L'intendant plongea la main dans les mèches grises de ses cheveux et
toussa deux ou trois fois avant de donner un libre cours à son
éloquence. Élevé sans doute ailleurs qu'à l'école du divin Racine, il
ne se fit pas scrupule de remonter au déluge et même plus haut.
A l'entendre, le marquis de Kercoëth, dans sa jeunesse, était un homme
incomparable: intelligence de premier ordre, grâce de premier choix.
Aussi chiffra-t-il ses conquêtes par un total bientôt digne de celui
de don Juan. Parmi le tas, il y eut des passions partagées. La famille
fermait volontiers les yeux, attendu le va-et-vient de ces sentiments
où la mairie et l'église demeuraient étrangères. Le père, d'ailleurs,
au déclin de l'âge, comptait prémunir à temps sa race contre
l'éventualité d'une extinction. Son autorité faisait loi. Un beau
jour, il décréta le mariage d'Alain avec sa cousine Yvonne de
Kercoëth, héritière de la branche cadette. Une alliance aussi
naturelle reconstituerait en un seul faisceau l'antique et riche
patrimoine. Alain n'eut garde d'élever une objection, mais il se fit
accorder du répit. Sa cousine lui était presque inconnue, et il se
trouvait au mieux de certaine liaison déjà vieille de trois années.
Une habile temporisation lui parut le parti le plus sage. Elle
finirait bien par lasser l'adversaire, tout en laissant au fiancé
récalcitrant le bénéfice des déférences platoniques.
Par malencontre, le hasard rompit ses calculs et les événements
tournèrent à leur guise. Il avait vu sa cousine autrefois, dans un
lointain très vague où il la traitait en petite sœur; de la petite
sœur était sortie une ineffable créature, au maintien sérieux et
fier, à la taille ravissante, aux formes sculptées dans le marbre. Il
s'éprit d'elle, éperdument. Non, certes, il n'avait jamais aimé,
jamais, ni celle-ci ni celle-là, ni--l'oublieux--la toute-puissante
encensée hier. La vie de son cœur datait de sa nouvelle rencontre
avec Yvonne. Il l'adorait. Et, pour le coup, l'adoration était
véritable. Mais la liaison? Une Calypso sur la conscience est un
poids. Il devait, au surplus, tant de reconnaissance!... Aussi, pressé
par son père, inventait-il encore des prétextes dilatoires, au
supplice de ses mensonges.
Les jeunes filles ont parfois des clairvoyances que les vieilles gens
feraient bien de leur prendre. Yvonne devina et fut désespérée. En
outre, elle surprit un jour une femme de leur monde serrant de trop
près le cousin. A dire vrai, celui-ci résistait; Yvonne n'en annonça
pas moins son immédiate entrée au couvent.
Il y eut dans Kercoëth et aux alentours un vacarme indescriptible. Le
pays s'émut. Quoi! un obstacle séparait ces deux êtres, tout entiers
l'un à l'autre? On fut vite édifié: l'obstacle était une personne
considérable de la région, mariée à un jaloux brutal, capable de la
tuer s'il découvrait la trahison. Et les racontars de marcher leur
train. Oh! ma chère! Ah! ma chère!... Les yeux du mari laissaient
certainement à désirer, mais ses oreilles étaient excellentes.
L'incroyable disposition des bruits à se propager en province alarma
la maîtresse d'Alain, qui le conjura de se marier, afin d'y couper
court. Il ne se le fit point dire deux fois et c'est ainsi qu'Yvonne
fut sauvée du couvent.
En se donnant le ciel, Alain se gardait quand même un enfer, car
l'autre n'abdiqua aucun droit. Elle avait prétendu mettre l'amant sous
pavillon neutre et faciliter par là les moyens de contrebande. Elle
s'aperçut que le pavillon était de guerre et que l'hypocrite Alain s'y
drapait à outrance. Dès lors éclata une lutte sourde. Comme le destin
a toujours l'air de se moquer des gens, quelques mois après les justes
noces, deux incidents survinrent qui, avec plus de hâte, les auraient
sans nul doute empêchées: le vieux marquis de Kercoëth mourut, suivi
de près par l'époux de l'abandonnée. Toutes les craintes de celle-ci
s'envolèrent en compagnie de l'âme irascible du défunt. Elle put se
livrer à ses fureurs, qui doublèrent lorsque naquit le fils d'Yvonne.
C'était un vrai bijou. Dès l'âge de trois ans, on vit qu'il serait
beau de l'héréditaire beauté des Kercoëth. Au rebours de ce qui se
passe souvent, l'orgueil maternel accrut la tendresse conjugale. Alain
était plus que l'idole, il était le père. Yvonne n'entendait pas qu'on
touchât à son bien et, sentant les menées de la rivale vaincue, se
chassa du cœur tout ce qu'elle y gardait encore de secrète pitié.
Peut-être eût-elle dû se souvenir que, veuve à temps, la vaincue
serait aujourd'hui la victorieuse, sinon par reconnaissance d'amour,
au moins par scrupule d'honneur. La jalousie transforma l'ange en
bourreau. Ce n'est pas qu'elle eût à se plaindre: son mari n'avait
d'yeux que pour elle; seulement, il avait aussi des airs de
compassion qui l'exaspéraient. Elle afficha son bonheur, le promena
sur les grands chemins, dans les châteaux, le donna tant qu'elle put
en spectacle, pour que l'autre fût dévorée de rage. La rage opéra en
conscience. Mais, tout abandonnée qu'on pût être, on espérait quand
même. Trois années de fièvre ne s'effacent pas ainsi. Des genoux usés
sur un tapis ne peuvent qu'y retomber. Une occasion, et... L'occasion
ne demande jamais mieux que de naître. Les hautes falaises furent
témoins d'un rendez-vous, auquel le marquis n'avait pu se dérober.
Ils étaient là, face à face, elle, altière et vindicative, lui
passablement ennuyé. Elle remua toutes ses foudres: rien! Elle passa
aux moyens tragiques: larmes, pâmoisons, se traîna, folle, à ses
pieds: rien! Soudain un rire insultant vint la fouetter au visage.
Yvonne, tenant par la main le petit Hugues, se dressait devant eux.
La vue de la misérable, pantelante, désespérée, au lieu de
l'attendrir, avivait sa haine. Ah! ce n'était pas fini? la comédie se
jouait toujours? Après le premier adultère, le second, le mari mort ne
gênant plus; elle, grâce à Dieu, vivait, et se défendrait, défendrait
son foyer, son bonheur, sa vie. Elle n'était plus la résignée, jadis
prête à prendre le voile, elle avait pour elle la triple puissance
d'un honneur intact, d'un amour pur et de sa maternité.
Yvonne souffrait en parlant. C'était l'explosion longtemps contenue,
l'enjeu suprême dans une heure décisive. Cette rivale encore aux pieds
d'Alain, ce torse superbe encore secoué de sanglots, et qui peu à peu
se relevait, puis lentement tout ce beau corps debout, les larmes
mangées par la honte, laissant aux yeux la transparence d'un voile où
s'accentuait l'éclat fulgurant du regard, est-ce que tout cela
n'allait pas vaincre à son tour et foudroyer le bon droit?
Lui ne songeait qu'aux souffrances de son Yvonne. Il aurait voulu la
saisir dans ses bras; l'emporter loin, bien loin, l'arracher à cette
scène odieuse. Déjà il l'enlaçait.
--Faites! cria la maîtresse. Mais prenez garde, madame! Vous ne le
connaissez pas comme je le connais à présent. Les douleurs auxquelles
il m'a condamnée seront tôt ou tard votre partage. Prenez garde!
prenez garde!
--Je n'ai pas peur, répliqua Yvonne. De tous mes talismans, voici le
meilleur.
Ses doigts se posèrent avec orgueil sur les boucles dorées de
l'enfant.
--Votre fils? Dieu vous l'ôtera. Je le maudis, votre fils; je vous
maudis, vous!
--Ah! je vous le défends! cria Kercoëth, en Breton superstitieux. Elle
est la pureté, il est l'innocence. Je vous défends de les maudire.
La veuve eut un haussement d'épaules et disparut le long des falaises.
Elle fit mieux, elle disparut du pays. On n'entendit plus parler
d'elle, et Alain reprit bientôt sa sérénité, troublée par les
invocations sacrilèges.
Le petit comte Hugues devenait adorable. Les paysans, les marins le
saluaient comme l'héritier du maître; puis, raffolant de sa grâce,
l'embrassaient comme leur propre enfant. Il tournait presque à la
légende. Ceux qui l'apercevaient en partant pour la pêche étaient sûrs
de ramener leurs bateaux pleins. Ceux qui s'en allaient dans les
pâturages, s'ils le voyaient passer, trouvaient la journée moins
longue. Et, debout sur la terrasse du château, devant l'Océan couronné
de neige, il entendait les mouettes claquer leurs ailes lourdes
au-dessus de son front, comme pour lui faire signe de les suivre vers
les lointains perdus dans les brumes. Car il avait une passion pour
l'Océan. Son plus grand plaisir était d'aller pêcher dans les flaques
d'eau que laissait derrière elle la marée descendante. Sa gouvernante,
vieille fille de quarante-cinq ans, l'accompagnait. Or, par une forte
marée de juillet, la gouvernante rencontra sur la plage des
bohémiennes qui lui proposèrent la bonne aventure. C'est à peu près
la seule façon qu'aient les vieilles filles de se marier. «Vous
épouserez un brun, riche, beau...» Sous-entendu: «Parce que vous êtes
blonde, pauvre et laide.» La science des contrastes. Le poison était
doux, la gouvernante en but à longues gorgées. Hugues, ne se sentant
plus surveillé, courut vers les creux des falaises chercher des crabes
dans le remous des vagues.
Les vagues, paraît-il, roulèrent cette poupée rose et l'emportèrent.
Ce fut une journée terrible. En un instant, le pays fut sur pied. Le
désespoir des Kercoëth était indicible. Une fourmilière humaine fit la
côte toute noire. On battit un à un les recoins des falaises, on
plongea dans les entonnoirs profonds, pleins même à marée basse.
Peines inutiles. Très avant dans la nuit, on était encore là; les fils
Auvray avaient pris la mer et parcouraient les moindres anfractuosités
du rivage, on attendait leur retour. Ils rentrèrent découragés. Peu à
peu la foule se dispersa; il ne resta plus sur la plage que les huit
fils Auvray autour de leur mère, tandis qu'Yvonne, suivie d'Alain et
d'Annick, marchait, marchait, sans une parole. Sous la lune blafarde,
elle épiait les roches, elle scrutait le sable; le sable n'avait pas
gardé la trace de son enfant, les roches ne lui avaient même pas gardé
son corps.
Au point du jour, les Auvray poussèrent une exclamation: c'était, à
l'horizon, la voile du père. Il revenait des récifs explorés au large.
Yvonne entendit et courut jusqu'au pied de la falaise rompue,
débarcadère habituel d'Auvray. En voyant le hardi marin, au lieu de
sauter vivement à terre, descendre avec une lenteur embarrassée, elle
se mit à trembler de tout son corps. Kercoëth l'étreignit contre sa
poitrine, des sanglots qu'il pouvait à peine contenir lui déchiraient
la gorge. En cet homme gisait leur dernier espoir. Et quel espoir! un
cadavre fait et rejeté par l'Océan. Derrière eux, Annick, Renotte, ses
huit gars solides demeuraient immobiles, transis de peur.
Là-bas, dans un évasement des roches, accompagnée d'un serviteur, une
femme regardait.
Auvray s'avança d'un pas lourd. Entre ses hautes épaules, la tête
ployait vers le sable, immobilisée, dans la pose de toute la longue
quête nocturne. A peine osa-t-il la relever en présence du marquis et
d'Yvonne. Un rude marin pourtant, aux attendrissements difficiles.
Enfin, il se mit à genoux devant Yvonne, comme pour lui demander
pardon, et, d'une voix rauque:
--Voilà, dit-il.
C'étaient, trouvés sur le récif de la Corne, à deux lieues au large,
le chapeau et le tablier du petit comte Hugues. Yvonne prit les
épaves et y enfouit son visage. Tous pleuraient, tant la douleur
muette de cette mère était navrante.
Alors, la femme, là-bas, sortit de son observatoire. Elle surgissait
de nouveau, la rivale jadis bravée; elle surgissait, ivre encore de
haine, les yeux secs devant un pareil deuil, s'en faisant un triomphe.
--Au fond de l'Océan, votre talisman, s'écria-t-elle. Je vous avais
prévenue que Dieu vous l'ôterait. L'Océan ne vous le rendra pas.
--Vous voulez donc l'achever! gronda Kercoëth.
Il se tourna, glacé d'effroi, vers Yvonne. Yvonne riait, d'un rire
heurté, métallique, intarissable. Il la saisit, la secoua, l'appela:
--Yvonne!... mon Yvonne!...
Le rire continuait, avec des déchirements convulsifs, sans qu'une
larme vînt humecter les paupières brûlantes.
--Elle est folle, je suis vengée! dit l'implacable créature. Vous
n'avez, monsieur, qu'une chance de la guérir: c'est de lui retrouver
son fils. N'y comptez pas, cela ressemblerait trop à un miracle, et
les miracles!...
Une main brutale s'abattit sur son poignet. Renotte était plantée
devant elle.
--On le lui rendra, son fils; tu m'entends, toi! Mort, c'est possible;
mais on le lui rendra. Je jure que le corps de notre cher petit comte
dormira près de ses pères. Et je fais vœu à sainte Anne: dès ce jour,
tous les jours, à toute heure du jour, quelque temps qu'il fasse, y
eût-il des tempêtes du diable, quand les plus hardis n'oseraient
sortir, un de mes Auvray sortira, le cherchera. Tu t'es vengée
aujourd'hui, Dieu nous vengera plus tard. Tu te réjouis trop de notre
malheur pour n'en être pas la cause. Va-t'en, mauvaise chrétienne,
va-t'en, ou je ne réponds plus de moi.
Auvray étendit le bras:
--Dieu a tout vu, dit-il, et fera justice. Femme, j'accepte ton vœu;
je le remplirai pour ma part.
Les huit fils, le bras étendu, répétèrent:
--Moi aussi, mère, moi aussi.
Et ces êtres à demi sauvages, surexcités par la catastrophe, leur nuit
d'angoisses, la folie d'Yvonne, commencèrent à gronder autour de la
«mauvaise chrétienne». Le serviteur de celle-ci s'était précipité au
secours de sa maîtresse, Kercoëth l'aida à la sauver. Ils l'allaient
jeter à la mer.
... L'excellent Legouet s'était animé au cours de ce récit. Robert,
avide, écoutait. Tout à coup, il l'interrompit:
--La jeter à la mer? Comme ils auraient bien fait! Un monstre, un
monstre...
--Oh! monsieur, s'écria l'intendant, songez à ses souffrances. Elle
était moins coupable que vous ne le supposez. Elle avait ses raisons
pour haïr. On l'avait abandonnée; or, elle était... mère, elle aussi.
--Triste mère, celle qui ne respecte pas la mort d'un enfant!
Legouet voulut protester; mais, devant la mine indignée de Robert, le
rouge lui montait au front. Des terreurs le prenaient d'avoir trop
parlé. Cependant, ne valait-il pas mieux qu'il contât lui-même
l'histoire? Dite par Renotte, elle eût fatalement amené le nom de la
rivale. Et cette rivale s'appelait la baronne de Randières! Il tenta
une diversion dans la gamme variée des choses banales.
--Allons, monsieur, remettez-vous. Nous arrivons. Si madame la
baronne...
--Connaissez-vous la marquise de Kercoëth?
Pas moyen de quitter la piste!
--Oui, monsieur, soupira l'intendant.
--Comme elle est belle!
Legouet tressauta:
--Vous la connaissez donc, vous?
--Je l'ai vue.
--A Paris?
--A Maisons-Alfort. Depuis, sa pensée ne m'a plus quitté. Dans mes
veilles, dans mon sommeil, elle me hante. Legouet, je donnerais tout
au monde pour passer ma vie auprès d'elle, pour avoir le droit de la
garder toujours et de toujours la regarder.
Legouet demeurait stupide. Une passion, maintenant? Ah! certes, il
savait la marquise capable de l'inspirer; mais une passion chez le
fils de la baronne de Randières pour la femme du marquis de Kercoëth!
C'était abominable. Par quel prodige la folle, invisible à tous, lui
était-elle apparue?
--Quand je songe, reprit Robert avec véhémence, qu'une misérable...
--Monsieur! supplia tout haut Legouet, tandis que tout bas il se
disait: «Parlez donc de la voix du sang!»
--Oui, qu'une misérable lui a tué son enfant.
--Ah! non, par exemple. On ne le lui a pas tué. L'Océan est seul
coupable. La preuve, c'est que Renotte a remué ciel et terre pour
démontrer le crime et n'y a pas réussi. Tenez, un pâtre prétendait que
deux femmes avaient entraîné le petit Hugues vers la falaise rompue,
en étouffant ses cris, au moment où les bohémiennes disaient la bonne
aventure à la gouvernante. Eh bien, M. de Kercoëth l'a fait venir, et
le pâtre a reconnu qu'il tenait cette histoire de Renotte. Il avait, à
la vérité, vu deux femmes, mais elles causaient avec la gouvernante,
pendant que le petit comte Hugues pêchait les crabes seul.
--Où est cet individu?
--Il a quitté le Morbihan.
--On l'aura payé pour mentir et renvoyé ensuite.
--C'est ce que raconte Renotte, dit étourdiment Legouet.
--Et je la crois, et je comprends sa soif de vengeance, puisque je la
partage.
L'intendant demeura bouche bée. Dans quelle galère s'étaient-ils tous
embarqués! Et comme la baronne était sage de ne pas vouloir de cette
excursion en Bretagne!
Léonie, à l'entrée de Robert, l'examina de loin, anxieusement. Il
s'approcha de son air habituel, le visage était impassible;
évidemment, l'incident de leur promenade n'avait pas eu de suite. Elle
se mit à en plaisanter, railla sa frayeur devant Renotte.
S'imaginait-on! Aussi ces allures de sorcière, et puis, sans doute,
l'énervement de l'orage... Robert acquiesçait. Il prit le même ton
léger pour parler du vœu. Léonie ne parut attacher aucune importance
à l'affaire.
--Ah! ah! on vous l'a dit...
--Oui... Guilmette, la petite-fille de votre... sorcière.
--Je me rappelle, en effet, certain vœu. Une _vendetta_ chez les
Corses. Des bruits qui ont couru... vous vous souvenez, ma tante?
--Hugues de Kercoëth assassiné, prononça mademoiselle de Gauleins.
--Noyé, ma tante, noyé. Renotte crie partout à l'assassin, malgré la
défense de... du marquis... enfin, du père de l'enfant. Mais les
interdictions n'empêchent pas les légendes. La Bretagne en est
peuplée. Seulement, celle-là est lugubre. Par contre, j'en sais de
charmantes.
Débordée par le flux de ses paroles, un peu affolée par la situation,
voulant arracher Robert à l'histoire maudite, elle débita les rêveries
exquises où gronde l'âpre poésie de l'Océan. Robert n'écoutait pas. Il
se représentait, là-bas, sur la terrasse du château, près du petit
comte Hugues, le blanc tournoiement des mouettes.
Le lendemain, Edmond et Albin de Maubryan, avec leurs fusils et leurs
chiens, vinrent le prendre. Ils chassèrent toute la matinée et
rentrèrent à Saint-Gaël par la route de Kercoëth. L'itinéraire permit
à Robert de quitter quelques minutes ses compagnons. Il frappa chez
les Auvray. Guilmette ouvrit, et, tout de suite:
--Grand'mère va bien, monsieur, très bien.
--Et ce n'était pas la peine de vous déranger, dit Renotte.
--Pourquoi? je tenais à prendre de vos nouvelles...
--Et à me poser des questions. Guilmette m'a prévenue.
--Une seule.
--Oui, l'adresse. Je ne sais pas.
--Vous ne savez pas? Voyons, à quel propos me traiter si brusquement?
Je ne vous ai jamais fait de mal. Je vous en prie, dites-moi où
demeure le marquis de Kercoëth.
--Non. Vous êtes de Karenthal.
--Vous haïssez donc bien les gens de Karenthal?
--De toutes mes forces.
--Alors, adieu, madame.
Un déjeuner solide attendait les chasseurs à Saint-Gaël. Constance y
avait appliqué tous ses talents de bonne ménagère, elle y apporta
toutes ses rougeurs de vierge troublée. Elle soignait leur hôte, avec
des hésitations charmantes, l'écoutait à plein cœur et lui souriait
si doucement que Robert s'en trouvait heureux. Ils eurent, dans la
journée, des entretiens pareils aux causeries d'autrefois avec
Blanche. Un sentier à travers champs menait en une demi-heure de
Saint-Gaël à la plage; le soir, madame de Maubryan y conduisit sa
bande. Chemin faisant, Constance moissonnait des fleurs sauvages.
Robert se souvint encore des gerbes cueillies pour Blanche aux flancs
des monts du Vivarais et demanda à la mère la permission d'en ramasser
pour sa fille. La mère consentit, la fille devint pourpre. Lorsque
Constance fut seule dans sa chambre, en face de ce bouquet où se
mariaient toutes les couleurs de la flore locale, elle rêva, ce qui ne
lui était jamais arrivé, et, depuis, elle continua de rêver.
Robert venait presque chaque jour, tantôt seul, tantôt accompagné de
Léonie. Constance et lui faisaient de la musique. Il notait les
ballades du pays, improvisait en son honneur, s'oubliait parfois dans
une envolée brusque de l'âme, traduite par le clavier en sanglots
profonds, et, se reprenant soudain, redescendait aux mièvreries
délicates, comme les grondements tragiques de l'Océan s'apaisent peu à
peu et se changent en murmures. Il enveloppait ainsi la jeune fille
d'effluves extatiques. L'amitié, qu'on dit supérieure à l'amour, lui
ressemble souvent et peut, sans savoir, donner le change. Robert
portait à Constance une affection véritable. Il se sentait mieux
compris d'elle que de ses frères. Ceux-ci, braves cœurs, esprits
honnêtes, laissaient trop percer la rudesse d'une éducation
campagnarde et certains préjugés de caste, surtout de province, dont
s'étonnait Robert, élevé dans les hautes et larges idées de M.
Laffont. Aussi, bien que leur compagnie lui plût, n'opposait-il aucune
résistance aux accaparements quelque peu tyranniques de la sœur. Elle
s'ingéniait à le retenir près d'elle sous mille prétextes, qu'il
déclarait toujours excellents. Sur un mot, il lui sacrifiait chasses
et pêches. Les frères s'ébahissaient, M. de Maubryan souriait, madame
de Maubryan approuvait. Elle approuvait d'autant mieux, que d'habiles
questions faites à la baronne l'avaient édifiée sur le compte de
Robert. Lorsque le couple s'éloignait, les fils partis, le mari occupé
ailleurs, madame de Maubryan suivait d'un œil satisfait ses allées et
venues à travers les ombrages du jardin. Il lui semblait qu'elle
assistait au triomphe de sa fille. Cependant Constance y perdait le
repos, car Robert ne se déclarait pas. Allusions, réticences, airs de
mélancolie subite, il ne voyait et ne comprenait rien. Ce qu'il aimait
en mademoiselle de Maubryan, c'était le souvenir de Blanche et aussi
ce charme d'une société féminine, indispensable à de certaines
natures. Pour lui, Constance était jolie, il avait plaisir à la
contempler, il contemplait. Elle disait de gentilles paroles, fort
agréables à écouter, il écoutait. Voilà tout. Peut-être, en plus,
ceci: quelque chose comme une attirance fraternelle, lorsque les
petits yeux noirs se fixaient sur lui, tour à tour rieurs et graves.
Un matin, les quatre jeunes gens ayant projeté de pêcher en pleine
mer, Constance ne fit pas mine de le retenir. Elle lui prit le bras,
les accompagnant jusqu'au rivage. Gaspard, Edmond et Albin se
hâtaient, elle ralentit sa marche. Elle voulait parler, elle n'osait
pas. Sur le visage, dans l'allure, l'oppressement du souffle, on
devinait une agitation extraordinaire, un combat intérieur, des à-coup
de résolution et d'incertitude.
--Qu'y a-t-il, mademoiselle? demanda Robert.
Elle poussa un soupir. Fallait-il oser? que penserait-il d'elle
ensuite? Elle répondit:
--Rien.
--Je me figurais...
--Eh bien, si! reprit-elle très bas. Il y a que je suis malheureuse.
--Malheureuse? gâtée comme vous l'êtes? avec les tendresses qui vous
entourent?
--Suis-je sûre d'en être entourée? Êtes-vous sûr qu'aucune ne me
manque? Supposez que ce soit celle-là surtout à laquelle je tienne.
--En ce cas, il vous suffirait de vouloir pour l'avoir.
--Bien vrai?
--Bien vrai.
Leurs yeux se rencontrèrent. Tout l'amour de Constance illuminait les
siens. Robert comprit. Ah! l'aveugle, l'imprudent qu'il était!
--Ohé! le retardataire, cria Gaspard.
Lui, navré, n'entendait pas, ne savait plus. Pauvre Constance! elle
lui inspirait tant de pitié! Gaspard vociférait: «Robert! Robert!...
Vous êtes insupportable. Nous sommes prêts à parer.» La douceur triste
des grandes pupilles bleues continuait à se poser sur elle. Constance
n'y vit que la caresse d'un aveu. Ses joues se teintèrent de rose,
l'éclat des dents menues brilla dans un sourire radieux.
--Allez, allez, mon ami, mes frères perdraient patience.
La barque loin du rivage, quand il devint impossible d'y démêler les
silhouettes confondues, elle lança un baiser dans l'espace et, courant
presque le long du chemin de Saint-Gaël, fit irruption chez sa mère.
--Maman!... si tu savais, maman!
Jamais elle n'avait parlé de sa passion croissante, maintenant elle ne
tarissait plus: il ne s'était pas expliqué, les mots n'expliquent
rien; mais il l'avait regardée, oh! de quel regard! mais il l'aimait
comme elle l'aimait! Pas de bonheur plus grand... Quel rêve longtemps
caressé! Du premier jour, maman!... Robert à elle! Robert, son mari!
Que de fois elle avait pleuré! Comme, à cette heure, elle bénissait la
vie!
--Constance, Constance, calme-toi.
--Eh! le puis-je, maman!
Madame de Maubryan s'effraya d'une telle explosion. Avec la superbe
injustice des mères, elle trouvait tout simple que Robert s'éprît de
Constance, moins simple que Constance s'éprît de Robert... avant d'en
avoir demandé la permission. Elle s'avouait sa propre imprudence, se
querellait, s'accusait en son for intérieur. Du mieux qu'elle put,
elle calma l'effervescence de sa fille; puis, croyant le feu aux
poudres, sans prévenir personne, elle courut à Karenthal. La baronne
devait être, la première, instruite de l'événement. Elle la pria de
sonder le cœur de Robert: il importait de couper court à une intimité
compromettante pour le repos de sa fille, si Robert ne songeait pas à
l'épouser. Moins affolée, ou mieux fixée à l'endroit de Léonie, elle
eût différé une démarche où, quoi qu'il advienne, la dignité de
Constance se trouvait engagée. La baronne sourit, au fond, de la
naïveté de madame de Maubryan. Cette amourette l'amusait. Et que
Robert était sournois! Ne lui rien confier d'une idylle dont ils se
fussent divertis ensemble! Car il était parfaitement naturel que
Robert fît la cour à Constance. Par exemple, il serait fort absurde
qu'il l'épousât. Le rôle des jeunes hommes de son âge consistait à
traverser toutes les flammes en salamandres. Léonie garda pour elle
ses réflexions philosophiques et se tira d'affaire à l'aide des
roueries de la femme du monde. Robert s'ennuyait avant l'invention de
Saint-Gaël; puisque Saint-Gaël le distrayait, les portes lui en
resteraient ouvertes. Tant pis pour la garnison.
--Vous ne m'étonnez qu'à moitié, chère madame, dit-elle. Il m'avait
semblé remarquer... Ainsi, mademoiselle votre fille?...
--A perdu la tête, chère madame, littéralement perdu.
--A ce point! Voyez-vous ce Robert!... Oui, oui, ce serait un joli
couple. Seulement Robert est bien jeune.
--Beaucoup trop jeune. Constance aussi.
--N'est-ce pas?
--Il faudrait attendre.
--Voilà, nous attendrons, chère amie. D'autant que sa volonté fixe est
de se créer un nom dans les arts. Cela prendra du temps. Moi, je l'en
aurais dissuadé: a-t-il besoin de travail, étant mon unique héritier?
Maintenant, je dois vous avertir en toute franchise: hors son
ambition, ses autres projets me sont lettre close. Personnellement, je
vous remercie de votre communication et ne m'opposerai jamais à une
alliance où les qualités et la gentillesse d'une des parties
compensent certains avantages auxquels l'autre est en droit de
prétendre.
Madame de Maubryan se sentit blessée de l'allusion à la médiocrité de
leur fortune; mais, en l'honneur de sa fille et par prudence
maternelle, son salut d'adieu fut d'une cordialité charmante. Elle
regagna Saint-Gaël, l'esprit calmé, pleine d'espoir, convaincue que
tout marchait à merveille.
Ce qui marchait bien mieux, c'était la barque où filaient Robert et
les Maubryan. L'entrain, la gaieté de ceux-ci dissipèrent vite la
mélancolie de celui-là. Les aveux de Constance ne lui apparaissaient
plus que dans une brume confuse. Il se demandait même s'il ne s'était
pas mépris au sens de ses regards. La mer était belle, la journée fut
délicieuse. La pêche finie, on hissa la voile, et les vagues
chantèrent de nouveau contre les flancs de la barque poussée par la
brise. Edmond dormait à l'avant, Albin fumait, accroupi sur les
paniers grouillants. Gaspard, accoté au mât, jetait par instants un
ordre bref à Robert, qui tenait le gouvernail. Gaspard était le
capitaine du canot. A bord, ses frères lui devaient l'obéissance
passive, car nul ne connaissait mieux ce coin de l'Océan. De fait, les
plus rudes pécheurs le traitaient presque en confrère. A deux cents
mètres du récif de la Corne, Albin montra une barque s'engageant dans
les aiguilles de granit qui font des parages de ce récif un endroit
redouté.
--C'est Jean-Marie Auvray, dit-il.
--L'imbécile! grommela Gaspard.
--Pourquoi? interrogea Robert.
--Parce que, à gauche de la Corne, on passe; à droite, on casse.
Robert tourna la tête: la barque de Jean-Marie sautait au remous des
brisants. Il mit le cap sur la Corne. Gaspard poussa un cri:
--Robert!... mais, sacredieu! que faites-vous? Nous allons droit aux
brisants.
--Puisqu'il y a un homme en danger de mort.
--Vous pouvez dire un homme perdu.
--Il remplit un vœu.
--Moi, je réponds de la vie de mes frères et de la vôtre. Albin, bas
la voile! Edmond, aux rames!
La manœuvre s'exécuta en un clin d'œil. Robert ne sourcillait pas.
Il pointait toujours sur Jean-Marie. Gaspard s'empara du gouvernail et
changea la direction. Encore une minute, ils entraient dans le
gouffre.
Il y était, Jean-Marie, tout près d'eux, mais de l'autre côté de la
Corne, entre les pointes d'aiguille mettant sur la couleur verte de
l'eau leurs taches grises, tranquilles, où guettait la mort. Un
craquement, un bouillonnement d'écume, et les quatre jeunes gens ne
virent plus rien. L'embarcation d'Auvray venait de couler à pic.
--Pauvre, pauvre Renotte! balbutia Robert.
Soudain, à portée du bras, entre les vagues, il aperçut une masse
noire qui passait. Se pencher, la saisir, tirer à lui fut l'affaire
d'une seconde.
--Lâchez! commanda Gaspard. Nous chavirons.
L'équilibre s'était en effet rompu sous le double poids de la masse
inerte où se cramponnait Robert. Une nappe d'eau ruissela le long des
parois intérieures.
--Mais lâchez donc! hurla de nouveau Gaspard.
Robert, les doigts crispés à sa proie, les muscles tendus, tourna
lentement la tête et dit:
--Je ne veux pas.
La brise avait fraîchi, l'Océan devenait tumultueux, un paquet de mer
s'engouffra dans la barque.
--Et d'un. Au second, bonsoir! fit placidement Edmond, une des rames
quittée, pour désigner l'énorme montagne d'eau qui les allait prendre
par le travers.
Albin et Gaspard finirent par où ils auraient dû commencer: ils se
précipitèrent à l'aide de Robert. Au moment où Jean-Marie fut déposé
au pied du mât, la montagne, au lieu de l'engloutir, soulevait la
barque et, comme un fétu de paille, l'emportait loin de la Corne, avec
elle.
--La théorie du centre de gravité, observa Edmond.
Le fils de Renotte avait une large entaille au front, la poitrine et
les jambes labourées par les roches. Somme toute, avaries médiocres.
D'énergiques frictions, quelques gorgées d'eau-de-vie le ranimèrent.
L'entrain général reparut, à mesure qu'on s'éloignait de cette Corne
du diable où cinq existences venaient de se jouer. Albin frappa sur
l'épaule d'Auvray.
--Mon brave, regardez monsieur. Vous lui devez de fameuses actions de
grâces.
Le regard alourdi du marin croisa celui de Robert et s'abaissa tout à
coup, comme dans un éblouissement. Puis, essayant de se soulever,
s'appuyant des coudes aux cordages par terre, de nouveau il
entr'ouvrit les paupières. La stupeur de Guilmette, le jour où le
jeune homme lui ramenait l'aïeule, il l'éprouvait à son tour, mais
sans aucun sentiment d'effroi. Gaspard le prit à partie:
--Vous n'avez pas le sens commun. Est-ce qu'un marin va où vous êtes
allé? C'est tenter Dieu. Nous avons failli nous noyer en votre
honneur. Si vous trouvez cela drôle!... Moi, je vous aurais carrément
planté là.
Le pêcheur ne semblait pas entendre. Sur son visage tanné flottait le
vague du songe, tandis que ses bons yeux ronds, fixés sur Robert, se
remplissaient de larmes. Robert, gêné devant lui comme il l'avait été
devant Guilmette, se joignit à Gaspard, au moins pour les reproches:
--M. de Maubryan a raison, Jean-Marie. S'il vous était arrivé
malheur...
--J'étais sûr de ne rien risquer.
--Vous couriez à votre perte et vous saviez y courir.
--Non, non!
Les Maubryan éclatèrent de rire. Très amusant, ce pêcheur, avec ses
tranquilles convictions. Sans eux, il ferait, pour le moment, une
assez vilaine grimace dans l'eau. Un pur hasard les avait conduits du
côté de la Corne. Leur intervention était toute fortuite. Et ce
gaillard, en train de rendre l'âme cinq minutes plus tôt, déclarait...
Robert, moins disposé qu'eux à la gaieté, interrogea doucement:
--Pourquoi donc étiez-vous sûr de ne rien risquer?
--J'avais fait une neuvaine à sainte Anne pour la supplier de
m'indiquer la place où je rencontrerais le petit comte Hugues. J'ai
rêvé cette nuit qu'elle me commandait d'aller aux aiguilles de la
Corne: j'y suis allé.
Tous ceux qui se trouvaient là connaissaient le vœu de Renotte, tous
croyaient en Dieu, ils inclinèrent le front. A leur grande surprise,
au milieu du silence provoqué par ses paroles, Jean-Marie, d'un ton
bref, posa cette question à Robert:
--Monsieur, de quel pays êtes-vous?
--Ma foi, répondit mélancoliquement le jeune homme, je serais bien en
peine de le dire. Je ne connais pas plus mon pays que mon père.
Auvray eut un haut-le-corps. Ses yeux s'arrondissaient davantage, un
tremblement agitait ses membres et on l'entendit marmotter: «Sainte
Anne! sainte Anne!» Le front des Maubryan s'était rembruni. Quelle
histoire contait là Robert? Une boutade, sans doute, mais d'un goût
détestable en tout cas.
--Vous avez tort, mon ami, dit Albin. On ne rit pas des choses
sérieuses, et plaisanter...
--Je ne plaisante en aucune façon. Je n'ai le droit de me réclamer de
personne.
--Pas même de votre mère?
Robert hésita, une rougeur intense empourpra ses joues, car il allait,
selon lui, mentir. Les autres attendaient sa réponse. A voix basse, il
répondit:
--Pas même de ma mère.
Les trois frères se sentirent les coudes. Un enfant trouvé, leur
commensal, leur camarade, leur intime! Pourquoi cette longue
supercherie? Se fussent-ils commis avec un individu pareil? Il
n'appartenait à aucune caste, il venait on ne sait d'où. La
société--leur société--n'avait pas de place pour de telles gens.
Cerveaux frustes aux idées étroites, ils voyaient un abîme entre eux
et Robert, une souillure par Robert sur eux. De très bonne foi, ils se
croyaient contaminés au voisinage. Jean-Marie examinait encore,
toujours, dans un besoin de se convaincre. La fièvre le dévorait. Des
questions se pressaient sur ses lèvres:
--Ah! si j'osais, monsieur... Où vous a-t-on élevé?
--Je ne me rappelle pas ma première enfance. J'ai dû naître près de la
mer.
--Près de la mer!
--Il me semble. Ce que je me rappelle exactement, en revanche, c'est
mon existence, tout petit, chez des paysans du Vivarais. Un homme de
grand cœur eut pitié de moi, me tira de leurs griffes, se mit à
m'aimer comme il aimait son fils et sa fille. Aussi, quand il est
mort...
La voix de Robert s'altéra. Le souvenir de cette heure lointaine le
brûlait encore chaque fois qu'il l'évoquait. Une larme coula sur la
joue hâlée du pécheur.
--Alors, reprit le jeune homme, je suis venu à Paris: un professeur de
musique m'a pris en amitié, m'a présenté à madame de Randières, et
madame de Randières a bien voulu s'intéresser à moi. Voilà toute mon
histoire; vous voyez, elle n'a rien de palpitant.
Il la disait, avec l'arrière-pensée de prévenir des soupçons
outrageants pour la baronne. Mais sa sollicitude n'était plus de
saison, les Maubryan gardèrent une attitude raide et digne. Tout
oreilles, Jean-Marie ne soufflait mot; il écoutait encore, quand
l'autre s'était tu. Lorsqu'on débarqua, Robert vit qu'Auvray titubait
sur ses jambes.
--Le sang perdu, sans doute, dit-il à Gaspard. Nous ne pouvons le
laisser là.
--Si je ne craignais que notre retard inquiétât ma mère...
--Eh bien! je vais l'accompagner chez lui; vous m'excuserez à
Saint-Gaël.
--Certainement, certainement! firent en chœur les trois frères, qui
détalèrent avec un effarouchement pudique.
Robert et Jean-Marie prirent le chemin de la chaumière où,
dernièrement, l'aveugle recevait si mal le protégé de Léonie. A peine
le reçut-elle mieux cette fois. Pour que le rude visage se détendît,
il fallut que Guilmette énumérât toutes les blessures de son père,
affaibli par la marche ou l'émotion au point d'être incapable de
prononcer une parole, expliquât comme il avait failli mourir,
puisqu'on le ramenait ainsi, sans la barque, les vêtements encore
humides. Les yeux de Jean-Marie allaient de la miniature à Robert, de
Robert à l'image de sainte Anne d'Auray, et ces mots passaient dans un
souffle: «sainte Anne! sainte Anne!» Robert se disposant à partir,
Auvray fit un signe; le jeune homme revint sur ses pas.
--Que désirez-vous, mon ami?
Renotte grommelait déjà et cherchait à s'interposer, lorsqu'elle
s'arrêta, pétrifiée. Jean-Marie venait de répondre:
--Je voudrais tant vous revoir!
Quoi! l'hôte de Karenthal? Son fils voulait revoir cet homme tenant,
on ne savait par quels liens, à leur plus cruelle ennemie? Il songeait
à l'accueillir dans leur maison, lui qu'elle en écartait chaque fois
de toutes ses forces! Qu'est-ce que cela signifiait? Ses yeux sans vie
roulaient dans leurs orbites. Jean-Marie répéta:
--Monsieur, je voudrais vous revoir.
--Demain, sans faute, je vous promets.
Quand Robert fut dehors, un vertige le prit. Où tendait cet
enchaînement de faits bizarres? A quel drame le hasard le mêlait-il
coup sur coup, et, pour y jouer un rôle, qu'était-il donc? qu'était-il
enfin? Les signes de croix de Guilmette à leur première entrevue, puis
ses regards à la dérobée; l'attitude de Jean-Marie deux heures plus
tôt, puis sa demande de le revoir; cette insistance... Sous son crâne,
un monde d'idées se croisaient, se mêlaient, lui jetaient une angoisse
poignante. Oui, qu'était-il enfin? L'abandonné, l'enfant trouvé, dont
le visage faisait frémir deux de ses semblables, dont le père et la
mère vivaient sans se laisser connaître--quoique l'une l'eût repris
sous son toit, quoique l'autre, au dire de Legouet, l'eût aimé
jadis--cet être-là, qu'était-il? qu'était-il? Sur la lande, parmi les
bruyères où jouait la brise, il s'attardait, rêveur opiniâtre, arrêté
devant le mystère de sa vie, l'énigme de son berceau.
Il s'assit, n'en pouvant plus. Les insectes, autour de lui, chantaient
en paix leur complainte. La nuit tranquille venait. Un calme religieux
envahissait tout, hors son cerveau en tumulte. Là s'arrêtait
l'universel repos. C'était un bourdonnement confus d'espoirs et
d'incertitudes, le choc perpétuel des invraisemblances et des
réalités. Puisque sa mère était la baronne de Randières et puisque les
amis des Kercoëth la haïssaient--oh! de quelle haine incurable!--lui
qu'ils savaient son hôte, son protégé, presque son fils, pourquoi,
sauf Renotte, l'enveloppaient-ils d'une sorte de tendresse? Quel
visage aimé leur rappelait son visage? celui du petit Hughes? mais
Hughes était mort depuis longtemps. Serait-ce alors?... La fièvre le
brûlait davantage à mesure qu'il s'enfonçait en ses muettes
investigations. Il craignait de se laisser aller sur une pente trop
séduisante. Cependant avait-il le droit de s'arrêter, parce qu'il
entrevoyait dans le lointain l'irradiation d'un point lumineux qui
l'éblouissait? Hélas! depuis toujours il marchait parmi les ténèbres.
Il tenta de reprendre le passé, le jour où se noyait la folle, le soir
où le marquis de Kercoëth le remerciait. C'était un soir très sombre.
Il ne distinguait pas le visage. Serait-ce celui-là? Ses pensées se
coordonnèrent. Une à une, il reconstituait des scènes récentes:
d'abord la première fois, la terreur de madame de Randières, une
phrase de la duchesse de Serples: «Vous éveillez en moi de si vieux
souvenirs!»--l'ahurissement de Legouet, Guilmette, Jean-Marie... Ah!
oui, oui, oui, son père? eh bien, il le connaissait à présent; son
père, c'était le marquis de Kercoëth. Si madame de Randières le
cachait, à des centaines de lieues, presque dans une tombe, c'est
qu'elle était encore mariée à l'époque de sa naissance. Si elle
redoutait aujourd'hui l'intervention du père, c'est qu'un autre fils
peut consoler d'un fils mort. Toute l'histoire contée par Legouet se
précisait. Il était l'enfant de ces deux créatures, l'une aperçue un
jour, pour toujours peut-être, l'autre aimée déjà, parce qu'elle
l'avait porté dans ses entrailles. Il venait d'eux et ne pouvait venir
d'ailleurs; c'était leur sang qui coulait en ses veines. Une
ressemblance égarait Guilmette et Jean-Marie. C'était bien le fils du
marquis de Kercoëth qu'ils revoyaient, mais ce n'était pas le pauvre
petit Hughes. Il dormait, son frère, au fond des vagues mauvaises, et
Renotte, avec ses accusations, était stupide, puisque madame de
Randières était sa mère!...
A Karenthal, Robert trouva sens dessus dessous le salon d'ordinaire si
correct de tenue; mademoiselle de Gauleins et la baronne donnaient les
marques de la plus vive agitation, il y avait dans l'air une odeur de
poudre. De fait, madame de Maubryan venait de passer par là, comme sur
un champ de bataille, et les hostilités se terminaient à peine. Elle
était arrivée, haut le front, droit à Léonie:
--M. Robert est-il rentré?
--Pas encore, chère madame.
--Tant mieux, madame.
--Tiens! nous supprimons le «chère»? interrogea la baronne avec une
pointe d'ironie.
--Nous supprimerons bien autre chose, s'il vous plaît.
--Mais ce qu'il vous plaira... madame.
--D'abord, et avant tout, ma communication de ce matin.
--Ah! oui, l'amour de mademoiselle de Maubryan?
--Hein? fit la vieille tante.
--C'est-à-dire l'amour de M. Robert, riposta la châtelaine de
Saint-Gaël.
--Permettez! rectifia Léonie. Si Robert aime votre fille, je n'en sais
rien; mais je sais par vous que votre fille adore Robert.
Madame de Maubryan toussa. Le coup de boutoir l'étranglait. Quelle
maladresse, sa visite du matin! Aussi pouvait-on deviner ce que
venaient d'apprendre Gaspard, Edmond et Albin?
--Alors, répliqua-t-elle, vous saurez de plus ceci: ma fille
appartient à une famille honorable, ma fille n'est pas faite pour
un... anonyme.
--Qu'est-ce que c'est qu'un anonyme? demanda mademoiselle de Gauleins.
Léonie fronça les sourcils. Elle s'était amusée de la brusque invasion
inexpliquée de cette femme commandant et décommandant les gendres
comme un _sleeping car_; mais voici qu'on mettait en avant plus que la
personnalité de Robert, son état civil; toute envie de rire passa,
surtout lorsque madame de Maubryan eut donné à mademoiselle de
Gauleins des détails précis. Or, elle y appuyait, l'excellente dame,
faisait un agréable mélange d'abus de confiance et d'escroquerie
morale, entassait, comme une montagne de forfaits, les visites
quotidiennes, les tête-à-tête dans les recoins mystérieux, les
sentimentalités cachant d'abominables perfidies. Constance était si
candide! On avait résolu de la prendre dans un piège! C'était odieux,
infâme...
--Et j'entends qu'on les supprime, ces visites.
--Avec joie, dit la baronne d'un ton de suprême outrage.
--Et j'entends que ce monsieur se supprime lui-même, en disparaissant
du pays.
A cette dernière injonction, Léonie se dressa, et, désignant la porte:
--Robert ne me quitte pas. Et moi, je n'ai d'ordres à recevoir de
personne. Assez!
Madame de Maubryan sortit, mais avec la dignité d'un dompteur
descendant de sa cage à bêtes.
Dès qu'elle eut tourné les talons, la baronne se livra sur les
meubles, sur les livres, sur tout ce qu'elle rencontrait, à un joli
accès de fureur.
--Là! là! ma belle, disait mademoiselle de Gauleins.
--Ah! ma tante! imaginez-vous une pareille effronterie? Des hobereaux
sans le sou! Qu'ils la gardent, leur fille! La leur ai-je demandée?
Robert ne l'aime pas...
--Tu es sûre?
L'interrogation tranquille calma subitement Léonie. S'il l'aimait
pourtant?
--Moi, vois-tu, reprit la vieille, j'estime beaucoup Robert, je lui
porte un intérêt véritable et peut-être l'épouserais-je... si j'avais
seulement soixante ans de moins. Parce que je le connais, parce qu'il
a sa valeur personnelle. Madame de Maubryan n'est pas obligée de
partager nos goûts. Tu recueilles un enfant perdu, c'est ton droit; tu
me l'amènes, je le reçois, c'est mon affaire; mais qu'il entre dans
une autre famille, sans pouvoir nommer la sienne, dame! je comprends
qu'on y regarde à deux fois. Il y a des sentiments--des préjugés, si
tu veux--que nous n'avons inventés ni l'une ni l'autre. Madame de
Maubryan a été maladroite, mais elle y obéissait, avec quelque mérite,
car elle sacrifie à un scrupule sérieux--élevé, somme toute,--des
avantages que sa fille retrouvera malaisément. Crois-moi, Robert, né
de simples pêcheurs, avait plus de chances d'épouser la petite que le
futur héritier de la baronne de Randières, né de parents inconnus.
A mesure que mademoiselle de Gauleins parlait, un abattement profond
s'emparait de Léonie. Elle poussa un soupir et demeura longtemps
silencieuse.
--Ma tante, dit-elle enfin, cette situation est intolérable. Des
humiliations, des chagrins pour Robert? Non, non, je n'en veux pas. Je
lui donne la fortune de mon mari parce qu'elle est à moi, je ne puis
lui donner son nom. Mais, ma tante, ma bonne tante, si quelque âme
dévouée, une personne vénérée de tous... Voyons, ma tante, vous avez
été jeune...
--Il y a si longtemps!
--Vous avez aimé.
--Jamais de la vie.
--Enfin, vous pourriez avoir aimé. Supposez-le un moment. Supposez
que, par des circonstances extraordinaires, invraisemblables, n'étant
pas libre d'épouser, n'étant pas libre non plus de commander à votre
cœur... vous...
--Dieu me pardonne! tu me demandes de reconnaître Robert?
Léonie baissa la tête:
--Il porterait noblement votre nom.
--Qui est son père? interrogea mademoiselle de Gauleins. Encore
faut-il, puisque tu prétends me faire endosser une de tes fautes...
--Ma tante!... essaya de protester Léonie.
--Oh! tu le sens bien, dès le début, j'ai vu clair. Qui aurait
l'impertinence de croire que, à près de soixante ans, j'ai jeté mon
bonnet par-dessus les moulins, et surtout la sottise d'admettre qu'il
s'est trouvé quelqu'un pour le ramasser? On dira que je te couvre, et
l'on aura raison.
--Eh bien, oui, c'est une de mes fautes, la plus grande. J'ai soif de
la réparer.
Mademoiselle de Gauleins s'attendait à l'aveu. Elle en fut pourtant
remuée, car cette femme, suppliante et coupable, elle l'avait dressée
au bien, élevée pour la vertu.
--J'aurais préféré, dit-elle, que tu ne m'en fisses pas la confidence.
Je refuse d'être complice d'une mauvaise action. Le père est-il
vivant?
--Oui.
--Est-il libre?
--Non.
--C'est un galant homme?
Léonie hésita, ses joues pâlirent; elle répondit, la lèvre contractée:
--Il passe pour tel.
--Alors c'est à lui de couvrir Robert de sa protection.
--Jamais!
--Il refuserait?
La baronne courut à sa tante, la saisit aux poignets et, secouant ce
chétif être inerte dont elle oubliait les souffrances d'infirme:
--Vous ne comprenez donc pas? Il me le prendrait! Il me le prendrait
tout entier: son corps, sa tendresse, son respect!
--J'avoue, en effet, que je ne comprends pas. Il n'est pas libre,
disais-tu?
La riposte interloqua madame de Randières. Ses tortures, qu'elle
croyait finies, ne faisaient-elles que commencer?
Ce fut à ce moment que Robert parut. Il portait encore au visage le
rayonnement de ses dernières méditations. Il se sentait heureux. Le
poids écrasant du passé, il l'avait sorti de son cœur, laissé dans la
bruyère de la lande. Sans prendre garde au tohu-bohu du salon, à
l'émotion de la tante et de la nièce, il enveloppa la baronne des
caresses de ses yeux.
--Bonsoir, mon enfant, dit mademoiselle de Gauleins d'un ton
singulièrement remué, où l'on sentait l'affection instinctive se
fondre en une tendresse d'aïeule. Venez ici, près de moi.
Il obéit avec l'empressement qui, dès les premiers jours, lui
conciliait les bonnes grâces de la vieille fille. Debout devant elle,
il souriait.
--Vous êtes superbe, Robert, savez-vous?
Son regard alla chercher Léonie, comme pour restituer à qui de droit
cet hommage inattendu.
--Vous êtes-vous amusé aujourd'hui?
--Oui et non. Nous avons failli sombrer au retour, sur les aiguilles
de la Corne, où la barque de Jean-Marie Auvray a coulé à pic.
Dès les premiers mots, madame de Randières avait tressauté.
--Jean-Marie est mort? demanda-t-elle avidement.
--Grâce à Dieu, nous l'avons repêché. Mais il revenait de loin, de si
loin même que le plongeon l'a mis en humeur de causer. Comme il
connaissait les Maubryan et ne me connaissait pas, il m'a demandé mon
histoire. Je la lui ai dite, si tant est que c'en soit une.
La baronne, immobile, s'effaçait dans un recoin de la pièce, loin de
l'éclat des lampes. Mademoiselle de Gauleins fit signe à Robert de
s'incliner et, le baisant au front:
--Vous avez eu raison. Les innocents n'ont pas à se cacher. Seulement,
je vous préviens, mon enfant, votre franchise vous coûtera cher
peut-être. Madame de Maubryan nous quitte à peine. Ses fils l'ont
avertie. Vous vous êtes fermé Saint-Gaël et, si vous aimiez
Constance...
--Je ne l'aimais pas, mademoiselle. Je suis donc doublement heureux
d'avoir parlé. Je craignais, ce matin, d'être en passe de commettre
une indélicatesse à mon insu. Désormais, j'aurai moins de réserve avec
les hommes, mais j'en aurai davantage avec les jeunes filles. De la
sorte, on ne me suspectera de vouloir tromper personne.
--Bravo!... Et revenons à Jean-Marie. Comment! sa barque a coulé...
--A pic.
--Et la vôtre s'est trouvée juste à point... Contez-moi, cela me
distraira. Tous ces Auvray m'agréent fort, Renotte entre autres,
quoiqu'elle soit étrange avec moi.
Robert s'exécuta, n'oubliant ni la neuvaine à sainte Anne, ni le rêve
du pêcheur qui le poussait aux brisants, afin d'y rencontrer le petit
comte Hughes.
... Trois heures plus tard, Léonie, mystérieusement sortie du château,
y rentrait, le visage hâve, les vêtements imprégnés de senteurs
marines, les bottines souillées du sable où elles s'étaient enfoncées.
Au lieu de gagner sa chambre, elle frappa chez Legouet.
--Je pars pour Paris au point du jour. M. Robert me suivra. Ne
l'informez qu'au dernier moment. Et qu'il ne voie personne avant le
départ; vous m'entendez, personne.