C'est quatre ans plus tard, au mois de juillet 1880. On a vu
l'Exposition à satiété; on la fuit, pour se reposer à la campagne de
l'éblouissement des yeux. Chez la duchesse de Serples, au château de
Lauvigné, en Basse-Bretagne, il y a société nombreuse. La chanoinesse
de Guderille, toujours miel et vinaigre--miel pour Dieu, vinaigre pour
sa créature--tient tête à madame de Lunney, toujours bonne, tandis que
la petite vicomtesse de Lerdre papillonne de droite et de gauche, sans
paraître entendre la chanoinesse, qui la met en miettes. Flanquée de
la brune Constance, madame de Maubryan, çà et là, laisse tomber un de
ses aphorismes familiers sur la pratique du devoir, la fragilité des
biens terrestres et le respect du foyer:
--Croyez-moi, monsieur Laffont: une mère doit être le palladium de sa
fille.
Gaston s'incline, légèrement agacé.
--Je vous crois, madame!
De la tête, Constance acquiesce, moins aux paroles de l'une qu'à
l'approbation de l'autre. Il pleut à torrents. On sort de la salle à
manger, après le déjeuner de midi. Les hommes, bloqués par le temps,
gagnent discrètement le fumoir et la salle de billard.
--Vous ne suivez pas ces messieurs? demande à l'ami de Robert celle
qui jadis voulut Robert pour gendre et cessa brusquement de le
vouloir.
--C'est que...
--Bien, bien, restez.
Madame de Maubryan a constaté le ravage opéré par les jolis yeux de
Constance, et, comme elle jetait autrefois sa fille--un peu
étourdiment--à la tête de Robert, elle est en passe de recommencer le
même exercice pour Gaston. Mais elle ne marche plus à l'aventure. Ses
renseignements sont pris. Si Gaston n'a pas de père, au moins lui en
connaît-on un dans le passé. Cela vaut mieux que du sang noble et pas
d'état civil. D'ailleurs le sang noble en l'an de grâce 1889!... La
duchesse établit-elle une différence entre M. Laffont et ses autres
invités? Ne fait-elle pas de lui l'intime ami d'Urbain de Martigue,
son petit-fils? Les cinq cent mille francs de la terre de la Riveraine
brochant sur le tout, il se présente là un parti sérieux. Constance ne
se souvient plus de sa première déception; ce caprice d'une saison, la
saison suivante l'emporta, volontiers elle tend la main au soupirant:
madame de Maubryan rapproche les mains le plus possible.
Ce matin-là, Gaston demeure moins longtemps que d'habitude auprès de
la jeune fille.
--Il faut que je m'en aille.
--Par un temps pareil!... Où cela, bon Dieu?
--A la Vieille-Ferme.
--M. de Kercoëth n'a pas besoin de vous.
--Merci. Quoi qu'il en soit, je lui ai promis d'y passer la journée.
Nous revenons dîner ensemble à Lauvigné, où nous retrouverons Blanche
et Robert. A ce soir.
La pluie continue avec violence. Une rafale plus forte fait craquer
les arbres du parc. Peu à peu, les hommes rentrent, ce qui donne
occasion à madame de Lerdre de chatouiller de nouveau les nerfs
pudiques de la chanoinesse.
--Elle est indécente, ma chère. Et devant son mari, encore! proteste
«l'hermine».
--C'est bien la preuve qu'au fond elle ne fait aucun mal, dit madame
de Lunney.
La duchesse de Serples consulte l'horizon sombre, la masse abaissée
des nuages. Elle appelle son petit-fils.
--Urbain, penses-tu que cela dure?
--Ma foi, grand'mère, vous tombez mal. Mais Gaspard vous renseignera.
Gaspard!...
M. de Maubryan, le pronostiqueur infaillible, le marin _di primo
cartello_, déclare qu'il fera un temps superbe... demain.
--Demain?... C'est une horreur!... Pourquoi pas aujourd'hui? Dans quel
état vont m'arriver Blanche et Robert!
--Soyez tranquille, dit Urbain. D'abord ils ne viendront peut-être que
par le train de ce soir. D'ici là, quoi qu'en dise Gaspard... Et puis,
Robert n'exposera ni sa femme ni son fils. Ils s'arrêteront à l'hôtel
de la gare.
--Alain serait bien désappointé. Voilà trois mois qu'il ne les a vus,
et c'est la première séparation depuis quatre ans.
--Aussi quelle singulière idée de la part de cette jeune femme,
insinue la chanoinesse, d'avoir refusé de suivre le marquis et la
marquise en Bretagne!
--Une idée assez naturelle, observe madame de Lunney. Leur enfant a
été malade; après sa guérison, ils l'ont conduit aux eaux.
--Et ils viennent s'installer à Lauvigné, quand les autres sont à la
Vieille-Ferme! Vous ne me ferez jamais admettre que cela aussi soit
naturel.
--Ils viennent chez moi, déclare la duchesse, parce que la place
manque à la Vieille-Ferme.
--Mais pas à Kercoëth.
--Kercoëth, jusqu'à nouvel ordre, est interdit à Yvonne. Les médecins
ont conseillé la Bretagne, tout en évitant l'air trop vif de la mer.
De fait, Yvonne allait beaucoup mieux. La tendresse de Robert et de
Blanche avait exercé sur elle une salutaire influence. Quand ils lui
prodiguaient leurs soins, sous les yeux émus d'Alain, elle semblait se
laisser bercer par quelque songe confus, encore insaisissable, mais
doux. Cette atmosphère de caresses la réchauffait. Elle ne les
connaissait pas et les aimait pourtant. Leur absence forcée depuis
trois mois préoccupait Alain, cela risquait de compromettre le
bénéfice de quatre années de dévouement. Yvonne redevenait la proie de
tristesses dont il s'était désaccoutumé. Elle avait aussi des moments
d'exaltation où elle conversait avec les absents, comme si elle eût
senti leur pensée de loin concentrée sur elle et leurs âmes unies à
travers l'espace. Parfois elle murmurait les mélodies composées à son
intention par Robert, puis écoutait, surprise que l'écho habituel ne
lui répondît pas, prêtant l'oreille, et finissant par un sourire, et
chantant de nouveau pour lui, puisqu'il ne chantait plus pour elle.
Au milieu des rafales de la tempête un bruit de voiture attelée en
poste arriva jusqu'au salon. Urbain s'était précipité vers la porte et
reparut bientôt, Blanche à son bras.
--Toute seule? dit la duchesse.
--Non, certes. Et mon petit Hughes?
Un délicieux gamin de trois ans, tenu en laisse par sa gouvernante,
car il ne demandait qu'à s'échapper à travers le tumulte de la pièce,
pas du tout intimidé.
--Qu'avez-vous fait de Robert?
--Legouet nous attendait à la gare. Mademoiselle de Gauleins est à
toute extrémité. Madame de Randières vient d'arriver à Karenthal.
Legouet avait ordre de nous emmener, Robert l'a suivi, et me voilà.
--Bon petit cœur! chuchota la chanoinesse à l'oreille de madame de
Lerdre. C'est ce qu'on appelle laisser la corvée aux autres.
--Tout le monde ne peut pas être vierge et martyre, riposta la
moqueuse, pour rendre d'un coup les aménités dont on la gratifiait
entre haut et bas depuis le déjeuner.
Urbain et les Maubryan s'empressèrent autour de Blanche, la
débarrassant de ses accessoires de voyage.
--Vous devez être exténuée, ma belle? demanda madame de Serples.
--Du tout. Je suis si heureuse d'être chez vous!... N'est-ce pas qu'il
est superbe, mon fils?
--Le portrait de sa marraine, glissa la chanoinesse.
--De la Renotte?
--Qui appelez-vous la Renotte, chère madame?
--La nourrice de M. de Kercoëth, la marraine de Hughes.
--Ah!... je croyais... comme il y a madame de Randières...
--Attendez donc! interrompit la vicomtesse de Lerdre. Je l'ai vue ces
jours-ci, la Renotte: une pythonisse, allure sépulcrale? Fort grand
air, ma foi.
--Ce que vous voudrez, insista la chanoinesse; mais étant donné que la
baronne...
--Oh! la baronne!... dit Blanche d'un ton singulier, peu à l'honneur
de Léonie.
--Excellent petit cœur! maugréa la Guderille, tandis que la duchesse
conduisait Blanche aux appartements préparés pour la recevoir.
Hughes se roulait dans les jupes de sa mère, en dépit de la
gouvernante incapable d'en rester maîtresse.
--Là! vous voici chez vous, ma chère. Et ici, à côté, monsieur votre
fils. Oui, Blanche, il est superbe. C'est incroyable comme tous les
Kercoëth sont les vivants portraits les uns des autres, malgré les
ressemblances que va chercher, je ne sais où, cette bonne Guderille.
--Madame, interrogea Blanche avec une pointe d'inquiétude, vous
rappelez-vous bien le fils de la marquise Yvonne?
--Si je me le rappelle! Eh! je n'ai qu'à regarder cet amour.
Ses doigts effilés caressaient les boucles d'or du gracieux démon qui
se cabrait d'impatience, retenu dans les chambres quand il y avait des
arbres derrière les vitres.
--Vous me faites bien plaisir, répondit Blanche, la mine radieuse.
--Vrai?... Je ne l'aurais pas cru.
--Pourquoi donc?
--Ah! pourquoi...
Madame de Serples montra d'un geste imperceptible la gouvernante,
Blanche fit signe qu'on les laissât seules, Hughes fut emporté.
--Ma foi, reprit la duchesse, autant vous dire tout de suite ma
pensée: je crois Alain très malheureux.
--Mon père?
--Oui. Il ne s'explique pas--ni moi non plus--votre détermination de
cacher l'enfant à la pauvre Yvonne. Sa vue pourrait lui faire tant de
bien! Sait-on les miracles que Dieu permet à ces anges?
Blanche sourit, sans répondre. Avec son exquise délicatesse, madame de
Serples se défendit d'insister; mais, puisqu'elle était sur la voie
des douces remontrances, elle crut opportun d'aborder un second
chapitre tout aussi épineux.
--Dois-je, ma chérie, vous montrer le fond du cœur? Il y a une autre
querelle que, depuis longtemps, je meurs d'envie de vous faire. Et,
comme vous avez la gentillesse de me traiter en vieille amie...
--Vous savez, chère madame, toute ma tendresse pour vous.
--C'est bien ce qui m'enhardit. De votre côté, vous savez si je vous
aime, vous, Robert et Alain, et tout ce qui porte le nom de Kercoëth.
Je suis de la famille; d'assez loin, mais j'en suis. A ce point que,
pendant seize ans, j'ai fui Lauvigné, plein de mes souvenirs de
jeunesse pourtant, parce que je pouvais, des croisées de ma chambre,
apercevoir au loin, perdues dans l'horizon, les tourelles de Kercoëth
vide. Vous ne sauriez donc me suspecter. Eh bien, vous, si bonne, si
raisonnable en toute chose, je vous trouve trop dure pour madame de
Randières.
--Je ne l'aime pas, dit nettement Blanche.
--Elle s'est dévouée à votre mari. Trop tard, d'accord, mais avec un
dévouement absolu. Ses fautes?... Eh! chérie, l'expiation regarde sa
conscience, non la femme de Robert. Quand vous lui enlevez peu à peu
l'affection de son fils...
--Je vous jure que non, madame.
Vous le dites, je vous crois. Ou plutôt je crois que vous ignorez
l'étendue du mal que vous lui faites inconsciemment. Vous avez un
grand empire sur Robert. Elle le sait, elle le sent, et sa vie est un
martyre.
--Ce serait alors l'expiation dont vous parliez, répliqua Blanche en
baissant la voix.
--Comme vous êtes implacable! Si vous l'aviez vue pleurer... Je l'ai
vue, moi. Elle est bien coupable dans le passé; dans le présent, elle
est bien à plaindre.
--En quoi?... Robert est d'une correction parfaite, d'une déférence...
--Imperturbable, ainsi que sa froideur. Pour une mère...
--Une mère? Ah! madame, non, non, non.
--Vous voilà, chère, avec vos idées. Les Auvray ont fini par vous
convaincre.
--Je me suis convaincue seule.
--Cependant vous n'osez rien dire à Robert.
--Parce que j'en ai fait la promesse à M. de Kercoëth.
--Ce qui prouve qu'Alain ne partage pas vos convictions.
--Il les partage sans le dire. Il aime mieux laisser voler du respect
que de faire manquer à un devoir. Provoquer la lumière? il y aurait du
scandale peut-être inutile. Alors il s'en remet à Dieu du soin de
récompenser ou de punir. Dieu punit, ce n'est ni sa faute ni la
mienne. Robert n'a pas au cœur un atome de cette tendresse
instinctive qui, par exemple, le jette malgré lui dans les bras de M.
et de madame de Kercoëth.
--Vous ne sentez point ce qu'il y a là de cruel pour Léonie?
--Je m'en rends compte. Qu'y puis-je?
--Cacher du moins vos sentiments personnels. Tenez, vous ne doutez pas
de mon plaisir à vous avoir...
--Mais, à votre avis, j'aurais dû suivre Robert à Karenthal?
--Oui.
--Vous avez raison, pour le ramener.
--Mauvaise!
--Sincère, voilà tout. Il est capable de rester là-bas. M. de Kercoëth
en serait très chagrin ce soir. Aussi vais-je le chercher, si vous
avez la bonté de me faire conduire. Il ne pleut plus.
--Et puis, au fond vous reconnaissez que je suis dans le vrai.
--Chère madame, je reconnais surtout que vous êtes un trésor
d'indulgence et de compassion.
Blanche fut très surprise, en entrant à Karenthal, des allures
équivoques de Legouet. Le matin, à la gare, il insistait plus que de
raison pour qu'elle accompagnât Robert; maintenant sa vue lui causait
une gêne évidente. Un peu plus, il l'interceptait.
--Où est mon mari, Legouet? dit-elle.
--Là-haut... chez mademoiselle de Gauleins... Si madame...
--Prévenez-le de mon arrivée.
Elle se dirigeait vers la porte du salon.
--Non, non... s'écria Legouet. Si madame veut prendre la peine de
monter...
Quel motif avait l'excellent homme de lui barrer le chemin du salon?
Plus il y mettait de zèle, plus elle s'obstinait dans sa marche. Les
perplexités de l'intendant, ses airs ahuris, tout l'effarement de son
attitude trahissaient une crainte violente. Que cherchait-on à lui
cacher? Encore un mystère, en cette maison qu'elle soupçonnait d'en
avoir jadis trop recélé? Soit! Elle tenait à le voir en face,
celui-là. Elle écarta Legouet, ouvrit la porte. Léonie et Justine,
debout, se mesuraient du regard, l'une hautaine, l'autre agressive,
parlant bas néanmoins, comme si toutes deux tremblaient d'être
entendues.
--Je vous dénoncerai, disait Justine dans un sifflement de vipère.
--Faites.
L'apparition de Blanche atterra la baronne et cloua l'autre sur place.
Blanche s'avançait, tranquille, entre elles, l'air un peu méprisant,
l'œil froidement posé sur la Benoît.
--Quelle nouvelle somme d'argent demandez-vous?... Et, se tournant
vers madame de Randières: Elle est donc bien forte, que vous refusiez?
Elle les prenait ensemble, cette fois, non plus complices, mais
ennemies, retenues à une question de tarif. Ah! certes, l'heure était
venue de les confondre. Il y avait assez longtemps qu'on suppliait
Dieu d'en fournir le moyen. Cependant, Léonie tentait de se remettre.
La brusque entrée de Blanche, ses accablantes paroles, cela était
épouvantable, moins pourtant que l'odieux marché de Justine.
--Ma fille! dit-elle d'une voix affaiblie par la lutte, en enlaçant la
taille de la jeune femme.
Blanche se dégagea sans trop de raideur.
--Donnez-lui ce qu'elle demande et chassez-la.
Justine, un moment décontenancée, reprenait de l'assurance. Somme
toute, un précieux auxiliaire lui était arrivé, puisqu'on insistait
pour elle. On insistait aussi pour qu'elle fût chassée, mais madame
Benoît s'arrêtait peu aux bagatelles de la porte. Les années
décuplaient sa soif d'or, l'avarice la rongeait. Une cupidité féroce,
déjà coupable de quelques crimes, capable de tous les autres, la
poussait à Karenthal, dans l'espoir d'un dernier coup de fortune. Que
manquait-il au bonheur complet de madame de Randières? la possession
effective, sans entraves, de Robert, peut-être d'Alain. Or, il
existait de par le monde une folle gênante. La folle supprimée--simple
misère--la baronne devenait marquise, et madame Benoît rentière. L'or
et les billets de banque, tout son avoir, qu'elle palpait d'une main
nerveuse dans le sac pendu à son bras, c'était bien, mais insuffisant.
Il fallait beaucoup plus. La baronne, prise de scrupules sur le tard,
jouait à l'indignation; grâce à Blanche, la peur du passé mis au jour
et ses propres intérêts la forceraient d'être pratique. Il était même
amusant de penser que la femme de Robert venait à la rescousse. Léonie
eut un élan de courage:
--Elle me demande un crime.
--Encore un? dit tranquillement Blanche, les bras croisés sur la
poitrine, dans une pose d'insouciance.
--Que voulez-vous dire? interrogea Léonie, livide.
--Je veux dire qu'après trois assassinats elle ferait peut-être bien
de s'arrêter. Vous aussi, madame.
--Blanche!... moi?...
Justine commençait à trouver moins amusant que la femme de Robert fût
venue à la rescousse. Mais elle avait pour principe de tenir tête.
--Trois assassinats? fit-elle.
--L'enfant que vous avez enterré dans un îlot du Rhône, Antoine tombé
d'un grenier où vous étiez derrière lui, votre mari enfin dont les
remords parlaient trop haut.
--Mais c'est abominable! rugit madame de Randières.
La Benoît se redressa:
--Madame la baronne n'a le droit de rien dire, puisqu'elle a profité
de tout.
--Ah! sortez, sortez... Ne reparaissez jamais devant moi. Sortez, vous
dis-je.
Blanche suivait la scène avec attention. Cette femme saisie d'horreur
était sincère. Elle étendit la main vers la porte et, foudroyant
Justine de son pur regard d'immaculée:
--Vous avez entendu? Maintenant dénoncez, si cela vous convient.
Un grondement de fureur témoigna que Justine s'avouait vaincue. Venir
des Mérilles à Paris, de Paris à Karenthal, portant sur soi toute sa
fortune, dans la conviction que les choses marcheront à souhait et
que, la dernière besogne achevée, on se reposera comme Dieu après la
création, pour rencontrer, en perspective, le tricorne d'un gendarme!
Lutter?... hum! la petite, avec ses tranquillités, avait un air...
Justine s'en allait à pas lents, dardant les yeux autour d'elle, dans
la rage de sa défaite. Dès qu'elle fut dehors, Léonie vint à Blanche.
--Sur mon salut, je vous jure...
--Ne jurez pas, madame. Vous ignoriez les crimes, mais vous en étiez
la cause. Justine avait ordre de garder votre secret coûte que
coûte... il en a coûté cher. Reste un fait désormais indéniable:
Robert ne vous est rien.
--Que ma vie, mon âme, mon repos.
--Ajoutez donc: «Mon fils!» et jurez, vous qui alliez jurer tout à
l'heure. On vous menaçait: à quel propos? On prétend dénoncer: quoi?
Ou vous êtes la mère, et commandiez de supprimer l'enfant...
--Allons donc!
--Eh! puisque les autres meurtres n'ont servi qu'à couvrir celui-là.
Ou vous ne l'êtes point et voliez Robert. Ah! madame, il fallait qu'un
jour ou l'autre éclatât la vérité. Voilà quatre ans que j'en attends
l'heure; elle a sonné, Dieu merci.
Léonie, plus morte que vive, sanglotait. Ce n'était pas le désespoir
tragique d'une affolée, surprise tout à coup en plein bonheur par
quelque drame imprévu; c'était l'horrible et silencieux effondrement
de toute l'âme dans une crise sans cesse redoutée; c'était, après une
vie dont chaque minute s'emplissait d'angoisses, le brisement suprême
dans la suprême expiation. Toutes ses énergies s'étaient dépensées à
reculer le terme fatal: il arrivait et la tuait.
--Vous souffrez? questionna Blanche, involontairement attendrie.
--Oui, beaucoup, répondit-elle.
--Robert, dit la jeune femme à son mari qui entrait, embrasse-la, elle
est malheureuse.
Léonie l'enveloppa d'un regard de tant de gratitude et aussi de
prières que Blanche se détourna, gagnée par l'émotion. Comme Dieu
punissait la triste créature! Il lui changeait le cœur en un cœur de
mère pour déchirer ensuite, une à une, toutes ses fibres. Avant de
partir, elle se pencha vers la baronne:
--Il ne saura rien par moi. Les larmes, en vous purifiant, vous ont
relevée. Je vous laisse cette dernière consolation de réparer
vous-même.
Et Léonie regarda le landau qui les emportait à Lauvigné.
Robert, à sa descente de voiture, trouva le marquis les bras ouverts.
Un soleil radieux illuminait cette fin d'après-midi. Les hôtes de la
duchesse se groupaient sur la terrasse, à l'ombre des vieux arbres. Le
petit Hughes galopait avec Jean-Marie Auvray, autant que le permettait
la lourde stature du pêcheur, le long des pelouses embaumées.
--Il a le diable au corps, cet ange, madame Blanche... Vous revenez de
là-bas, vous?
--Oui, et je suis bien contente d'y être allée. J'ai vu Justine.
--Pas possible, ah! si la gueuse me tombe sous la main...
Parmi tous les griefs de Jean-Marie contre madame Benoît, le plus
récent n'était peut-être pas le moins sensible: en lui faisant faux
bond au rendez-vous donné un jour dans le cimetière de la Riveraine,
elle le condamnait à courir jusqu'en Amérique après un pâtre, mort à
l'hôpital la veille de son débarquement. Il était revenu, très penaud
mais très furieux, en France.
Madame de Serples prit Blanche à part.
--Vous avez un air singulier.
--Il y a du nouveau. Vous verrez avant peu.
Cependant le marquis s'approchait près d'elle avec Robert et le
médecin d'Yvonne, spécialiste éminent, depuis quelques jours à la
Vieille-Ferme. Sur la demande du docteur, on avait remis en état le
château de Kercoëth, tel qu'il était lors de la catastrophe, et la
marquise y devait être transportée. Ce projet effrayait Alain. D'abord
il avait exigé qu'on attendît ses enfants. Maintenant il opposait le
retour probable des crises, le mugissement des vagues, oublié, mais,
hélas! trop connu, cette résurrection en pleine vie où tout parlerait
de la mort.
--Cela risque de la tuer.
--Mon cher ami, en vous donnant mon opinion, il y a quelque apparence
que je la crois bonne.
--Attendons le mois d'août. Juillet, docteur, est presque un
anniversaire. Qu'en penses-tu, toi, mon fils?
--Je n'ose rien dire, tant je vous comprends.
--Pardieu! moi aussi, je comprends, s'écria le médecin. Ce n'est pas
un motif.
--Eh bien, soit! Demain, je la conduirai à Kercoëth, lorsque la marée
sera descendue à moitié, pour qu'elle entende moins le flot.
Robert était en proie à de cruelles songeries: son inquiétude, celle
de son père, l'entrée à Kercoëth. Jamais il n'en avait franchi le
seuil, voici qu'il l'allait habiter, comme fils de la maison, prendre
la place de Hughes, renouer la chaîne brisée de la descendance...