Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
Il y a un problème de numérotation de pages dans ce projet. Après
renseignement pris auprès la Bibliothèque Nationale, il s'avère que
«le document numérisé visible dans Gallica est conforme au document
papier cote F-31228: dans l'exemplaire papier, on passe également de
la page 384 (comportant en bas de page la mention «Fin du premier
volume»), à la page 393 (qui est le début de la table du premier
volume).»
Cette numérotation a été préservée.
CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L'INNOCENCE.
IMPRIMERIE DE MARCHAND DU BREUIL,
rue de la Harpe, n. 90.
CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L'INNOCENCE;
Recueil des Événemens les plus tragiques; Empoisonnemens, Assassinats,
Massacres, Parricides, et autres forfaits, commis en France, depuis le
commencement de la monarchie jusqu'à nos jours, disposés dans l'ordre
chronologique, et extraits des anciennes Chroniques de l'Histoire
générale de France, de l'Histoire particulière de chaque province, des
différentes Collections des Causes célèbres, de la Gazette des
Tribunaux, et autres feuilles judiciaires.
PAR J.-B. J. CHAMPAGNAC.
Tout ce qui me fait peur m'amuse au dernier point.
C. DELAVIGNE, _École des Vieillards_.
Tome Premier.
Paris.
CHEZ MÉNARD, LIBRAIRE, PLACE SORBONNE, No 3.
1833.
AVANT-PROPOS.
«Aimer à lire, disait Montesquieu, c'est faire un échange des
heures d'ennui, que l'on doit avoir en sa vie, contre des heures
délicieuses.»
Cette pensée de l'un des plus puissans génies du dernier siècle ne
saurait rencontrer beaucoup de contradicteurs dans le nôtre. La
lecture est devenue une des passions de notre époque. On en peut
juger, non seulement par les feuilles sans nombre et de toute espèce
qui alimentent périodiquement le public, mais encore par cette foule
de livres nouveaux qui semblent se disputer une petite place sur
les façades de nos cabinets littéraires, comme les tableaux de nos
artistes au salon.
Toutefois, parmi toutes ces productions nouvelles, objets de
l'empressement général, il est des genres privilégiés qui attirent
plus particulièrement l'attention, et que l'on recherche avec une
sorte de friandise. La lecture a ses modes changeantes, comme la
toilette; du temps de madame de Sévigné, on se laissait _prendre
comme à la glu_ par les romans de la Calprenède; on se plaisait
aux sentimens exaltés et aux grands coups d'épée des héros de
mademoiselle de Scudéry. Les mœurs de la licencieuse Régence firent
éclore en foule des livres licencieux comme elle. Les ouvrages
philosophiques leur succédèrent, et dès lors, l'instruction gagnant
de proche en proche, les lectures instructives ramenèrent la nation
aux choses sérieuses de la vie. Au commencement de ce siècle, les
victoires de l'empire et son inexorable censure imposèrent un pénible
régime à la classe des lecteurs: grâce aux bulletins de nos armées
triomphantes, il fallait, à toute force, ne se repaître que de gloire.
Aujourd'hui, convenons-en, c'est toute autre chose; jamais revanche
ne fut si complète; nous nous dédommageons largement de notre longue
abstinence. Mais le goût du public a changé. Le genre qu'il aime,
qu'il affectionne par-dessus tout, c'est l'horrible, genre à part,
que d'Arnaud-Baculard, il y a soixante ans, voulait impatroniser sur
la scène française, et qu'il regardait comme une source d'intérêt
non moins féconde que la terreur et la pitié classiques. Que
demande-t-on à présent à la lecture comme au théâtre? De fortes
secousses nerveuses, des palpitations quasi-anévrismales, des
émotions spasmodiques; on se plaît à passer par tous les effrayans
prestiges du galvanisme; on veut des peintures sanglantes jusqu'à
l'horreur, des caractères monstrueux jusqu'au dégoût; et, comme
le disait dernièrement un journal: «Depuis quelques années, nous
avons une soif croissante de connaître l'histoire des crimes et des
calamités humaines.»
C'est dans le but de répondre à cette nécessité du moment, c'est dans
l'espoir de plaire à la majorité des lecteurs, que nous publions
la CHRONIQUE DU CRIME ET DE L'INNOCENCE. Il nous a paru curieux,
intéressant, et même instructif, de présenter, comme dans un vaste
panorama, les actions les plus criminelles dont la France fut le
théâtre.
C'est un spectacle bien affreux sans doute, mais aussi bien digne
de réflexion, que celui du crime dans toutes ses métamorphoses les
plus hideuses, tour-à-tour et quelquefois en même temps assassin,
empoisonneur, incendiaire, parricide; tantôt échappant, comme un
Protée, à toutes les investigations de la justice; tantôt faisant
tomber sur l'innocence le glaive de la loi levé sur lui; trop souvent
même assez audacieux pour venir siéger parmi les juges.
Le titre détaillé de notre ouvrage fait suffisamment connaître
la marche que nous avons suivie. C'est l'histoire à la main, que
nous avons rédigé toute la portion de notre travail qui traite des
temps reculés. Quelques vieilles chroniques, l'histoire générale
de France, l'histoire particulière de chaque province, celle d'un
grand nombre de villes, des mémoires historiques, telles sont les
principales mines que nous avons exploitées. Ce n'est pas que
nous ayons la prétention d'avoir tout mentionné. Plus d'une fois
l'absence totale de détails nous a forcé de négliger des faits
susceptibles d'être de notre domaine. Dans ces temps d'ignorance
et de barbarie, on n'enregistrait pas, comme à présent, presque
jour par jour, les actions des hommes; souvent dans les chroniques
et autres monumens historiques de ces siècles de rouille, les
événemens sont à peine indiqués sommairement; encore n'est-il jamais
mention que des hommes du plus noble lignage. L'histoire alors,
essentiellement aristocratique, écrite par des moines, courtisans
intéressés du pouvoir et de la richesse, privée d'ailleurs du secours
de l'imprimerie, ne tenait note que des faits et gestes des nobles
seigneurs, qui étaient tout dans la nation, et gardaient le silence
sur ce qui concernait les gens du peuple, qui n'étaient rien. C'est
pourquoi, ne pouvant avoir prise que sur ces hauts personnages, nous
nous sommes attachés à eux, comme aux représentans de leur époque.
Mais, à partir du dix-septième siècle, l'abondance des matériaux,
progressivement croissante, nous a mis plus à l'aise. Les divers
recueils de _causes célèbres_ nous ont ouvert une source féconde. La
collection de Gayot de Pitaval, celle de Richer, celle de Dessessarts
et plusieurs autres du même genre ont été fouillées avec soin. Rien
de ce qu'elles offrent de curieux, d'extraordinaire, de monstrueux,
n'a été omis. Plus occupés des faits que des procédures auxquelles
ils ont donné lieu, nous les avons dégagés des plaidoiries et des
dissertations juridiques qui les étouffaient et qui embarrassaient la
marche du récit. Enfin nous avons fait tous nos efforts pour donner
à nos analyses une forme piquante et dramatique, sans altérer la
vérité.
L'ordre chronologique généralement adopté pour cet ouvrage, comme
plus favorable au déroulement du tableau moral que nous voulions
présenter, n'a pas toujours été scrupuleusement observé. On y a
dérogé quelquefois, quand l'intérêt et la variété le demandaient,
mais en veillant toujours à ce qu'il n'y eût jamais confusion entre
les diverses périodes de la monarchie.
Quant aux nombreux emprunts que nous avons faits pour
l'enrichissement de notre CHRONIQUE DU CRIME, il ne nous serait
nullement pénible de les signaler. C'est quelquefois un moyen sûr de
se donner à bon marché un air tout poudreux d'érudition. Mais notre
livre n'ayant d'autre ambition que d'offrir une lecture intéressante,
nous n'avons pas cru devoir le hérisser de notes et de renvois. Un
_index_ sommaire, placé à la fin de l'ouvrage, mentionnera les livres
qui nous ont été le plus utiles, et décèlera par conséquent les
sources de nos larcins.
Mais, dira-t-on peut-être, à quoi bon exhumer tant de forfaits et
tant d'horreurs? Pourquoi ne pas les laisser enfouis? Ne doit-on
pas craindre que cette lecture n'exerce une funeste influence sur
quelques esprits faibles ou enclins au mal?
A quoi bon, répondrons-nous, l'histoire du Bas-Empire, long et
monotone récit d'assassinats, d'empoisonnemens, de strangulations?
A quoi bon l'histoire de tous les peuples d'Europe, au moyen-âge,
époque si riche en atrocités, si savante en barbaries? A quoi bon
ce livre, première lecture de l'enfance, _l'Ancien Testament_, qui
débute presque par le meurtre d'Abel; qui montre Joseph vendu par ses
frères prêts à l'assassiner; qui narre les impudicités de plusieurs
rois cruels, et les massacres de tant de nations innocentes?
Notre livre mériterait sans doute la réprobation universelle, si, par
une inspiration satanique, nous cherchions, comme on ne le fait que
trop souvent sur certains théâtres, à plaisanter cruellement avec les
droits les plus sacrés de la nature, à badiner avec les violations
faites aux lois de la société. Mais la _Chronique du Crime_ est d'un
bout à l'autre une protestation contre le crime. Le vernis odieux
dont nous avons colorié tout forfait, le détail des punitions qui les
accompagnent presque toujours, prouvent assez que nous avons pris à
tâche d'inspirer de l'horreur pour tout ce qui est criminel. N'est-ce
pas implicitement faire le plus bel éloge de la vertu?
En dire davantage sur ce sujet, ce serait prêcher de vieux convertis.
Si, malgré nos bonnes intentions, nous sommes coupables en quelque
point, nous avons le public pour complice et pour instigateur; c'est
lui, c'est son goût dominant qui nous a fait concevoir l'idée de cet
ouvrage; et, comme nous l'avons aussi pour juge, nous osons compter
sur sa bienveillante indulgence.
CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L'INNOCENCE.
FRÉDÉGONDE ET BRUNEHAUT.
Les premiers temps de notre vieille monarchie française ne furent
que trop tristement féconds en forfaits et en cruautés, déplorables
fruits de l'ignorance et de la barbarie qui régnaient alors.
L'histoire des cours de cette époque (on n'écrivait pas celle des
peuples) n'offre, en masse, qu'un tissu d'horribles atrocités,
rapportées vaguement, sans détails et presque toujours avec
partialité. De tels récits, fatigans par leur affreuse monotonie,
n'inspireraient que de l'horreur sans intérêt. Toutefois, deux
figures terribles, imposantes, apparaissent avec un sombre éclat au
milieu de toutes ces scènes de meurtre et de carnage, et doivent
fixer l'attention. Frédégonde et Brunehaut ou Brunichilde, toutes
deux reines, toutes deux rivales de gloire, d'ambition et de crimes,
représentent, pour ainsi dire, leur siècle, et tiennent avec
Clovis la plus grande place dans nos premières chroniques. Il leur
appartient donc de figurer en première ligne dans ce livre d'horreurs.
Frédégonde, femme ambitieuse, belle, fière, adroite et dissimulée,
qui à toutes les grâces de son sexe joignait la volonté d'un tyran,
l'esprit d'un rhéteur et le courage d'un homme, commença sa carrière
par supplanter la reine Andovère, femme de Chilpéric, et en la
faisant reléguer dans un monastère.
Sigebert, frère de Chilpéric et roi d'Austrasie, avait épousé la
belle Brunehaut, fille d'Athanagilde, roi des Visigoths. Chilpéric,
sachant que cette princesse avait apporté de grands biens à son
frère, feignit d'abandonner Frédégonde, afin d'épouser Galsninde,
sœur de Brunehaut. Cette femme infortunée quitta sa patrie; belle
mais triste et baignée de pleurs, elle fit son entrée en France sur
un char d'argent traîné par des taureaux blancs. Le cruel Chilpéric
lui jura d'éternelles amours, mais bientôt cette princesse fut
trouvée étranglée dans son lit. A cette mort inattendue, la cour de
Chilpéric fut indignée et tous les yeux accusèrent Frédégonde qui se
rassurait en pensant que le roi était son complice.
Dès ce moment, Brunehaut rêva la vengeance. Aussi belle que
Frédégonde, elle avait, comme elle, une énergie peu commune à son
sexe; si, plus tard, elle l'égala en cruauté, il faut peut-être
en chercher la cause dans le malheur qui bouleversa sa destinée.
Entourée d'ennemis qu'elle abhorrait, sa haine la rendit barbare et
elle franchit tous les degrés du crime.
Cependant Chilpéric, poussé par l'avidité, se jeta sur les terres
de Sigebert, alors triomphant hors de France. Ce dernier reparut,
repoussa son frère et lui pardonna; trait sublime à cause des temps.
Mais Chilpéric, étranger à la bonne foi, viola la paix à plusieurs
reprises et fut vaincu et pardonné autant de fois par son frère.
Enfin, Chilpéric, ayant lassé sa patience, est obligé de se renfermer
dans Tournai avec sa famille. Il courait le plus grand danger.
Sigebert, partout vainqueur, assiégeait Tournai; mais Frédégonde
que rien ne pouvait effrayer, plus audacieuse, surtout depuis que
Chilpéric avait osé la proclamer reine, séduisit par ses charmes et
ses promesses deux habitans de Tervana, et leur donna une mission
digne d'elle, celle d'assassiner Sigebert. Quelques heures après
l'attentat était consommé.
Ce crime délivra Tournai et fit rentrer Chilpéric dans ses
possessions. Il envoya aussitôt à Paris des satellites pour y
arrêter Brunehaut et son jeune fils, héritier de l'Austrasie. Un des
officiers de cette reine parvint à sauver son enfant de sa prison,
et, le descendant du haut des remparts dans une corbeille de jonc, il
arriva, par des chemins détournés, dans la ville de Metz où il fit
proclamer cet héritier de Sigebert.
Chilpéric et Frédégonde revinrent à Paris, où était encore Brunehaut.
Cette reine dans les fers, n'en était que plus séduisante. Chilpéric
avait un fils de la reine Andovère, appelé Mérovée. Ce prince vit
Brunehaut, l'aima, en fut aimé; cet amour fut malheureux. Le jeune
Mérovée poursuivi par les gardes de Frédégonde et craignant de tomber
entre les mains de cette forcenée, mit fin à ses jours. Des trois
fils de la reine Andovère, il ne restait plus que le jeune Clovis,
désormais l'obstacle unique aux projets ambitieux de Frédégonde, qui
portait dans son sein l'espérance d'un héritier auquel elle réservait
en secret la couronne.
Grégoire de Tours raconte que le jeune Clovis ayant parlé
indiscrètement sur la conduite de sa belle-mère, elle s'en plaignit
au roi qui fit désarmer et couvrir de haillons ce jeune prince.
Conduit en cet état vers Frédégonde, cette marâtre impitoyable
ordonna à ses gardes de le massacrer, puis publia qu'il s'était tué
lui-même, et le fit enterrer sous la gouttière d'une chapelle; mais
craignant ensuite que le corps ne fût découvert et qu'on ne lui fit
des obsèques honorables, elle ordonna l'exhumation du cadavre et
le fit jeter dans la Marne. Cet assassinat fut commis à Noisy près
Nogent-sur-Marne, dans une maison de campagne que Chilpéric habitait
souvent avec sa cruelle Frédégonde.
Un pêcheur, en retirant ses nasses sur les bords de la rivière,
trouva le corps du malheureux prince. Il reconnut le fils des rois
aux longues tresses de sa chevelure, et couvrit ses restes d'un peu
de gazon.
La fureur de Frédégonde n'était point assouvie par la mort des
fils d'Andovère; la vie de cette reine l'importunait, quoiqu'elle
s'achevât tristement au fond d'un cloître; elle la fit étrangler, et
livra sa fille Basine aux désirs odieux d'une horde de satellites,
afin de flétrir à jamais cette jeune princesse.
Frédégonde ne borna pas là ses coups. Noisy fut encore le théâtre
d'un autre crime. Chilpéric, avant de partir pour la chasse,
étant venu voir la reine qui achevait sa toilette et avait le dos
tourné, la frappa légèrement d'une houssine qu'il tenait à la main.
Frédégonde, le prenant pour un seigneur, nommé Landry, avec qui elle
entretenait une liaison adultère, s'expliqua de manière à ne laisser
à son mari aucun doute sur sa conduite. Chilpéric se retira, et
partit pour chasser dans les bois de Chelles aujourd'hui forêt de
Bondi, où il fut assassiné par les ordres de Frédégonde qui redoutait
les effets de sa colère.
Le cadavre de ce monarque fut trouvé dans la forêt, où
l'abandonnaient aux corbeaux ceux qui avaient été ses courtisans
et ses flatteurs. Ce crime excita l'horreur et l'indignation, mais
Frédégonde aussi adroite que scélérate, eut l'art d'apaiser les
esprits, gouverna au nom de son jeune fils Clotaire et reprit chaque
jour une attitude plus menaçante; mais ses habitudes de crimes la
suivaient partout; elle voulut faire assassiner Gontran, lui tendit
des embûches, aposta des meurtriers. Celui-ci, pour se mettre à
l'abri de ses coups, l'exila près de la ville de Rouen, où l'évêque
Prétextat, ami dévoué de Brunehaut, périt bientôt sous les coups
dirigés par elle. Frédégonde, outrée de voir chaque jour ce prélat,
se fait un complice, et le dispose si bien que ce forcené frappe
Prétextât à l'autel même où il célébrait les saints mystères au
milieu des fidèles. Tandis qu'on l'emportait mourant dans sa demeure,
Frédégonde osa se mêler à la multitude consternée; et cachant le
forfait sous l'audace, elle demanda quel bras avait répandu le sang
qu'elle voyait; alors l'évêque, couvert de ses habits sacerdotaux que
souillait le meurtre, se souleva avec effort, et regardant fièrement
Frédégonde, il lui dit: «Athalie, ne reconnais-tu pas à ma blessure
la main qui a tué les rois?» Voyant qu'elle feignait de ne pas le
comprendre, il lui rappela tous ses attentats; mais elle l'entendit
sans s'émouvoir, et s'étonna seulement qu'un coup si bien frappé le
laissât parler plus long-temps. Prétextat rendit bientôt le dernier
soupir, et Frédégonde s'en revint avec tranquillité. Un seigneur,
ami de Prétextat, irrité plus que tous les autres spectateurs,
la suivit jusque dans son palais, en l'accablant de reproches et
d'imprécations. Frédégonde vint à lui, le séduisit en peu de paroles
et le fit asseoir tout enchanté à sa table où elle lui versa avec
grâce une coupe de vin empoisonné qui le fit mourir à l'instant.
Cependant il lui faut des victimes moins vulgaires, c'est pour
Childebert, Brunehaut et Gontran, qu'elle prépare pendant la nuit des
sucs mortels.
Elle chargea un ecclésiastique d'aller assassiner la reine Brunehaut.
Le projet de cet émissaire ayant été découvert, il fut battu de
verges par ordre de Brunehaut, et de retour auprès de Frédégonde,
cette dernière lui fit couper un pied et une main. Ainsi, puni pour
avoir tenté le crime, il le fut encore plus gravement pour ne l'avoir
pas consommé. Grégoire rapporte que Frédégonde avait un clerc ou
ecclésiastique au rang de ses domestiques, et qu'elle s'en servait
pour assassiner ses ennemis. Le même historien l'accuse d'avoir tenté
d'étrangler sa fille Rigonthe; voici comment il rapporte le fait: Ces
deux princesses vivaient entre elles en fort mauvaise intelligence;
toujours en querelle, elles se battaient à coup de poings. Un jour,
la mère, battue, dit à Rigonthe: «Fille, pourquoi me maltraites-tu?
Voilà les richesses que ton père a mises à ma disposition; prends-les
et fais-en ce que tu voudras.» Elle entre dans un cabinet, ouvre un
coffre, en tire divers ornemens précieux; puis elle dit à sa fille:
«Je suis lasse; tire toi-même de ce coffre tout ce qu'il contient.»
Rigonthe se penche dans l'intérieur du coffre; aussitôt la mère en
fait tomber le couvercle sur le cou de sa fille, le presse avec
effort, l'étrangle, de sorte que les yeux de la patiente étaient
près de lui sortir de la tête. Une des suivantes de Rigonthe voyant
le danger, s'écrie: «Au secours! accourez vîte! on étrangle ma
maîtresse; c'est sa mère qui l'étrangle!» On accourt, on enfonce
les portes du cabinet, on délivre Rigonthe près d'expirer. Cette
scène fut suivie de plusieurs autres semblables. Ces deux princesses
s'injuriaient, se battaient continuellement, et leur animosité avait
pour cause les débauches de Rigonthe.
Après la mort de Gontran qui mourut de mort naturelle, chose
étonnante pour un ennemi de Frédégonde, Childebert, fils de
Brunehaut, arma de concert avec sa mère, contre ce monstre couronné.
Mais Childebert fut vaincu et mourut peu après. Brunehaut se saisit
avidement de la tutelle de ses enfans, méditant toujours de se venger
de son ennemie. Ses longs malheurs et les crimes toujours nouveaux
de Frédégonde, avaient tellement aigri son cœur, naguère pur et
généreux, qu'elle y sentait fermenter les fureurs de l'ambition et de
la vengeance; elle s'était insensiblement dégoûtée de la vertu, et
les assassins commençaient à lui paraître de bons serviteurs.
Elle rassembla les troupes de ses deux petits-fils et les deux armées
se rencontrèrent à Luco-Fao, marchant toutes les deux sous les
ordres de leurs reines. La victoire se déclara pour Frédégonde et peu
de temps après, cette femme, qui avait répandu le sang d'une famille
entière de rois, qui avait payé tant de meurtres et distribué tant de
poisons, mourut, sans remords, paisiblement, dans son lit.
Clotaire, son fils, hérita de toute sa haine pour Brunehaut, et
celle-ci reporta sur lui celle qu'elle avait jurée à Frédégonde. Elle
mène contre lui Théodebert et Thierry, ses petits-fils, le bat à
plusieurs reprises, et resserre son royaume en d'étroites limites.
Brunehaut était devenue si dure, si impérieuse, que la cour de
Théodebert, où elle résidait, était révoltée de ses injustices et de
ses excès. Un matin, les seigneurs austrasiens l'ayant surprise dans
son palais, lui commandèrent de quitter sa parure et de prendre des
vêtemens grossiers, et la conduisirent en cet état aux frontières de
l'Austrasie et de la Bourgogne, et là, l'abandonnèrent seule. Elle
fut recueillie par un pâtre, qui lui donna asyle dans sa chaumière.
Brunehaut passa la nuit au coin de son foyer, et le lendemain se fit
conduire à Châlons, où son fils Thierry, roi de Bourgogne, la reçut
en mère et en reine.
Brunehaut chercha de nouveau à s'emparer des rênes du gouvernement,
et, selon quelques historiens, elle endormit Thierry sur le trône
dans les langueurs de la mollesse et de la volupté et s'offrit à
lui parée pour l'inceste. Quoiqu'il en soit, elle alluma la guerre
entre Thierry et Théodebert, qui l'avait laissé chasser de sa cour.
Théodebert fut vaincu, et s'étant retiré dans Cologne, les citoyens
de cette ville, assiégés par Thierry, voulant s'épargner les horreurs
d'un long siége, jetèrent par-dessus leurs murailles la tête de
Théodebert, qui vint rouler aux pieds de son frère. Les enfans de ce
prince infortuné étant tombés entre les mains de leur oncle Thierry,
furent écrasés sur la pierre.
Thierry mourut, laissant quatre enfans; mais les Austrasiens,
indignés du meurtre de leur roi Théodebert, et redoutant surtout
la régence de Brunehaut, refusèrent de se donner à la postérité de
l'assassin de leur ancien maître, et reconnurent pour souverain
Clotaire, fils de Frédégonde et ennemi juré de Brunehaut.
Une nouvelle guerre éclate. Brunehaut est trahie par Varnachaire,
maire de Bourgogne, à qui elle avait confié la conduite de la guerre.
Les quatre fils de Thierry, livrés par le perfide maire, sont
massacrés par les ordres de Clotaire. Brunehaut fuit; elle se réfugie
dans le château d'Orbe, près du lac de Neufchâtel; elle tombe enfin
au pouvoir de Clotaire, qui se montra digne fils de Frédégonde.
Il ordonna que Brunehaut fût amenée au milieu de son camp; et, placé
sur un trône, il se constitua l'accusateur de cette reine, lui
reprochant le meurtre de dix rois, et comprenant dans ce nombre ceux
que Frédégonde et lui-même avaient fait assassiner. Cette accusation
était mensongèrement atroce; car il l'accusait d'avoir fait périr
les enfans de Thierry, dont lui-même avait ordonné le massacre.
«Mais, comme le remarque l'auteur de la _Gaule poétique_, toute
accusation était bonne au milieu d'une armée assemblée en tumulte
pour condamner, et où l'on comptait plus de bourreaux que de juges.
Un murmure sourd se fait entendre au loin; une pâleur mortelle couvre
les traits de la souveraine détrônée; la soldatesque insolente
prononce qu'elle a mérité la mort.
«Alors tout fut fini pour Brunehaut; il ne lui resta plus qu'à
mourir: c'est le seul exemple que donne l'histoire d'une femme jugée
militairement. L'artiste ne pourrait donc trouver ailleurs un sujet
de tableau plus original que le moment où Brunehaut entend prononcer
sa sentence. Déjà ses mains sont enchaînées; près d'elle, deux
robustes guerriers ont peine à contenir le cheval indompté auquel la
malheureuse princesse doit être attachée. Mais avant de subir cet
horrible supplice, elle est promenée sur un chameau dans les rangs
de l'armée; les longues risées et les clameurs la suivent dans cette
marche douloureuse. Bientôt ses cheveux, que pendant si long-temps
avait couronnés le diadème, servent de liens pour l'attacher au
coursier, qui l'emporte en se cabrant à travers les pierres et les
ronces. L'animal fougueux, dont le sang et les lambeaux marquent
la trace, s'arrête enfin au bout de son horrible carrière, et y
laisse quelque chose d'immobile et défiguré, qui avait été la grande
Brunehaut. On livra son corps aux flammes, et ses cendres furent
portées à une abbaye qu'elle avait fondée. Son tombeau ayant été
ouvert dix siècles après, on y vit la poussière de l'infortunée
mêlée à quelques charbons. On trouva aussi parmi ces tristes
débris l'éperon qu'on avait attaché aux flancs du coursier pour le
rendre plus furieux, et qui, tombé par hazard dans les vêtemens de
Brunehaut, fut jeté avec elle dans le bûcher, et recueilli avec ses
restes.»
Ce nouveau genre de supplice eut lieu en 613. Brunehaut était alors
octogénaire. L'horrible mort qui termina sa longue et orageuse
vie, les crimes royaux que nous venons de passer en revue, peuvent
donner une idée de ce que pouvaient être ceux des particuliers. On
ne connaissait ni droit des gens, ni humanité: le plus fort tuait le
plus faible; le plus faible tendait des embûches à son oppresseur.
C'était un cercle de sang humain, rempli des forfaits les plus
abominables, et dans lequel les malheureux peuples furent parqués
long-temps encore.
LA COMTESSE DE GATINAIS.
Sous le règne de Louis-le-Bègue, roi de France, et vers l'an 878, le
comté de Gâtinais, donna lieu à un événement qui mérite de prendre
rang dans ce recueil. Geoffroy, comte de Gâtinais, avait laissé en
mourant une fille unique dont l'histoire n'a pas conservé le nom.
Louis-le-Bègue voulut donner la main de cette jeune comtesse à l'un
de ses principaux favoris, nommé Ingelger, qu'il avait élevé à la
dignité de grand sénéchal du palais. Le monarque porta lui-même
les premières paroles de ce mariage à la comtesse; mais celle-ci
lui répondit avec respect qu'Ingelger étant né son vassal, les
bienséances lui défendaient de le prendre pour mari. «Je laisse à
penser aux dames d'à-présent, dit la chronique, si cela leur serait
un suffisant prétexte pour ne point espouser un favori de roy.»
Après cette réponse, Louis-le-Bègue, loin de vouloir user de
contrainte, remit son projet à un autre temps; seulement, pour
mieux y disposer l'esprit de la comtesse, il lui donna une place
parmi les dames d'honneur de la reine; puis ayant appris, au bout
de quelque temps, que la jeune demoiselle était devenue beaucoup
plus traitable dans la société des dames de la cour, il manda et
convoqua les seigneurs et feudataires du comté de Gâtinais, et quand
ils furent arrivés, il les entretint du projet qu'il avait formé de
marier leur comtesse, leur demandant quel seigneur leur pourrait
agréer davantage. Ceux-ci répondirent, par déférence, qu'ils s'en
rapportaient au choix de sa majesté, bien plus capable que personne
de donner un mari convenable à leur dame et comtesse.
Le roi leur apprit alors qu'il la destinait à Ingelger, son grand
sénéchal. Les seigneurs lui répondirent que sa volonté fût faite,
pourvu que leur maîtresse y donnât son consentement. La comtesse,
après quelques difficultés, crut devoir satisfaire au vœu du
monarque; et le mariage fut célébré avec pompe et magnificence.
Cette union ne fut pas heureuse: pendant dix années qu'elle dura,
Ingelger fut toujours malade. Enfin un matin, la comtesse, en se
réveillant, le trouva mort à ses côtés.
Aussitôt de violens soupçons planèrent sur elle; on l'accusa de
poison et même d'adultère; «parce qu'en matière de femme, dit
l'historien, ces deux crimes ne vont guère l'un sans l'autre.»
Gontran, brave et hardi chevalier, cousin du défunt, accuse
formellement la comtesse, en présence du roi, de toute la cour de
France et des barons du comté de Gâtinais; il jette son gant au
milieu de l'assemblée et défie au combat quiconque osera prendre
la défense de la comtesse. Grandes étaient les présomptions de
culpabilité contre elle; et ce qui leur donnait encore plus de
vraisemblance, c'est qu'on se rappelait qu'elle n'avait épousé
Ingelger que par contrainte. Aussi, le roi et tous les seigneurs de
sa cour jugèrent-ils qu'il y avait lieu à la preuve du duel, selon
l'usage du temps. Néanmoins, soit que l'on craignît le roi, soit que
chacun se défiât de l'innocence de la comtesse, il ne se présenta
aucun de ses parens ni de ses vassaux pour prendre sa défense.
Elle se trouvait ainsi abandonnée à elle-même dans son infortune,
lorsque la Providence lui envoya un défenseur. Tout-à-coup, au refus
de tous les autres, un jeune homme, à peine âgé de seize ans, se
lève, s'avance d'un pas ferme et assuré, relève le gant avec joie et
déclare qu'il accepte le combat, pour soutenir contre tous l'honneur
de sa dame et maîtresse. Ce jeune homme était page et filleul de la
comtesse, et se nommait Ingelger, comme son défunt mari.
Le roi ordonne le combat, et quand le jour fixé par lui est arrivé,
on dresse les lices, on pose les barrières, et les champions sont
amenés en champ-clos. Le roi s'y trouvait, environné des princes et
seigneurs de sa cour. Un spectacle si étrange avait attiré une grande
affluence de peuple. La comtesse était à peu de distance des deux
combattans, dans un charriot couvert d'étoffe de deuil, suivant la
mode de cette époque.
La trompette donne le signal; soudain les deux champions s'élancent
et se ruent l'un sur l'autre. Gontran, fort et puissant chevalier,
porte à Ingelger un coup de lance terrible qui traverse son bouclier
et son bras, et lui fait une légère blessure au côté. Cependant
le jeune page n'en fût point désarçonné; au contraire, redoublant
de courage, il brandit sa lance, et en frappe si rudement son
adversaire, qu'il l'arrache de dessus son cheval, et lui fait mesurer
la terre. Alors profitant de ce moment de relâche, il coupe avec son
épée le tronçon de lance qui tenait son bras attaché à son bouclier,
et descendant de cheval, il va trancher la tête à Gontran, toujours
étendu sur la poussière.
De grands applaudissemens, des battemens de mains, de vives
démonstrations de joie accueillirent cette victoire. Ingelger et
la comtesse en rendirent grâce à Dieu. Le roi déclara celle-ci
innocente, et elle recouvra ainsi son honneur qui venait de courir un
si grand hasard.
Quand tout le bruit des acclamations eut cessé, la comtesse vint se
jeter aux pieds du roi, et lui fit entendre que, puisque sa mauvaise
étoile avait voulu que son honneur fût entaché, il n'y avait plus
rien qui pût la retenir dans le monde, et qu'elle avait résolu de
se confiner dans un monastère; seulement elle suppliait le roi de
considérer qu'il n'était pas juste que ses parens et ses vassaux
eussent son héritage, eux qui l'avaient abandonnée sans défense au
moment du péril; qu'il était bien plus équitable que le comté de
Gatinais fût donné à cet adolescent, qui, surpassant son âge en
valeur et en magnanimité, avait donné, au risque de sa propre vie,
une si grande preuve de son dévoûment et de sa fidélité à sa dame et
marraine.
Le roi et tous les seigneurs, d'un avis unanime, répondirent que
l'équité et l'intérêt public voulaient que le comté appartînt à
Ingelger; ce qui fut proclamé sur-le-champ, et dès lors le monarque,
estimant singulièrement le mérite d'Ingelger, l'honora de grandes
dignités, et même le fit comte d'Anjou.
ASSASSINAT DE GUILLAUME DIT LONGUE ÉPÉE, SECOND DUC DE NORMANDIE.
Guillaume, second duc de Normandie, prince très-pieux en son temps,
périt d'une manière tragique, qui donne une idée des mœurs de cette
époque.
Arnoul, comte de Flandre, avait surpris par intelligence la ville
de Montreuil, qui appartenait à Hersuin, comte de Ponthieu. Hersuin
s'adressa, pour avoir du secours, à Guillaume, duc de Normandie, qui
alla sur-le-champ reprendre Montreuil, passa tous les habitans de
cette ville au fil de l'épée, la munit de nouvelles fortifications,
et la rendit à son maître, en 941.
Le comte de Flandre, piqué d'un semblable affront, et ne pouvant s'en
venger à force ouverte, eut recours à la trahison.
Il envoya au duc Guillaume, une ambassade chargée de l'excuser
d'avoir attaqué Hersuin, et d'alléguer qu'il ignorait l'alliance et
l'amitié qui unissait ce comte au duc de Normandie. Les ambassadeurs
d'Arnoul avaient aussi mission de remettre à l'arbitrage du duc
Guillaume, le différent qui existait entre Hersuin et lui. Guillaume
acquiesça à toutes leurs demandes; et comme le comte Arnoul était
goutteux, et ne pouvait chevaucher, le duc de Normandie se rendit
jusqu'à Amiens, accompagné d'Hersuin, seigneur de Montreuil, de
Beranger et Alain, comtes de Bretagne, et d'autres seigneurs.
Hersuin avertit Guillaume de se tenir en garde contre le comte de
Flandre. Celui-ci se fondant sur ses forces, tint peu de compte de
cet avertissement, pour son malheur. Arnoul invita Guillaume à se
rendre à Pecquigny, au-dessous d'Amiens; chacun s'y rendit avec sa
suite; Arnoul était d'un côté de la Somme, Guillaume de l'autre. Au
milieu de cette rivière était une île dans laquelle les deux princes
devaient conférer ensemble, accompagnés chacun de douze chevaliers.
Le comte de Flandre, pour mieux marquer au duc la confiance qu'il
avait en lui, ne se fit accompagner que de quatre chevaliers, et de
deux domestiques sur lesquels il marchait appuyé, sous prétexte de
sa goutte. Tous les articles de paix arrêtés, chacun remonta dans
son bateau, après avoir échangé les protestations de la plus sincère
amitié. Mais à peine le duc eût-il démarré le sien (car il était
seul dans un bateau, et ses chevaliers dans un autre), un chevalier
normand, nommé Bause-le-Court, neveu de Rioul, comte de Cotentin,
accompagné de plusieurs soldats d'Arnoul, rappela le duc Guillaume,
lui disant: «Monseigneur, le comte Arnoul veut encore parler à vous;
il a oublié quelque chose à vous dire qui vous sera agréable; sortez
du bateau, laissez passer vos gens, le bateau vous reviendra quérir.»
Guillaume, plein de confiance dans les semblants d'amitié d'Arnoul,
ne soupçonnant aucune trahison, commanda au batelier de retourner à
l'île qu'ils venaient de quitter. Mais sitôt qu'il eut fait quelques
pas dans l'île, Bause-le-Court, haussant un aviron qu'il tenait, en
asséna un grand coup sur la tête de Guillaume, et l'abattit sans
mouvement. A l'instant les autres complices s'élancèrent sur le
duc, et le frappèrent de tant de coups d'épée et de dague, qu'ils
le mirent à mort; puis ils allèrent rejoindre le comte Arnoul qui
avait déjà traversé la rivière. Les gens du duc Guillaume, placés
à l'autre rive, eurent la douleur de voir massacrer leur prince,
sans pouvoir lui porter secours assez à temps. Ils se hâtèrent
néanmoins de traverser la Somme, et trouvèrent Guillaume encore tout
palpitant, qui rendit le dernier soupir entre leurs bras. Son corps
fut transféré à Rouen, et inhumé dans l'église de Notre-Dame de cette
ville. Cet événement arriva en l'an 942.
ROI DE FRANCE, VOLEUR DE GRANDS CHEMINS.
Philippe Ier, roi de France, reçut une éducation vicieuse. Il n'avait
que sept ans, lorsqu'il succéda, en 1060, à son père Henri Ier.
Il régna d'abord sous la tutelle de sa mère, puis sous celle de
Baudouin V, comte de Flandre. Ce fut sous son règne que s'établit,
à Paris, une nouvelle magistrature, à la fois fiscale, judiciaire
et militaire, et qui fut nommée _Prévôté_. On croit que le premier
prévôt fut Étienne, homme rapace, de mauvais conseil, très-indigne en
tout point de remplir ces fonctions délicates.
Étienne détermina le roi Philippe, encore jeune, à piller l'église
de Saint-Germain-des-Prés. L'or, l'argent, les pierreries des
reliquaires, devaient être la proie du prince et de son prévôt. Tout
était disposé pour ce projet sacrilège, mais un miracle, disent
les légendaires, vint à propos en arrêter l'exécution. L'audacieux
prévôt qui convoitait surtout la précieuse croix que Childebert avait
apportée d'Espagne, sur le point de porter la main sur cet objet
sacré, devint subitement aveugle. Effrayé de cet accident, le roi ne
voulut point passer outre, il se retira.
C'est sans doute par suite des mauvais conseils de ce prévôt, que
l'on vit ce roi adopter les habitudes des seigneurs de son temps,
et guetter les marchands sur les chemins pour les voler. Le pape
Grégoire VII adressa, sous la date du 10 septembre 1074, une lettre
à tous les évêques de France, dans laquelle il donnait une esquisse
des brigandages de ce prince. Il y signale les désordres de toute
espèce qui désolaient la France à cette époque, puis continuant:
«Votre roi, dit-il, ce roi que l'on doit plutôt qualifier de votre
tyran, inspiré par le diable, est le principal auteur de ces
désordres. Il a souillé de débauches et de crimes tout le cours de sa
vie. Ce misérable a pris les rênes du gouvernement sans savoir les
tenir: il a, par sa trop grande faiblesse, favorisé la dépravation de
ses sujets, et, par ses exemples, les a autorisés aux attentats que
je viens de signaler..... De plus, lui qui devrait être le défenseur
des lois et de la justice, n'a pas eu honte d'agir comme un chef de
voleurs. Dernièrement des marchands de divers pays se rendaient à une
foire qui se tient en France, lorsque ce roi, en vrai brigand, les
arrêta et leur enleva une somme considérable d'argent.»
Dans une autre lettre adressée à Guillaume, comte de Poitou et duc
d'Aquitaine, le même pontife retrace les mêmes excès. «Poussé par
une cupidité que rien ne peut excuser, dit-il, il n'a pas rougi de
souiller la majesté du trône, en pillant des marchands d'Italie, qui
se rendaient dans votre pays.»
Dégoûté de sa première femme, Philippe enleva avec violence, en
1092, Bertrade, femme du comte d'Anjou, et trouva un archevêque et
deux évêques qui consacrèrent ce rapt, en bénissant cette alliance
criminelle.
Philippe fut le premier roi franc qui altéra les monnaies; il fit
frapper des pièces d'argent où il entrait un tiers d'alliage en
cuivre. Il fit, comme son père, un trafic scandaleux des bénéfices
ecclésiastiques, et donna l'exemple de plusieurs crimes.
Un de ses plus puissans vassaux, le duc de Bourgogne, Odon ou Eudes
Ier, surnommé le _Boucher_ ou le _Bourreau_, ne rougissait pas non
plus d'arrêter et de dépouiller les passans. Instruit qu'Anselme,
archevêque de Cantorbéry, traversait ses états pour se rendre à
Lyon, et qu'il portait avec lui de grandes richesses, il vint avec
une force suffisante s'embusquer sur son passage. L'archevêque,
avec ceux de sa suite, s'était arrêté dans un lieu commode pour se
rafraîchir; le duc, escorté d'un grand nombre de chevaliers armés,
fond brusquement sur ces voyageurs, en disant: «Lequel de vous est
l'archevêque?» Le prélat monte aussitôt sur son cheval, s'avance
vers le duc, et d'un air fier et imposant, lui dit: «_C'est moi!_»
Alors le duc, saisi de confusion, rougit, baisse la tête, reste
interdit. Anselme profitant de son embarras, lui dit: «Seigneur duc,
vous plaît-il que je vous embrasse?» Le duc entraîné par l'accueil
de l'archevêque, y répond par ces mots: «Seigneur, je suis prêt à
vous embrasser et à vous servir, et me réjouis de votre arrivée.» Le
duc et le prélat se séparèrent bons amis en apparence. Ce dernier,
content d'avoir échappé au danger, donna sa bénédiction au prince, et
se hâta toutefois d'aller coucher à Clugny.
CRIMES ET CRUAUTÉS DE GUILLAUME TALVAS, COMTE D'ALENÇON ET DE BELESME.
Suivant les chroniques de Normandie, cette famille de Belesme, sembla
traîner à sa suite la cruauté, l'impiété, la tyrannie. Guillaume
Talvas, _ours en cruauté, mais timide comme un lièvre_, et qui
n'avait rien d'humain que la face, voyant que le duc de Normandie,
encore trop jeune, ne pouvait songer à tenir la loi en vigueur, fit
deux actions qui prouvaient sa scélératesse et sa lâcheté.
Il avait épousé Hildeburge, fille d'un noble et vertueux chevalier,
nommé Arnulphe; cette femme réunissait toutes les qualités
nécessaires pour se faire aimer. Néanmoins, comme sa grande piété la
poussait trop fréquemment à blâmer son mari de ses actions perverses
et dénaturées, et que ses reproches l'importunaient, il résolut
de s'en affranchir. Un matin qu'elle se rendait à la messe, il la
fit prendre par deux de ses brigands soldés et leur ordonna de
l'étrangler, au milieu de la rue, en présence de tout le peuple.
Cette action, digne des antropophages, ne tarda pas à être suivie
d'une autre qui semble encore plus cruelle. Peu de jours après
cet assassinat, Talvas demanda en mariage la fille du vicomte de
Beaumont. Cette demande fut agréée dans l'espérance que Talvas ne
traiterait pas sa seconde femme comme il avait fait la première.
Le jour arrêté pour la célébration des noces, il invite tous les
seigneurs ses amis et voisins, entr'autres Guillaume Giroye comte
de Montreuil et baron d'Eschauffou, auquel il avait de grandes
obligations, pour en avoir été secouru en plusieurs circonstances. Or
ce Giroye avait un frère, nommé Raoul, et surnommé Malle-couronne,
parce qu'il avait quitté la cléricature pour la carrière des
armes. C'était un homme très-lettré et singulièrement versé dans
la connaissance des secrets de l'astrologie judiciaire. Le jour
que Talvas avait invité son frère à venir à ses noces, Raoul avait
découvert, par la puissance de son art, que le comte de Montreuil
était menacé d'un grand malheur qu'il ne pourrait éviter, s'il
assistait aux noces de cet homme dénaturé. Il conjura donc son frère,
de ne pas s'y rendre. Mais ses avis et ses prières furent inutiles.
Guillaume Giroye, au-dessus de la crainte, partit pour Alençon,
accompagné seulement de douze de ses serviteurs. Talvas lui fit une
flatteuse réception et le traita splendidement pendant plusieurs
jours: puis il le fit secrètement arrêter, à l'insu de tous ceux qui
assistaient aux noces, et le fit emprisonner étroitement. Après un
banquet magnifique, il emmena toute la compagnie à la chasse, moins
pour le plaisir lui-même, que pour donner le temps à ses satellites
d'exécuter ses ordres à l'égard du comte de Montreuil. Ces bourreaux
que la cruauté avait allaités de sang et nourris de carnage, obéirent
ponctuellement à leur maître; ils conduisirent le prisonnier innocent
hors du château; et là, sous les yeux du peuple d'Alençon fondant
en pleurs, et maudissant leur seigneur, ils crevèrent les yeux au
malheureux comte de Montreuil, et lui coupèrent le nez, les oreilles
et les parties génitales.
Ainsi mutilé et défiguré, Guillaume Giroye s'alla réfugier dans le
monastère du Bec, et se fit moine sous le vénérable abbé Hessoin,
vers l'an 1045. Plusieurs gentilshommes touchés de l'injure qu'il
avait reçue, se joignirent à ses deux frères, Raoul Malle-couronne
et Robert, et vinrent ravager, piller, incendier sur les terres de
Talvas, espérant le forcer de se mettre en campagne; mais celui-ci,
aussi lâche que cruel, renfermé dans un château fortifié, n'eût
jamais le courage d'en sortir; et ses crimes seraient restés impunis,
si son propre fils, digne en tout de son origine, ne se fut chargé de
son châtiment. Ce fils nommé Arnulphe, arma toute la noblesse contre
son père et le chassa honteusement de ses villes et châteaux, le
forçant de traîner une vie misérable et vagabonde.
«Si la cruauté de Guillaume Talvas fut grande, dit le chroniqueur
normand, l'impiété de son fils la passe de bien loin, et Dieu ne
laissa ni l'un ni l'autre impuni. Un jour comme Arnulphe était à la
picorée, il prit le petit cochon d'une religieuse qui vivait dans la
forest Utique près St.-Euroult, et importuné de le lui rendre, il
commanda à son cuisinier de le tuer et l'apprester pour son souper;
ce fut son dernier repas; car soit pour punition du sacrilége, ou
pour tout autre sujet inconnu, il fut la nuit même trouvé étranglé
dans son lit.»
Mabile de Talvas, qui épousa le comte de Montgommery, vicomte
d'Hyesme, ne démentit nullement sa race et causa la mort de plusieurs
de ses proches, en leur administrant des poisons qu'elle préparait
elle-même.
GABRIELLE DE VERGY, OU VENGEANCE ATROCE DU CHATELAIN AUBERT DE FAYEL.
Voici un fait du douzième siècle qui peut soutenir la comparaison
avec l'horrible festin d'Atrée. Il appartient peut-être moins aux
mœurs de cette époque chevaleresque quoique barbare encore, qu'à une
passion qui est capable de tous les excès de violence, la jalousie.
Raoul ou Renaud, châtelain de Coucy, fut épris des charmes de
Gabrielle de Vergy, femme du châtelain Aubert de Fayel. Le château de
Coucy était voisin de celui de Fayel et situé à peu de distance de
la ville de Saint-Quentin. La belle châtelaine ne fut pas insensible
à l'amour de Raoul; et leur passion mutuelle donna bientôt lieu à
des rendez-vous secrets. On redoutait la jalousie de Fayel; mais ces
alarmes semblaient rendre leur flamme encore plus vive; nos deux
amans savouraient à longs traits le bonheur d'aimer et d'être aimé,
lorsque la croisade vint appeler Raoul en Palestine. Il balança
un moment entre l'amour et l'honneur, mais en noble chevalier,
il préféra l'honneur pour ne pas se montrer indigne de l'amour;
toutefois avant son départ, il composa une chanson qui peignait bien
vivement l'état de son cœur. «Amour, amour, dit-il dans un couplet,
il n'y a plus à balancer; il faut partir. J'ai tant fait, qu'un plus
long délai m'est impossible. Si ce n'était la crainte de m'avilir en
restant et de m'attirer un reproche, j'irais demander à ma Dame, la
permission de retourner sur mes pas; mais la noblesse des sentimens
qu'on prise en elle, s'oppose à une complaisance qui ferait manquer
à l'honneur son ami.» Dans un autre couplet, il exprime ainsi ses
regrets: «Jamais tourterelle qui perd son tourtereau ne fut plus
désolée. On pleure en quittant le pays et les foyers qui nous ont vus
naître; on pleure ses amis quand on s'en sépare; mais il n'est point
de séparation plus douloureuse que celle de deux vrais amans.»
Raoul part, s'embarque à Marseille avec le roi Richard, arrive en
Palestine et trouve la ville d'Acre déjà au pouvoir des Chrétiens.
Dans un combat, il est blessé d'une flèche empoisonnée; et malgré les
soins du médecin, sa blessure devient incurable. Alors languissant,
sans espoir de guérison, il s'embarque pour la France. Quelques
jours après, sentant les approches de la mort, il appelle son fidèle
écuyer, lui remet une boîte d'argent contenant les présents qu'il
avait reçus de sa maîtresse, lui recommande de placer son cœur dans
cette même boîte quand il aura rendu le dernier soupir, et de porter
le tout à la dame de Fayel. Ce triste présent était accompagné d'une
lettre, qu'il eut à peine la force de signer. Il expire.
L'écuyer, fidèle aux dernières volontés de son maître, arrive
auprès du château de Fayel: mais le seigneur du lieu le reconnaît,
soupçonne qu'il est porteur d'une lettre pour son épouse, l'arrête,
le fait dépouiller, et trouve sur lui le dernier don et les dernières
expressions de l'amour de Raoul.
Transporté de jalousie et de fureur, il ne se calme que pour méditer
une vengeance de tigre. Il ordonne à son cuisinier d'apprêter le
cœur de Raoul et de le faire servir à table à la châtelaine.