VIII

En rentrant au pavillon, Robert trouva un mot de la duchesse de

Serples: elle traversait Paris, venant d'Évian et sur le point d'aller

en Sologne pour la saison des chasses; la baronne dînait chez elle

avec des amis communs; elle le priait d'accompagner madame de

Randières. Jusqu'ici Robert s'était refusé à suivre Léonie dans le

monde. La volte-face des Maubryan devant l'irrégularité de sa position

n'était pas pour lui donner grande envie de se départir d'une réserve

prudente. Mais un attrait le gagnait à la vieille duchesse, la peine

qu'elle prenait de lui écrire leva tous ses scrupules. Ils le

ressaisirent en bloc dès qu'il eut, avec Léonie, franchi le seuil des

salons. A de certains sourires, un frisson lui courut sur l'épiderme.

Une douzaine de personnes étaient disséminées autour de la duchesse.

Celle-ci le présenta d'un air de bienveillant intérêt, les visages se

composèrent par enchantement. Elle l'entretint quelques minutes, puis

le confia aux soins de son petit-fils, Urbain de Martigue, gentil

garçon de l'âge de Robert, qui s'occupa cordialement de l'artiste.

Mais, derrière les éventails, des mots se chuchotaient, mal entendus

par Robert, qui l'inquiétaient pourtant, car il les devinait à

l'adresse de madame de Randières. Aussi l'amabilité d'Urbain

s'épuisait-elle en pure perte, quand un grand tapage de jupes marqua

l'apparition de la vicomtesse de Lerdre, la vertu court-vêtue dont

avait glosé l'irrespectueux Willmann. C'était un astre de fraîche

date, escorté de satellites d'honneur, comme tout astre de

conséquence. Urbain, un des plus fidèles, alla tournoyer dans son

orbite, et Robert fut happé par un mélomane enthousiaste du talent

qui... du talent que... Les mélomanes sont une espèce dangereuse, ils

ne lâchent plus. Robert dut subir toutes les formules de l'admiration,

doublées d'un étalage de science passablement fastidieux. Son

interlocuteur se trouvait flatté d'obtenir une attention scrupuleuse.

Il pouvait en rabattre, les oreilles ouvertes devant lui étaient

uniquement prises à la causerie de deux femmes placées tout près,

l'une, la sèche et maigre chanoinesse de Guderille, avec ses yeux

perçants et ses lèvres amères, l'autre, madame de Lunney, avec sa

beauté discutable et son indiscutable bonté; la chanoinesse, dragon

des mœurs, confiait à sa voisine ses indignations.

--Des horreurs, ma chère, des horreurs! Elle-même serait incapable

d'étiqueter ses amants. Un imbroglio, toute une escadre.

--Par allusion au dernier, le contre-amiral? dit en souriant madame de

Lunney.

--Au dernier? _Chi lo sa!_ c'est comme si vous vous figuriez que

Kercoëth a été le premier. Quand je pense que la duchesse la reçoit!

Elle n'ignore rien pourtant.

--Madame de Randières ne s'est jamais affichée.

--Vraiment? Et la jalousie de la marquise de Kercoëth?

--Rivalité de jolies femmes. Léonie a été remarquablement belle, elle

l'est même encore. Qu'elle ait eu des tentations, c'est dans l'ordre;

qu'elle y ait succombé, c'est dans sa nature. Mais elle a sauvé les

apparences. Mettons qu'elle est habile.

Le dragon leva au ciel son regard puritain. Voilà comme les mœurs se

perdent! une tolérance scandaleuse, la résolution de ne voir clair que

si l'on vous crève les yeux. Ayez donc de la vertu!

--Ma chère, vous dites des choses épouvantables. De pareilles

théories, c'est la fin des fins. Aussi la contagion gagne-t-elle.

Témoin cette petite de Lerdre que s'arrachent tous ces imbéciles,

Urbain de Martigue en tête. Une mariée de ce printemps, qui déjà ne

sait plus où ramasser son bonnet... Une autre baronne de Randières,

avec le même avenir et la certitude de trouver un jour chez une autre

duchesse de Serples autant d'égards.

--A la condition d'avoir autant de prudence.

--Cela vous suffit? Tenez! vous parlez comme une pécheresse.

--Vous me faites trop d'honneur, répliqua tranquillement madame de

Lunney.

Pas une phrase ne s'était perdue pour Robert. Le passé honteux de

Léonie ne lui laissait plus un doute. Madame de Lunney, malveillante

de parti pris, comme la chanoinesse, il aurait pu croire à de la

méchanceté; mais elle ne témoignait aucun sentiment hostile, elle

acquiesçait simplement à de sanglantes accusations. Il s'étonna de les

raisonner avec ce sang-froid qui repoussait l'excuse; il souffrait,

son dégoût était plus fort que la révolte de son affection; il se

demandait avec terreur si la boue de son origine submergeait toute

indignation généreuse. Lui qui s'efforçait de vénérer cette femme à

l'égal d'une mère, dans l'écroulement du respect ne devait-il pas

être en proie à la douleur, au lieu d'analyser les faits brutaux qu'il

venait d'apprendre?... Au bout des salons en enfilade, les portes

s'ouvrirent sur l'immense salle à manger. Le mélomane courut à la

chanoinesse. Robert, derrière un groupe d'habits noirs, assista au

défilé des couples, assez près de la duchesse, qui, au bras d'un grand

vieillard, laissait passer ses invités. Alors le frappa ce soufflet:

--Le jeune homme que madame de Randières traîne après elle est-il son

fils ou son amant?

La duchesse tressauta.

--Y pensez-vous, mon cousin?

Le cousin était abominablement sourd. Il continua en brave, sur un ton

qu'il supposait discret, sonore comme une fanfare:

--Ne me foudroyez pas ainsi, je vous demande... Elle a toujours eu la

rage des blonds, à commencer par Kercoëth.

Urbain, sur un signe de sa grand'mère, s'approcha vivement avec la

comtesse de Lerdre et présenta l'artiste que l'évaporée entraîna, mit

près d'elle à table, parlant, riant, cherchant à l'étourdir, tandis

que le sourd, à droite de la duchesse, soupçonnant enfin une lourde

bévue, se retranchait dans sa dignité d'homme susceptible. La duchesse

lui avait labouré les côtes, seule voie par où l'on eût accès en son

entendement. Ce fut d'abord pour sa vieille amie que madame de Lerdre

s'essaya au rôle du Léthé; la charmeresse poursuivit son manège pour

Robert lui-même. Celui-ci, quoiqu'il essayât de réagir, ne parvenait

pas à reprendre ses esprits; coup sur coup, on l'atteignait trop

profondément. La vicomtesse, se piquant à la tâche, recueillit çà et

là de simples monosyllabes. Cependant il fut bientôt plus prolixe.

--Seriez-vous assez bonne pour me dire le nom de ce monsieur, là-bas?

--Celui de gauche?

--Non, l'autre.

Le son de voix, en dépit d'une apparente indifférence, avait comme un

brisement. Pauvre garçon! Si ce n'était pas une pitié!... Et joli,

avec cela, un vrai cœur.

--Vous vous occupez des vieillards? Soit dit sans reproche, je

trouverais plus spirituel de me donner la préférence. On m'a gâtée

sous ce rapport, mais vous ne me gâtez guère. Je ne vous inspire pas.

Vous êtes difficile. Vous aimeriez peut-être mieux la vieille

Guderille? Savez-vous comment l'appelle cette peste de Willmann?

l'hermine.

--A-t-il des fils?

--Willmann?

--Ce monsieur.

--Nous y revenons. C'est tout à fait une passion. En quoi cela vous

intéresse-t-il?

--En rien. Curiosité pure. Je demande...

--J'ai entendu et je réponds, ce que, par parenthèse, vous négligez de

faire depuis le commencement du dîner. Il n'a qu'un petit-fils, lequel

est à Londres pour le quart d'heure, à moins qu'il ne soit autre part.

On ne sait jamais.

--Il s'appelle, ce petit-fils?

--Le vicomte de Lerdre.

--Votre...

--Oui, mon mari... dit-on.

Robert fronça les sourcils. L'accaparement charitable dont il s'était

vu l'objet, à sa grande surprise, avait pour cause l'insulte entendue;

cette jeune femme cherchait à l'en distraire. Et c'était à elle

qu'étourdiment il posait des questions. L'insulteur était le

grand-père du mari; évidemment, elle allait prendre ombrage de son

insistance. Il s'efforça de donner le change et devint, à partir de ce

moment, un voisin acceptable; il riait enfin, causait, parlait théâtre

et musique, ce qui n'empêcha pas la vicomtesse, en sortant de table,

de courir tout conter à madame de Serples.

--Me voyez-vous déjà veuve? Si encore j'étais sûre... mais il est

capable de se faire tuer. Ce serait bien dommage, car il est gentil.

La duchesse sut gré à Robert de n'avoir fait aucun esclandre chez

elle. Mais plus il se contenait, plus elle le sentait résolu à obtenir

une réparation. Aussi avait-on idée de ce vieux comte de Lerdre criant

une pareille chose à tue-tête! Elle appela Robert, le garda longtemps

près d'elle, autant par sympathie que pour marquer à tous l'estime

particulière où elle le tenait. Quoique la douceur de ses paroles, ses

délicates attentions ne pussent cicatriser la blessure, Robert la

portait en vaillant; elle lisait en lui la révolte contenue de sa

fierté aux abois, le défi d'une âme sans reproche, impatiente de la

honte; cependant, son pur regard, quand il rencontrait madame de

Randières, se troublait, des rougeurs ombraient alors ce front de

marbre; le malheureux enfant, comme il devait souffrir!

Cruellement, en effet. Il se demandait s'il était possible que, hanté

ainsi que d'un instinct par le culte de l'honneur et celui de la mère

idéale, la mère chaste et sublime, une Yvonne de Kercoëth, il fût le

fils de la baronne de Randières. «Son fils... ou son amant,» disait M.

de Lerdre. Un insupportable malaise l'avertissait des curiosités en

éveil, le chuchotement des voix lui semblait un bourdonnement

d'outrages, l'amplification sourde de la phrase brutale; il souriait à

la duchesse, une tempête grondait en lui. Non, elle ne pouvait être sa

mère, celle qui l'abandonnait d'abord, puis le recueillait comme un

étranger, celle qui l'exposait à de pareils soupçons. Être l'amant...

l'amant payé! Certes, elle devait bien prévoir cette monstruosité-là,

et, tranquille, sans un remords, elle le condamnait au mépris public.

Avec une grâce infinie, la duchesse l'entretint de son plaisir à le

recevoir, de ses craintes que sa maison un peu morose de vieille femme

ne l'effarouchât, de son désir qu'il y revînt pourtant, surtout qu'il

ne se repentît pas d'être venu ce soir. Ils se comprenaient l'un

l'autre, sans une seule allusion plus directe aux choses où peinait

leur esprit. Il devinait ses réticences, elle entendait sa réponse

intime: il ne regrettait pas d'être venu, il lui garderait avec le

souvenir ému de ses bontés une reconnaissance profonde, car chez elle

on lui avait rendu un triste mais grand service, on lui ouvrait les

yeux.

--Monsieur, dit-elle, je ne pars que dans trois jours et voudrais

causer avec vous; je vous attends après-demain, à quatre heures.

Léonie s'étonna, quand Robert la mit en voiture, de son refus de

l'accompagner.

--Où allez-vous donc?

--Chez Willmann.

--Il m'en veut toujours à cause des Laffont, pensa-t-elle.

Robert marchait de l'allure rapide des gens qu'obsède une idée. Il

eut le désappointement de trouver porte close chez Willmann, le bohème

s'offrait une villégiature sur les hauteurs de Meudon. Il se remit à

marcher, au hasard, sans but, tout aux événements de la soirée. Ses

incertitudes lui devenaient intolérables, le délai réclamé par madame

de Randières n'était plus admissible, il fallait en finir; dès le

lendemain, il demanderait une explication catégorique, quels liens les

unissaient, quels droits elle avait sur lui; une fois fixé, il

s'inspirerait de sa conscience pour arrêter un plan de conduite. L'air

froid de la nuit et la fatigue d'une longue course ayant calmé ses

nerfs, il rentra et s'endormit du sommeil lourd des cerveaux trop

surmenés.

Quand il s'éveilla, le soleil filtrait à travers les persiennes. Ses

pâles rayons lui rappelèrent ceux de la veille, à peu près à la même

heure, dans le cabinet du marquis de Kercoëth. Tandis qu'il évoquait

ce souvenir et la haute stature d'Alain et le prodige de la folle

calmée, l'angoisse récente lui revint avec toute l'acuité de

souffrance de son orgueil blessé, de sa détresse solitaire. Alors,

poussé par un de ces instincts qui dominent sans qu'on cherche à les

raisonner ou à les comprendre, il se leva rapidement et, quelques

instants plus tard, il sonnait à la porte de M. de Kercoëth.

La poignée de main qui l'accueillit, la voix grave et douce qui

souhaitait la bienvenue ramenèrent en lui une paix profonde. Il oublia

ses propres impressions pour ne songer qu'à Yvonne et à la joie de la

revoir. M. de Kercoëth le considérait avec une émotion contenue, un

trouble de plus en plus grand, comme si, depuis vingt-quatre heures,

toutes ses pensées eussent, en dépit de la raison, bâti quelque

chimérique espérance. Robert ne se rassasiait pas de sa vue. Et ces

deux hommes faisaient des efforts pour ne se pas jeter dans les bras

l'un de l'autre. Ils ne parlaient que de la marquise. Robert racontait

son admiration pour l'amour maternel de madame de Kercoëth, il

répétait son rêve de la servir comme le dernier de ses serviteurs,

afin--non de consoler, tâche impossible--mais de bercer son mal. Il

disait que ce rêve, maintenant, touchait à la réalité, puisque le

marquis y donnait son consentement. Et, la gorge serrée, la

respiration courte, Alain écoutait, n'osant dire un mot, de peur que

la cruelle et chère illusion ne s'évanouît tout à coup.

Annick l'envoya prévenir que la malade se trouvait en proie à une

agitation extraordinaire, déchirait les tentures, renversait les

meubles, poussait des cris.

--Mon Dieu! mon Dieu! dit Kercoëth. Moi qui commençais d'espérer!

--Monsieur, supplia Robert, permettez-moi de vous suivre.

Le marquis sans répondre prit son bras. A mesure qu'ils approchaient,

la clameur se faisait plus distincte, tantôt plaintive, tantôt

furieuse.

--Vous allez assister à un triste spectacle, soupira-t-il.

Devant la porte de la folle, deux domestiques se tenaient prêts à

porter secours. Kercoëth fit entrer Robert. Près de la croisée, dans

une confusion de meubles épars, de coussins lacérés, Yvonne debout,

les mains tendues au ciel, criait d'une voix déchirante: «Il est là...

tout près... je l'entends... je le veux.» Elle saisit à poignée les

boucles en désordre sur ses épaules, y crispant ses doigts, reculant

jusqu'au milieu de la pièce, ondoyant avec une grâce féline et se

ramassant enfin sur elle-même pour bondir vers la fenêtre. Kercoëth

devina son intention et l'enlaça. Un instant, elle resta immobile, les

yeux fermés. Elle écoutait le silence. Un brusque mouvement la

dégagea: les paupières relevées, elle venait d'apercevoir Robert. Elle

repoussa son mari.

--C'est Alain, dit-elle. Laissez-moi, monsieur. Il faut que je lui

parle.

Le véritable Alain défaillait. La ressemblance qui le harcelait depuis

la veille était donc bien frappante, puisqu'elle apparaissait même au

pauvre être privé de raison. Yvonne contemplait Robert; coquettement,

elle rejeta derrière ses épaules le voile des lourds cheveux.

--Vous lui avez échappé, Alain? conjura-t-elle d'un ton

indéfinissable.

--Oui, chuchota Robert aussi ému que le marquis.

--Elle vous poursuivra encore.

--N'ayez pas cette frayeur.

--Cette frayeur?

Les mots, en arrivant, semblaient mourir, ainsi qu'un écho, dans on ne

savait quel vide béant sous les tempes charmantes. Elle saisit la main

du jeune homme et l'appuyant à son front:

--Je suis brisée, Alain.

Robert la sentit chanceler. Il l'enveloppa d'un bras protecteur.

--Vous usez vos forces. Soyez calme.

Avec mille précautions, plein d'un respect attendri, chancelant

d'ailleurs lui-même, il la posa sur la chaise longue. Elle se laissait

faire, obéissante, soumise, tenant toujours cette main qui détendait

tout son être. Le marquis suivait la scène éperdument.

--Alain, dit tout à coup Yvonne, entendez-vous Hughes? Où est-il?

--Reposez-vous, balbutia Robert. Il dort.

--Il dort! répéta la mère.

Elle souriait. Des mots inintelligibles entr'ouvraient ses lèvres,

doux comme la caresse faite aux berceaux.

Le valet de chambre du marquis vint lui parler à l'oreille. Kercoëth

eut un geste de surprise et sortit aussitôt.

Yvonne, à présent, n'avait plus besoin de Robert. Le sommeil

réparateur était descendu sur elle. Il la contempla longuement, mit un

pieux baiser furtif au bout des doigts de neige et quitta la pièce à

son tour. On le prévint que le marquis était occupé. Il chargea de

l'avertir qu'il reviendrait dans la journée.

Lorsque Alain franchit le seuil de son cabinet de travail, il ne se

possédait plus. Quoi! Jean Marie Auvray à Paris! Jean-Marie qui jamais

ne voulait quitter la mer, quoiqu'on l'en suppliât, qui refusait

obstinément de se faire relever du vœu. Ébranlé par les émotions

subies depuis la veille, Alain se jeta au cou de son frère de lait.

--Toi!... Vite, vite, qu'y a-t-il?

--Sainte Anne d'Auray nous a exaucés.

Le marquis devint pâle comme un suaire. Cette nouvelle, n'était-ce pas

le corps du petit Hughes rendu par les flots? Alors, tout ce qui lui

affluait au cœur d'espoirs, d'imaginations, chimères que la vue d'un

être vivant permettait de retenir, tout était l'œuvre d'une réalité

menteuse. Il dit, avec des tremblements dans la voix:

--Tu as retrouvé?...

--Oui. Aux aiguilles de la Corne, parmi les brisants, où ma barque a

coulé à pic.

--Aux aiguilles de la Corne! C'est là que ton père découvrit le

chapeau et le tablier.

--Parfaitement, approuva Jean-Marie. Donc, je me noyais. Les roches me

labouraient la tête et le corps. En m'enfonçant sous les vagues, je me

disais: «Tu es f... tu es perdu.» Mais je gardais malgré tout ma

confiance en sainte Anne. Je refaisais le vœu, parce que, vous savez,

la dernière prière d'un mourant...

--Mon brave Jean-Marie, dit Kercoëth en posant sa main blanche sur la

rude épaule du marin, comme tu m'aimes!

Le pêcheur planta sur son maître un regard de chien fidèle.

--Tout de même, déclara-t-il. Mais il faut vous rendre cette justice:

vous le méritez bien. Pour lors, je barbottais ferme quand deux bras

m'empoignent. Dame! je ne les ai guère sentis, un poids m'étouffait,

et j'avais dans les oreilles tout le tintamarre de l'Océan. Joli quart

d'heure, je vous en réponds. Peu à peu voilà que je respire,

j'aperçois la bonne lumière du bon Dieu et, en face de moi, vous.

--Moi?

--Vous, à vingt ans. Sainte Anne d'Auray est une fameuse sainte. «Va

là,» on y va, et ça y est. Car je n'ai pas besoin de l'ajouter, c'est

votre fils.

--Vivant?... Voyons, Jean-Marie...

--Puisque c'est votre portrait, puisqu'il ne sait pas où il est né,

puisqu'il se rappelle seulement qu'il est né aux bords de la mer, d'où

on l'a emmené pour être pâtre chez des paysans.

--Un enfant trouvé?

--Sans père ni mère, élevé par la baronne de Randières.

Alain eut un soubresaut:

--Hein? par la baronne de...

--Ah! vous pensez comme je pense, à présent. Est-ce naturel, cette

ressemblance chez cette femme? Il était à Karenthal avec elle. Legouet

le traite comme son maître, la baronne comme son fils. Ce n'est pas

tout. Le soir même de mon naufrage, devinez qui Guilmette a rencontré

près des barques: madame de Randières. Elle l'a reconnue, malgré son

capuchon et deux ou trois voiles, mais l'autre n'a pas reconnu

Guilmette. J'avais dit à la petite: «Va-t'en prendre les avirons de la

seconde barque; nous les donnerons à la chapelle en cadeau, car nous

n'avons plus à tenir la mer.» Guilmette exécutait la consigne, quand

madame de Randières l'accosta: «Mon enfant, vous savez, les

Auvray?--Oui, madame.--Ils ont eu un malheur aujourd'hui. Leur barque

s'est perdue.--Oui, madame.--Je désire leur venir en aide, s'ils ont

besoin d'en acheter une autre, à cause d'un vœu dont j'ai entendu

parler.--Vous êtes bien bonne, madame; mais le vœu est exaucé, ils

n'auront pas besoin d'acheter une autre barque.» Le lendemain, avant

le lever du jour, il ne restait plus à Karenthal que mademoiselle de

Gauleins et Legouet. Madame de Randières avait disparu, avec le petit

comte Hughes.

Ces détails multiples offraient une précision, en tout cas une

concordance étrange. Kercoëth était ébranlé. D'autre part, comment

admettre que son fils fût resté quinze ans, à son insu, entre les

mains de madame de Randières? surtout, si elle avait commis le crime

de le lui prendre, qu'elle l'eût pris pour l'adopter? Non, elle le

haïssait trop, elle haïssait trop Yvonne et jusqu'à l'innocent... elle

n'aurait pas eu de pitié, elle était à un de ces moments où l'on

accepte même une monstruosité; mais, le moment passé, le temps écoulé,

sa colère se fût évanouie, elle aurait frémi de briser froidement deux

existences, jour par jour, en assistant de loin à leur brisement; elle

était vindicative et violente, mais non sans cœur.

Alain pensait tout haut, ce qui avait le mérite de tenir Jean-Marie au

courant d'impressions que d'ailleurs il ne partageait pas. Le marin ne

cherchait guère sa route dans le dédale des observations

psychologiques; il avait coutume d'aller droit devant lui.

--Monsieur le marquis, dit-il, rappelez-vous le pâtre des dunes. Il a

d'abord parlé d'un enlèvement par deux femmes, du côté de la falaise

rompue, pendant que les bohémiennes disaient la bonne aventure à la

gouvernante.

--Il s'est rétracté.

--Ce qui prouve qu'il a menti au moins une fois.

--En tout cas, je saurai quel est ce jeune homme qui habite avec

madame de Randières.

--Et qui se nomme Robert.

Robert! D'un bond Alain gagna la porte, laissant Jean-Marie stupéfait.

C'est de Robert qu'il était question? Il ne doutait plus, ah! non

certes, il ne doutait plus. C'était son fils, la créature qui le

frappait comme le type idéal de sa race. Il s'expliquait son trouble

en le contemplant, l'empire exercé sur Yvonne et cette tendresse où

s'avivaient les regrets paternels, quand il posait les yeux sur lui.

C'était son fils, l'être si beau, vaillant et tendre, qu'Yvonne

appelait Alain! On le perdait gracieux petit ange, l'esprit encore

enveloppé des nimbes du paradis; il le retrouvait radieux

d'intelligence, de grâce et de force, tel qu'il le pouvait rêver,

chair de sa chair, ce fils dont depuis si longtemps il était affamé,

que maintenant il voulait manger de caresses. Mais Robert était parti.

Il lui sembla qu'il le perdait une seconde fois, qu'il éprouvait de

nouveau l'affreux déchirement, sur la falaise de Kercoëth, le matin où

le père Auvray rapportait, des récifs de la Corne, les épaves disant

la fin tragique.

Léonie, dans son boudoir, parcourait un roman dont elle ne lisait pas

une ligne, ennuyée de n'avoir pas encore vu Robert. Il n'avait pas

déjeuné avec elle, n'était même pas venu s'informer de sa santé; que

se passait-il? La rancune à propos des Laffont? Puisqu'elle avait

promis... ou à peu près. Elle entendit marcher et se crut enfin au

terme de ses impatiences. C'était un valet de chambre porteur d'une

carte.

--Ce monsieur assure que madame la baronne l'attend.

Au simple examen de la carte, Léonie était demeurée sans voix.

--Faut-il introduire?

Avant qu'elle pût protester, fuir, échapper à la résurrection, le

marquis de Kercoëth s'avançait vers elle. Il était pâle. Ses cheveux

blancs donnaient au visage toujours jeune une majesté dont elle fut

frappée. Il y avait quinze ans qu'ils ne s'étaient rencontrés, et cet

homme, transformé par la douleur, elle sentait une épouvante à le voir

surgir tout à coup. C'était sa victime, c'était surtout son ennemi. La

crainte d'une défaite, plus que le remords, l'assiégeait.

--Vous, monsieur? J'étais loin de prévoir... Cependant il était

inutile de forcer les portes, elles se seraient ouvertes devant vous.

--Aussi n'ai-je pas attendu l'ordre d'être introduit. Vous deviez bien

penser, en effet, que tôt ou tard il me faudrait une explication.

--A quel sujet?

--Au sujet de mon fils Hughes.

--Vos gens de Kercoëth vous ont renseigné dès le premier jour. Ils

disent que je l'ai assassiné, répondit-elle avec insolence, les bras

croisés, debout, la taille bien cambrée, défiant le marquis du regard.

--Vous ne l'avez pas assassiné.

--C'est heureux.

--Mais vous l'avez volé. Il habite sous votre toit.

Léonie eut un éclat de rire qui sonnait horriblement faux. Elle se

recula pour se soutenir à la cheminée, le sol se dérobait sous elle.

--Vous parlez de Robert, je présume.

--Nierez-vous qu'il soit mon fils?

--Non, monsieur.

--Vous avouez!... Ah! je devrais... Non, je resterai calme. Seulement,

vous comprenez à présent ce qui m'amène.

--Si peu que je vous serai obligée d'être plus clair.

--Je viens chercher mon fils.

--De quel droit?

--Parce que je suis son père.

--Que suis-je donc, moi?

--Vous!...

--La mère, monsieur, cela compte-t-il, ou non? Elle le vit chanceler;

sa voix monta, stridente: Par un concours de circonstances qui

m'échappe, vous apprenez l'existence de cet enfant, votre premier

mouvement est de me croire criminelle. Savez-vous qui l'est, de nous

deux? C'est le fils de votre chair, vous en concluez que ce n'est pas

celui de mes entrailles. Et il vous le faut, comme s'il ne me le

fallait pas! Vous venez chercher Robert? Qui s'est occupé de lui,

depuis qu'il est au monde? Vous ou moi? Pas plus que je ne peux lui

donner mon nom, vous ne pouvez lui donner le vôtre; mais il y a entre

nous cette différence que, de longues années, j'ai vécu avec sa

pensée, tandis que vous ignoriez jusqu'à son existence. Il serait

étrange qu'à la dernière heure ce scrupule vous prît d'être un père,

surtout qu'il vous autorisât à me donner des ordres, comme s'il

restait rien de commun entre la baronne de Randières le marquis de

Kercoëth.

--Ce qui serait encore plus étrange, repartit Alain, ce serait

d'admettre votre silence avec moi, lorsqu'un mot...

--Étais-je libre?

--Je l'étais, moi. Vous m'avez contraint à me marier.

--Nous étions perdus autrement. Rassemblez vos souvenirs, monsieur. A

cette époque, je ne jouais pas seulement ma vie, je jouais celle de

mon enfant. Vous dire la vérité, c'était lier votre honneur. Je m'y

suis refusée, non pour vous ni pour moi, mais à cause de l'être

innocent qui venait de nous et qui serait mort avec nous. Voilà

pourquoi je me suis tue et vous ai poussé au mariage.

Alain ne protestait plus, ces révélations l'écrasaient.

--Depuis, continua la baronne, vous m'avez fui. Vous vous êtes enfermé

dans vos joies de fiancé heureux, d'époux, que sais-je! Vous avez

voyagé, vous n'êtes rentré à Kercoëth que pour la naissance de votre

fils légitime. L'héritier du nom, vos nouvelles ivresses vous

rendaient si fier que votre mémoire même s'était débarrassée de moi.

J'étais impitoyablement et toujours rebutée. Quel accueil eussent reçu

mes confidences?

--Je ne me suis jamais dérobé à un devoir, si lourd qu'il fût, dit

gravement le marquis. Douter de moi, c'était me faire injure.

--Non, répondit madame de Randières avec un accent moins âpre, vaincue

peut-être par le mirage de l'autrefois; non, je n'ai point douté de

vous, mais votre sollicitude d'homme d'honneur, à défaut d'autres

sentiments, m'eût été un supplice. Je ne voulais pas avoir de la pitié

par l'enfant; je voulais reconquérir par l'amour un amour semblable au

mien. J'ai tenté de lutter avec mes seules armes, j'ai été vaincue,

alors je vous ai haï; j'ai même haï Robert, parce qu'il venait de

vous. A la mort de Hughes, le désespoir d'Yvonne et le vôtre m'ont

causé une atroce joie. Je l'ai crié à votre femme, c'était ma

vengeance, je lui devais assez de larmes pour me réjouir des vôtres,

et je me promis que jamais mon fils ne vous consolerait du fils

d'Yvonne.

Le marquis inclinait la tête, non plus en adversaire terrassé, mais en

juge qui pèse les raisons. Il lui semblait que, si les raisons

alléguées avaient quelque poids, le ton en enlevait toute la valeur;

qu'elles sonnaient faux, ces paroles tombant une à une, lentement,

avec des airs de recherche; qu'au demeurant, c'était là une mère peu

naturelle, après avoir été une femme peu charitable, celle qui

confessait sa haine pour l'enfant, afin de souligner sa haine pour le

père. Au bout d'un moment, il demanda:

--Vous avez les preuves?

--Quelles preuves?

--Il ne suffit pas de déclarer une chose. Les lois ont de sages

prévisions, il faut justifier pour elles la chose que l'on déclare.

Supposez que je dise à un tribunal: «J'avais un fils. Il a disparu.

Malgré toutes les recherches, ses traces n'ont jamais été retrouvées.

Les uns croient à un assassinat, les autres à un enlèvement, un petit

nombre--un très petit nombre--à une mort accidentelle. Or, voici ce

jeune homme. Regardez-le et regardez-moi. J'affirme que c'est mon

fils. Seulement madame, qui ne le conteste pas, affirme en outre que

c'est le sien. Je suis incrédule. Veuillez inviter madame à prouver

son dire.» Savez-vous ce que fera le tribunal? Il ordonnera une

enquête où les moindres faits de votre vie passeront au laminoir, où

l'on vous suivra jour par jour, heure par heure. Et, à moins qu'on

n'établisse la filiation de l'enfant...

--Puisque j'étais mariée, monsieur, objecta Léonie, sans prendre garde

à l'imprudence de son interruption.

--Voilà justement ce qu'on vous opposera. Pour la loi, dans un cas

pareil, le mari n'est pas un empêchement, c'est un auxiliaire. Il y a

même un adage latin...

--Mais enfin, monsieur...

--Madame, moi, je ne suis pas le tribunal. D'ailleurs, laissons ce

point sur l'importance duquel j'insisterai avant peu. Il ne s'agit pas

de tribunaux en ce moment, il s'agit de Robert. Voulez-vous que nous

nous en rapportions à lui?

--Je tiens à son estime, je l'aime d'une affection sans bornes, sa

tendresse est ma vie. Monsieur, vos soupçons, outrageants pour moi, me

seraient funestes dans son esprit, quelque absurdes qu'ils soient. Et

Dieu sait s'ils le sont! Car, enfin, dans quel but aurais-je choisi le

fils de ma rivale pour me consacrer à son bonheur?

--Dans le but de vous venger: vous avez réussi, puisque Yvonne est

folle.

Léonie se leva. Elle venait de percevoir dans une galerie latérale le

son d'un pas connu. Impossible qu'Alain et Robert se trouvassent en

présence devant elle.

--Vous exigez des preuves, monsieur, je les fournirai. Je ne vous

retiens plus.

--Au revoir donc, madame.

Comme le marquis sortait par une porte, Robert entrait par l'autre.

Celui-ci crut reconnaître la silhouette élégante derrière les

tentures. La surprise le cloua sur place.

--Le marquis de Kercoëth, ici!

Déjà il faisait mine de le rejoindre, Léonie l'arrêta au passage:

--D'où le connaissez-vous?

Les tentures étaient retombées. Ils s'examinaient, face à face, elle

nerveuse, irritée, lui résolu de rompre les dernières entraves. Elle

reprit avec violence:

--Il y a trop de secrets entre nous.

--Et ils me lassent, prononça Robert. Je n'ai plus la patience

d'attendre.

--Encore un interrogatoire!

--Quels liens nous unissent?

Elle frémissait de colère. «Alain le pousse, songeait-elle; où se

sont-ils rencontrés?» Elle sut mettre à son visage un masque doux et

triste.

--Ces liens mêmes devraient me défendre. Car, pour répondre, voyez, je

baisse le front. C'est à quoi l'on tient, sans doute: en me diminuant,

on s'exhausse. Une volonté vous mène, je la devine, une volonté qui

n'est pas la vôtre et me martyrise.... Cruel enfant, vous fouillez mon

âme. Nos liens... hélas! hélas! votre cœur ne vous les a-t-il pas

révélés?

Un flot de sang colora les joues de Robert. Ses yeux, détournés de

ceux de la baronne, se fixaient au sol. Léonie eut la cuisson d'une

brûlure.

--Voilà tout, voilà tout? Vous ne trouvez rien à dire!

De vraies larmes montaient à ses paupières. Il fit un pas vers elle

pour donner le premier baiser filial. Malgré lui, une sorte de

répulsion le paralysait. Entre eux se dressait ce que la chanoinesse

nommait «une escadre».

--Allons, assez de mystères! commanda Léonie. Vous avez changé,

pourquoi? Vous avez souhaité d'être instruit, pourquoi? Il y a un

motif, lequel?

--Dispensez-moi...

Ah! ce marquis de Kercoëth, paraître lui avait suffi; voilà ce qui

restait de l'édifice.

--On m'a calomniée, hein? Le misérable qui sort d'ici, l'être

hypocrite, audacieux, méprisable...

Emportée par la colère, elle ne se surveillait plus. Elle entassait

contre Alain d'odieuses accusations, le dépeignait sous un jour

abominable et ne prenait pas garde au ravage de ses mots. Lui se

labourait la poitrine pour s'obliger au silence. N'y tenant plus

enfin:

--Dans aucune circonstance, dit-il, M. de Kercoëth ne m'a parlé de

vous. Ce n'est pas lui qui vous a outragée; c'est, hier, la

chanoinesse de Guderille; c'est, hier encore, le comte de Lerdre.

Celui-ci mêle mon nom à ses infamies. Mais cela est mon affaire, non

la vôtre. La vôtre est d'être défendue par moi. J'entends qu'on vous

respecte. Le bruit public me donnait pour père le marquis de Kercoëth,

et je m'en réjouissais: le bruit public est faux, puisque vous le

déclarez un misérable. Je le vénère plus que tout homme au monde, je

le trouve, par son martyre, grand parmi les grands; mais je dois vous

croire, puisque vous êtes ma mère, et le tuer, puisqu'il vous a

flétrie. Je le tuerai.

--Robert!

--Vous ne pouvez m'en dissuader.

--Il a les cheveux blancs.

--Tant pis! s'écria le jeune homme en la foudroyant des yeux. Ce n'est

pas un vieillard comme le comte de Lerdre. Je m'imagine que vous

hésiteriez à faire de moi un parricide. Vous le désignez à ma fureur,

c'est bien pour que j'en tire vengeance. Soyez heureuse, j'y vais.

--Robert!... Robert!...

--Laissez-moi.

--Je te le défends!

--Sur ce chapitre, je ne consulte personne.

--La colère m'a entraînée trop loin.

--Une juste colère, après tout. Laissez-moi passer.

--Non, non... Mais tu ne comprends donc pas...

Elle s'attachait à lui, tremblante de l'état où elle le voyait, du

crime monstrueux auquel son mensonge le poussait. Oh! cette idée qu'il

provoquât l'homme dont le sang coulait dans ses veines!...

Robert s'arrêta, et, lui relevant brusquement le front, plantant son

regard droit dans le sien:

--C'est mon père?

--Oui, balbutia-t-elle.

--Un homme d'honneur?

--Oui.

--Auquel vous n'avez rien à reprocher?

--...Rien.

--Pardieu! J'en étais si sûr!... Mais alors pourquoi, pourquoi donc me

mentez-vous?

Elle s'était écroulée sur un fauteuil, perdue en ses sanglots, le sein

soulevé par des spasmes. Il sortit, sans avoir le courage de lui

adresser un mot de compassion. N'avait-il pas été souffleté par elle

dans son père et ne portait-il pas au front la souillure que toute

mère coupable imprime à l'enfant?

Chez lui, quelqu'un l'attendait, qui le saisit avec transport, le

broyant contre lui, disant à travers ses pleurs:

--Mon fils!... mon fils bien-aimé!...

Ah! les chaudes caresses! ah! cette douce joie, les premières larmes

de bonheur quand on s'appuie à l'épaule d'un père!

Yvonne · 第 16 / 26 题