pendant quelques instants, puis reprit en se levant: «Oui! ce sont des
maladies de l'âme, produites par la satiété. Pour ne point les connaître
il faut être, comme moi, visité par la misère, c'est-à-dire par
l'impossibilité fréquente de satisfaire toutes ses fantaisies. Chère
pauvreté! tu es une bonne institutrice des coeurs. Tu nous ramènes à
la simplicité primitive des sentiments et des idées, quand l'abus des
jouissances menace de nous corrompre. Tu nous donnes tant de naïves
leçons, qu'il faut bien que nous restions naïfs sous ta loi austère!
--Quel rapport établissez-vous donc entre votre misère et la droiture de
votre coeur?
--La misère, Monsieur, est toute une philosophie. C'est le stoïcisme,
et l'âme stoïque est faite toute d'une pièce. Que ma maîtresse me soit
enlevée par un homme puissant (la puissance de ce siècle c'est la
richesse), je courbe la tête, et mon orgueil n'en souffre pas. Ce coeur,
auquel mon coeur n'a pas suffi, ne me semble digne ni de regret ni de
colère. Si je pouvais soutenir la lutte et donner à mon infidèle les
jouissances de la vie, je pourrais alors connaître la jalousie et
m'indigner de ma défaite. Mais là où mon rival dispose de séductions que
la fortune me dénie, je ne puis m'en prendre qu'à la destinée... et les
personnes ne me paraissent plus coupables.
--Tu es très-philosophe, en effet, et je t'en fais mon compliment. Mais
ceci ne peut s'appliquer au mouvement de jalousie que tu m'as inspiré.
Tu n'as rien, et l'on te préfère à moi qui suis riche. J'ai donc sujet
d'être doublement humilié.
--Oui, d'être furieux, si vous êtes amoureux. Sinon, ce n'est qu'un
délire de la vanité, et je ne comprends pas qu'un homme dont l'esprit
est aussi éclairé que le vôtre, se laisse émouvoir par une telle
vétille. Si vous aviez pris l'habitude d'être supplanté à toute heure
par la loi fatale du destin, vous seriez aguerri contre ces petits
revers. Vous sauriez que la femme est l'être le plus impressionnable de
la création, et par conséquent celui qui peut nous donner le plus de
jouissance et le moins de droits, le plus d'ivresse et le moins de
sécurité.
--C'est une philosophie de bohémien, s'écria Léonce, et je me sens
incapable d'aimer ainsi. Tu es tout tendresse et tout tolérance,
Teverino; mais tu ne portes pas dans l'amour l'instinct de dignité que
tu possèdes à l'endroit de l'honneur.
--Je ne place pas l'honneur où il n'est pas, et ne cherche dans l'amour
que l'amour.
--Aussi tu es aimé souvent et tu n'aimes jamais; tu ne connais que le
plaisir.
--Et pourtant je sacrifie souvent le plaisir à des idées d'honneur. Ne
vous hâtez pas de me juger, Léonce; vous ne savez pas ce qui se passe en
moi à cette heure.
--Je le sais, ami, s'écria Léonce avec feu. Tu combats des désirs que tu
pourrais satisfaire à l'heure même. Il n'y a pas loin de cette chambre
à celle d'une certaine grande dame, orgueilleuse et faible entre toutes
celles de sa race, et je sais fort bien qu'il te suffirait de
chanter une romance sous sa fenêtre et de lui tourner un compliment
d'irrésistible flatterie pour animer ce prétendu marbre de Carrare et
embraser ces lèvres dédaigneuses...
--Halte-là, Léonce, je n'ai pas cette confiance, et ne m'attribue pas ce
pouvoir!
--Est-ce dissimulation, modestie ou loyauté? Sois dégagé de tout
scrupule. J'ai tout vu, tout entendu; je sais comment tu as été curieux,
et puis tenté, et puis vainqueur de toi-même par générosité envers moi.
Je t'en sais gré; mais l'estime que tu m'inspires augmente le mépris que
j'ai conçu pour cette femme, et je veux qu'elle porte la peine de son
hypocrite froideur. Je veux que tu te livres à l'emportement de ta
jeunesse, et que tu lui donnes ces plaisirs que son oeil humide implore
depuis ce matin. Va, enfant du hasard, et roi de l'occasion! l'heure
est propice, et tu as déjà cueilli le premier baiser, ce baiser d'amour
après lequel une femme ne peut rien refuser. Tu me rendras un grand
service, tu me délivreras d'une agonie mortelle et d'un attrait fatal,
trop longtemps combattu en vain. La seule chose que j'exige de toi c'est
la discrétion, et d'ailleurs ta vie me répond de ton silence. Sois
heureux cette nuit, tu mourras demain... si tu parles!
--Un duel à mort serait un stimulant céleste si j'étais véritablement
tenté, répondit Teverino avec calme; mais je ne le suis pas, parce que
je vois que tu es éperdument épris, pauvre Léonce! ta fureur et ton
injustice révèlent, malgré toi, le fond de ton âme. Allons, calme-toi,
cette belle créature n'est ni fausse ni coupable. Elle n'est que
méfiante et irrésolue, et si elle ne t'a pas encore aimé, Léonce, c'est
ta faute!
--Non, non, c'est la sienne. Peut-elle ignorer que je l'aime, et que ma
respectueuse amitié n'est qu'un jeu timide?
--Tu en conviens, à la fin!
--Je conviens que je l'aime depuis longtemps, et que ce matin encore...
j'étais prêt à me déclarer; eh quoi! ne l'ai-je pas fait cent fois
depuis ce matin, insensé que je suis! Mes emportements, mes railleries
amères, ma tristesse, mon inquiétude, mes soins jaloux, mes efforts pour
être amoureux de Madeleine, ne sont-ce pas là autant d'aveux par trop
naïfs pour un homme du monde?
--Léonce! Léonce! vous avez été compris!
--Oui, et c'est ce qu'il y a de plus odieux de sa part, de plus
humiliant pour moi. Elle a feint de ne rien voir; elle s'est obstinée
dans sa superbe impudence, elle a cherché tous les moyens de me
décourager; et quand elle a vu que je souffrais bien, elle s'est jetée
dans les bras d'un inconnu avec une sorte de cynisme.
--Tais-toi, blasphémateur! tu me scandalises, s'écria Teverino. Tu es
aveugle et grossier dans la passion. Quoi! tu ne vois pas que cette
femme t'aime, et c'est à moi de t'enseigner les délicatesses de son
coeur! Tu ne vois pas que c'est par dépit qu'elle m'écoute, et que son
âme, agitée par la passion, cherche un refuge dans l'ivresse de quelque
fatale catastrophe? Tu choisis pour arriver à elle des chemins remplis
d'épines, et les douceurs que tu lui prépares sont mêlées de fiel: tu
l'irrites par d'orageux désirs, et aussitôt tu t'éloignes, hautain et
plein d'épigrammes, offensé de ce qu'elle ne te fait pas des avances
contraires à la pudeur de son sexe! tu veux qu'elle t'exprime sa
passion, qu'elle te rassure contre tout hasard, qu'elle te promette des
jours filés d'or et de soie; qu'elle s'excuse et se justifie d'avoir
été jusqu'à ce jour insensible à tes séductions; qu'elle te demande en
quelque sorte pardon de sa lenteur à se soumettre; enfin, qu'elle te
verse, en échange de l'amer breuvage de vérités que tu lui présentes,
les flots d'ambroisie de l'amoureuse adulation! Vous êtes absurde,
Léonce, et vous ne savez pas ce que c'est qu'une telle femme. Vous
croiriez déroger en vous courbant sous ses pieds, en vous traînant dans
la poussière, en vous confessant indigne de sa tendresse, et vous ne
voyez pas que c'est là tout bonnement l'expression naturelle d'un amour
vrai, la gratitude naïve d'un bonheur exalté?
--Italien! Italien! fleuve débordé qui roule au hasard, tu n'attends pas
que l'enthousiasme te pénètre pour l'exprimer, et tes transports peuvent
devancer le bonheur qui les fait naître! Tu connais toutes les ruses de
la séduction, et tu parles de naïveté!
--Oui, je suis naïf en travaillant à la victoire; le désir et l'espoir
me rendent éloquent, et je n'ai pas besoin de certitude pour être
audacieux. Qu'a donc d'humiliant un échec de ce genre?
--Ah! tu l'ignores? Un refus de femme est pire que le soufflet d'un
homme.
--Sot préjugé!
--Non! La femme qui refuse se dit outragée par la prière.
--Fausse vertu! Tout cela est embrouillé et cauteleux chez vous, je le
vois bien. O vive la brûlante Italie!
--Tu méprisais pourtant tes anciennes idoles quand tu disais tantôt, sur
le rempart: «Nos femmes aiment sans discernement, et vos sentiments, à
vous, sont des idées!»
--Je croyais marcher à la découverte de la perfection; mais je vois avec
chagrin que l'esprit étouffe le coeur. Je reviens tout repentant et tout
contrit à mes souvenirs.
--Au fond, tu as peut-être raison! dit Léonce en sortant d'une profonde
rêverie. Celle absence de délicatesse vient de la richesse de votre
organisation; et je ne suis pas étonné que lady G... ait été entraînée
par cet abandon d'une âme féconde après avoir vécu de subtilités
glacées. Nous n'entendons peut-être rien à l'amour, et je reconnais que
ce qui m'arrive est mérité. Mais il est trop tard pour en profiter: le
charme est détruit, et tu as tout gâté, Teverino, en croyant me servir
et m'éclairer.
--Ne dites pas cela, Léonce, vous n'en savez rien. La nuit porte
conseil, et demain vous serez calme. Demain, à deux heures après midi,
une grande révolution doit s'opérer entre nous tous. Attendez jusque-là
pour juger de vous-même.
--Que veux-tu dire?
--Rien, je veux dormir! dit Teverino en éteignant la lumière;
chargez-vous de m'éveiller demain, car je suis paresseux au lit comme un
cardinal.
Il parut bientôt profondément endormi, et Léonce, réduit à disputer avec
lui-même, s'efforça en vain de l'imiter. Mais outre que son lit était
fort mauvais, et que ces grabats d'auberge lui semblaient aussi fâcheux
qu'ils paraissaient délectables à son compagnon, il demeura attentif,
malgré lui, à tous les bruits extérieurs. Une vague inquiétude le
dévorait. Il s'attendait toujours à voir passer sur le rideau de sa
fenêtre, éclairé par la lune, l'ombre de Sabina, cherchant sur la
galerie l'occasion de se réconcilier avec Teverino.
Il commençait enfin à s'assoupir, lorsque des pas furtifs firent craquer
légèrement le plancher de la galerie; et se perdirent peu à peu. Léonce
resta immobile, l'oreille au guet, l'oeil fixé sur Teverino, dont le lit
faisait face au sien; alors il vit distinctement le bohémien se lever,
entr'ouvrir doucement la porte, s'assurer qu'une personne avait passé
là, et s'approcher de son lit pour voir s'il dormait. Léonce feignit de
dormir profondément, et de ne pas sentir la main que Teverino agitait
devant ses yeux. Alors celui-ci s'habilla sans bruit et sortit avec
précaution.
--Misérable! tu m'as trompé, se dit Léonce. Eh bien! je découvrirai ta
ruse malgré toi, et je couvrirai de honte cette femme impudique.
Il se releva, s'habilla avec précaution et suivit les traces de
l'imprudent marquis. La lune se couchait et la ville, était silencieuse.
XI.
VADE RETRO, SATANAS.
Léonce avait fort bien noté dans sa mémoire de quel chiffre était
marquée la porte de Sabina; mais son trouble était si grand qu'il n'y
fit plus attention, et s'arrêta devant la première porte ouverte qui se
présenta devant lui. La petite chambre, dont il put voir l'intérieur en
un clin d'oeil, avait deux lits et était éclairée par une lampe. L'un
de ces lits venait d'être abandonné: c'était celui de la négresse, le
personnage mystérieux qui avait traversé la galerie. L'autre était une
couchette sanglée, fort basse, où reposait tranquillement Madeleine.
Teverino, debout dans la chambre, regardait avec inquiétude, et bientôt
Léonce le vit s'arrêter devant le grabat de l'oiselière et la contempler
attentivement. L'enfant dormait du sommeil des anges; la lampe, placée
sur une table, éclairait sa figure paisible et les traits agités du
bohémien. La porte, retombant à demi, cachait Léonce, mais il pouvait
tout observer.
--Madeleine? pensa-t-il, changeant de soupçon; ah! ce serait plus
infâme encore, et je la sauverai. Pourquoi cette négresse de malheur
l'abandonne-t-elle ainsi?
Il allait faire du bruit pour mettre le séducteur en fuite, lorsqu'il
vit Teverino s'agenouiller devant la figure radieuse de l'enfant. Sa
figure, à lui, avait changé d'expression: l'inquiétude était remplacée
par un attendrissement profond et une sorte de religieux respect. Il
resta quelques instants comme plongé dans de douces et secrètes pensées.
On eût dit qu'il priait naïvement, et jamais sa beauté n'avait paru plus
idéale. Au bout de quelques minutes, il se pencha, déposa un silencieux
baiser sur le chapelet que la petite fille tenait encore dans sa main
pendante au bord du lit. Elle s'était endormie en le récitant. Malgré
les précautions du bohémien, elle s'éveilla à demi, et se croyant sans
doute dans sa chaumière:
--Oh! mon bon ami, dit-elle d'une voix douce, est-ce qu'il fait déjà
jour? est-ce que mon frère est rentré?
--Non, non, Madeleine, dors encore, mon ange, répondit Teverino. Je m'en
vais au-devant de Joseph.
--Eh bien, allez, dit-elle d'une voix éteinte par le sommeil. Je me
lèverai quand vous serez sorti. Et comme l'habitude lui mesurait ses
heures de repos, elle se rendormit après avoir ainsi parlé sans en avoir
conscience.
Teverino sortit et se trouva face à face avec Léonce, qui ne cherchait
point à l'éviter. Une grande émotion le saisit tout à coup, et, se
retournant brusquement, il prit la clef de la porte de Madeleine et
l'arracha de la serrure, après l'y avoir fait tourner. Puis, prenant
le bras du jeune homme:--Monsieur, dit-il d'une voix tremblante, vous
n'aurez pas cette distraction. Allez, si bon vous semble, troubler
le sommeil des grandes dames; mais l'enfant de la montagne n'est pas
destinée à vous servir de pis-aller.
--Si j'avais eu cette infernale pensée, répondit Léonce, dont le calme
et l'air de loyauté rassurèrent vite le pénétrant vagabond, j'en serais
bien honteux en ta présence, brave jeune homme! J'ai surpris le secret
de ton coeur, et je connaissais celui de Madeleine. Mes préoccupations
personnelles m'ont empêché jusqu'à présent de reconnaître en toi le bon
ami dont elle m'avait parlé, et je t'accusais d'un crime, lorsque tu
obéissais à une paternelle sollicitude.
--Paternelle sollicitude! dit Teverino en s'éloignant avec Léonce de
la chambre de l'oiselière. Oui, c'est le mot, le vrai mot, Léonce! En
entendant marcher dans la galerie, j'ai craint quelque danger pour
l'enfant sans défense et sans prévision du mal; quelque ignoble valet,
que sais-je, votre jockey à la mine effrontée!... Je réponds de
Madeleine à ce brave contrebandier qui, depuis huit jours, me confie
saintement la garde de sa soeur et de sa chaumière. O loyauté de l'âge
d'or, tu t'es retrouvée au fond d'un désert entre un bohémien, un bandit
et une jeune fille! Voilà Léonce, ce que le curé bourru appelle un état
de péché mortel, et ce que votre noble lady ne comprendrait jamais, elle
qui méprise tant la vie de misère et de désordre. Hélas! pourrait-elle
comprendre le coeur de Madeleine! Cette sainte ingénuité qui ne sait pas
seulement qu'elle est un trésor, et cette confiance sublime que Sabina
elle-même, avec toute la puissance de son esprit et de sa beauté, n'a
point ébranlée! N'admirez-vous pas, Léonce, le calme et la discrétion de
cette enfant qui s'est contentée d'un mot, lorsqu'elle m'a vu déguisé,
et qui n'a troublé par aucun accès de folle jalousie mon rôle de
flatteur auprès de votre maîtresse? Ah! si vous aviez entendu ses
questions naïves, lorsqu'elle était avec moi sur le siége de la voiture
et ses réponses pleines de grandeur et de bonté, lorsque je lui
demandais si, de son côté, elle ne s'exposait pas à vous trouver trop
aimable et trop beau! Nos amours différent bien des vôtres, ami, nous
ne nous soupçonnons point, nous savons que nous ne pourrions pas nous
tromper. Et faut-il que je vous le confesse? l'oiselière me paraît plus
charmante et plus désirable depuis que j'ai respiré le parfum d'une
grande dame. Mais où sera donc allée cette maudite négresse, qui laisse
sa porte ouverte comme si nous étions ici dans un couvent de chartreux?
Je gage que si milady lui avait confié la garde d'un petit chien, elle
en aurait pris plus de soin que de l'honneur de cette jeune fille!
Où avait été la négresse, en effet? Nous ne voulons pas supposer
qu'elle eût un rendez-vous avec le jockey de Léonce. Peut-être Sabina,
tourmentée par l'insomnie, l'avait-elle sonnée; peut-être encore
était-elle somnambule. Tout ce que nous savons sur cette partie peu
intéressante de notre roman, c'est qu'en essayant de regagner la porte
de sa chambre, qu'elle ne s'attendait pas à trouver fermée, et ne
sachant point lire les chiffres, elle alla pousser celle qui lui offrit
le moins de résistance, et promena ses mains noires sur la face du curé
pour savoir si c'était la lampe qu'elle avait laissée allumée près de
son lit. Le nez du saint homme, un peu animé par le vin de Chypre, put
lui faire l'illusion d'un bec de lampe qui vient de s'éteindre et
fume encore. Dans la crainte de se brûler, elle laissa échapper une
exclamation à laquelle répondit un rugissement d'épouvanté, car le curé
s'était réveillé en sursaut; et, voyant devant lui cette sombre figure
coiffée de linge blanc, qui se dessinait sur le clair de la porte
ouverte, il se crut sérieusement attaqué par le diable et lança contre
lui son bréviaire, en fulminant tous les exorcismes qui lui vinrent à
l'esprit.
Aux clameurs du bonhomme, Léonce et Teverino accoururent et préservèrent
la négresse, qui avait perdu la tête et ne savait plus par où s'enfuir
pour éviter le chandelier du curé roulant à grand bruit à travers la
chambre. Tout s'expliqua. La tremblante Lélé motiva comme elle le voulut
sa promenade nocturne; Teverino la menaça de la dénoncer à milady,
si elle ne se tenait pas coite dans sa chambre, où il retourna
l'emprisonner, et le curé, enchanté d'avoir échappé aux griffes de
Satan, reprit son vertueux somme jusqu'au grand jour.
XII.
LE CALME.
Sabina n'avait pas mieux dormi que ses compagnons de voyage. La
prédiction de Léonce s'était réalisée plus qu'il ne l'avait prévu, car
lorsqu'il avait parlé au hasard, il n'avait songé qu'à l'amuser et à
l'agiter un peu par l'attente de quelque aventure sur laquelle il ne
comptait guère. La pauvre jeune femme, inquiète et affligée, ne se
laissait point de repasser dans son esprit les étranges incidents de
la journée. D'abord les bizarreries de Léonce, la violente et
amère déclaration d'amour qu'il lui avait faite dans le bois, et
l'attendrissement subit de leur réconciliation. Puis son soudain dépit
lorsqu'elle avait voulu s'en tenir à l'ancienne amitié, sa disparition
de deux heures dans les montagnes, son retour avec cet inconnu rempli
de prestiges et de singularités, qui d'abord lui avait paru le plus
noblement passionné, puis tout à coup le plus prosaïquement frivole des
hommes; tantôt épris d'elle jusqu'à l'adoration, tantôt indifférent et
désintéressé jusqu'à l'implorer pour un autre: tantôt le modèle et
la fleur des gentilshommes, et tantôt le vrai type de l'histrion des
carrefours, passant d'une discussion pédantesque avec le curé à de
divines inspirations musicales, et d'un équivoque chuchotement avec
l'oiselière à une conversation générale pleine d'élévation, de
philosophie et d'enthousiasme poétique. Toutes ces alternatives avaient
confondu le jugement et brisé enfin le coeur de Sabina. Toutes ces
scènes, tous ces entretiens lui apparaissaient à travers le mouvement
rapide de la voiture qu'elle croyait sentir encore, et les changements
de décoration des montagnes, qu'elle voyait passer devant ses yeux
fermés. Elle ne distinguait plus l'illusion de la réalité, et
lorsqu'elle commençait à s'assoupir un instant, elle se réveillait en
sursaut, croyant sentir le baiser de Teverino sur ses lèvres, au sommet
de la tour. Des applaudissements moqueurs et des rires de mépris
frappaient son oreille, la tour s'écroulait avec fracas, et elle se
trouvait dans une rue fangeuse, au bras du saltimbanque, en face de
Léonce, qui leur jetait l'aumône de sa pitié en détournant la tête.
[Illustration: A l'aspect de ce triste personnage.]
La négresse, chargée de l'éveiller de bonne heure, la trouva assise sur
son lit, l'oeil terne et le sein oppressé. Elle lui présenta le burnous
de cachemire blanc qui lui servait de robe de chambre à la villa, du
linge frais et parfumé, son riche nécessaire de toilette, enfin presque
toutes les recherches accoutumées. Elle s'en servit machinalement
d'abord; puis, revenue à la réflexion, elle demanda à Lélé qui donc
avait eu toutes ces prévoyances délicates. Sur la réponse de Lélé, que
Léonce avait fait faire ces préparatifs minutieux, elle ne put douter
de l'intention qu'il avait eue, en partant, de prolonger leur promenade
jusqu'au lendemain, et, tout en se laissant coiffer et habiller, elle se
perdit dans mille rêveries nouvelles.
A la manière dont Teverino s'était conduit la veille, il n'était que
trop certain pour elle qu'il ne l'aimait point. Après ces flatteries
passionnées et ce fatal baiser, comment, au lieu d'être recueilli et
agité le reste de la soirée, avait-il pu jouer une scène burlesque? Et
lorsqu'il s'était retrouvé seul avec la femme à demi-vaincue, comment,
au lieu de lui témoigner ce repentir hypocrite qui demande davantage,
et qu'une orgueilleuse beauté attend pour se défendre ou pour céder,
avait-il pu lui tenir tête dans une espèce de dispute philosophique, et
enfin lui parler de l'amour de Léonce au lieu du sien propre? Sabina
était profondément humiliée: elle avait hâte de se montrer, afin de
reprendre ses airs de hauteur ironique et le calme menteur de sa
prétendue invulnérabilité. Mais alors, si le marquis était impertinent
et dangereux, quel autre appui que celui de Léonce pouvait-elle espérer?
[Illustration: Il se crut sérieusement attaqué par le diable.]
Une douce et légitime habitude la ramenait donc vers ce défenseur
naturel, et, certaine de la générosité de son ami, elle se demandait
avec effroi comment elle avait pu être assez injuste et assez légère
pour s'exposer à en avoir besoin. Lorsqu'elle comparait ces deux hommes,
l'un rempli de séductions et de problèmes, l'autre rigide et sûr; un
inconnu et un ami éprouvé; celui-ci qu'un baiser d'elle eût à jamais
enchaîné à ses pas, celui-là qui l'acceptait en passant, comme une
aventure toute simple, et ne s'en souvenait plus au bout d'une heure:
elle s'accusait et rougissait jusqu'au fond de l'âme.
Léonce s'attendait à la voir irritée contre lui; il là trouva pâle,
triste et désarmée. Lorsqu'il s'approcha pour lui baiser la main comme à
l'ordinaire, il aperçut une larme au bord de ses cils noirs, et, à son
tour, il fut involontairement ému.
--Vous êtes souffrante? dit-il; vous avez passé une mauvaise nuit?
--Vous me l'aviez prédit, Léonce, et j'ai à vous rendre compte de ces
émotions terribles dont je ne dois jamais perdre le souvenir. Faites
en sorte, je vous prie, que je puisse tranquillement causer avec vous
aujourd'hui, et ne me quittez pas, comme vous l'avez fait si cruellement
hier à diverses reprises.
Léonce n'eut pas le courage de lui répondre qu'il avait cru lui plaire
en agissant ainsi. Il voyait trop que Sabina n'avait ni l'envie ni le
pouvoir de se justifier.
A son tour, il se demanda s'il n'était pas le seul coupable; et, plein
de mélancolie et d'incertitudes, il alla présider aux préparatifs du
départ.
Heureusement le curé égaya le déjeuner par le récit de la terrible
aventure qui l'avait mis aux prises avec Satan. Le marquis eut beaucoup
d'esprit, Léonce fut préoccupé, et Sabina lui en sut gré. Il lui
semblait que Teverino avait l'insolence d'un amant heureux, et elle le
haïssait. Pourtant rien n'était plus éloigné de la pensée du bohémien;
il faisait bien meilleur marché de la faute de lady G... qu'elle-même;
il trouvait le péché si véniel, et il avait à cet égard une philosophie
si tolérante, qu'il était peu disposé à en tirer gloire. Cela venait de
ce qu'il avait moins de respect, dans un certain sens, que Léonce pour
la vertu des femmes, et plus de confiance en même temps dans leur mérite
moral. Pour un instant de faiblesse, il ne les condamnait pas à n'être
pas capables d'un attachement réel et durable. Son code de vertu était
moins élevé, mais plus humain. Il ne mettait pas son idéal dans la
force, mais, au contraire, dans la tendresse et le pardon.
Ce ne fut qu'au moment de monter en voiture que Sabina s'aperçut de
l'absence de Madeleine.
--La petite fille est partie pour ses montagnes à la pointe du jour,
lui dit Teverino; elle a craint que son frère ne fût inquiet d'elle,
à l'heure où il rentre ordinairement, et elle a pris sa course à vol
d'oiseau à travers les monts, escortée de ses bestioles, que j'ai vues
de mes yeux voltiger à sa rencontre, aux portes de la ville; car j'ai
voulu l'escorter jusque-là, de peur qu'elle ne fût assaillie et arrêtée
par les enfants, avides de voir ce qu'ils appellent ses tours de
sorcellerie.
--Le marquis est le meilleur d'entre nous, dit Léonce: tandis que nous
avions oublié notre petite compagne de voyage, il se levait le premier
pour protéger sa retraite.