment à porter des croix sur leurs habits pour fait d'hérésie,
et à qui on permettait par grâce de les quitter. Vinrent ensuite les
noms de cinquante-six _emmurés_, ou prisonniers pour le même crime,
tant hommes que femmes, auxquels on faisait grâce de la prison, à
la condition de porter des croix sur leurs habits, de faire divers
pèlerinages, d'accomplir d'autres pénitences avec privation d'office
public. Ils devaient porter deux croix cousues, l'une sur le devant,
l'autre sur le derrière de leurs habits, entre les épaules. Ces croix
devaient être sur tous les habits, excepté sur la chemise; et elles
devaient être de feutre, de couleur jaune. Ceux qui étaient condamnés
à les porter, étaient tenus de les refaire toutes les fois qu'elles
se déchiraient. Les inquisiteurs reçurent ensuite l'abjuration de
ces cinquante-six personnes, et leur donnèrent l'absolution de
l'excommunication lancée contre elles; d'autres individus furent
ensuite condamnés à porter des croix pour avoir seulement fréquenté
des hérétiques; d'autres qui avaient favorisé les hérétiques, furent
condamnés à une prison perpétuelle, au pain et à l'eau, à avoir les
fers aux pieds et aux mains; mais comme ils avaient abjuré leurs
erreurs, on leur donna l'absolution.
On donna lecture de la confession faite par neuf accusés morts dans
les prisons, qui sans cela auraient été détenus perpétuellement,
excepté un seul qui aurait été livré au bras séculier. Les biens de
ces neuf personnes étaient confisqués.
Les inquisiteurs publièrent ensuite la sentence d'un autre accusé,
mort _croyant_ des hérétiques; on déclara ses biens confisqués, et
s'il eut été encore vivant, et qu'il eût refusé de se convertir,
on l'aurait abandonné au bras séculier. Une autre sentence rendue
contre un homme mort fauteur des hérétiques, portait que ses
ossemens seraient exhumés, sans cependant être brûlés, et que ses
biens seraient confisqués. Un homme marié qui avait dit la messe
sans avoir été ordonné, et une femme relapse, morts l'un et l'autre
dans l'impénitence finale, furent condamnés à avoir leurs ossemens
déterrés et brûlés.
On gardait pour la fin les grands coupables. La cérémonie était
préparée avec art; c'était un véritable _crescendo_ de sottises et
de cruautés. Un prêtre bourguignon, qui avait embrassé l'hérésie
des Vaudois, et qui était relaps, fut condamné à être dégradé et
abandonné au bras séculier; on lui permit seulement, en cas qu'il fût
repentant, de recevoir les sacremens de pénitence et d'eucharistie.
On abandonna aussi au bras séculier deux Vaudois; et l'on condamna à
être brûlé vif, un accusé qui, après avoir été convaincu d'hérésie
en jugement, soit par sa propre confession, soit par témoins, avait
rétracté ensuite sa confession; prétendant qu'il l'avait faite par
la force de la torture; on lui donna cependant quinze jours pour se
reconnaître, et l'on déclara qu'en cas qu'il avouât son crime dans
cet intervalle, on ne le condamnerait qu'à une prison perpétuelle.
Ainsi finit cette longue, humiliante et sacrilége cérémonie: nous
disons sacrilége, car c'est insulter, c'est outrager la divinité, que
faire, en son nom, d'horribles parades de ce genre.
ISARDE DES BAUX.
Le Dauphiné fut, au quatorzième siècle, le théâtre d'un crime qui
fit d'autant plus d'impression sur les esprits, que la femme qui le
commit était d'une naissance et d'un rang très-élevés.
C'était en l'année 1346. Le dauphin Humbert II qui règnait alors sur
cette province, était parti pour une croisade contre les Turcs et
avait laissé pour gouverner en son absence, l'archevêque de Lyon,
Henri de Villars, avec le titre de régent.
Isarde des Baux, de l'illustre maison de ce nom, était sœur de
Bertrand des Baux, père de la dauphine. Elle avait épousé le seigneur
de Penne, et jouissait de la plus haute considération dans le pays.
Cette femme était d'un naturel jaloux et vindicatif. Soit que la
conduite de son mari lui eut donné lieu de soupçonner sa fidélité,
soit que sa jalousie naturelle lui eût fait prendre les chimères de
son imagination malade, pour des réalités, et se fût presque changée
en démence, elle conçut l'horrible projet d'assassiner son mari, et
se chargea elle-même du soin de le mettre à exécution, craignant sans
doute que la main d'un étranger fût moins sûre que la sienne.
Le retour d'une chasse longue et pénible à laquelle s'était trouvé
le seigneur de Penne, fut le moment que choisit Isarde des Baux pour
consommer son infernal dessein.
Fatigué de sa chasse et du poids de la chaleur de juin, le seigneur
de Penne se couche sans le plus léger soupçon du malheur qui le
menace. Pouvait-il en effet ne pas être dans une parfaite sécurité,
puisque sa compagne allait veiller près de lui pendant son sommeil?
L'infortuné.....! elle allait veiller, oui, mais pour l'immoler à
sa jalouse vengeance. Le seigneur de Penne s'endort d'un sommeil
profond. Isarde éloigne ses gens de son appartement, et quand elle
est bien certaine d'être seule avec sa victime, un sourire féroce
contracte ses traits, ses yeux sont ceux d'une furie; elle lance
des regards terribles sur son époux endormi, comme pour préluder
et s'enhardir à l'assassinat qu'elle va commettre. Puis elle va
prendre, dans le fond d'une armoire obscure, une hache, instrument de
sa rage, qui était soigneusement enveloppée de linge pour que son fer
brillant ne la fît pas découvrir dans le lieu où elle était cachée;
Isarde prend cette hache, en examine le tranchant avec soin; son air
annonce qu'elle est satisfaite; elle soulève cette arme, et simule
l'action de frapper. Cet essai lui prouve que son bras ne la trahira
pas. Plus de retard, il faut porter le véritable coup.
Elle s'approche du lit, place une lampe auprès d'elle pour diriger
sa main, saisit la hache, la lève au-dessus de sa tête; elle va
frapper..... mais le repentir traversant subitement son cœur, ses
bras retombent et refusent de la servir. En ce moment, le seigneur
de Penne, agité sans doute par quelque songe, balbutiait quelques
mots; quelques expressions de tendresse s'échappent de ses lèvres.
C'en est fait: il vient de prononcer son arrêt de mort. Isarde, un
moment désarmée, sent renaître toute sa rage; elle lève sa hache avec
ses deux mains, et cette fois la hache ne retombe pas sans frapper.
Le sang jaillit sur Isarde, le sang de son époux! Celui-ci, frappé
comme d'un coup de foudre, crie au meurtre; il veut s'élancer du lit,
il retombe sous un nouveau coup de hache. Ses yeux s'ouvrent encore
une fois pour reconnaître son bourreau. Alors, réunissant le peu de
force qui lui reste: «Comment! c'est vous, Isarde? lui dit-il d'une
voix mourante; que voulez-vous de moi?--Que tu meures!» répond le
monstre, en assénant un dernier coup de hache.
Cependant les cris plaintifs du seigneur de Penne expirant ont frappé
les oreilles de quelques domestiques vigilans: ils accourent alarmés;
Isarde, épouvantée de son crime, refuse d'ouvrir; ils enfoncent
les portes, et reculent d'horreur au spectacle qui s'offre à leurs
regards. La hache sanglante, leur maître égorgé, Isarde couverte de
sang, tout leur indique l'auteur du crime. Ils saisissent Isarde
malgré ses menaces; malgré ses efforts pour leur échapper, ils la
gardent à vue jusqu'au point du jour.
Bientôt le régent, instruit de cet attentat, donna des ordres
pour qu'Isarde des Baux fût remise entre les mains de la justice
et conduite au château de Vals, où le juge-mage de Viennois se
transporta pour lui faire son procès. François de Cagni, qui
exerçait cette charge, régla la manière dont elle devait être gardée
dans ce château. Ses gardiens furent obligés de s'engager, par
serment, à empêcher que la prisonnière communiquât avec qui que ce
fût, sans la permission expresse du régent. Toute contravention à cet
égard devait être punie de mort. Mais cet ordre fut changé par Henri
de Villars, au mois de septembre suivant. Il chargea le lieutenant du
châtelain de veiller sur la prisonnière et sur ceux qui la servaient.
Le procès fut instruit les jours suivans; et sans aucun égard à la
parenté d'Isarde des Baux avec la dauphine, cette misérable fut
mise à la question, quoique son crime ne fût pas douteux. Enfin,
convaincue d'avoir assassiné le seigneur de Penne, son mari, elle fut
condamnée à être brûlée; et la sentence fut exécutée le 6 février
1347, entre Saint-Paul et Romans, en présence d'une grande affluence
d'habitans des contrées voisines.
HISTOIRE DU JEUNE COMTE DE FOIX.
Gaston III, comte de Foix, vicomte de Béarn, était l'un des plus
illustres seigneurs français, au XIVe siècle. Recommandable par sa
valeur, son affabilité, son esprit, sa sagesse et d'autres grandes
qualités, il jouissait de l'estime universelle. Il était d'ailleurs
un des princes les mieux faits de son temps, et c'est ce qui lui
avait fait donner le surnom de Gaston-Phœbus. Il se distinguait
aussi par son goût pour les arts, par sa magnificence et par les
bâtimens qu'il fit construire. Il passait pour le plus riche comte
du royaume, et les trésors qu'il avait dans ses coffres faisaient
croire, dans ces temps d'ignorance, qu'il était nécromancien.
Ce prince avait épousé Agnès de Navarre, sœur du roi
Charles-le-Mauvais. Un fils était né de ce mariage, Gaston, jeune
prince d'une grande espérance, et tendrement aimé de son père. Ce
jeune homme croissait en perfections de tout genre, et devait servir
de lien de rapprochement aux deux maisons de Foix et d'Armagnac, si
long-temps rivales; car il était déjà le fiancé de Béatrix, fille
du comte d'Armagnac; et la cérémonie de leur mariage n'avait été
renvoyée qu'à une époque peu éloignée.
L'humeur inconstante et volage de Gaston-Phœbus avait depuis
long-temps obligé la princesse Agnès, sa femme, à se retirer auprès
du roi de Navarre, son frère. Elle n'avait pu se résigner à voir
chaque jour les maîtresses et les bâtards de son mari. Son frère,
appelé si justement Charles-le-Mauvais, n'était pas d'humeur à faire
renaître la paix dans ce ménage. Il n'avait jamais de plaisir qu'à
troubler le repos d'autrui; il n'éprouvait de contentement qu'en
mécontentant tout le monde; son plus grand bonheur était de voir
couler le sang de toutes parts, et d'apprendre le saccagement des
villes et des états de ses voisins. Le rôle qu'il va jouer dans cette
histoire ne sera pas au-dessous de l'idée que nous venons de donner
de lui.
Le jeune Gaston, désirant vivement revoir sa mère, depuis long-temps
absente du Béarn, pria son père de lui permettre de se rendre à
cet effet dans la Navarre. Le comte aurait bien voulu que son fils
n'entreprît pas ce voyage: il redoutait, avec raison, les artifices
de la perfidie de son beau-frère; mais, à la fin, vaincu par les
raisons du jeune homme, il consentit à son départ, se réservant de
lui faire quelques recommandations. «Je ne trouve pas mauvais, mon
ami, lui dit-il, que vous ayez de l'affection pour la comtesse, car
elle est votre mère, et, comme telle, vous lui devez respect et
hommage; mais, je ne vous le dissimule pas, j'aimerais mieux que vous
eussiez à la visiter partout ailleurs que dans la Navarre, à cause
du roi son frère, mon ennemi et le vôtre. C'est pourquoi je vous
recommande de ne voir Charles de Navarre que le moins que vous le
pourrez; sa société ne pourrait que vous être funeste.»
Après avoir ainsi admonesté son fils, il lui donna un train digne
de sa maison, lui renouvela ses avis, et reçut ses adieux avec une
tendresse toute paternelle. Du Béarn à la Navarre le trajet n'est
pas long; le jeune prince fut bientôt dans les bras de sa mère. Le
roi de Navarre, le plus dissimulé des hommes, reçut son neveu avec
toutes les démonstrations de l'affection la plus sincère; comme
dit la chronique, il entendait l'art de _pigeonner_ les hommes et
d'attraper ceux qui étaient à poils follets, tel qu'était le fils
de Gaston-Phœbus. Il n'y eut attentions ni gracieusetés qu'il
n'employât pour s'emparer de l'esprit de ce jeune homme, et il y
parvint: l'adolescence ne croit pas facilement qu'on puisse vouloir
la tromper.
Cependant ce monstre méditait le crime le plus abominable: il voulait
se défaire de son beau-frère par le poison, et c'était le jeune
prince qui, sans s'en douter, devait être le bourreau de son père.
Après avoir passé plusieurs jours auprès de sa mère et de son oncle
dans des fêtes et des divertissemens de tous genres, le jeune prince
de Foix vint prendre congé pour retourner en Béarn. Ce furent alors
de nouvelles caresses de la part du roi de Navarre; il fit de beaux
et riches présens à Gaston, à son gouverneur et aux gentilshommes
de sa suite; puis tirant son neveu à l'écart, il lui parla, avec
un air chagrin, de la mésintelligence qui divisait son père et sa
mère, des motifs qui l'avaient fait naître, des moyens de la faire
cesser; il attribuait les inconstances amoureuses du comte à des
charmes magiques employés contre lui par des femmes artificieuses et
perfides, et disait qu'il avait un secret merveilleux pour détruire
l'effet de ce sortilège. «J'ai, lui dit-il, une poudre si subtile et
d'un effet si prompt, que si le comte, votre père, en avait goûté,
soudain il éprouverait pour la comtesse votre mère l'affection qu'il
lui portait autrefois, et il ne serait plus possible de séparer à
l'avenir ces deux époux, redevenus des amans. Je veux donc vous
donner de cette poudre, afin que vous en mettiez sur les mets que le
comte mange le plus volontiers. Mais surtout gardez-vous que personne
ne puisse s'en apercevoir, car autrement vous gâteriez tout; la
poudre perdrait sa force et sa vertu naturelle.»
Le jeune homme, qui ne se doutait nullement de la méchanceté de son
oncle, et qui ajoutait foi à ses avis comme à ceux d'un ami, accepta
le présent qu'il lui faisait, et promit de suivre son conseil. Aussi,
dès qu'il fut retourné auprès de son père, il ne s'occupa que des
moyens de le mettre à exécution; mais son projet fut découvert avant
qu'il eût pu le mettre à fin.
Le comte avait deux bâtards, qu'il aimait beaucoup; l'un se nommait
Josseran, l'autre Gratian; Josseran était de même âge et de même
grandeur que Gaston, l'enfant légitime; de telle sorte que le comte
voulait qu'ils eussent des vêtemens tout-à-fait semblables; qu'ils
fussent toujours ensemble, à table, dans les récréations, et même
au lit. Seulement le gouverneur était chargé d'apprendre au bâtard
à reconnaître le fils légitime comme son seigneur. Ces deux jeunes
gens étant donc couchés ensemble, il advint qu'un matin le bâtard,
soit pour badiner, soit par inadvertance, prit le pourpoint du prince
Gaston, auquel était attachée une petite bourse qui contenait la
poudre merveilleuse, présent digne de Charles-le-Mauvais. Gaston
voulut lui retirer cette bourse des mains; Josseran demandait qu'on
lui apprît à quel usage elle était destinée; il en résulta une
altercation assez vive entre les deux frères, qui se refroidirent
beaucoup l'un pour l'autre, à tel point, que quelque temps après,
jouant à la paume, Gaston s'emporta jusqu'à frapper sur la joue
Josseran, qui, ne pouvant se venger sur son seigneur, alla se
plaindre, les larmes aux yeux, au comte Gaston-Phœbus, ajoutant
qu'il savait encore autre chose du prince, qui était bien plus digne
encore de châtiment.
Le comte, naturellement soupçonneux, voulut avoir sur-le-champ
l'explication de ces dernières paroles. Alors Josseran lui apprit que
Gaston portait au cou une bourse, à laquelle il attachait un grand
prix; qu'il ne l'avait que depuis seulement qu'il était de retour de
Navarre, et qu'elle était pleine de poudre; qu'il ignorait l'usage
qu'on en pouvait faire, à moins toutefois qu'elle ne servît à faire
rentrer la comtesse dans les bonnes grâces du comte, ainsi que le
prince se vantait d'y réussir.
Le comte ne douta plus que quelque trahison bien noire ne fût
cachée sous ce mystère: il fit venir son fils Gaston. Celui-ci, ne
se doutant de rien, s'avança tout près de son père, qui, au grand
étonnement de tous ceux qui étaient présens, ouvrit le pourpoint
de son fils, et avec un couteau coupa les cordons auxquels était
suspendue la bourse suspecte. Le prince, aussi confus, aussi éperdu
que s'il eût entendu son arrêt de mort, devint aussi pâle, aussi
tremblant que le pauvre criminel prêt à monter à l'échafaud. Ce fut
alors que ses yeux commencèrent à s'ouvrir sur la perversité de son
oncle.
Cependant le comte ouvre la bourse, en tire un papier, qu'il déploie
la poudre qu'il contenait était le plus subtil de tous les poisons.
On en mit quelques grains sur un morceau de viande, que l'on jeta
à un chien; au même instant, ce pauvre animal tomba, en proie à
d'horribles convulsions.
A cette vue le comte, transporté d'une violente colère, changea
plusieurs fois de couleur, et, apostrophant son fils avec
indignation, il lui jura qu'il paierait son attentat de sa vie.
En même temps, sa fureur étant au comble, il allait se précipiter
sur lui, un couteau à la main; mais les barons et autres seigneurs
qui étaient là présens s'opposèrent à l'action du comte, les uns
se mettant à genoux, demandant merci pour le prince, les autres le
retenant pour l'empêcher de tremper sa main dans le sang de son
enfant. Le comte était furieux de cette résistance; mais son frère
bâtard, messire Pierre de Béarn, parvint à le calmer, ou du moins
le fit renoncer à massacrer son fils sur l'heure; mais il n'en
persista pas moins dans le dessein de le faire mourir, et le fit
renfermer dans une des tours de son château, jusqu'à ce qu'il eût
prononcé définitivement sur son sort. Puis il fit arrêter la plupart
des gentilshommes qui avaient accompagné son fils dans la Navarre,
au nombre de quinze, tous dans la fleur de la jeunesse, tous d'une
naissance illustre, et les fit mourir cruellement, sans vouloir
rien entendre pour leur justification. Après cette sanguinaire et
inique exécution, il convoqua ses états de Foix et de Béarn, pour les
consulter sur la conduite qu'il devait tenir à l'égard de son fils.
Il ne dissimula point que son intention était de punir de mort cet
enfant dénaturé, qui avait voulu empoisonner son père. Cette cruelle
résolution du comte ne fut pourtant point une loi pour les membres
des états; ils dirent qu'ils ne souffriraient point que l'héritier
et successeur du comté de Foix mourût ignominieusement. Le comte
persistait néanmoins dans sa résolution, quand un ancien gentilhomme
du Béarn s'écria que, s'il était si désireux de la mort de son fils,
il fallait nommer des juges pour lui faire son procès, et non faire
tout à la fois les fonctions d'accusateur, de juge et de partie en sa
propre cause; qu'au reste le prince, comte héritier de Foix, était
justiciable du roi de France, devant lequel ils iraient demander
justice, si le comte s'obstinait à la leur dénier; que c'était un
fait de mauvais exemple de ne vouloir pas entendre un prisonnier, ni
en ses aveux, ni en ses moyens de défense.
A ces mots, prononcés avec l'énergie de la justice, Gaston-Phœbus se
radoucit, promit que son fils serait garanti de mort, mais que les
états ne trouvassent pas étrange qu'il le gardât quelque temps en
prison pour lui faire expier sa faute.
Cependant le jeune prince gisait tristement dans la tour; une noire
mélancolie s'était emparée de son cœur généreux, qui ne pouvait
supporter l'idée de l'infamie. Il résolut donc de se laisser mourir
de faim. Il ne touchait aux alimens qu'on lui apportait que pour les
jeter secrètement dans un coin de la chambre obscure qu'il habitait,
trompant ainsi ceux qui lui apportaient sa nourriture.
Le geôlier ayant découvert que le prince ne mangeait rien des mets
qu'on lui servait, et s'apercevant qu'il dépérissait de jour en
jour, crut devoir en avertir le comte, de peur qu'on ne s'en prît
à lui s'il venait à mourir prochainement, comme tout l'annonçait.
Il peignit à Gaston le triste état de son fils, le lui représentant
comme un cadavre ambulant. A cette nouvelle, le comte, partagé entre
sa tendresse paternelle et sa colère, alla droit à la prison, pour
engager ou pour contraindre son fils à prendre quelque nourriture. Il
tenait par malheur un petit couteau dont il se servait habituellement
pour rogner ses ongles. Voyant que le jeune prince s'obstinait à
ne vouloir point manger, et transporté de fureur, il le saisit
violemment, mais de manière que cet instrument tranchant qu'il avait
dans la main blessa le pauvre prisonnier à la gorge; puis il sortit
de sa prison sans se douter de ce qu'il venait de faire.
Mais il était à peine rentré dans ses appartemens qu'on vint lui
annoncer la mort de son malheureux fils. Il venait de succomber à
la blessure que lui avait faite son père; soit par le saisissement
que lui avait causé la fureur du comte, soit par la perte de son sang
dans l'état de faiblesse où il se trouvait, soit enfin que la veine
jugulaire eût été coupée.
Quoiqu'il en soit, le désespoir du comte fut inexprimable; la
nature reprit alors tous ses droits sur son cœur. Il se reprocha
amèrement sa conduite envers son fils, et l'expia dans de longs
remords. Quoiqu'il pût, pour s'excuser à ses propres yeux, alléguer,
comme première cause de son crime, la scélératesse consommée de
Charles-le-Mauvais, son beau-frère, il n'en est pas moins vrai
qu'abusant inhumainement de cette omnipotence dont jouissaient les
princes à cette époque d'ignorance, il avait commis un forfait
épouvantable, celui de condamner son fils innocent sans vouloir
l'entendre, sans chercher des preuves évidentes de sa culpabilité;
bien plus odieux en cela que le stoïque Brutus, qui, s'il fut père
dénaturé, se montra du moins juge équitable.
LE PREVOT TAPERET.
Le prevôt Taperet est loin d'être aussi connu que le fameux Tristan,
le compère et le familier du roi Louis XI. Il avait pourtant une
âme digne de rivaliser de scélératesse avec celle de cet exécuteur
d'atrocités royales. Il ne lui manqua qu'un théâtre aussi vaste pour
exercer en grand, comme le prevôt de Louis XI, sa barbarie et sa
perversité.
En l'an 1320, ce Taperet donna lieu à un horrible événement qui
arracha des pleurs de pitié à tous les habitans de Paris. Un criminel
renommé par ses brigandages tomba sous la main de la justice, et
fut condamné à mort. Ses crimes lui avaient procuré des richesses
immenses qu'il avait enfouies dans un lieu connu de lui seul. Ce
scélérat, jeté dans les cachots du Châtelet, ne devait en sortir que
pour être traîné à l'échafaud.