n'est-ce pas!...--Trinele a été réveillée par une fusillade: c'étaient,
tout ornés de pompons et de rubans, les garçons d'honneur qui
déchargeaient de vieux tromblons dans la cour et acclamaient la fiancée.
Alors Trinele s'est levée et, avec l'aide de ses amies accourues pour
l'assister, a revêtu sa toilette de noce: neuve toute entière, depuis
les longs bas de fil blanc tricotés par Salomé Barthel, jusqu'à la
splendide robe de faille noire, toute raide, accrochée à un clou fiché
au plafond pour qu'aucun pli n'en soit froissé. Sur sa tête, Salomé a
placé la couronne d'aubépine et de fleurs d'oranger.
Quand, toute parée, Trinele est descendue de sa chambre, la maison était
déjà pleine d'agitation. De la cuisine, parmi le brouhaha des
casseroles, émanaient des odeurs succulentes. Dans la cour, le père
Keslach, aidé des voisins, achevait de charger sur une grande voiture
ornée de nœuds et de guirlandes tout ce que Trinele apporte avec elle
sous le toit conjugal: le lit, la batterie de cuisine, le linge, la
vaisselle, quelques meubles, que sais-je encore! Tout cela se dresse en
une sorte de trophée que surmonte tout en haut la quenouille
traditionnelle enrubannée d'écarlate.
[Illustration: UNE FERME D'ALSACE AU PRINTEMPS.]
Peu à peu tous les gens du village se sont assemblés devant la porte.
Mais ils s'écartent quand au milieu des pétarades une musique
s'approche. C'est le fiancé qui fait son entrée, accompagné de ses
garçons d'honneur. Tout le monde se salue. Comme il faut prendre des
forces, on mange quelques pâtisseries avec un coup de vin ou un petit
verre de kirsch. Dans la main du grand Friedli, le père Keslach a posé
celle de sa fille: “Je te donne ma Trinele, sois lui fidèle.”
Et puis, bras dessus, bras dessous, les fiancés se sont mis en route au
milieu des acclamations, escortés de toute la noce, des curieux et du
grand char oscillant, traîné par les petits chevaux pomponnés de neuf.
On a fait halte devant la maison Steiner. Le temps de se restaurer et de
lever le coude...
--De nouveau, Madame Trinele! quel estomac!
--Dame, Monsieur, chez nous l'émotion, ça fait le creux,
comprenez-vous...
Et la vieille poursuit. C'est l'arrivée à la mairie... En route pour
l'église! Les cloches sonnent à toute volée. Les fusils rechargés
crépitent de plus belle. On entre. Monsieur le Curé, la messe célébrée,
prononce son allocution. Il connaît Friedli et Trinele depuis l'enfance
et leur souhaite beaucoup de bonheur. Tout le monde y va de sa petite
larme. Et puis c'est la bénédiction, l'échange des anneaux; moment
palpitant où tout le village, surtout les jeunes, ont l'œil aux aguets.
Les filles ont bien prévenu Trinele: “Plie le doigt pour que la bague
n'entre pas trop vite.” Sans cela elle sera la servante de son mari. Et
Friedli est renseigné par ses camarades: “Si elle plie le doigt,
marche-lui sur le soulier, pour ne pas être sous sa pantoufle...”
--J'espère que vous leur avez obéi soigneusement!
Les deux vieux lèvent l'un sur l'autre leurs prunelles ternies. Et leurs
bouches édentées se sourient.
--_Jo_, monsieur, nous avions tout oublié...
Reprises des sonneries de cloche et de la fusillade. On signe à la
sacristie. On s'embrasse. Le cortège se remet en marche à travers le
village. Quelques poignées de sous aux gamins qui ont tendu des cordes
dans la rue et réclament de quoi boire pour livrer passage. Et puis
toute la noce s'engouffre dans la maison Keslach.
--Après tant d'histoires, monsieur, vous pensez qu'on n'était pas fâché
de manger un morceau.
--Je pense, Madame Trinele, qu'on en a mangé quelques-uns.
--Dame, on s'est mis à table à une heure. Et c'est seulement à six,
quand on en est sorti, que le bal a commencé.
--Ça ne faisait pas de mal, vous comprenez, après, de se trémousser un
peu.
On s'est trémoussé une bonne partie de la nuit. Après avoir ouvert le
bal ensemble, Friedli et Trinele ont dansé chacun avec tous leurs amis.
Et puis ils se sont retrouvés et ne se sont plus quittés.
Pendant que la jeunesse s'amusait, des personnes de confiance--il y a
toujours quelques vieilles cousines expérimentées pour y avoir
l'œil--s'occupaient de faire décharger le char, de surveiller
l'arrangement des meubles et des ustensiles dans la maison des nouveaux
époux...
A minuit le cortège s'est reformé. On a allumé des torches et des
lanternes. Et sous le ciel éclatant d'étoiles Friedli et Trinele ont été
conduits chez eux au milieu du flonflon des musiciens et des dernières
salves de coups de fusil.
Accompagnée de ses filles d'honneur, Trinele a pénétré dans le logis
conjugal. Avec leur aide, elle a dépouillé sa couronne de mariée, leur
en a distribué les fleurs. Une dernière fois, sous les fenêtres, tout le
monde a poussé des hourras. Et puis, tandis que tout doucement
s'éteignait peu à peu la rumeur des voix et des rires, elle est restée
avec son Friedli--enfin seuls.
--Il y a plus de cinquante ans, Madame Trinele?
--Cinquante-deux ans à la Saint-Louis, oui, monsieur...
Et maintenant les vieux se taisent. A petites bouffées le vieux fume sa
pipe courte. Pensive la vieille a lâché son tricot. Tout là-haut, les
étoiles scintillent comme au soir de leurs noces. Dans la paix nocturne
plane l'âme cordiale et douce de l'antique Alsace.
CHAPITRE IX
LE SOUVENIR
Pour le Français qui voyage en Alsace, il est quelque chose de plus
touchant que la beauté de ses paysages et de ses vieilles maisons, de
plus émouvant que sa fidélité à ses usages antiques et à ses costumes
traditionnels. Ce sont les souvenirs historiques qui jaillissent du sol
même, qui attestent aux visiteurs les siècles de vie commune et
glorieuse où la France et l'Alsace furent unies, et la volonté que garde
la terre aujourd'hui annexée de ne rien renier d'un passé dont elle
demeure fière et dont elle entend jalousement sauvegarder le legs tout
entier.
Que nous réserve l'avenir de l'humanité? Verrons-nous l'apaisement des
haines séculaires entre les nations? C'est le secret de demain, ou
peut-être seulement celui d'après-demain. Toujours est-il que s'il est
au delà des Vosges un pélerinage qui s'impose à nous, quelles que
puissent être notre foi et nos espérances, c'est celui vers ces lieux
historiques où les armées s'entrechoquèrent en 1870, où aujourd'hui,
parmi les verdures riantes et les opulentes moissons, des tombes
fleuries et des monuments pieux consacrent la mémoire des héros qui d'un
côté comme de l'autre succombèrent pour la patrie.
Wœrth, Reichshoffen, Frœschwiller... Morsbronn... Noms sinistres... Et
pourtant quel panorama plus gracieux que celui que le regard embrasse du
monticule où, gigantesque, un cavalier de bronze au geste impérieux
rappelle qu'ici même le prince royal, le 6 août 1870, déchaîna la
bataille?
C'est un décor d'une paix charmante, une plaine riche, harmonieusement
vallonnée, couverte de blés d'or, de prés clairs où se dressent des
meules. Sur les côteaux, des bois ferment l'horizon. Çà et là des
fermes. Tout devant, dans le creux, il y a, endormi sous ses toits
brunis, un bourg traversé d'une petite rivière. Un peu plus loin la
flèche aiguë d'une église pointe au dessus d'un autre village. Sur la
gauche, une demi douzaine de bâtiments grisâtres forment une tache à la
lisière des arbres.
C'est de là, là en face, sur la hauteur d'Elsasshausen, que le Maréchal
de Mac-Mahon dirigea la résistance. Toute une journée, quarante mille
Français tinrent tête à cent vingt mille Allemands, furent écrasés par
le feu de deux cents canons. Cette prairie-là, trois fois en une heure
elle fut prise et reprise à la baïonnette. Là-bas s'engloutit la charge
de cavalerie infructueuse de Bonnemain; plus loin, par delà le petit
bois, la chevauchée funèbre des cuirassiers de Morsbronn, dits les
cuirassiers de Reichshoffen. A cinq heures, c'était la retraite. Nous
avions perdu six mille tués et blessés, neuf mille prisonniers,
vingt-huit canons, une aigle, quatre fanions. La route de l'invasion
était ouverte.
Du monument du prince royal, vous descendez à Wœrth. Tandis qu'on
attelle la voiture qui vous emmènera, entrez dans la salle du fond de
l'auberge proprette. Adossée à la cloison, il y a une vitrine. Elle
renferme des cuirasses, des casques, des képis, des armes de toute
sorte, des clairons, des gibernes, des éperons, des fragments de
projectiles, des papiers trouvés sur les morts. Le tout a été ramassé
sur le champ de bataille.
Mais voici la voiture qui s'avance. Elle est attelée d'un cheval massif,
conduite par un cocher grisonnant.
--Vous êtes du pays?
S'il en est! Il avait quinze ans le jour de la bataille et s'en souvient
comme si c'était d'hier.
--Un enfant, monsieur, vous comprenez!...
Deux heures durant, tantôt au pas et tantôt au petit trot, vous
parcourez les plaines, les côteaux, et les bois. Du fouet le guide
désigne les villages et les monuments. Sa voix chantante énumère les
noms; Frœschwiller aux maisonnettes rayées de gris, coquet au sommet du
côteau; Elsasshausen avec ses fermes; Morsbronn aux rues tournantes où
s'effondrèrent les survivants de la charge.
De toutes parts s'éparpillent les édifices commémoratifs: chapelles,
colonnes, trophées, obélisques, simples croix. Il y en a d'immenses et
de tout petits, de triomphaux et de recueillis. Dominant le tilleul de
Mac-Mahon captif d'une grille, l'aigle de la troisième armée allemande
s'éploie sur sa colonne entourée de victoires de bronze. Gravement la
France honore ses morts dans une petite coupole au milieu d'un jardinet
discret. Les Turcos sont restés là où ils succombèrent. Au fond d'un
petit bois feuillu, délicieux, de hêtres clairs, par des sentiers à
peine tracés, envahis de mousse, d'herbes et de ronces, vous découvrez
leurs tombes. Maternelle, la forêt s'est penchée sur elles, les a
enveloppées de troène et d'aubépine blanche...
Au dessus de Morsbronn, à l'endroit où s'abattit une des charges, a été
élevé un petit obélisque de grès rose. Il porte écrits trois mots:
“_Defuncti adhuc loquuntur_”: “Les morts parlent encore.”
Ne vous défendez pas d'entendre leurs voix.
*
* *
Une excellente association, celle du _Souvenir Français_, présidée
aujourd'hui par M. Jean, de Vallières, s'est donné pour tâche, en dehors
de toute idée politique, d'honorer les soldats de France qui
succombèrent en 1870. C'est ainsi que dans ces dernières années se sont
multipliées des cérémonies émouvantes où souvent se retrouvent en
présence d'anciens combattants des deux armées.
L'une des plus solennelles fut celle qui eut lieu à Wissembourg, le 17
octobre 1909, pour inaugurer le monument consacré “aux soldats français
morts pour la Patrie,” dont un comité Alsacien avait pris l'initiative.
Il s'élève sur le Geisberg tout près de l'endroit où le 4 août 1870 le
général Abel Douay fut frappé mortellement d'un éclat d'obus. De toute
l'Alsace, des souscriptions avaient afflué, dépassant du double ou du
triple l'attente des organisateurs.
Le jour de l'inauguration, c'est par dizaines de mille que l'on accourut
dans la petite ville dont les maisons étaient décorées d'épaisses
guirlandes piquées de roses de papier rouges et blanches, où çà et là
s'ajoutaient des couronnes ornées de fleurs bleues. Vers la colline, on
voyait, dit un témoin oculaire, monter “une foule de paysans aux
costumes sombres mais pittoresques... comme un cortège de fourmis, sur
plus d'une demi-lieue d'étendue. Il y en a depuis Wissembourg jusqu'au
haut du Geisberg et il en monte autant de tous les autres côtés. Les
villages environnants à plusieurs lieues à la ronde se sont mis en
branle. Les sociétés venues de France avec leurs étendards arrivent et
pénètrent aux places réservées dans l'enceinte, ainsi que les pompiers
qui ont conservé leurs casques de forme française, les sociétés
militaires du Palatinat et d'ailleurs avec leurs aigles allemandes, des
sociétés de musique, des délégations du Souvenir Français et surtout les
vétérans alsaciens-lorrains des armées françaises avec le numéro de leur
régiment à leurs chapeaux. Il y en a plus de sept cents. Ils se
retrouvent, ils se reconnaissent avec une indicible émotion.”
Il en est un que l'on se montre avec un respect particulier. C'est
Baudot, le clairon de Malakoff. Il a quatre-vingts ans. Mais tout droit,
robuste, il tient ferme “le magnifique et lourd drapeau des anciens
combattants de Gravelotte et de l'armée du Rhin, cravaté d'un large nœud
de crêpe.”
Lorsque tombèrent les voiles du monument, qu'ils découvrirent la statue
du génie de la Patrie coulée dans le bronze d'anciens canons français et
que s'éleva la “Marseillaise,” il y eut un émoi indescriptible.
[Illustration: METZ.]
Aux pieds du coq gaulois qui en surmonte le faîte, les enfants d'Alsace,
écrit une Alsacienne, ramèneront indéfiniment leurs enfants “pour prêter
un serment silencieux.”
C'est le même qu'autour de la statue de Kléber à Strasbourg répètent
chaque année en une soirée de juin les étudiants alsaciens qui défilent,
chapeau bas et lèvres closes, devant le héros au coup de minuit.
*
* *
Ne vous y trompez pas. Sous son apparence paisible, l'Alsace garde une
âme tenace et fidèle. Elle est la même chez ce vieillard qui, au seuil
de sa maison, se soulève, tire sa pipe de ses lèvres et vous fait le
salut militaire parce que vous portez le ruban rouge; chez le paysan ou
l'ouvrier qui chaque année économise de quoi faire au 14 juillet le
voyage de Nancy ou de Belfort; chez ces jeunes gens qui, tout à coup,
guêtrés de blanc, le képi sur le front, pareils à nos gymnastes,
débouchent au coin d'une rue sonnant du clairon nos vieilles marches
militaires. Et si même par hasard, elle voulait se défaire de ses vieux
souvenirs parce qu'ils sont douloureux et rendent la vie plus triste et
plus difficile, l'Alsace ne le pourrait pas. Ils sont trop profondément
ancrés jusqu'au cœur même de ses enfants. Croyez-en l'historiette qui
forme le dernier chapitre de ce petit livre, et qui est authentique.
CHAPITRE X
NOËL D'ALSACE
C'est la veille de Noël. Dans la chambre où l'ombre descend voici les
enfants. Ils sont quatre aux joues roses, aux cheveux clairs, aux yeux
très bleus. Marc, l'aîné, a dix ans; et le petit Jean qu'on appelle
Hansli en a six. Entre eux viennent la jolie Idelette qui est toujours
sage et cette bonne grosse Bœbeli. Dans l'attente fiévreuse, tantôt un
peu haletants, ils se taisent; ou bien, éperdus, les bavardages
s'exaspèrent... Car c'est tout à l'heure, au tintement magique de la
sonnette d'argent, que va s'ouvrir le paradis: le paradis où l'ange d'or
éploie ses ailes au dessus du sapin de Noël, éclatant de lumières, de
jouets et de bonbons, avec, tout autour, les tables couvertes de
serviettes blanches où sont alignés les paquets pleins de mystère, noués
par des faveurs roses.
Pour la dixième fois, Hansli murmure:
--Oh! Idelette, est-ce que tu crois que Christkindel m'apportera la
boîte de soldats de plomb?
La boîte de soldats de plomb, c'est cette merveille qui est exposée à la
vitrine du grand magasin de la rue de la Nuée-Bleue. Depuis deux
semaines qu'elle est en montre, sans doute que maître Hansli s'est
arrêté soixante fois seulement devant elle. Car vous savez qu'on ne
passe que quatre fois par jour devant le magasin. En une seule boîte,
figurez-vous, tous les uniformes de l'armée française!
Maternelle, Idelette rassure le petit frère.
--Mais oui, mon chéri. Tu n'as pas oublié de l'inscrire sur ta liste?
L'oublier! De sa plus belle écriture, chacun des enfants, sur une
feuille de papier toute blanche, a indiqué à la bienveillance de
Christkindel ses vœux les plus chers. En lettres énormes, la bouche
entr'ouverte, le front moite, Hansli a écrit: “La boîte des soldats de
plomb français.” Il a souligné si fort qu'il a fait un pâté. Mais ça
compte tout de même.
Passionné, il répète encore une fois:
--Alors, vraiment, tu crois que Christkindel me l'apportera?
Une apostrophe le fait tressaillir.
--Moi, je crois que Christkindel ne t'apportera rien du tout. J'ai écrit
à Hans Trapp pour qu'il vienne t'offrir un paquet de verges toutes
neuves trempées dans du vinaigre.
Cette voix railleuse, c'est celle de Marc. Sans doute que l'attente
l'énerve lui aussi. Les grands frères taquins sont tous les mêmes.
Ainsi interpellé, voici que le visage tout rond de Hansli s'allonge.
Sans doute que malgré son âge encore tendre, il n'a plus en
Christkindel, le Noël des enfants sages, et en Hans Trapp, son
redoutable compère, cette foi littérale qui fut celle des générations
périmées. Et il semble bien que dans la cérémonie grand-père, papa et
maman jouent un rôle plus décisif que ces personnages qu'on n'a jamais
vus. Pourtant, en somme, il y a là quelque chose d'obscur. D'un ton qui
veut être suffisant, Hansli riposte:
--Ça n'est pas vrai. N'est-ce pas, Idelette, que Hans Trapp n'existe
pas?
S'il n'existe pas! Marc lève les bras au ciel d'un geste de stupeur.
S'il n'existe pas, cet affreux bonhomme vêtu de peaux d'ours, avec sa
figure toute noire, sa barbe hirsute, des verges plein les mains!...
--D'ailleurs tu verras bien tout à l'heure. Il m'a promis de venir pour
te punir de n'avoir pas voulu l'autre jour me prêter ta boîte à
couleurs.
Marc secoue la tête d'un air sûr de soi. Les lèvres de Hansli se mettent
à trembler. Après tout, on ne sait pas... Protectrice, Idelette attire
vers elle le gros garçon:
--Voyons, Hansli, est-ce que tu ne vois pas que Marc te taquine!
Et, supérieure, elle fait la moue au grand frère qui hausse les épaules:
--Aussi Hansli est trop bête!
--Et toi tu es trop méchant!
Allons! allons! on ne va pas se disputer un jour de Noël! Ce serait du
joli si la petite sonnette allait trouver les deux frères en train de
s'arracher les cheveux!... Un peu honteux, ils se taisent. Marc affecte
de reprendre son livre et Hansli son jeu de construction. Mais deux
minutes après il se penche vers Bœbeli, si affairée parmi ses poupées:
--Dis donc, Bœbeli, est-ce que tu ne crois pas qu'elle est en retard, la
petite sonnette? ou bien peut-être que nous ne l'avons pas entendue? Il
faudrait aller voir...
Inutile. Il y a un bruit de portes qui s'ouvrent. Le cœur battant, les
quatre enfants sont debout. Et voici le grelot argentin, le grelot
magique qui sur la terre fait descendre les visions de l'au delà...
... Vibrants, les yeux écarquillés, les voix étranglées d'émoi, les
quatre enfants sont alignés, debout, en face du sapin étincelant.
Retrouveront-ils dans leur vie de semblables minutes?... Sur leurs
visages expressifs, grand-père et papa et maman contemplent l'image du
bonheur parfait dont sur la terre il y a si peu d'exemplaires.
Maintenant vers les tables féeriques c'est la ruée des petites mains
avides. Sous les doigts frémissants les faveurs se dénouent, les papiers
déchirés s'envolent. Au milieu des cris de surprise, des murmures
d'extase, les trésors surgissent de leurs caches. Oublieux de sa
dignité, Marc gambade devant ses livres dorés, ses patins neufs, et son
chemin de fer mécanique. Idelette ne se lasse pas d'inventorier le
contenu inépuisable de sa table à ouvrage. Mère depuis cinq minutes
d'une négresse et d'une japonaise, Bœbeli les berce et les câline,
chacune sur un bras, avec une tendresse égale. Quant à Hansli, il a la
tête perdue. Un tambour, un traîneau, un ballon, des livres, et, par
dessus tout, la boîte des soldats de plomb, la boîte qui contient
l'armée française: tout cela est à lui! Il se tait le cerveau perdu, un
peu fou.
Immobiles et pensifs, M. Lœdikam, son fils, et sa belle-fille ne se
lassent pas de savourer l'allégresse de leurs enfants. Sur la grande
terre, la vie n'est pas toujours gaie; moins qu'ailleurs parfois sur le
vieux sol de l'Alsace. Il arrive qu'ici les jours qui sont les jours de
fête soient plus mélancoliques. Ils remettent davantage en mémoire les
temps qui ne sont plus, combien les choses ont changé et toutes les
séparations. Mais peut-être, de la douleur qu'elle distille, la joie
qu'ils recèlent est plus pénétrante. La voix mouillée, Madame Lœdikam
jeune s'adresse au vieillard:
--Vraiment, mon père, vous avez trop gâté les enfants.
M. Lœdikam sourit. S'il n'avait pas ses petit-enfants à gâter, pourquoi
vivrait-il? Du fond de son grand fauteuil, il aperçoit tout là bas, là
bas, les Noëls lumineux de son enfance. Et puis ce furent ceux de sa
jeunesse. Alors, les membres de la famille se pressaient innombrables
autour de l'arbre sacré... Il était homme déjà quand, une année, pour la
première fois, Christkindel ne fut pas célébré; il y avait eu cette
année-là sur Strasbourg trop de malédictions, de canonnades, d'incendies
et de deuils... Et puis, parce qu'il faut bien que l'on vive, parce que
les petits enfants ne sauraient se passer de joie, de nouveau
Christkindel était revenu. Mais combien, chaque année, la mort et les
départs avaient rétréci le cercle de famille! En ce jour plus qu'en nul
autre, M. Lœdikam revit le passé, regarde devant lui défiler sa vie.
Combien elle est longue, tissée de combien de deuils! Aussi, sans doute
que l'écheveau est bientôt dévidé tout entier. M. Lœdikam est prêt.
Pourtant il est content d'avoir vu ce jour.
Quelque chose gratte sur sa manche. Une voix le tire de sa rêverie.
--Grand-papa, je suis si heureux!
M. Lœdikam pose doucement sa main sur les boucles blondes. Naturellement
il ne l'avouerait pas tout haut. Mais Hansli est son préféré.
--Alors tu es content de Christkindel?
Un coup d'œil de Hansli est plus éloquent que les paroles qui lui font
défaut. Machinalement, à côté du fauteuil de grand-père, son regard
effleure un guéridon qui est vide.
--Et toi, grand-père, Christkindel ne t'a rien apporté?
Sans doute c'est le lot des vieilles gens. Il paraît que c'est tout
naturel. Mais Hansli se figure si vivement sa propre désolation si
Christkindel l'avait oublié qu'il n'a pu retenir sa question. Et il est
tout heureux quand grand-père lui répond:
--Si, Hansli, j'ai aussi eu mon Noël: une bonne lettre d'oncle Jean.
--Une lettre d'oncle Jean!
--Vous ne nous en aviez rien dit, mon père!
Autour du vieillard toute la famille s'est rassemblée. Et un silence
religieux s'établit pendant qu'il tire la lettre de sa poche, assujettit
ses besicles et commence sa lecture.
C'est qu'oncle Jean, le plus jeune fils de M. Lœdikam, n'habite plus en
Alsace. Et même c'est tout au plus si, de loin en loin, il y fait une
apparition. Oncle Jean est un officier français. Et en ce moment il
combat pour la France sur la terre d'Afrique au Maroc. Ses lettres sont
rares. Elles apportent avec elles d'étranges parfums, une atmosphère
inconnue. Les enfants connaissent à peine oncle Jean, même Hansli qui
est son filleul. Mais le mystère qui environne sa figure en rehausse
l'éclat. Dans ses lettres chantent le soleil de flamme, la magie du
désert, toutes les splendeurs de l'Orient, une épopée de gloire et de
sang qui fait battre les cœurs... Au milieu du recueillement de tous, M.
Lœdikam achève sa lecture: les nouvelles sont bonnes; oncle Jean se
porte bien; il sera en pensée à Strasbourg le jour de Noël...
Tandis que les conversations reprennent et que M. Lœdikam méthodique
replie les feuilles de papier, voici que de nouveau Hansli est devant
lui. Il tient dans ses bras la lourde boîte des soldats de plomb et,
tout rouge de son effort, interroge:
--Grand-papa... grand-papa, je voudrais savoir lequel ressemble à
l'oncle Jean.
Le vieillard qui n'a pas encore serré ses lunettes s'incline et, parmi
les cuirassiers et les hussards, avise un cavalier plus beau que tous
les autres dans son dolman céleste et son ample pantalon rouge:
--Le voici.
Avec respect Hansli le reçoit dans sa menotte, longuement le considère
et puis le replace dans le lit de coton. Dans la figurine de plomb
colorié s'incarne la légende d'héroïsme et de péril dont s'auréole le
mâle visage bruni et la moustache blonde qui deux ou trois fois se sont
penchés sur le visage rose du garçonnet...
[Illustration: GÉNÉRAL KLÉBER.]
Mais déjà les portes de la salle à manger se sont ouvertes. “A table!”
D'abord les enfants se récrient... Tout aussitôt ils s'aperçoivent
qu'ils meurent de faim. Dans sa splendeur traditionnelle, c'est le
souper de Noël; il y a, énorme et reluisante, l'oie farcie de marrons;
il y a le magnifique pâté de foie gras; au dessert une profusion de
sucreries. Et l'on débouche une bouteille de champagne pour boire à la
santé d'oncle Jean et de tous les absents.