viande bonne? lui dit Fayel, avec un sourire satanique.--Je l'ai
trouvée excellente, répond l'infortunée.--Je le crois bien, réplique
le scélérat; elle doit être délicieuse pour vous, car c'est le cœur
du châtelain Coucy.» Il lui jeta en même temps la lettre que Raoul
lui avait écrite en mourant, et se plut à repaître ses yeux du
spectacle du désespoir de cette femme malheureuse. Après cet horrible
repas, Gabrielle n'en voulut plus faire d'autres, et se laissa mourir
de faim et de douleur.
HÉLOISE ET ABAILARD. ATTENTAT DU CHANOINE FULBERT.
Il y a un si grand charme attaché aux noms d'Héloïse et d'Abailard,
leurs intéressantes amours ont obtenu une célébrité si populaire,
que, même sans connaître le fond de leur histoire, on éprouve une
douce émotion, seulement à les entendre nommer. Ces deux êtres
délicats, ingénieux et sensibles, contrastaient singulièrement avec
le douzième siècle qu'ils ont illustré; siècle barbare, de mœurs
obscènes et de grossière ignorance. Nos deux amans sont presqu'à eux
seuls toute la poésie de ces temps d'obscure mémoire.
Abailard, issu d'une noble famille de Bretagne, manifesta, dès
l'enfance, un goût déclaré pour l'étude. A seize ans, sa science
était prodigieuse; il avait lu tous les orateurs et les poètes
grecs et latins, et tous les docteurs de l'église; il savait les
principales langues des anciens, et toutes celles de l'Europe
moderne, et possédait la logique et la jurisprudence. Tourmenté du
besoin de connaître et d'être connu lui-même, il cède à ses frères
ses droits d'aînesse, et parcourt les villes et les monastères de
France, cherchant de doctes personnages, pour jouter avec eux de
savoir et d'éloquence. Il devint bientôt le plus vigoureux athlète
dans les luttes théologiques, luttes qui souvent dégénéraient en
haine forcenée, en combats sanglans. Toutefois, si Abailard n'eût eu
que ce mérite, il serait oublié comme tous ses antagonistes. C'est à
l'amour et à l'infortune qu'il doit sa célébrité.
Après avoir visité les provinces de la France, Abailard vint à Paris,
et suivit les leçons de Guillaume de Champagne, qui reconnaissant
dans son nouvel écolier, un rival qui lui était supérieur, et jaloux
de son étonnant mérite, ne tarda pas à lui susciter des embûches.
Contraint de quitter Paris, Abailard parcourut successivement
plusieurs villes, et partout surpassant ses maîtres et ses
concurrens, il s'en fit d'implacables ennemis qu'il aigrissait encore
par son orgueil dédaigneux.
Il revint à Paris où la principale chaire d'enseignement était
vacante; il l'obtint et excita l'enthousiasme de ses élèves par son
élocution, sa grâce et son esprit.
Sa réputation s'étendit jusqu'en Angleterre et en Allemagne, d'où
l'on venait en foule pour l'écouter. Mais au milieu de sa gloire,
il apprend que dans Paris habite une jeune beauté qui, du fond de
sa retraite modeste, partage avec lui l'admiration publique; on
la disait la plus belle des Françaises; mais on vantait surtout
son esprit et ses connaissances. On la nommait Héloïse. Son oncle,
le chanoine Fulbert la retenait près de lui, dans le cloître de
la cathédrale, l'éloignant avec un soin jaloux, des fêtes et des
relations du monde dont elle eut été l'ornement.
Abailard, sur les simples récits qu'il en entendait, conçut pour
Héloïse qu'il ne connaissait pas, une passion pleine d'enthousiasme.
Par une merveilleuse sympathie, celle-ci prévenue par la réputation
du jeune docteur, ne voyait que lui, sur la terre, digne de plaire
et d'être aimé. Elle se le représentait sous les formes les plus
séduisantes; heureusement qu'Abailard avait un extérieur propre à
réaliser les illusions d'Héloïse. Les auteurs de sa vie s'accordent
à dire qu'il était le plus bel homme de son temps. Héloïse et
Abailard se virent enfin. Bientôt l'oncle Fulbert eut l'imprudence
de seconder les mutuels désirs des deux amans au delà même de leur
espoir, en souhaitant que sa nièce reçut des leçons d'Abailard. Pour
voir son élève avec plus de liberté, le maître prétexta que ses
travaux et ses occupations le retenaient tout le jour loin d'elle,
et qu'il ne pouvait lui consacrer que les heures de la soirée. Au
moyen de cet arrangement, ces visites nocturnes n'avaient rien de
surprenant, et il trouvait ainsi l'occasion d'entretenir Héloïse
sans témoins, dans ce cloître paisible. Animé par la présence de
sa maîtresse, Abailard se surpassait lui-même dans ses leçons
mystérieuses et enivrait Héloïse de savoir, d'éloquence et d'amour.
C'est dans les lettres originales de ces deux amans, écrites en
latin, qu'il faut lire les détails pleins de charme et de passion de
ces délicieuses soirées, où l'amour finit par tenir beaucoup plus de
place que l'étude.
Abailard composa un poème sur la rose, emblême ingénieux et délicat,
sous lequel il célébrait Héloïse. Ces vers furent bientôt appris de
tous les amans de la capitale, qui les répétaient tous les soirs près
des puits d'amour.
Cependant, grâce à ce poème et à quelques chansons érotiques que
composait Abailard, les amours du cloître Notre-Dame n'étaient pas
restées secrètes. Héloïse, aveuglée par son imprudente passion, loin
de s'alarmer, était fière de voir toutes les dames de la ville et
de la cour envier, comme elle le dit elle-même, et sa joie et son
lit. Tout Paris s'entretenait ouvertement de l'union des deux amans;
Fulbert fut le dernier à la connaître, mais son courroux n'en fut que
plus terrible. Abailard redoutant les effets de sa fureur pour son
amante adorée, la conduisit dans la Bretagne, où elle mit au jour un
fils que sa grande beauté fit nommer Astralable, c'est-à-dire astre
brillant.
Cependant Abailard tenta de fléchir le chanoine Fulbert; fort de
son amour et se fiant aussi sur le pouvoir de son éloquence, il osa
affronter la colère de ce vieillard vindicatif; il lui demanda la
main de sa nièce et pupille; cette demande parut adoucir le chanoine,
mais l'étonnement d'Abailard fut extrême quand Héloïse, se refusant
à ce mariage, lui tint ce discours extraordinaire, comme l'atteste
la correspondance de nos deux amans. «Vous espérez vainement de
fléchir l'irascible Fulbert, en me faisant le sacrifice de votre
liberté. Il est inexorable et dur; sa réconciliation apparente n'est
qu'un piége artificieux où sa vengeance vous attend. Mais dut cette
réconciliation être sincère, ne croyez pas que j'achète mon pardon
et mon repos au prix de votre gloire qui m'est plus chère que la
vie. Vous le savez, mon ami, la pauvreté, l'exil, me paraitraient
plus doux avec vous, qu'une couronne avec un autre..... Si je
refuse l'engagement que vous vous résignez à former, ce n'est donc
pas dans la crainte de m'unir avec vous..... Peut-être croyez-vous
concilier vos importans travaux avec les soins obscurs d'un ménage;
détrompez-vous; votre âme, absorbée par les idées grossières d'un
amour sensuel, par les détails indiscrets d'une vie domestique et
minutieuse, saisira avec moins d'audace les conceptions supérieures.
Comment accorder les devoirs de votre état avec l'embarras d'une
famille?... Aimez-moi parce que l'amour est une des plus douces
récompenses de la gloire; mais qu'une femme ne soit pour vous qu'une
maîtresse toujours passionnée, et sans cesse occupée à vous tresser
des couronnes, à vous préparer des parfums, à vous enchanter par la
douceur de sa voix et la volupté de ses caresses; que rien de ce
qui est commun aux liaisons vulgaires, ne vienne ravaler nos divins
transports, faire un pacte d'un sentiment, et substituer peut-être le
dégoût, la satiété, la langueur aux rêves de notre imagination et aux
ardeurs de nos désirs toujours renaissans.»
Abailard étonné de cet étrange discours, mais non persuadé, insista
pour épouser Héloïse, il ne l'y détermina qu'avec peine, et à
condition que leur mariage serait secret. Cette condition déplut à
Fulbert; ce chanoine en prit occasion d'associer à sa vengeance tous
les parens d'Héloïse; il gagna par argent le valet d'Abailard, et
s'étant introduit pendant la nuit dans la chambre où il couchait, les
barbares le mutilèrent. Le chanoine Fulbert fut arrêté, dépouillé de
ses bénéfices et condamné à l'exil; deux de ses gens qui avaient aidé
à consommer ce crime, furent jugés et subirent la peine du talion.
Abailard, évanoui, baigné dans son sang, ne recouvre ses sens que
pour reconnaître sa honte et ses outrages. Il va cacher son désespoir
dans le cloître de Saint-Denis; mais avant de prononcer ses vœux
qui doivent élever une barrière éternelle entre le monde et lui, il
souhaite qu'Héloïse, fuyant elle-même le monde, se consacre à Dieu
dans le monastère d'Argenteuil.
Agée de vingt-deux ans, pleine d'attraits, entourée des hommages
publics, Héloïse n'hésite pas à consommer ce sacrifice, et malgré
les prières de ceux qui l'entourent, elle court s'enfoncer dans le
cloître désigné.
Cependant Abailard languissait dans l'abbaye de Saint-Denis; la
licence et les débordemens de cette maison le rendaient encore plus
malheureux. Ses remontrances irritèrent ses confrères, qui lui
suscitèrent des désagrémens et même des persécutions. Alors il quitta
leur abbaye et revint professer à Paris. Ses succès réveillèrent
les envieux que ses malheurs et son absence avaient assoupis. Ils
l'accusèrent d'hérésie: il fut cité au concile de Soissons où il
faillit être lapidé par les habitans de cette ville, aveuglés par le
fanatisme. Les pères du concile le condamnèrent à être renfermé dans
le couvent de Saint-Médard.
De nouvelles accusations l'atteignirent dans ce cloître. On le
considéra même comme atteint du crime de lèse-majesté. Déjà les
bruits les plus sinistres circulaient autour de lui, lorsque des
religieux, touchés de son infortune, le firent évader. Errant
pendant la nuit, redoutant le jour et l'approche des hommes, il
suit les chemins les moins frayés, et arrive enfin sur les bords de
l'Ardusson, non loin de Nogent-sur-Seine, dans un désert qui, par
son aspect stérile et sauvage, lui parut un séjour convenable à son
existence proscrite. Il ne fut pas long-temps inconnu dans cette
retraite, où il vivait d'herbes et de fruits âpres. Des disciples
vinrent en foule, et il y fonda avec eux un monastère, qu'il nomma
_le Paraclet_. Cette dénomination, où l'on prétendit trouver la
matière d'une hérésie, lui attira une nouvelle persécution.
Cependant Héloïse, élue par ses compagnes prieure de l'abbaye, est
expulsée avec ses religieuses de la maison d'Argenteuil. Elles errent
de village en village, réduites à implorer la charité publique.
Abailard apprend ce nouveau malheur; il va au-devant d'Héloïse, et
après douze ans d'absence et d'infortune, ils se rencontrent sur le
chemin de l'exil et de la pauvreté. Abailard conduit Héloïse et ses
compagnes dans son nouveau séjour, dont il leur fait l'abandon, et
leur apprend qu'il se nomme le _Paraclet_, ou le consolateur.
Peu après, Abailard reçut des députés du monastère de Saint-Gildas,
qui lui apprirent que leur chapitre l'avait élu abbé de cette maison.
Les moines de Saint-Gildas vivaient dans le désordre et les excès les
plus scandaleux. Abailard réforma leurs mœurs, et il s'attira leur
haine. On prépara plus d'une fois contre lui le fer et le poison.
Les moines allèrent même jusqu'à empoisonner le vin du calice dont
le malheureux Abailard devait se servir dans la célébration des
mystères, et plusieurs fois ils armèrent contre lui des assassins.
Leurs complots furent découverts: les plus criminels furent dégradés;
mais ils parvinrent à corrompre les autres, et tous ensemble, le
poignard à la main, ils entrèrent dans la chambre d'Abailard, qui
n'échappa à leur rage que par miracle. Enfin, ses derniers écrits
ayant été dénoncés au pape, le souverain pontife les fit brûler, et
donna l'ordre d'emprisonner leur auteur.
Abailard vint, en cette extrémité, demander un asyle au monastère
de Cluny, où il trouva des consolations et un appui dans les bras
de Pierre-le-Vénérable. Un ami d'Abailard, que le sort n'avait pas
non plus épargné, lui ayant écrit pour épancher ses douleurs et lui
demander des conseils, l'amant d'Héloïse ne crut pas pouvoir mieux
faire que de lui adresser le récit fidèle de ses maux. Cette lettre
touchante parvint jusqu'à la tendre Héloïse, dont les chagrins, les
larmes et l'absence n'avaient pas diminué la constance et l'amour. Ce
fut alors qu'elle écrivit à Abailard ces lettres latines dont nous
avons parlé, modèle de sentiment et de chaleur.
Dans ces lettres éloquentes et passionnées, Héloïse fait l'aveu de la
persévérance opiniâtre de son amour, de ses désirs, des premiers feux
de sa tendresse. «Le souvenir, écrit-elle à Abailard, le souvenir
de ces plaisirs délicieux auxquels nous nous abandonnâmes l'un et
l'autre est si présent à ma mémoire, que je ne puis l'en écarter un
seul instant; partout il me suit, il m'obsède, et la nuit il revient
troubler mon sommeil avec des illusions et des songes. Au milieu des
solennités et des mystères de l'Église, alors que la prière doit être
plus pure, que l'âme, plus dégagée de la terre, doit, libre de ses
liens, s'élancer vers l'Éternel, ces désirs séditieux me captivent
tout entière; je n'entends plus la pieuse oraison et les hymnes des
chœurs sacrés; je ne vois plus les feux de l'autel, ni l'encens qui
fume autour de moi; épouse adultère de Jésus-Christ, loin de gémir
sur ma faute, j'ose regretter de ne pouvoir plus en commettre.»
Après de nouveaux malheurs, Abailard mourut dans l'abbaye de
Saint-Marcel, âgé de soixante-trois ans. Héloïse était séparée de
lui depuis vingt ans, et pourtant cette nouvelle la plongea dans un
affreux désespoir. Le corps d'Abailard fut reçu au Paraclet au son
des instrumens religieux et des chants lugubres d'un clergé nombreux.
Héloïse resta évanouie une journée entière, et elle ne recouvra ses
sens que pour tomber dans une morne stupeur. Dès lors, et jusqu'à
la fin de sa vie, une pâleur mortelle couvrit ses traits, et elle
ne sortait de son appartement que pour aller gémir sur la tombe de
son cher Abailard, ou prier pour lui aux autels. Elle s'éteignit
ainsi dans les pleurs, et les derniers mots qui sortirent de sa
bouche furent pour supplier ses compagnes de l'inhumer avec son
époux. Il existe une tradition merveilleuse, fondée sur la constance
inaltérable de ces deux amans, qui rapporte qu'Abailard parut se
ranimer au moment où l'on ouvrit sa tombe, et qu'il ouvrit les bras
pour recevoir son Héloïse.
Le lecteur nous pardonnera sans doute tous ces détails sur les amours
d'Héloïse et d'Abailard, et sur les malheurs qui en furent la suite.
Cette marche nous a un peu éloigné du plan que nous nous sommes
tracé; mais il nous a semblé que toutes ces circonstances, d'ailleurs
si intéressantes, tenaient si étroitement au crime de Fulbert,
qu'il était impossible de les en séparer sans atténuer de beaucoup
l'impression du récit.
MORT TRAGIQUE DE RAYMOND TRENCAVEL, VICOMTE DE BÉZIERS ET DE
CARCASSONNE.
La vengeance exercée par les bourgeois de Béziers, au XIIe siècle,
contre Raymond Trencavel, leur seigneur et souverain, est un
témoignage de la barbarie des mœurs de cette époque.
Le gouvernement féodal était alors en vigueur dans presque toute
l'Europe, et les lois de la chevalerie partout à peu près les mêmes.
Les grands vassaux faisaient la guerre à leur suzerain toutes les
fois qu'ils se sentaient assez forts pour une telle entreprise; et,
par une conséquence toute naturelle, les petits vassaux guerroyaient
aussi contre les grands.
Raymond Trencavel, vicomte de Béziers et de Carcassonne, venait de
rompre la paix qu'il avait conclue avec le comte de Toulouse, son
seigneur, pour se tourner du côté du roi d'Aragon, son ancien allié.
Bernard-Aton, vicomte de Nîmes, son neveu, avait aussi embrassé le
parti de ce dernier prince. Trencavel, ayant rassemblé les milices de
Béziers et de Carcassonne, et s'étant mis en marche avec la noblesse
de ses domaines pour aller rejoindre son neveu, Bernard-Aton, il
s'éleva une querelle très-vive entre un bourgeois de Béziers et un
chevalier de la suite du vicomte. Le bourgeois enleva au chevalier
un cheval de charge, et refusa obstinément de le lui rendre. Le
chevalier, vexé de cette offense, et excité par les discours des
autres chevaliers, porta ses plaintes à Raymond Trencavel, lui
demandant qu'il lui fît faire réparation de cette injure. Ces
plaintes, appuyées par les murmures des autres chevaliers, qui
menaçaient d'abandonner la bannière du vicomte s'il déniait justice à
leur frère d'armes, déterminèrent Raymond Trencavel à leur accorder
satisfaction. Il eut la faiblesse de leur abandonner le malheureux
bourgeois, et les chevaliers le mutilèrent d'une manière déshonorante
pour le reste de ses jours.
Cependant les bourgeois de Béziers conçurent un vif ressentiment de
cette barbare punition, et méditèrent une vengeance plus barbare
encore. Quand la campagne fut terminée, ils allèrent prier Trencavel
de réparer la honte qui rejaillissait sur tous leurs compatriotes. Le
vicomte, qui était naturellement d'une humeur douce et conciliante,
fit tous ses efforts pour calmer leur exaspération et les ramener à
des sentimens plus modérés; mais ce fut inutilement: ils restèrent
sourds à tous les conseils de douceur et de paix; et Trencavel fut
obligé de leur promettre de les satisfaire en évoquant cette cause
à son conseil, qui reçut l'ordre de s'assembler à cet effet dans
l'église de la Madelaine de Béziers le 15 octobre 1167.
Au jour fixé, les principaux bourgeois de Béziers se rendirent de
leur côté à l'assemblée, armés de cuirasses et de poignards cachés
sous leurs vêtemens. Les conseillers, barons et autres gens de la
cour, prirent place dans l'église, selon leur rang et leur crédit. Le
vicomte, président de l'assemblée, fit ouvrir la séance.
Alors le bourgeois qui était le sujet des doléances de la
bourgeoisie de Béziers s'avançant le premier vers Trencavel: «Tu as
eu la lâcheté, lui dit-il, de permettre à tes chevaliers de flétrir
l'honneur des bourgeois de Béziers dans ma personne, notre honte ne
peut être lavée que dans ton sang.» Et en même temps les conjurés,
levant le masque, tirent leurs armes de dessous leurs habits, et
assassinent cruellement le vicomte devant l'autel de l'église, avec
un de ses fils, plusieurs de ses barons et des gens de sa suite.
L'évêque, effrayé de cet attentat sacrilége, fit d'inutiles efforts
pour arrêter le carnage; et son caractère sacré ne le mit pas
lui-même à l'abri des coups, car il reçut plusieurs blessures au
visage. Telle fut la mort misérable de Raymond Trencavel. Il périt de
la main de ses sujets, en punition de ce qu'ils appelaient déni de
justice.
CRIME HORRIBLE ATTRIBUÉ A DES JUIFS DE BRIE-COMTE-ROBERT.
Par suite des préjugés religieux qui, comme chacun sait, ne sont
ni moins haineux, ni moins intolérans, ni moins menteurs que les
autres préjugés, les chrétiens, et particulièrement les catholiques,
se plurent long-temps à calomnier les juifs, à leur imputer les
actions les plus atroces, les abominations les plus révoltantes. La
cupidité avait souvent plus de part à ces accusations que le zèle
pour la foi. Les juifs, quoique sans patrie, formaient, au moyen âge
comme aujourd'hui, une nation industrieuse et commerçante; beaucoup
d'entre eux étaient possesseurs de grandes richesses; mais malheur à
eux si quelque seigneur ou quelque autre personnage influent venait
à convoiter une part de leurs trésors; soudain les crimes de magie,
de sacrilége ou d'homicide leur étaient imputés; la haine qu'on
leur portait faisait croire sans peine à leur culpabilité; on les
saisissait, on les jugeait, on les condamnait, et l'on confisquait
leur or. De là tant de mensonges, tant d'histoires calomnieuses et
absurdes qui long-temps trouvèrent créance dans les esprits crédules
et prévenus des peuples.
Comme l'opprimé cherche toujours à se venger, les juifs durent
exercer parfois de cruelles représailles, quand l'occasion s'en
présentait. Mais, dans ce cas encore, une partie de l'odieux devait
retomber sur les oppresseurs, puisque ces actes de cruauté étaient
presque toujours le résultat de leur tyrannie.
Ces réflexions pourront expliquer le fait suivant, qui paraît moins
apocryphe que tant de fables débitées sur les juifs.
En 1191, Agnès de Branie, veuve de Robert, comte de Dreux, frère
du roi Louis VII, faisait sa résidence à Braye, aujourd'hui
Brie-Comte-Robert, petite ville située à quelques lieues sud-est de
Paris. Cette princesse avait attiré dans ce canton un grand nombre
de juifs commerçans. Ceux-ci accusèrent un chrétien des crimes de
vol et d'homicide, et obtinrent qu'on le leur livrât. En réalité,
ce malheureux n'avait commis d'autre crime que celui de leur avoir
emprunté des sommes d'argent qu'il ne pouvait leur rendre. Les juifs,
le jour du vendredi saint, dépouillèrent cet homme, lui lièrent les
mains derrière le dos, lui mirent une couronne d'épines sur la tête,
et le conduisirent dans toutes les rues du bourg, en l'accablant de
coups de fouet. Enfin ils l'attachèrent à une croix avec des clous,
et lui percèrent le côté d'un coup de lance.
Philippe-Auguste, instruit de cet attentat inhumain et sacrilége,
punit cette cruauté avec une justice non moins barbare. Il fit brûler
quatre-vingts juifs.
«On sait que cette nation, dit l'abbé Lebœuf en rapportant ce fait,
était accoutumée à crucifier un enfant chrétien dans le temps de
notre semaine sainte, lorsqu'elle pouvait en attraper un.» Cette
assertion ainsi généralisée pourrait bien n'avoir d'autre fondement
et d'autres preuves que les croyances populaires dont nous avons
parlé plus haut. De ce qu'un fait est peut-être arrivé une ou même
plusieurs fois, doit-on en conclure que c'était une coutume?
LE TROUBADOUR CABESTAING.
On trouve dans l'histoire générale de Provence un fait qui, par
quelques détails, rappelle l'aventure tragique de Gabrielle de Vergy.
Toutefois ce récit, dont plusieurs circonstances offrent une peinture
naïve des mœurs de ces temps encore barbares, ne laissera pas
d'intéresser vivement nos lecteurs.
Le troubadour Cabestaing était né en Provence de parens nobles, mais
si pauvres qu'il fut obligé de quitter de bonne heure la maison
paternelle. Au douzième siècle, les jeunes gentilshommes, nés sans
fortune, trouvaient une ressource assurée, pour leur éducation, dans
les maisons des seigneurs, soit de la cour, soit des provinces. Ils y
étaient élevés en qualité de varlets, c'est-à-dire de pages.
Cabestaing vint se présenter à Raymond de Roussillon pour être varlet
de sa cour. Raymond l'accueillit avec bonté, et le prit à son
service. Une physionomie spirituelle, un maintien noble, des manières
polies, prévinrent tout le monde en faveur du jeune page, qui sut
se faire aimer des grands et des petits, sans exciter la jalousie
de ses égaux. Raymond lui-même l'honora bientôt d'une affection
toute particulière; et pour se l'attacher par un emploi permanent,
il résolut d'en faire l'écuyer de sa femme. Cabestaing, élevé à un
emploi qui paraît avoir été la plus haute récompense des pages, ne
s'occupa plus que du soin de se rendre agréable à dame Marguerite,
femme du seigneur Raymond. Aux grâces de sa figure, le nouvel écuyer
joignait toutes celles que donnent la gaîté du caractère, la vivacité
de l'imagination et la galanterie de l'esprit. Il plut à Marguerite,
et cette dame se défia d'autant moins des premiers mouvemens de son
cœur, que l'extrême disproportion des rangs semblait devoir toujours
la mettre à l'abri d'une faiblesse. Elle vit bientôt que l'amour
rapproche les distances.