De temps en temps quelques phrases de leur dispute arrivaient aux

oreilles de leurs compagnons. «Ceci est une hérésie, une hérésie

condamnée! s'écriait le curé, qui ne faisait plus attention aux cahots

et aux difficultés de la route.--Je le sais, monsieur l'abbé, reprenait

Teverino, et il s'agit de la réfuter. Comment vous y prendrez-vous? Je

gage que vous ne le savez pas?--J'invoquerais la grâce, Monsieur,

rien que la grâce!--Ce ne serait que tourner la difficulté. Un savant

théologien dédaigne les moyens échappatoires!--Une échappatoire,

Monsieur! vous appelez cela une échappatoire!--En ce cas-là, oui,

monsieur l'abbé; car vous avez pour vous le concile de Trente, et vous

ne vous en doutez point!--Le concile de Trente n'a rien interprété

là-dessus, Monsieur! Vous allez m'interpréter quelque décret tiré par

les cheveux; c'est votre habitude, je le vois bien!»

--Notre bourru me paraît hors de lui, dit Sabina à Léonce; votre ami

est-il réellement savant? Je regrette de ne pas les entendre d'un bout à

l'autre.

--Le marquis sait un peu de tout, répondit Léonce.

--Seulement un peu? Je le croirais, à son assurance. Beaucoup d'Italiens

sont ainsi, c'est le caractère méridional.

--Ce caractère a ses charmes et ses travers; les uns si puérils qu'on

est forcé de s'en moquer, les autres si puissants qu'on est forcé de s'y

soumettre.

--Mon cher Léonce, dit Sabina, qui comprit l'épigramme effacée sous

l'intonation mélancolique de son ami, apercevoir, c'est tout au plus

remarquer; ce n'est, à coup sûr, pas se soumettre. Permettez-moi de vous

parler de votre ami comme d'un étranger, et de vous dire que c'est la

statue d'argile aux veines d'or.

--C'est possible, reprit-il; mais l'or est chose si précieuse et si

tentante qu'on le cherche parfois même dans la fange.

--Voilà un mot qui fait frémir.

--Prenez que j'ai dit argile, emblème de fragilité; seulement n'en

faites aucune application au caractère du marquis. Étudiez-le vous-même,

Sabina; c'est le plus remarquable sujet d'observations que je puisse

vous offrir, et je ne l'ai pas fait sans dessein. Seulement, ne vous

laissez pas éblouir si vous voulez voir clair. Je vous avoue que

moi-même, ayant perdu de vue cet ami, depuis longtemps, et sachant

combien sont mobiles ces puissantes organisations, je ne le connais pour

ainsi dire plus. J'ai besoin de l'examiner de nouveau, et je ne puis

vous répondre de lui que jusqu'à un certain point. Soyez avertie, et

tenez-vous sur vos gardes.

--Que signifie cette dernière parole? Me croyez-vous en danger

d'enthousiasme?

--Vous savez bien vous-même que vous venez de courir ce danger-là,

jusqu'à vouloir traverser le torrent au péril de vos jours, pour lui

prouver votre confiance et votre soumission.

--Ne vous servez pas de mots impropres et offensants. On dirait que vous

en avez eu du dépit?

--N'avez-vous point vu que c'était de la colère?

--Vous parlez comme un jaloux, en vérité!

--L'amitié a ses jalousies comme l'amour. C'est vous qui l'avez dit ce

matin.

--Eh bien, soit; cela orne et anime l'amitié, dit Sabina avec un

irrésistible mouvement de coquetterie.

Elle était effrayée d'avoir failli aimer Teverino, et elle s'efforçait

de se créer un préservatif en stimulant l'affection problématique de

Léonce. Elle n'y réussit que trop. Il prit sa main et l'échauffa

dans les siennes, jusqu'à ce qu'elle la retirât brûlante. Madeleine

paraissait assoupie; pourtant elle s'éveilla à ce mouvement, et lady

G... se sentit confuse du regard étonné de l'oiselière. Elle lui fit une

caresse pour écarter toute hostilité de la pensée de cette enfant; mais

ce ne fut pas de bien bon coeur, et il lui sembla que Madeleine souriait

avec plus de malice qu'on ne l'en eût crue capable.

--Têtebleu! où sommes-nous? s'écria tout d'un coup le curé en regardant

autour de lui.

--Nous en sommes à saint Jérôme, répliqua Teverino.

--Il ne s'agit plus de saint Jérôme, Monsieur, mais du chemin que vous

nous faites prendre; quelle est cette vallée? où va cette route? où

diable nous avez-vous conduits, enfin?

On était parvenu au sommet d'une montée longue et pénible, et, en

tournant le rocher, où depuis une heure on marchait encaissé, on

voyait une vallée immense se déployer sous les pieds à une profondeur

étourdissante. Du plateau où se trouvaient nos voyageurs, de

gigantesques rochers couronnés de neige se dressaient encore vers le

ciel; la nature était aride, bizarre, effroyablement romantique; mais

devant eux, la route, redevenue une rampe rapide, s'enfonçait en mille

détours pittoresques vers les plans abaissés d'une contrée fertile,

riante et richement colorée. Quoi de plus beau qu'un pareil spectacle

au coucher du soleil, lorsqu'à travers le cadre anguleux de la nature

alpestre, on découvre la splendeur des terres fécondes, les flancs

verdoyants des collines intermédiaires, que les feux de l'occident font

resplendir, ces abîmes de verdure déroulés dans l'espace, les fleuves

et les lacs embrasés, semés dans ce vaste tableau comme des miroirs

ardents, et, au delà encore, les zones bleuâtres qui se mêlent sans se

confondre, les horizons violets et le ciel sublime de lumière et de

transparence! Sabina fit un cri d'admiration:--Ah! Léonce! dit-elle en

lui reprenant la main, que je vous remercie de m'avoir conduite ici! que

Dieu soit loué de cette journée!

--Et moi aussi, je vous remercie bien, dit le curé avec désespoir; nous

ne risquons rien de nous recommander à Dieu, car de souper et de gîte il

n'en faut plus parler. Nous voici à plus de dix lieues de chez nous,

et nous marchons vers Venise ou vers Milan en droite ligne, au lieu de

chercher notre étoile polaire et le coq de notre clocher.

--Au lieu de blasphémer ainsi, dit Teverino, vous devriez être à genoux,

curé, et bénir l'Éternel, créateur et conservateur de si grandes choses!

Me voilà tout à fait mécontent de votre foi, et si je ne vous aimais, je

vous dénoncerais de suite à mon oncle le saint-père. Est-ce ainsi,

abbé sans cervelle et sans principes, que vous devriez saluer la terre

d'Italie et le chemin qui conduit à la ville éternelle!

--C'est donc l'Italie? s'écria Sabina en s'élançant sur le chemin; ma

chère Italie, que je rêve depuis mon enfance, et que mon traître de mari

me permettait à peine de voir en peinture! Eh quoi! marquis, vous nous

avez fait entrer en Italie!

--_O cara patria!_ chanta Teverino, et, entonnant de sa belle voix le

noble récitatif de _Tancredi: «Terra degli avi miei, ti bacio!»_

--Fermez vos oreilles, dit Léonce: voici une nouvelle séduction contre

laquelle je ne vous avais pas prévenue. Le marquis chante comme Orphée.

--Ah! c'est la voix de l'Italie! Peu m'importe de quelle bouche elle

s'exhale! Il me semble que c'est la terre et le ciel qui chantent ce

cantique d'amour et le font pénétrer dans mon coeur. L'Italie! ô mon

Dieu! je pourrai donc dire que j'ai au moins salué les horizons de

l'Italie! C'est à votre ingénieux vouloir, c'est à l'audace de notre

guide que je dois cette jouissance suprême. Laissez-moi vous bénir tous

les deux.

En parlant ainsi, Sabina leur tendit la main à l'un et à l'autre, et se

mit à courir, entraînée par eux vers une cabane de planches grossières,

au seuil de laquelle se dessinait un douanier, vieux soldat farouche, en

habit d'un vert sombre comme le feuillage des sapins, et en moustaches

blanches comme la neige des cimes.

--Gardien de l'Italie, lui dit le marquis en riant, Cerbère attaché au

seuil du Tartare, ouvre-nous la porte de l'Éden, et laisse-nous passer

de la terre au ciel! Saint Pierre en personne a signé nos passe-ports.

Le douanier regarda d'un air de surprise et de doute la figure du

vagabond que, huit jours auparavant, il avait laissé passer après mille

formalités, quoique sa feuille de route fût en règle. Mais Teverino vit

bien, en cette rencontre, qu'une bonne mine et de beaux habits sont les

meilleures lettres de créance; car, à peine Léonce eut-il exhibé ses

papiers et répondu de toutes les personnes qui se trouvaient avec lui,

que le vagabond put passer son chemin la tête haute.

La voiture fut arrêtée un instant et visitée pour la forme. Une pièce

d'or, négligemment jetée dans la poussière par Léonce, au pied du

douanier, aplanit toutes les difficultés.

--Et maintenant, dit Sabina en courant toujours on avant avec Léonce et

le marquis, c'est bien vraiment et sans métaphore la terre d'Italie

que je foule; ce sont bien ses parfums que je respire et son ciel qui

m'éclaire!

--Arrêtez-vous ici, Signera, dit Madeleine en la saisissant par sa robe;

j'ai promis de vous faire voir au coucher du soleil quelque chose de

merveilleux, et M. le curé ne se coucherait pas content ce soir si je ne

lui tenais parole.

--Pourvu que je couche quelque part, je me tiendrai pour trop heureux!

répondit le curé essoufflé de la course qu'il venait de faire pour

suivre Sabina.

Et, la voyant s'asseoir sur les bords du chemin, résolue à admirer les

talents de l'oiselière, il se laissa tomber sur le gazon, en se faisant

un éventail de son large chapeau. Il n'y avait plus de forces en lui

pour la résistance ou la plainte.

--Voici l'heure! dit l'oiselière en s'élançant sur les rochers qui

marquaient le point culminant de cette crête alpestre; et, avec

l'agilité d'un chat, elle grimpa de plateau en plateau, jusqu'au

dernier, où, dessinant sa silhouette déliée sur le ton chaud du ciel,

elle commença à faire flotter son drapeau rouge. En même temps, elle

faisait signe aux spectateurs de regarder le ciel au-dessus d'elle, et

elle traçait comme un cercle magique avec ses bras élevés, cour marquer

la région où elle voyait tournoyer les aigles.

Mais Sabina regardait en vain; ces oiseaux étaient perdus dans une telle

immensité que la vue phénoménale de l'oiselière pouvait seule pressentir

ou discerner leur présence. Enfin, elle aperçut quelques points noirs,

d'abord indécis, qui semblaient nager au delà des nuages. Peu à peu

ils parurent les traverser; leur nombre augmenta, et en même temps

l'intensité de leur volume. Enfin, on distingua bientôt leur vaste

envergure, et leurs cris sauvages se firent entendre comme un concert

diabolique dans la région des tempêtes.

Ils tournèrent longtemps, dessinant de grands circuits qui allaient

en se resserrant, et quand ils furent réunis en groupe compacte,

perpendiculairement sur la tête de l'oiselière, ils se laissèrent

balancer sur leurs ailes, descendant et remontant comme des ballons, et

paralysés par une invincible méfiance.

Ce fut alors que Madeleine, couvrant sa tête, cachant ses mains dans

son manteau, et ramassant ses pieds sous sa jupe, s'affaissa comme

un cadavre sur le rocher, et à l'instant même cette nuée d'oiseaux

carnassiers fondit sur elle comme pour la dévorer.

--Ce jeu-là est plus dangereux qu'on ne pense, dit Teverino en prenant

le fusil de Léonce dans la voiture et en s'élançant sur le rocher;

peut-être que la petite ne voit pas à combien d'ennemis elle a affaire.

Madeleine, comme pour montrer son courage, se releva et agita son

manteau. Les aigles s'écartèrent; mais prenant ce mouvement passager

pour les convulsions de l'agonie, ils se tinrent à portée, remplissant

l'air de leurs clameurs sinistres, et dès que l'oiselière fut recouchée,

ils revinrent à la charge. Elle les attira et les effraya ainsi à

plusieurs reprises, après quoi elle se découvrit la tête, étendit les

bras, et, debout, elle attendit immobile. En ce moment, Teverino éleva

le canon de son fusil, afin d'arrêter ces bêtes sanguinaires au passage,

s'il était besoin. Mais Madeleine lui fit signe de ne rien craindre,

et après avoir tenu l'ennemi en respect par le feu de son regard, elle

quitta le rocher lentement, laissant derrière elle un oiseau mort dont

elle s'était munie sans rien dire, et qu'elle avait enveloppé dans un

chiffon. Pendant qu'elle descendait, les aigles se précipitèrent sur

cette proie et se la disputèrent avec des cris furieux.--Voyez, dit

Madeleine en rejoignant les spectateurs, comme ils se mettent en

colère contre mon mouchoir que j'ai oublié là-haut! comme ils font

les insolents, maintenant que je ne m'occupe plus d'eux! Allons,

laissons-les chanter victoire; ce sont des animaux lâches et méchants

qui obéissent et qui n'aiment pas. Je suis sûre que mes pauvres petits

oiseaux, quoique bien loin, les entendent, et qu'ils se meurent de peur.

Si je leur faisais souvent de pareilles infidélités, je crois qu'ils

m'abandonneraient.

--Mais je ne pense pas que tes oiseaux t'aient suivie jusqu'ici? lui

demanda Léonce.

--Non, répondit-elle; ils m'auraient suivie si je l'avais voulu; mais je

savais qu'ils seraient de trop ici, et je les ai envoyés coucher dans un

bois que nous avons laissé sur l'autre bord du torrent.

--Et où les retrouveras-tu demain?

--Cela ne me regarde pas, répondit-elle fièrement; c'est à eux de me

retrouver où il me plaira d'être. Ils voient de loin et de haut, et

pendant que je fais une lieue ils peuvent en faire vingt.

--Si nous en faisions seulement deux ou trois pour trouver un abri,

objecta le curé, qui n'avait pris aucun intérêt à la scène des aigles,

nous pourrions remercier la Providence.

--Qu'à cela ne tienne, l'abbé, dit Teverino; je vous réponds d'un bon

souper, d'un bon feu pour sécher l'humidité du soir qui commence à

pénétrer, et d'un bon lit bassiné pour vous remettre de vos fatigues;

à moins pourtant que vous ne vous obstiniez à retourner coucher à

Sainte-Apollinaire, auquel cas, milady daignant vous accorder votre

liberté, vous pourriez vous en aller à pied et arriver chez vous avec le

retour du soleil!

--Bien obligé d'une pareille liberté! dit le curé; puisque je suis tombé

dans vos mains, il ne faut pas que j'espère m'en tirer, et si vous vous

faites fort de nous héberger supportablement cette nuit, je tâcherai

d'oublier les transes de ma pauvre Barbe, et l'étonnement de mes

paroissiens quand la messe de demain ne sonnera point à leurs oreilles!

--Ce n'est pas demain dimanche, et votre infraction est involontaire,

dit Teverino. Allons, repartons, et que Dieu nous conduise!

--Eh bien! et moi? dit Sabina effrayée à Léonce. Et mon mari, qui est

probablement réveillé à l'heure qu'il est, et qui sans doute fait sa

toilette pour venir déjeuner, c'est-à-dire souper dans mon appartement?

--Parlez plus bas, Madame, de peur que le curé ne vous entende,

car c'est le seul parmi nous qu'une pareille situation pourrait

scandaliser...

--Quoi! nous allons passer la nuit dehors? ce sera la fable du pays.

--Non, soyez certaine du contraire. La compagnie du curé couvre tout,

et rien de plus naturel que de s'égarer dans les montagnes, d'y être

surpris par la nuit, et de ne rentrer chez soi que le lendemain. Le curé

fera assez grand bruit d'une aussi terrible journée, pour que personne

ne puisse révoquer en doute sa présence au milieu de nous.

--Mais si votre marquis, dont _vous ne répondez pas_, est un fat, il

publiera des choses impertinentes sur mon compte.

--Je vous réponds du moins de le faire taire, s'il en est ainsi. Allons,

Sabina, allez-vous donc vous replonger dans de tristes réalités?

Qu'avez-vous fait de cet enthousiasme que le sol brûlant de l'Italie

vous communiquait tout à l'heure? La poésie meurt au souvenir des

convenances mondaines, et si vous manquez de foi, ma puissance sur le

milieu que nous traversons va m'abandonner aussi.

--Eh bien! Léonce, vogue la galère!

--L'air fraîchit, permettez-moi de vous envelopper de mon manteau, dit

Léonce.

--Gardons-en un coin pour cette petite qui est à peine vêtue, dit-elle

en cherchant Madeleine à ses côtés.

--Oh! merci, Seigneurie, je n'ai pas froid, dit l'oiselière qui s'était

glissée avec Teverino sur le siège.

--Je crains que le curé n'ait eu raison, reprit Sabina en anglais, et

que ce ne soit une petite dévergondée. La voilà folle de votre Italien.

--Eh bien! que vous importe? dit Léonce.

Teverino poussa rapidement les chevaux à la descente, et sans la vigueur

de ces généreux animaux, qui, tout couverts d'écume et de sueur,

bondissaient encore d'impatience, ils eussent pu se laisser entraîner

sur cette pente d'une lieue de long, en zigzag, partout bordée

d'effroyables abîmes. Madeleine n'y songeait pas; et la nuit déroba

bientôt au curé la vue d'une situation qui lui eût donné le vertige.

--Voyez, Signora! cria enfin le marquis en indiquant des lumières dans

le fond ténébreux du paysage: voici la ville, une ville d'Italie!

IX.

PRÈS DE L'ABÎME.

--Ne me dites pas le nom de cette ville, s'écria Sabina, je l'apprendrai

assez tôt. Il me suffit de savoir que c'est une ville d'Italie pour que

mon imagination en fasse une merveille. Voyez, cher curé, si cela ne

ressemble pas à un palais enchanté!

--Je ne vois, Madame, en vérité, que des chandelles qui luisent.

--Vous n'êtes guère poète! Quoi! il ne vous semble pas que ces lumières

sont plus brillantes que d'autres lumières, que leur mystérieux

rayonnement dans cette ténébreuse profondeur nous promet quelque

surprise inouïe, quelque aventure nouvelle?

--Voici bien assez d'aventures comme cela pour aujourd'hui, dit le curé;

et je n'en demande pas davantage.

C'était une modeste petite ville de la frontière, dont nous ne dirons

pas le nom au lecteur, de crainte de la dépoétiser à ses yeux, s'il l'a,

par hasard, traversée dans un jour de pluie et de mauvaise humeur; mais

quelle qu'elle soit, Sabina fut frappée de son caractère italien, et sa

belle position en amphithéâtre au revers des montagnes, dans une

région abritée du vent du nord, chauffée par les rayons du midi, et

incessamment lavée par les eaux courantes, lui donnait un aspect de

propreté, de bonheur et un entourage de riche végétation. La lune, en

se levant, montra des murailles blanches, des terrasses couronnées de

pampres, des escaliers ornés de vases de pierre où l'aloès étalait ses

arêtes pittoresques, de petits clochers au toit arrondi et une foule de

boutiques remplies d'herbages et de fruits magnifiques éclairés par des

lanternes en papier de couleur, qui en faisaient ressortir les riches

nuances et les contours transparents. Les rues étaient bordées d'arcades

grossières sous lesquelles circulaient des passants de bonne humeur,

braves gens pour qui chaque beau soir d'été est une heure de fête,

et qui saluaient de rires et de cris joyeux l'arrivée d'une voiture

opulente. Une bande d'enfants demi-nus et de jeunes filles curieuses, la

chevelure ornée de fleurs naturelles, suivit l'équipage et assista au

débarquement des voyageurs, devant l'hôtel _del Leon-Bianco_, sur la

place du Marché-Neuf.

L'auberge était confortable, et la vue d'un rôti copieux qui tournait au

milieu des flammes, commença à éclaircir le front du curé. Tandis qu'on

préparait les meilleures chambres, nos voyageurs virent se dresser

la table dans une salle basse, peinte à fresque, avec ce goût

d'ornementation et cette charmante harmonie de couleurs qu'on retrouve

dans les plus misérables demeures de l'Italie septentrionale. Le curé

n'oubliait pas ses truites et ses champignons. Ç'avait été pour lui

jusque-là une fiche de consolation, et il n'avait cessé de répéter

qu'avec _ce commencement de chère et de festin_, pourvu qu'on trouvât

du feu, il n'y avait rien de désespéré. Teverino prit le tablier et le

bonnet blanc d'un marmiton et se mit facétieusement à l'oeuvre avec

l'abbé, dans la cuisine, prétendant avoir des secrets merveilleux dans

cet art. Madeleine aida la négresse à préparer la chambre, de lady G...

pendant que cette dernière, penchée au balcon de la salle avec Léonce,

prenait plaisir à voir chanter et danser les enfants sur la place.

Quand les flambeaux furent allumés et la table couverte de mets simples

et excellents, les convives se réunirent, et Léonce alla chercher

l'oiselière pour faire plaisir, disait-il, au marquis; mais Sabina ne

parut pas charmée de cette persistance dans les douceurs de l'égalité.

L'hôte se récria:

--Quoi, dit-il en servant le potage sur la table, la fille aux oiseaux

dans la compagnie de Vos Seigneuries illustrissimes? Oh! je la connais

bien, et plus d'une fois je l'ai fait dîner gratis, à cause des jolis

tours qu'elle sait faire. Mais est-ce que tu nous amènes toutes tes

bestioles, Madeleine? Je t'avertis que s'il leur faut à chacune un

couvert et un lit, je n'ai pas assez d'argenterie et d'oreillers dans ma

maison pour tant de monde. Allons, ma fille, va-t'en manger à la cuisine

avec les gens de Leurs Altesses: sans plaisanterie, je te trouverai bien

un petit coin dans le grenier à paille pour te faire dormir.

--Dans le grenier à paille, avec les muletiers et les palefreniers sans

doute? dit le curé. Si c'est là la vie que vous menez, Madeleine, je

n'ai pas tort de dire que votre vagabondage vous mènera loin.

--Bah! bah! c'est un petit enfant, seigneur abbé, reprit l'hôte, et

personne encore n'y fait attention.

--Monsieur l'hôte, dit Sabina, je vous prie de faire mettre un lit dans

la chambre de ma négresse; Madeleine couchera auprès d'elle. Je me suis

fait suivre de cette enfant qui nous a divertis de ses talents, et je

réponds de sa sécurité.

--Du moment que Votre Altesse daigne s'y intéresser, reprit l'hôte, tout

sera fait ainsi qu'elle le commande. Nous l'aimons tous, cette petite:

elle est magicienne aux trois quarts! Dois-je donc lui mettre son

couvert à cette table?

--Eh bien! oui, répondit lady G..., curieuse de voir en face et aux

lumières, quels progrès avait fait l'intimité de l'oiselière et du

marquis. Mais elle fut trompée dans son attente: ces deux personnages

semblaient être redevenus étrangers l'un à l'autre. Madeleine était

chastement familière avec Léonce et respectueusement calme auprès de

Teverino. Ce dernier, qui faisait les honneurs de la table avec une

aisance merveilleuse, s'occupait d'elle avec une sorte de bonté

paternelle et protectrice, qui faisait ressortir la bienveillance de

son caractère sans rien ôter aux convenances de son rôle. Sabina pensa

bientôt qu'elle s'était trompée, et le curé lui-même n'eut rien

à reprendre aux manières du beau marquis. Il fut plutôt porté à

s'effaroucher un peu de l'affection que Léonce témoignait à cette

_petite sotte_, qui riait avec lui et paraissait le charmer par ses

naïvetés enjouées. Mais l'appétit du bourru était si terrible et les

délices de la réfection si puissantes, qu'au moment où il eût pu

redevenir clairvoyant et grondeur, Madeleine avait quitté la table et

s'était assoupie, avec l'insouciance de son âge, sur le grand sofa

qui, dans toutes les auberges de cette contrée, décore la salle des

voyageurs. De temps en temps, Léonce, placé non loin de ce sofa, se

retournait et la contemplait, admirant ce repos de l'innocence, cette

pose facile, et cette expression angélique, qui n'appartiennent qu'au

jeune âge.

On était au dessert, et le marquis, exclusivement occupé de lady G...,

parlait sur toutes choses avec un esprit supérieur; du moins c'était

un genre de supériorité que les femmes peuvent apprécier: plus

d'imagination que de science, une originalité poétique, une sensibilité

exaltée. Sabina retomba peu à peu sous le charme de sa parole et de son

regard. Le curé remplissait l'office de contradicteur, comme s'il eût eu

à coeur de faire briller l'éloquence du jeune homme, et de lui fournir

des armes contre la froideur dogmatique et les préjugés étroits du monde

officiel. Léonce, voyant avec humeur l'animation de son amie, prit son

album, l'ouvrit, et se mit à esquisser la figure de l'oiselière, sans se

mêler à la conversation. Toute femme du monde est née jalouse, et

Sabina avait été si justement adulée pour sa beauté incomparable et son

brillant esprit, que l'attention accordée à toute autre créature de

son sexe, en sa présence, devait infailliblement lui sembler une sorte

d'outrage. Habile à dissimuler ses mouvements intérieurs, elle ne les

exprimait que sous forme de plaisanterie; mais ils produisaient en elle

un besoin de vengeance immédiate, et la vengeance de la coquetterie, en

pareil cas, c'est de chercher ailleurs des hommages, et d'en prendre un

plaisir proportionné à l'affront. Elle s'abandonna donc tout à coup

aux séductions de Teverino, et ne put s'empêcher de le faire sentir à

Léonce, oublieuse de la honte qu'elle avait éprouvée alors que Teverino

semblait occupé de Madeleine.

Teverino · 第 7 / 12 段