quelque chose. Et puis comment, sans un peu perdre la tête, dépouiller
l'arbre de sa parure merveilleuse, se partager le butin de babioles et
de friandises! Les cris, les rires, les interjections montent à un
diapason plus aigu. En vain la jeune Mme Lœdikam essaye de les apaiser.
Aujourd'hui, n'est-ce pas, il n'y a pas moyen de gronder. Un peu
anxieuse, elle se penche vers son beau-père: est-ce que tout ce vacarme
ne le fatigue pas trop? Il secoue doucement la tête. Sans doute elle lui
fait un peu mal. Mais est-ce que bientôt il n'aura pas l'éternité pour
se reposer? De l'allégresse de ses petits-enfants, gourmand, il ne
laissera pas perdre une miette.
Aussi bien voici l'heure du coucher. Malgré les protestations, on tombe
de fatigue. Et c'est à peine si les voix ensommeillées peuvent articuler
un bonsoir. Les jambes vacillent pour gagner la porte tandis que les
petits poings frottent les yeux appesantis.
Quelques minutes après les enfants, M. Lœdikam le père se retire à son
tour. Son fils et sa fille demeurent seuls dans le salon jonché de
papiers, de ficelles, de débris d'enveloppes et de verdure. Ils se
sourient. C'est une belle journée. Les enfants ont été si heureux. Et le
grand-père les a tellement gâtés! Quelle chance qu'il ait justement reçu
aujourd'hui la lettre de Jean! Comme cela, lui aussi a eu son
Christkindel.
Le fin visage de Madame Rodolphe Lœdikam approuve. Pourtant on dirait
qu'il y a une ombre sur ses traits. Son mari se penche vers elle. Est-ce
que quelque chose la tourmente?
Elle lui sourit. Il la connaît trop bien. Elle ne peut rien lui
dissimuler. Eh bien!--oh! elle se rend compte qu'elle est ridicule--tout
à l'heure, pendant que son beau-père lisait la lettre de Jean, elle
avait le cœur un peu serré en regardant ses enfants qui, bouche bée,
buvaient ses paroles... Certes, tout Alsacien est fidèle au passé. Mais
à quoi bon perpétuer pour les générations qui viennent d'inutiles
occasions de rancœur et de souffrance! Est-ce qu'il ne vaudrait pas
mieux que les Alsaciens de demain, sans rien abdiquer de leurs
sympathies héréditaires, acceptent les faits accomplis et assument sans
arrière-pensées leurs nouveaux devoirs?
M. Lœdikam jeune, qui est un homme raisonnable, approuve du menton. Jean
a eu le droit d'agir comme il a fait. Nul ne songe à l'en blâmer. Et on
est, tout de bon, fier de ses exploits. Pourtant il est inutile de les
proposer en exemple aux enfants. Et si grand-père avait donné à Hansli
un autre cadeau que cette boîte de soldats de plomb, il n'en aurait pas
été fâché. Mais, n'est-ce pas, il ne faut pas non plus exagérer les
choses. Avec les mioches tout passe et tout change. Peut-être que ce
n'est pas grandement la peine de se faire du souci pour cela le jour de
Noël... Hein?
Mme Lœdikam ne peut s'empêcher de sourire et acquiesce à son tour. Puis,
ayant éteint les lumières, les deux époux quittent le salon.
Avant de se coucher, ils passent par les chambres des enfants. Les
fillettes dorment à poings fermés dans leurs petits lits blancs. Marc
s'est agité avant de trouver le sommeil. Il faut ramener la couverture
sur lui et reborder le lit. Sur son oreiller, Hansli, le visage
paisible, la respiration égale, ressemble à un ange joufflu.
Mme Lœdikam se penche pour effleurer son front blanc d'un baiser, et
tout à coup, la voici qui attire son mari à elle et lui désigne la
menotte de l'enfant. En se couchant, Hansli n'a pas eu le courage de se
séparer de tout son trésor. Et jusque dans son sommeil il continue
d'étreindre la figurine de plomb où grand-père lui a appris à
reconnaître l'uniforme d'Afrique.
Avec un hochement de tête indulgent, M. Lœdikam fils tout doucement
saisit la main potelée, essaye d'en écarter les doigts. Mais voici
qu'avec un grand soupir l'enfant les resserre et d'un geste instinctif
ramène sur sa poitrine le petit soldat de plomb.
Alors, tout bas, tout bas, d'une voix qui tremble imperceptiblement,
c'est Mme Lœdikam, Mme Lœdikam elle-même, qui murmure à l'oreille de son
mari:
--Laisse-le lui...
Et tous deux à pas étouffés quittent la chambre où, paisible, monte la
respiration égale du petit enfant d'Alsace au cœur fidèle.
TABLE DES MATIÈRES
CHAP. PAGE
Avant-propos 5
I. L'Alsace: Un Coup d'Œil Dans l'Histoire 7
II. L'Alsace, “Le Jardin de la France” 13
III. Strasbourg: La Cathédrale--Le Musée alsacien--La
Chambre d'Oberlin 22
IV. Les Cigognes 36
V. Le Caractère alsacien 45
VI. “L'Alsace à Table” 56
VII. Figures de Légende 73
VIII. Friedli et Trinele (Récit d'autrefois) 83
IX. Le Souvenir 94
X. Noël d'Alsace 102
TABLE DES ILLUSTRATIONS
Strasbourg _Frontispice_
PAGE
Ribeauvillé (Vosges) 20
Turckheim 29
Un Vieil Alsacien 40
Colmar 49
Lisière de la Forêt-Noire 60
Riquewihr 69
Jeune Alsacienne 80
Une Ferme d'Alsace au printemps 89
Metz 100
Général Kléber 109
Les Cigognes _Couverture_
Carte d'Alsace, page 4.
Collection honorée de Souscriptions de l'Etat
LES ARTS GRAPHIQUES: IMPRIMEURS-ÉDITEURS, VINCENNES