courut à sa voiture et en retira une valise élégante et légère, qu'il
rapporta au bord du lac. Il retrouva son Italien dans l'eau, occupé à
faire une gerbe des plus belles fleurs aquatiques, qu'il lui rapporta
d'un air de triomphe naïf, et qu'il lui présenta avec une grâce
affectueuse.
--Je ne puis vous donner autre chose en échange de ce que vous
m'apportez, dit-il, je n'ai rien au monde; mais, grâce à mon adresse et
à mon courage, je puis m'approprier les plus rares trésors de la nature,
les plus belles fleurs, les plus précieux échantillons minéralogiques,
les cristaux, les pétrifications, les plantes des montagnes; je puis
vous donner tout cela si vous voulez que je vous suive dans vos
promenades; et même, si vous avez ici un fusil, je puis abattre l'aigle
et le chamois et les déposer au pied de votre maîtresse; car je suis le
plus adroit chasseur que vous ayez rencontré, comme le plus hardi piéton
et le plus agile nageur.
Malgré cette naïveté de vanterie italienne, l'effusion du jeune homme
ne déplut point à Léonce. Sa figure éclairée par la joie et la
reconnaissance avait un éclat, une franchise sympathique, qui gagnaient
l'affection. En dix minutes, il transforma le vagabond en un jeune
élégant du meilleur ton, en tenue de voyage. Il n'y avait dans la valise
de Léonce que des habits du matin, de quoi suffire à une charmante
toilette de campagne, vestes légères et bien coupées, cravates de
couleurs fines et d'un ton frais, linge magnifique, pantalons d'été en
étoffes de caprice, souliers vernis, guêtres de Casimir clair à boutons
de nacre. L'Italien choisit sans façon tout ce qu'il y avait de mieux.
Il était à peu près de la même taille que Léonce, et tout lui allait
à merveille; il n'oublia pas de prendre une paire de gants, dont il
respira le parfum avec délices. Et quand il se vit ainsi rafraîchi et
paré de la tête aux pieds, il se jeta dans les bras de son nouvel ami,
en s'écriant, qu'il lui devait la plus grande jouissance qu'il eût
éprouvée de sa vie. Puis il poussa du bout du pied dans le lac ses
haillons, qui lui faisaient horreur, et, dénouant son petit paquet, dont
il noya aussi l'enveloppe grossière, il en tira, à la grande surprise de
Léonce, un portrait de femme entouré de brillants; une chaîne d'or assez
lourde, et deux mouchoirs de batiste garnis de dentelle. C'était là tout
ce que contenait son havresac de voyage.
--Vous êtes surpris de voir qu'une espèce de mendiant eût conservé ces
objets de luxe, dit-il en se parant de sa chaîne d'or, qu'il étala de
son mieux sur son gilet blanc; c'était tout ce qui me restait de
ma splendeur passée, et je ne m'en serais défait qu'à la dernière
extrémité. _Che volete, Signor mio? pazzia!_
--Vous avez donc été riche? lui demanda Léonce, frappé de l'aisance avec
laquelle il portait son nouveau costume.
--Riche pendant huit jours, je l'ai été cent fois. Vous voulez savoir
mon histoire? je vais vous la dire.
--Eh bien, racontez-la-moi en marchant, et suivez-moi, dit Léonce. Nous
allons reporter à nous deux cette valise dans ma voiture.
--Vous êtes en voyage, Signor?
--Non, mais en promenade, et pour plusieurs jours peut-être. Voulez-vous
être de la partie?
--Ah! de grand coeur, d'autant plus que je peux vous être à la fois
utile et agréable. J'ai plusieurs petits talents, et je connais déjà à
fond ces montagnes dans lesquelles j'erre depuis huit jours. Je ne puis
rester nulle part. Ma tête emporte sans cesse mes jambes pour se venger
de mon coeur, qui l'emporte elle-même à chaque instant. Mais pour vous
faire comprendre ma manière de voyager, c'est-à-dire ma manière de
vivre, il faut que je me fasse connaître tout entier.
«J'ignore le lieu de ma naissance, et je ne sais à quelle grande dame
coupable ou à quelle malheureuse fille égarée je dois le jour. La femme
d'un marchand de poissons me recueillit un matin dans la campagne de
Rome, au bord du Tibre, et me donna le nom de Teverino, autrement dit
Tiberinus. J'avais environ deux ans; je ne pouvais dire d'où je venais,
ni le nom de mes parents. Cette bonne âme m'éleva malgré sa misère.
Elle n'avait plus de fils, et elle compta sur moi pour l'assister et
la soutenir quand je serais en âge de travailler. Malheureusement, je
n'étais pas né avec le goût du travail: la nature m'a gratifié d'une
paresse de prince, et c'est ce qui m'a toujours fait croire que j'étais
d'un sang illustre, bien que par mon esprit j'appartienne au peuple. Il
faut que l'un des deux auteurs de mes jours ait été de cette race de
pauvres diables qui sont destinés à tout conquérir par eux-mêmes; et,
dans mon origine problématique, c'est le côté dont je suis le moins
porté à rougir. Tant que je fus un petit enfant, j'aimai la pèche, mais
plutôt comme un art que comme un métier. Oui, je me sentais déjà né pour
les inventions de l'intelligence. Ardent aux exercices périlleux et
violents, je n'avais pas le goût du lucre. J'éprouvais un plaisir
extrême à guetter, à surprendre et à conquérir la proie. Je ne savais
pas la faire marchander pour la vendre. Je perdais l'argent, ou je me le
laissais emprunter par le premier venu. J'avais trop bon coeur pour
rien refuser à mes petits camarades. Je les aidais à bien placer leurs
marchandises au lieu de demander la préférence sur eux. Enfin je mettais
ma pauvre mère adoptive au désespoir par mon désintéressement et ma
libéralité, qu'elle appelait bêtise et inconduite.
«A mesure que j'acquérais des forces, l'âge lui en ôtait, si bien qu'un
jour, n'ayant plus la force de me battre, la seule consolation qu'elle
eût goûtée avec moi jusqu'alors, elle me mit à la porte en me donnant sa
malédiction et deux carlini.
«J'avais dix ans, j'étais beau comme Cupidon. Un peintre estimé qui
m'avait remarqué dans la rue me prit chez lui pour lui servir de modèle,
et fit, d'après moi, un saint Jean-Baptiste enfant, puis un Giotto, puis
un Jésus enseignant dans le temple; et, quand il eut assez de ma figure,
il me renvoya avec vingt pièces d'or, en me recommandant de me vêtir un
peu mieux, si je voulais me présenter quelque part pour gagner ma vie.
Je sentais déjà naître en moi le goût du luxe; néanmoins je compris que
ce n'était pas le moment de me satisfaire de cette façon. Je courus chez
ma mère d'adoption, je lui donnai tout ce que j'avais reçu, et, comme
touchée de mon bon coeur, elle voulait me retenir chez elle; je lui
déclarai que j'avais pris goût à l'indépendance, et que je voulais être
libre désormais de choisir ma profession.
«Cette profession fut bientôt trouvée, c'est-à-dire qu'il s'en offrit
cent, et que je n'en pris aucune exclusivement. J'avais l'amour du
changement, la passion de la liberté, une curiosité effrénée pour tout
ce qui me semblait noble et beau. J'avais déjà une belle voix, ma figure
et mon esprit se recommandaient d'eux-mêmes. Sûr de charmer les yeux et
les oreilles, je n'avais point de souci à prendre et ne songeais qu'à
cultiver mes facultés naturelles. Tour à tour modèle, batelier, jockey,
enfant de choeur, figurant de théâtre, chanteur des rues, marchand de
coquillages, garçon de café, cicérone... Ah! Monsieur, ce dernier emploi
fut, avec celui de modèle, celui qui profita le plus, sinon à ma bourse,
du moins à mon intelligence. La conversation des artistes et l'étude
journalière des chefs-d'oeuvre de l'art, développèrent tellement mes
idées, que bientôt je me sentis supérieur, par mes conceptions et
par mes jugements, aux sculpteurs et aux peintres qui s'essayaient à
reproduire ma figure, aux voyageurs de toutes les nations que j'initiais
à la connaissance des merveilles de Rome. En m'apercevant de l'ignorance
ou de la pauvreté d'esprit de tous ceux à qui j'avais affaire, je
sentis, de plus en plus, le besoin d'être un esprit supérieur. Je
n'aimais point la lecture. S'instruire dans les livres est un travail
trop froid et trop long pour la rapidité de ma compréhension. Je
m'appliquai donc à approcher le plus possible des hommes vraiment
capables, et sacrifiant presque toujours mes intérêts à ce but, je
m'instruisis de toutes choses en écoutant parler. Batelier ou jockey,
j'observai et je connus les habitudes et les moeurs des gens du monde;
enfant de choeur et choriste d'opéra, je m'initiai au sentiment de la
musique et à l'art du théâtre. J'ai surpris les secrets du prêtre et
ceux du comédien, qui se ressemblent fort. Chanteur de carrefour,
montreur de marionnettes ou marchand de brimborions, j'étudiai toutes
les classes, et connus les impressions du public et leurs causes. Malin
et pénétrant, audacieux et modeste, habile à persuader et dédaigneux de
tromper, j'eus des amis partout et des protecteurs nulle part. Accepter
la protection d'un individu, c'est se mettre dans sa dépendance; toute
espèce de joug m'est odieux. Doué d'un talent d'imitation sans exemple,
certain d'amuser, d'attendrir, d'étonner ou d'intéresser quiconque je
voudrais, il n'y avait pas une heure dans ma vie où je ne pusse compter
sur mes ressources infinies.
«A mesure que je devenais un homme, loin de diminuer, ces ressources
décuplaient. Quand vint l'âge de plaire aux femmes... j'eus bien des
succès, Monsieur, et je n'en abusai point. La même royale indolence qui
m'avait empêché de prodiguer les perfections de mon être dans l'emploi
de marchand de poissons, et qui n'était au fond qu'un respect instinctif
pour la conservation de ma puissance, m'accompagna dans mes relations
avec le beau sexe. Judicieux et discret, je ne m'attachai pas longtemps
au vice, je ne me dévouai point à l'égoïsme, e voulus vivre par le
coeur, afin de rester complet et invincible dans ma fierté. Je fus
miséricordieux sans effort; on me trahit beaucoup, on ne me trompa
guère. Je supplantai beaucoup de rivaux et ne les avilis point. Je
formai beaucoup de liens et sus les rompre sans dépit et sans amertume.
Tenez, Monsieur, j'ai ici le portrait d'une princesse qui m'a tant
tourmenté de sa jalousie que j'ai été forcé de l'abandonner; mais je
garde son image en souvenir des plaisirs qu'elle m'a donnés; je ne la
montre à personne, et je ne vends pas les diamants, quoique je vive de
pain noir et de lait de chèvre depuis huit jours.
--Mais quelle est donc la cause de votre misère présente? demanda
Léonce.
--«L'amour des voyages d'une part, et, de l'autre, l'amour, le pur
amour, _Signor mio!_ A peine avais-je gagné quelque argent que, quittant
l'emploi qui me l'avait procuré, vu que la jouissance que j'en avais
retirée était épuisée pour moi, je partais, et je voyageais à travers
l'Italie. J'ai parcouru toutes ses provinces, me procurant les douceurs
de l'aisance quand je le pouvais, me soumettant aux privations les plus
philosophiques quand ma bourse était à sec; souvent même restant, avec
une sorte de volupté, dans cet état de dénûment qui me faisait sentir le
prix des biens que j'avais prodigués, et attendant avec orgueil que le
désir me revînt assez vif pour secouer ma délicieuse apathie. Tantôt je
dédaignais de me tirer d'affaire, sentant que mes inspirations d'artiste
n'étaient pas arrivées à leur apogée, et préférant jeûner que de mal
déclamer ou de mal chanter. C'est là une grande jouissance, Monsieur,
que de sentir son génie captivé par le respect qu'on lui porte! D'autres
fois, l'amour me dominait, et je me plaisais à prodiguer mon or à mon
idole, heureux encore plus et enivré au delà de toute expression,
lorsque, ruiné, je la voyais s'attacher à ma misère, et me chérir
d'autant plus que je n'avais plus rien à lui donner. Oh! oui, c'est
alors que j'ai laissé passer bien des jours avant de remettre à
l'épreuve de telles affections, en remontant sur la roue de fortune; car
les nobles coeurs ne s'attachent irrésistiblement qu'aux malheureux.»
--Teverino, votre langage me pénètre, dit Léonce. Si vous ne vous
êtes pas vanté, vous êtes un des plus grands coeurs, joint à un des
caractères les plus originaux que j'aie encore rencontrés. Quand vous
avez commencé votre histoire, je pensais à ce titre d'un chapitre de
Rabelais que vous connaissez sans doute, puisque vous connaissez toutes
choses...
--_Comment Pantagruel fit la rencontre de Panurge_? dit l'Italien en
riant.
--C'est cela même, reprit Léonce, et maintenant je crois pouvoir achever
la phrase: _Lequel il aima toute sa vie_.
--On m'a souvent cité ce chapitre; car toutes les personnes qui m'ont
aimé, m'ont rencontré sous leurs pieds. Mais je me suis bientôt élevé au
niveau de leurs coeurs, et même au-dessus de la tête de quelques-unes,
et c'est en cela que je suis un Panurge de meilleure race que celui de
Rabelais; je n'ai ni sa lâcheté, ni son cynisme, ni sa gloutonnerie, ni
sa hâblerie, ni son égoïsme; mais j'ai de commun avec lui la finesse de
l'esprit et les hasards de la fortune. Si vous m'emmenez avec vous pour
quelques jours, vous verrez que, partageant les aises de votre vie, je
n'en abuserai pas un seul instant. Quand j'en aurai assez (et je me
dégoûterai probablement de votre société avant que vous le soyez de la
mienne), vous verrez que vous aurez des regrets et que c'est vous qui me
devrez de la reconnaissance.
--C'est fort possible, dit Léonce en riant, quoique je vous trouve avec
Panurge une ressemblance que vous reniez: la forfanterie.
--Non pas, Monsieur; celui-là est fanfaron, qui promet et ne tient
point. Ne soyez pas piqué de ce que je vous avance, que je serai las
avant vous de notre familiarité. Ce ne sera pas vous qui en serez
cause, car je vois en vous du génie et de la grandeur d'âme; mais des
circonstances extérieures, indépendantes de notre volonté à tous deux:
le monde qui m'amuse un instant et bientôt me déplaît, la contrainte de
quelque usage auquel je ne saurai peut-être me soumettre que pour un
certain nombre d'heures, quelque personnage qui vous charmera et qui
me sera antipathique, enfin un caprice de mon esprit mobile qui
m'entraînera à quelque pointe vers un nouvel aspect des choses, ceci ou
cela me forcera de vous quitter. Mais vous n'aurez pas honte de m'avoir
connu, et le nom de Teverino ne vous sera jamais odieux, je vous le
jure.
--Je sens que vous ne me trompez pas, répondit Léonce, quoique votre
inconstance m'effraie. Voyons, pouvez-vous vous engager à vivre
vingt-quatre heures de ma vie et à vous transformer des pieds à la
tête, moralement parlant, en homme du monde, comme vous l'êtes déjà
matériellement?
--Rien ne me sera plus facile; j'aurai d'aussi belles manières et
d'aussi nobles procédés que vous-même; car depuis une heure que je suis
avec vous, je vous possède déjà. D'ailleurs, n'ai-je pas vécu de pair à
compagnon avec la noblesse, quand mes talents me faisaient rechercher?
Croyez-vous que si j'avais voulu adopter une manière d'être uniforme, me
priver d'émotions vives, comme de m'abstenir de me ruiner en un jour et
de quitter une marquise pour courir après une bohémienne; enfin que si
j'avais voulu me _ranger_, comme on dit, me soumettre à des exigences,
me laisser torturer par l'ambition, infliger à ma vanité tous les
supplices de la vanité jalouse, subir les caprices des grands, et nuire
à mes compétiteurs pour édifier ma fortune et ma réputation, je n'aurais
pas fait comme tant d'autres, qui sont entrés dans le monde par la
petite porte des artistes, et qui, devenus seigneurs à leur tour, ont vu
ouvrir devant eux les deux battants de la grande? Rien ne m'eût été plus
aise, et c'est cette facilité même qui m'en a dégoûté. Comptez donc sur
mon sentiment des convenances, tant que vos convenances me conviendront,
c'est-à-dire pendant vingt-quatre heures, terme que je puis accepter.
--En ce cas, vous allez passer pour un de mes amis que je viens de
rencontrer herborisant ou philosophant dans la montagne, et vous serez
présenté comme tel à une belle dame que nous allons rejoindre, et que
vous entretiendrez dans cette erreur jusqu'à ce que je vous prie de
cesser.
--Je ne puis prendre un engagement posé dans ces termes; je serais
toujours à votre caprice, et cela glacerait mon génie. Nous sommes
convenus de vingt-quatre heures, ni plus ni moins, et il faut que le
serment soit réciproque. Je ne vais pas plus loin, si vous ne me donnez
votre parole d'honneur de ne pas m'ôter mon masque avant demain à deux
heures de l'après-midi; car je vois au soleil qu'il est cette heure-là
ou peu s'en faut: de même que de mon côté, je vous autorise, si je me
trahis avant l'expiration du contrat, à me remettre, nu, dans le lac où
vous m'avez trouvé.
--C'est convenu sur l'honneur, dit Léonce.
En tournant, par derrière le bosquet où la voiture était abritée, Léonce
et Teverino parvinrent à replacer la valise sous le coffre de devant,
sans avoir été aperçus.
--Laissez-moi aller à la découverte et attendez-moi, dit Léonce; et,
comme il s'avançait sur le chemin, il vit venir à lui Madeleine toute
haletante, et portant le hamac.
--Son Altesse vous attend et s'impatiente beaucoup, dit-elle; elle m'a
chargée de vous retrouver et de dire à Votre Seigneurie qu'elle s'ennuie
considérablement. Tenez! la voilà déjà qui traverse l'eau! Moi, je vais
mettre ceci dans la voiture.
Léonce courut offrir la main à Sabina sans s'inquiéter de laisser
Madeleine rencontrer Teverino, et sans se demander si elle ne pouvait
pas fort bien avoir déjà vu ce vagabond errer dans le pays. Le hasard
parut servir ses projets; car à peine eut-il prévenu Sabina qu'il avait
un de ses amis à lui présenter, que Teverino sortit du bosquet, suivi à
distance par l'oiselière, qui le regardait curieusement et semblait le
voir pour la première fois.
VII.
A TRAVERS CHAMPS.
--C'est le marquis Tiberino de Montefiori, dit Léonce; un fidèle ami que
j'étais bien sûr de rencontrer, cherchant des fleurs pour son magnifique
herbier des Alpes, et un aimable compagnon de route que la Providence
nous envoie, si vous daignez l'agréer, et lui faire l'honneur d'être
admis dans votre cortège.
La belle figure et la bonne grâce du marquis Tiberino chassèrent
l'humeur qui obscurcissait le front de lady G...
--Je suis bien forcée de vous obéir en tout, dit-elle tout bas à Léonce,
puisque vous êtes mon docteur et mon maître aujourd'hui; et il faut que
j'accepte vos prescriptions sans y regarder de trop près.
--Vous n'aurez pas beaucoup de mérite cette fois, dit Léonce, et bientôt
j'en appellerai à vous-même. Marquis, offre ton bras à milady; je vais
tâcher de repêcher notre curé et ses truites.
Le curé avait fait merveille, et, acharné à ses nombreuses conquêtes, il
oubliait l'heure et ses paroissiens, et son office, et sa gouvernante.
Il ne fallait plus lui parler de tout cela. En voyant frétiller sur
l'herbe le ventre d'argent semé de rubis de ses belles truites, il
bondissait lui-même comme une grenouille, et l'on voyait briller dans
ses gros yeux ronds la joie innocente de l'homme d'église, qui porte une
passion fougueuse dans les _amusements permis_. Léonce l'aida à faire
une caque de joncs et d'osier pour emporter ses poissons, et ainsi
emprisonnés, on les replaça vivants dans l'eau, après avoir assujetti le
filet verdoyant avec de grosses pierres.
--Je vous invite à souper ce soir à mon presbytère, s'écriait le curé;
elles seront délicieuses, surtout s'il vous reste encore de ce bon vin
de tantôt pour les arroser.
--J'ai encore bien mieux, dit Léonce; j'ai aperçu, dans un taillis de
chênes, de superbes oronges, des chanterelles succulentes, des ceps
énormes, et je venais vous chercher pour m'aider à les cueillir.
--Ah! Monsieur! reprit le curé, rouge d'enthousiasme, courons-y
avant que les pâtres descendent chercher leurs vaches. Les ignorants
écraseraient sous leurs pieds ces mirifiques champignons dont il faut
nous emparer absolument. Vous avez bien fait de m'attendre; je connais
toutes les espèces alimentaires, et le bollet surtout exige une grande
délicatesse d'observations, à cause de la quantité de cousins-germains
qu'il possède dans la classe des vénéneux.
--Que Panurge s'en tire comme il pourra! se dit Léonce en voyant
Teverino assis avec Sabina sur un groupe de rochers à quelque distance.
S'il dit quelque sottise, je ne veux pas en avoir la honte, et j'aime
mieux subir les résultats de l'épreuve que de les affronter.
Il emmena le curé et Madeleine, qui parut pourtant ne les suivre qu'à
regret, sous prétexte que tous les champignons étaient empoisonnés et ne
pouvaient servir qu'à tuer les mouches.
--C'est le préjugé de beaucoup de paysans, dit le curé, même dans les
régions où la connaissance des espèces comestibles pourrait leur fournir
une nourriture saine et succulente.
Léonce passa assez près de Sabina pour qu'elle pût le rappeler si le
tête-à-tête lui déplaisait. Elle ne le fit point, et ne parut même
pas le voir. Quant au curé, il faisait bon marché de toutes choses,
lorsqu'il avait en tête quelque amusement champêtre, ou l'attrait de
quelque friandise.
Perdu dans le taillis de chênes, Léonce se trouva bientôt séparé du
curé, que l'ardeur de la découverte emportait parmi les broussailles,
et dont la présence ne se trahissait plus que de loin en loin, par des
exclamations d'enthousiasme, lorsqu'un nouveau groupe de champignons
s'offrait à sa vue. Madeleine avait docilement suivi le jeune homme et
lui présentait son grand chapeau de paille en guise de panier; mais
Léonce n'y mettait que des fleurs de gentiane et des feuilles de baume.
L'oiselière, était préoccupée, et, un instant, il crut voir des larmes
furtives briller dans ses paupières blondes.
--Qu'as-tu, ma chère enfant? lui dit-il en prenant son bras qu'il passa
sous le sien; quelque souci intérieur te persécute?
--Ne faites pas attention, mon bon seigneur, répondit la jeune fille;
c'est une folie qui me passe par l'esprit.
--Quoi donc? dit Léonce en pressant son petit bras contre sa poitrine.
--C'est que, voyez-vous, reprit-elle ingénument, mon bon ami est parti
ce matin avant le jour pour la frontière.
--Il te quitte?
--Oh! Dieu veuille que non! je ne crois pas cela. Il s'est chargé
d'aller reconnaître un passage qu'il a aperçu et que mon frère prétend
impraticable. Lui assure, au contraire, que ce serait mieux pour faire
passer la contrebande, et comme il ne veut pas nous être à charge, comme
le métier le tente, et qu'il prétend aider mon frère à faire quelque
beau coup, il a promis de revenir ce soir et de rapporter une bonne
nouvelle; mais moi j'ai peur qu'il ne revienne point, et je ne fais que
prier Dieu tout bas. C'est ce qui me donne envie de pleurer.
--Ce passage est dangereux, sans doute, et tu crains qu'il ne s'expose
trop?
--Ce n'est pas cela. Ce passage est dangereux, puisque mon frère le
regarde comme impossible; mais mon ami est si adroit et si prudent qu'il
s'en tirera.
--Que crains-tu donc?
--Que sais-je? Ne me le demandez pas, je ne peux pas vous le dire.
--Je te le dirai, moi. Tu crains qu'il ne t'aime plus. Qu'as-tu fait de
ta confiance de ce matin?
--J'ai tort, n'est-ce pas?
--Je ne sais. Mais ne pourrais-tu te consoler, pauvrette?
--Je ne sais pas, Monsieur, répondit Madeleine d'un ton et avec un
regard vers le ciel, qui n'exprimaient pas le doute de l'inconstance
provocante, mais l'effroi de l'inexpérience en face de la douleur.
--Tu ne le sais pas, en effet, reprit Léonce, attentif à sa physionomie,
et tu sens que si c'était possible, ce serait du moins bien difficile.
--Cela ne me parait pas possible du tout. Mais Dieu seul connaît les
miracles qu'il peut faire, et on dit que, quand on le prie de tout son
coeur, il ne vous refuse rien.
--Ton premier mouvement serait donc de le prier pour qu'il te délivrât
de ton amour? Et c'est là sans doute ce que tu fais maintenant?
--Non, Monsieur, je ne le ferais que si j'étais sûre de n'être plus
aimée; car si je demandais maintenant de devenir méchante pour quelqu'un
qui m'est bon, je demanderais quelque chose que Dieu ne pourrait
m'accorder quand même il le voudrait.
--Tu penses que c'est un devoir d'aimer qui nous aime?
--Oui. Quand Dieu nous a permis de l'aimer, il ne veut pas qu'on cesse
par caprice, et je crois même que cela le lâche beaucoup.
--Mais par raison, ce serait différent?
--Alors, ce serait le devoir. Aimer quelqu'un qui ne vous aime plus,
c'est l'offenser et le contrarier. Dieu ne veut pas qu'on tourmente son
prochain, surtout pour le bien qu'il vous a fait.
--Tu es un grand philosophe, Madeleine!