Le souverain pontife l'emporta, et la sentence fut prononcée.

Mais Jacques Molay et plusieurs autres chefs de l'ordre n'étaient pas

encore jugés; on espérait leur arracher des révélations qui pussent

justifier cette odieuse procédure. On offrit à Jacques Molay et à

ses compagnons la liberté et des pensions; mais ils repoussèrent

ces offres perfides avec indignation. On les menaça du bûcher.

«Apportez-y la flamme, dit le grand-maître; j'y vais monter comme

dans une chaire de vérité, où je répéterai: _Nous sommes innocens!

Tout ce dont on accuse les Templiers est calomnie: je le jure à la

face du ciel et devant Dieu, qui va me juger bientôt._»

Les légats, embarrassés, ne savaient à quel parti s'arrêter. Enfin,

ils livrèrent au prévôt Jacques Molay et Guy, frère du dauphin

d'Auvergne. Le roi assembla son conseil, et dès le soir les héros

condamnés furent conduits à la mort. Leur bûcher était élevé dans une

petite île de la Seine, à la pointe occidentale de la Cité, non loin

de l'emplacement qu'occupe la statue équestre de Henri IV.

Les chevaliers entrèrent dans les flammes avec une fermeté admirable.

Jacques Molay fit entendre alors ces mots prophétiques: «_Pontife

calomniateur, juge inique et cruel bourreau, je t'ajourne à

comparaître dans quarante jours devant le tribunal du souverain juge.

Et toi, Philippe, je t'ajourne devant lui à un an de ce jour._»

Après cette imposante assignation, le grand-maître et ses frères

moururent en chantant de saints cantiques.

Quarante jours après, le pape mourut; au bout d'un an, Philippe

descendit aussi au tombeau, et l'on se rappela les dernières paroles

du dernier grand-maître des Templiers.

Philippe-le-Bel se fit donner deux cent mille livres, et Louis Hutin,

son fils, prit encore soixante mille livres sur les biens des

Templiers. Ce qui prouve assez quel était le principal motif de la

condamnation de cet ordre célèbre.

«Le Parlement, dit Voltaire, n'eut aucune part à ce procès

extraordinaire, témoignage éternel de la férocité où les nations

chrétiennes furent plongées jusqu'à nos jours.»

ENGUERRAND DE MARIGNY.

Enguerrand de Marigny, ministre sous le règne de Philippe-le-Bel,

était issu d'une famille ancienne et illustre. Il avait reçu de la

nature tous les dons qui relèvent encore l'éclat de la naissance.

Figure remarquable, esprit aimable, manières élégantes et gracieuses,

connaissances vastes et profondes; il réunissait tout ce qui peut

faire réussir dans les cours. Aussi sa fortune fut-elle rapide;

Philippe-le-Bel le combla de bienfaits, le fit chambellan, comte de

Longueville, châtelain du Louvre, surintendant des finances; enfin

Enguerrand de Marigny, devint son principal ministre et son intime

confident. Tant de faveurs ne manquèrent pas d'exciter l'envie des

courtisans; et de l'envie à la haine, la transition est si facile!

A la tête de ces envieux était le comte de Valois, frère du

monarque, prince orgueilleux, dissimulé, vindicatif. Valois

s'indigna de l'ascendant que Marigny exerçait sur le monarque. Il

conçut dès lors pour le ministre une aversion insurmontable. Plus

tard, la contestation qui eut lieu entre les sires d'Harcourt et

de Tancarville, vint augmenter encore son ressentiment. Marigny,

n'écoutant que sa conscience, ne craignit pas de se déclarer contre

le protégé de Valois; et une explication extrêmement violente éclata

entre le frère du roi et le premier ministre.

Néanmoins l'animosité de Valois fut tempérée long-temps par l'immense

crédit de Marigny. Mais Philippe-le-Bel étant mort, Louis-le-Hutin,

son fils et son successeur, voulut prendre connaissance de l'état des

finances du royaume. Valois jugea le moment favorable pour perdre

Marigny.

Les malheureuses expéditions de Flandre avaient appauvri le

gouvernement sous le règne précédent; on avait cru combler le

deficit en altérant les monnaies et en chargeant le peuple d'impôts

exorbitans. Mais ces ressources avaient été insuffisantes, de manière

qu'à l'avénement du nouveau monarque, on n'avait pu trouver dans

l'épargne royale de quoi subvenir aux frais du couronnement.

Le roi demanda, en plein conseil, quel usage on avait fait des impôts

considérables qui avaient été levés sur le peuple et sur le clergé.

Alors, Valois, inspiré par sa haine, s'écria: «_Sire, Marigny eut

l'administration des fonds que réclame avec raison votre Majesté,

ordonnez que ce ministre vous en rende compte._»

Marigny qui n'avait rien à craindre d'une enquête sur sa conduite

publique, offrit au roi de rendre ce compte quand il l'ordonnerait.

«_Que ce soit à l'instant même_,» s'écria le comte de Valois,

avec l'impatience de la vengeance. Le jeune roi n'osa réprimer

les emportemens de son oncle, mais Enguerrand fut d'autant plus

irrité, que son accusateur lui-même, s'était fait remettre une

partie des deniers dont il voulait rendre le ministre responsable.

Il répondit au comte: «_Vous qui demandez que je rende compte sur

l'heure, je vous ai donné une portion de ces fonds, le reste a libéré

l'état_.....--_Vous en avez menti_, répliqua le prince.--_C'est

vous-même_, reprit Marigny, _qui vous rendez coupable de mensonge,

et j'en atteste le ciel_.» Alors Valois n'écoutant plus que sa

fureur, et foulant aux pieds toutes les convenances, tira son épée

en présence du roi et s'élançant sur Marigny, il voulait le tuer sur

la place. Tous les membres du conseil se précipitèrent entre eux,

et le roi leva la séance. Le comte écumait de rage au milieu de ses

nombreux partisans, tous ennemis déclarés de Marigny. Celui-ci sortit

seul et tranquille.

Cependant le faible monarque est circonvenu par son oncle et par

tous les envieux du ministre. On lui persuade que le peuple impute

à Marigny les guerres qui avaient ruiné l'état, et l'altération des

monnaies; qu'on accuse ce ministre de trahison et de concussion et

que sa mort seule peut étouffer la sédition qui menace de toutes

parts.

Marigny, au lieu de se tenir en garde contre ses accusateurs et

contre leurs sourdes manœuvres, conservait toute sa sécurité au

milieu de l'orage qui s'amoncelait autour de lui. Sa longue habitude

des cours aurait dû lui apprendre qu'il est des accusations sous

lesquelles succombe l'innocence la mieux prouvée. Il n'hésite pas

un instant à se rendre au conseil où l'appellent les devoirs de son

ministère. Agitée par un pressentiment sinistre, Alix de Mons, son

épouse, s'efforce de le détourner de son dessein et d'éveiller sa

défiance. Trois fois elle s'enlace dans ses bras, il insiste, elle

redouble de prières et de caresses. La sœur de Marigny vient aussi

le conjurer avec larmes de rester. Marigny embrasse l'une et l'autre

et se dérobant à leurs efforts pour l'arrêter, il se rend au palais

du roi. Tandis qu'il en montait les degrés, des agens apostés par

Valois, arrêtent Marigny au nom du roi, lui demandent son épée et le

conduisent dans la tour du Louvre; de là ses persécuteurs le firent

transporter à Vincennes dans un cachot où l'air et la lumière ne

pénétraient qu'avec peine.

Enguerrand de Marigny avait un ami, un véritable ami; trésor bien

rare, surtout dans les cours. C'était Raoul de Presle, l'un des

hommes les plus doctes et les plus savans de son siècle. Valois

et ses adhérens craignaient beaucoup qu'il ne lui fût permis de

plaider la cause de son ami et qu'il ne leur arrachât la victime

qu'ils convoitaient depuis si long-temps. Ils lui intentèrent à

lui-même un procès, afin d'avoir un prétexte pour le faire mettre en

prison. On l'accusa donc, au hasard, d'avoir conspiré contre la vie

du feu roi; et sans autres formalités, on ordonna son arrestation

et la confiscation de ses biens. Toutes les autres personnes

recommandables, attachées à Marigny devinrent aussi, de la part du

prince Valois, les objets des plus iniques et des plus arbitraires

persécutions.

Il fallait donner à ce procès une forme juridique. L'implacable

Valois voulait non seulement immoler son ennemi, mais encore le

diffamer par une sentence ignominieuse, le flétrir par un supplice

infamant et rendre sa mémoire à jamais odieuse.

La seule chose qui embarrassa le dénonciateur; c'est qu'une

instruction et une procédure légale étaient indispensables. Il fit

publier dans toutes les provinces de France que tous les individus

qui avaient à se plaindre du ministre et qui savaient quelque chose

contre lui, étaient engagés à se présenter devant le tribunal chargé

de le juger. On promettait bon accueil et protection à ceux qui

voudraient déposer dans ce sens. Mais l'espoir de Valois fut déçu;

il ne se présenta personne; et ce silence, en une telle conjoncture,

était, ce semble, une éclatante justification.

Valois ne pouvait produire ni témoins, ni preuves; cependant il fit

poursuivre le procès de son ennemi, et siégea lui-même sans pudeur

parmi les juges. Il avait choisi pour accusateur public un homme

entièrement dévoué à sa vengeance.

Cet orateur mercenaire, à travers un déluge de comparaisons bizarres

et ridicules dont nous faisons grâce aux lecteurs, énuméra les

prétendus crimes imputés à Marigny. Il l'accusa d'abord d'avoir

altéré les monnaies, accusation inique et absurde, puisque l'on

savait que cette fraude avait été conseillée au roi par deux

intrigans florentins.

On lui reprocha ensuite d'avoir excité des soulèvemens parmi

le peuple, d'avoir détourné à son profit des sommes que l'État

réservait à la cour de Rome; d'avoir eu des intelligences secrètes

avec les ennemis de la patrie; d'avoir extorqué au chancelier

plusieurs lettres scellées en blanc. Toutes ces imputations

étaient calomnieuses, et l'accusé avait entre les mains des pièces

authentiques capables de confondre ses calomniateurs.

On lui fit ensuite un crime d'avoir reçu des bienfaits du roi, comme

si les récompenses du souverain n'étaient point honorables pour

celui qui en est l'objet; on le taxa d'orgueil et de témérité, parce

qu'il avait érigé sa propre statue dans le palais du roi. La statue

d'Enguerrand de Marigny était en effet placée sur l'escalier du

palais, mais aux pieds de celle de son souverain.

Marigny eut pu, d'un seul mot, réduire au néant tous ces différens

chefs d'accusation, mais quand il se leva pour parler, on lui

commanda le silence, et, chose inouïe, on lui refusa tout moyen de

justification.

Des hommes recommandables par le rang qu'ils occupaient, par leur

mérite, par leur caractère, vinrent se jeter aux pieds du roi et lui

demander justice pour un infortuné que l'on privait d'un droit dont

jouissent les plus insignes scélérats, le droit de se défendre.

Louis accueillit ces plaintes avec bienveillance; mais, trop

faible pour oser s'opposer aux vengeances de son oncle, il proposa

de commuer en un exil temporaire, dans l'île de Chypre, la peine

capitale qui menaçait Marigny.

Mais cette sentence était loin de pouvoir satisfaire Valois; il

frémit en apprenant les intentions du roi. Ne pouvant toutefois

combattre ouvertement le dessein de son royal neveu, il eut recours

à la dissimulation, et, sous prétexte de rassembler des preuves,

il demanda que le jugement fut différé de quelques jours, espérant

trouver jusque-là un stratagème propre à assurer sa vengeance.

Valois, le lâche Valois, sut profiter du délai qui lui était accordé.

Les idées de magie, qui prenaient racine en France à cette époque,

furent une ressource dont il usa largement.

Sous le règne de Louis X, on croyait faire dépérir de langueur et

lentement trépasser ceux dont on imitait les traits en cire, et sur

les images desquels on faisait certaines conjurations enseignées par

l'art cabalistique.

Valois accusa la femme et la sœur de Marigny d'avoir fait faire

la figure du roi et des princes du sang, pour attirer sur eux la

maigreur, la maladie et la mort. L'état de faiblesse où se trouvait

alors Louis, donnait quelqu'apparence de vérité à cette ridicule

assertion. Le roi en fut frappé. Il crut que la famille de Marigny

attentait à sa vie, et voulant la punir dans la personne de son chef,

il donna libre carrière au sanguinaire Valois.

Celui-ci maître enfin de son ennemi, fit accélérer le procès, dicta

la sentence de mort, ordonna le supplice et fit dresser l'infâme

gibet ou fut attaché Enguerrand de Marigny, comte de Longueville,

premier ministre de France.

Après cette exécution, le royaume ayant été désolé par des épidémies,

la guerre, la disette, le peuple attribua ces malheurs à la

condamnation d'un ministre innocent, et la cour, partageant cette

opinion, en ordonna dans toutes les provinces des prières expiatoires

pour l'âme d'Enguerrand de Marigny.

Dix ans après, le comte de Valois, aussi malade d'esprit que

de corps, fit faire des aumônes publiques; et ceux qui les

distribuaient, disaient de sa part à chaque pauvre, _Priez Dieu pour

M. de Marigny et pour M. de Valois_. Le confesseur de ce prince,

sollicité secrètement par l'évêque de Beauvais et l'archevêque

de Sens, frères de Marigny, avait alarmé sa conscience sur la

condamnation de ce ministre.

Des écrivains ont affirmé que ce ministre avait été un des plus

ardens promoteurs de la proscription des templiers. Cette assertion

n'est pas prouvée. Quoiqu'il en soit, il fut, comme ces illustres

chevaliers, victime de l'iniquité des hommes.

LE FAUX BAUDOUIN.

Les histoires de presque tous les peuples font mention d'imposteurs

qui, à l'aide d'une certaine ressemblance, ont quelquefois réussi à

se faire passer momentanément pour de grands personnages et n'ont pas

laissé de causer bien des troubles, non seulement dans les familles,

mais même dans les états ou ils se présentaient.

En 1225, Bernard de Rains, ermite champenois, qui vivait dans les

bois de Glançon, entreprit de se donner pour Baudouin, neuvième

comte de Flandre et empereur de Constantinople. Ce prince avait été

couronné le 16 mai 1204. Le 15 avril de l'année suivante, ayant été

attaqué, devant Andrinople, par Joannice, roi des Bulgares, que les

grecs avaient appelé à leurs secours, pour chasser les français de

la capitale et du trône de l'empire d'Orient, Baudouin fut battu, et

pendant plus d'une année, on ne sut pas positivement s'il avait été

tué dans la bataille ou fait prisonnier.

Bernard de Rains s'était instruit, dans le plus grand détail, de tout

ce qui concernait Baudouin; et à l'aide d'un peu de ressemblance avec

ce prince et de l'incertitude où l'on était sur sa mort il réussit,

par son effronterie, à tromper une partie de la noblesse et du peuple

de Flandre qui lui donnaient déjà les titres de comte et d'empereur,

et lui rendaient tous les hommages dûs à ces hautes dignités.

Jeanne, fille de Baudouin, et héritière de ses états de Flandre,

refusa constamment de voir cet homme dont elle soupçonnait

l'imposture. Elle envoya cependant sur les lieux Jean de Mutelan et

Albert, tous deux bénédictins et Grecs d'origine, pour prendre des

informations certaines sur la mort de son père.

Bientôt elle apprit que l'on ne doutait nullement que Baudouin n'eût

été fait prisonnier et qu'il passait pour constant que Joannice,

après l'avoir tenu près d'un an dans les fers, lui avait fait couper

les bras et les jambes et jeter le tronc dans un précipice où il

était mort au bout de trois jours, dévoré par les oiseaux de proie.

Jeanne, instruite de tous ces détails, s'adressa à Louis VIII, roi de

France, et le pria d'intervenir dans cette affaire qui pouvait avoir

des suites fâcheuses.

Louis VIII se rendit à Péronne, d'où il manda au prétendu Baudouin

qu'il désirait le voir et l'entretenir. Bernard de Rains se présenta,

vêtu de pourpre, devant le roi, et le salua d'un air fier et

majestueux. Louis VIII lui adressa, sur la généalogie des comtes de

Flandre, plusieurs questions auxquelles il répondit avec beaucoup de

justesse, ainsi qu'à plusieurs autres demandes sur différens sujets.

Bernard de Rains était sur le point de sortir de cette épreuve à son

avantage, mais l'évêque de Beauvais vint mettre à nu son imposture.

Ce prélat suggéra au roi de demander à cet homme: 1º En quel lieu il

avait rendu hommage à Philippe-Auguste pour le comté de Flandre? 2º

par qui, et en quel lieu il avait été fait chevalier? 3º en quel lieu

il avait épousé Marguerite de Champagne?

A ces trois questions auxquelles il n'était pas préparé, Bernard de

Rains fut déconcerté et demanda du temps pour répondre.

A cette défaite, toute l'assemblée fut convaincue de l'imposture de

l'ermite. Le roi lui fit une verte réprimande et le chassa de sa

présence.

Bernard de Rains s'enfuit en Bourgogne où il se tint caché pendant

quelque temps. Ayant été découvert par Errard de Cartinac,

gentilhomme Bourguignon, celui-ci l'arrêta, le chargea de fers et le

mena à Lille, où il fut battu de verges, après avoir été appliqué à

la question, et promené, couvert de haillons, dans toutes les villes

de la Flandre et du Hainaut.

CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS.

Il y a de fort bons argumens à faire valoir en faveur des croisades

faites, au nom de la religion, pour l'affranchissement des lieux

saints. On peut affirmer que ces courses belliqueuses et lointaines,

ont été d'un grand avantage pour la civilisation. Mais que

pourrait-on alléguer pour justifier la croisade contre les Albigeois?

Ce massacre de chrétiens par d'autres chrétiens, n'avait d'autre

cause, d'autre motif que l'intolérance et la cruauté des hommes.

Les Albigeois, ainsi que les Vaudois, les protestans et tant d'autres

hérétiques qui furent persécutés comme eux, n'avaient d'autre tort

que d'avoir des opinions à part sur les dogmes du christianisme; du

reste, bons et paisibles citoyens, industrieux, actifs, attachés et

soumis à leur chef, Raymond VI, comte de Toulouse.

Cette croisade impie commença en 1206. Le pape Innocent III, Saint

Dominique, Raymond comte de Toulouse, Simon comte de Montfort,

furent les principaux personnages de cet abominable épisode de notre

histoire.

Simon de Montfort était à la tête de cette ligue. C'était un homme

dissimulé et ambitieux, vaillant du reste, réglé dans ses mœurs,

ayant comme tous les hommes à part, commandement sur la fortune.

Cette guerre, ou plutôt cette tuerie, vit naître l'inquisition et se

distingua par des auto-da-fé. On jetait les femmes dans des puits; on

égorgeait sans merci, et, pendant les massacres, les prêtres du comte

de Montfort chantaient le _Veni creator_; horrible profanation des

hymnes destinés à célébrer la gloire du Très-Haut.

Béziers fut emporté d'assaut par les massacreurs de la croisade «Là,

dit un chroniqueur, se fit le plus grand massacre qui se fut jamais

fait dans le monde entier, car on n'épargna ni vieux ni jeunes, pas

même les enfans qui tétaient; on les tuait et faisait mourir. Voyant

cela, ceux de la ville se retirèrent, ceux qui le purent, tant hommes

que femmes, dans la grande Église de Saint-Nazaire. Les prêtres de

cette église devaient faire tinter les cloches quand tout le monde

serait mort; mais il n'y eut son de cloche, car ni prêtre, vêtu de

ses habits, ni clerc ne resta en vie.»

Toulouse dont toutes les maisons étaient fortifiées et dont les

bourgeois se défendirent de rue en rue, fut prise et reprise, inondée

de sang, à moitié brûlée.

Le principal motif de cette croisade que l'on couvrait du manteau de

la religion, était de dépouiller le comte de Toulouse de ses états.

Outre le prétexte des Albigeois, on avait eu encore celui de la

mort d'un moine de Cîteaux, nommé Pierre Castelnau, l'un des légats

du pape en France. Ce moine avait été tué dans une querelle par un

inconnu; aussitôt on avait accusé le comte de Toulouse de ce meurtre,

sans en avoir la moindre preuve. Le pape en avait usé alors comme il

le faisait si souvent à cette époque à l'égard de presque tous les

princes de l'Europe. Il avait donné au premier occupant les états

du comte de Toulouse, l'un des descendans de Charlemagne. Celui-ci

avait d'abord été obligé de conjurer l'orage. Il fut assez faible

pour céder au pape sept châteaux qu'il avait en Provence. Puis

s'étant rendu à Vienne, il fut mené nu en chemise devant la porte de

l'Église: et là il fut battu de verges comme un vil scélérat et fit

amende honorable.

Long-temps après, les ossemens du vieux Raymond, comte de Toulouse,

qui ne furent jamais inhumés, se montraient dans un coffre tout

_profanés et à moitié mangés des rats_, chez des frères hospitaliers

de Saint-Jean-de-Toulouse.

Les Albigeois furent persécutés à plusieurs reprises, mais jamais

avec la même fureur que lors de cette horrible croisade dont, selon

l'expression brève du président Hénault, le pape Innocent III fut

l'âme, Dominique l'apôtre, le comte de Toulouse la victime, et Simon

comte de Montfort, le chef.

ACTE DE JUSTICE DE LA REINE BLANCHE, MÈRE DE SAINT-LOUIS.

Le régime féodal enfanta une foule de crimes que la puissance des

coupables étouffait dans le silence du despotisme. L'habitude

d'envahir, d'usurper, était si générale parmi les laïques et les

ecclésiastiques, qu'ils prenaient les uns envers les autres les

précautions les plus scrupuleuses. Si des inférieurs, des habitans

d'un village, pour obtenir la bienveillance de leurs supérieurs,

s'avisaient de leur rendre un service, de leur faire un présent; ces

habitans, ainsi que toute leur postérité, recevaient, au lieu de

preuves de reconnaissance, un châtiment presque semblable à celui

des Danaïdes. Ce service ou ce présent était, par la suite, converti

en redevance annuelle et perpétuelle, et les seigneurs forçaient à

payer toujours ce qu'on leur avait librement donné une fois. En cas

de refus, il n'était pas de cruautés qu'ils n'employassent pour se

faire obéir.

Voici un trait que nous trouvons dans l'_Histoire de Paris_ de M.

Dulaure, et qui pourra donner une idée de l'état de servitude dans

lequel les évêques et les moines tenaient les habitans des villages

dont ils étaient seigneurs.

Vers l'an 1252, le chapitre de Notre-Dame de Paris imposa sur

plusieurs villages dont il était seigneur, une contribution nouvelle;

les habitans de Châtenai refusèrent de la payer; alors le chapitre

fit arrêter, traîner à Paris, et jeter dans une prison très-étroite,

tous les hommes de ce village; ils pouvaient à peine s'y mouvoir,

manquaient de tout, même de l'air respirable.

La reine Blanche, mère de Saint-Louis, instruite de l'état des

prisonniers, envoya auprès des chanoines pour les prier de mettre

ces malheureux en liberté, et s'offrit même de les cautionner. A

cette demande, les chanoines répondirent fièrement que personne

n'avait droit de se mêler des intérêts de leurs sujets, qu'ils

pouvaient les faire mourir s'il leur plaisait, et, pour braver la

reine, avec laquelle ils étaient en procès, ils ordonnèrent aussitôt

l'arrestation des femmes et des enfans des prisonniers, et les firent

entasser dans la même prison.

Comprimés les uns par les autres, exténués par la chaleur, la soif et

la faim, empoisonnés par leurs propres exhalaisons, ils périssaient,

lorsque la reine, instruite de ce nouvel acte de cruauté, pénétrée

d'indignation, arrive, suivie de quelques serviteurs, à la porte de

la prison, et ordonne qu'elle soit enfoncée. On n'ose lui obéir, on

craint de porter atteinte _aux droits de l'église_; on redoute ses

censures. La reine impatientée et violente par caractère, frappe d'un

coup de canne cette porte si respectée: le prestige est détruit; on

imite la reine, et bientôt la porte est brisée.

Aussitôt, de cet affreux réduit, on voit s'élancer une foule

d'hommes, de femmes, d'enfans, pâles, défigurés, tombant d'inanition,

accablés par la souffrance, et qui, craignant d'être encore exposés

au même supplice, se jettent aux pieds de la reine et implorent sa

protection. Leur libératrice les rassura, et parvint dans la suite à

les affranchir des chaînes de ce hideux esclavage.

L'INQUISITION A TOULOUSE.

L'inquisition n'a jamais eu, en France, ce pouvoir redoutable, cette

omnipotence spirituelle et temporelle qui, en Espagne et en Portugal,

firent trembler long-temps les peuples et les rois. Néanmoins elle

est parvenue à s'implanter dans quelques-unes de nos provinces

méridionales; et plus d'une fois elle y eut ses beaux jours ou plutôt

ses stupides et hideuses saturnales.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 1/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 4 / 17 段