XII

Sortie à pas lents--par bravade--du salon de Karenthal, Justine ne se

voyait pas plutôt dehors qu'elle se mettait à une allure rapide.

Blanche la déroutait, avec ses grands yeux noirs, limpides, son

inquiétant sang-froid. Résolue autant que passionnée, de plus riche,

honorée, puissante, elle devenait un danger sérieux; Justine en inféra

que la Bretagne ne lui valait rien. Le premier village traversé fut

Kercoëth. Elle s'informa d'un moyen de transport. La nuit était

tombée, le courrier parti, les maisons s'allumaient pour la veillée.

On eût dit qu'un mot d'ordre contrecarrait ses desseins: personne ne

disposait d'une carriole, ou n'était d'humeur à la conduire à la gare

la plus proche. Ne se souciant pas de coucher à la belle étoile si

près de Kercoëth, elle serra contre ses jupes le sac où tenait sa

fortune et descendit sur la plage, elle y aurait sans doute plus de

chance. Presque immédiatement, une jeune fille l'accosta.

--Vous désirez faire une promenade en mer, madame?

--Non, je veux partir.

--Par le bateau de Saint-Nazaire, peut-être?

--Précisément, répondit Justine, à mille lieues de soupçonner

l'existence du bateau de Saint-Nazaire.

---Mon père, cette nuit, pêche au flambeau. Il sera sur le passage et

peut vous emmener. Il faudrait s'embarquer tout de suite.

Elles se dirigèrent vers un marin prêt à déployer sa voile. Justine

l'examina en dessous, mais la nuit s'épaississait de plus en plus;

d'ailleurs, il avait la tête coiffée d'un capuchon de caoutchouc, le

dos voûté, ce qui n'aide pas aux investigations. Allait-elle devenir

poltronne? Les conventions établies, Justine et son précieux paquet

installés à bord, la voile fut hissée et s'arrondit en se balançant.

Le bateau fila. Un vent d'est poussait au large. En quelques minutes,

le rivage et le groupe des maisons ne furent plus qu'une masse sombre,

piquée de faibles lueurs qu'éteignait une à une la distance. Sous le

ciel blanc d'étoiles, les vagues s'entre-choquaient avec un bruit

pareil à un appel d'abîme. Le pêcheur ne remuait pas, ne desserrait

pas les lèvres. Justine commença d'avoir peur: cette course

silencieuse, cet homme immobile, ces ténèbres... Les courlis

passaient, jetant leurs plaintes sifflantes, ballant des ailes, tout

près sur leur tête. Soudain le marin amena sa voile, la barque

oscilla, Justine sentit de rudes mains étreindre ses poignets. C'était

une ligature de fer. En un clin d'œil, elle fut garrottée et jetée au

pied du mât. Que signifiait l'attaque? Avait-on le projet de la voler?

Elle cria. Son cri de détresse fendit l'ombre, le sanglot des vagues

répondit seul. Ah! funeste idée d'avoir craint une nuit à Kercoëth! Le

pêcheur examina la direction prise, enleva le gouvernail, alluma la

torche de résine qui, pétillant sur le gril rouillé, inonda de clarté

la face impassible de Jean-Marie Auvray. Justine eut froid dans les

os. Elle se devinait perdue, loin de tout secours, à la merci de ce

sauvage, n'ayant contre lui que Dieu, qui ne pouvait être pour elle.

Car Justine venait de penser à Dieu.

--Vous êtes sur la tombe de mon père et de mes sept frères, dit

Jean-Marie. L'Océan les a mangés parce qu'il vous fallait de l'argent;

à votre argent d'être mangé par lui.

D'un coup de couteau il éventra le sac. Sa rotondité n'était pas un

trompe-l'œil. De l'or et des papiers s'éparpillèrent. Les Mérilles

dégorgeaient leur proie.

--D'où viennent ces lettres?

A cette heure elle comprit que si quelque chose au monde pouvait la

sauver, c'était la vérité.

--De madame de Randières, dit-elle.

--Il y a là-dedans le moyen de déchiffrer toute l'histoire, je

suppose?

Elle inclina le front. Le marin eut un involontaire haussement

d'épaules:

--Vous êtes bête, Justine. M. de Kercoëth les aurait couvertes de plus

d'or que vous n'en avez vu dans votre scélérate de vie.

--Si vous me ramenez à terre, je vous donne la moitié de la somme et

les lettres.

--Oh! les lettres... Tranquillement, il les glissa dans la poche de

son tricot de laine. Pas besoin de votre permission. Quant à la

somme...

Il coupa quelques plombs de ses filets, fit une liasse des billets et

des valeurs, à laquelle il attacha les plombs, et lança le tout dans

les flots. Elle poussa un rugissement de fauve.

--Il y avait cent cinquante mille francs!

--Pas plus?... Vous ne prenez pas cher.

Il fit ruisseler l'or entre ses doigts. Le tintement des louis

sonnait joyeux. Justine, les traits convulsés, la bouche tordue,

regardait, aux lueurs de la torche, cette pluie jaune, brillante, ce

qui restait de sa fortune. Le marin, par poignées, jetait les pièces à

l'eau; elles bruissaient en ses paumes, comme écrasées par son dégoût,

puis entraient dans le noir, envoyant l'ironique adieu de leur

cliquetis avant de s'engouffrer. Tout disparaissait à jamais, tandis

que Justine, la tête perdue, implorait, insultait tour à tour. Lui

continuait sa besogne, il estimait faire œuvre de justicier; oui,

tout y passait, linge, vêtements, tout ce qui appartenait à l'horrible

femme et s'était souillé à son contact et aurait souillé la barque.

--Voleur! voleur!

Il remit le gouvernail, hissa la voile et fila dans la direction de

Belle-Isle.

--Je comptais, dit-il, vous déposer aux aiguilles de la Corne; mais

personne n'y va, vous mourriez. Moi, je ne suis pas un assassin. Je

peux naviguer par les nuits les plus noires, pas une âme de trépassé

ne me poussera vers les brisants ou les gouffres. Je vous ai châtiée

dans votre avarice; le reste, c'est l'affaire du bon Dieu. Je vais

vous attacher sur une grosse roche, là-bas, près de Belle-Isle. La

marée ne la couvre qu'en septembre. Le bateau de Saint-Nazaire vous y

ramassera. Vous aurez cinq ou six heures pour écouter les esprits des

eaux qui causent la nuit avec les naufragés.

Elle ne comprenait plus, elle n'entendait plus, anéantie par la perte

de sa fortune. Cependant lorsqu'elle se vit attachée au récif, des

paquets d'eau s'abattant de toute part, lui crachant leur écume au

visage, un blasphème déchira l'espace, puis ses supplications

montèrent:

--Ayez pitié de moi!

Jean-Marie était inexorable.

--Avez-vous eu pitié de la marquise Yvonne?

--Je ne suis pas seule coupable.

--Et du petit comte Hughes? Et de l'enfant enterré dans le Rhône? Et

d'Antoine? Et de votre mari?

--Monsieur... monsieur...

--Restez là, mon père et mes frères, à cause de vous, sont bien restés

dans les flots qui vous entourent.

Quand le bateau de Saint-Nazaire, au lever du jour, passa près du

rocher, une forme humaine y gesticulait, lamentable, méconnaissable,

ignoble.

On envoya un canot, qui recueillit une idiote.

* * * * *

... Le ciel était splendide, le soleil dorait la plage et le bourg de

Kercoëth. Une femme en deuil descendit d'un coupé dont les chevaux

étaient blancs d'écume et sonna résolument à la grille du château.

--Prévenez madame de Serples qu'on a besoin d'elle tout de suite. Je

l'attends dehors.

Au bout de quelques minutes, la vieille duchesse se montra.

--Vous, Léonie!

--Oui... Je viens de Lauvigné. Je croyais y trouver Robert et Blanche.

On m'a dit... Il faut que je leur parle.

--Ma pauvre amie, en ce moment...

--Je sais, je sais... M. de Kercoëth et sa femme vont arriver d'un

instant à l'autre. Raison de plus. Je vous le répète: il faut que je

leur parle, et devant vous.

La duchesse se souvint des demi-confidences de Blanche, la veille;

Léonie n'était plus que le spectre d'elle-même, on aurait dit une

agonisante. Quel drame se jouait-il, et pouvait-elle prendre la

responsabilité d'éconduire cette femme qui semblait agir sous

l'impulsion d'une volonté torturante?

--Qu'il soit fait, dit-elle, selon vos désirs.

Lorsque Robert sut que la baronne était là, ses respects de commande

s'évanouirent. Madame de Randières dans Kercoëth!

--Une mauvaise action, gronda-t-il.

--Ne la condamne pas d'avance, objecta doucement Blanche.

Elle les attendait au seuil de la chapelle du château. Elle les

aperçut, conduits par la duchesse, et fit un signe de croix, elle qui

ne savait plus prier. Ses yeux cherchèrent à percer les murs pour

aller à l'invisible Dieu caché là et lui demander aide et merci. Plus

les autres avançaient, plus fuyait le reste de ses forces. Enfin, ils

étaient devant elle, ils la touchaient presque; elle s'agenouilla et,

prête à tout dire, décidée aux aveux, ne trouva pourtant que ce mot:

«Pardon, pardon...» Elle gisait, éperdue, palpitante, ses longs voiles

balayaient le sol. Robert, interdit, rêvait de la voir en cet état, de

voir Blanche émue, la duchesse attentive, sans que l'une ou l'autre

fissent mine de relever la créature prosternée. Comme le silence seul

accueillait ses paroles, Léonie comprit qu'elle devait gravir son

calvaire jusqu'au bout. Elle dit:

--J'ai menti. Je ne vous suis rien. Vous êtes le fils de la marquise

de Kercoëth.

--Moi! moi! cria Robert. Ah! son cœur m'avait reconnu, tout le mien

l'avait devinée.

Léonie s'affaissa davantage. Ce n'était point assez qu'elle se

martyrisât, il l'écrasait de sa joie débordante.

--Pardon! soupira-t-elle encore.

--Mes années de misère, mes tortures morales, ce qui n'a frappé que

moi, oui, du fond de l'âme, je vous le pardonne. Mais la folie de ma

mère, jamais, jamais.

--Robert!...

On entendit le grincement des grilles, le piaffement des chevaux,

Yvonne et Alain arrivaient; Blanche la releva.

--Entrez dans la chapelle, et demandez à Dieu un miracle. Nous autres,

nous allons le tenter.

Le voyage de la Vieille-Ferme à Kercoëth s'était effectué fort

tranquillement. Yvonne s'intéressait aux paysages défilant sous ses

yeux, le docteur était ravi.--En apercevant la cour d'honneur vide,

Alain ne put réprimer un geste de contrariété. Il pensait y voir

Robert et Blanche et, par eux, détourner l'attention de la marquise;

pour souhaiter la bienvenue, il n'y avait que le concierge du château,

tout ahuri devant sa maîtresse. Elle était si touchante, cette

créature de trente-neuf ans, qui à peine en paraissait trente! Les

hauts donjons couverts de lierre où mordait encore l'éraflure des

boulets anglais, la forteresse inexpugnable, au fond la chapelle, ici

la grande cour, rendaient le cadre ancien à la châtelaine si longtemps

attendue. Les choses inanimées la saluaient sous le soleil. Elle

sentait le salut, croyait reconnaître, et passait la main sur son

front pour en chasser un voile importun.

--Entrez, Yvonne, dit le marquis.

Elle s'avança, légère. Alain se rappelait: un jour, il l'introduisait,

vêtue de blanc, fière et pâle, en ce vieux nid des ancêtres. Et,

maîtresse souveraine, honorée, destinée à toutes les joies, elle était

prise par toutes les douleurs.

Guilmette se tenait dans le vestibule dallé d'onyx, avec un énorme

bouquet de roses blanches. Yvonne saisit les fleurs, du geste gai d'un

enfant, les effeuilla autour d'elle en pétales de neige, et sur ce

tapis odorant marcha derrière son mari. Les portraits des aïeux, les

bronzes et les marbres, et les lambris de chêne et les voûtes

immobiles, comme les choses du dehors, la saluaient à leur tour. Elle

allait, tranquille, habituée. A peine, devant sa chambre hésita-t-elle

un instant. Le seuil franchi, elle considéra longuement tous les

meubles, toucha les objets familiers, changea de place une table de

jonc et s'assit enfin. Elle réfléchissait. Peu à peu une expression de

triste lassitude ombra son visage, M. de Kercoëth serra le bras du

médecin, à le broyer. Celui-ci lança un coup d'œil vers une porte

placée près du piano, sur celle de la chambre voisine et, courant à la

croisée, l'ouvrit toute grande. Le vent du large entra, portant avec

lui la rumeur lointaine des flots. La marquise s'était dressée; elle

écoutait, haletante. Alain chuchota:

--Que faites-vous, docteur?

Un geste impérieux lui commanda le silence. Yvonne s'approchait de la

fenêtre. Là-bas, au pied du roc où était bâti Kercoëth, le sable de la

plage brillait sous une pluie de soleil. La mer se balançait, énorme,

majestueuse, couronnant d'écume la crête de ses vagues.

--L'Océan! balbutia-t-elle.

Une souffrance tira ses traits, les sourcils se froncèrent, les

narines palpitaient. En face de l'ennemi retrouvé après dix-huit ans,

ce monstre aux hurlements terribles qui lui avait dévoré son fils, la

fureur allait éclater. Mais, derrière elle, monta une mélodie douce,

plaintive, pleurant de douleur, peut-être de joie, chaste comme une

caresse d'enfant, ardente comme un appel d'amour. Elle se retourna,

s'éloigna de la fenêtre... Il était revenu, le chantre des rêves, le

berceur des sommeils? Elle ne le voyait pas, le piano le lui cachait;

mais elle le savait là, maintenant! Et ravie, telle qu'une fauvette à

l'aurore d'un beau jour, elle lui envoya le salut de ses trilles

légers. Puis elle se tut, pour le laisser répondre. N'est-ce pas ainsi

qu'ils causaient tous deux? Il répondit. C'était le sanglot brisé, la

peur dans l'extase, la supplication à Dieu, tout le débordement d'une

âme à la fois saignante et cicatrisée, hymne de merci, cantique de

prière.

Elle s'étendit sur une chaise longue. Alain, dans un coin, se mordait

les lèvres pour ne pas trahir son angoisse.

Aussitôt le médecin ouvrit la porte de la chambre voisine, la chambre

qui avait été celle du petit Hughes. De la place d'Yvonne, on

apercevait, dans un fouillis de dentelles doublées de soie bleue, les

fines barres blanches d'une chose charmante, moins qu'un lit, plus

qu'un berceau. Elle porta la main à sa poitrine, la respiration lui

manquait. Soulevée à demi, elle regardait, regardait, tandis que, tout

bas, avec des sonorités paraissant venir de très loin--elles venaient

de si loin, en effet!--Robert jouait la berceuse de Schumann, celle

des montagnes du Vivarais, le jour où M. Laffont le rencontrait. Il se

souvenait maintenant: autrefois, on l'endormait ainsi; il se souvenait

du rythme, du balancement jadis imprimé à son berceau; il la

retrouvait tout entière, non pas telle qu'elle avait jailli du cerveau

du poète, mais telle qu'elle était tombée de l'âme de sa mère.

Yvonne cria d'une voix déchirante, âpre, surhumaine:

--Hughes!... Hughes!... mon petit Hughes!... je le veux.

Alors, des dentelles doublées de bleu, de la chambre où avait dormi

l'enfant, la Renotte sortit, l'enfant porté par elle. Blanche la

dirigeait, elle l'amena devant Yvonne. L'aveugle dit dans le silence

profond:

--J'avais fait vœu à sainte Anne de ravoir le petit comte. Madame la

marquise, regardez.

Elle mit à terre le fils de Robert.

L'ange frêle examinait la personne à moitié couchée qui le contemplait

avidement. Elle lui sembla jolie. Comme son répertoire de mots était

encore restreint, il eut un sourire de ciel--le plus éloquent des

mots--et, tout de suite, sans chercher, gazouilla:

--Maman... pareille à maman...

D'un élan farouche, Yvonne fut sur ses pieds. Il eut peur, le petit,

et se réfugia vers son grand-père. Elle courut à lui, l'arracha,

brutale, aux étreintes d'Alain, serra contre elle sa proie et,

grandie, frémissante, ivre de triomphe:

--Hughes! Hughes! J'ai mon fils, mon fils, mon enfant.

Ses joues ruisselaient de larmes, sa face rayonnait de sourires. Et

les caresses, les baisers, tout l'arriéré maternel, enveloppèrent son

trésor, que rassurait tant de douceur. Elle ne s'exaltait plus, il

cessait de trembler. Elle le tenait, le palpait, le mangeait, les

lèvres dans les boucles blondes, sur le front, sur les yeux,

reconnaissant son bien, l'entourant de l'indestructible chaîne de ses

bras, ses pauvres bras naguère tordus aux spasmes des démences.

--Yvonne! dit Alain.

Elle leva vers son mari ses regards extasiés. Mais, quittant tout à

coup le petit Hughes, elle vint au marquis. Ses cheveux blancs la

frappaient, ils lui marquaient le passage inaperçu des ans. La raison,

au seuil du cerveau, s'arrêtait prise de stupeur; car, devant cette

enfance qui la refaisait jeune mère, elle ne s'expliquait pas la neige

des tempes qui le faisait presque aïeul. Kercoëth devina. Il appuya la

tête de sa femme contre son épaule.

--C'est que j'ai souffert, mon Yvonne. Pour l'amener peu à peu à la

réalité, il ajouta: Comme vous.

--Comme moi?

Les flots chantaient au large. La marée basse découvrait tout le

rivage. On voyait de la chambre la falaise rompue; les flaques d'eau

qu'y laissait la vague fuyante miroitaient au soleil. C'était la même

heure, presque à la même date. Elle avait oublié, fallait-il réveiller

son souvenir? Blanche poussa vers eux Robert qui défaillait.

--Mère, il ne faut plus vous mentir, dit-il. C'est moi votre fils, moi

que vous avez pleuré, moi qui vous adore!

Elle sourit:

--Robert?

--Non, Hughes, votre petit Hughes, grandi pour vous aimer. Il désigna

le blond chérubin que Blanche avait toutes les peines du monde à

retenir dans la chambre: On vous avait emporté votre bonheur avec moi,

je vous le rapporte avec lui.

Yvonne l'écoutait, comme elle l'écoutait toujours, ravie, subjuguée,

esclave instinctive, puisqu'elle était la mère. Son regard revint au

marquis. Elle comprenait: les deux êtres confondus en un dans la

vision des heures troubles, l'un vieilli, l'autre jeune, se

dédoublaient à présent et restaient pourtant les mêmes. Il était leur

fils, leur chair et leur âme, c'est par là qu'il l'avait soumise. Elle

comprenait: larmes, sanglots, puis un long, long espace de temps plein

de cauchemars, puis la résurrection dans la joie avec un ange de plus

pour lui rendre les tendresses volées de l'autre... Elle comprenait.

--Mon cher ami, dit le médecin à M. de Kercoëth, vous voyez bien, vous

aviez tort de trembler.

--Un miracle, docteur.

--Bah! demandez à votre belle-fille, voilà quatre ans qu'elle le

prépare. Laissons la marquise reposer.

Robert conduisit Yvonne à sa chaise longue, l'y installa pieusement et

soulignait d'un baiser chacun de ses gestes, ivre, lui aussi, de ces

caresses qui lui baignaient le cœur.

--Mère, je veux que vous dormiez.

--Tu le veux?

--Oui.

--Eh bien, je vais dormir, mon fils!

Kercoëth, Blanche et son mari se rendirent au salon où la duchesse de

Serples attendait les nouvelles. A leur mine radieuse, la vieille

femme croisa les mains.

--Est-ce que le bon Dieu...

--Il a eu pitié, ma cousine, dit Alain. Ah! mes bien-aimés! Moi qui

vous reprochais le soin jaloux avec lequel vous cachiez Hughes!... Mon

pauvre Robert, tu as dû souffrir rudement. Car, je le sais, mon fils,

ton mensonge, tu donnerais ta vie pour qu'il fût la vérité.

--Je n'ai pas menti, mon père.

--Ce que tu viens de dire à Yvonne?...

--Je l'ignorais ce matin encore. Venez.

Tous quatre se dirigèrent vers la chapelle. Léonie priait; à l'entrée

de Blanche, elle eut un geste d'angoisse, Blanche lui fit signe, elle

se leva et sortit à sa suite.

--Madame, prononça Robert, je vous ai déclaré que je ne vous

pardonnerais jamais la folie de ma mère. Ma mère n'est plus folle, je

vous pardonne.

Kercoëth roulait des yeux stupéfaits. Que s'était-il donc passé entre

ces deux êtres?

--Elle a tout avoué, lui chuchota la duchesse.

Léonie s'inclina devant Alain.

--Monsieur, je vous ai cruellement frappé, Dieu me frappe cruellement

à mon tour. Je n'espère pas que vous oubliiez jamais; moi, je me

rappellerai toute ma vie. Je quitte le monde, honteuse de ce que j'y

ai fait, navrée de ce que j'y laisse.

Elle hasarda un pas craintif vers Robert immobile.

--Je vous aimais bien, Robert!

Un sanglot lui coupa la voix. Elle se raidit.

--Allons, c'est le châtiment... Adieu, Robert.

Des années récentes, des bonheurs convoités, du beau rêve ardemment

poursuivi, rien ne subsistait plus. Elle partait, sans avoir osé

l'embrasser une dernière fois.

Quelque temps après, au mariage de Gaston et de mademoiselle de

Maubryan, Willmann, accouru pour la circonstance, apprit à la

chanoinesse de Guderille que la baronne de Randières était aux

Carmélites.

--Elle a toutes les audaces, modula l'hermine, dites que Dieu n'est

pas plein de miséricorde.

--Eh! eh! riposta le vieil artiste, tant qu'il vous tiendra rigueur...

car il ne m'a pas l'air de vouloir de vous.

--Monsieur Willmann!

--Au fait, c'est peut-être vous qui ne voulez pas de lui.

Tous les jours, la marquise Yvonne traîne derrière elle son petit

Hughes dans le parc, ou joue avec lui dans la cour d'honneur. La seule

fantaisie à laquelle obstinément elle se refuse, c'est de descendre

vers la plage. Elle ne peut s'habituer aux flaques d'eau endormies, à

marée basse, le long des falaises. Et si le tyran insiste avec des

colères amusantes, debout sur la terrasse du château, devant l'Océan

couronné de neige, pendant que les mouettes claquent leurs ailes

lourdes au-dessus de son front, elle lui dit:

--Tu ne te rappelles donc pas?

Yvonne · 第 19 / 26 题