«Il advint un jour, dit l'auteur de la vie de ce troubadour, que la

dame, l'ayant tiré à l'écart, lui dit «Dis-moi, t'es-tu encore aperçu

si mon semblant est vrai ou faux?--Ainsi m'aide Dieu, répondit

Cabestaing, depuis l'heure bienheureuse que je me suis attaché à

votre service, je vous ai regardée comme la meilleure dame qui fût

jamais née, et la plus vraie dans vos dits et dans vos manières.

Certes je vous crois telle, et telle vous croirai toute ma vie.--Et

moi, reprit la dame, ainsi Dieu me garde, je te dis que jà par moi

ne seras trompé, et que je ne fausserai la première opinion que tu

as conçue de moi.» En disant ces mots elle l'embrasse, et ce fut là

la première époque de leur engagement. Peu de temps s'était écoulé,

continue l'auteur, et voilà que les médisans, que Dieu confonde! en

parlèrent assez haut, prenant, ainsi qu'il arrive, leurs soupçons

pour vérités. Tant allèrent en disant de toutes les espèces, que ces

discours en vinrent aux oreilles de monseigneur Raymond, qui en fut

vivement touché.»

Un jour que Cabestaing était allé à la chasse à l'épervier, Raymond

demanda où il était, et l'ayant su, il prend aussitôt ses armes qu'il

cache sous ses habits, se fait amener son cheval, et suit tout seul

le chemin qu'on lui avait montré. Il rencontre Cabestaing: celui-ci,

l'apercevant, se trouble, parce qu'il eut quelque pressentiment

des soupçons de son maître. Après les complimens ordinaires de

bienvenue, Raymond lui demande s'il n'y a pas quelque dame qui soit

l'objet de ses chansons, et s'il ne pourrait pas en savoir le nom.

Cabestaing s'en défend d'abord, sous prétexte que, suivant les lois

de la galanterie, on ne peut pas sans perfidie nommer celle que l'on

aime. «Vous savez, ajoute-t-il, que la fidélité qu'on doit à sa dame

consiste à lui tout dire et à ne rien dire d'elle.» Raymond insista

d'une manière si pressante, et avec tant d'honnêteté apparente, que

Cabestaing, forcé de s'expliquer, mais voulant lui faire prendre le

change, déclara qu'il aimait Agnès, femme de Robert de Tarascon, et

sœur de la dame Marguerite. Raymond ne put cacher la joie que lui

faisait cet aveu, et serrant la main du troubadour, il lui promit ses

bons offices, et lui proposa d'aller voir avec lui la dame Agnès,

car sa jalousie inquiète lui laissait encore quelques doutes sur la

passion de Cabestaing. Agnès acheva de les détruire lorsque Raymond

lui demanda quel était son amant. Comme elle vit, à l'air embarrassé

du jeune écuyer, de quoi il s'agissait, elle répondit que c'était

Cabestaing qu'elle aimait; et la conduite qu'elle tint pendant tout

le temps que les deux hôtes demeurèrent dans son château tendit à le

faire croire.

Cependant cet heureux stratagème eut un effet auquel il semble

qu'on n'aurait pas dû s'attendre, s'il n'y avait pas des occasions

où la vanité d'une femme peut l'entraîner à d'aussi grandes fautes

que l'amour. Marguerite crut que Cabestaing aimait effectivement

sa sœur, et dans son dépit elle accabla de reproches sanglans ce

malheureux écuyer, qui eut beau se justifier par le récit de ce qui

s'était passé. Marguerite exigea de lui qu'il déclarât dans une

chanson qu'il n'en aimait pas d'autre qu'elle. L'écuyer obéit; et la

manière dont il s'y prit pour dissiper les inquiétudes de cette dame

n'était que trop capable de réveiller les anciens soupçons du mari.

En effet, lorsque Raymond eut connaissance de cette chanson, il

en pénétra facilement le sens. Alors le dépit et la jalousie

s'emparèrent de lui, et il conçut une horrible vengeance. Ayant

conduit un jour Cabestaing hors du château, il fondit sur lui comme

un furieux, le tua, lui coupa la tête, lui arracha le cœur, et mit

l'un et l'autre dans un carnier. Étant ensuite revenu au château,

il manda le cuisinier, et lui donna le cœur de Cabestaing comme un

morceau de venaison, lui enjoignant de le faire cuire, et d'y mettre

un assaisonnement convenable. Ses ordres furent exécutés. Marguerite

aimait la sauvagine, et mangea comme sauvagine ce qu'on lui servit.

Puis Raymond lui dit «Dame, savez-vous de quelle viande vous venez

de faire si bonne chère?--Je n'en sais rien, répondit-elle, si

non qu'elle m'a paru exquise.--Vraiment, je le crois volontiers,

répliqua le mari, aussi est-ce bien chose que vous avez le plus

chérie; et c'était raison que vous aimassiez mort ce que tant aimâtes

vivant.» A quoi la femme étonnée repartit avec émotion: «Comment?

que dites-vous?» Alors montrant la tête sanglante de Cabestaing:

«Reconnaissez, ajouta le farouche Raymond, reconnaissez celui

dont vous avez mangé le cœur.» A ce spectacle, Marguerite tombe

évanouie, et peu après reprenant ses sens: «Oui, dit-elle, d'une

voix où la tendresse perçait à travers le désespoir, oui, je l'ai

trouvé tellement délicieux, ce mets dont votre barbarie vient de me

nourrir, que je n'en mangerai jamais d'autre pour ne pas perdre le

goût qui m'en reste; à bon droit m'avez rendu ce qui fut toujours

mien.» Raymond, transporté de fureur, court l'épée à la main sur sa

femme. Celle-ci échappe à ses coups par la fuite, va se précipiter

d'elle-même par la fenêtre, et meurt de sa chute.

La nouvelle de ce funeste événement se répandit bientôt dans toute la

contrée et dans toutes les terres d'Alphonse, roi d'Aragon, et elle

y causa une consternation générale. Les parens de Marguerite et de

Cabestaing, tous les comtes, tous les chevaliers des environs, tous

les amans se liguèrent et déclarèrent à Raymond une guerre sanglante.

Alphonse étant venu lui-même sur les lieux, pour s'informer plus

exactement de ce fait, fit arrêter Raymond, ravagea ses terres,

détruisit son château, et ordonna que les corps de Cabestaing et

de sa dame fussent mis, après de magnifiques funérailles, dans le

même tombeau, devant la porte de l'église paroissiale; leur aventure

fut représentée sur leur tombe. L'histoire a placé cet événement à

l'année 1181.

PIERRE DE LA BROSSE ET MARIE DE BRABANT.

Il n'est pas de spectacle plus touchant que celui de l'innocence aux

prises avec le crime et la calomnie. La force des émotions qu'on

éprouve est en raison du péril du personnage qui nous intéresse: nous

le suivons des yeux avec inquiétude, nous partageons ses angoisses,

nous voudrions pouvoir le défendre ou du moins l'avertir des piéges

qui lui sont tendus; nous passons enfin par toutes les péripéties

du drame. Mais si l'innocence triomphe de son calomniateur; si ce

calomniateur était lui-même l'auteur du crime qu'il voulait faire

peser sur un autre, alors on ressent une véritable joie, le cœur

satisfait se dilate, s'épanouit; et l'on ferait volontiers le vœu de

ne voir jamais que de semblables dénoûmens, surtout dans l'histoire,

c'est-à-dire dans les choses réelles de la vie.

Pierre de la Brosse, premier ministre de Philippe-le-Hardi, avait

été barbier de Saint-Louis; et c'est en rasant ce vaillant prince

qu'il avait commencé sa fortune. Doué d'un esprit fécond, il s'en

était servi pour amuser le roi par ses propos facétieux. D'ailleurs

très-habile dans les opérations manuelles de la chirurgie, il s'était

acquis une réputation qui lui donnait un certain crédit dans ces

temps d'ignorance (13e siècle).

Philippe-le-Hardi, fils du roi, se l'attacha particulièrement et

se laissa tellement séduire par ses manières, son langage et ses

petits talens, qu'il en fit son commensal et son favori. Quand

Philippe, après la mort de Saint-Louis, parvint au trône, il crut,

fasciné qu'il était par cet homme, devoir lui accorder toute sa

confiance et l'élever aux plus hautes dignités. Il le promut au rang

de grand chambellan et de premier ministre. Dans le premier moment,

cette élévation fut un scandale pour la cour; mais bientôt tous les

courtisans rampèrent aux pieds du nouveau parvenu.

Ce ministre jouissait de la plus solide faveur; mais le mariage de

son maître avec Marie, sœur du duc de Brabant, et l'ascendant marqué

que cette belle et jeune reine conquit dès l'abord sur le cœur de

son époux causèrent bientôt de l'ombrage à l'ancien barbier. Marie,

dans ses entretiens avec le roi, démasquait la turpitude de ce vil

usurpateur de la confiance royale. Pierre de la Brosse s'aperçut

qu'on l'accueillait plus froidement, que les courtisans n'épargnaient

sur son compte ni la satire, ni les bons mots; il entrevit sa

prochaine disgrâce, et songea au moyen de la prévenir.

Dans le même temps, le jeune Louis, fils aîné du mariage de Philippe,

mourut presque subitement dans d'affreuses convulsions. Aussitôt

Pierre de la Brosse vient trouver le roi, et après une foule de

circonlocutions insidieuses, il accuse Marie de Brabant d'avoir fait

périr le prince du premier lit pour assurer à ses enfans la couronne

qui lui appartenait. A cette accusation, Philippe tombe dans une

cruelle perplexité; son cœur est combattu par des sentimens divers;

il hésite à croire la femme charmante qui le séduit, capable du

forfait qu'on lui impute.

«Vous doutez que votre fils ait été victime du poison», lui dit

La Brosse, et il l'entraîne vers le lit du prince expiré: là, lui

montrant les symptômes du poison: «voyez-vous, lui dit-il, ces taches

livides, ces lèvres violettes, ces membres contournés et tordus par

les convulsions et la lutte d'une douleur violente? remarquez-vous

ces yeux dont la prunelle s'est éclipsée dans un orbite sanglant? O

vérité! continua-t-il, vérité, qu'il est cruel de te faire arriver

aux pieds des rois!.... Jamais je ne l'éprouvai mieux qu'en ce jour

où mon devoir me force à dénoncer un crime. Paraissez donc, témoin

irrécusable, témoin oculaire de ce crime avéré, venez éclairer mon

maître qu'une passion funeste aveugle encore.»

A ces mots, La Brosse introduit en présence du roi un homme qui

déclare avoir vu Marie de Brabant, la nuit, après le tintement du

couvre-feu, distiller des plantes vénéneuses et en composer un mets

exécrable, la veille de la mort du jeune prince. Il rapporte ensuite

plusieurs autres circonstances qui ne laissent aucun doute sur la

culpabilité de la reine. Le témoin affirme sa déposition par serment.

Bientôt cette affaire s'ébruite, agite les esprits; la populace si

crédule crie à haute voix que la reine a empoisonné le jeune prince,

qu'il faut que justice soit rendue.

Cependant le duc de Brabant, frère de la belle Marie, apprend

l'accusation d'empoisonnement imputé à sa sœur; il ne peut y croire

et s'indigne contre les infâmes calomniateurs qui la persécutent; il

prend la résolution de la venger. Il part armé de pied en cap; il

arrive à la cour de France et demande à combattre l'accusateur. Le

témoin produit par Pierre de La Brosse s'avance; le duel juridique

a lieu devant la cour et le peuple; le témoin est percé d'outre en

outre par le duc de Brabant.

D'après les idées de ce siècle, cette victoire prouvait l'innocence

de Marie. Le peuple applaudissait; mais Pierre de La Brosse,

exploitant la crédulité superstitieuse des esprits, en appelle du

duel qui souvent fait tomber l'innocent sous les coups du coupable,

et propose d'aller consulter plusieurs saints personnages qui, dans

ce siècle, prononçaient de pieux oracles.

Il y avait en effet dans ce temps-là, trois imposteurs qui, par de

feintes extases, la singularité de leur vie et les exercices d'une

piété hypocrite, avaient acquis une autorité surprenante.

La béguine de Nivelle était une des trois et la plus célèbre. Elle

était somnambule, et durant ce sommeil éveillé, elle faisait des

révélations et des prophéties que le peuple recueillait avidement;

elle se tenait dans un clocher ouvert aux quatre vents, et prêtait

l'oreille aux cris des corneilles et aux roucoulemens des ramiers qui

voltigeaient autour de sa demeure aérienne.

Philippe, aussi crédule que son peuple, envoya trois ambassadeurs

vers cette prophétesse; l'un d'eux était l'évêque de Bayeux,

beau-frère de Pierre de La Brosse. Cette ambassade ne rapporta qu'une

réponse ambiguë qui ne servait qu'à appesantir le soupçon sur la

malheureuse accusée.

Une autre ambassade fut envoyée vers la sainte Pythonisse qui, cette

fois, répondit:

«Le roi ne doit point ajouter foi à ceux qui lui parlent mal de son

illustre épouse; elle est innocente du crime qu'on lui impute; il

peut compter sur sa fidélité tant pour lui que pour les siens.»

Cette réponse révolta toute la France contre le ministre La Brosse.

On demanda son supplice et le roi allait l'ordonner, lorsque le

favori fit un dernier effort pour gagner sa cause. Il rappela que la

béguine de Nivelle avaient rendu deux réponses, l'une défavorable,

et l'autre favorable à la reine, et soutint qu'il était de toute

injustice de s'en tenir à la dernière. L'adresse du ministre

produisit encore son effet sur le roi dont les esprits étaient

toujours flottans.

La situation de Marie de Brabant devenait de jour en jour plus

pénible, elle ne voyait que des regards défians s'arrêter sur elle;

son époux n'était pas convaincu de son innocence. Elle ne trouvait

de consolation qu'aux pieds des autels; ses prières ferventes furent

exaucées.

Un soir, un solitaire vénérable se présente aux portes du palais et

demande une audience du roi; introduit près de Philippe, il lui remet

un paquet scellé des armes du grand chambellan Pierre de La Brosse,

en apprenant au prince qu'un religieux prêt à mourir, l'avait prié

d'aller porter au roi le paquet renfermant la preuve des trahisons du

premier ministre.

En effet, ce misérable, dépositaire des secrets de l'état, les avait

vendus au roi de Castille, et il résultait en outre de ces pièces

secrètes, que la perte de la reine était une machination politique

dont il s'avouait l'instrument.

Cette découverte leva tous les doutes. On apprit que La Brosse avait

empoisonné lui-même le prince Louis, afin d'imputer cet attentat à la

reine et de la perdre. On sut aussi que le témoin qu'il avait produit

n'était qu'un misérable gagné à force d'or et de promesses.

L'innocence de Marie de Brabant parut dans tout son éclat. Quant à

Pierre de La Brosse, il fut étranglé et son corps resta suspendu aux

fourches patibulaires.

PROCÈS DES TEMPLIERS, LEUR INNOCENCE ET LEUR CONDAMNATION. HÉROISME

DE JACQUES MOLAY, LEUR GRAND-MAÎTRE.

Le procès des Templiers est une de ces iniquités qui font époque dans

l'histoire d'une nation. L'illustration des accusés, la rapacité

et la mauvaise foi des accusateurs, l'absurdité des accusations,

les motifs odieux et vils qui dictèrent la sentence des arbitres

suprêmes, ont imprimé à cette cause un intérêt puissant et qui sera

toujours inséparable du souvenir glorieux de ces illustres victimes.

On sait que les Templiers avaient rendu d'éminens services à la

chrétienté pendant les croisades. Lorsque, par suite des succès des

armes chrétiennes, ces expéditions pieuses furent regardées comme

n'étant plus nécessaires, les Templiers revinrent jouir en occident

des biens immenses qu'ils avaient conquis sur les infidèles, à

la pointe de leur épée. Leur faste, les mœurs orientales que la

plupart d'entre eux avaient contractées étaient peu conformes aux

règles des religieux. L'église censura la conduite des Templiers qui

repoussèrent dédaigneusement ses remontrances.

Philippe-le-Bel, extrêmement jaloux de son autorité qu'il

avait défendue avec opiniâtreté et succès contre des vassaux

rebelles, conçut quelque ombrage de l'attitude altière de l'ordre

des Templiers, déjà si formidable; il crut qu'il aspirait à

l'indépendance et se refuserait désormais à plier sous la volonté

royale. Cette crainte aigrit son esprit, et des courtisans envieux ne

manquèrent pas d'entretenir ses terreurs. On lui disait que cet ordre

devait finir avec les causes qui l'avaient fait naître; qu'il fallait

redouter une milice religieuse qui ne professait ni la soumission des

guerriers, ni la vie claustrale et pacifique des cénobites.

Mais la crainte que ces chevaliers inspiraient était encore moins

forte que le désir que l'on avait de les dépouiller de leurs

immenses trésors. Pour assurer cette spoliation et lui donner

une couleur légale, il fallait juger l'ordre tout entier, et

par conséquent lui trouver des crimes. Dès-lors les courtisans

commencèrent à les décrier et à déclamer partout contre leur orgueil,

leurs débauches et leur impiété. Ces bruits trouvèrent de l'écho

parmi le peuple qui, selon sa coutume, exagéra encore les récits

qu'il entendait faire à l'occasion des Templiers.

Voici ce qui servit de fondement à l'accusation juridique intentée

bientôt après contre cet ordre célèbre.

Un chevalier apostat, Florentin de nation, nommé Noffodei, ayant été

arrêté pour un crime qui provoquait la peine capitale, fut renfermé,

dans un cachot, avec un autre misérable nommé Squin de Florian qui

était réservé au même supplice. Ils se préparèrent mutuellement à

la mort, en se confessant l'un à l'autre, suivant l'usage de la

primitive église. La confession du Templier était un débordement

d'aveux épouvantables; Squin de Florian en profita; il se persuada

qu'en chargeant tout l'ordre des crimes dont il venait d'entendre

le récit, il pourrait être gracié, même récompensé. Il demanda donc

aux magistrats à leur révéler un secret important; on l'écouta,

et sa déposition, quoique ignorée du peuple, suggéra d'avance les

commentaires les plus étranges, les plus révoltans.

Les Templiers, disait-on, avaient, par un pacte secret avec les

Sarrasins, promis de renier leur dieu et d'adorer Molock et

Béelzébuth. La réception de leurs novices, ajoutait-on, offrait des

actes d'impiété et d'indécence. Le blasphême et le parjure étaient

au nombre de leurs préceptes ténébreux. On prétendait aussi que

la sodomie était recommandée comme un point de règle dans leurs

abominables initiations; et l'on ajoutait qu'ils égorgeaient les

enfans qui naissaient de leurs liaisons clandestines avec les filles

et les femmes.

Voici ce que dit à leur sujet M. de Châteaubriand, dans ses _Études

historiques_: «Neuf gentilshommes français établirent, en 1118,

l'ordre des Templiers à Jérusalem. Cet ordre acquit d'immenses

richesses, et devint suspect aux peuples et aux rois. Les Templiers

étaient accusés de se vouer entre eux à d'infâmes voluptés, de

renier le Christ, de cracher sur le crucifix, d'adorer une idole à

longue barbe, aux moustaches pendantes, aux yeux d'escarboucle, et

recouverte d'une peau humaine, de tuer les enfans qui naissaient d'un

Templier, de les faire rôtir, de frotter de leur graisse la barbe et

les moustaches de l'idole, de brûler les corps des Templiers décédés,

et de boire leurs cendres, détrempées dans un philtre. On peut

toujours deviner les siècles, au genre des calomnies historiques;

brutales et absurdes dans les temps de grossièreté et de foi,

raffinées et presque vraisemblables dans les temps de civilisation et

de doute.»

Philippe apprenait avec une secrète joie toutes ces exagérations

calomnieuses, parce qu'elles favorisaient ses desseins. Il concerta

avec ses conseillers l'arrestation subite de tous les Templiers, le

même jour et par toute la France. Aussitôt leurs biens, cause de

leur perte, furent confisqués, et le roi vint, sans pudeur, prendre

possession de leur palais du Temple, qu'il avait remplacé pour eux

par d'obscures prisons.

Clément V, créature de Philippe, venait de succéder à Boniface VIII.

Il devait tout à Philippe, il lui promit de seconder toutes ses

volontés.

Philippe-le-Bel était implacable et expéditif dans ses vengeances.

On commença l'instruction du procès des Templiers, et, pour leur

arracher des aveux, on déploya dans leurs cachots tout l'appareil des

tortures les plus affreuses. Ceux qui refusaient de confesser les

faits dont on leur donnait lecture, étaient mis sur des chevalets

et livrés aux bourreaux; leurs membres disloqués, leurs os broyés,

le sang qui ruisselait sur leurs corps, les cris arrachés par la

douleur, faisaient frémir leurs compagnons, qui, privés à dessein

de sommeil et de nourriture, avaient perdu cette mâle énergie, ce

courageux stoïcisme, qui nous font triompher de la douleur. Ce qui

motive ce beau vers de la tragédie des _Templiers_:

La torture interroge et la douleur répond.

Un grand nombre de ces religieux révélèrent donc quelques fautes,

qu'un greffier vendu aux juges avait la perfidie de travestir en

crimes exécrables.

Non-seulement les Templiers furent arrêtés en France: l'implacable

Philippe et Clément V les firent saisir dans toute la chrétienté.

Toutes les prisons regorgeaient de ces malheureux, entassés comme

de vils troupeaux. Mais en France, ceux à qui la torture avait fait

trahir la vérité, revenus de leur premier effroi, et reprenant cet

air héroïque qui naguère bravait la mort des batailles, se présentent

devant leurs juges, protestent que les aveux qu'ils ont faits leur

ont été arrachés par la violence et la douleur, qu'ils les rétractent

publiquement, et qu'ils veulent mourir pour expier cette honte.

Les juges, surpris de cette fermeté, semblent eux-mêmes des accusés.

Ils balancent, ne savent à quel parti s'arrêter; mais les instrumens

pervers des cours de France et de Rome, veulent qu'on les condamne

pour avoir trahi la vérité, la première ou la seconde fois. Ils

gagnent la majorité, et cinquante-neuf de ces chevaliers furent

dégradés, comme relaps, et jugés dignes du dernier supplice. Leurs

bûchers sont allumés; ils y montent avec calme et sérénité; ils

chantent les louanges de Dieu, au milieu des tourbillons de flammes

qui vont les dévorer. Le peuple ne put voir un trépas aussi héroïque

sans reconnaître aussitôt l'innocence de ces illustres chevaliers.

Déjà la superstition débite une foule de miracles faits à l'honneur

de ces martyrs; déjà les murmures éclatent de toutes parts contre

les inquisiteurs et les autres juges chargés de ce procès. Le roi de

France et le pape auraient bien voulu dès-lors assoupir cette affaire

et suspendre l'instruction commencée; mais il importait de prouver à

l'Europe la culpabilité de l'ordre mis en cause.

Jacques Molay, grand-maître, vieillard vénérable et courageux, fut du

nombre de ceux qui comparurent devant les commissaires désignés par

le pape. Sa dignité de grand-maître l'élevait au rang des princes;

son âge méritait des égards. Il fut traduit devant les juges, chargé

de fers et traité avec inhumanité. On lui demanda s'il avait quelque

chose à alléguer pour sa défense; il répondit que, né pour le métier

des armes, il était étranger à l'art de la parole, et demandait

un conseil éclairé. On lui répondit qu'en matière d'hérésie, on

n'accordait pas de défenseur; que d'ailleurs il devait se souvenir

qu'il avait avoué tous les crimes imputés.

A ces mots, Jacques Molay est saisi, frappé d'étonnement. Il demande

lecture de sa déposition; il l'entend avec une profonde indignation.

«Non, dit-il, jamais ces atroces impostures n'ont souillé mes lèvres;

j'ai pu, dans un instant de faiblesse que ma mort seule peut expier,

j'ai pu révéler quelques fautes; mais ces aveux, je dois l'affirmer,

à la honte des hommes, ont été dénaturés par ceux qui les ont

recueillis. Je méconnais donc cette déposition, œuvre ténébreuse de

la fraude, de l'artifice et d'une collusion coupable. Je proteste

contre elle, et puisqu'on me refuse un conseil, je bornerai ma

défense et celle de mes chevaliers à ce peu de mots, dont l'histoire

reconnaîtra la vérité:

«Nul ordre religieux ne pria plus que le nôtre avec ferveur et piété;

nul autre ne fit régner plus de recueillement et de magnificence dans

la maison du Seigneur, ne répandit plus d'aumônes parmi les pauvres,

n'essuya plus de larmes et ne guérit, par plus de soins et de zèle,

les malades et les infirmes.

«Nulle milice chevaleresque ne combattit avec plus d'avantage que la

nôtre, contre les Sarrasins, les Turcs et les Maures; ne supporta,

avec plus de courage, pour la délivrance de la ville sainte, les feux

du ciel africain, les pestes d'Antioche et de Tunis, les naufrages,

les privations, l'exil, la captivité, tous les fléaux et toutes les

vicissitudes de la fortune....»

Un des accusateurs interrompant alors le grand-maître: «Tout cela,

dit-il, n'est compté pour rien sans la foi.--Et sans la foi, reprit

Molay, rien de tout cela ne peut se supporter. Pour quel intérêt

d'ici-bas, pour quelle récompense mondaine aurions-nous pu combattre

et souffrir comme nous l'avons fait?»

Philippe ne savait comment sortir de cette grande procédure, où ses

passions l'avaient engagé. Pour paraître plus légal, il permit à tous

les Templiers d'occident de venir plaider la cause de leur ordre.

Plusieurs parlèrent avec une courageuse éloquence; quand ils eurent

cessé de parler, les commissaires désignés délibérèrent long-temps,

et la majorité se refusait à la condamnation. Mais le pape, indigné

de tant de résistance, s'écria que si l'on ne prononçait pas

judiciairement contre les Templiers, la plénitude de la puissance

pontificale suppléerait à tout, et qu'il les condamnerait par voie

d'expédient, plutôt que de scandaliser son cher fils le roi de France.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 1/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 3 / 17 段