choses-là? C'est la mode, une mode recherchée, et qu'il est donné à
peu d'hommes du monde de porter avec goût. Vous n'y commettrez jamais
d'excès, parce qu'au fond du coeur, vous n'êtes pas moins aristocrate
que moi; je vous défierais bien d'être sérieusement épris de la fille
aux oiseaux, malgré vos théories sur la paternité directe de Dieu à
l'esclave. Mais, laissez-moi arriver à mon parallèle, et vous verrez que
vous n'avez pas su garder votre emphatique _incognito_ avec moi. Jaloux
d'être admiré, vous n'avez point prodigué votre jeunesse, et vous avez
fort bien compris qu'il n'y a point d'idéal pour la femme intelligente
qui possède et connaît un homme à toutes les heures de la vie. Aussi,
n'avez-vous point aimé, et avez-vous toujours agi de manière à frapper
l'esprit de ce sexe curieux, sans lui permettre de s'emparer de votre
volonté. Vous avez fait des passions, je le sais, et vous n'en avez
point éprouvé. Ce qui nous distingue l'un de l'autre, et ce qui fait que
mon orgueil a plus de mérite que le vôtre, ce sont les privilèges de
votre sexe. Vous n'avez point sacrifié les jouissances vulgaires au
culte de la dignité. Vos modèles ont été des modèles de choix, des
filles souverainement belles, et assez jeunes pour que vous n'eussiez
point à rougir devant trop de gens, d'en faire vos maîtresses; ces
divines filles du peuple, vous vous êtes persuadé que vous les aimiez,
et, pour piquer l'amour-propre des femmes du monde, vous avez affecté
de dire que la beauté physique entraînait la beauté morale, que la
simplicité de ces esprits incultes était le temple de l'amour vrai, que
sais-je? vérités peut-être, mais auxquelles vous n'avez jamais cru
en les proclamant; car, je ne sache pas qu'aucune de ces divinités
plébéiennes vous ait pleinement captivé ou fixé longtemps. Statuaire,
vous n'avez vu en elles que des statues; et, quant aux femmes de votre
caste, vous n'avez jamais recherché sincèrement celles qui avaient de
l'esprit. C'est avec celles-là que vous jouez précisément le rôle
que vous m'attribuez, posant devant elles avec un art et une poésie
admirables les passions byroniennes, mais ne laissant approcher personne
assez près de votre coeur pour qu'on y put saisir le ver de la vanité
qui le Ronge.
[Illustration: Sabina, gracieusement étendue.]
Léonce garda longtemps le silence après que Sabina eut fini de parler.
Il paraissait profondément abattu, et cette tristesse, qui ne se
raidissait pas sous le fouet de la critique, le rendit très-supérieur
en cet instant à la femme vindicative qui le flagellait. Sabina s'en
aperçut et comprit ce qu'il y a de plus mâle dans l'esprit de l'homme,
ce penchant ou cette soumission irrésistible à la vérité, que
l'éducation et les habitudes de la femme s'appliquent trop
victorieusement à combattre. Elle eut des remords de son emportement,
car elle vit que Léonce se reprochait le sien et sondait son propre
coeur avec effroi. Elle eut envie de le consoler du mal qu'elle venait
de lui faire, puis elle eut peur que sa méditation ne cachât quelque
pensée de haine profonde et de vengeance raffinée. Cette crainte la
frappa au coeur; car, aussi bien que Léonce, elle valait mieux que son
portrait, et les sources de l'affection n'étaient point taries en
elle. Elle essaya vainement de retenir ses larmes; Léonce entendit des
sanglots s'échapper de sa poitrine.
--Pourquoi pleurez-vous'? lui demanda-t-il en s'agenouillant à ses pieds
et en prenant sa main dans les siennes.
--Je pleure notre amitié perdue, répondit-elle en se penchant vers lui
et en laissant tomber quelques larmes sur ses beaux cheveux. Nous nous
sommes mortellement blessés, Léonce; nous ne nous aimons plus. Mais
puisque c'en est fait, et que nous n'avons plus à craindre que l'amour
nous gâte le passé, laissez-moi pleurer sur ce passé si pur et si beau!
laissez-moi vous dire ce qu'apparemment vous ne compreniez pas, puisque
vous avez pu, de gaieté de coeur, entamer cette lutte meurtrière. Je
vous aimais d'une douce et véritable amitié; je me reposais sur votre
coeur comme sur celui d'un frère; j'espérais trouver en vous protection,
et conseil dans tout le cours de ma vie. Vos défauts me semblaient
petits et vos qualités grandes. Maintenant, adieu, Léonce.
Reconduisez-moi chez mon mari. Vous aviez bien raison de m'annoncer
pour cette journée des émotions imprévues, et si terribles que je n'en
perdrai jamais le souvenir. Je ne les prévoyais pas si amères, et je ne
comprends pas pourquoi vous me les avez données. Pourtant, au moment où
je sens qu'elles ont tout brisé entre nous, je sens aussi que la douleur
surpasse la colère, et je ne veux pas que notre dernier adieu soit une
malédiction.
Sabina effleura de ses lèvres le front de Léonce, et ce baiser chaste et
triste, le seul qu'elle lui eût donné de sa vie, renoua le noeud qu'elle
croyait délié.
[Illustration: Il aperçut bientôt le curé qui péchait.]
--Non, ma chère Sabina, lui dit-il en couvrant ses deux mains de baisers
passionnes; ce n'est pas un adieu, et il n'y a rien de brise entre nous.
Vous m'êtes plus chère que jamais, et je saurai reconquérir ce que j'ai
risqué de perdre aujourd'hui. J'y mettrai tous mes soins et vous en
serez touchée, quand même vous résisteriez. Calmez-vous donc, noble
amie; vos larmes tombent sur mon coeur et le renouvellent comme une
rosée bienfaisante sur une plante prête à mourir. Il y a du vrai dans ce
que nous nous sommes dit mutuellement, beaucoup de vrai; mais ce sont
là des vérités relatives qui ne sont pas réelles. Comprenez bien cette
distinction. Nous sommes artistes tous les deux et nous ne pouvons pas
traiter un sujet avec animation sans que la logique, la plastique, si
vous voulez, ne nous entraîne, de conséquence en conséquence, jusqu'à
une synthèse admirable. Mais cette synthèse est une fiction, j'en suis
certain pour vous et pour moi. Nous avons les défauts que nous nous
sommes reprochés; mais ce sont là les accidents de notre caractère et
les hasards de notre vie. En les étudiant avec feu, nous avons été
_inspirés_ jusqu'a les transformer en vices essentiels de notre nature,
en habitudes effrontées de notre conduite. Il n'en est rien pourtant,
puisque nous voici coeur à coeur, pleurant à l'idée de nous quitter et
sentant que cela nous est impossible.
--Eh bien, vous avez raison, Léonce, dit lady G... en essuyant une larme
et en passant ses belles mains sur les yeux de Léonce, peut-être par
tendresse naïve, peut-être pour se convaincre que c'étaient de vraies
larmes aussi qu'elle y voyait briller. Nous avons fait de l'art,
n'est-ce pas? et il ne nous reste plus qu'à décider lequel de nous a été
le plus habile, c'est-à-dire le plus menteur.
--C'est moi, puisque j'ai commencé, et je réclame le prix. Quel
sera-t-il?
--Votre pardon.
--Et un long baiser sur ce bras si beau, que j'ai toujours regardé avec
effroi.
--Voilà que vous redevenez artiste, Léonce!
--Eh bien! pourquoi non?
--Pas de baisers, Léonce, mieux que cela. Passons ensemble le reste
de la journée, et reprenez votre rôle de docteur, pourvu que vous me
traitiez à moins fortes doses.
--Eh bien! nous ferons de l'homéopathie, dit Léonce en baisant le bras
qu'elle parut lui abandonner machinalement, et qu'elle lui retira en
voyant la négresse se réveiller. Replacez-vous dans votre hamac et
dormez tout de bon. Je vous bercerai mollement; ces larmes vous ont
fatiguée, la chaleur est extrême, et nous devons attendre que le soleil
baisse pour quitter les bois.
La singularité et la mobilité des impressions de Léonce donnaient de
l'inquiétude à lady G... Son regard avait une expression qu'elle ne
lui avait encore jamais trouvée, et il lui était facile de sentir, au
bercement un peu saccadé du hamac, qu'il tenait le cordon d'une main
tremblante et agitée. Elle vit donc avec plaisir reparaître Madeleine,
qui, après avoir taquiné la négresse, en lui chatouillant les paupières
et les lèvres avec un brin d'herbe, revint admirer le hamac et relayer
Léonce, malgré lui, dans son emploi de berceur.
--Elle est trop familière, vous l'avez déjà gâtée, dit Léonce en anglais
à Sabina. Laissez-moi chasser cet oiseau importun.
--Non, répondit lady G... avec une angoisse évidente, laissez-la me
bercer; ses mouvements sont plus moelleux que les vôtres; et d'ailleurs
vous avez trop d'esprit pour que je m'endorme facilement auprès de vous.
La familiarité de cet enfant m'amuse; je suis lasse d'être servie à
genoux.
Là-dessus elle s'endormit ou feignit de s'endormir, et Léonce s'éloigna,
dépité plus que jamais.
Il sortit du bois et marcha quelque temps au hasard. Il aperçut bientôt
le curé qui péchait à la ligne, et le jockey qui était venu lui tenir
compagnie, pendant que les chevaux paissaient en liberté dans une
prairie naturelle à portée de sa vue, et que la voiture était _remisée_
à l'ombre beaucoup plus loin. Certain de les retrouver quand il
voudrait, Léonce s'enfonça dans une gorge sauvage, et marcha vite pour
calmer ses esprits surexcités et troublés.
Sa mauvaise humeur se dissipa bientôt à l'aspect des beautés de la
nature. Il avait tourné plusieurs rochers, et il se trouvait au bord
d'un lac microscopique, ou plutôt d'une flaque d'eau cristalline enfouie
et comme cachée dans un entonnoir de granit. Cette eau, profonde et
brillante comme le ciel, dont elle reflétait l'azur embrasé et les
nuages d'or, offrait l'image du bonheur dans le repos. Léonce s'assit au
rivage dans une anfractuosité du roc, qui formait des degrés naturels
comme pour inviter le voyageur à descendre au bord de l'onde tranquille.
Il regarda longtemps les insectes au corsage de turquoise et de rubis
qui effleuraient les plantes fontinales; puis il vit passer, dans le
miroir du lac, une bande de ramiers qui traversait les airs et qui
disparut comme une vision, avec la rapidité de la pensée. Léonce se dit
que les joies de la vie passaient aussi rapides, aussi insaisissables,
et que, comme cette réflection de l'image voyageuse, elles n'étaient que
des ombres. Puis il se trouva ridicule de faire ainsi des métaphores
germaniques, et envia la tranquillité d'âme du curé, qui, dans ce beau
lac, n'eût vu qu'un beau réservoir de truites.
Un léger bruit se fit entendre au-dessus de lui. Un instant il crut que
Sabina venait le rejoindre; mais le battement de son coeur s'apaisa bien
vite à la vue du personnage qui descendait les degrés du roc, dont il
occupait le dernier degré.
C'était un grand gaillard, plus que pauvrement vêtu, qui portait au bout
d'un bâton passé sur son épaule, un mince paquet serré dans un mouchoir
rouge et bleu. Ses haillons, ses longs cheveux tombant sur un visage
pâle et fortement dessiné, son épaisse barbe noire comme de l'encre, sa
démarche nonchalante, et ce je ne sais quoi de railleur qui caractérise
le regard du vagabond lorsqu'il rencontre le riche seul et face à face,
tout lui donnait l'aspect d'un franc vaurien.
Léonce pensa qu'il était dans un endroit très-désert et que le quidam
avait sur lui tout l'avantage de la position, car le sentier était trop
étroit pour deux, et il ne fallait pas se le disputer longtemps pour que
le lac reçût dans son onde muette et mystérieuse celui qui n'aurait pas
les meilleurs poings, et la meilleure place pour combattre.
Dans cette éventualité, qui ne troubla pourtant pas beaucoup Léonce, il
prit un air d'indifférence et attendit la rencontre de l'inconnu dans un
calme philosophique. Cependant il put compter avec une légère impatience
le nombre de pas qui retentit sur le rocher, jusqu'à ce que le vagabond
eût atteint le dernier degré et se trouvât juste à ses côtés.
--Pardon, Monsieur, si je vous dérange, dit alors l'inconnu d'une voix
sonore et avec un accent méridional très-prononcé; mais si c'était un
effet de votre courtoisie, Votre Seigneurie se rangerait un peu pour me
laisser boire.
--Rien de plus juste, répondit Léonce en le laissant passer et en
remontant un degré, de manière à se trouver immédiatement derrière lui.
L'inconnu ôta son chapeau de paille déchiré, et s'agenouillant sur le
roc, il plongea avidement dans l'eau sa sauvage barbe et la moitié de
son visage, puis on l'entendit humer comme un cheval, ce qui donna à
Léonce l'envie facétieuse de siffler en cadence comme on fait pour
occuper ces animaux impatients et ombrageux pendant qu'ils se
désaltèrent.
Mais il s'abstint de cette plaisanterie, et il envia la confiance
superbe avec laquelle ce misérable se plaçait ainsi sous ses pieds,
la tête en avant, le corps abandonné, dans un tête-à-tête qui eût pu
devenir funeste à l'un des deux en cas de mésintelligence. «Voilà le
seul bonheur du pauvre, pensa encore Léonce; il a la sécurité en de
semblables rencontres. Nous voici deux hommes, peut-être d'égale force:
l'un ne saurait pourtant boire sous l'oeil de l'autre sans regarder un
peu derrière lui, et celui qui peut se désaltérer gratis avec cette
volupté, ce n'est pas le riche.»
Quand le vagabond eut assez bu, il redressa son corps, et, restant assis
sur ses talons:--Voilà, dit-il, de l'eau bien tiède à boire, et qui doit
désaltérer en entrant par les pores plus qu'en passant par le gosier.
Qu'en pense Votre Seigneurie?
--Auriez-vous la fantaisie de prendre un bain? dit Léonce, incertain si
ce n'était pas une menace.
--Oui, Monsieur, j'ai cette fantaisie, répondit l'autre; et il commença
tranquillement à se déshabiller, ce qui ne prit guère de temps, car il
n'était point surchargé de toilette, et à peine avait-il sur lui une
seule boutonnière qui ne fût rompue.
--Savez-vous nager, au moins? lui demanda Léonce. Ceci est un large
puits; il n'y a point de rivage du côté où nous sommes, le rocher tombe
à pic à une grande profondeur vraisemblablement.
--Oh! Monsieur, fiez-vous à un ex-professeur de natation dans le golfe
de Baja, répondit l'étranger; et, enlevant lestement le lambeau qui lui
servait de chemise, il s'élança dans le lac avec l'aisance d'un oiseau
amphibie.
Léonce prit plaisir à le voir plonger, disparaître pendant quelques
instants, puis revenir à la surface sur un point plus éloigné, traverser
la nappe étroite du petit lac en un clin d'oeil se laisser porter sur
le dos, se placer debout comme s'il eût trouvé pied, puis folâtrer
en lançant autour de lui des flots d'écume, le tout avec une grâce
naturelle et une vigueur admirable.
Bientôt, pourtant, il revint au pied du roc, et, comme le bord était en
effet très-escarpé, il pria Léonce de lui tendre la main pour l'aider à
remonter. Le jeune homme s'y prêta de bonne grâce, tout en se tenant sur
ses gardes, pour n'être pas entraîné par surprise, et, le voyant assis
sur la pierre échauffée par le soleil, il ne put s'empêcher d'admirer la
force et la beauté de son corps, dont la blancheur contrastait avec sa
figure et ses mains un peu hâlées.--Cette eau est plus froide que je
ne pensais, dit le nageur; elle n'est échauffée qu'à la surface, et je
n'aurai de plaisir qu'en m'y plongeant pour la seconde fois. D'ailleurs,
voici l'occasion de faire un peu de toilette.
Et il tira de son maigre paquet une grande coquille qui lui servait
de tasse, mais dont il avait dédaigné de se servir pour boire. Il la
remplit d'eau à diverses reprises et s'en arrosa la tête et la barbe,
lavant et frottant avec un soin extrême et une volupté minutieuse cette
riche toison noire qui, toute ruisselante, le faisait ressembler à une
sauvage divinité des fleuves. Puis, comme le soleil, tombant d'aplomb
sur sa nuque et sur son front, commençait à l'incommoder, il arracha
des touffes de joncs et d'iris qu'il roula ensemble, et dont il fit un
chapeau ou plutôt une couronne de verdure et de fleurs. Le hasard ou un
certain goût naturel voulut que cette coiffure se trouvât disposée d'une
façon si artiste qu'elle compléta l'idée qu'on pouvait se faire, en le
regardant, d'un Neptune antique.
Il bondit une seconde fois dans le lac, atteignit la rive opposée, et
courant sur la pente qui était adoucie et couverte de végétation de ce
côté-là, il cueillit de superbes fleurs du _nymphéa_ blanc qu'il plaça
dans sa couronne. Enfin, comme s'il eut deviné l'admiration réelle qu'il
causait à Léonce, il se fit une sorte de vêtement avec une ceinture de
roseaux et de feuilles aquatiques; et alors, libre, fier et beau comme
le premier homme, il s'étendit sur un coin de sable fin et parut rêver
ou s'endormir au soleil, dans une attitude majestueuse.
Léonce, frappé de la perfection d'un semblable modèle, ouvrit son album
et essaya de faire un croquis de cet être bizarre, qui, reflété dans
l'eau limpide, à demi nu et à demi vêtu d'herbes et de fleurs, offrait
le plus beau type qu'un artiste ait jamais eu le bonheur de contempler,
dans un cadre naturel de rochers sombres, de feuillages éclatants et de
sables argentés, merveilleusement appropriés au sujet. Les flots de
la lumière coupée des fortes ombres du rocher, le reflet que l'eau
projetait sur ce corps humide d'un ton titianesque, tout se réunissait
pour donner à Léonce une des plus complètes jouissances d'art et un des
plus vifs sentiments poétiques qu'il eût jamais éprouvés; car, bien que
statuaire, il était aussi sensible à la beauté de la couleur qu'à celle
de la forme.
Tout à coup il ferma son album, et le jetant loin de lui: «Honte à
moi, se dit-il, de vouloir retracer une scène que Raphaël ou Véronèse,
Giorgion, Rubens ou le Poussin eussent été jaloux de contempler! Oui,
les grands maîtres de la peinture eussent été seuls dignes de reproduire
ce que moi j'ai surpris et comme dérobé à la bienveillance du hasard.
C'est bien assez pour moi, qui ne saurais manier un pinceau, de le voir,
de le sentir et de le graver dans ma mémoire.»
Le vagabond sembla deviner sa pensée, car, à sa très-grande surprise,
il lui cria en italien, après lui avoir demandé s'il comprenait cette
langue: «C'est de l'antique, n'est-ce pas, _Signore_? Voulez-vous du
Michel-Ange? En voici.» Et il prit une attitude plus bizarre, mais
belle encore, quoique tourmentée. «Maintenant du Raphaël, reprit-il en
changeant de posture; c'est plus gracieux et plus naturel; mais quoi
qu'on en dise, le muscle y joue encore un peu trop son rôle... Le Jules
Romain s'en ressentira encore, mais ce n'est pas à dédaigner.» Et quand
il se fut posé _à la Jules Romain_, il reprit sa première attitude, en
ajoutant:--Celle-ci est la meilleure, c'est du Phidias, et on aura beau
chercher on ne trouvera rien de mieux.
--Vous faites donc le métier de modèle? lui dit Léonce, un peu
désenchanté de ce qui lui avait d'abord semblé naïf et imprévu dans cet
homme.
--Oui, Monsieur, celui-là et bien d'autres, répondit le nageur, qui
était venu se poser au milieu du lac sur un rocher qui formait îlot, et
sur lequel il se dressa comme sur un piédestal. Si j'avais une vieille
cruche, je vous représenterais ici, avec mes roseaux, un groupe dans le
goût de Versailles, quoique je n'y sois pas encore allé; mais nous avons
à Naples beaucoup de choses dans ce style-là. Si j'avais un tambour de
basque, je vous montrerais diverses figures napolitaines qui ont plus de
grâce et d'esprit dans leur petit doigt que tout votre grand siècle dans
ses blocs de marbre et de bronze. Mais puisque je ne puis plus rien pour
charmer vos yeux, je veux au moins charmer vos oreilles. Si vous êtes
Apollon, ne me traitez pas comme Marsyas; mais, fussiez-vous un maestro
renommé, vous conviendrez que la voix est belle. Je sens que cette eau
froide et toutes mes poses vigoureuses m'ont élargi le poumon, et j'ai
une envie folle de chanter.
--Chantez, mon camarade, dit Léonce. Si votre ramage répond à votre
plumage, vous n'avez pas à craindre mon jugement.
VI.
AUDACES FORTUNA JUVAT.
Alors l'Italien chanta dans sa langue harmonieuse trois strophes
empreintes du génie hyperbolique de sa nation, et dont nous donnerons
ici la traduction libre. Il les adaptait à un de ces airs de l'Italie
méridionale, dont on ne saurait dire s'ils sont les chefs-d'oeuvre
de maîtres inconnus, ou les mâles inspirations fortuites de la muse
populaire:
«Passez, nobles seigneurs, dans vos gondoles bigarrées; vous presserez
en vain l'allure de vos rameurs intrépides; j'irai plus vite que vous
avec mes bras souples comme l'onde et blancs comme l'écume. Couvert de
mes haillons, je suis un des derniers sur la terre; mais, libre et nu,
je suis le roi de l'onde et votre maître à tous!
«Fuyez, nobles dames, sur vos barques pavoisées; vous détournerez en
vain la tête, en vain vous couvrirez de l'éventail vos fronts pudiques;
le mien attirera toujours vos regards, et vous suivrez de l'oeil, à la
dérobée, ma chevelure noire flottante sur les eaux. Avec mes haillons,
je vous fais reculer de dégoût; mais, libre et nu, je suis le roi du
monde et le maître de vos coeurs!
«Nagez, oiseaux de la mer et des fleuves; fendez de vos pieds de corail
le flot amer qui vous balance. Avec ma poitrine solide comme la proue
d'un navire, avec mes bras souples comme votre cou lustré, je vous
suivrai dans vos nids d'algue et de coquillages. Couvert de mes
haillons, je vous effraie; mais, libre et nu, je suis le roi de l'onde,
et vous me prenez pour l'un d'entre vous!»
La voix du chanteur était magnifique, et aucun artiste en renom n'eût
pu surpasser la franchise de son accent, la naïveté de sa manière, la
puissance de son sentiment exalté. Léonce se crut transporté dans le
golfe de Salerne ou de Tarente, sous le ciel de l'inspiration et de la
poésie.
--Par Amphitrite! s'écria-t-il, tu es un grand poëte et un grand
chanteur, noble jeune homme! et je ne sais comment te récompenser du
plaisir que tu viens de me causer. Quel est donc ce chant admirable,
quelles sont donc ces paroles étranges?
--Le chant est de quelque dieu égaré sur les cimes de l'Apennin, qui
l'aura confié aux échos, lesquels l'auront murmuré à l'oreille des
pâtres et des pécheurs; mais les paroles sont de moi, Signor, car, avec
votre permission, je suis improvisateur quand il me plaît de l'être.
Notre langue mélodique est à la portée de tous; et quand nous avons une
idée, nous autres poètes naturels, enfants du soleil, l'expression ne se
fait pas désirer longtemps.
--Tu me répéteras ces paroles; je veux les écrire.
--Si je vous les répète, ce sera autrement. Mes chants s'envolent de moi
comme la flamme du foyer, je puis les renouveler et non les retenir.
Peut-être trouvez-vous celles-ci un peu fanfaronnes; c'est le privilège
du poëte. Ôtez-lui la gloriole, vous lui ôterez son génie.
--Tu as le droit de te vanter, car tu es une nature privilégiée,
répondit Léonce, et quelle que soit ta condition, tu mériterais d'être
un des premiers sur la terre. Tu m'as charmé; viens ici, et conte-moi ta
misère, je veux la faire cesser.
L'inconnu revint au rivage.--Hélas! dit-il, vous avez vu le faune
antique dans toute sa liberté, l'homme de la nature dans toute sa
poésie. A présent, vous allez voir le porteur de haillons dans toute sa
laideur et dans toute sa misère; car il faut bien que je reprenne cette
triste livrée, en attendant qu'elle me quitte, ou que je trouve l'emploi
de mon génie pour renouveler ma garde-robe. Vous paraissez surpris? J'ai
bien lu dans vos regards, lorsque je me suis approché de vous pour la
première fois, que mon aspect vous causait de la répugnance. Vous m'avez
trouvé laid, effrayant, peut-être. Mais quand j'ai eu dépouillé ma
souquenille de mendiant, quand cette eau lustrale m'a débarrassé de mes
souillures, quand vous m'avez vu purifié de la fange et de la poussière
des chemins; ce corps qui a servi quelquefois de modèle aux premiers
sculpteurs de ma patrie, ce visage qui n'est point dégradé par la
débauche et auquel la fatigue et les privations n'ont pas ôté encore la
jeunesse et la beauté, ces membres où la nature a prodigué son luxe, et
ce sentiment du beau que l'homme intelligent porte sur son front et dans
toutes ses habitudes; tout ce qui fait enfin, Monsieur, que, nu, je suis
l'égal et peut-être le supérieur des hommes les mieux vêtus, vous a
frappé enfin, et vous avez essayé de me classer dans vos impressions
d'artiste. Mais vous n'avez pas réussi, j'en suis certain; les oeuvres
de l'art ne sont rien quand elles ne peuvent renchérir sur celles de
Dieu. Si vous êtes peintre, vous me retrouverez quelque jour dans vos
souvenirs, un jour que l'inspiration vous saisira! Aujourd'hui, vous ne
me reproduirez pas!... D'autant plus, ajouta-t-il avec un amer sourire,
que la pièce est jouée, et que ma divinité va disparaître sous la
flétrissure de l'indigence.
Cet homme parlait avec une facilité extraordinaire et avec un
accent d'une noblesse inconcevable. Sa figure, éclairée d'un rayon
d'enthousiasme, et aussitôt voilée par un profond sentiment de douleur,
était d'une beauté inouïe; jamais plus nobles traits, jamais expression
plus fine et plus pénétrante n'avaient attiré l'attention de Léonce.
--Monsieur, lui dit-il, dominé par un respect involontaire, vous êtes
certainement au-dessus de la misérable condition sous les dehors de
laquelle vous m'êtes apparu; vous êtes quelque artiste malheureux:
permettez-moi de vous secourir et de vous récompenser ainsi de la
jouissance poétique que vous m'avez procurée.
Mais l'inconnu ne parut pas avoir entendu les paroles de Léonce. Courbé
sur le rivage, il dépliait, avec une répugnance visible, les bardes
ignobles qu'il était obligé de reprendre pour cacher sa nudité.
--Voilà, dit-il en laissant retomber ses guenilles par terre, un
supplice que je vous souhaite de ne pas connaître. L'Italien aime la
parure, l'artiste aime le bien-être, le luxe, les parfums, la propreté;
cette mollesse exquise qui renouvelle l'âme et le corps après des
exercices mâles et salutaires. Personne ne peut comprendre ce qu'il m'en
coûte de me montrer aux hommes, aux femmes surtout! avec une blouse
déchirée et un pantalon qui montre la corde.
--Oh! je vous comprends et je vous plains, répondit Léonce; mais je puis
faire cesser aujourd'hui votre peine, Dieu merci! Il fait assez chaud
pour que vous restiez ici à m'attendre au soleil un quart d'heure; je
vous promets que, dans un quart d'heure, je serai de retour avec des
vêtements capables de contenter votre honnête et légitime fantaisie.
Attendez-moi.