Léonce, qui comprenait parfaitement ce jeu cruel, et qui avait par

instants la faiblesse d'en être atteint, voulut avoir la force de le

mépriser; mais en se servant des mêmes armes, il s'exposa fort à être

vaincu. Il affecta une si grande admiration pour son modèle et une

attention si fervente à son travail, qu'il paraissait sourd et aveugle à

tout le reste.

--Léonce, lui dit Sabina en se penchant sur son ouvrage, je suis sûre

que vous nous faites un chef-d'oeuvre, car jamais vous n'avez eu l'air

si inspiré.

--Jamais je n'ai vu rien de plus charmant que cette dormeuse de quatorze

ans, répondit-il; le bel âge! quel moelleux dans les mouvements! quel

sérénité dans l'immobilité des traits! Admirez, vous autres qui êtes

artistes aussi par le sentiment et l'intelligence, et convenez qu'aucune

beauté de convention, aucune femme du monde ne pourrait se montrer aussi

suave et aussi pure dans le sommeil.

--Je suis complètement de votre avis, répondit Sabina d'un ton de

désintéressement admirable, et je gage que c'est aussi l'avis du

marquis.

--Aucune? A Dieu ne plaise que je m'associe à un pareil blasphème!

répondit Teverino. La beauté est ce qu'elle est, et quand on se perd

dans les comparaisons, on fait de la critique, c'est-à-dire qu'on jette

de la glace sur des impressions brûlantes. C'est la maladie des artistes

de notre temps; ils se vouent à certains types, et prétendent assigner à

la beauté des limites forgées dans leur pauvre cervelle; ils ne trouvent

plus le beau par instinct, et rien ne se révèle à eux qu'à travers leur

théorie arbitraire. Celui-ci veut la beauté puissante et fleurie à

l'instar de Rubens; cet autre la veut maigre et fluette comme les

fantômes des ballades allemandes; un troisième la voudra tortillée et

masculine comme Albert Durer; un quatrième raide et froide comme les

maîtres primitifs. Et pourtant tous ces anciens maîtres, toutes ces

nobles écoles ont suivi un instinct généreux ou naïf; c'est pourquoi

leurs oeuvres sont originales et plaisent sans se ressembler. Le

véritable artiste est celui qui a le sentiment de la vie, qui jouit de

toutes choses, qui obéit à l'inspiration sans la raisonner, et qui aime

tout ce qui est beau sans faire de catégories. Que lui importe le nom,

la parure et les habitudes de la beauté qui le frappe? Le sceau divin

peut lui apparaître dans un cadre abject, et la fleur de l'innocence

rustique résider quelquefois sur le front d'une reine de la terre. C'est

à lui, créateur, de faire de celle qui le charme une bergère ou une

impératrice, selon les dispositions de son âme et les besoins de son

coeur. Vous êtes assez grand artiste, Léonce, pour faire de cette

montagnarde blonde une Sainte Elisabeth de Hongrie, et moi (_Ed io anche

son pittore!_ puisque je sens, puisque je pense, puisque j'aime), je

puis voir la Béatrix du Dante sous la brune chevelure de milady.

--Il me semble, Léonce, dit Sabina flattée de ce dernier trait, que

le marquis est tout à fait dans vos idées sur l'art, et que vous ne

différez que par l'expression. Mais quel est donc ce joli dessin qui

sort de votre album? Permettez-moi de le regarder.

--Pardon, Madame, c'est une étude sur le nu, je vous en avertis.

Cependant, si vous vous voulez le voir, mon Faune est assez vêtu de

feuillage pour ne pas forcer M. le curé à vous l'ôter des mains, et il a

dans son église des saints beaucoup moins austères.

--Cette ébauche est superbe! dit Sabina, en regardant le croquis que

Léonce avait fait au bord du lac, d'après Teverino. Voilà une charmante

fantaisie, une noble attitude et un ravissant paysage!

--Moi, dit le curé, je trouve que cette figure-là ressemble comme deux

gouttes d'eau à M. le marquis. Si on _l'habillait_ comme le voilà, on

croirait que vous avez voulu faire son portrait; mais, après tout,

l'habit ne fait pas le moine, et je vois bien que vous avez mis là sa

tête avec ou sans intention.

--Sa belle figure est si bien gravée dans mon souvenir, dit Léonce en

jetant un regard significatif à son marquis, que très-souvent elle

vient naturellement se placer au bout de mon crayon quand je cherche la

perfection.

--Et vous l'avez mis dans un paysage de notre canton, ajouta le curé.

Voilà nos petits lacs et nos grandes montagnes, nos sapins et nos

rochers; c'est rendu au naturel. Voyez donc, monsieur le marquis!

--La pose est bonne, dit tranquillement Teverino, et la composition

jolie, mais le dessin est faible: ce n'est pas ce que notre ami a fait

de mieux.

--Moi, je trouve cela très-bien, dit Sabina, qui ne pouvait détacher ses

yeux de cette figure.

--Eh bien, je vous en fais hommage, dit Léonce avec ironie; si vous ne

trouvez pas cet essai indigne de votre album, il vous rappellera du

moins une heureuse journée et de vives émotions.

--J'aime mieux que vous me donniez le dessin que vous faites dans ce

moment-ci, répondit lady G..., effrayée du ton de Léonce. Il me semble

que vous y mettez plus d'_impegno e d'amore_.

--Non, non, ceci je ne le donne pas, reprit Léonce en serrant son

croquis de Madeleine dans son album et en repoussant l'autre sur la

table.

--Il fait un temps superbe, dit le marquis en s'approchant de la fenêtre

d'un air dégagé. La lune éclaire comme l'aurore. Si nous allions voir la

ville? Demain tout sera moins beau et aura perdu son prestige.

--Allons, dit Sabina en se levant.

--Moi, je vous demanderai la permission d'aller voir mon lit, dit le

curé; je suis rompu de fatigue.

--Quoi! pour avoir fait sept ou huit lieues dans une bonne voiture bien

suspendue? reprit Sabina.

--Non, mais pour avoir eu chaud, et puis faim, et puis froid, et puis

faim encore, enfin pour n'avoir pas mangé à mes heures. D'ailleurs, il

en est neuf, et je ne vois rien que de naturel dans mon envie de dormir;

pourvu que ma pauvre gouvernante ne passe pas la nuit à veiller pour

m'attendre!

--_Felicissima notte_, l'abbé, dit Teverino. Vous venez, Léonce?

--Pas encore, répondit-il, je veux faire un autre croquis de cette

dormeuse.

--Il faut que la dormeuse aille dormir ailleurs, dit le curé d'un ton

sévère. Ne va-t-elle pas traîner toute la nuit comme un objet perdu sur

ce canapé? Allons, _Sans-Souci_, réveillez-vous! Et il éventa de son

grand chapeau la figure de Madeleine, qui fit le mouvement de chasser un

oiseau importun, et se rendormit de plus belle.

--Laissez-la donc, curé, vous êtes impitoyable! dit Léonce, en faisant

mine de s'asseoir auprès de l'oiselière.

--Cette fille, observa Sabina, ne peut pas rester ainsi endormie sous

l'oeil de tout le monde.

--Pardon, cher Léonce, s'écria Teverino en s'approchant; mais il faut

obéir aux intentions de milady et de M. l'abbé.

Et prenant la jeune fille dans ses bras, comme un petit enfant, il passa

dans une pièce voisine, où il avait vu la négresse se retirer pour

préparer son lit.

--Tenez, reine du Tartare, voici un objet qu'on vous confie et que votre

noble maîtresse, la blanche Phoebé, vous ordonne de garder comme la

prunelle de vos yeux.

[Illustration: Teverino poussa rapidement les chevaux à la descente.]

Il déposa Madeleine sur le lit, et dit tout bas à la négresse, en se

retirant:--Enfermez-vous, c'est l'ordre de milady.

Léonce affecta une grande indifférence à ce qui se passait autour de

lui, et il suivit nonchalamment Sabina, qui, après avoir vainement

attendu qu'il lui offrît son bras, accepta celui du marquis.

Ce dernier paraissait connaître la ville, bien qu'il n'y fût connu de

personne, pas même de l'hôte _del Leon-Bianco_. Il conduisit Sabina

prendre des glaces dans un café qui touchait aux vieilles murailles; car

c'était une petite place anciennement fortifiée et qui portait encore la

trace des boulets de la France républicaine. Il fit servir en plein

air, sur une plate-forme, d'où l'on dominait les fossés et un pêle-mêle

d'antiques constructions massives, rongées de lierre et de mousse. A

quelque distance se dressait une tour en ruines, dont la lune argentait

la silhouette élancée, et qui servait de repoussoir au vaste paysage

perdu dans une vague blancheur. Le ciel était magnifique. Léonce

s'éloigna et se mit à errer dans les décombres, plongé, en apparence,

dans la contemplation d'une si belle nuit et d'un si beau lieu.

--Je crois bien, dit Teverino en essayant la force de ses doigts sur un

débris de ciment qu'il ramassa sous ses pieds, que cette construction

est d'origine romaine.

--Je n'en veux rien savoir, répondît Sabina; j'aime mieux n'en pas

douter, et rêver ici un passé grandiose, que de faire des observations

archéologiques. On ne jouit de rien quand on veut s'assurer de quelque

chose.

--Eh bien, vous êtes dans la vraie poésie, admirable Française! s'écria

Teverino en s'asseyant vis-à-vis d'elle, et je veux me perdre avec vous

dans ce paradis de l'intelligence où le divin Alighieri fut introduit

par la divine Béatrix. Quand cette comparaison m'est venue tantôt

sur les lèvres, je ne me rendais pas compte de la justesse de mon

inspiration. Oui, vous avez la lumière de l'esprit jointe à l'idéale

beauté, et jamais je n'ai rencontré de femme aussi extraordinaire que

vous. C'est la première fois que je quitte l'Italie, et je n'y avais pas

connu de Française essentiellement différente de nos femmes, comme vous

l'êtes. La femme du Midi a bien des instincts de poète ou d'artiste,

mais dans le caractère plus que dans l'intelligence; et d'ailleurs, son

éducation bornée, sa vie lascive et paresseuse ne lui permettent pas

de se rendre compte de ses émotions comme vous savez le faire, vous,

Madame! Et comme vous exprimez vos pensées, même dans notre langue, à

laquelle vous donnez une forme étrange, toujours noble, et saisissante!

Oui, vos sentiments sont des idées, et il me semble, en causant avec

vous, que je vous suis dans une région inconnue aux autres êtres. Vous

jugez toutes choses, rien ne vous est étranger, et votre science ne vous

empêche pas de vous émouvoir et de vous passionner comme ces pauvres

créatures qui aiment et admirent sans discernement. Votre imagination

est encore aussi riche que si vous n'aviez pas la connaissance de tous

les secrets de l'humanité, et, au delà de votre sagesse étonnante,

l'idéal vous transporte toujours vers l'infini! En vérité, mon cerveau

s'enflamme au foyer du vôtre, et il me semble que je m'élève au-dessus

de moi-même en vous écoutant!

[Illustration: Je suis sûre que vous nous faites un chef d'oeuvre.]

C'est par un tel flux de phrases élogieuses que Teverino versa le poison

de la flatterie dans l'âme de la fière lady. Il y avait loin de cette

admiration sans bornes et manifestée avec cet _entrain_ italien qui

ressemble tant à l'émotion, à la philosophique taquinerie de Léonce. Ce

qui lui prêtait un charme irrésistible, c'est que Teverino était à peu

près convaincu de ce qu'il disait. Il n'avait guère rencontré de femmes

cultivées à ce point, et cette nouveauté avait pour son esprit de

recherche avide et d'observation incessante un attrait véritable. Il

voulait mettre cette supériorité féminine à l'aise, afin de la voir se

manifester dans tout son éclat, et, sachant fort bien que de tels

dons sont unis à un grand orgueil, il le caressait par d'ingénieuses

adulations. Il était bien difficile, pour ne pas dire impossible,-que

lady G... distinguât cette passion de connaître de la passion d'aimer.

Elle n'avait jamais trouvé d'homme aussi blasé et aussi naïf en même

temps que Teverino; Léonce était beaucoup moins avide d'esprit et

beaucoup moins tranquille de coeur auprès d'elle. Elle ne vit donc

que la moitié du caractère de cet Italien, véritable dilettante de

jouissance intellectuelle, qui, sans compromettre le calme de son propre

coeur, attaquait vivement le sien pour l'observer comme un type nouveau

dans sa vie.

Elle parla longtemps avec lui, et de quoi, entre un beau jeune homme et

une belle jeune femme, si ce n'est d'amour? Il n'est point de théorie

plus inépuisable dans un tête-à-tête de ce genre, au clair de la lune.

La femme se plaint de la vie, pleure des illusions, trace l'idéal

de l'amour, et fait pressentir des transports qu'elle voile sous un

transparent mystère de défiance et de pudeur. L'homme s'exalte, renie

les préjugés, et condamne les crimes de ses semblables. Il veut

justifier et réhabiliter le sexe masculin dans sa personne. Par mille

adroites insinuations, il s'offre pour expier et réparer le péché

originel, tandis que, par mille détours plus adroits encore, on élude

son hommage et on le ramène à une nouvelle ferveur. Ceci est le résumé

banal de tout entretien de cette nature entre gens civilisés. C'est

le résumé de ce qui s'était passé, avec plus d'art encore et de

dissimulation, entre Sabina et Léonce, le matin même. Mais avec Teverino

Sabina eut moins d'effroi et plus de douceur. Au lieu de reproches et

d'inculpations agitées, elle n'eut que le tranquille parfum de l'encens

à respirer. Aussi courut-elle un danger beaucoup plus grand, celui de

donner de la tendresse à qui ne lui demandait que de l'imagination.

Comme l'aventurier, au fort de ses dithyrambes, parlait haut dans la

nuit sonore, Sabina fut un peu effrayée de voir reparaître Léonce au bas

du rempart.

--Voici Léonce! dit-elle pour réprimer sa faconde.

--Il est bien soucieux et rêveur, ce soir, le pauvre Léonce! dit

Teverino en baissant la voix.

--Je ne l'ai jamais vu si maussade, reprit-elle; on dirait qu'il

s'ennuie avec nous.

--Non, Madame; il est amoureux et jaloux.

--De l'oiselière, sans doute? dit-elle d'un ton dédaigneux.

--Non, de vous; vous le savez bien.

--Vous vous trompez, marquis. Il y a quinze ans que nous nous

connaissons, et il n'a jamais songé à me faire la cour.

--Eh bien, Madame, je vous jure qu'il y pense sérieusement aujourd'hui.

--Ne faites pas cette plaisanterie, elle me blesse.

--N'est-il pas un galant homme, un grand artiste, un aimable et beau

garçon? Son amour vous était dû, et vous ne pouvez pas en être offensée.

--J'en serais mortellement peinée, car je ne pourrais le partager.

--Cela est effrayant, Madame. En ce cas, je vois bien que nul homme ne

sera aimé de vous; car nul homme ne peut se flatter d'égaler Léonce.

--Vous vous trompez, marquis; il a toutes sortes de perfections dont

je le tiendrais quitte, s'il ne lui manquait une toute petite qualité,

qu'on peut espérer de trouver ailleurs.

--Laquelle?

--La faculté d'aimer naïvement, sans orgueil et sans défiance.

En disant ces paroles, elle s'était levée pour aller à la rencontre de

Léonce, et, à la manière dont elle s'appuya avec abandon sur le bras

de Teverino, celui-ci se dit: «Vaincre ce grand courage n'est pas si

difficile que je croyais.»

Sabina s'était imaginé parler bien bas; mais, comme elle venait de

descendre les degrés qui conduisaient dans l'amphithéâtre verdoyant des

anciens fossés, elle ne se rendit pas compte de la sonorité de ce lieu,

et elle ne se douta point que Léonce eût tout entendu. Il fut tellement

blessé et affecté de ses dernières paroles, qu'il eut la force de

dissimuler et de reprendre le calme de son rôle. Il y réussit au point

de faire croire à Teverino lui-même qu'il s'était trompé, et à lady

G... qu'elle avait raison de lui attribuer une grande froideur. Il leur

proposa de monter au sommet de la tour démantelée, leur promettant, sur

ce point culminant, une vue magnifique et un air encore plus pur que

celui des remparts. Ils firent donc cette tentative. Léonce passa le

premier pour leur frayer le chemin qu'il venait d'explorer seul, pour

écarter les ronces; et les avertir à chaque marche écroulée ou glissante

de l'escalier en spirale.

Malgré ces précautions, l'ascension était assez pénible et même

dangereuse pour une femme aussi délicate et aussi peu aguerrie contre le

vertige que l'était lady G..., mais la force et l'adresse du marquis

lui donnaient une confiance singulière, et, ce qu'elle n'eût jamais osé

entreprendre de sang-froid, elle l'accomplit d'enthousiasme, tantôt

appuyée sur son épaule, tantôt les mains enlacées aux siennes, tantôt

soulevée dans ses bras robustes.

Dans ce trajet émouvant, plus d'une fois leurs chevelures

s'effleurèrent, plus d'une fois leurs haleines se confondirent, plus

d'une fois Teverino sentit battre contre sa poitrine haletante de

fatigue un coeur ému de honte et de tendresse. La lune pénétrant par

les larges arcades brisées de la tour, projetait de vives clartés sur

l'escalier, interrompues de distance en distance par l'épaisseur des

murs. Dans ces intervalles de lumière et d'obscurité, tantôt on se

trouvait bien près et tantôt bien loin de Léonce, qui, feignant de ne

rien voir, ne perdait pourtant rien de l'émotion croissante de ses

deux compagnons. Enfin l'on se trouva au faîte de l'édifice. Un mur

circulaire de huit pieds de large, sans aucune balustrade, en formait

le couronnement, et Léonce en fit tranquillement le tour, mesurant de

l'oeil cette muraille lisse qui allait perdre sa base cyclopéenne dans

les fossés à cent pieds au-dessous de lui. Mais Sabina fut saisie d'une

terreur insurmontable et pour elle-même et pour Teverino qui, debout

auprès d'elle, s'efforçait en vain de la rassurer. Elle s'assit sur la

dernière marche, et ne respira tranquille que lorsque le marquis se fut

assis à ses côtés et l'eut entourée de ses deux bras, comme d'un rempart

inexpugnable. Les chouettes effarouchées s'élevaient dans les airs en

poussant des cris de détresse. Léonce, sous prétexte de découvrir leurs

nids et de porter des petits à l'oiselière, pour voir comment elle se

tirerait de leur éducation, redescendit l'escalier et alla fureter

dans les étages inférieurs, où bientôt le craquement de ses pas sur le

gravier cessa de se faire entendre.

Teverino n'était plus aussi maître de lui-même qu'il avait pu l'être en

prenant des glaces un quart d'heure auparavant, avec Sabina, dans un

isolement moins complet. D'ailleurs, Léonce paraissait si indifférent

aux conséquences possibles de l'aventure, qu'il commençait à ne plus

s'en faire un cas de conscience aussi grave. Cependant, l'étonnante

loyauté de ce bizarre personnage luttait encore contre l'attrait de la

beauté et l'orgueil d'une pareille conquête. Il réussit à dissiper les

terreurs de Sabina, et, pour l'en distraire, il lui proposa d'entendre

un hymne à la nuit, dont il improviserait les paroles, et qu'il se

sentait l'envie de chanter en ce lieu magnifique. Il lui avait déjà

donné un échantillon de sa voix, qui faisait désirer d'en entendre

davantage. Elle y consentit, tout en lui disant que tant qu'elle le

verrait débout sur ce piédestal gigantesque, elle aurait un affreux

battement de coeur.

--Eh bien! répondit-il, je suis toujours certain d'être écouté avec

émotion, et beaucoup de chanteurs de profession auraient besoin d'un

semblable théâtre.

La facilité et même l'originalité de son improvisation lyrique,

l'heureux choix de l'air, la beauté incomparable de sa voix, et ce don

musical naturel, qui remplaçait chez lui la méthode par le goût, la

puissance et le charme, agirent bientôt sur Sabina d'une manière

irrésistible. Des torrents de larmes s'échappèrent de ses yeux, et

lorsqu'il revint s'asseoir auprès d'elle, il la trouva si exaltée et

si attendrie en même temps, qu'il se sentit comme vaincu lui-même. Il

l'entoura de ses bras en lui demandant si elle avait encore peur; elle

s'y laissa tomber en lui répondant d'une voix entrecoupée par les

larmes: «Non, non, je n'ai plus peur de vous.»

En ce moment leurs lèvres se rencontrèrent; mais aussitôt les pas de

Léonce résonnant sous la voûte de l'escalier à peu de distance, les

rappelèrent brusquement à eux-mêmes. On distinguait dans la lointain les

battements de mains de plusieurs personnes qui, du bord des remparts où

elles su promenaient, avaient entendu ce chant admirable planer dans

les airs comme la voix du génie des ruines. Elles applaudissaient avec

transport l'artiste inconnu dispensateur d'une jouissance si chère aux

oreilles italiennes; mais ces applaudissements firent tressaillir Sabina

encore plus que l'approche de Léonce. Il lui sembla que c'était comme

une ironique fanfare sonnée sur son imminente défaite, et elle eut

besoin de constater qu'elle était assise de manière à demeurer, même de

très-loin, invisible aux regards curieux, pour se rassurer contre la

honte d'une pareille faiblesse.

X.

LO QUE PUEDE UN SASTRE.

Nos voyageurs firent le tour des murailles en dehors de la ville, et

quand ils arrivèrent à l'auberge du Lion-Blanc, où ils entrèrent par une

petite porte donnant sur des jardins, onze heures sonnaient à l'horloge

de la place. Un attroupement de bourgeois et d'artisans s'était formé

devant la principale entrée de l'hôtellerie, et l'hôte paraissait

soutenir une discussion animée.

--Que voulez-vous, Seigneuries? répondit-il aux interrogations de Léonce

et de Teverino, en poussant la porte au nez des curieux; les gens de la

ville prétendent qu'un grand chanteur est logé dans ma maison, que c'est

au moins le signor Rubini, qui, pour se soustraire aux importunités de

nos dilettanti, cache son nom et sa présence, et que je suis le complice

de son incognito. Les uns veulent absolument qu'il se montre au balcon

pour recevoir les félicitations du public qui l'a entendu chanter,

il n'y a pas plus d'une demi-heure, du côté des remparts; d'autres

parcourent toute la ville, entrent dans tous les cafés, demandant à

grands cris le signor Rubini; enfin, je ne sais plus que faire. J'ai eu

l'honneur de voir passer plusieurs fois dans ma maison le signor Rubini;

je sais bien qu'il n'y est pas.

Cet incident donna à Teverino l'idée d'une facétie en même temps que le

désir de tenter une épreuve sur Sabina.

--Écoutez, dit-il à son hôte, je chante passablement, et c'est moi qui

tout à l'heure exerçais ma voix du côté de la grande tour. Je suis le

marquis de Montefiore. Est-ce que vous ne m'aviez pas encore reconnu?

--J'ai parfaitement reconnu votre illustrissime Seigneurie aussitôt

qu'elle est descendue de voiture, répondit l'hôte, incapable d'avouer

qu'il ne se souvenait pas d'avoir jamais vu la figure de Teverino; si

je ne l'ai pas saluée par son nom, c'est que j'ai craint de trahir

l'incognito que les personnes de qualité ont parfois la fantaisie de

garder en voyage.

--Eh bien, reprit le prétendu marquis, persévérez dans votre louable

discrétion jusqu'à ce que j'aie quitté la ville, et, en récompense,

je ne passerai jamais chez vous sans m'arrêter pour y prendre quelque

chose. J'ai la fantaisie de me permettre une innocente plaisanterie

envers les habitants mélomanes de votre noble cité. Allumez des

flambeaux sur la galerie, et annoncez que l'artiste, dont on a entendu

la voix, va se rendre aux désirs du bienveillant public.

--Que prétends-tu? lui demanda Léonce, tandis que l'hôte courait

exécuter ses ordres, te faire passer pour Rubini?

--Il le peut, dit Sabina avec entraînement.

--Signora, lui répondit l'aventurier en portant la main de lady G...

à ses lèvres, en signe de gratitude pour cet éloge, je n'ai pas une

pareille prétention, et je veux donner une petite leçon à des auditeurs

assez sots pour faire une si grossière méprise; et puis je yeux terminer

les plaisirs de votre journée par une comédie qui vous divertira

peut-être. Toutes nos chambres donnent sur cette galerie qui longe la

place. Tenez-vous dans la vôtre et regardant par la fente de votre

porte, et ne me trahissez pas, vous, Léonce, en ayant l'air de me

connaître.

Teverino · 第 8 / 12 段