Sortie à pas lents--par bravade--du salon de Karenthal, Justine ne se
voyait pas plutôt dehors qu'elle se mettait à une allure rapide.
Blanche la déroutait, avec ses grands yeux noirs, limpides, son
inquiétant sang-froid. Résolue autant que passionnée, de plus riche,
honorée, puissante, elle devenait un danger sérieux; Justine en inféra
que la Bretagne ne lui valait rien. Le premier village traversé fut
Kercoëth. Elle s'informa d'un moyen de transport. La nuit était
tombée, le courrier parti, les maisons s'allumaient pour la veillée.
On eût dit qu'un mot d'ordre contrecarrait ses desseins: personne ne
disposait d'une carriole, ou n'était d'humeur à la conduire à la gare
la plus proche. Ne se souciant pas de coucher à la belle étoile si
près de Kercoëth, elle serra contre ses jupes le sac où tenait sa
fortune et descendit sur la plage, elle y aurait sans doute plus de
chance. Presque immédiatement, une jeune fille l'accosta.
--Vous désirez faire une promenade en mer, madame?
--Non, je veux partir.
--Par le bateau de Saint-Nazaire, peut-être?
--Précisément, répondit Justine, à mille lieues de soupçonner
l'existence du bateau de Saint-Nazaire.
---Mon père, cette nuit, pêche au flambeau. Il sera sur le passage et
peut vous emmener. Il faudrait s'embarquer tout de suite.
Elles se dirigèrent vers un marin prêt à déployer sa voile. Justine
l'examina en dessous, mais la nuit s'épaississait de plus en plus;
d'ailleurs, il avait la tête coiffée d'un capuchon de caoutchouc, le
dos voûté, ce qui n'aide pas aux investigations. Allait-elle devenir
poltronne? Les conventions établies, Justine et son précieux paquet
installés à bord, la voile fut hissée et s'arrondit en se balançant.
Le bateau fila. Un vent d'est poussait au large. En quelques minutes,
le rivage et le groupe des maisons ne furent plus qu'une masse sombre,
piquée de faibles lueurs qu'éteignait une à une la distance. Sous le
ciel blanc d'étoiles, les vagues s'entre-choquaient avec un bruit
pareil à un appel d'abîme. Le pêcheur ne remuait pas, ne desserrait
pas les lèvres. Justine commença d'avoir peur: cette course
silencieuse, cet homme immobile, ces ténèbres... Les courlis
passaient, jetant leurs plaintes sifflantes, ballant des ailes, tout
près sur leur tête. Soudain le marin amena sa voile, la barque
oscilla, Justine sentit de rudes mains étreindre ses poignets. C'était
une ligature de fer. En un clin d'œil, elle fut garrottée et jetée au
pied du mât. Que signifiait l'attaque? Avait-on le projet de la voler?
Elle cria. Son cri de détresse fendit l'ombre, le sanglot des vagues
répondit seul. Ah! funeste idée d'avoir craint une nuit à Kercoëth! Le
pêcheur examina la direction prise, enleva le gouvernail, alluma la
torche de résine qui, pétillant sur le gril rouillé, inonda de clarté
la face impassible de Jean-Marie Auvray. Justine eut froid dans les
os. Elle se devinait perdue, loin de tout secours, à la merci de ce
sauvage, n'ayant contre lui que Dieu, qui ne pouvait être pour elle.
Car Justine venait de penser à Dieu.
--Vous êtes sur la tombe de mon père et de mes sept frères, dit
Jean-Marie. L'Océan les a mangés parce qu'il vous fallait de l'argent;
à votre argent d'être mangé par lui.
D'un coup de couteau il éventra le sac. Sa rotondité n'était pas un
trompe-l'œil. De l'or et des papiers s'éparpillèrent. Les Mérilles
dégorgeaient leur proie.
--D'où viennent ces lettres?
A cette heure elle comprit que si quelque chose au monde pouvait la
sauver, c'était la vérité.
--De madame de Randières, dit-elle.
--Il y a là-dedans le moyen de déchiffrer toute l'histoire, je
suppose?
Elle inclina le front. Le marin eut un involontaire haussement
d'épaules:
--Vous êtes bête, Justine. M. de Kercoëth les aurait couvertes de plus
d'or que vous n'en avez vu dans votre scélérate de vie.
--Si vous me ramenez à terre, je vous donne la moitié de la somme et
les lettres.
--Oh! les lettres... Tranquillement, il les glissa dans la poche de
son tricot de laine. Pas besoin de votre permission. Quant à la
somme...
Il coupa quelques plombs de ses filets, fit une liasse des billets et
des valeurs, à laquelle il attacha les plombs, et lança le tout dans
les flots. Elle poussa un rugissement de fauve.
--Il y avait cent cinquante mille francs!
--Pas plus?... Vous ne prenez pas cher.
Il fit ruisseler l'or entre ses doigts. Le tintement des louis
sonnait joyeux. Justine, les traits convulsés, la bouche tordue,
regardait, aux lueurs de la torche, cette pluie jaune, brillante, ce
qui restait de sa fortune. Le marin, par poignées, jetait les pièces à
l'eau; elles bruissaient en ses paumes, comme écrasées par son dégoût,
puis entraient dans le noir, envoyant l'ironique adieu de leur
cliquetis avant de s'engouffrer. Tout disparaissait à jamais, tandis
que Justine, la tête perdue, implorait, insultait tour à tour. Lui
continuait sa besogne, il estimait faire œuvre de justicier; oui,
tout y passait, linge, vêtements, tout ce qui appartenait à l'horrible
femme et s'était souillé à son contact et aurait souillé la barque.
--Voleur! voleur!
Il remit le gouvernail, hissa la voile et fila dans la direction de
Belle-Isle.
--Je comptais, dit-il, vous déposer aux aiguilles de la Corne; mais
personne n'y va, vous mourriez. Moi, je ne suis pas un assassin. Je
peux naviguer par les nuits les plus noires, pas une âme de trépassé
ne me poussera vers les brisants ou les gouffres. Je vous ai châtiée
dans votre avarice; le reste, c'est l'affaire du bon Dieu. Je vais
vous attacher sur une grosse roche, là-bas, près de Belle-Isle. La
marée ne la couvre qu'en septembre. Le bateau de Saint-Nazaire vous y
ramassera. Vous aurez cinq ou six heures pour écouter les esprits des
eaux qui causent la nuit avec les naufragés.
Elle ne comprenait plus, elle n'entendait plus, anéantie par la perte
de sa fortune. Cependant lorsqu'elle se vit attachée au récif, des
paquets d'eau s'abattant de toute part, lui crachant leur écume au
visage, un blasphème déchira l'espace, puis ses supplications
montèrent:
--Ayez pitié de moi!
Jean-Marie était inexorable.
--Avez-vous eu pitié de la marquise Yvonne?
--Je ne suis pas seule coupable.
--Et du petit comte Hughes? Et de l'enfant enterré dans le Rhône? Et
d'Antoine? Et de votre mari?
--Monsieur... monsieur...
--Restez là, mon père et mes frères, à cause de vous, sont bien restés
dans les flots qui vous entourent.
Quand le bateau de Saint-Nazaire, au lever du jour, passa près du
rocher, une forme humaine y gesticulait, lamentable, méconnaissable,
ignoble.
On envoya un canot, qui recueillit une idiote.
* * * * *
... Le ciel était splendide, le soleil dorait la plage et le bourg de
Kercoëth. Une femme en deuil descendit d'un coupé dont les chevaux
étaient blancs d'écume et sonna résolument à la grille du château.
--Prévenez madame de Serples qu'on a besoin d'elle tout de suite. Je
l'attends dehors.
Au bout de quelques minutes, la vieille duchesse se montra.
--Vous, Léonie!
--Oui... Je viens de Lauvigné. Je croyais y trouver Robert et Blanche.
On m'a dit... Il faut que je leur parle.
--Ma pauvre amie, en ce moment...
--Je sais, je sais... M. de Kercoëth et sa femme vont arriver d'un
instant à l'autre. Raison de plus. Je vous le répète: il faut que je
leur parle, et devant vous.
La duchesse se souvint des demi-confidences de Blanche, la veille;
Léonie n'était plus que le spectre d'elle-même, on aurait dit une
agonisante. Quel drame se jouait-il, et pouvait-elle prendre la
responsabilité d'éconduire cette femme qui semblait agir sous
l'impulsion d'une volonté torturante?
--Qu'il soit fait, dit-elle, selon vos désirs.
Lorsque Robert sut que la baronne était là, ses respects de commande
s'évanouirent. Madame de Randières dans Kercoëth!
--Une mauvaise action, gronda-t-il.
--Ne la condamne pas d'avance, objecta doucement Blanche.
Elle les attendait au seuil de la chapelle du château. Elle les
aperçut, conduits par la duchesse, et fit un signe de croix, elle qui
ne savait plus prier. Ses yeux cherchèrent à percer les murs pour
aller à l'invisible Dieu caché là et lui demander aide et merci. Plus
les autres avançaient, plus fuyait le reste de ses forces. Enfin, ils
étaient devant elle, ils la touchaient presque; elle s'agenouilla et,
prête à tout dire, décidée aux aveux, ne trouva pourtant que ce mot:
«Pardon, pardon...» Elle gisait, éperdue, palpitante, ses longs voiles
balayaient le sol. Robert, interdit, rêvait de la voir en cet état, de
voir Blanche émue, la duchesse attentive, sans que l'une ou l'autre
fissent mine de relever la créature prosternée. Comme le silence seul
accueillait ses paroles, Léonie comprit qu'elle devait gravir son
calvaire jusqu'au bout. Elle dit:
--J'ai menti. Je ne vous suis rien. Vous êtes le fils de la marquise
de Kercoëth.
--Moi! moi! cria Robert. Ah! son cœur m'avait reconnu, tout le mien
l'avait devinée.
Léonie s'affaissa davantage. Ce n'était point assez qu'elle se
martyrisât, il l'écrasait de sa joie débordante.
--Pardon! soupira-t-elle encore.
--Mes années de misère, mes tortures morales, ce qui n'a frappé que
moi, oui, du fond de l'âme, je vous le pardonne. Mais la folie de ma
mère, jamais, jamais.
--Robert!...
On entendit le grincement des grilles, le piaffement des chevaux,
Yvonne et Alain arrivaient; Blanche la releva.
--Entrez dans la chapelle, et demandez à Dieu un miracle. Nous autres,
nous allons le tenter.
Le voyage de la Vieille-Ferme à Kercoëth s'était effectué fort
tranquillement. Yvonne s'intéressait aux paysages défilant sous ses
yeux, le docteur était ravi.--En apercevant la cour d'honneur vide,
Alain ne put réprimer un geste de contrariété. Il pensait y voir
Robert et Blanche et, par eux, détourner l'attention de la marquise;
pour souhaiter la bienvenue, il n'y avait que le concierge du château,
tout ahuri devant sa maîtresse. Elle était si touchante, cette
créature de trente-neuf ans, qui à peine en paraissait trente! Les
hauts donjons couverts de lierre où mordait encore l'éraflure des
boulets anglais, la forteresse inexpugnable, au fond la chapelle, ici
la grande cour, rendaient le cadre ancien à la châtelaine si longtemps
attendue. Les choses inanimées la saluaient sous le soleil. Elle
sentait le salut, croyait reconnaître, et passait la main sur son
front pour en chasser un voile importun.
--Entrez, Yvonne, dit le marquis.
Elle s'avança, légère. Alain se rappelait: un jour, il l'introduisait,
vêtue de blanc, fière et pâle, en ce vieux nid des ancêtres. Et,
maîtresse souveraine, honorée, destinée à toutes les joies, elle était
prise par toutes les douleurs.
Guilmette se tenait dans le vestibule dallé d'onyx, avec un énorme
bouquet de roses blanches. Yvonne saisit les fleurs, du geste gai d'un
enfant, les effeuilla autour d'elle en pétales de neige, et sur ce
tapis odorant marcha derrière son mari. Les portraits des aïeux, les
bronzes et les marbres, et les lambris de chêne et les voûtes
immobiles, comme les choses du dehors, la saluaient à leur tour. Elle
allait, tranquille, habituée. A peine, devant sa chambre hésita-t-elle
un instant. Le seuil franchi, elle considéra longuement tous les
meubles, toucha les objets familiers, changea de place une table de
jonc et s'assit enfin. Elle réfléchissait. Peu à peu une expression de
triste lassitude ombra son visage, M. de Kercoëth serra le bras du
médecin, à le broyer. Celui-ci lança un coup d'œil vers une porte
placée près du piano, sur celle de la chambre voisine et, courant à la
croisée, l'ouvrit toute grande. Le vent du large entra, portant avec
lui la rumeur lointaine des flots. La marquise s'était dressée; elle
écoutait, haletante. Alain chuchota:
--Que faites-vous, docteur?
Un geste impérieux lui commanda le silence. Yvonne s'approchait de la
fenêtre. Là-bas, au pied du roc où était bâti Kercoëth, le sable de la
plage brillait sous une pluie de soleil. La mer se balançait, énorme,
majestueuse, couronnant d'écume la crête de ses vagues.
--L'Océan! balbutia-t-elle.
Une souffrance tira ses traits, les sourcils se froncèrent, les
narines palpitaient. En face de l'ennemi retrouvé après dix-huit ans,
ce monstre aux hurlements terribles qui lui avait dévoré son fils, la
fureur allait éclater. Mais, derrière elle, monta une mélodie douce,
plaintive, pleurant de douleur, peut-être de joie, chaste comme une
caresse d'enfant, ardente comme un appel d'amour. Elle se retourna,
s'éloigna de la fenêtre... Il était revenu, le chantre des rêves, le
berceur des sommeils? Elle ne le voyait pas, le piano le lui cachait;
mais elle le savait là, maintenant! Et ravie, telle qu'une fauvette à
l'aurore d'un beau jour, elle lui envoya le salut de ses trilles
légers. Puis elle se tut, pour le laisser répondre. N'est-ce pas ainsi
qu'ils causaient tous deux? Il répondit. C'était le sanglot brisé, la
peur dans l'extase, la supplication à Dieu, tout le débordement d'une
âme à la fois saignante et cicatrisée, hymne de merci, cantique de
prière.
Elle s'étendit sur une chaise longue. Alain, dans un coin, se mordait
les lèvres pour ne pas trahir son angoisse.
Aussitôt le médecin ouvrit la porte de la chambre voisine, la chambre
qui avait été celle du petit Hughes. De la place d'Yvonne, on
apercevait, dans un fouillis de dentelles doublées de soie bleue, les
fines barres blanches d'une chose charmante, moins qu'un lit, plus
qu'un berceau. Elle porta la main à sa poitrine, la respiration lui
manquait. Soulevée à demi, elle regardait, regardait, tandis que, tout
bas, avec des sonorités paraissant venir de très loin--elles venaient
de si loin, en effet!--Robert jouait la berceuse de Schumann, celle
des montagnes du Vivarais, le jour où M. Laffont le rencontrait. Il se
souvenait maintenant: autrefois, on l'endormait ainsi; il se souvenait
du rythme, du balancement jadis imprimé à son berceau; il la
retrouvait tout entière, non pas telle qu'elle avait jailli du cerveau
du poète, mais telle qu'elle était tombée de l'âme de sa mère.
Yvonne cria d'une voix déchirante, âpre, surhumaine:
--Hughes!... Hughes!... mon petit Hughes!... je le veux.
Alors, des dentelles doublées de bleu, de la chambre où avait dormi
l'enfant, la Renotte sortit, l'enfant porté par elle. Blanche la
dirigeait, elle l'amena devant Yvonne. L'aveugle dit dans le silence
profond:
--J'avais fait vœu à sainte Anne de ravoir le petit comte. Madame la
marquise, regardez.
Elle mit à terre le fils de Robert.
L'ange frêle examinait la personne à moitié couchée qui le contemplait
avidement. Elle lui sembla jolie. Comme son répertoire de mots était
encore restreint, il eut un sourire de ciel--le plus éloquent des
mots--et, tout de suite, sans chercher, gazouilla:
--Maman... pareille à maman...
D'un élan farouche, Yvonne fut sur ses pieds. Il eut peur, le petit,
et se réfugia vers son grand-père. Elle courut à lui, l'arracha,
brutale, aux étreintes d'Alain, serra contre elle sa proie et,
grandie, frémissante, ivre de triomphe:
--Hughes! Hughes! J'ai mon fils, mon fils, mon enfant.
Ses joues ruisselaient de larmes, sa face rayonnait de sourires. Et
les caresses, les baisers, tout l'arriéré maternel, enveloppèrent son
trésor, que rassurait tant de douceur. Elle ne s'exaltait plus, il
cessait de trembler. Elle le tenait, le palpait, le mangeait, les
lèvres dans les boucles blondes, sur le front, sur les yeux,
reconnaissant son bien, l'entourant de l'indestructible chaîne de ses
bras, ses pauvres bras naguère tordus aux spasmes des démences.
--Yvonne! dit Alain.
Elle leva vers son mari ses regards extasiés. Mais, quittant tout à
coup le petit Hughes, elle vint au marquis. Ses cheveux blancs la
frappaient, ils lui marquaient le passage inaperçu des ans. La raison,
au seuil du cerveau, s'arrêtait prise de stupeur; car, devant cette
enfance qui la refaisait jeune mère, elle ne s'expliquait pas la neige
des tempes qui le faisait presque aïeul. Kercoëth devina. Il appuya la
tête de sa femme contre son épaule.
--C'est que j'ai souffert, mon Yvonne. Pour l'amener peu à peu à la
réalité, il ajouta: Comme vous.
--Comme moi?
Les flots chantaient au large. La marée basse découvrait tout le
rivage. On voyait de la chambre la falaise rompue; les flaques d'eau
qu'y laissait la vague fuyante miroitaient au soleil. C'était la même
heure, presque à la même date. Elle avait oublié, fallait-il réveiller
son souvenir? Blanche poussa vers eux Robert qui défaillait.
--Mère, il ne faut plus vous mentir, dit-il. C'est moi votre fils, moi
que vous avez pleuré, moi qui vous adore!
Elle sourit:
--Robert?
--Non, Hughes, votre petit Hughes, grandi pour vous aimer. Il désigna
le blond chérubin que Blanche avait toutes les peines du monde à
retenir dans la chambre: On vous avait emporté votre bonheur avec moi,
je vous le rapporte avec lui.
Yvonne l'écoutait, comme elle l'écoutait toujours, ravie, subjuguée,
esclave instinctive, puisqu'elle était la mère. Son regard revint au
marquis. Elle comprenait: les deux êtres confondus en un dans la
vision des heures troubles, l'un vieilli, l'autre jeune, se
dédoublaient à présent et restaient pourtant les mêmes. Il était leur
fils, leur chair et leur âme, c'est par là qu'il l'avait soumise. Elle
comprenait: larmes, sanglots, puis un long, long espace de temps plein
de cauchemars, puis la résurrection dans la joie avec un ange de plus
pour lui rendre les tendresses volées de l'autre... Elle comprenait.
--Mon cher ami, dit le médecin à M. de Kercoëth, vous voyez bien, vous
aviez tort de trembler.
--Un miracle, docteur.
--Bah! demandez à votre belle-fille, voilà quatre ans qu'elle le
prépare. Laissons la marquise reposer.
Robert conduisit Yvonne à sa chaise longue, l'y installa pieusement et
soulignait d'un baiser chacun de ses gestes, ivre, lui aussi, de ces
caresses qui lui baignaient le cœur.
--Mère, je veux que vous dormiez.
--Tu le veux?
--Oui.
--Eh bien, je vais dormir, mon fils!
Kercoëth, Blanche et son mari se rendirent au salon où la duchesse de
Serples attendait les nouvelles. A leur mine radieuse, la vieille
femme croisa les mains.
--Est-ce que le bon Dieu...
--Il a eu pitié, ma cousine, dit Alain. Ah! mes bien-aimés! Moi qui
vous reprochais le soin jaloux avec lequel vous cachiez Hughes!... Mon
pauvre Robert, tu as dû souffrir rudement. Car, je le sais, mon fils,
ton mensonge, tu donnerais ta vie pour qu'il fût la vérité.
--Je n'ai pas menti, mon père.
--Ce que tu viens de dire à Yvonne?...
--Je l'ignorais ce matin encore. Venez.
Tous quatre se dirigèrent vers la chapelle. Léonie priait; à l'entrée
de Blanche, elle eut un geste d'angoisse, Blanche lui fit signe, elle
se leva et sortit à sa suite.
--Madame, prononça Robert, je vous ai déclaré que je ne vous
pardonnerais jamais la folie de ma mère. Ma mère n'est plus folle, je
vous pardonne.
Kercoëth roulait des yeux stupéfaits. Que s'était-il donc passé entre
ces deux êtres?
--Elle a tout avoué, lui chuchota la duchesse.
Léonie s'inclina devant Alain.
--Monsieur, je vous ai cruellement frappé, Dieu me frappe cruellement
à mon tour. Je n'espère pas que vous oubliiez jamais; moi, je me
rappellerai toute ma vie. Je quitte le monde, honteuse de ce que j'y
ai fait, navrée de ce que j'y laisse.
Elle hasarda un pas craintif vers Robert immobile.
--Je vous aimais bien, Robert!
Un sanglot lui coupa la voix. Elle se raidit.
--Allons, c'est le châtiment... Adieu, Robert.
Des années récentes, des bonheurs convoités, du beau rêve ardemment
poursuivi, rien ne subsistait plus. Elle partait, sans avoir osé
l'embrasser une dernière fois.
Quelque temps après, au mariage de Gaston et de mademoiselle de
Maubryan, Willmann, accouru pour la circonstance, apprit à la
chanoinesse de Guderille que la baronne de Randières était aux
Carmélites.
--Elle a toutes les audaces, modula l'hermine, dites que Dieu n'est
pas plein de miséricorde.
--Eh! eh! riposta le vieil artiste, tant qu'il vous tiendra rigueur...
car il ne m'a pas l'air de vouloir de vous.
--Monsieur Willmann!
--Au fait, c'est peut-être vous qui ne voulez pas de lui.
Tous les jours, la marquise Yvonne traîne derrière elle son petit
Hughes dans le parc, ou joue avec lui dans la cour d'honneur. La seule
fantaisie à laquelle obstinément elle se refuse, c'est de descendre
vers la plage. Elle ne peut s'habituer aux flaques d'eau endormies, à
marée basse, le long des falaises. Et si le tyran insiste avec des
colères amusantes, debout sur la terrasse du château, devant l'Océan
couronné de neige, pendant que les mouettes claquent leurs ailes
lourdes au-dessus de son front, elle lui dit:
--Tu ne te rappelles donc pas?