--Philosophe, Monsieur? Je ne connais pas cela.

--Mais quelquefois on aime malgré soi, bien qu'on s'abstienne de le

dire, et de faire souffrir celui qui vous quitte?

--Oui, et cela doit faire beaucoup de mal! dit Madeleine, dont les vives

couleurs s'effacèrent à cette idée.

--Mais on prie, mon enfant, et Dieu vous délivre. N'est-ce pas là ce que

tu disais?

--On a bien de la peine à prier, je suis sûre; on doit toujours penser à

demander autre chose que ce qu'on voudrait obtenir.

--C'est-à-dire qu'en demandant de guérir, on désire, malgré soi, d'être

aimée comme on l'était?

--Je crois bien que c'est cela. Monsieur. Mais enfin, il ne faut pas

désespérer de la miséricorde de Dieu!

--Dieu quelquefois permet alors qu'un autre vous aime et qu'on l'écoute?

--Je ne sais pas. Quand on n'est pas belle et qu'on pense à un autre, il

ne doit pas être aisé de plaire à quelqu'un.

--Mais les miracles de la Providence! Si ta figure semblait belle à

quelque autre que ton ami, et si ton amour et ta douleur, au lieu de lui

déplaire, te rendaient plus belle à ses yeux?

--Vous parlez avec beaucoup de douceur et de bonté, mon cher Monsieur;

on voit bien que vous croyez en Dieu et que vous connaissez sa

miséricorde mieux que M. le curé. Mais vous voulez aussi me consoler en

me montrant les choses comme cela, et moi je suis si triste que je

ne peux pas encore les voir de même. Je pense toujours à ce que je

souffrirais si mon bon ami ne m'aimait plus, et si je ne craignais

d'être impie, je me figurerais que j'en dois mourir.

--Songe que si tu en mourais et qu'il le sût, il serait éternellement

malheureux.

--Et peut-être que le bon Dieu le punirait d'avoir causé ma mort? Oh!

non, je ne veux pas mourir en ce cas!

--Tu es bonne et généreuse, Madeleine; eh bien, je te prédis que tu ne

seras pas malheureuse sans ressources, et que Dieu n'abandonnera pas un

coeur comme le tien.

--Ce que vous dites là me fait du bien, Monsieur, et je voudrais que

vous fussiez mon confesseur à la place de M. le curé. Je sens que vous

trouveriez pour moi des consolations, et je croirais en vous comme en

Dieu.

--Eh bien, Madeleine, prends-moi du moins pour ton conseil et ton ami.

S'il t'arrive malheur, confie-toi à moi; je pourrai quelque chose pour

toi, peut-être, ne fût-ce que de te parler religion et de te donner du

courage.

--Hélas! vous avez bien raison; mais vous êtes de ces gens qui passent

dans notre pays et qui n'y restent pas. Dans trois jours peut-être vous

serez à plus de mille lieues d'ici.

--Prends ce petit portefeuille, et ne le perds pas. Sais-tu lire?

--Oui, Monsieur, et un peu écrire aussi, grâce à mon frère qui m'a

enseigné ce qu'il savait.

--Eh bien! tu trouveras là une adresse et des papiers qui te serviront à

me faire revenir, ou à te conduire vers moi, en quelque lieu que je me

trouve.

--Merci, Monsieur, grand merci, dit Madeleine en mettant le portefeuille

dans sa poche; je ne vous oublierai jamais, car je vois que vous avez

beaucoup de savoir en religion, et que votre coeur est bon pour ceux qui

sont dans le chagrin; je vois ce que je ferai. Si mon bon ami est ingrat

pour moi, je l'enverrai vers vous, et je suis sûre que vous lui parlerez

si saintement qu'il ne voudra plus m'affliger.

--Tu te sens de la confiance et de l'amitié pour moi?

--Oh! beaucoup, dit l'oiselière en pressant naïvement le bras de Léonce

contre son coeur.

--Oui-da! dit le curé en sortant du fourré, si chargé de champignons

qu'il pouvait à peine se porter; vous voici bras dessus bras dessous

comme compère et compagnon! Doucement, Madeleine, doucement, vous êtes

une tête sans cervelle, ma fille; tout ceci tournera mal pour vous!

--Ne la grondez pas, monsieur le curé, répondit Léonce; elle tournera

toujours bien si vous ne vous en mêlez pas.

--Hum! hum! reprit le curé en hochant la tête; vous ne me rassurez

guère, vous, avec vos airs de vertu; vous vous êtes peut-être beaucoup

moqué de moi aujourd'hui! Allons, laissez le bras de cette petite, et

venez voir ma récolte.

--Allons la déposer aux pieds de lady G..., dit Léonce.

[Illustration: C'était un grand gaillard.]

--Et où donc est la vôtre? Quoi! des fleurs, de mauvaises herbes! A quoi

cela peut-il servir? Ce n'est pas même bon pour du vulnéraire!

--Cela servira à l'herbier du marquis, reprit Léonce. Et à propos de

marquis, pensa-t-il, je suis curieux de savoir si le Frontin n'a pas

montré le bout de l'oreille.

Ils retrouvèrent Teverino et Sabina au même endroit où il les avait

laissés; mais la négresse et le jockey étaient fort loin, et le marquis

était si près de lady G..., il avait un tel air de confiance et de

satisfaction, et, de son côté, elle avait l'oeil si brillant et les

joues si animées, qu'ils ne paraissaient ni l'un ni l'autre mécontents

de leur conversation.

--Qu'est-ce que cela? dit lady G... en voyant le curé étaler

fastueusement ses cryptogames sur la mousse. Ah! les belles pommes d'or,

les charmantes découpures d'ambre, les énormes chapeaux de prêtre! Voila

des plantes bizarres et magnifiques.

--Magnifiques? bizarres? dit le curé scandalisé. Dites exquises, Madame;

dites parfumées, fraîches, succulentes! Dieu ne les a point faites

pour l'amusement des yeux, mais bien pour les délices de l'estomac de

l'homme.

--Ah! pardon, monsieur le curé, dit Teverino en jetant loin de lui un

individu suspect; voici une fausse orange.

--Peut-être, peut-être! dit le curé. Dans la précipitation de butiner,

on peut se tromper.

--Vous vous connaissez donc en toutes choses? dit Sabina en adressant un

doux regard au _marquis_. Que ne savez-vous pas?

--Eh bien, comment le trouvez-vous, mon marquis? lui demanda Léonce en

l'attirant à l'écart.

--Puis-je ne pas le trouver charmant? Y aurait-il deux opinions sur son

compte? S'il n'était pas ce qu'il paraît, vous seriez très-imprudent,

cher docteur, de m'avoir présenté un homme qui a tant de séductions.

Sabina parlait d'un ton railleur; mais elle avait, en dépit d'elle-même,

comme une sorte de voile humide sur les yeux qui trahissait un secret

enivrement.

--Grands dieux! qu'aurais-je fait? pensa Léonce consterné; et il allait

se hâter de lui avouer de quelle mauvaise plaisanterie elle était dupe,

lorsqu'un regard inquiet et pénétrant de Teverino, qu'il rencontra, lui

ferma la bouche et lui rappela son serment.

--Non, c'est impossible, se dit-il; cette femme froide et fière né

pourrait se tromper si grossièrement! elle ne s'éprendrait pas ainsi à

la première vue, d'un marquis de ma façon. Et pourtant, ajoutait il

en examinant Teverino (alors au plus brillant de son rôle), si on ne

regarde que la beauté merveilleuse de ce bohémien, l'aisance de ses

manières, cet air incroyablement distingué; si on écoute cette voix

harmonieuse, ce langage pétillant d'esprit et de poésie, qui possédera

plus de charme? qui attirera plus de sympathie? N'est-ce point là

un marquis italien, qui n'a peut-être point son égal dans toute

l'aristocratie de l'univers? Est-il une seule femme assez aveugle pour

n'en être pas éblouie?

[Illustration: Perdu dans le taillis de chênes.]

Léonce devint soucieux, et Sabina fut forcée de le secouer pour le tirer

de ses rêveries. Le soleil baissait, le temps était propice pour s'en

retourner; le curé, plus impatient encore de faire cuire ses truites et

ses champignons que de calmer les inquiétudes de sa gouvernante et de

son sacristain, invitait ses convives à revenir avec lui au presbytère.

Madeleine, assise à l'écart, et complètement muette, semblait

indifférente à tout ce qui se passait autour d'elle.

--Seigneur Léontio, dit le vagabond en italien à Léonce, au moment où

ils allaient remonter en voiture, êtes-vous amoureux de lady Sabina?

--Vous êtes bien curieux, _Signor marchese!_ répondit Léonce aven une

sécheresse ironique.

--Non! mais je suis votre ami, un royal ami, et je dois connaître vos

sentiments, afin de ne pas les contrarier.

--Vous êtes un fat, mon cher!

--Vous avez déjà du dépit? Eh bien, que vous disais-je, que vingt-quatre

heures entre nous seraient le bout du monde? Allons, j'ai deviné votre

secret, et je n'ai pas besoin d'insister. Léonce, vous reconnaîtrez que

Teverino est un galant homme!

Et s'élançant sur le siège:--C'est moi qui suis le cocher, dit-il à

haute voix. Dame Érèbe, dit-il à la négresse, vous irez dans la voiture

et je conduirai les chevaux. J'ai la passion des chevaux!

--Ceci n'est pas aimable, observa lady G..., évidemment contrariée de

cet arrangement. Notre société n'a guère d'attraits pour vous, Marquis!

--Et puis vous ne connaissez pas le pays, objectais le curé. Nous nous

sommes déjà égarés; n'allez pas nous faire souper de la rosée du soir et

coucher à la belle étoile, au moins!

--Laissez donc faire le marquis, dit Léonce, et si vous parlez d'étoile,

fiez-vous à la sienne! Sais-tu conduire? demanda-t-il à Teverino.

--Peut-être! répondit celui-ci, quoique je n'aie jamais essayé.

--Grand merci! s'écria le bourru. Vous allez nous verser, nous rompre

les os! Il n'y a pas à plaisanter avec les précipices et les chemins

étroits. Monsieur! Monsieur! laissez les rênes à ce jeune garçon, qui

s'en sert fort bien.

--Ne fais pas de folies, dit tout bas Léonce à Teverino; si tu n'as pas

été cocher, ne t'en mêle pas.

--Tout s'improvise, répondit le marquis, et je me sens si inspiré que je

conduirais les chevaux du Soleil.

Là-dessus il fouetta les chevaux de Léonce qui partirent au grand galop.

--Pas par ici, pas par ici! cria le curé, jurant malgré lui. Où diable

allez-vous? Sainte-Apollinaire est sur la gauche.

--Vous vous trompez, l'abbé, répondit le phaéton; je connais mieux les

montagnes que vous.

Et se penchant vers Léonce, assis immédiatement derrière lui:--Où

faut-il aller? lui demanda-t-il à l'oreille.

--Partout, nulle part, au diable, si bon te semble! répondit Léonce du

même ton.

--En ce cas, à tous les diables! reprit Teverino, et, fouettant de

nouveau, il laissa maugréer le curé que la peur rendit bientôt pâle et

muet.

Une telle épouvante n'était pas trop mal fondée. Teverino était plus

adroit qu'expérimenté. Naturellement téméraire, et doué d'une présence

d'esprit, d'une agilité et d'une force de corps supérieures à celles de

la plupart des hommes, il méprisait le danger, et ne connaissait pas

d'obstacles moraux ou matériels qu'il ne pût tourner ou franchir. Dans

cette persuasion, ravi de l'énergie et de la finesse des chevaux de

Léonce, il les lança au bord des abîmes, dédaignant de les ralentir

quand le chemin devenait d'une étroitesse effrayante, effleurant les

troncs d'arbres, les blocs de rochers, gravissant des pentes abruptes,

les descendant à fond de train, et enlevant une roue brûlante sur

l'extrême limite du ravin à pic au fond duquel grondait le torrent.

D'abord, Sabina eut peur aussi, sérieusement peur; et trouvant la

plaisanterie de fort mauvais goût, elle commença à craindre que ce

marquis italien ne fût comme les gens mal élevés, qui se font un sot

plaisir des souffrances d'une femme timide. Pourtant, elle ne laissa

paraître ni son angoisse ni son mécontentement; elle savait que la seule

vengeance permise au faible, en pareil cas, c'est de ne point réjouir

l'audace brutale par le spectacle de ses tourments. Sabina était assez

fière pour affronter la mort plutôt que de sourciller. Elle s'efforça

donc de rire et de railler le curé, bien qu'au fond de l'âme elle fût

encore moins rassurée que lui.

Mais bientôt la peur fit place en elle à une sorte de courage exalté;

car elle vit que Léonce était quelque peu jaloux de l'incroyable adresse

du marquis, et comme, après tout, le danger était vaincu à chaque

instant, elle y trouva une nouvelle occasion d'admirer Teverino, qui se

retournait souvent vers elle, comme pour puiser de nouvelles forces dans

son approbation.

--Il va comme un fou! disait Léonce en mesurant l'abîme, et nous allons

bien, pourvu que nous allions longtemps ainsi. N'avez-vous point peur,

Milady, et voulez-vous que j'essaie de le calmer?

--De quoi voulez-vous que j'aie peur? répondait-elle en regardant

l'abîme à son tour, avec une superbe indifférence, votre ami n'est-il

pas magicien? Nous sommes portés par le miracle, et nous pourrions le

suivre sur les eaux, si nous avions tous la foi que j'ai en lui.

--C'est du fanatisme, Madame, que vous avez pour le marquis!

--Vous n'en avez pas moins, puisque vous lui avez confié vos destinées

et les nôtres!

--Je vous avoue qu'il va en toutes choses beaucoup plus vite que je ne

pouvais le prévoir et qu'il est comme ivre du plaisir furibond que lui

cause tant de succès.

--C'est une nature énergique, un courage de lion, dit Sabina piquée

de ce reproche. Ce danger me passionne, et, de tout ce que vous avez

inventé aujourd'hui, voilà ce qui m'a le plus amusé.

--En ce cas, redoublons la dose! Marche donc, Marquis! tu t'endors!

Teverino donna un tel élan, que le curé se renversa au fond de la

voiture, aux trois quarts évanoui de peur, et ne songea plus qu'à dire

son _In manus_.

Sabina fit un éclat de rire, la négresse un signe de croix. Quant

à Madeleine, elle était véritablement la seule vraiment brave et

complètement indifférente au danger. Elle regardait les nuages d'or du

couchant où passaient et repassaient les vautours, agités par l'approche

du soir.

VIII.

ITALIAM! ITALIAM!

Cependant les chevaux s'étant un apaisés dans une montée, le curé reprit

l'usage de ses sens. Le précipice avait disparu, et la voiture suivait

une tranchée étroite, assez mal entretenue, mais où une chute ne pouvait

plus avoir de suites aussi graves que le long de la rampe.

--Où sommes-nous donc à présent? dit le saint homme un peu soulagé. Je

ne connais plus rien au pays; la vue est bornée de toutes parts. Mais,

autant que je puis m'orienter, nous ne marchons guère du côté de mon

clocher.

--Soyez tranquille, l'abbé! dit Teverino; tout chemin conduit à Rome, et

en suivant cette traverse un peu cahoteuse, nous évitons un long circuit

de la rampe.

--Si nous pouvons passer le torrent, objecta Madeleine avec

tranquillité.

--Qui parle de torrent? s'écria le marquis. Est-ce toi petite?

--C'est moi, reprit la jeune fille. Si les eaux sont basses, nous le

traverserons. Sinon...

--Sinon, nous passerons sur le pont.

--Un pont pour les piétons, un pont à escalier?

--Nous y passerons; je le jure par Mahomet!

--Je le veux bien, moi! dit l'insouciante Madeleine.

--Et moi, je jure par le Christ que je mettrai pied à terre, et que je

passerai le dernier, pensa le curé.

Le torrent ne paraissait pas très-gonflé, et Teverino allait y lancer

la voiture, lorsque Madeleine, qui s'était penchée en avant avec une

prévoyance calme, l'arrêta vigoureusement.

--L'eau n'est pas claire, dit-elle; une forte avalanche de neige a dû y

tomber, il n'y a pas plus de deux heures. Vous n'y passerez pas.

--Milady, voulez-vous vous fier à moi? dit Teverino. Nous passerons, je

vous en réponds. Que ceux qui ont peur descendent.

--Je demande à descendre! s'écria le curé en s'élançant sur le

marchepied.

La négresse le suivit, et le jockey, partagé entre le point d'honneur et

la crainte de se noyer, se plaça devant les chevaux en attendant qu'on

eût pris un parti.

--Sabina, dit Léonce d'un ton d autorité, descendez.

--Je ne descendrai pas, répondit-elle; c'est la première fois que je

sens le plaisir qu'on peut trouver dans le péril. Je veux me donner

cette émotion.

--Je ne le souffrirai pas, reprit Léonce en lui saisissant le bras avec

force. C'est un acte de démence.

--Vous n'avez point de droits sur ma vie, Léonce, et le marquis,

d'ailleurs, en répond.

--Le marquis est un sot! s'écria Léonce, exaspéré de voir la subite

passion de lady G... se trahir si follement.

Le marquis se retourna et regarda Léonce avec des yeux flamboyants.

--Vous voulez dire que vous êtes deux fous, dit Sabina, essayant

de cacher l'effroi que lui causait cette querelle. Je cède à votre

sollicitude, Léonce; marquis, vous descendrez aussi. Le jockey, qui nage

comme un poisson, peut se risquer seul à faire passer la voiture.

--Je nage mieux que tous les jockeys et que tous les poissons du monde,

reprit Teverino, et je ne vois d'ailleurs pas pourquoi la vie de cet

enfant serait exposée plutôt que la mienne. Dans mon opinion, Madame, un

homme en vaut un autre, et si j'ai voulu risquer le passage, c'est à moi

d'en subir seul les conséquences. Combien valent vos chevaux, Léonce?

ajouta-t-il d'un air d'opulence fanfaronne.

--Je t'en fais présent, dit Léonce, noie-les si tu veux. Mais je te

dirai deux mots sur l'autre rive, ajouta-t-il à voix basse.

--Vous ne me direz rien du tout; mais demain à deux heures de

l'après-midi, c'est moi qui vous parlerai, répondit Teverino. Vous êtes

l'agresseur, j'ai le droit de choisir le moment, et, en échange, je vous

laisse le choix des armes. En attendant, par respect pour vous-même qui

m'avez présenté à cette dame, affectez pour moi une étroite amitié qui

explique vos paroles grossières.

--Un duel? un duel avec vous? Eh bien! soit, répondit Léonce, et il

ajouta tout haut: Si nous ne nous battons pas ensemble, marquis, après

avoir échangé de telles douceurs, c'est qu'on ne peut nous accuser

d'être deux poltrons, et, pour le prouver, nous allons passer l'eau

ensemble. Eh bien! que fais-tu là? dit-il à Madeleine, qui avait grimpé

lestement sur le siège auprès du marquis.

--Bah! il n'y a pas de danger pour moi, dit-elle, et je vous suis

nécessaire pour vous diriger. A droite, monsieur le marquis, et puis, à

gauche, marchez!

Ce ne fut pas sans une stupeur profonde que les autres voyageurs,

arrivés en haut du pont, s'arrêtèrent pour voir s'effectuer ce passage

périlleux. Au milieu de l'eau, la violence du courant souleva la

voiture, qui se mit à flotter comme une nacelle, entraînant les chevaux

vers les arches aiguës du petit pont ogival.

--Cedex au courant, et reprenez! dit Madeleine froidement attentive,

comme s'il se fût agi d'une chose facile.

Les chevaux, énergiquement stimulés, et assez forts, heureusement, pour

n'être pas emportés par cette voiture légère, firent quelques bonds,

perdirent pied, se mirent à la nage, retrouvèrent pied sur un roc,

trébuchèrent, et se relevant sous la puissante main de l'aventurier,

gagnèrent, sans aucun accident fâcheux, un endroit moins profond, d'où

ils atteignirent facilement la rive, sans qu'un seul trait eût été

rompu, et sans que leurs conducteurs fussent mouillés autrement que par

quelques éclaboussures.

--Vous voyez, Signora, que vous eussiez pu passer! dit Teverino à lady

G... qui accourait pour le féliciter de sa victoire.

--Non pas! dit le curé, tout ému du danger qu'il aurait pu courir; vous

eussiez été emportés si la voiture eût été plus chargée. Moi, justement,

qui ne suis pas mince, je vous aurais exposés en m'exposant moi-même. Je

sentais bien cela.

On remonta en voiture; le jockey prit le siège de derrière et

l'oiselière resta sur celui du cocher, à côté de Teverino, qui parut

s'entretenir avec elle tout le reste du trajet, d'une manière fort

animée. Mais ils parlaient bas, en se penchant l'un vers l'autre, et

Sabina fit, d'un air léger, la remarque que le _bon ami_ de Madeleine

pourrait bien être supplanté ce soir-là, si elle n'y prenait garde.

--Il n'y a pas de danger que cela arrive, dit Madeleine, qui avait

l'ouïe fine comme celle d'un oiseau, et qui, sans avoir l'air d'écouter,

n'avait rien perdu des paroles de Sabina. Ce n'est pas moi qui changerai

la première.

--Ce n'est pas lui, j'en jurerais sur mon salut éternel, s'écria

gaiement le marquis; car tu es une si bonne et si aimable fille, que je

ne comprendrai jamais qu'on puisse te trahir!

--Voilà, dit le curé, comment tous ces beaux messieurs, avec leurs

compliments, feront tourner la tête à cette petite fille. L'un lui donne

le bras à la promenade, comme il ferait pour une belle dame; l'autre

lui dit qu'elle est aimable, et elle est assez sotte pour ne pas

s'apercevoir qu'on se moque d'elle.

--C'est donc vous qui lui donnez le bras, Léonce? dit Sabina d'un ton

moqueur.

--Pourquoi non? N'avez-vous pas pris son bras pour l'emmener, vous

aussi, Madame? Du moment que nous l'enlevons pour en faire notre

compagne et notre convive, ne devons-nous pas la traiter comme notre

égale? Pourquoi M. le curé nous blâmerait-il de pratiquer la loi de

fraternité? C'est une des joies innocentes et romanesques de notre

journée.

--Je n'aime pas les choses romanesques, dit le bourru. Cela dure trop

peu, et ne gît que dans la cervelle. Vous autres jeunes gens de qualité,

vous vous amusez un instant de la simplicité d'autrui; et puis, quand

vous avez payé, vous n'y songez plus. Que Madeleine vous écoute,

Messieurs, et nous verrons qui lui restera, ou du grand seigneur qui lui

refusera un souvenir, ou du vieux prêtre qui, après l'avoir gourmandée

comme elle le mérite, l'amènera au repentir et fera sa paix avec Dieu!

--Ce bon curé m'effraie, dit lady Sabina en s'adressant à Léonce.

J'espère, ami, que cette pauvre Madeleine n'est pas ici sur le chemin de

la perdition?

--Je puis répondre de moi-même, répliqua Léonce.

--Mais non pas du marquis?

--Je vous confesse que je ne réponds nullement du marquis. Il est beau,

éloquent, passionné, toutes les femmes lui plaisent et il plaît à toutes

les femmes. N'est-ce pas votre avis, Sabina?

--Qu'en sais-je? Nous ferions peut-être bien de faire rentrer la petite

dans la voiture.

--D'autant plus, dit le curé, que le chemin redevient fort mauvais, que

bientôt le jour va tomber, et que si M. le marquis a des distractions,

nous ne sommes pas en sûreté. Donnons-lui pour compagne la négresse en

échange de l'oiselière.

--Je ne réponds pas qu'il n'ait pas autant de distraction avec la noire

qu'avec la blonde, reprit Léonce. Le plus sûr serait de le mettre en

tête-à-tête avec vous, curé!

Cet avis prévalut, et Madeleine rentra dans la voiture, sans marquer ni

humeur, ni bonté, ni regret. Sa mélancolie était complètement dissipée,

le reflet du soleil couchant répandait sur ses joues animées une lueur

étincelante de jeunesse et de vie.--Voyez donc comme cette petite laide

est redevenue belle! dit Léonce en anglais à lady G..., le souffle

embrasé de Teverino l'a transfigurée.

Sabina essaya de plaisanter sur le même ton; mais une tristesse mortelle

pesait sur son regard; la jalousie s'allumait dans son coeur sous forme

de dédain, et tout ce que Léonce insinuait sur les bonnes fortunes du

marquis lui causait une honte douloureuse. Elle s'efforça donc de se

persuader à elle-même qu'elle n'avait pas senti, comme Madeleine, le

_souffle embrasé_ de Teverino passer sur sa tête comme une nuée d'orage.

Il lui fallut bien une demi-heure pour chasser ce remords et retrouver

le calme de son orgueil. Enfin, elle commençait à se sentir victorieuse,

et le charme lui semblait ne pouvoir plus agir sur elle. Teverino, pour

distraire le curé, qui se flattant toujours d'être en route pour son

village, s'étonnait un peu de ne pas reconnaître le pays, avait entamé

avec lui une grave discussion sur des matières théologiques. Il s'était

frotté à toutes gens et à toutes choses dans sa vie d'aventures. Il

avait vu de près quelques prélats, quelques moines instruits, et il

était de ces esprits qui entendent, comprennent et se souviennent sans

faire le moindre effort. Il avait dans la mémoire une certaine quantité

de lambeaux de citations, de commentaires et d'objections qu'il avait

entendu débattre, peut-être en passant des plats sur une table de

gourmets apostoliques, ou en époussetant les stalles d'un chapitre de

théologiens réguliers. Il était loin de l'instruction du bon curé,

mais il pouvait paraître, à l'occasion, beaucoup plus fort en ergotage

métaphysique. Le curé était à la fois émerveillé et scandalisé de ce

mélange de subtilité et d'ignorance, et le bohémien, plus habile en ceci

que le _Médecin malgré lui_ de Molière, vu qu'il avait affaire à plus

forte partie, réussissait à l'éblouir en éludant les questions positives

et en l'accablant de demandes pédantesquement oiseuses; si bien que le

bourru se demandait de bonne foi si c'était un rude hérétique armé de

toutes pièces, ou un ignorant facétieux qui riait de lui dans sa barbe.

Teverino · 第 6 / 12 段