Gabrielle ne soupçonnant rien, le mange. «Avez-vous trouvé cette

viande bonne? lui dit Fayel, avec un sourire satanique.--Je l'ai

trouvée excellente, répond l'infortunée.--Je le crois bien, réplique

le scélérat; elle doit être délicieuse pour vous, car c'est le cœur

du châtelain Coucy.» Il lui jeta en même temps la lettre que Raoul

lui avait écrite en mourant, et se plut à repaître ses yeux du

spectacle du désespoir de cette femme malheureuse. Après cet horrible

repas, Gabrielle n'en voulut plus faire d'autres, et se laissa mourir

de faim et de douleur.

HÉLOISE ET ABAILARD. ATTENTAT DU CHANOINE FULBERT.

Il y a un si grand charme attaché aux noms d'Héloïse et d'Abailard,

leurs intéressantes amours ont obtenu une célébrité si populaire,

que, même sans connaître le fond de leur histoire, on éprouve une

douce émotion, seulement à les entendre nommer. Ces deux êtres

délicats, ingénieux et sensibles, contrastaient singulièrement avec

le douzième siècle qu'ils ont illustré; siècle barbare, de mœurs

obscènes et de grossière ignorance. Nos deux amans sont presqu'à eux

seuls toute la poésie de ces temps d'obscure mémoire.

Abailard, issu d'une noble famille de Bretagne, manifesta, dès

l'enfance, un goût déclaré pour l'étude. A seize ans, sa science

était prodigieuse; il avait lu tous les orateurs et les poètes

grecs et latins, et tous les docteurs de l'église; il savait les

principales langues des anciens, et toutes celles de l'Europe

moderne, et possédait la logique et la jurisprudence. Tourmenté du

besoin de connaître et d'être connu lui-même, il cède à ses frères

ses droits d'aînesse, et parcourt les villes et les monastères de

France, cherchant de doctes personnages, pour jouter avec eux de

savoir et d'éloquence. Il devint bientôt le plus vigoureux athlète

dans les luttes théologiques, luttes qui souvent dégénéraient en

haine forcenée, en combats sanglans. Toutefois, si Abailard n'eût eu

que ce mérite, il serait oublié comme tous ses antagonistes. C'est à

l'amour et à l'infortune qu'il doit sa célébrité.

Après avoir visité les provinces de la France, Abailard vint à Paris,

et suivit les leçons de Guillaume de Champagne, qui reconnaissant

dans son nouvel écolier, un rival qui lui était supérieur, et jaloux

de son étonnant mérite, ne tarda pas à lui susciter des embûches.

Contraint de quitter Paris, Abailard parcourut successivement

plusieurs villes, et partout surpassant ses maîtres et ses

concurrens, il s'en fit d'implacables ennemis qu'il aigrissait encore

par son orgueil dédaigneux.

Il revint à Paris où la principale chaire d'enseignement était

vacante; il l'obtint et excita l'enthousiasme de ses élèves par son

élocution, sa grâce et son esprit.

Sa réputation s'étendit jusqu'en Angleterre et en Allemagne, d'où

l'on venait en foule pour l'écouter. Mais au milieu de sa gloire,

il apprend que dans Paris habite une jeune beauté qui, du fond de

sa retraite modeste, partage avec lui l'admiration publique; on

la disait la plus belle des Françaises; mais on vantait surtout

son esprit et ses connaissances. On la nommait Héloïse. Son oncle,

le chanoine Fulbert la retenait près de lui, dans le cloître de

la cathédrale, l'éloignant avec un soin jaloux, des fêtes et des

relations du monde dont elle eut été l'ornement.

Abailard, sur les simples récits qu'il en entendait, conçut pour

Héloïse qu'il ne connaissait pas, une passion pleine d'enthousiasme.

Par une merveilleuse sympathie, celle-ci prévenue par la réputation

du jeune docteur, ne voyait que lui, sur la terre, digne de plaire

et d'être aimé. Elle se le représentait sous les formes les plus

séduisantes; heureusement qu'Abailard avait un extérieur propre à

réaliser les illusions d'Héloïse. Les auteurs de sa vie s'accordent

à dire qu'il était le plus bel homme de son temps. Héloïse et

Abailard se virent enfin. Bientôt l'oncle Fulbert eut l'imprudence

de seconder les mutuels désirs des deux amans au delà même de leur

espoir, en souhaitant que sa nièce reçut des leçons d'Abailard. Pour

voir son élève avec plus de liberté, le maître prétexta que ses

travaux et ses occupations le retenaient tout le jour loin d'elle,

et qu'il ne pouvait lui consacrer que les heures de la soirée. Au

moyen de cet arrangement, ces visites nocturnes n'avaient rien de

surprenant, et il trouvait ainsi l'occasion d'entretenir Héloïse

sans témoins, dans ce cloître paisible. Animé par la présence de

sa maîtresse, Abailard se surpassait lui-même dans ses leçons

mystérieuses et enivrait Héloïse de savoir, d'éloquence et d'amour.

C'est dans les lettres originales de ces deux amans, écrites en

latin, qu'il faut lire les détails pleins de charme et de passion de

ces délicieuses soirées, où l'amour finit par tenir beaucoup plus de

place que l'étude.

Abailard composa un poème sur la rose, emblême ingénieux et délicat,

sous lequel il célébrait Héloïse. Ces vers furent bientôt appris de

tous les amans de la capitale, qui les répétaient tous les soirs près

des puits d'amour.

Cependant, grâce à ce poème et à quelques chansons érotiques que

composait Abailard, les amours du cloître Notre-Dame n'étaient pas

restées secrètes. Héloïse, aveuglée par son imprudente passion, loin

de s'alarmer, était fière de voir toutes les dames de la ville et

de la cour envier, comme elle le dit elle-même, et sa joie et son

lit. Tout Paris s'entretenait ouvertement de l'union des deux amans;

Fulbert fut le dernier à la connaître, mais son courroux n'en fut que

plus terrible. Abailard redoutant les effets de sa fureur pour son

amante adorée, la conduisit dans la Bretagne, où elle mit au jour un

fils que sa grande beauté fit nommer Astralable, c'est-à-dire astre

brillant.

Cependant Abailard tenta de fléchir le chanoine Fulbert; fort de

son amour et se fiant aussi sur le pouvoir de son éloquence, il osa

affronter la colère de ce vieillard vindicatif; il lui demanda la

main de sa nièce et pupille; cette demande parut adoucir le chanoine,

mais l'étonnement d'Abailard fut extrême quand Héloïse, se refusant

à ce mariage, lui tint ce discours extraordinaire, comme l'atteste

la correspondance de nos deux amans. «Vous espérez vainement de

fléchir l'irascible Fulbert, en me faisant le sacrifice de votre

liberté. Il est inexorable et dur; sa réconciliation apparente n'est

qu'un piége artificieux où sa vengeance vous attend. Mais dut cette

réconciliation être sincère, ne croyez pas que j'achète mon pardon

et mon repos au prix de votre gloire qui m'est plus chère que la

vie. Vous le savez, mon ami, la pauvreté, l'exil, me paraitraient

plus doux avec vous, qu'une couronne avec un autre..... Si je

refuse l'engagement que vous vous résignez à former, ce n'est donc

pas dans la crainte de m'unir avec vous..... Peut-être croyez-vous

concilier vos importans travaux avec les soins obscurs d'un ménage;

détrompez-vous; votre âme, absorbée par les idées grossières d'un

amour sensuel, par les détails indiscrets d'une vie domestique et

minutieuse, saisira avec moins d'audace les conceptions supérieures.

Comment accorder les devoirs de votre état avec l'embarras d'une

famille?... Aimez-moi parce que l'amour est une des plus douces

récompenses de la gloire; mais qu'une femme ne soit pour vous qu'une

maîtresse toujours passionnée, et sans cesse occupée à vous tresser

des couronnes, à vous préparer des parfums, à vous enchanter par la

douceur de sa voix et la volupté de ses caresses; que rien de ce

qui est commun aux liaisons vulgaires, ne vienne ravaler nos divins

transports, faire un pacte d'un sentiment, et substituer peut-être le

dégoût, la satiété, la langueur aux rêves de notre imagination et aux

ardeurs de nos désirs toujours renaissans.»

Abailard étonné de cet étrange discours, mais non persuadé, insista

pour épouser Héloïse, il ne l'y détermina qu'avec peine, et à

condition que leur mariage serait secret. Cette condition déplut à

Fulbert; ce chanoine en prit occasion d'associer à sa vengeance tous

les parens d'Héloïse; il gagna par argent le valet d'Abailard, et

s'étant introduit pendant la nuit dans la chambre où il couchait, les

barbares le mutilèrent. Le chanoine Fulbert fut arrêté, dépouillé de

ses bénéfices et condamné à l'exil; deux de ses gens qui avaient aidé

à consommer ce crime, furent jugés et subirent la peine du talion.

Abailard, évanoui, baigné dans son sang, ne recouvre ses sens que

pour reconnaître sa honte et ses outrages. Il va cacher son désespoir

dans le cloître de Saint-Denis; mais avant de prononcer ses vœux

qui doivent élever une barrière éternelle entre le monde et lui, il

souhaite qu'Héloïse, fuyant elle-même le monde, se consacre à Dieu

dans le monastère d'Argenteuil.

Agée de vingt-deux ans, pleine d'attraits, entourée des hommages

publics, Héloïse n'hésite pas à consommer ce sacrifice, et malgré

les prières de ceux qui l'entourent, elle court s'enfoncer dans le

cloître désigné.

Cependant Abailard languissait dans l'abbaye de Saint-Denis; la

licence et les débordemens de cette maison le rendaient encore plus

malheureux. Ses remontrances irritèrent ses confrères, qui lui

suscitèrent des désagrémens et même des persécutions. Alors il quitta

leur abbaye et revint professer à Paris. Ses succès réveillèrent

les envieux que ses malheurs et son absence avaient assoupis. Ils

l'accusèrent d'hérésie: il fut cité au concile de Soissons où il

faillit être lapidé par les habitans de cette ville, aveuglés par le

fanatisme. Les pères du concile le condamnèrent à être renfermé dans

le couvent de Saint-Médard.

De nouvelles accusations l'atteignirent dans ce cloître. On le

considéra même comme atteint du crime de lèse-majesté. Déjà les

bruits les plus sinistres circulaient autour de lui, lorsque des

religieux, touchés de son infortune, le firent évader. Errant

pendant la nuit, redoutant le jour et l'approche des hommes, il

suit les chemins les moins frayés, et arrive enfin sur les bords de

l'Ardusson, non loin de Nogent-sur-Seine, dans un désert qui, par

son aspect stérile et sauvage, lui parut un séjour convenable à son

existence proscrite. Il ne fut pas long-temps inconnu dans cette

retraite, où il vivait d'herbes et de fruits âpres. Des disciples

vinrent en foule, et il y fonda avec eux un monastère, qu'il nomma

_le Paraclet_. Cette dénomination, où l'on prétendit trouver la

matière d'une hérésie, lui attira une nouvelle persécution.

Cependant Héloïse, élue par ses compagnes prieure de l'abbaye, est

expulsée avec ses religieuses de la maison d'Argenteuil. Elles errent

de village en village, réduites à implorer la charité publique.

Abailard apprend ce nouveau malheur; il va au-devant d'Héloïse, et

après douze ans d'absence et d'infortune, ils se rencontrent sur le

chemin de l'exil et de la pauvreté. Abailard conduit Héloïse et ses

compagnes dans son nouveau séjour, dont il leur fait l'abandon, et

leur apprend qu'il se nomme le _Paraclet_, ou le consolateur.

Peu après, Abailard reçut des députés du monastère de Saint-Gildas,

qui lui apprirent que leur chapitre l'avait élu abbé de cette maison.

Les moines de Saint-Gildas vivaient dans le désordre et les excès les

plus scandaleux. Abailard réforma leurs mœurs, et il s'attira leur

haine. On prépara plus d'une fois contre lui le fer et le poison.

Les moines allèrent même jusqu'à empoisonner le vin du calice dont

le malheureux Abailard devait se servir dans la célébration des

mystères, et plusieurs fois ils armèrent contre lui des assassins.

Leurs complots furent découverts: les plus criminels furent dégradés;

mais ils parvinrent à corrompre les autres, et tous ensemble, le

poignard à la main, ils entrèrent dans la chambre d'Abailard, qui

n'échappa à leur rage que par miracle. Enfin, ses derniers écrits

ayant été dénoncés au pape, le souverain pontife les fit brûler, et

donna l'ordre d'emprisonner leur auteur.

Abailard vint, en cette extrémité, demander un asyle au monastère

de Cluny, où il trouva des consolations et un appui dans les bras

de Pierre-le-Vénérable. Un ami d'Abailard, que le sort n'avait pas

non plus épargné, lui ayant écrit pour épancher ses douleurs et lui

demander des conseils, l'amant d'Héloïse ne crut pas pouvoir mieux

faire que de lui adresser le récit fidèle de ses maux. Cette lettre

touchante parvint jusqu'à la tendre Héloïse, dont les chagrins, les

larmes et l'absence n'avaient pas diminué la constance et l'amour. Ce

fut alors qu'elle écrivit à Abailard ces lettres latines dont nous

avons parlé, modèle de sentiment et de chaleur.

Dans ces lettres éloquentes et passionnées, Héloïse fait l'aveu de la

persévérance opiniâtre de son amour, de ses désirs, des premiers feux

de sa tendresse. «Le souvenir, écrit-elle à Abailard, le souvenir

de ces plaisirs délicieux auxquels nous nous abandonnâmes l'un et

l'autre est si présent à ma mémoire, que je ne puis l'en écarter un

seul instant; partout il me suit, il m'obsède, et la nuit il revient

troubler mon sommeil avec des illusions et des songes. Au milieu des

solennités et des mystères de l'Église, alors que la prière doit être

plus pure, que l'âme, plus dégagée de la terre, doit, libre de ses

liens, s'élancer vers l'Éternel, ces désirs séditieux me captivent

tout entière; je n'entends plus la pieuse oraison et les hymnes des

chœurs sacrés; je ne vois plus les feux de l'autel, ni l'encens qui

fume autour de moi; épouse adultère de Jésus-Christ, loin de gémir

sur ma faute, j'ose regretter de ne pouvoir plus en commettre.»

Après de nouveaux malheurs, Abailard mourut dans l'abbaye de

Saint-Marcel, âgé de soixante-trois ans. Héloïse était séparée de

lui depuis vingt ans, et pourtant cette nouvelle la plongea dans un

affreux désespoir. Le corps d'Abailard fut reçu au Paraclet au son

des instrumens religieux et des chants lugubres d'un clergé nombreux.

Héloïse resta évanouie une journée entière, et elle ne recouvra ses

sens que pour tomber dans une morne stupeur. Dès lors, et jusqu'à

la fin de sa vie, une pâleur mortelle couvrit ses traits, et elle

ne sortait de son appartement que pour aller gémir sur la tombe de

son cher Abailard, ou prier pour lui aux autels. Elle s'éteignit

ainsi dans les pleurs, et les derniers mots qui sortirent de sa

bouche furent pour supplier ses compagnes de l'inhumer avec son

époux. Il existe une tradition merveilleuse, fondée sur la constance

inaltérable de ces deux amans, qui rapporte qu'Abailard parut se

ranimer au moment où l'on ouvrit sa tombe, et qu'il ouvrit les bras

pour recevoir son Héloïse.

Le lecteur nous pardonnera sans doute tous ces détails sur les amours

d'Héloïse et d'Abailard, et sur les malheurs qui en furent la suite.

Cette marche nous a un peu éloigné du plan que nous nous sommes

tracé; mais il nous a semblé que toutes ces circonstances, d'ailleurs

si intéressantes, tenaient si étroitement au crime de Fulbert,

qu'il était impossible de les en séparer sans atténuer de beaucoup

l'impression du récit.

MORT TRAGIQUE DE RAYMOND TRENCAVEL, VICOMTE DE BÉZIERS ET DE

CARCASSONNE.

La vengeance exercée par les bourgeois de Béziers, au XIIe siècle,

contre Raymond Trencavel, leur seigneur et souverain, est un

témoignage de la barbarie des mœurs de cette époque.

Le gouvernement féodal était alors en vigueur dans presque toute

l'Europe, et les lois de la chevalerie partout à peu près les mêmes.

Les grands vassaux faisaient la guerre à leur suzerain toutes les

fois qu'ils se sentaient assez forts pour une telle entreprise; et,

par une conséquence toute naturelle, les petits vassaux guerroyaient

aussi contre les grands.

Raymond Trencavel, vicomte de Béziers et de Carcassonne, venait de

rompre la paix qu'il avait conclue avec le comte de Toulouse, son

seigneur, pour se tourner du côté du roi d'Aragon, son ancien allié.

Bernard-Aton, vicomte de Nîmes, son neveu, avait aussi embrassé le

parti de ce dernier prince. Trencavel, ayant rassemblé les milices de

Béziers et de Carcassonne, et s'étant mis en marche avec la noblesse

de ses domaines pour aller rejoindre son neveu, Bernard-Aton, il

s'éleva une querelle très-vive entre un bourgeois de Béziers et un

chevalier de la suite du vicomte. Le bourgeois enleva au chevalier

un cheval de charge, et refusa obstinément de le lui rendre. Le

chevalier, vexé de cette offense, et excité par les discours des

autres chevaliers, porta ses plaintes à Raymond Trencavel, lui

demandant qu'il lui fît faire réparation de cette injure. Ces

plaintes, appuyées par les murmures des autres chevaliers, qui

menaçaient d'abandonner la bannière du vicomte s'il déniait justice à

leur frère d'armes, déterminèrent Raymond Trencavel à leur accorder

satisfaction. Il eut la faiblesse de leur abandonner le malheureux

bourgeois, et les chevaliers le mutilèrent d'une manière déshonorante

pour le reste de ses jours.

Cependant les bourgeois de Béziers conçurent un vif ressentiment de

cette barbare punition, et méditèrent une vengeance plus barbare

encore. Quand la campagne fut terminée, ils allèrent prier Trencavel

de réparer la honte qui rejaillissait sur tous leurs compatriotes. Le

vicomte, qui était naturellement d'une humeur douce et conciliante,

fit tous ses efforts pour calmer leur exaspération et les ramener à

des sentimens plus modérés; mais ce fut inutilement: ils restèrent

sourds à tous les conseils de douceur et de paix; et Trencavel fut

obligé de leur promettre de les satisfaire en évoquant cette cause

à son conseil, qui reçut l'ordre de s'assembler à cet effet dans

l'église de la Madelaine de Béziers le 15 octobre 1167.

Au jour fixé, les principaux bourgeois de Béziers se rendirent de

leur côté à l'assemblée, armés de cuirasses et de poignards cachés

sous leurs vêtemens. Les conseillers, barons et autres gens de la

cour, prirent place dans l'église, selon leur rang et leur crédit. Le

vicomte, président de l'assemblée, fit ouvrir la séance.

Alors le bourgeois qui était le sujet des doléances de la

bourgeoisie de Béziers s'avançant le premier vers Trencavel: «Tu as

eu la lâcheté, lui dit-il, de permettre à tes chevaliers de flétrir

l'honneur des bourgeois de Béziers dans ma personne, notre honte ne

peut être lavée que dans ton sang.» Et en même temps les conjurés,

levant le masque, tirent leurs armes de dessous leurs habits, et

assassinent cruellement le vicomte devant l'autel de l'église, avec

un de ses fils, plusieurs de ses barons et des gens de sa suite.

L'évêque, effrayé de cet attentat sacrilége, fit d'inutiles efforts

pour arrêter le carnage; et son caractère sacré ne le mit pas

lui-même à l'abri des coups, car il reçut plusieurs blessures au

visage. Telle fut la mort misérable de Raymond Trencavel. Il périt de

la main de ses sujets, en punition de ce qu'ils appelaient déni de

justice.

CRIME HORRIBLE ATTRIBUÉ A DES JUIFS DE BRIE-COMTE-ROBERT.

Par suite des préjugés religieux qui, comme chacun sait, ne sont

ni moins haineux, ni moins intolérans, ni moins menteurs que les

autres préjugés, les chrétiens, et particulièrement les catholiques,

se plurent long-temps à calomnier les juifs, à leur imputer les

actions les plus atroces, les abominations les plus révoltantes. La

cupidité avait souvent plus de part à ces accusations que le zèle

pour la foi. Les juifs, quoique sans patrie, formaient, au moyen âge

comme aujourd'hui, une nation industrieuse et commerçante; beaucoup

d'entre eux étaient possesseurs de grandes richesses; mais malheur à

eux si quelque seigneur ou quelque autre personnage influent venait

à convoiter une part de leurs trésors; soudain les crimes de magie,

de sacrilége ou d'homicide leur étaient imputés; la haine qu'on

leur portait faisait croire sans peine à leur culpabilité; on les

saisissait, on les jugeait, on les condamnait, et l'on confisquait

leur or. De là tant de mensonges, tant d'histoires calomnieuses et

absurdes qui long-temps trouvèrent créance dans les esprits crédules

et prévenus des peuples.

Comme l'opprimé cherche toujours à se venger, les juifs durent

exercer parfois de cruelles représailles, quand l'occasion s'en

présentait. Mais, dans ce cas encore, une partie de l'odieux devait

retomber sur les oppresseurs, puisque ces actes de cruauté étaient

presque toujours le résultat de leur tyrannie.

Ces réflexions pourront expliquer le fait suivant, qui paraît moins

apocryphe que tant de fables débitées sur les juifs.

En 1191, Agnès de Branie, veuve de Robert, comte de Dreux, frère

du roi Louis VII, faisait sa résidence à Braye, aujourd'hui

Brie-Comte-Robert, petite ville située à quelques lieues sud-est de

Paris. Cette princesse avait attiré dans ce canton un grand nombre

de juifs commerçans. Ceux-ci accusèrent un chrétien des crimes de

vol et d'homicide, et obtinrent qu'on le leur livrât. En réalité,

ce malheureux n'avait commis d'autre crime que celui de leur avoir

emprunté des sommes d'argent qu'il ne pouvait leur rendre. Les juifs,

le jour du vendredi saint, dépouillèrent cet homme, lui lièrent les

mains derrière le dos, lui mirent une couronne d'épines sur la tête,

et le conduisirent dans toutes les rues du bourg, en l'accablant de

coups de fouet. Enfin ils l'attachèrent à une croix avec des clous,

et lui percèrent le côté d'un coup de lance.

Philippe-Auguste, instruit de cet attentat inhumain et sacrilége,

punit cette cruauté avec une justice non moins barbare. Il fit brûler

quatre-vingts juifs.

«On sait que cette nation, dit l'abbé Lebœuf en rapportant ce fait,

était accoutumée à crucifier un enfant chrétien dans le temps de

notre semaine sainte, lorsqu'elle pouvait en attraper un.» Cette

assertion ainsi généralisée pourrait bien n'avoir d'autre fondement

et d'autres preuves que les croyances populaires dont nous avons

parlé plus haut. De ce qu'un fait est peut-être arrivé une ou même

plusieurs fois, doit-on en conclure que c'était une coutume?

LE TROUBADOUR CABESTAING.

On trouve dans l'histoire générale de Provence un fait qui, par

quelques détails, rappelle l'aventure tragique de Gabrielle de Vergy.

Toutefois ce récit, dont plusieurs circonstances offrent une peinture

naïve des mœurs de ces temps encore barbares, ne laissera pas

d'intéresser vivement nos lecteurs.

Le troubadour Cabestaing était né en Provence de parens nobles, mais

si pauvres qu'il fut obligé de quitter de bonne heure la maison

paternelle. Au douzième siècle, les jeunes gentilshommes, nés sans

fortune, trouvaient une ressource assurée, pour leur éducation, dans

les maisons des seigneurs, soit de la cour, soit des provinces. Ils y

étaient élevés en qualité de varlets, c'est-à-dire de pages.

Cabestaing vint se présenter à Raymond de Roussillon pour être varlet

de sa cour. Raymond l'accueillit avec bonté, et le prit à son

service. Une physionomie spirituelle, un maintien noble, des manières

polies, prévinrent tout le monde en faveur du jeune page, qui sut

se faire aimer des grands et des petits, sans exciter la jalousie

de ses égaux. Raymond lui-même l'honora bientôt d'une affection

toute particulière; et pour se l'attacher par un emploi permanent,

il résolut d'en faire l'écuyer de sa femme. Cabestaing, élevé à un

emploi qui paraît avoir été la plus haute récompense des pages, ne

s'occupa plus que du soin de se rendre agréable à dame Marguerite,

femme du seigneur Raymond. Aux grâces de sa figure, le nouvel écuyer

joignait toutes celles que donnent la gaîté du caractère, la vivacité

de l'imagination et la galanterie de l'esprit. Il plut à Marguerite,

et cette dame se défia d'autant moins des premiers mouvemens de son

cœur, que l'extrême disproportion des rangs semblait devoir toujours

la mettre à l'abri d'une faiblesse. Elle vit bientôt que l'amour

rapproche les distances.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 1/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 2 / 17 段