Quand tout fut disposé comme l'entendait Teverino Sabina, cachée avec

Léonce derrière un rideau, vit paraître, sur la galerie éclairée, un

personnage misérable les cheveux en désordre, la barbe hérissée, l'oeil

hagard la démarche traînante, et vêtu de méchants habits beaucoup trop

étroits pour lui. Il lui fallut quelques minutes pour reconnaître, sous

ce travestissement ridicule, l'élégant Tiberino de Montefiore. Tout

était changé, étriqué, appauvri dans son air et dans sa personne. La

veste du plus jeune fils de l'hôte bridait sa poitrine et la faisait

paraître rentrée, un pantalon court et trop étroit lui allongeait les

jambes; ses mains pendaient sans grâce sur ses flancs paresseux; une

casquette qu'on eût dit ramassée au coin de la borne, une mauvaise

guitare passée en sautoir, un gros bâton de pèlerin, tout lui donnait

l'aspect d'un misérable histrion ambulant. Sabina essaya de rire; mais

son coeur se serra sans qu'elle pût en apprécier la cause, et Léonce,

surpris de ce défi jeté à son indiscrétion, se demanda quelle pouvait

être l'audacieuse fantaisie de son complice.

A l'aspect de ce triste personnage, la foule rassemblée au-dessous de

la galerie, et qui avait commencé par battre des mains à son approche,

changea tout à coup ses cris d'admiration en huées et en sifflets,

menaçant d'enfoncer les portes et de rosser l'hôte _del Leon-Bianco_,

pour lui apprendre à se moquer ainsi de ses honorables concitoyens.

--Un petit moment, gracieux public, dit Teverino après avoir apaisé la

rumeur par des gestes mêlés d'impertinence et d'humilité, prenez pitié

d'un pauvre artiste qui a osé profiter de la circonstance pour vous

exhiber ses petits talents. S'il ne réussit pas à vous amuser, il

s'offrira lui-même à votre courroux et tendra le dos aux poignées de

monnaie dont il vous plaira de l'accabler.

Tout public est capricieux et mobile. Les lazzis de Teverino eurent

bientôt adouci celui de la petite ville, et, à défaut du grand chanteur,

on consentit à écouter le misérable saltimbanque. Il demanda un sujet

d'improvisation et débita plusieurs centaines de vers ronflants avec une

emphase burlesque; après quoi il se mit à miauler, à aboyer, à hennir,

à contrefaire le cri de divers animaux, a siffler des variations sur

un air des rues, et à imiter la voix de _pulcinella_, le tout avec une

facilité merveilleuse, et s'accompagnant en même temps du grattement

monotone et discordant de la guitare.

Quand il eut fini, une pluie de gros sous fit résonner le plancher de

la galerie, et le public, l'accablant d'applaudissements ironiques,

redemanda à grands cris le chanteur merveilleux. C'était un mélange

confus de sifflets, de rires et de trépignements d'impatience. De

mauvais plaisants demandaient la tête de l'hôte du Lion-Blanc.

--Eh bien, Messieurs, dit Teverino, il faut vous satisfaire; le grand

chanteur m'a promis de se faire entendre si je réussissais à vous

distraire de lui pendant quelques instants. Ma gageure est gagnée, et je

vais lui porter vos hommages empressés.

Là-dessus, Teverino rentra dans sa chambre, et en ressortit bientôt

peigné et paré. Seulement, dans l'intervalle, il fit adroitement

éteindre une partie des lumières, de façon qu'on ne pouvait plus le voir

assez distinctement pour constater que c'était le même homme. Il préluda

sur la guitare avec un rare talent et chanta une barcarolle avec tant de

charme, que la foule, enthousiasmée, cria bis avec fureur. Il consentit

à recommencer, et quand ce fut fini, il se pencha sur la balustrade d'un

air de protection aristocratique. Les cris d'enthousiasme firent place à

un profond silence. «Amis, dit-il alors avec une distinction d'accent où

l'on ne trouvait plus rien de l'emphase de l'histrion, j'ai consenti

à me faire entendre, bien que je sois, par ma position, tout à fait

indépendant des caprices d'un public de village et de toute espèce de

public. Vous faisiez un tel vacarme sous mes fenêtres, qu'il m'était

impossible de dormir, et que j'ai été forcé de transiger; mais pour vous

punir de votre indiscrétion, je ne chanterai pas davantage, et si vous

ne prenez le parti de vous retirer au plus vite dans vos maisons, je

vous préviens que vous allez être inondés par les pompes à incendie que

j'ai fait venir dans cet hôtel, et qui sont prêtes à fonctionner au

premier cri de révolte.»

La foule, épouvantée, se dispersa en un clin d'oeil, persuadée qu'elle

venait d'impatienter quelque haut personnage, et, dans son humble

gratitude, on l'entendit battre des mains en se retirant à travers les

rues.

Une demi-heure après, tout était silencieux dans la ville, et tout le

monde couché à l'hôtel du Lion-Blanc, excepté Savina et Teverino qui

causaient encore, penchés sur la balustrade de la galerie, commentant

cette dernière aventure, et riant avec précaution, de peur d'éveiller

leurs compagnons de voyage.

--Voyez ce que c'est que le préjugé, disait le bohémien. Cette foule

imbécile ne se doute pas qu'elle a sifflé et applaudi le même homme.

--Faut-il vous avouer, marquis, répondit Sabina, que j'y aurais été

trompée la première, si vous ne m'eussiez avertie?

--Bien vrai, Signora? Je suis heureux de vous avoir procuré un peu

d'amusement.

--Je ne sais pas si je peux vous remercier de l'intention. La scène

était bizarre, plaisante peut-être, et pourtant elle m'a fait mal.

--Nous y voilà, pensa Teverino; et il pria lady G... de s'expliquer.

--Quoi! vous ne comprenez pas, lui dit-elle d'une voix émue, qu'il est

pénible de voir travestir la noblesse et la beauté?

--J'étais donc bien laid sous ces méchants habits? reprit-il moins

touché du compliment que Sabina ne devait s'y attendre, après ce qui

s'était passé entre eux.

--Je ne dis pas cela, répliqua-t-elle d'un ton moins tendre; mais toute

l'élégance de vos manières ayant disparu, et toute la dignité de votre

personne ayant fait place à je ne sais quoi de cynique et de honteux, je

souffrais de vous voir ainsi, et je ne pouvais me persuader que ce fût

vous!

--Et c'était moi, pourtant, c'était bien moi!...

--Non, marquis, c'était le personnage que vous vouliez représenter, et

ce personnage n'avait rien de vous.

--Mes manières et mon langage étaient affectés, j'en conviens; mais

enfin c'était toujours ma figure, ma voix, mon esprit, mon coeur, ma

personne, mon être, en un mot, qui se cachaient sous ces apparences.

J'avais donc entièrement disparu à vos yeux? Cela est étrange!

--Ce que je trouve étrange, c'est que vous vous étonniez de ma stupeur.

Les manières et le langage sont l'expression de l'esprit et du

caractère, et l'être moral semble se transformer quand l'être extérieur

se décompose.

--Et les habits y sont pour beaucoup aussi, dit Teverino avec une

philosophique ironie.

--Les habits? dites-vous? Je ne crois pas.

--Si fait; pensez-y bien, Signora. Je suppose que je me présente de

nouveau devant vous avec les habits râpés et mesquins du fils de notre

hôte... supposons même que je sois ce fils, qui est, je crois, garde

forestier ou employé à la gabelle...

--Où voulez-vous donc en venir? Achevez.

--Eh bien! je suppose que, conservant ma figure, mon coeur et mon esprit

tels que Dieu les a faits, je vous apparaisse pour la première fois

pauvrement accoutré et appartenant tout de bon à une condition

très-humble...

--Votre supposition n'a pas le sens commun: on ne trouve guère dans ces

races obscures le cachet de noblesse et de grâce qui vous distingue.

--Guère, c'est possible; mais enfin cela se trouve quelquefois. Il y a

des dons naturels que Dieu semble avoir départis à de pauvres hères,

comme pour railler les prétentions de l'aristocratie.

--Vous voilà dans les idées de Léonce; je ne les discute pas; mais

ce que je puis vous répondre, c'est que de tels dons ont une rapide

influence sur l'existence et la condition de celui qui les possède.

Un pauvre hère, comme vous dites, lorsqu'il se sent investi

providentiellement de l'intelligence et de la beauté, transforme

activement le milieu fâcheux où le caprice du sort l'a jeté; il se fraie

une route nouvelle; il aspire sans cesse à l'élégance de la vie, aux

nobles occupations, aux jouissances de l'esprit, aux privilèges de la

beauté, et il se place bientôt au rang qui semblait lui être dû.

--Il est très-vrai qu'il y aspire fortement, reprit Teverino, et

très-vrai encore qu'il y arrive quelquefois; mais il est plus vrai

encore de dire qu'il échoue la plupart du temps, parce que la société ne

le seconde pas; parce que les préjugés le repoussent, parce qu'enfin il

n'a pas contracté dans sa jeunesse l'habitude de se complaire dans la

contrainte, et que son éducation première le ramène sans cesse vers

l'insouciance, ennemie de la lutte et de l'esclavage.

--Eh bien! ce que vous dites là donne tort à votre premier raisonnement.

Les habits ne prouvent donc rien, mais bien les habitudes, c'est-à-dire

le langage et les manières.

--Habits, langage et manières, tout cela fait partie des habitudes de la

vie: c'en est l'expression; et la condition de l'homme pauvre et obscur

est la chose la plus significative pour le vulgaire; mais ce sont là des

habitudes pour ainsi dire extérieures, et l'être moral n'en a pas moins

de prix devant Dieu.

--Je ne conçois rien à de telles distinctions, marquis! Dans votre

bouche, c'est un raisonnement généreux et désintéressé; mais dans la

bouche du personnage que vous vous amusiez tout à l'heure à représenter,

ce seraient d'insolentes et vaines prétentions. La philanthropie vous

égare; l'être moral ne peut se détacher ainsi de l'être extérieur. Là où

le langage est ridicule, les habitudes grossières, le désordre habituel,

la mine impertinente et le métier ignoble, pouvez-vous espérer de

découvrir un grand coeur et un grand esprit?

--Cela se pourrait, Madame; je persiste à le croire, malgré votre dédain

pour la misère.

--Ne me calomniez pas. Il est une misère que je plains et respecte:

c'est celle de l'infirme, de l'ignorant, du faible, de tous ces êtres

que le malheur de leur race jette à demi morts, physiquement ou

moralement, dans le grand combat de la vie. Étiolés de corps ou d'esprit

avant d'avoir pu se développer, ces malheureux sont bien les victimes

du hasard, et nous nous devons de les plaindre et de les secourir; mais

celui qui _pouvait_ et qui n'a pas _voulu_ est coupable, et ce n'est pas

injustement que la société le repousse et l'abandonne.

--Soit, dit Teverino avec un mélange de hauteur et de bonté. Il faudrait

être Dieu pour lire dans son coeur et pour savoir si, alors, il ne

trouve pas en lui-même des consolations que le monde ignore; si, entre

la suprême bonté et lui, il ne s'établit pas un commerce plus pur

et plus doux que toutes les sympathies humaines et que toutes les

protections sociales. Je me figure, moi, que les dons de Dieu servent

toujours à quelque chose, et que les derniers sur la terre ne seront pas

les derniers dans son royaume. _Quelqu'un_ l'a dit autrefois... Mais

je m'aperçois que je tourne à la prédication et que j'empiète sur les

droits de notre bon curé. Je dois me contenter de vous avoir montré que

je savais jouer la comédie. On m'a toujours dit que j'étais né

comédien, et pourtant j'ai un coeur sincère qui m'a toujours entraîné

contrairement aux lois de la prudence.

--Allons, vous êtes un mime incroyable, dit Sabina, et vous vous êtes

tiré de cette farce italienne comme l'eût fait un écolier facétieux en

vacances. J'admire l'enjouement et la jeunesse de votre caractère, et

pourtant je vous avoue que j'en suis un peu effrayée.

--Vous me croyez frivole?

--Non, mais mobile et insouciant peut-être!

--En ce cas, vous ne me jugez pas perfide et dissimulé, malgré mon art

pour les travestissements?

--Non, à coup sûr.

--Eh bien, j'aime mieux cela que d'être pris pour un hypocrite.

--Vous est-il donc indifférent d'inspirer un autre genre de méfiance?

--Je pourrais si aisément les vaincre tous qu'aucun ne m'inquiète.

Mais comme on ne me mettra point à l'épreuve, je n'ai que faire de me

disculper, n'est-il pas vrai, belle Sabina? Je serais ici un grand fat,

si j'entreprenais de me faire apprécier.

--N'êtes-vous point jaloux d'estime et d'amitié?

--Estime et amitié! paroles françaises que nous ne comprenons guère,

nous autres Italiens, entre une belle femme et un jeune homme. Moins

subtils et plus passionnés, nous allons droit au fait du vrai sentiment

que nous pouvons éprouver. Je vous confesse que votre estime et votre

amitié pour Léonce sont choses que je n'envie pas, et auxquelles je

préférerais le dédain et la haine.

--Expliquez cela.

--Comment et pourquoi n'aimez-vous point Léonce, cet homme excellent et

charmant, qui vous aime avec passion?

--Il ne m'aime pas du tout, et voilà le secret de mon indifférence. Or,

faut-il haïr et dédaigner un homme aussi accompli, parce qu'il n'est pas

amoureux de moi? Ne dois-je pas dépouiller ici ma vanité de femme et

rendre justice à son noble caractère et à son grand esprit, en lui

vouant une affection plus tranquile et plus durable que l'amour?

--A la manière dont vous parlez de l'amour, on dirait que vous ne l'avez

jamais connu, Signora. Une Italienne n'aurait pas tant de délicatesse et

de générosité; elle mépriserait tout simplement, et tiendrait pour son

ennemi l'homme capable de vivre avec elle dans cette espèce d'intimité

grossière et offensante, que vous nommez amitié. Eh! tenez, Signora,

de quelque race qu'elle soit, une femme est toujours femme avant tout.

L'instinct de la vérité est plus puissant sur elle que les lois de la

convenance et du bon goût. Votre amitié, c'est-à-dire votre dédain pour

mon noble ami, ne repose que sur une erreur. Vous ne vous apercevez

pas de son amour,--Estime et amitié! paroles françaises que nous ne

comprenons guère, nous autres Italiens, entre une belle femme et un

jeune homme. Moins subtils et plus passionnés, nous allons droit au fait

du vrai sentiment que nous pouvons éprouver. Je vous confesse que votre

estime et votre amitié pour Léonce sont choses que je n'envie pas, et

auxquelles je préférerais le dédain et la haine.

--Expliquez cela.

--Comment et pourquoi n'aimez-vous point Léonce, cet homme excellent et

charmant, qui vous aime avec passion?

--Il ne m'aime pas du tout, et voilà le secret de mon indifférence. Or,

faut-il haïr et dédaigner un homme aussi accompli, parce qu'il n'est pas

amoureux de moi? Ne dois-je pas dépouiller ici ma vanité de femme et

rendre justice à son noble caractère et à son grand esprit, en lui

vouant une affection plus tranquile et plus durable que l'amour?

--A la manière dont vous parlez de l'amour, on dirait que vous ne l'avez

jamais connu, Signora. Une Italienne n'aurait pas tant de délicatesse et

de générosité; elle mépriserait tout simplement, et tiendrait pour son

ennemi l'homme capable de vivre avec elle dans cette espèce d'intimité

grossière et offensante, que vous nommez amitié. Eh! tenez, Signora,

de quelque race qu'elle soit, une femme est toujours femme avant tout.

L'instinct de la vérité est plus puissant sur elle que les lois de la

convenance et du bon goût. Votre amitié, c'est-à-dire votre dédain pour

mon noble ami, ne repose que sur une erreur. Vous ne vous apercevez pas

de son amour, et vous le punissez de son silence par votre estime. Si

vous lisiez dans son coeur, vous répondriez à ce qu'il éprouve.

--Marquis, je vous trouve fort étrange de vous charger ainsi des

déclarations de Léonce.

--Je vous jure sur l'honneur, Signora, que je n'en suis point chargé, et

qu'il est aussi méfiant avec moi que vous-même.

--Ainsi, vous me faites la cour pour lui de votre propre mouvement,

et vous vous chargez gratuitement de sa cause? c'est très-noble et

très-généreux à vous, marquis, et cela rappelle la fraternité des

anciens chevaliers. Laissez-moi vous dire que rien n'est plus digne

d'_estime_, et que, dès ce jour, mon _amitié_ vous est acquise à juste

titre.

Ayant ainsi parlé avec un amer dépit, Sabina se leva, souhaita le

bonsoir au marquis, et se retira dans sa chambre.

Nous avons dit déjà que toutes les chambres de nos personnages étaient

situées sur cette galerie planchéiée qu'abritait un large auvent, à

la manière des constructions alpestres, et qui longeait la face de la

maison tournée vers la place. Léonce et Teverino occupaient la même

chambre, et lorsque ce dernier y entra, il trouva son ami encore habillé

et marchant avec agitation.

--Jeune homme, dit Léonce en venant à sa rencontre, la main ouverte,

tu as de nobles sentiments et tu étais digne d'un noble sort. Je t'ai

grossièrement offensé au passage du torrent, veux-tu l'oublier?

--Je vous le pardonnerai de grand coeur, Léonce, si vous m'avouez que

la jalousie, c'est-à-dire l'amour, vous a causé cet emportement

involontaire?

--Et autrement tu ne l'oublieras point?

--Autrement, je persisterai à vous en demander raison. Plus ma condition

vous semble abjecte, plus vous me deviez d'égards, m'ayant attiré dans

votre compagnie; et si la différence de nos fortunes vous faisait

hésiter à me donner satisfaction, je vous dirais, pour vous stimuler,

que je suis de première force à toutes les armes, et que je n'en suis

pas à mon premier duel avec des gens de qualité.

--Je n'ai point de lâche préjugé qui me fasse hésiter sur ce point; je

suis de mon siècle, et je sais qu'un homme en vaut un autre. Je ne suis

pas maladroit non plus, et j'aurais quelque plaisir à me mesurer avec

toi, si ma cause était bonne; mais je la sens mauvaise, et je souffre

d'autant plus de t'avoir outragé, que je vois en toi cette fierté

d'honnête homme.

--Vos excuses sont d'un honnête homme aussi, et je les accepte, dit

Teverino en lui serrant la main avec une mâle dignité; mais, pour mettre

ma susceptibilité en repos, vous auriez dû avouer que l'amour et la

jalousie étaient seuls coupables.

--Vous voulez des confidences, Teverino? Eh bien! vous en aurez. La

jalousie, oui, j'en conviens, mais l'amour, non!

--Voilà encore des subtilités françaises! Une femme nous plaît ou

ne nous plaît pas. Là où il n'y a point d'amour, il n'y a point de

jalousie.

--C'est le langage de la droiture et de la naïveté; mais admettons, j'y

consens, que la civilisation des moeurs françaises et le raffinement

de nos idées produisent cette étrange contradiction: ne pouvez-vous

comprendre que ce que vous pouvez éprouver? Vous qui avez vu tant

de choses, étudié tant de natures diverses, ne savez-vous pas que

l'amour-propre est une cause de dépit et de jalousie aussi bien que la

passion véritable?»

Teverino s'assit sur le bord de son lit, garda un silence méditatif

pendant quelques instants, puis reprit en se levant: «Oui! ce sont des

maladies de l'âme, produites par la satiété. Pour ne point les connaître

il faut être, comme moi, visité par la misère, c'est-à-dire par

l'impossibilité fréquente de satisfaire toutes ses fantaisies. Chère

pauvreté! tu es une bonne institutrice des coeurs. Tu nous ramènes à

la simplicité primitive des sentiments et des idées, quand l'abus des

jouissances menace de nous corrompre. Tu nous donnes tant de naïves

leçons, qu'il faut bien que nous restions naïfs sous ta loi austère!

--Quel rapport établissez-vous donc entre votre misère et la droiture de

votre coeur?

--La misère, Monsieur, est toute une philosophie. C'est le stoïcisme,

et l'âme stoïque est faite toute d'une pièce. Que ma maîtresse me soit

enlevée par un homme puissant (la puissance de ce siècle c'est la

richesse), je courbe la tête, et mon orgueil n'en souffre pas. Ce coeur,

auquel mon coeur n'a pas suffi, ne me semble digne ni de regret ni de

colère. Si je pouvais soutenir la lutte et donner à mon infidèle les

jouissances de la vie, je pourrais alors connaître la jalousie et

m'indigner de ma défaite. Mais là où mon rival dispose de séductions que

la fortune me dénie, je ne puis m'en prendre qu'à la destinée... et les

personnes ne me paraissent plus coupables.

--Tu es très-philosophe, en effet, et je t'en fais mon compliment. Mais

ceci ne peut s'appliquer au mouvement de jalousie que tu m'as inspiré.

Tu n'as rien, et l'on te préfère à moi qui suis riche. J'ai donc sujet

d'être doublement humilié.

--Oui, d'être furieux, si vous êtes amoureux. Sinon, ce n'est qu'un

délire de la vanité, et je ne comprends pas qu'un homme dont l'esprit

est aussi éclairé que le vôtre, se laisse émouvoir par une telle

vétille. Si vous aviez pris l'habitude d'être supplanté à toute heure

par la loi fatale du destin, vous seriez aguerri contre ces petits

revers. Vous sauriez que la femme est l'être le plus impressionnable de

la création, et par conséquent celui qui peut nous donner le plus de

jouissance et le moins de droits, le plus d'ivresse et le moins de

sécurité.

--C'est une philosophie de bohémien, s'écria Léonce, et je me sens

incapable d'aimer ainsi. Tu es tout tendresse et tout tolérance,

Teverino; mais tu ne portes pas dans l'amour l'instinct de dignité que

tu possèdes à l'endroit de l'honneur.

--Je ne place pas l'honneur où il n'est pas, et ne cherche dans l'amour

que l'amour.

--Aussi tu es aimé souvent et tu n'aimes jamais; tu ne connais que le

plaisir.

--Et pourtant je sacrifie souvent le plaisir à des idées d'honneur. Ne

vous hâtez pas de me juger, Léonce; vous ne savez pas ce qui se passe en

moi à cette heure.

--Je le sais, ami, s'écria Léonce avec feu. Tu combats des désirs que tu

pourrais satisfaire à l'heure même. Il n'y a pas loin de cette chambre

à celle d'une certaine et vous le punissez de son silence par votre

estime. Si vous lisiez dans son coeur, vous répondriez à ce qu'il

éprouve.

--Marquis, je vous trouve fort étrange de vous charger ainsi des

déclarations de Léonce.

--Je vous jure sur l'honneur, Signora, que je n'en suis point chargé, et

qu'il est aussi méfiant avec moi que vous-même.

--Ainsi, vous me faites la cour pour lui de votre propre mouvement,

et vous vous chargez gratuitement de sa cause? c'est très-noble et

très-généreux à vous, marquis, et cela rappelle la fraternité des

anciens chevaliers. Laissez-moi vous dire que rien n'est plus digne

d'_estime_, et que, dès ce jour, mon _amitié_ vous est acquise à juste

titre.

Ayant ainsi parlé avec un amer dépit, Sabina se leva, souhaita le

bonsoir au marquis, et se retira dans sa chambre.

Nous avons dit déjà que toutes les chambres de nos personnages étaient

situées sur cette galerie planchétée qu'abritait un large auvent, à

la manière des constructions alpestres, et qui longeait la face de la

maison tournée vers la place. Léonce et Teverino occupaient la même

chambre, et lorsque ce dernier y entra, il trouva son ami encore habillé

et marchant avec agitation.

--Jeune homme, dit Léonce en venant à sa rencontre, la main ouverte,

tu as de nobles sentiments et tu étais digne d'un noble sort. Je t'ai

grossièrement offensé au passage du torrent, veux-tu l'oublier?

--Je vous le pardonnerai de grand coeur, Léonce, si vous m'avouez que

la jalousie, c'est-à-dire l'amour, vous a causé cet emportement

involontaire?

--Et autrement tu ne l'oublieras point?

--Autrement, je persisterai à vous en demander raison. Plus ma condition

vous semble abjecte, plus vous me deviez d'égards, m'ayant attiré dans

votre compagnie; et si la différence de nos fortunes vous faisait

hésiter à me donner satisfaction, je vous dirais, pour vous stimuler,

que je suis de première force à toutes les armes, et que je n'en suis

pas à mon premier duel avec des gens de qualité.

--Je n'ai point de lâche préjugé qui me fasse hésiter sur ce point; je

suis de mon siècle, et je sais qu'un homme en vaut un autre. Je ne suis

pas maladroit non plus, et j'aurais quelque plaisir à me mesurer avec

toi, si ma cause était bonne; mais je la sens mauvaise, et je souffre

d'autant plus de t'avoir outragé, que je vois en toi cette fierté

d'honnête homme.

--Vos excuses sont d'un honnête homme aussi, et je les accepte, dit

Teverino en lui serrant la main avec une mâle dignité; mais, pour mettre

ma susceptibilité en repos, vous auriez dû avouer que l'amour et la

jalousie étaient seuls coupables.

--Vous voulez des confidences, Teverino? Eh bien! vous en aurez. La

jalousie, oui, j'en conviens, mais l'amour, non!

--Voilà encore des subtilités françaises! Une femme nous plaît ou

ne nous plaît pas. Là où il n'y a point d'amour, il n'y a point de

jalousie.

--C'est le langage de la droiture et de la naïveté; mais admettons, j'y

consens, que la civilisation des moeurs françaises et le raffinement

de nos idées produisent cette étrange contradiction: ne pouvez-vous

comprendre que ce que vous pouvez éprouver? Vous qui avez vu tant

de choses, étudié tant de natures diverses, ne savez-vous pas que

l'amour-propre est une cause de dépit et de jalousie aussi bien que la

passion véritable?»

Teverino · 第 9 / 12 段