le salmis de castor, plat maigre fameux au moyen âge. Comme légume on ne
cuit plus guère “la feuille de la violette de mars mêlée avec la jeune
ortie et avec les premières pousses du houblon sauvage.” Où sont ces
pâtés de langues de carpes, de foies de lotte et de queues d'écrevisses
qui coûtaient 400 livres au cardinal de Rohan? Et y a-t-il encore des
gourmets capables de préparer comme il faut l'écrevisse: “D'abord un
bain de lait froid pour la faire dégorger, puis un bain tiède au vin
blanc, et enfin une cuisson à grand feu pendant quelques minutes dans un
madère généreux avec de vives épices.”
N'empêche que la charcuterie de Strasbourg et la pâtisserie alsacienne
gardent leur vieille renommée. Et l'on doit à l'Alsace au moins deux
mets célèbres; la choucroute et le foie gras.
La choucroute fut-elle ou non entrevue par Columelle? Grave question.
Toujours est-il qu'au XVIe siècle elle fait partie de la nourriture
ordinaire de l'Alsace. Au XVIIe, on nous décrit sa préparation: “On fait
aigrir de ces gros choux pommés après les avoir fait hacher; ces choux
font les délices de la table et la principale nourriture des naturels du
pays.” La “Surgrout” est par excellence le mets du dimanche,
spécialement bien accueilli “lorsqu'il apparaissait avec l'ornement d'un
puissant chapelet de saucisses, ou bien lorsque, suivant l'expression
pittoresque d'un écrivain du XVIe siècle, le cochon l'avait traversé.”
Aujourd'hui encore l'un des métiers caractéristiques de l'Alsace est
celui du “hacheur de choucroute” qui fait sa tournée annuelle à travers
les villages. De sa voix chantante il annonce son passage dans les rues.
A travers les fenêtres les ménagères le hèlent. Selon les formules
anciennes, d'une main experte, avec la collaboration de la maisonnée, il
procède aux rites...
[Illustration: RIQUEWIHR.]
Mais que dire du foie gras!
Qu'il nous soit permis de faire un reproche, un seul, à notre excellent
guide Charles Gérard. Il ne rend pas justice à l'oie rôtie! Au moins
célèbre-t-il comme il convient “l'admirable machine qui élabore et
produit la succulente substance connue sous le nom de foie gras. Ne
reportez pas votre reconnaissance à la nature... c'est l'homme, c'est la
civilisation qui a su en faire des pâtés dont la puissance a tant influé
sur le destin des empires.”
Il paraîtrait que, connu par les Romains, l'art de produire le foie gras
fut retrouvé et gardé longtemps secret au moyen âge par les juifs de
Metz et de Strasbourg. Il se vulgarisa pour la joie des temps modernes.
En voici la recette traditionnelle, telle qu'elle nous est révélée par
Olivier de Serres et se pratique encore aujourd'hui.
“En Alsace le particulier achète une oie maigre qu'il renferme dans une
petite loge de sapin assez étroite pour qu'elle ne puisse s'y retourner;
cette loge est garnie dans le bas fond de petits bâtons écartés... et en
avant, d'une petite ouverture pour passer la tête; au bas, une petite
auge est toujours remplie d'eau dans laquelle trempent quelques morceaux
de charbon de bois. On fait tremper dans l'eau dès la veille un
trentième du grain qu'on insinue dans le gosier le matin puis le soir;
le reste du temps l'oie boit et barbote. Vers le vingt-deuxième jour, on
mêle au maïs quelques cuillerées d'huile de pavot ou d'œillette. A la
fin du mois, on est averti par la présence d'une pelote de graisse sous
chaque aile ou par la difficulté de respirer qu'il est temps de la tuer;
si l'on différait, elle périrait. Son foie alors pèse depuis une livre
jusqu'à deux. L'animal se trouve excellent à manger, fournissant pendant
la cuisson depuis trois jusqu'à cinq livres de graisse. Sur six oies, il
n'y en a ordinairement que quatre qui secondent l'attente de
l'engraisseur et ce sont les plus jeunes. On les tient dans la cave ou
dans un lieu peu éclairé.”
Le truffage donne “son âme” au pâté de foie gras. Il fut inventé au
XVIIIe siècle par le cuisinier du maréchal de Contades qui ensuite
s'établit pour son compte à Strasbourg et démocratisa la trouvaille de
son génie.
Nous croyons terminer convenablement ce chapitre en reproduisant
l'hommage que rend Brillat-Savarin à l'apparition, en un repas de choix,
d'un “gibraltar de foie gras” accompagné d'un coq vierge de Barbézieux,
truffé à tout rompre. Quand surgit cette pièce incomparable, dit le
célèbre gourmet: “Toutes les conversations cessèrent par la plénitude
des cœurs; toutes les attentions se fixèrent sur l'art des prosecteurs,
et quand les assiettes de distribution eurent passé, on vit se succéder,
tour à tour, sur toutes les physionomies le feu du désir, l'extase de la
jouissance, le repos parfait de la béatitude.”
Ainsi en va-t-il encore de nos jours. Dans les deux hémisphères, le pâté
de foie gras impose à l'estime des peuples la cuisine strasbourgeoise.
CHAPITRE VII
FIGURES DE LÉGENDE
Solidement attachée aux biens de la terre, l'Alsace, à travers les
siècles, a éprouvé le besoin d'un idéal qui la dépasse. D'âge en âge la
hantise mystique s'y est perpétuée, a juxtaposé à l'univers visible un
monde de rêve que parfois nous entrevoyons. D'antiques traditions
remontent à des superstitions païennes; la légende dorée a consigné
pieusement l'histoire merveilleuse du christianisme. Jusqu'au seuil de
notre époque contemporaine, critique et désabusée, nous voyons persister
dans le souvenir populaire les impressions de l'âme médiévale, peut-être
même celles d'une humanité plus ancienne et plus obscure...
*
* *
Prenez votre bâton ferré. Quittez les routes carrossables et les
sentiers trop frayés. Enfoncez-vous dans les montagnes. Sous le dôme des
hêtres clairs et les sombres épicéas, vous rencontrerez au hasard de
votre promenade plus d'un type pittoresque: pâtre robuste, charbonnier
pantalonné de velours, schlitteur hirsute, cueilleuses de myrtilles
armées du râteau, inévitables touristes habillés de vert et coiffés du
petit chapeau...
Regardez mieux: vers le soir, dans le sous-bois crépusculaire où
chuchote la brise, où un peu de lumière azurée danse encore parmi les
feuillages, vous apercevrez--qui sait?--haute d'une aune, une forme
légère, vêtue d'une robe de velours noir bordée de fleurettes d'or, que
serre à la taille une ceinture de pierreries. Son bonnet est fait d'une
fleur de digitale. Sa main mignonne tient une lanterne de cristal. C'est
l'“erdwible,” la “petite femme de la terre.”
Souhaitez la rencontrer surtout si vous êtes perdu; elle vous remettra
dans le bon chemin. C'est elle qui écarte le danger des pas insoucieux
des petits enfants et va les bercer quand ils pleurent. Aidés de leurs
maris, les “erdmännle” vêtus de brun, c'étaient elles jadis qui, lorsque
menaçait l'orage, se hâtaient de faucher le blé et d'assembler les
gerbes, de sécher au plus vite le linge des lavandières... En échange de
si grands services, comment se froisser, les jours de verglas,
d'entendre les rires argentins des gnomes saluer les chutes des
promeneurs balourds?
D'autant qu'ils ne sont pas si gais, les pauvres. Car peut-être, je vous
le dis tout bas, en eux sont réincarnés les anges déchus; ils vivent
dans l'angoisse terrible de savoir si plus tard ils seront damnés. Et de
là vient leur angoisse de la mort et ces gémissements par lesquels, dans
la nuit, ils vous annoncent le trépas prochain d'une personne que vous
aimez...
Hélas! aujourd'hui “erdwible” et “erdmännle” se font rares. Et il n'est
pas fréquent qu'on les aperçoive encore au clair de lune jouer à la
paume sur les prés avec des châtaignes, des boules de platane ou des
pommes de terre. C'est qu'ils se cachent et sont honteux depuis que
quelques malotrus se sont moqués de leurs pieds d'oie et de leurs sabots
de chèvre. Et puis sans doute que, comme à beaucoup de gens, la vie en
Alsace leur est devenue aujourd'hui plus difficile.
*
* *
A défaut de l'“erdwible,” peut-être rencontrerez-vous le chasseur
nocturne: méfiez-vous. Voici son histoire telle que la recueillit M.
Auguste Stœber, telle qu'elle nous est traduite par M. R. Stiébel.
La forêt de la Moder, située entre Obermodern et la forêt du Héru qui
dépend de Buchsweiler, a dans le pays une très mauvaise réputation à
cause des revenants qui s'y rencontrent et qui effrayent ou égarent les
passants. Le chasseur sauvage y chasse en automne. Il passe faisant
grand bruit et criant, par dessus la cime des arbres; il vient du Nord
et se dirige vers la pente qui s'étend jusqu'à Urweiler où il fait
paître ses bêtes.
Il a souvent, dit-on, passé par dessus Buchsweiler et a choisi comme
retraite le bois de Riedheim.
Au milieu du tapage de la chasse, le passant isolé s'entend souvent
interpeller par son nom. Il ne doit pas répondre, sans cela il serait
saisi par les puissances des ténèbres et devrait errer toute la nuit
dans la forêt.
Si la chasse sauvage passe dans le voisinage d'un voyageur, ou bien par
dessus sa tête, il n'a qu'à tirer un mouchoir (de lin ou de chanvre), de
préférence un mouchoir blanc, à l'étendre à terre et à se placer dessus.
Il ne risque rien dès lors.
*
* *
A Sainte-Croix, près Colmar, cette chasse s'appelle la chasse nocturne.
Elle va de la forêt de Sengen à Obergrüst, sur la Gleioz, et jusqu'au
Storkennest.
Un fois le tourbillon sortit de la forêt de Sengen; on entendait des
hurlements. On pouvait percevoir dans l'air ces paroles: “Plus loin,
plus loin! le chien de Marbach (la cloche) aboie déjà. Allons à
Wettersweiller!”
Une autre fois des jeunes gens faisaient paître leurs bestiaux dans la
prairie. Il était tard et ils allaient rentrer quand ils s'entendirent
appeler par leurs noms. L'un d'eux prit son courage à deux mains et
répondit. Il sentit aussitôt des ailes qui le frappaient violemment au
visage.
Un jour des garçons et des jeunes filles rentraient chez eux, revenant
du vignoble de Herrlisheim. Il faisait sombre. Une des filles s'arrêta à
la hauteur du moulin de Saint-Jean Baptiste. Elle s'entendit appeler par
son nom: “Catherine! Catherine!” Elle se dirigea vers l'endroit d'où
partait la voix, croyant que c'était un de ses compagnons qui
l'appelait. La voix s'éloignait; elle la suivit. On la trouva morte le
lendemain à une demi lieue du moulin, près du bois de Stœdtlin. Elle
avait été appelée par les chasseurs nocturnes dont ses compagnons
avaient bien entendu les cris.
* * * * *
Il y a dans les forêts de l'Alsace, dans les gorges de ses montagnes, au
bord de ses rivières et de ses lacs bien d'autres personnages
singuliers: des géants de tout poil, des fantômes de toutes formes, des
nains qui travaillent dans leurs mines d'argent, des ondines, des fées,
des nymphes, des nixes. Il y a des danseurs enlacés qui disparaissent
dans les étangs; des hommes volants, des hommes noirs et des hommes de
feu. Il y a des dames blanches, des femmes voilées, des lavandières
suspectes, des laitières inquiétantes. Il y a mille animaux dont vous ne
sauriez trop vous méfier: bêtes noires, loups difformes, chats blancs,
moutons et ânes démesurés. Dans le petit lac de Bœlchen vit, parmi
d'autres poissons étranges, une truite qui porte un sapin sur son dos.
Le veau fantôme de Buchsweiler grimpe sur les épaules des ivrognes et
les écrase de son poids. Le _Letzel_, monstre à queue d'argent, oppresse
les dormeurs. Quand vous avez le cauchemar, c'est qu'il est assis sur
votre cœur. C'est lui qui empêche certains enfants de se développer;
s'ils demeurent maigres, c'est que le Letzel les suce.
Beaucoup de ses formes maudites sont d'origine diabolique. Sachez vous y
prendre, vous déjouerez la malice de Satan et de ses suppôts. Mais les
sorcières sont innombrables, là même où vous les attendez le moins.
Voici un excellent moyen de les dépister:
“Prendre un œuf pondu le vendredi saint; regarder à travers cet œuf les
assistants à l'église; les sorcières se reconnaissent à ce qu'elles ont
à la main un morceau de lard au lieu du livre de cantiques, et sur la
tête une cuve à traire. Il faut avoir soin de sortir de l'église avant
le _Pater_ et de casser ou de jeter l'œuf; sans cela les sorcières
pourraient jouer un mauvais tour au curieux.”
*
* *
De nos jours l'esprit de scepticisme s'introduit partout. On le voit
révoquer en doute les traditions les mieux établies. N'empêche qu'aux
yeux des petits enfants au moins, deux personnages gardent leur
prestige, et qu'il n'en est point de garçonnet fanfaron ou de fillette
délurée dont le cœur ne frémisse d'espoir et d'obscure appréhension à
cet avertissement: “Prends garde, si tu n'es pas sage, St. Nicolas ne
t'apportera rien et tu verras si Hans Trapp t'oubliera!”
C'est naturellement le soir de sa fête qu'aujourd'hui encore, dans bien
des villages et même dans certaines maisons bourgeoises, le grand St.
Nicolas, précédé de sa clochette argentine, vient faire son entrée à
neuf heures du soir. Quand il a frappé trois fois, on lui ouvre la
porte. Il apparaît, vêtu d'une robe somptueuse, le visage disparaissant
dans une ample barbe blanche. D'une voix solennelle--qui quelquefois
ressemble à celle de tel membre absent de la famille (mais qui donc
songerait à le remarquer?)--il donne sa bénédiction et pose des
questions insidieuses aux parents et aux mioches qui se cachent dans les
jupes des mères et des grandes sœurs: est-ce qu'au moins on est toujours
sage? Si les réponses sont favorables ou à peu près, il tire de sa hotte
quelques jouets, des friandises, et les dépose dans les petites mains
impatientes. Mais que les mamans soupirent et hochent la tête, alors les
sourcils du grand saint se froncent. Non seulement sa hotte demeure
close, mais dans l'ombre, derrière lui, on entend des bruits de chaînes
et des grognements. Et il avertit d'une voix de menace. Quand
Christkindel, la dame de Noël, viendra faire sa visite annuelle, elle
aura pour l'escorter son terrible compagnon Hans Trapp, dont aujourd'hui
il veut bien encore retenir la colère. Si d'ici là les polissons ne se
sont pas amendés, ils feront connaissance avec ses verges.
[Illustration: JEUNE ALSACIENNE.]
St. Nicolas est de parole. Voici la Noël. A dix heures, tout le monde
est assemblé autour du sapin illuminé. Un tintement de clochette. La
porte s'ouvre. Toute blanche et dorée, la dame de Noël, Christkindel,
fait son entrée dans un rayonnement. Sa voix mélodieuse souhaite à tous
le bonjour, recommande de ne point oublier le bon Dieu et le petit
Jésus, et chante un cantique. Puis c'est la distribution des sucreries,
des fruits confits, de tous les trésors qu'elle a apportés aux enfants
sages dont les noms lui ont été transmis par le grand St. Nicolas. Mais
les autres? Ont-ils tenu compte des avis sévères qui leur furent donnés?
Presque toujours la réponse est oui. Au moins ils ont fait effort...
Mais il arrive que des pécheurs endurcis ont volontairement persévéré
dans leur mauvaise conduite.
Alors, avec d'horribles meuglements, Hans Trapp apparaît dans
l'embrasure de la porte. C'est un géant vêtu de peaux de bêtes. Sa tête
est couverte d'un bonnet poilu orné de cornes. Il a une flamboyante
barbe rouge, une mâchoire énorme qui s'ouvre et se ferme. Des chaînes
s'entrechoquent à sa ceinture, ses gros sabots claquent sur le parquet.
Brandissant ses verges au bout de ses longs bras, il fond sur le
délinquant et l'empoigne. Ce sont des hurlements de terreur, des
sanglots, des protestations désespérées de sagesse... A la prière de
Christkindel, le bourreau se laisse attendrir une dernière fois. Mais
l'année prochaine il sera inexorable. Vous entendez qu'il n'est point de
cœur si corrompu qu'une épreuve pareille ne bouleverse et ne remplisse
des meilleures résolutions.
Hans Trapp, qui ne paraît pas près de mourir, naquit à ce qu'il semble
au XVe siècle. Vers 1495, Jean de Dratt, maréchal de la cour de
l'électeur palatin, et châtelain de Bärbelstein, exerçait toutes sortes
de vexations sur les bourgeois de Wissembourg et de Landau. Rançonnant
les voyageurs, pillant les villages, usurpant les droits de chasse et de
pâture, il encourut pendant de longues années la malédiction de tous. Si
bien que longtemps après sa mort les parents qui voulaient faire peur à
leurs enfants continuèrent à les menacer du féroce Jean de Dratt,
autrement dit Hans de Dratt, qui ensuite, est devenu Hans Trapp. C'est
ainsi que, passé à l'état de croquemitaine, le souvenir du redoutable
baron sert aujourd'hui encore à inculquer la morale aux marmots et, en
faisant passer un petit frisson, rend plus exquise la joie de Noël.
CHAPITRE VIII
FRIEDLI ET TRINELE
(_Récit d'autrefois_)[2]
[2] Voir les charmants souvenirs de Mme Gévin-Cassal sur la
Haute-Alsace.
Pour voir l'Alsace, il ne suffit pas, si beaux soient-ils, de parcourir
rapidement ses sites célèbres et, entre deux randonnées d'auto, de jeter
un coup d'œil à ses monuments historiques. Vous ne connaîtrez rien
d'elle, rien de son charme, si vous ne vous arrêtez dans ses villages,
si, attablé dans la salle à poutrelles de quelque auberge rustique,
devant un fricot fumant sur la nappe blanche, vous ne prenez langue,
entre deux verrées de vin clairet ou de bière fraîche, avec la forte
fille aux pleines joues rouges qui vous sert, avec l'aïeule qui au coin
du poêle tourne encore du pied le rouet de jadis, avec le marcaire ou le
colporteur qui mange un morceau en buvant le café.
Je sais un petit village du Sundgau où chaque été, au seuil d'une
maisonnette au toit énorme, cabossé, expressif, un grand vieux bien
brave fume une pipe courte. Il a un visage glabre taillé à coup de serpe
et est vêtu d'une blouse méticuleusement propre. A côté de lui est
assise une vieille à la petite bouche ridée. Ses traits sont demeurés
fins sous le bonnet qui serre de sa passe de velours les bandeaux de ses
cheveux blancs. Ses doigts déformés manient encore le tricot ou jouent
en tremblant un peu avec la frange du fichu de soie noire.
Quand ils m'aperçoivent, tous deux m'envisagent d'abord avec effarement.
Je m'approche en soulevant mon chapeau:
--Vous ne me reconnaissez pas, Madame Trinele?
Alors la vieille joint les mains et glapit avec jubilation:
--Jeses Gott, c'est le monsieur de chez Schmidt.
Tandis que l'autre s'exclame en m'écrasant les phalanges:
--“Nuntetié”! à la bonne “hère,” ça fait plaisir “du jour d'aujourd'hui”
de voir des gens qui n'oublient pas.
Je m'assieds. J'accepte un bol de café au lait ou un verre de vin sucré,
avec un morceau de kugelhopf ou un wecken. Nous échangeons les propos
ordinaires sur les santés, la famille et les affaires dont parlent les
journaux. Et puis--oh! je suis rusé--peu à peu l'entretien dérive vers
le domaine du souvenir, vers tout ce qui s'est passé “dans le temps.”
Alors voici qu'à la voix chantante de mes deux vieux, dans la soirée
sereine pleine de parfums, de sonnailles de troupeau et d'appels de
cigale, les choses d'aujourd'hui s'éloignent, s'estompent,
s'évanouissent, et c'est la vieille Alsace, joyeuse et familière, qui
tressaille, rejette ses voiles, se soulève dans l'ombre et me sourit.
C'est pendant un lointain hiver (il y a beaucoup plus d'un demi-siècle),
à la veillée aux noix, que le Friedli du père Steiner et la Trinele de
chez Keslach ont commencé à avoir des idées. Tandis que volaient en
éclat les coquilles et que, le dos au feu, les vieux contaient des
histoires d'Afrique ou d'Italie, ils échangeaient entre eux des regards,
et leurs mains, brunies du brou du fruit décortiqué, avaient de la peine
à minuit à se séparer.
Au mardi gras tous deux ont “schiblé” ensemble. Selon la coutume, les
garçons du village avaient passé la journée à quêter, de maison en
maison, des bûches, de la paille, des fagots, et aussi des beignets et
des sucreries. Le soir l'homme de paille (le “Sündebock”), le mannequin
comique farci de bois résineux, était dressé sur la grande place. Et
l'on y mettait le feu au milieu de la population réunie. Quand il a eu
achevé de flamber, les braises ont été rassemblées, et les garçons,
donnant la main aux filles, ont sauté par dessus. Après est venu le tour
des “schible.”
--Voulez-vous schibler avec moi, Mademoiselle Trinele?
Justement la mère Steiner et la mère Keslach avaient l'œil ailleurs.
Trinele n'a pas dit oui, mais elle n'a pas dit non, non plus.
Sur une baguette de métal, Friedli a enfilé une mince planchette trouée
au milieu, l'a approchée du brasier et, une fois enflammée, l'a fait
tournoyer en chantant à demi-voix de manière à n'être compris que de sa
voisine:
Schib dehors, schib dedans.
Mon cœur j'y mets.
Vole en l'air et dis
Si Trinele m'aime.
Et d'un grand geste, il a envoyé dans les airs la planchette. Si elle
s'était éteinte, cela aurait signifié que Friedli n'avait rien à
espérer. Mais voici que la planchette a décrit une courbe immense,
pareille à une parabole de flamme, d'où jaillissait une pluie
d'étincelles... De nouveau les yeux de Friedli et de Trinele se sont
rencontrés et puis détournés.
La Saint-Marc a fleuri de blanc des vergers... A travers champs, on a
entendu caqueter les cailles. Le printemps radieux a épanoui sa
splendeur. A la Saint-Jean, Trinele, en se cachant, est allée au
millepertuis: c'est-à-dire que, de grand matin, elle en a cueilli un
brin, tout couvert de rosée, et avec toutes sortes de précautions l'a
posé sur sa fenêtre: si de trois jours il n'est pas fané, c'est que
peut-être bien il y a un garçon au village qui pense à elle.
Au bout de trois jours, l'herbe de la St. Jean gardait sa fraîcheur.
Aussi quand, un après-midi, Trinele, qui était avec sa mère en train de
ravauder des hardes, a vu par la fenêtre, s'approcher la mère Steiner
toute flambante sous son “mieder” neuf, son châle frangé et son large
tablier de moire noire, elle a senti son cœur battre très fort et saisi
un prétexte pour s'échapper: il fallait voir, n'est-ce pas, s'il y avait
des œufs au poulailler?...
Bientôt on l'a rappelée. Un peu solennelles, la larme à l'œil, mais,
tout de même, le visage joyeux, les deux commères l'ont toisée. Elle ne
savait où se fourrer, tortillait entre les doigts les rubans de son
tablier.
--Est-ce vrai, Trinele, que ton herbe de la Saint Jean n'a pas fané?
A cette question de la mère Steiner, Trinele a senti “le rouge de coq”
lui monter au visage. Tout de même elle n'a pu s'empêcher, la voyant
sourire d'un air malin, de lui sourire aussi. Et tout à coup elle s'est
trouvée dans les bras de la brave femme qui l'a fortement serrée sur son
cœur en murmurant:
--Alors c'est vrai que tu veux être la petite femme de mon “herzkäfer”?
Car, étant le plus jeune des trois fils Steiner, Friedli est intitulé le
“herzkäfer,” le “scarabée de cœur” de sa maman.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
On a couru chercher les hommes. Ils sont entrés, le père Keslach cordial
selon sa coutume, le père Steiner très digne et ce grand Friedli si ému!
On a commencé par échanger avec tout le monde des poignées de main. Et
puis, dans sa cave, Gottlieb Keslach a été quérir une vieille bouteille
et l'on a trinqué à la santé des fiancés. Naturellement les Steiner ont
été invités à dîner. Comme de juste, Trinele se préparait à aider sa
mère: mais on l'a renvoyée loin des casseroles. C'est un proverbe connu
que cuisinière amoureuse sale trop les plats. Alors, tandis que les
mamans travaillaient des bras et de la langue, Trinele et Friedli sont
allés s'asseoir la main dans la main sur le vieux banc au jardin. A
demi-voix ils se sont raconté beaucoup de choses; et entre autres
Trinele a appris ceci qu'elle soupçonnait peut-être à moitié: si son
brin d'herbe de la Saint Jean est resté si vert, c'est que chaque nuit
Friedli, au risque de se rompre les os, grimpait à la fenêtre pour le
renouveler...
Le lendemain, Friedli a glissé une bague d'argent au doigt de sa
promise... La vieille étend son annulaire noueux où brille un cercle
terni:
--Celle-là, monsieur, vous voyez.
Ils se sont mariés après la moisson.
--Ah! cela a été une fameuse affaire.