IX

Jean-Marie, mis au courant de l'entretien de Kercoëth avec madame de

Randières, poussa des cris d'indignation. Sainte Anne le tromper?

Sainte Anne envoyer un fils de louve à la place du fils de la marquise

Yvonne? Pareille supposition était un sacrilège.

--Vous n'avez plus la foi.

--Mais, mon pauvre Jean-Marie...

--Vous ne l'avez plus; vous êtes un égoïste, simplement. Vous vous

faites votre lot, ayant tout de même votre petit, tandis que l'autre

reste déshéritée. Prenez-le comme il vous plaira, moi j'y trouve à

redire.

Et Jean-Marie, qui portait à Kercoëth une tendresse pourtant robuste,

s'aperçut que, dans ses dévotions, le malheur d'Yvonne passait avant

celui d'Alain. Peu à peu il plaçait au-dessus de toute créature celle

que le corps seulement rattachait à la terre, dont l'esprit s'était

effondré sous le désastre de sa maternité. Celle-là était l'emblème

vivant de la douleur, une sainte, ainsi que la glorieuse patronne

d'Auray, l'étoile fixe de ses longues courses aventureuses. Ne la

nommait-il pas, soir et matin, en ses prières? La douce image ne

soutenait-elle pas son énergie, quand l'accablante immensité se

faisait morne, noire, assombrissait sa rude nature avec d'invincibles

mélancolies, quand les brouillards cachaient les écueils et voilaient

le perfide abîme? Pour Alain, il eût affronté toutes les morts; mais à

Yvonne se consacrait sa vie, sa vie d'humble sacrifié luttant toujours

contre les fureurs de l'Océan. Il le comprenait bien, en ce moment:

c'était à cette femme recevant sans une larme dans ses grands yeux

navrés les épaves présentées à genoux par le vieux père Auvray qu'il

s'était voué, pour elle qu'il tenait coûte que coûte un serment, pour

elle qu'il cherchait le corps de Hughes. Aussi ne se gênait-il plus.

Robert revendiqué, volé par la baronne, il se sentait de taille à

soulever des montagnes. Et il n'attendait pas même un merci de la

bouche d'Yvonne. Son dévouement était fait d'abnégation absolue et de

mystique adoration. Si Renotte aimait Yvonne pour Alain, lui,

maintenant qu'il ne voyait plus la commune catastrophe confondre ces

deux êtres en une seule victime, abandonnait l'heureux afin de rester

fidèle à la malheureuse.

--Nous avons beau être frères de lait, déclamait-il, vous ne pouvez

pas m'en vouloir...

Alain laissait s'épandre ce généreux emportement; le front soucieux,

la poitrine pleine de soupirs, il ne songeait guère à l'interrompre.

Sa joie, en pressant Robert dans une étreinte délicieuse, un instant

lui engourdissait sa peine, mais il continuait de la porter au flanc.

Avec l'apparition de Robert, tout changeait, sauf la douleur, puisque

la folie demeurerait l'hôtesse sinistre de sa maison. Les félicités

inattendues versaient du baume sur la plaie, mais elles étaient

incapables de la cicatriser. Robert fût-il né d'Yvonne, Yvonne n'en

pouvait plus rien savoir. Près de la tombe vide de l'enfant restait la

tombe où dormait la raison de la mère.

--Tu vois bien, dit-il en poursuivant tout haut ses pensées, qu'il y a

là une chose irrémédiable. Ne t'imagine pas que j'accepte en aveugle

les déclarations de madame de Randières. Cependant elles ont des

apparences trop vraisemblables pour que j'ose jeter un soupçon dans

l'esprit de Robert. Je ne saurais lui enseigner le mépris, car son

mépris risque d'être un crime; je ne saurais même lui laisser un

doute, car il n'hésiterait pas entre ces deux créatures si peu

comparables, et madame de Randières a dit la vérité peut-être. Quelle

serait ensuite sa déception! Aussi te prié-je de ne le troubler en

aucun cas de tes suppositions, quoique je les partage, en dépit de

moi, au fond du cœur.

--Je vous obéirai, grommela Jean-Marie.

Celui-ci ne savait plus au juste ce qu'il éprouvait pour Robert. En

tant que fils d'Yvonne et d'Alain, ah! sainte Vierge! mais de madame

de Randières... eh bien! même en cette qualité, il lui inspirait une

espèce de sentiment confus où la pitié l'emportait de beaucoup sur la

répulsion. Au surplus, l'incertitude était une chose intolérable, il

en fallait sortir à tout prix.

--Monsieur le marquis, ce jeune homme peut nous donner des

indications. L'avez-vous interrogé?

Alain eut un sourire radieux, où se reflétaient toutes les joies

retrouvées.

--Je n'ai fait, je crois bien, que l'embrasser. J'étais resté

longtemps chez madame de Randières. Puis, je l'avais attendu chez lui.

A cause d'Yvonne, j'ai craint de m'attarder. Mais il va venir, il me

l'a promis. Et, tiens, le voilà.

Le timbre de l'hôtel retentissait, en effet. Alain courut à la porte.

Et Jean-Marie songeait: «Elle n'aurait donc rien dans ce bonheur,

elle!»

Kercoëth saisit Robert, comme les grands aigles enserrent la proie à

cacher au fond de leurs rocs. Magie de l'être où l'on se voit palpiter

et revivre! Il oubliait tout devant l'apparition, et les étreintes se

mêlaient passionnées des deux parts.

--Je te rendrai, mon Robert, tout notre arriéré de tendresse. Des

circonstances cruelles nous ont réparés, nous voici réunis pour

toujours.

Lui ne trouvait rien à dire, pris à la douceur de ce mot, répété sans

cesse:

--Mon père... mon père!...

Ils se tenaient enlacés, se dévisageant, se reconnaissant mieux, même

chair et même âme. Et le béret de Jean-Marie tournait entre ses doigts

calleux, ses lèvres étaient mordues jusqu'au sang, car pour un rien il

eût pleuré, le rude marin, ce qui ne tire d'aucune perplexité. Non,

mais plus il observait, plus il était convaincu des mensonges de

madame de Randières et des mérites de sainte Anne. Kercoëth dit à son

fils:

--Tu connais Jean-Marie.

--Si je le connais.

--Dame! marmotta l'autre, avec mon fourbi du dimanche...

--Il ne change pas le cœur, répliqua le jeune homme.

Jean-Marie, gêné mais flatté, se déroba sous un air bourru et mâcha

une phrase inintelligible où, tout en obéissant à son maître, il se

donnait la satisfaction d'obéir à son propre élan; il répondit, de

façon à n'être pas entendu:

--Toi, tu es le petit comte Hughes.

Cependant Kercoëth reprenait Robert, l'entraînait au divan, le

dévorait des yeux. Il était si beau, son fils, tant de noblesse lui

rayonnait au front, tant d'intelligence et de fierté dans le regard!

--Parle-moi. Que je t'entende, que je sois sûr de ne pas rêver.

Conte-moi ta vie. Je n'en sais rien, vois-tu, rien absolument. Il me

faut les plus petits détails, les moindres choses, tout, tout, tout..

Jean-Marie s'apprêtait à sortir, déjà au seuil de la porte; il se

ravisa et, sans souffler mot, se laissa glisser imperceptiblement dans

un fauteuil. Kercoëth et Robert ne s'occupaient plus de lui. L'un

écoutait, l'autre parlait. Des larmes gonflaient les paupières

d'Alain, à mesure que se déroulait la première enfance aux Mérilles,

son cortège de misères quotidiennes, d'ordres barbares, de coups.

C'était lui que, dans Robert, Léonie poursuivait; Robert subissait

tant de tortures parce qu'il était son fils. Mais alors cette femme,

une voleuse? Car enfin, des entrailles maternelles... Eh! ne vit-on

jamais de marâtre! La nature, plus tard, ne recouvrait-elle point ses

droits? Non, les Mérilles ne prouvaient rien, sinon la haine de

Léonie, implacable à cette époque, désarmée par la suite.

Robert entendait les battements du cœur angoissé de ses angoisses

anciennes. Cette chaude tendresse l'imprégnait. Il la comparait au

glacial accueil de madame de Randières, le jour où madame Laffont le

conduisait chez elle. Entre ces deux affections, quelle différence!

Comme M. de Kercoëth frémissait, se récriait, ne faisait qu'un avec

lui! Au premier mot de la ruine des Laffont, un seul instinctif élan:

--Tant mieux! tant mieux! une occasion de leur montrer ma gratitude.

--Vous leur viendrez en aide?

--Ma fortune est à eux et je serai encore leur débiteur.

Robert mit à nu les moindres replis du dedans. Il ne cacha ni ses

révoltes d'orgueil à la première entrevue avec la baronne, ni ses

hésitations quand il s'agit de vivre auprès d'elle, ni son trouble en

rencontrant Yvonne. Là, depuis, venaient ses pensées, vers la mère

folle, vers le père malheureux. Leur souvenir l'aidait dans sa tâche

de soumission. Il conta son séjour en Bretagne, les confidences de

Legouet, les espérances nées de tant de faits bizarres, bientôt

changées en conviction... Il allait toujours, ne sachant plus rien

taire, pas même ses humiliations de la veille chez la duchesse de

Serples et son cruel entretien de tout à l'heure avec Léonie. Pas une

de ses paroles n'était perdue. Cette confiance, cette tendresse

débordante, jusqu'à ce son de voix, grisaient Kercoëth d'une ivresse

presque douloureuse, tant elle était profonde. Ce fils supérieur à la

misère et à l'opulence, qui gardait intactes ses qualités natives,

l'avait aimé même étranger; que lui importait la récente déloyauté de

Léonie? il ne lui en voulait pas, il adorait son enfant. Mais, s'il

s'occupait peu de se défendre lui-même, en revanche, il le défendrait,

celui-là; il le ferait respecter par le monde, puisque le monde se

mêlait de juger.

--Je n'entends plus que tu souffres, dit-il. Tu vas venir chez moi.

Mon intention n'est pas de t'enlever à madame de Randières, quoique ce

fussent peut-être des représailles méritées. Tu l'iras voir tous les

jours, tu resteras bon pour elle, il faut néanmoins sortir de la

situation fausse où l'on t'a mis. Nous chercherons un moyen de ménager

les intérêts de madame de Randières, mais les tiens passent d'abord.

Mon devoir est d'ôter les obstacles de ta route. Ne crains rien, j'y

arriverai. Chaque fois que la santé d'Yvonne me le permettra, je te

conduirai dans le monde. A mon côté, tu n'entendras, je te le

garantis, aucune parole blessante. Les Kercoëth ont toujours marché

tête haute. Tu es Kercoëth, marche comme eux. Demain, je

t'accompagnerai chez ma cousine de Serples, que je me reproche d'avoir

négligée depuis quinze ans. Tous ceux qui te témoignent de la

sollicitude peuvent compter sur moi; les autres compteront avec moi.

Un sourire de gratitude illumina le visage de Robert.

--Que vous êtes bon, mon père! Oui, je serai fier d'avoir la garantie

de votre honneur. Mais je tiens si peu au monde! N'y retournez pas

pour m'imposer. Restons ici, laissez-moi me consacrer avec vous à la

tâche qui vous absorbe, permettez à votre fils d'être aussi le fils

de... de... je cherche un nom et n'en trouve pas d'assez doux. Je vous

l'ai déjà dit: toute mon ambition, du jour où je l'ai connue, était de

la servir. Aujourd'hui, quand rien ne paralyse plus mes épanchements,

je puis bien ajouter que j'y étais porté par le sang et que, né de

vous, je voudrais lui rendre celui qui est né d'elle...

Il hésita et reprit à voix basse:

--Pour réparer le mal que lui a fait... ma mère.

--Dieu te bénisse, Robert! Dieu te bénisse, mon enfant!

--Ma mère!... continua le jeune homme. Jamais elle ne m'aima comme

Hughes fut aimé de la sienne. Il n'y a que les immaculées pour de

telles tendresses. Bienheureux ceux qui sortent d'entrailles

saintes!... Moi, je sens toujours une marque de feu à mon visage. Ah!

je pardonne les Mérilles, l'abandon, tout ce que j'ai enduré jusqu'à

hier... mais ce que j'ai appris hier soir...

--Mon enfant!

--Et vous insulter encore!

--N'y pense plus.

--Je ne le puis. Je ne peux davantage oublier le reste. Il y a au fond

de moi un inexplicable ferment de révolte. Je l'ai toujours eu,

toujours. Cela s'était calmé, endormi, cela n'avait pas disparu. Vous

me blâmez, n'est-ce pas? Vous me trouvez mauvais? Sans doute la part

de sang qui ne me vient pas de vous. Je souhaiterais de me rendre

meilleur, je comprends bien que c'est là un sentiment contre nature;

mais tout seul il me serait impossible de réagir. Si vous ne me donnez

de votre vertu, mon père, je serai mauvais fils.

Un bruit de chaises renversées les tira de leur causerie. C'était

Jean-Marie, dont la satisfaction se traduisait involontairement de la

sorte et qui tamponnait ses yeux à coups de poing, attestant sainte

Anne que jamais Breton n'avait eu plus de foi en elle ni plus de sujet

d'éternelle reconnaissance.

Le soir, tandis que Robert faisait de la musique à Yvonne, le marquis

avait un long entretien avec son frère de lait. Ils continuaient à

différer d'avis et s'animaient par moments d'une façon extraordinaire.

--Il la déteste, quoi! cette femme.

--Mais non.

--Mais si. Je l'ai bien entendu, peut-être! Je l'aurais embrassé pour

la peine. Et vous voulez me faire croire maintenant... Allons donc!

--Dans tous les cas, sois sage.

--On sera sage, on se taira, on fera l'imbécile devant le petit. Tout

de même, c'est enrageant, parce qu'enfin, voyons, monsieur le marquis,

du moment qu'il la déteste...

--Robert a un cœur à ne détester personne.

Jean-Marie ne pouvait comprendre certaines délicatesses gênantes de M.

de Kercoëth. Il avait de furieux accès de colère, mais il était

habitué à vaincre les grosses difficultés, ou à les tourner quand

elles étaient inabordables de front. Aussi, à la suite de la

conférence, embrassa-t-il Alain sans rancune. Il quittait l'hôtel,

lesté de nombreux chèques signés du marquis. Après avoir exploré

quinze ans les tourbillons de l'Océan, Jean-Marie Auvray partait à la

découverte de secrets plus malaisés à surprendre au milieu des

tourbillons humains que la trace d'un petit enfant dans la mer

immense.

Alain entra chez Yvonne.

Elle écoutait Robert. Le merveilleux talent de l'artiste opérait des

prodiges. Un sourire de sphinx relevait le coin des lèvres, les yeux

de la folle suivaient en l'air une vision. Kercoëth, en passant devant

elle, la fit tressaillir. Elle porta son regard du jeune homme qui

finissait de jouer à son mari, et le visage prit une expression de

terreur. C'était le prélude ordinaire des grandes crises. Elle se leva

d'un bond, souple et sauvage. Une main à l'épaule de Robert, elle le

contemplait. Sa voix sans inflexions dit:

--Alain... Alain...

--C'est moi, Yvonne, qui suis Alain, fit M. de Kercoëth.

--Oui, murmura-t-elle, en tournant la tête vers lui, c'est vous. Et

vous aussi! reprit-elle, revenue à Robert. Là et là... jeune et vieux.

Elle resta quelques secondes absorbée, envahie peut-être par le

mystère du phénomène. Kercoëth baisa tendrement les boucles blondes

éparses sur le front mat, et ses mots tremblaient un peu quand il

désigna son fils:

--Là, c'est Robert qui vous fait de la musique. Robert. Moi, je n'ai

aucun talent. Il en a beaucoup, lui. Et il est heureux de le mettre à

votre service. Remerciez-le, Yvonne. Cela lui fera plaisir.

Un pli s'était creusé entre les deux sourcils, les prunelles

brillaient d'une lueur étrange, la figure fine avait revêtu une

expression d'une incroyable dureté. Elle fascinait Robert haletant.

Kercoëth supplia:

--Yvonne, ne le regardez pas ainsi!

Il tâchait de se glisser entre eux, car Yvonne l'effrayait et il

voyait le profond émoi de son fils. Elle le repoussa violemment.

--Pourquoi le cacher?... pourquoi?

Elle se pencha de plus en plus sur Robert, le couvrant toujours de ce

regard magnétique qui, jadis, épouvantait Gaston au bord de la Seine.

Robert songeait qu'elle devinait en lui madame de Randières et qu'elle

l'allait haïr! Cette pensée le bouleversa au point de faire jaillir

ses larmes. Que n'était-il Hughes? Ah! Dieu! qu'il aurait voulu

l'être! Mais les sourcils d'Yvonne se détendirent. A la dureté des

traits succéda de la stupeur. D'un geste caressant, elle passa les

mains sur les joues ruisselantes de Robert, puis examina, au bout de

ses doigts, les perles liquides qu'elle venait de cueillir. Un

étonnement la tenait immobile. Elle cherchait un mot, un mot qui se

dérobait. Enfin, elle balbutia:

--Des larmes!

Et, se couvrant le visage, elle ajouta d'un accent navré, où ne

sonnait plus la folie, où le cri devenait humain, naturel, comme s'il

sortait des entrailles meurtries:

--J'avais oublié ce que c'était que des larmes.

--Elles lui ont noyé le cœur, dit Robert.

--Yvonne, s'écria M. de Kercoëth, je vous demande d'aimer Robert.

Elle répéta plusieurs fois ce nom inconnu:

--Robert... Robert... Robert...

Sa charmante figure s'était apaisée. Une inexprimable douceur y

rayonnait.

--Oui, Alain, dit-elle, de toutes mes forces, autant que vous.

Madame de Randières avait bientôt regretté ses emportements contre le

marquis. L'excitation tombée, elle s'était rendue compte de sa

maladresse. Tenter de noircir un père qu'on admirait par avance--sans

qu'elle sût ni pourquoi ni comment--c'était de bien mauvaise

politique. Elle s'enlevait le beau rôle et faisait le jeu de

l'adversaire. Elle espéra qu'un grand luxe de démonstrations

rétablirait l'équilibre. Coûte que coûte, il fallait non seulement

garder, mais augmenter son empire.

Elle se rendit au pavillon de Robert. On se réconcilierait tous deux,

au bénéfice des Laffont. Firmin l'informa que son maître était absent

et ne dînerait pas à l'hôtel. La baronne courut chez Willmann,

Willmann lui indiquerait sans doute le domicile de M. de Kercoëth,

l'origine des relations. Par malheur, la villégiature de Meudon

offrait encore des charmes au vieux violoncelliste.

Elle commença de s'alarmer. Comme elle était seule! Si, du moins,

Legouet se trouvait à Paris, elle le ferait aller, venir... où? de

quel côté se tourner? Ses inquiétudes augmentèrent, à mesure que le

temps passait. Elle prit le parti de regagner l'hôtel. Ses nerfs

ébranlés ne lui laissaient pas un moment de repos. La soirée lui parut

d'une longueur interminable. Tout parlait de Robert, le grand piano

silencieux où tant de fois avait vibré son inspiration, le fauteuil où

il s'asseyait sous l'orbe de la lampe pour lui faire la lecture.

Quelles habitudes elle contractait depuis quelques mois, qui

transformaient son existence et que rien ne parviendrait à remplacer!

Était-ce bien elle, la femme frivole d'autrefois, arrivée à une aussi

complète sujétion du cœur? Il y avait donc vraiment eu au fond

d'elle-même des instincts de maternité, refoulés longtemps, toujours

raillés, et qui prenaient leur revanche, grandis à son insu dans le

désenchantement des heures vides, comme une vengeance du ciel la

punissant de n'avoir pas voulu être mère ou de l'avoir voulu trop

tard? La nature a de ces énigmatiques représailles. La créature

impitoyable pour Hughes subissait des douleurs pareilles à celles

d'Yvonne. Sa poitrine se serrait dans la terreur d'une catastrophe

qu'elle se refusait à prévoir pour ne pas s'affoler complètement. Le

passé se levait, déroulant le long écheveau des jours disparus,

amours, ivresses, frayeurs, jalousie, haine, vengeance, les scènes

atroces après les délirantes extases. Le souvenir de sa fureur

implacable, endormie dans sa nouvelle passion, la faisait frémir, à

présent que cette passion était menacée. De toute la nuit, elle ne put

fermer l'œil. Elle s'exaspérait à ressasser le bonheur récemment

entré sous son toit, près de le fuir peut-être. Elle ne se connaissait

au monde que deux affections pures: mademoiselle de Gauleins et

Robert. L'une disparaîtrait bientôt dans la mort, Alain faisait mine

de lui ravir l'autre. Elle l'exécrait, cet homme. Ses droits! Et

puis?... En quoi la regardaient-ils? Elle souffrait, voilà ce qui la

regardait.

Pendant la matinée, Robert demeura invisible. Elle fit venir Firmin.

--A quelle heure votre maître est-il sorti?

--Hier, madame la baronne.

--Ce matin.

--C'est que... je demande pardon à madame la baronne... je n'ai pas vu

monsieur depuis hier.

--Il n'est pas rentré cette nuit?

--Non, madame la baronne.

Ainsi, c'était fini. Robert la quittait pour toujours, sans un adieu.

L'ingrat! Il ne comprenait donc point que cela était impossible,

qu'elle se défendrait, qu'elle le retrouverait où qu'il fût, qu'elle

le disputerait comme son bien? Firmin l'avait prévenue qu'un

télégramme était arrivé de bonne heure au pavillon. Elle n'osait

réclamer cette dépêche quoiqu'elle brûlât d'en connaître le contenu.

Que de secrets entre elle et lui! Comme il la traitait en

indifférente! Dans l'après-midi, elle descendit au jardin pour

chercher de l'air, car elle étouffait. Les digitales étalaient leur

pourpre sur l'émeraude de la pelouse, les héliotropes embaumaient. A

travers les splendeurs de la floraison automnale, le pavillon montrait

sa façade coquette où les rosiers croisaient leurs guirlandes. On eût

dit que les choses inanimées prenaient une voix et l'appelaient, tant

elle se sentait attirée par là. Elle fit deux ou trois pas et, tout à

coup, elle comprit ce qui l'attirait: près d'un massif de

rhododendrons très élevés, Robert lisait la dépêche que Firmin venait

de lui remettre. Du marquis de Kercoëth, évidemment! La guerre

commençait, Alain voulait son fils. Mais elle le voulait aussi. Elle

parlerait à Robert avant qu'il répondît.

Soudain elle s'arrêta. Elle avait contourné le massif, il n'était pas

seul, Kercoëth se trouvait près de lui. A son tour, le marquis

parcourait le papier bleu, puis prononçait quelques paroles. La

distance l'empêcha d'entendre, non de voir, et elle voyait Robert,

atterré d'abord, se jeter au cou d'Alain dans un grand élan d'effusion

joyeuse. Elle n'y tint plus. Sans se soucier de Firmin, qui attendait

les ordres, elle marcha droit à Robert, lui saisit le bras d'un

mouvement de rage jalouse et, haletante:

--Qu'y a-t-il? que faites-vous là, quand je vous attends depuis hier?

Il lui tendit la dépêche. Elle était de Gaston: madame Laffont se

mourait. Kercoëth salua Léonie et dit à son fils:

--Si tu peux faire seul une partie de tes préparatifs, ton valet de

chambre ira au télégraphe.

Déjà, devant elle, on ne la comptait plus pour rien. On commandait

jusque dans sa maison. L'autre, comme si l'obéissance allait de soi,

griffonnait quelques lignes sur la page d'un calepin, ne prenait même

pas la peine d'énoncer ses projets.

--Tenez, Firmin. Et vite.

--Puis-je au moins savoir ce dont il est question?

--Ne devinez-vous point? répliqua le marquis. Il va partir.

--Sans mon aveu?

D'un ton sec, pour bien faire parade de sa soumission à l'égard de M.

de Kercoëth, le jeune homme répondit:

--Mon père m'autorise à me rendre à la Riveraine.

--A la Riveraine? Non, non.

--Pourquoi? fit Alain, l'air détaché, quoiqu'un éclair furtif eût

brillé sous ses paupières.

Elle lui lança un regard haineux, et, se tournant vers Robert:

--Vous n'irez pas, mon enfant.

--Pardonnez-moi, j'irai. Blanche et Gaston pleurent, ma place est

auprès d'eux.

Elle comprit qu'il serait inébranlable et qu'une plus longue

résistance éveillerait les soupçons de M. de Kercoëth.

--Robert, Robert, dit-elle avec effort, j'ai eu bien des torts envers

vous, un séjour à la Riveraine en ravivera le souvenir. C'est dans ce

but qu'on vous y pousse. Allez, puisque je ne peux obtenir que vous

renonciez à ce voyage. Mais n'oubliez pas, si grands qu'aient été mes

torts, que je les expie cruellement à cette heure.

Un spasme nerveux lui coupa la parole. Elle s'éloigna, craignant d'en

trop dire. Sa douleur était réelle, Robert ne la remarquait pas, il ne

remarquait qu'une chose: les allusions blessantes pour son père.

--Elle vous exècre! observa-t-il.

--C'est tout naturel, dit en souriant le marquis. Elle te sent si bien

à moi.

--Oh! certes... et plus qu'à elle.

--Chut! mon enfant. Je n'ai pas le courage de t'en gronder, mais elle

n'a pas la force de s'y résoudre. Aussi me prend-elle un peu pour son

bourreau, moi qui l'ai si longtemps accusée d'être le mien. Je lui

inspire de la répulsion. Nous ne devons lui en vouloir ni l'un ni

l'autre. Allons, je la rejoins, va te préparer. Je te conduirai à la

gare et j'irai t'excuser auprès de madame de Serples.

Kercoëth se dirigea vers le corps de bâtiment principal. Firmin,

revenu du télégraphe, ne se doutait pas que madame de Randières eût

consigné sa porte. Sur la demande du marquis, il l'introduisit dans le

boudoir.

Elle sanglotait, la tête enfouie au fond des coussins de sa chaise

longue. Cette explosion de douleur, où la feinte était inadmissible,

ne pouvait que déconcerter Alain, elle battait en brèche une chère

espérance. Le malheur inconsolé d'Yvonne sauta devant ses yeux et jeta

de l'ombre sur ses joies. On pleure son enfant, on ne pleure pas

l'enfant d'une rivale. Et pourtant... Il s'approcha de Léonie.

--Madame...

Elle tressaillit, se leva, farouche, et, montrant un visage baigné de

larmes:

--Que voulez-vous? Savoir si je souffre? Eh bien, oui, je souffre.

Soyez satisfait, et laissez-moi.

--Voyons, madame...

--Que vous faut-il de plus? Sonder mes plaies? Elles sont insondables,

grâce à vous. J'avais un fils, vous me le prenez. Il commençait à

m'aimer, vous tuez sa tendresse. Tout ce qu'il me donnait, vous me le

volez.

Elle scandait ses phrases, avec des heurts dans la voix.

--Vous vous trompez, dit doucement Kercoëth. Je ne vous prends ni ne

vous vole rien. Robert sait ce qu'il vous doit et ne change pas du

jour au lendemain. Permettez-moi de vous le dire, votre désespoir me

confond. De quoi s'agit-il? d'un répondant naturel qui apporte sa

protection. Vous devriez être la première à me remercier. Quelle mère

êtes-vous donc?

--Bonne ou mauvaise, mais capable de marcher seule, sans protection,

sans répondant, même naturel.

--Vous, oui, mais Robert? Quel avenir lui préparez-vous?

--Avec ma fortune...

--Sous quel nom?

--Il s'en fera un.

--Si on lui en laisse le moyen.

Alors, avec une délicatesse infinie, mais beaucoup de fermeté, Alain

souligna les dangers de la situation, mit en relief ce qu'il pouvait

livrer des souffrances morales de Robert, sans trahir sa confiance et

blesser gratuitement Léonie.

--Ce qu'il y a dans ma vie, déclara-t-elle, ne regarde personne.

--Je m'occupe et l'on s'occupe de Robert, non de vous.

--En quel sens?

--Réfléchissez.

--Ah! je n'ai pas le temps de réfléchir.

--C'est que je répugne à vous dire...

Il appuyait sur les interprétations du monde: un jeune homme tombé par

miracle chez une femme riche, indépendante, jeune encore, toujours

belle, dont les triomphes avaient excité l'envie, dont la subite

retraite la déchaînait.

--Bref?...

--Bref, une aventure scabreuse, salissante, infâme.

Plus il s'animait, plus la lumière se faisait dans l'esprit de Léonie.

L'emportement de Robert, la veille, lui revenait sous son vrai jour.

Elle n'avait pris garde qu'à un détail: on la déchirait et on la

traînait dans la boue, et, se croyant le fils, il s'était donné la

moitié de ce déshonneur. Voilà que ce n'était pas le fils, mais

l'homme qui rugissait devant elle, l'homme accusé d'un acte vil entre

tous.

Elle n'osait plus lever les yeux, elle bégaya:

--C'est une chose affreuse, affreuse.

--Vous connaissez le monde, vous deviez vous y attendre. Dans tous les

cas, vous êtes avertie, maintenant.

--Trop tard.

--Non, puisque deux moyens vous restent de dégager son honneur.

--Lesquels?

--Ou confesser bravement la vérité, ce qui me paraît impossible, ou me

le donner.

--Ce qui reviendrait au même et me séparerait de lui pour toujours, de

sorte que j'aurais la honte de l'aveu sans le bénéfice de la faute.

--Vous ne pensez qu'à vous.

--Eh! monsieur, qui donc y penserait?

--Tant que Robert demeurera sous votre toit, son honneur y sera en

souffrance. Il vous a sacrifié sa liberté, parce que vous la lui

demandiez au nom de vos remords. Ces remords doivent être apaisés

aujourd'hui. Ne permettez pas qu'il soit plus longtemps victime de sa

générosité; car, moi, je ne permets pas qu'il soit plus longtemps

victime d'une abominable calomnie.

--Je suis prête à tout. Je lui constituerai la fortune que vous

jugerez nécessaire.

--De l'argent! l'argent de votre mari!

--Mais alors, quoi?

--Ou dites la vérité, ou laissez-le moi.

En vain Léonie tâchait d'y échapper, le dilemme l'enserrait

impitoyablement. Être hardie en face du monde, elle n'en avait pas le

courage, elle n'avait pas non plus le courage de renoncer à Robert.

--Ce serait au-dessus de mes forces, soupira-t-elle.

--Laquelle des deux choses?

--L'une et l'autre.

Alain eut un éclat de triomphe:

--Vous voyez bien, vous voyez bien que vous n'êtes pas la mère de mon

fils!

Elle se redressa de toute sa hauteur. La créature vindicative

retrouvait ses instincts, la femme capable d'attendrissement faisait

place à la femme capable de toutes les machinations.

--Vous me tendiez un piège, monsieur?

--Quand ce serait?

--Inutile. A bas le masque! Ce que vous voulez, c'est Robert, non pas

son honneur: Robert pour vous seul, loin de moi, sans moi. Eh bien! je

le veux aussi, sans vous, loin de vous.

--Et déshonoré?

--J'imposerai silence à la calomnie, nous avons eu déjà maille à

partir ensemble.

--Elle continuera malgré vous.

--Allons donc! si je m'en mêle? Soyez tranquille, elle tombera devant

l'évidence.

--A condition que vous reconnaissiez publiquement Robert.

--Publiquement, soit.

--Et légalement.

--Le monde est moins dur que la loi. Celle-ci me condamnerait, puisque

l'épouse a eu peur pour la mère; celui-là me croira sur parole.

--Où est né Robert? interrogea le marquis.

--A Karenthal.

--Il est donc inscrit à la mairie de Kercoëth?

Par un effort de volonté suprême, Léonie réprima un léger tremblement

nerveux. Elle espérait que sa décision soudaine la débarrasserait

d'Alain... jusqu'à nouvel ordre; cet homme était extraordinairement

tenace, il procédait à la manière d'un juge d'instruction.

--Je vais, dit-elle, vous chercher son acte de naissance.

Elle était heureuse d'avoir une minute de liberté pour réfléchir, pour

se remettre, avant de finir cette lutte lassante. Alain se sentait

singulièrement ému. Tout son cœur lui disait que Robert et Hughes

n'étaient qu'un, mais sa raison était obligée de souscrire aux faits

patents, à la maternité de Léonie. Elle se montrait prête à réclamer

ouvertement son fils, elle foulait aux pieds sa propre considération,

elle avait hésité d'abord, elle n'hésitait plus; c'était bien là une

preuve, la plus éloquente de toutes.

--Voici, dit madame de Randières, en tendant un papier jauni qu'elle

rapportait comme un trophée.

Alain le déplia d'un geste machinal. Il n'avait plus besoin d'être

convaincu. Ce fut presque sans y prêter attention qu'il lut l'en-tête:

«Mairie de Lyon.» Les mots mêmes le réveillèrent.

--Lyon? Vous m'avez dit Kercoëth.

Il regarda de plus près, et, à mesure que se poursuivait la lecture,

son visage contracté reflétait tour à tour le dégoût et la pitié.

--Vous aviez mis Robert à l'hospice des Enfants-Trouvés?

--Pas moi.

--Cependant...

Il lui plaça sous les yeux la feuille qui tremblait entre ses doigts.

Madame de Randières rougit.

--A cette époque, dit-elle, une personne est entrée chez moi en

qualité de femme de chambre; mais, en réalité, pour me prêter ses

secours... Elle a remis Robert... dès sa naissance... à une amie...

venue exprès de Lyon...

--Je vous préviens, je ne comprends pas le premier mot de ce que vous

dites.

Elle non plus ne comprenait pas. Embarquée dans toute une histoire,

elle ne savait à quel saint se vouer. Elle répondit pourtant avec

beaucoup de flegme:

--C'est probablement votre faute. Toujours est-il que cette amie de ma

femme de chambre a momentanément confié Robert à l'hospice.

--Confié!... vous avez des mots sanglants.

--Si vous m'interrompez toujours...

--Je m'édifie.

--Tant mieux!... L'hospice l'a fait inscrire sur les registres de

l'état civil, puis on l'a donné à des paysans du Vivarais.

--Les Benoît? aux Mérilles?

--Précisément.

Alain n'insista plus. Les soupçons, un moment envolés, étaient revenus

avec une vitalité intense. Les explications de madame de Randières,

ses embarras, cette feuille de papier, sale, graisseuse, noircie aux

coins par des attouchements ignobles, avec la mention brutale: «Père

et mère inconnus», ouvraient de nouveau les ailes à ses espérances.

Plus que jamais, il était résolu de faire la lumière. Mais, il se

réservait de la faire sans elle, en dépit d'elle. Son silence enchanta

Léonie. Elle le réputait désarmé, partant vaincu.

--Hier, vous me demandiez des preuves, s'écria-t-elle. J'ai tout mis

en œuvre pour les effacer, vous le voyez. Cependant elles éclatent,

malgré mes efforts.

Kercoëth hocha la tête. Si elle nommait cela des preuves éclatantes!

--Il vous serait malaisé, dit-il, d'établir vos droits avec un pareil

chiffon.

--Parce que?

--Il sue la misère et le vice. On n'admettra jamais qu'il sort du

secrétaire d'une de nos mondaines les plus élégantes.

--On se dira qu'il vient de chez des paysans un peu grossiers et

frustes.

--Ce qui prouvera surabondamment de quelle sollicitude vous étiez

remplie. Vous avez le choix entre la marâtre et la... menteuse. On ne

vous fera pas l'injure de retenir le premier qualificatif. Reste le

second, et que deviennent vos droits? Savez-vous ce que pensera le

monde? Il pensera que, prévoyant l'infamie dont on accuse Robert, vous

avez voulu la couvrir d'un mensonge encore plus infâme, et cacher la

maîtresse sous la mère. Donc, il est inadmissible qu'il reste plus

longtemps ici. A son retour de la Riveraine, il s'appellera Kercoëth

et prendra place à mon foyer. Je lui donnerai tout le temps que je ne

donnerai pas à ma femme.

--Votre femme!

Elle vint droit au marquis et, posant la main sur sa main, martelant

les phrases, en proie à une agitation qui tenait de la fureur:

--Vous, bien; que vous l'ayez, j'y consens. Mais qu'il voie Yvonne,

vive près d'elle, respire le même air, cela, je refuse.

--Ah!... pourquoi?

--Parce que je refuse.

Comme le regard bleu d'Alain semblait vouloir fouiller les replis de

sa conscience, lever tous les voiles, elle ajouta précipitamment:

--Dans une heure lucide... est-ce qu'on sait!... elle peut me deviner

en lui.

--Vous supposez aux fous un don particulier de divination?

--Non, mais j'aurais peur. Je me rappelle la nature d'Yvonne.

Implacable avant, elle le serait deux fois plus après. En donnant à

mon fils la place du sien, vous l'outragerez dans toutes ses fibres.

Qu'elle le comprenne à un moment quelconque, elle ne le supportera

pas. Est-ce cela que vous voulez? Je vous cède en tout, je laisse

Robert me quitter pour vous suivre; à votre tour, cédez-moi sur un

point. Yvonne et moi, nous nous haïssons. Enfin, il est naturel que je

sois superstitieuse, craintive, dès qu'il est question de lui. Comment

ne le comprenez-vous pas? Rassurez-moi, monsieur. Donnez-moi votre

parole...

L'impatience gagnait Kercoëth. A mesure qu'il s'ancrait dans ses

espérances, les moindres détails lui servaient d'indices.

L'exagération même du langage, ces craintes au sujet d'une pauvre

créature folle le confirmaient en une quasi-certitude morale. Il

haussa imperceptiblement les épaules.

--Vos frayeurs sont chimériques, Robert chez moi sera chez lui; malgré

sa démence, Yvonne l'a presque adopté.

--Elle l'a déjà vu?

--A plusieurs reprises. Et, croyez-moi, si jamais elle recouvre la

raison, ce ne sera pas pour se venger de vous sur Robert, ce sera pour

vous pardonner à cause de lui.

X

Il était midi quand l'express s'arrêta au Teil. Un soleil éblouissant

inondait la plaine, parée des couleurs changeantes de l'automne. En

descendant du train, Robert fut salué par la voix d'un vieil ami, le

Rhône, dont les murmures lointains arrivaient avec la brise et le

reportaient aux temps où le fleuve berçait les chagrins et les rêves

du petit pâtre des Mérilles, couché sur ses bords. Pressé de gagner la

Riveraine, il chercha des yeux une voiture. La cour de la gare était

vide de toute espèce de véhicule. Il consigna ses bagages et se mit en

route, son sac de voyage à la main. Comme il franchissait la grille

extérieure, un paysan l'aborda.

--Vous allez à la Riveraine, monsieur? Je passe devant la maison. Il y

a une place dans la carriole. Ne vous gênez pas. Tout à votre service.

--Ma foi, dit Robert, votre proposition tombe à merveille. J'accepte

avec le plus grand plaisir.

--Dans un quart d'heure alors. Le cheval mange l'avoine. En un rien de

temps nous filerons.

--Vous êtes vraiment trop aimable. Et je vous remercie beaucoup.

--Pas la peine. Entre vieilles connaissances!... Mais oui, mais oui,

monsieur Robert. Je sais votre nom, vous voyez. On croit venir

_incognito_, comme on dit des gros personnages, et, au bout de deux ou

trois pas...

Le paysan eut un rire de satisfaction vaniteuse--la vanité de sa bonne

mémoire--qui lui fendit la bouche jusqu'aux oreilles.

--D'abord, reprit-il, je me tâtais: «Où diable as-tu rencontré ce

bonhomme-là?» Je vous remettais sans vous remettre. Mais, quand vous

avez parlé de la Riveraine, peuchère! on n'est pas une bête. Ah!

pourtant, vous n'êtes plus le même qu'à l'époque où nous trimions

ensemble chez Benoît. Paris vous a rudement profité.

Il lorgnait les vêtements de Robert d'un air moitié goguenard moitié

sérieux.

--Un muscadin «d'ores et déjà». Aussi, vous ne vous rappelez plus le

premier valet de charrue des Mérilles.

--Attendez donc. Antoine, n'est-ce pas?

--Pour vous servir. Je ne sais trop pourquoi les maîtres vous

détestaient, car vous étiez un joli gars. Il m'est venu des idées à ce

sujet, mais j'ai eu le tort de les dire tout haut. Benoît m'a flanqué

à la porte. L'imbécile! Mieux valait me traiter de bonne amitié et,

s'il y avait quelque chose, me fermer la bouche avec une part du

gâteau. Trop avare pour cela. Il lui en a cuit. Il a cherché mon

pareil, sans le trouver, obligé d'en prendre deux à ma place. Et les

Mérilles s'en allaient à la dérive. Sitôt le vieux paralysé, j'y suis

rentré. Lorsqu'il mourra, je lui succéderai sur toute la ligne:

terres, bêtes et veuve.

--Pouvez-vous me dire comment va madame Laffont?

--Au point du jour, on lui a porté le bon Dieu. Elle doit être morte à

cette heure. Attendez-moi, je vais atteler. En un tour de main.

Robert maudissait la distance qui le séparait de la Riveraine. Il

souhaitait si fort d'arriver à temps au chevet de la malheureuse mère,

pour la rassurer sur l'avenir de ses enfants.

--Quand vous voudrez, monsieur.

--Le plus vite possible, Antoine.

Un coup de fouet cingla la croupe du cheval qui s'enleva d'un trot

lourd.

--Maintenant, la Riveraine est aux créanciers, continua le paysan.

Madame Laffont espérait que les affaires s'arrangeraient. Mais,

l'autre jour, l'huissier est venu. Mademoiselle Blanche se trouvait au

village, chez un malade; M. Gaston l'accompagnait. De sorte que la

pauvre dame a reçu l'huissier comme on reçoit un boulet de canon, elle

est tombée tout de son long et n'a plus desserré les dents.

--C'est épouvantable!

Antoine secoua vigoureusement les rênes.

--Oui, la ruine, ce n'est pas drôle.

Tout ce qu'il appréciait dans le désastre, c'était la fortune

engloutie.

A ce moment, le chemin faisait un coude brusque. Robert reconnut le

site gravé au fond de sa mémoire. La haie de mûriers contre laquelle

il dormait, le jour où Blanche lui était apparue pour la première

fois, se dressait encore le long du champ, pas plus touffue que jadis,

rongée par les troupeaux qui passent; les arbres à l'entour n'avaient

pas sensiblement étendu leurs ramures; le Rhône continuait de gronder

en mordant les cailloux de la grève, l'immuable montagne se profilait

dans le bleu flamboyant du ciel, le même soleil brillait sur la même

nature. Même paysage, même horizon clair et chaud, même poésie

champêtre, épanouie sous les brises du fleuve. La terre restait la

terre, à jamais semblable, féconde, insensible, et la vie bouleversait

les existences qui s'agitaient et s'évanouissaient comme des ombres au

milieu de l'immobile création. L'abandonné, ce n'était plus le petit

pâtre, c'était Gaston, c'était Blanche, première protectrice de sa

misère, la première aimée, orpheline, pauvre, désolée, tandis qu'il

était heureux, que le ciel souriait à la plaine ensoleillée, que

toutes les voix mystérieuses s'accordaient au rythme des flots

infatigables et disaient ensemble, en ce radieux automne, la joie

inconsciente des choses, à l'heure où saignaient des âmes. Et les yeux

de Robert se fixaient aux grands arbres, là-bas, dans le lointain, du

côté de la Riveraine.

Antoine respecta sa tristesse. Il est vrai qu'Antoine, obligé de

mettre sa bête au pas vu le déplorable état de la route, était fort

intrigué: un homme cheminait devant eux, dont la tournure le laissait

perplexe. Il tutoyait tous les gens du pays, tous les mariniers du

Rhône; celui-ci? serviteur! Taille trop haute pour être d'un

Méridional, démarche trop balancée pour être d'un paysan. Robert

l'aurait pu renseigner, car c'était Jean-Marie, portant au bout d'un

bâton un paquet sur son épaule; mais, pris au cadre où brusquement

allait surgir la Riveraine, il n'en détournait pas les yeux. Antoine

jeta au piéton un regard qui devint méfiant quand il eut constaté que

l'étranger s'enfonçait le chapeau sur les sourcils pour cacher son

visage. Quelques instants après, Robert poussa une exclamation: «La

Riveraine!» En un clin d'œil il fut par terre.

--Merci, Antoine, merci. Prenez, pour boire à ma santé.

Déjà le jeune homme courait à la porte d'entrée.

--Monsieur!... monsieur!... appelait Antoine. Il s'égosillait en vain,

l'autre filait d'un pas rapide.

--Monsieur!... Gardez votre argent. C'est de bien grand cœur que...

L'argent était de l'or. Il se gratta l'oreille. On refuse vingt sous,

mais vingt francs?... Philosophe, il empocha le louis.

Robert avait franchi la grille, traversé la cour et pénétré dans

l'antichambre. Des personnes à l'allure bizarre descendaient

l'escalier, furetaient dans les pièces... Il reconnut le juge de paix,

son greffier, une femme chargée de temps immémorial des commissions du

village. Derrière, se tenaient deux hommes, la mine renfrognée, des

créanciers sans doute, et Gaston, très pâle. Celui-ci, à la vue de

Robert, eut un cri étouffé, un cri de délivrance.

Oh! toi... toi...

--Ta mère?

--C'est fini.

Le juge de paix s'en allait suivi de ses acolytes. La commissionnaire

traditionnelle l'apostropha:

--Comment voulez-vous, monsieur le juge, qu'on rende à madame Laffont

les mêmes honneurs qu'à son mari? Vous avez mis les scellés partout,

notamment au secrétaire.

--Il fallait bien, grommela le magistrat.

Un des deux créanciers s'empressa d'ajouter:

--Quand on est pauvre, on fait comme les pauvres.

Sur cette bonne parole, le groupe de justice s'esquiva. La femme se

rapprocha de Gaston.

--Dites, alors, vous? Elles tiennent toujours, les commissions?

Commander une messe pareille à celle de défunt votre père? Aller à

Viviers acheter des étoffes noires? Eh bien! voyons la monnaie... Ah!

vous n'avez pas le sou? Vous vous figurez peut-être que je payerai de

ma poche? Regardez donc si j'ai une tête de dupe.

Robert avait une envie considérable de bousculer l'agréable créature.

Il tendit son portefeuille à Gaston.

--Ferme-lui la bouche. Une femme comblée de bienfaits par ton père!

--S'il vous plaît? glapit la mégère hors d'elle-même. M. Laffont m'a

fait travailler; après? Cela vaut mieux que d'être recueilli en chien

vagabond.

--Dehors! commanda Gaston, ou je vous jette par la fenêtre.

La menace et la grosseur du portefeuille la firent réfléchir; elle

redevint souple comme un jonc.

--Si vous tenez, dit-elle, à ce que tout soit prêt pour la cérémonie,

il faut nous dépêcher.

Elle reçut un billet de banque et détala. Quand les deux jeunes gens

furent seuls, un sourire navré plissa les lèvres de Gaston.

--Ah! l'affreuse chose, lorsqu'on a le cœur aux abois, d'être harcelé

par d'ignobles soucis! Maman est morte, tuée par la certitude de notre

ruine. Il est positif que la misère nous tient à la gorge. Elle nous

oblige, au moment où nous devenons orphelins, à penser à tout, excepté

à notre malheur. Si tu savais, pas un centime pour la faire enterrer,

pour acheter notre deuil. Sans abri avant la fin de la semaine, sans

pain dans quelques jours. Moi, je me tirerai d'affaire; mais Blanche?

Seule, n'ayant plus que toi et moi, pas même deux hommes, tant nous

sommes jeunes... A nous deux, que ferions-nous?

--Il faut avoir confiance, balbutia Robert, que cette détresse

bouleversait.

--Avoir confiance, hélas!... Et pourtant, depuis que tu es ici, je me

sens moins découragé. Il y a dans ce portefeuille de quoi parer au

plus pressé; mais ta présence surtout me fait du bien. C'est un trésor

que l'amitié. La nôtre n'a jamais eu un nuage, elle a grandi avec

nous, elle s'est cimentée dans les larmes, autour d'un cercueil, et,

quand tout nous abandonne, elle te ramène à la douleur.

--Je vous aime comme vous m'avez aimé, dit simplement Robert. Je t'en

conjure, ne te laisse pas abattre, je suis là. Si, pour les choses

urgentes, tu n'as pas assez du contenu de ce portefeuille, dis-le moi,

je télégraphierai à mon père.

--Ton père?

--Et quel père, Gaston! Le marquis de Kercoëth.

--Tu es le fils de la folle?

--Non, dit Robert avec un soupir. Je te conterai plus tard... Je

voudrais voir Blanche.

--Viens.

Ils entrèrent dans la chambre de madame Laffont. Le lit était jonché

de fleurs. La morte, dans son dernier sommeil, gardait une expression

de douleur poignante. Sur le corps rigide un maigre cierge jetait des

lueurs blafardes; près de la table, de l'eau bénite avec un long

rameau de buis; à côté, une religieuse lisait. Robert s'agenouilla.

Elle ne lui était pas très douce, la morte; mais elle idolâtrait ses

enfants, elle était toujours restée digne de leur respect. Comme on

la pleurait, à cette heure où ses légers travers s'oubliaient pour

laisser resplendir la pureté de sa vie d'épouse et de mère! Il chassa

ces pensées, afin d'éviter un rapprochement trop cruel. Au pied du

lit, une ombre noire tranchait sur la blancheur des draps. Blanche, la

tête enfouie dans les mains, n'avait pas remarqué sa présence, elle

demeurait immobile. Robert se releva. Gaston se pencha vers sa sœur:

--Blanche, il est arrivé.

Lentement, la jeune fille se dressa sur ses pieds, déployant un buste

aux formes élancées et sculpturales, montrant son magnifique visage,

pâli par les veilles. Robert fit un pas, les mains tendues, le cœur

palpitant; puis il s'arrêta. La créature superbe lui apparaissait dans

une apothéose de douleur comme une divinité souffrante qu'on ne vénère

qu'à genoux. Mais elle l'aperçut, se jeta sur sa poitrine, pendue à

son cou, ainsi qu'au temps de l'enfance.

--Mon frère... mon Robert...

Lui baisait ses cheveux et frémissait de la sentir ainsi, tendre,

abandonnée et simple.

--Emmène-la, dit Gaston. Elle a tant besoin de repos!

Il l'entraîna. Elle obéissait, ne songeant pas à se défendre contre

l'influence aimée. Ils entrèrent au salon. Tristes et doux, les

souvenirs s'y multipliaient. Là, M. Laffont rendait le dernier

soupir, vivait entre eux sa dernière journée. La plaie nouvelle

rouvrait la plaie ancienne, la mort les resserrait encore une fois

l'un contre l'autre. Ils se regardèrent, presque troublés des

changements survenus: Robert un homme, Blanche avec toutes les grâces

de la femme. A peine se reconnaissaient-ils au dehors, eux qui se

reconnaissaient si bien au dedans. Et l'intimité fraternelle peu à peu

changeait, à son tour, avec la complicité de leur beauté, de leur

jeunesse, de leur chagrin. Blanche disait à Robert la fin navrante,

elle retrouvait la parole en retrouvant le confident. Son cœur, trop

accablé, replié sur lui-même, se remettait à battre au son de cette

voix; une atroce sensation de solitude l'avait glacé, voici qu'il se

réchauffait près du cher compagnon des premières années et des

plaisirs sans larmes, qui avaient duré si peu. Et Robert s'enivrait

d'entendre.

--Blanche, Blanche, laisse-moi remplacer ton père et ta mère. Je

t'entourerai d'une telle adoration que je fermerai ta blessure. Il y a

si longtemps que je t'aime, sans savoir ce que c'est que d'aimer. Et

maintenant que je le sais, il me semble que je le sais depuis si

longtemps. Sois ma femme.

Elle l'écoutait, l'admirait, avec une religieuse tendresse, plongeait

les yeux en ses yeux.

--C'est à toi que je pense, Robert, en toi que je me réfugie dans

tous mes chagrins. Tu es mon protecteur et mon appui. Je serai ta

femme. Comment Dieu m'envoie-t-il la plus grande des joies, au moment

où j'ai le plus de larmes à verser?

--Pour qu'elle les essuie. Notre amour, scellé dans la souffrance,

sera plus fort que la mort.

Elle joignit les mains d'un geste pieux, évoquant les disparus. Leur

perte la poignait toujours d'une manière aussi profonde; mais elle

songeait que le tourment de ces âmes, ce devait être sa détresse,

celle de Gaston, et qu'il venait de finir puisqu'elle venait de se

donner.

Le jour des funérailles, tous les paysans des environs affluèrent à la

Riveraine, et Gaston attendit vainement les membres convoqués de la

famille. La position précaire des orphelins faisait le vide. Une

démarche de courtoisie pouvait donner lieu à de gênantes expansions,

il est difficile d'être témoin d'un désespoir sans y chercher un

remède; or, dans le cas actuel, le plus simple remède est une offre de

services, surtout quand on tient de la nature quelque bonté de cœur.

Pour ne se pas exposer à de dangereux entraînements, chacun s'était

abstenu. L'égoïsme a de ces mots d'ordre. Blanche et Gaston, derrière

le corbillard, ne furent suivis que de Robert et des rustiques

comparses. Faute de mieux, on pria madame Benoît de porter un des

coins du drap mortuaire. Le cortège s'achemina vers l'église, le long

des sentiers bordés de buissons, où les baies d'églantiers étalent

leurs grappes rouges sur le vert pâli des feuilles. Durant le trajet,

Jean-Marie surgit à l'improviste et se confondit dans les derniers

rangs. Naturellement ses voisins--tous les enterrements se

ressemblent--s'occupèrent de lui bien plus que de celle qu'on

emportait. D'où sortait-il? qui était-il? On s'informait tout bas, de

l'un à l'autre. On aurait ainsi passé le temps jusqu'à l'église, si

l'arrivée d'une calèche n'eût détourné l'attention.

Cependant le cercueil venait d'être déposé sur le catafalque de bois

noir, devant le grand autel. Les enfants s'étaient placés à droite,

l'église s'emplissait peu à peu. L'on entendait sonner dehors les

grelots de poste des chevaux, et l'on admirait la belle tournure de

l'homme descendu de la calèche. Il était à l'écart, au bas de

l'église, son regard allait de Robert aux orphelins. La cérémonie

terminée, il suivit la foule dans le cimetière et s'approcha, comme

les autres, pour jeter de l'eau bénite sur la fosse, de sorte qu'il se

trouva bientôt près des porteurs du drap. Madame Benoît l'aperçut, ses

dents claquèrent et ses lèvres laissèrent échapper ce nom:

--Le marquis de Kercoëth!

Il lui semblait qu'un trait de feu la traversait de part en part,

qu'on l'examinait, qu'on lui fouillait la conscience. Pourtant le

marquis de Kercoëth ne s'était pas tourné vers elle, il s'éloignait

dans la direction de Robert et de Gaston. Elle remit le drap au

sacristain et gagna la porte du cimetière. Jean-Marie lui barra le

passage:

--Dites donc, la mère, pourriez-vous m'apprendre le nom de ce monsieur

qui va vers les enfants de la défunte?

--Allez le lui demander.

--Vous n'êtes pas aimable. Mais je vous pardonne, parce que vous avez

l'air diablement pressé. Vous vous sauvez, comme si vous aviez les

gendarmes à vos trousses.

Elle jeta sur son interlocuteur un coup d'œil perçant. Cette face

tannée, encadrée de barbe rousse, en fer à cheval, le roulis

persistant du corps et l'accent lui rappelaient les Bretons de

Karenthal, du temps où elle servait chez la baronne de Randières.

--Enfin, quoi? dit-elle brutalement.

--Je vous demande le nom de...

Elle coupa la phrase d'une exclamation rauque:

--Est-ce que je sais?

--Il était plus simple et plus poli de me répondre tout de suite. Vous

n'avez jamais vu ce monsieur?

--Non.

--Cherchez bien. J'ai idée que vous commettez une erreur. Consultez

votre boussole. Vous n'aviez qu'une manière de faire croire que vous

ne l'avez jamais vu, c'était de ne pas le reconnaître. Et je veux

prendre un esquif pour une frégate de guerre, si vous ne l'avez pas

reconnu tout à l'heure, à telles enseignes que vous aviez l'air d'être

fort peu satisfaite. Cela gênerait-il madame Benoît, dites,

mademoiselle Justine?

Jean-Marie se balançait devant elle, les mains dans les poches, la

mine narquoise, jouissant de sa confusion. La confusion était si

réelle que madame Benoît ne niait plus; évidemment, cet homme en

savait long sur son compte, il était des gens du marquis. Si elle

avait pu hésiter un instant, tous ses doutes auraient disparu à cette

phrase: «Je gage que vous ne vous rappelez seulement plus les falaises

de Kercoëth?» Le danger lui rendit sa présence d'esprit, elle toisa le

marin.

--Vous êtes de Kercoëth, vous?

--On s'en flatte.

--Eh bien! qu'y a-t-il pour votre service?

--Peuh! moi, je ne manque de rien, tandis que vous...

--Moi non plus.

--Tant pis, Justine, tant pis. Car précisément je voulais vous

prévenir, vous allez être récompensée selon vos mérites de tout ce que

vous avez fait pour ce jeune homme.

Il désignait Robert, assis dans la calèche en face de Blanche, à côté

de Gaston, M. de Kercoëth vis-à-vis du frère. Comment étaient-ils

réunis ainsi, pareils à des gens qui se connaissent et s'aiment de

vieille date? Elle ne parvenait pas à le comprendre. L'épouvante la

gagnait. Toutefois, elle faisait bonne contenance, le salut dépendait

de son sang-froid.

--Le marquis de Kercoëth est riche, continua Jean-Marie, il est

puissant. Et vous ne vous figurez pas à quel point il adore son fils.

Votre fortune est certaine.

Elle trépignait sur place. Se moquait-on, était-ce sérieux? Elle paya

d'audace:

--J'en suis fort aise, au revoir.

--Certainement au revoir...

Elle filait par un chemin creux, il lui emboîta le pas.

--Dites donc, la mère?

--Encore!

--Dame, puisque c'est moi qui suis chargé de régler la note. M. le

marquis trouve que madame de Randières...

--Qu'est-ce que celle-là?

--Bon! nous faisons la discrète. C'est sage. Mais entre nous!... Donc,

M. le marquis trouve qu'on a été peu généreux. Il est si content! La

paix est faite: Madame de Randières oublie certaines choses; de notre

côté, nous en oublions certaines autres. Elle rend l'enfant, il rend

son amitié, un coup d'éponge, ni vu ni connu. Mais il est juste que,

dans ce raccommodement, vous ayez votre part.

La paysanne marchait à grandes enjambées. La bonhomie de Jean-Marie ne

la convainquait pas. Elle flairait un piège et s'enfermait en un

mutisme absolu. Auvray prit un ton d'indifférence pour dire:

--Combien de temps l'avez-vous gardé pâtre, avant de le donner à M.

Laffont?

Elle huma l'air avec délices. Ah! pas mieux renseigné, le bon apôtre?

Un astucieux éclair traversa ses prunelles brunes.

--Oh! pâtre! Entendons-nous. Il menait paître les troupeaux par

plaisir, mais il était libre comme l'air. Puisqu'on pense à

m'indemniser, venez ce soir aux Mérilles. Benoît y a le registre de

nos dépenses. Vous saurez là-dedans tout ce que vous désirez savoir.

--Convenu.

--A ce soir.

Alain fut profondément ému quand il franchit le seuil de la Riveraine.

Cette maison paraissait lugubre, avec son air dévasté, les portes

scellées, l'odeur fade de la mort infiltrée partout. En des temps

meilleurs, elle avait été hospitalière à son fils: il la salua en ami.

Le notaire, mandé sur son ordre, se présenta, solennel, gonflé. La

conférence entre Kercoëth et l'homme de loi dura quelques minutes à

peine. Le marquis avait des arguments sonnants. Les choses réglées à

sa convenance, il fit prier les jeunes gens de passer au salon.

--Mon cher Laffont, j'ai donné mes pleins pouvoirs à monsieur, dit-il

en désignant le tabellion. Dès demain, il remplira les formalités

nécessaires. A partir de ce moment, considérez-vous, je vous prie,

comme maître à la Riveraine.

Robert rayonnait; Blanche, une seule âme avec lui, était près de

rayonner aussi; le petit ventre rondelet du notaire avait des

tressautements; mais Gaston, gêné, fronçait les sourcils.

--Je devine, mon enfant, reprit Kercoëth. A votre âge, élevé comme

vous l'avez été, l'on a de ces fiertés-là. Rassurez-vous. Il ne s'agit

pas d'un service. Quelque flatté que je fusse de vous être utile, je

vous en aurais d'abord demandé la permission. Il s'agit d'une dette à

payer. Le fils du marquis de Kercoëth rend au fils de M. Laffont, son

bienfaiteur, une bien minime partie de tout ce que nous devons à votre

père.

Le petit ventre rondelet tressauta plus fort, l'excellent notaire

tournait au homard. Il s'exclama:

--Le fils de...

--Oui, Robert, mon fils, articula M. de Kercoëth.

Gaston vint à lui, toute sa loyauté écrite sur le visage:

--Monsieur, il appartient à un cœur tel que le vôtre de trouver un

prétexte à ses générosités. Je vous ferais injure en m'y dérobant. Je

vous remercie.

--Et je vous remercie avec Gaston, ajouta Blanche.

Le marquis prit dans les siennes les deux mains de la jeune fille.

L'aimer, elle, c'était encore aimer Robert. D'ailleurs, il la jugeait

digne de porter ce nom de Kercoëth qu'il venait de donner publiquement

à son fils. Leur attachement, né dans l'enfance, fortifié par la

séparation, si pur et si vrai qu'aucun autre sentiment n'effleurait

leurs âmes, lui inspirait un respect attendri.

--Vous, dit-il, vous le rendrez heureux. Vous tiendrez noblement votre

place dans la longue série des marquises de Kercoëth, qui toutes ont

été grandes et dont la dernière, ajouta-t-il avec un sanglot dans la

voix, est une martyre.

--Dieu bénisse la marquise Yvonne! dirent ensemble les trois jeunes

gens.

De plus en plus, le petit ventre rondelet tressautait, quoique, pour

le coup, le petit ventre ne sût guère en quel honneur.

--Maintenant, je vous quitte, reprit Alain. Ne me gardez pas trop

Robert. Il y a si peu de jours qu'il m'est rendu!

Il monta en voiture, et les deux frères l'accompagnèrent jusqu'à la

gare du Teil.

Depuis longtemps, la nuit était venue, Blanche veillait pour les

attendre; un coup vigoureusement frappé à la porte la fit tressaillir.

Sans doute quelque paysan du village dont la femme ou l'enfant était

malade? Elle courut ouvrir. Un inconnu la salua.

--Mademoiselle Blanche Laffont? Moi, Jean-Marie Auvray, le...

Elle l'interrompit:

--Entrez, je sais, Robert m'a dit.

--Mademoiselle, je suis furieux. On m'a joué, berné, roulé. Justine,

celle des Mérilles.

--Madame Benoît?

--C'est tout un. La gueuse! elle a mis le cap sur Paris après m'avoir

donné rendez-vous. Elle va demander la consigne à la baronne de

Randières.

--La mère de Robert?

--S'il vous plaît? Ah! mademoiselle, le bon Dieu le préserve d'être

fils de cette femme! Non, non. Il est bien né de la marquise Yvonne.

--Que dites-vous, Jean-Marie?

--Elle se mourait; depuis qu'elle l'a rencontré, elle revit. Dès qu'il

approche, plus de fureurs. Il y a beau jour qu'elle ne connaît aucun

visage humain, qu'elle n'aime rien au monde; et tout de suite, en le

voyant, elle a cru voir M. Alain, tout de suite elle l'a aimé. Est-ce

une preuve?

--Alors, la baronne de Randières?

D'une haleine il raconta la rivalité des deux femmes, la disparition

de Hughes, le vœu de Renotte, tout ce qu'il savait enfin, jusqu'aux

derniers événements et la défense de M. de Kercoëth de troubler la

conscience de Robert. Il déchirait bien des voiles, sa brutale

franchise montrait bien des laideurs que Blanche ne soupçonnait guère.

Certains points restaient encore obscurs pour sa candeur de vierge;

des rougeurs lui montaient aux joues, elle n'y prenait pas garde,

suspendue aux lèvres de Jean-Marie, souffrant des humiliations de son

fiancé, détestant cette baronne qu'on lui dépeignait sous les couleurs

les plus crues. Elle avait abandonné Robert; c'était un monstre,

fût-elle sa mère. Le brusque départ de madame Benoît la navrait. La

complicité des deux femmes était évidente, puisque l'une, en danger,

recourait immédiatement à l'autre. Où trouver la vérité, si elles se

concertaient pour de nouveaux mensonges, quand déjà telles étaient les

apparences que le père lui-même ne réussissait pas à voir clair?

--Ah! mon pauvre Jean-Marie! dit-elle.

--Moi, je vire de bord, séance tenante, déclara le marin.

--Pour rejoindre M. de Kercoëth?

--Plus souvent! Il ne nous reste qu'une chance: retrouver le pâtre qui

a vu le coup et le faire avouer. J'y vais. Comme je n'ai pas le temps

de m'arrêter à Paris, vous me rendriez service d'écrire à M. de

Kercoëth ce qui se passe: Justine me donnant rendez-vous et dérapant

avant que j'accoste. Et puis, mademoiselle, vous êtes d'ici, personne

ne se méfie de vous, tâchez donc de savoir à quel moment M. Robert est

arrivé chez les Benoît. Cette date doit coïncider avec la disparition

du petit Hughes.

--Je ferai l'impossible. Comptez sur moi.

Le lendemain, sous ombre de remercier Antoine de sa récente

obligeance, en réalité pour découvrir quelque indice, Blanche entraîna

Robert aux Mérilles. Le valet de charrue, dans la cour, liait le

cheval aux brancards de la carriole. Dès qu'il aperçut les fiancés, il

planta là carriole et cheval et, dans un luxe de gestes incohérents,

se précipita vers la jeune fille.

--Mademoiselle... mademoiselle... Vous arrivez comme le bon pain. Je

ne sais plus où donner de la tête. J'allais chercher le médecin.

--Qui est malade?

--Moi, le patron, tout le monde. C'est la dispute d'hier. Une

dispute!... La patronne a filé.

--Emportant la santé générale, dit en souriant Robert.

--Emportant le magot, je crois, car le vieux est dans un état... vous

ne vous faites pas idée. Ils se sont jeté à la tête tous les noms du

calendrier. «Tu es une voleuse!--Toi, un faussaire et un assassin!»

Tout simplement, mademoiselle. On ne se dit pourtant pas de ces

douceurs pour rien. Bref, la patronne a tourné les talons après avoir

prévenu qu'elle rentrerait dans trois ou quatre jours. Et le vieux

était cramoisi, il tremblait comme un agneau. Le délire l'a pris. Ç'a

bien été une autre affaire, nous ne pouvions le tenir. Des hurlements,

une bête qu'on égorge! La bagarre a duré toute la nuit, elle dure

encore. Aussi, j'attelais pour aller avertir le médecin, mais puisque

vous voilà, mademoiselle...

--Attends-moi, Robert, dit Blanche.

--Je t'accompagne.

--Non, non.

Elle avait peur qu'un mot, tombé dans le délire, ne mît son fiancé sur

une voie dangereuse et ne donnât l'éveil à ses soupçons. M. de

Kercoëth exigeait qu'on ne troublât pas inutilement sa conscience;

elle irait seule.

Ballottant sa grosse tête grise sur l'oreiller de toile écrue, les

cheveux hérissés sous le bonnet de coton bleu, geignant, criant, se

tordant, Benoît était hideux à voir. Sa face congestionnée n'offrait

plus rien d'humain. Ses yeux s'enfonçaient dans leur orbite avec une

expression effarée. Des lambeaux de phrases tombaient de sa bouche,

coupés par des hoquets de mort. Il sanglotait, sacrait, s'arrachait

les cheveux. Blanche s'approcha, malgré son instinctive et vieille

répulsion pour le bourreau de Robert.

--Justine! appela Benoît. Ote-le! ôte-le! Il tendait les mains,

repoussant le vide, chassant on ne savait quoi devant lui.--Tu vois

bien qu'il sort du Rhône, ôte-le donc!

--Qui? demanda Blanche.

--Le petit... le petit... là!... je le sens sur mes jambes... il les

écrase... C'est M. Laffont qui l'y a posé...

--Mon père! murmura Blanche.

--Justine... le fantôme... je le vois. Il est assis au pied du lit...

Justine, mets-toi devant le fantôme.

Les cris montaient, farouches, dans une désespérance tragique. La

jeune fille tremblait de tous ses membres; elle aurait fui, sans

l'âpre désir d'arracher à cette agonie une étincelle de vérité. Y

avait-il quelque chose de commun entre le fantôme et Robert, entre ce

remords terrible et la destinée du fils de M. de Kercoëth? Sans

savoir, à haute voix, elle se posa cette question:

--Quel crime a commis cet homme?

Le mot glaça la fièvre. Une subite détente rendit à Benoît la

perception des choses extérieures. Il se souleva sur son séant, ses

bras battirent l'air.

--Un crime? fit-il. Ce n'est pas moi, c'est elle. Et, prenant pour

Justine la forme immobile debout à son chevet: Coquine, les galères...

tu les mérites plus que moi. C'est toi qui l'as mené ici, qui as caché

l'autre, le petit... le petit mort...

Il retomba lourdement. L'effort l'avait achevé, la sueur perlait à ses

tempes où les mèches grises des cheveux se collaient par plaques, il

râlait. Ses gémissements se fondirent en un souffle bas et saccadé,

son regard devint vitreux.

Blanche se sentait défaillir.

Elle rejoignit Antoine qui faisait gaiement à Robert les honneurs de

la grange et de ses dépendances et se tenait les côtes devant le

galetas sordide d'où M. Laffont, un jour, emportait le pâtre des

Mérilles.

--Allons-nous-en.

--Eh bien, mademoiselle?

--Il est au plus bas.

Elle était sombre. Le spectre qui hantait le délire du granger lui

pesait d'un poids écrasant sur la poitrine. L'enfant, tué par ce

misérable ou par sa femme, était-ce Hughes de Kercoëth? Alors Robert

garderait toujours au cœur la plaie qu'elle s'était promis de guérir.

Comme le marquis était sage de le laisser dans l'ignorance de ses

propres doutes! Après avoir espéré d'être le fils d'Yvonne, il

souffrirait deux fois plus de se retrouver le fils de madame de

Randières.

--Monsieur Robert, dit tout à coup Antoine, à ma place,

épouseriez-vous la veuve?

Yvonne · 第 17 / 26 题