Léonie fut stupéfaite de la docilité de Robert: il ne sourcillait pas.
Dans le train qui les emportait, Karenthal, mademoiselle de Gauleins,
Legouet laissé derrière semblaient à mille lieues de sa pensée. Pas un
geste de surprise, pas une question. Il contemplait la fuite éperdue
des paysages, s'occupait de la baronne çà et là, ou, très
prosaïquement, dormait. Madame de Randières y trouvait son compte.
Elle eût même souhaité qu'il dormît jusqu'au complet achèvement de ses
desseins. Mais ceux-ci l'obligeaient à une halte de quelques jours
dans Paris. Le surlendemain de leur arrivée, elle eut la preuve que
Robert avait moins dormi en route qu'elle ne supposait.
Il entra chez elle de son air toujours gracieux, s'assit pour causer,
comme si le sujet de la conversation allait être la chose la plus
naturelle du monde, et lui dit à brûle-pourpoint:
--Vous m'avez fait donner l'ordre de vous accompagner à Paris, je me
suis empressé de vous obéir. Maintenant que nous y sommes, voulez-vous
me permettre de vous demander les motifs d'un départ si précipité de
Karenthal?
La baronne arrangea quelques plis de sa robe et répondit sur le ton
d'une indifférence fort bien jouée:
--Je vous expliquerai plus tard.
--Pourquoi pas tout de suite?
--Vous me prenez à un mauvais moment. J'ai la tête ailleurs.
--Il est cependant indispensable que vous m'écoutiez.
--Je vous écoute, mon ami; mais ne me forcez pas de parler.
--Soit!... Eh bien, j'avais un grand intérêt, un intérêt... poignant à
rester en Bretagne. Comme Léonie détournait les yeux, il
ajouta:--Voulez-vous que je vous dise lequel? Je crois savoir de qui
je suis né. Je suis le fils de M. de Kercoëth, n'est-ce pas? Son nom,
surtout sur mes lèvres, vous est odieux; mais n'est-ce pas que je suis
bien son fils?
Il parlait doucement, presque avec crainte. Cependant ses paroles la
glaçaient de terreur. Elle avait tout prévu, hors une attaque directe,
la mise en demeure où le silence serait un aveu, où l'aveu serait
encore pis que le silence. Lui, croyant lire au fond de cette âme,
s'inclina, plein de respect.
--Oh! je jure Dieu, dit-il, si vous m'aviez laissé là-bas quelques
heures de plus, je ne vous aurais pas interrogée. Je serais arrivé
seul à la vérité; du moins j'y serais arrivé sans vous, car rien de
moi ne veut, ni ne doit vous atteindre. Restez où vous êtes, où je
trouve juste que vous soyez: à la première place. Seulement, comprenez
ceci: je n'ai pas le droit de chercher ma mère; car elle rougirait
peut-être, si elle m'entendait lui dire: «Eh bien, oui, je sais... et
je t'aime!» Mais mon père... ah! mon père, c'est autre chose. Or, je
suivais des traces qui me paraissaient sûres, et vous m'emmenez
soudain... Dites, dites, n'est-ce pas que je suis le fils de M. de
Kercoëth?
Léonie se raidissait, prise entre l'émotion et la colère. Que
répondre? Elle était prête aux sacrifices les plus rudes, pour expier
d'abord, et pour garder Robert; mais ce sacrifice: confesser un crime!
non, non, cela était au-dessus des forces. Et puis, quoi? que
réparerait-elle? il était irrévocablement mort au monde, l'enfant sur
qui s'était assouvie sa rage d'abandonnée. Revînt-il au grand jour,
quel en serait le résultat pratique? L'on ne tire rien des vieilles
tombes et les larmes qu'elles ont coûté creusent d'ineffaçables
sillons.
--Où avez-vous l'esprit? dit-elle.
--Répondez-moi, je vous en conjure.
--Ce n'est pas ma faute si vous divaguez.
--Ainsi, je me trompe?
--Oui.
Elle mentait. Il suffisait de l'observer pour en être convaincu.
--Alors, expliquez-moi ce que nous faisons ici.
--Notre situation réciproque est étrange, répliqua-t-elle avec
hauteur. Quels que soient vos titres à ma tendresse, avez-vous le
contrôle de ma conduite? Nous sommes ici parce que j'ai besoin d'y
être; dans quelques jours, nous serons ailleurs, parce que j'ai besoin
d'y aller. Et je ne supposais guère que mes moindres actions me
vaudraient un interrogatoire.
--Aussi ne vous ai-je point interrogée en quittant Karenthal.
--Par contre, depuis un quart d'heure, vous vous dédommagez amplement.
--Vous êtes le seul être auquel je puisse parler à cœur ouvert, je
suis venu à vous. C'est le contraire de toutes mes habitudes,
rendez-moi cette justice, et convenez que j'y dois être poussé par des
circonstances exceptionnelles. Jusqu'ici, de nous deux, vous seule
aviez fait allusion à mon père. Quand vous l'avez évoqué, je me suis
imposé silence. Pour que j'ose, à mon tour, devant vous, aborder ce
sujet, il faut bien qu'une nécessité impérieuse m'y force. Cela ne
signifie point que je m'arroge une tutelle.
--Là!... vous vous emportez.
--C'est que vous me traitez en petit garçon. Si vous saviez pourtant
ce qui se passe dans mon cerveau! Il se frappa la poitrine d'un geste
violent.--Et ce qui se passe là!
Elle eut un élan de compassion:
--Je vous défends de souffrir.
--Alors, empêchez-moi de voir, ou, quand je vois, de comprendre.
Expliquez autrement que par de cruelles paroles l'énigme insupportable
où, grâce à vous, je me débats. Vous vous plaignez de mes questions, à
qui donc les adresserais-je? Qui m'a contraint d'habiter ici? Qui
s'est emparé de ma vie et l'a faite sienne? J'étais résolu de marcher
seul; qui m'a tendu la main avec des prières, avec des larmes? Dieu
m'en est témoin--et je vous le dis, parce qu'il faut bien, enfin, que
je vous le dise--si vous ne m'aviez montré la soumission presque comme
un devoir, je me serais révolté. Car rien ne m'attirait, oh! je vous
le jure, rien. Je suis venu en dépit de moi-même, honteux de vos
bienfaits si vous ne me les deviez pas, honteux encore si vous me les
deviez, tant il me semblait en être indigne, puisque j'étais indigne
d'en savoir clairement les motifs.
L'afflux des lourdes pensées battait sous ses tempes. Toute la
rancœur des derniers mois s'échappait de ses lèvres; les longues
méditations solitaires, dans un brusque déchaînement de l'âme,
éclataient.
--Je me suis tu cependant, reprit-il. Mais les faits s'accumulaient,
s'entassaient sous mes yeux. Est-ce ma faute si j'ai de la mémoire? Et
je me souviens... Je me souviens que, appelée en Bretagne, vous avez
d'abord refusé de m'emmener avec vous. Je me souviens de l'insistance
nécessaire pour obtenir de vous suivre. A Karenthal, toutes mes
sorties étaient épiées, Legouet était devenu mon ombre. Le hasard
d'une promenade m'a conduit devant Kercoëth, vous l'avez su, je vous
ai vue frémir de l'apprendre et pâlir. Je vous ai vue en face de la
Renotte... Ah! les gens de Kercoëth haïssent bien les gens de
Karenthal. Cette haine s'est reportée sur moi. Pas tout entière
pourtant; si la Renotte est aveugle, son fils et sa petite-fille ne le
sont pas. Or, ceux-là... Tenez, quand je suis entré dans votre salon
tout à l'heure, je vous assure, je n'avais pas l'intention de vous
dire ces choses. Mais elles m'étouffent. Ah! je ne suis pas le fils
de M. de Kercoëth? Alors pourquoi refusiez-vous de m'emmener en
Bretagne, pourquoi m'y surveillait-on, pourquoi surtout, dès que vous
avez été mise au courant de ma rencontre avec Jean-Marie Auvray,
avons-nous disparu en une nuit comme des malfaiteurs?
Il était devant elle, les bras croisés, les traits anxieux, attendant
une réponse. La réponse ne vint pas. Léonie avait pris le système que
les femmes trouvent le plus commode en certaines occurrences: elle se
tamponnait les yeux de son fin mouchoir de dentelle. Plus Robert se
montrait logicien, plus elle s'applaudissait de s'être enfin résolue à
un parti qui déblaierait la situation, celui de quitter la France.
Elle ne se dissimulait guère que, sitôt prévenu, il lui alignerait
encore une belle rangée de points d'interrogation; elle se résignait
pourtant à les subir, se fiant au hasard du soin de l'en dépêtrer à
son avantage.
--En premier lieu, dit-elle, nous n'avons pas disparu comme des
malfaiteurs. En second lieu--je suis bien fâchée que vous m'obligiez à
des détails de... ménage--ma présence à Paris était indispensable:
j'avais à faire un gros déplacement de fonds.
L'imperceptible tressaillement qui, à cette dernière parole, courut
sur le visage de Robert, fut néanmoins saisi au passage. Elle en prit
texte à diversion.
--Par parenthèse, dit-elle, si vous aviez besoin d'argent...
Sa surprise fut extrême quand elle s'entendit répondre:
--Vous êtes très riche?
--Oui, très riche.
--Assez pour me donner, séance tenante, cinq cent mille francs?
--Séance tenante... c'est un peu brusque, et puis c'est un peu...
beaucoup.
--Écoutez, dit-il, je n'ai jamais mendié. Pourtant, il me les faut. Il
me les faut absolument. Donc, je les mendie. A vous, puisque M. de
Kercoëth...
--Encore ce nom!
--Vous aurais-je parlé de lui sans raison grave?
Cinq cent mille francs! Qu'était-ce que cette aventure? Robert avait
besoin d'une pareille somme? Depuis quand, bon Dieu? Pourquoi faire?
Ils ne se quittaient pas, elle savait par le menu son existence, le
jeu lui était en horreur, ce n'était assurément pas le séjour de
Karenthal qui pouvait lui valoir des dettes. Une maîtresse?... bah!
d'ailleurs, dans de tels prix!...
--A quoi destinez-vous cet argent? demanda-t-elle.
--A sauver la Riveraine.
La gestion de la fortune laissée par M. Laffont avait été très
imprudente. Madame Laffont s'était prise aux prospectus alléchants
d'une banque réputée sérieuse, les Minerais de la Loire, organisée
sous un haut patronage politique, et capable d'amener le Pactole dans
toutes les bourses. Il ne s'agissait de rien moins que de quintupler
le capital qui aurait le bon esprit de se prêter à la fécondation.
Elle y porta son mince avoir et eut le tort d'y joindre celui de ses
enfants. Et, comme elle déclarait ne rien entendre à la finance, ce
qui aurait dû suffire à calmer ses ardeurs de néophyte, elle eut le
tort plus grand de donner ses pleins pouvoirs à l'homme d'affaires
dont l'entremise l'avait conduite au coupe-gorge des Minerais de la
Loire. En un tour de main, elle fut dévalisée, le «haut personnage»
ayant mis les mers entre ses nombreux créanciers et lui, et le
courtier marron ayant couvert la Riveraine d'hypothèques, avant de
prendre son vol de l'autre côté de la frontière. La fortune liquide
des Laffont se trouvait donc entièrement dissipée, et la propriété en
gage. La sollicitude des enfants cachait encore à leur mère le plus
possible du désastre; mais c'était pis que la ruine, c'était la
misère.
--Ah! dit philosophiquement Léonie.
Robert trouva ce «ah!» dépourvu d'élan.
--Comprenez, insista-t-il, la misère!
--Aussi, quelle démence de la part de cette femme!...
--Elle a cru faire pour le mieux. Nous n'avons pas à la juger.
--C'est elle qui vous écrit?
--Je vous ai dit, elle ne sait presque rien encore. C'est Gaston.
--Et comme cela, tout simplement, en camarade, à la bonne franquette,
il vous demande cinq cent mille francs?
Un geste de colère coupa la raillerie.
--Il ne me demande rien du tout. Il connaît ma situation. Il a même eu
la délicatesse de me taire longtemps leurs soucis, de crainte de
m'affliger. Il ne m'écrivait plus, son silence m'inquiétait, je lui ai
envoyé dépêche sur dépêche et, de guerre lasse, il a fini par m'avouer
la vérité. Je suis venu à vous.
--Et, au lieu de dire franchement ce dont il s'agissait...
--J'ai tâché d'abord de me fixer sur le compte de M. de Kercoëth.
--Que lui voulez-vous, je vous prie, quand je suis là?
--Lui dire: «Je ne peux rien solliciter de madame de Randières,
j'ignore si elle est ma mère; mais vous êtes mon père, sauvez mes
bienfaiteurs.»
--Eh bien! on les sauvera, soyez tranquille.
Un silence s'établit entre ces deux êtres. Léonie avait au coin des
lèvres une expression sarcastique; il s'en allait d'une aumône, elle
la trouvait forte, s'y résignait pourtant, mais montrait un
enthousiasme médiocre.
--Sans reproche, observa-t-elle, un autre que vous me remercierait.
--En ce cas, je refuse, par respect pour les Laffont et pour moi. Ils
repousseraient une charité avec indignation, je ne suis d'humeur ni à
les diminuer ni à me flétrir.
--Je ne vous comprends plus.
--C'est que nous parlons tous deux une langue différente. Autant je
donnerais ma vie pour ceux de la Riveraine, autant je dois garder leur
dignité et mon honneur.
--Votre honneur? En quoi est-il mêlé à ces questions? Écoutez, Robert:
je vous assure, je ne tiens guère à l'argent, c'est le moindre de mes
soucis; mais cinq cent mille francs sont une somme. Vous vous blessez
de mes airs; que voulez-vous? je joue mal la comédie. D'ailleurs, je
puis vous l'avouer: je serais disposée--ma fortune vous appartient--à
n'importe quel sacrifice où je vous verrais directement intéressé;
mais, pour des étrangers...
--Des étrangers, ceux dont j'ai mangé le pain, sous le toit desquels
j'ai dormi pendant des années, sans qui je serais mort à la peine,
sous les coups, comme un maudit? Eh! voilà bien ce qui fait que je ne
me pardonne pas de vous avoir tendu la main pour eux: j'ai cru que
vous aviez une dette à leur payer, je me trompais; je vous estimais
leur obligée, vous ne l'êtes pas. Non, il n'y a rien de commun entre
vous et les bienfaiteurs du misérable enfant abandonné aux Mérilles.
Vous aviez raison de trouver ma démarche indiscrète; moi, je suis
stupide de l'avoir tentée. Dans une hypothèse absurde, égaré du reste
par vos paroles, vos attitudes, vos actes, j'ai accepté de vivre au
milieu de votre luxe et de subir votre semblant de maternité. Les gens
comme moi ne peuvent savoir, n'est-ce pas? Je ne l'accepte plus. Par
cela seul que les Laffont vous sont étrangers, je vous suis étranger
comme eux. Alors que fais-je chez vous? A quel titre m'y avez-vous
pris? Quel droit aviez-vous sur mon existence? Aucun. Vous m'avez
retrouvé sur votre route, vous avez eu pitié, jamais je ne
l'oublierai; mais je rougirais de recevoir plus longtemps des
bienfaits que vous ne me deviez pas. Je m'en vais, adieu.
Elle se précipita sur lui. Certes, elle ne prévoyait point que cette
scène, où le spectre du père s'évoquait comme une menace, servirait à
établir l'identité de la mère et qu'il jugerait, par son cœur à lui,
de son cœur à elle. Les choses étaient venues d'une manière si
heurtée, si soudaine! C'est vrai, comment n'y songeait-elle pas? Il
devait tout aux Laffont; en sa nature impressionnable d'artiste, il
n'admettait pas que les sentiments des autres restassent au-dessous de
sa propre reconnaissance. Ah! ce métier difficile de la mère!...
Pourtant, c'étaient bien des entrailles de mère qu'elle avait pour
lui. La seule idée de sa disparition la glaçait d'épouvante, elle ne
pouvait plus se passer de cet enfant. Violemment elle l'étreignit
contre sa poitrine, le gardant plus fort, lui qui voulait s'en aller,
le suppliant de ne pas la briser.
--Car vous me briseriez, Robert. Je ne peux vous dire... Il y a des
choses... Je vous jure que, chez moi, vous êtes chez vous... c'est
plus qu'un devoir d'y rester, c'est une charité. Vous en parliez tout
à l'heure, je vous la demande à mon tour.
Ces mots, il les connaissait, il les avait entendus déjà, par eux il
était venu s'installer sous ce toit, sans que le bonheur en fût
résulté.
--J'ai besoin de voir clair, dit-il.
--Dans quelques jours... oui, accordez-moi une semaine, je vous dirai
tout.
--Je saurai de qui je suis né?
--Vous le saurez. Elle reprit d'un ton plus bas: Quant à cette somme
d'argent...
--N'en parlons plus... puisque je dois être fixé dans quelques jours.
Madame de Randières poussa un soupir de délivrance, dès que le jeune
homme eut disparu derrière les tentures. Sa cause était gagnée. Une
semaine?... Avant deux fois quarante-huit heures ils seraient loin,
loin... Alors elle lui dirait toute la vérité... mitigée par des
correctifs, et il ne penserait plus à M. de Kercoëth que pour le
maudire. Ah! qu'il l'effrayait avec ses emportements! Et cette
Guilmette, cette Renotte, ce Jean-Marie Auvray, toute la race odieuse
de là-bas!...
Cependant, Robert était rentré chez lui, dans le petit pavillon
enguirlandé de roses où Firmin, le valet de chambre choisi par
Legouet, remplaçait très mal, à son goût, le brave intendant si facile
aux causeries.
Vingt-quatre heures plus tard, les enfants de M. Laffont marchaient,
enlacés, dans une des avenues de la Riveraine, tenant une lettre sous
leurs yeux.
--Ce pauvre Robert a perdu la tête, dit Gaston.
--Est-ce qu'on sait! répliqua Blanche.
Lentement, à voix haute, elle relut les lignes déjà lues dix fois,
comme pour leur donner de la consistance à force de s'y appesantir:
«Continuez de tout cacher à _notre_ mère. Faites prendre patience aux
créanciers. Avant huit jours, vous aurez de mes nouvelles.»
--As-tu remarqué, il souligne _notre_ mère?
--Parbleu! je ne doute pas de son cœur. Seulement, comme il y va!
huit jours. Pas plus de temps pour un miracle?... Ce serait trop beau.
--Puisqu'il l'écrit!
--D'abord il ne l'écrit pas. Nous aurons de ses nouvelles, mais les
nouvelles peuvent être désastreuses. Et puis avec un cerveau comme le
sien, plein de chimères!
--Tu es décourageant.
--De peur de reprendre trop vite courage. Car, malgré moi, ces
vilaines pattes de mouche... il a une écriture affreuse.
--Mais non.
--Je trouve... Bref, elles me détendent l'esprit. Il nous a toujours
porté bonheur. Jamais nous n'avons vécu plus tranquilles que pendant
ses années de la Riveraine. Et, depuis son départ... il est vrai que
notre père était parti, de son côté! Enfin, la lecture de cette lettre
m'a produit l'effet d'une résurrection; je ne vivais plus, à présent
je respire.
Blanche prit la tête de son frère entre ses deux mains et y plaqua
plusieurs gros baisers.
--Dans le tas, combien pour moi? demanda-t-il d'un air ironique.
--Méchant!... Va toujours le remercier.
Une impatience tenant de la fureur était devenue l'élément de Robert.
Il ne se possédait plus, ne savait que faire de lui-même, par où tuer
ses journées, comment rayer de sa vie les heures qui précéderaient
celle des suprêmes révélations. L'idée surtout des angoisses de la
Riveraine brochant sur les siennes lui donnait la fièvre.
--Tu es une machine sans soupape, disait Willmann. Un beau matin, tu
éclateras.
Car il transformait le vieux professeur en compagnon de son désarroi.
Ensemble, ils arpentaient Paris dans tous les sens, s'attardant aux
quartiers déserts ou se lançant en pleine foule du boulevard et des
Champs-Élysées.
--Pour des artistes, grommelait Willmann, nous sommes pas mal
bourgeois. Ce qui nous distingue du reste des bipèdes, ce sont nos
mains, et nous ne jouons que des pieds. Si encore tu m'expliquais...
On ne traîne pas les gens à sa remorque sans dire où ils vont.
--Puisque je n'en sais rien moi-même.
--Parfait!... Et le prix de Rome?
--Je m'occupe bien du prix de Rome.
--Toi, tu es tout mon portrait, concluait avec orgueil Willmann qui,
sa vie durant, professa le plus souverain mépris à l'égard de la
villa Médicis, ce «cul-de-sac de la gloire».
Parfois, la fatigue coupait les jambes du violoncelliste. Il implorait
son ténébreux bourreau.
--Même le train-éclair s'arrête... accorde-moi cinq minutes.
Ils s'asseyaient alors à la porte de quelque café ou dans les
fauteuils en face du palais de l'Industrie, au défilé des équipages,
Willmann sabrant tout.
--Cette petite vicomtesse de Lerdre... hein? est-elle assez jolie! une
vertu comme je les aime... Tu ne m'écoutes pas, Robert. La connais-tu?
--Qui?
--La vertu de la petite vicomtesse de Lerdre. Ah! la chanoinesse de
Guderille. Gare! Si elle me voit, elle va se signer. Sainte femme! je
lui représente le diable, et, en sa qualité d'hermine... Je lui ai dit
un jour: «Vous, vous ne mourrez jamais.» Comme elle feignait de ne pas
comprendre, j'ai ajouté: «Vous ne trouverez personne pour vous faire
une tache.» C'est ce dont elle enrage. L'hiver dernier, elle a passé
en revue toute l'artillerie de la plus harmonieuse des villes du Nord:
Douai. Elle y possède un pied-à-terre. L'artillerie de Douai a refusé
de lui rendre la pareille, malgré certains soupers fins aux Palmiers,
chez Boussard, le Bignon des bords de la Scarpe. Des soupers à
l'emporte-pièce. Mais les pièces sont demeurées imprenables.
Willmann, selon sa méthode, haussa les sourcils qui lui tenaient lieu
d'épaules et, tout à coup, se découvrit:
--Tiens! je croyais la duchesse de Serples à Évian. Salue, elle vient
de sourire à mon coup de chapeau; ce sourire t'est destiné, je
suppose. A l'âge de la vieille duchesse, les hommes du mien... Au
reste, mon petit, irréprochable sur toute la ligne, celle-là. De l'or
en barre.
--Êtes-vous reposé?
--Quand tu voudras. Bon, voici madame de Lunney; gentille, gentille,
par malheur on ne lui connaît pas d'amants. Symptôme grave. Napoléon
disait...
--Allons, venez.
Et Robert, suivi de son singulier mentor, plongeait de nouveau dans la
cohue, pour oublier, pour se fuir, pour échapper à la pensée. Ses
endroits de prédilection, au grand désespoir de Willmann, c'étaient
les rues plus calmes de la banlieue, les tranquillités d'Auteuil et de
Passy. On eût dit que la paix du dehors détendait un moment ses nerfs,
que ses curiosités, indifférentes auprès du grand public,
s'éveillaient au contact des humbles, qu'il se retrouvait en sa sphère
parmi de vrais arbres et de vrais hommes. Jamais il ne se dirigeait du
côté de Maisons-Alfort, mais la vue de la Seine le captivait. Il
s'accoudait aux rampes des quais, dans une sorte de léthargie.
--Tu n'espères pas que je te suivrai jusqu'en ce marécage? demandait
Willmann, mis mal à l'aise par ces contemplations opiniâtres, le
cerveau çà et là traversé d'un vague soupçon de suicide.
Un dimanche, ils passaient devant une chapelle de très humble
apparence, presque une église de village. L'orgue chantait, les sons
leur en arrivèrent en bouffées mélodieuses. Ils se placèrent contre un
pilier, derrière la foule. L'office allait finir. Willmann poussa
Robert du coude.
--A gauche, devant moi.
C'était deux rangs plus haut un homme à cheveux blancs, d'une mise
fort correcte, agenouillé, le visage enfoui dans les mains; aux
tressaillements saccadés et convulsifs de tout le corps, on devinait
des sanglots.
--Cela fait pitié, grommela le vieillard.
Robert contemplait. La peine inconnue trouvait un écho chez lui. Il la
sentait profonde, il l'aurait voulu soulager. L'homme gardait sa
prostration de douleur. L'office terminé, il ne se releva point. Le
flot des assistants s'écoula, l'orgue ne chantait plus et sur l'autel
on éteignait les grands cierges. Alors une stupeur envahit Robert:
l'homme s'était incliné devant le tabernacle et, s'en allant, l'avait
frôlé. Le visage était fier, énergique, d'une pâleur d'ivoire.
--Viens-tu? dit Willmann.
Dehors, l'autre marchait vite, déjà loin. Sa rapide allure contrastait
avec la blancheur de ses cheveux. Robert planta là son vieux compagnon
et se mit à courir. Celui qu'il brûlait de rejoindre venait de pousser
une massive porte cochère; elle retomba lourdement sur ses talons.
--Attrape! gronda le violoncelliste.
Il comptait que Robert allait rétrograder et il lui préparait un petit
cours de civilité puérile et honnête: le mauvais goût des ingérences
intempestives, le respect des larmes du prochain, surtout quand le
prochain vous est parfaitement étranger; mais il resta bouche béante:
Robert sonnait, poussait la porte, s'y engouffrait à son tour. Ah! par
exemple!... Il se promena de long en large, car il ne donnait pas
trois minutes à l'intrus pour être éconduit.
De fait, le jeune homme fut arrêté au passage.
--Vous désirez?
--Parler à la personne qui vient d'entrer ici.
--Monsieur ne reçoit pas.
--Il me recevra, moi.
--Qui doit-on annoncer?
--M. Robert.
On l'introduisit dans un cabinet de travail, au rez-de-chaussée. Les
persiennes mi-closes laissaient par leurs interstices tomber dans la
pénombre l'or joyeux du soleil. Un pas viril sonna sur le marbre de
l'antichambre. Il se retourna et reconnut, debout dans la lumière
projetée du dehors, en face de lui, le marquis de Kercoëth.
--Vous avez souhaité de me voir, monsieur?
Il avait peine à ne pas se précipiter. Vaincu par l'émotion, un peu
tremblant:
--Oui, je vous ai aperçu tout à l'heure, dans l'église, et vous
paraissiez si malheureux... Le hasard nous a déjà mis en présence, un
jour où madame de Kercoëth... au bord de la Seine...
--Vous, c'est vous! Kercoëth lui avait saisi les mains et les
étreignait: Oh! la bonne inspiration! Que de fois j'ai voulu vous dire
combien me touchait votre sollicitude! Car, je l'ai su, chaque matin
vous veniez à Maisons-Alfort prendre des nouvelles de ma chère malade.
Juste à l'heure de vos visites, un accès terrible s'emparait d'elle.
En ces moments, je ne laisse à personne le soin de la veiller; il
m'était impossible d'aller à vous. Je ne savais ni votre adresse, ni
même votre nom. J'avais donné ordre qu'on vous les demandât, mais ma
pauvre maison est si mal organisée, avec nos alertes continuelles...
--Madame de Kercoëth est toujours dans le même état?
--Hélas! depuis son accident, des hallucinations épouvantables l'ont
prise. Chaque matin, elle affirmait entendre son fils. Un jour, elle
s'est à moitié jetée par la fenêtre, sous prétexte de répondre à ses
appels. Devant la persistance du mal, les médecins ont conseillé de la
changer de milieu. Peut-être cet horizon de la Seine, l'inconscient
souvenir de la rude secousse enfantaient-ils les visions. Une fois
déjà, le déplacement nous avait réussi. Je l'ai transportée en ce
quartier désert, mais elle n'y a pas retrouvé le calme qui suivit son
départ de Bretagne. La science se déclare impuissante. Voici trois
mois que l'agitation a fait place à une insensibilité plus dangereuse;
si rien ne survient qui l'en arrache, ses jours sont comptés. Elle
refuse toute nourriture; elle se meurt d'inanition. Nous en sommes là.
Et c'est atroce. Et je ne puis plus que crier vers Dieu.
--Monsieur, demanda brusquement Robert, madame de Kercoëth est-elle
musicienne?
--Elle adorait la musique jadis. J'ai essayé: un artiste de grand
talent a usé près d'elle son répertoire; elle ne semblait même pas
l'entendre.
--Un indifférent! Monsieur, permettez-moi de tenter l'épreuve, je suis
sûr que je la réveillerai.
--Suivez-moi, dit le marquis.
Ils traversèrent l'antichambre et pénétrèrent dans une pièce très
haute de plafond, aux murs capitonnés, aux tapis épais, où les angles
et le bois des meubles disparaissaient sous les étoffes moelleuses
destinées à amortir les coups. La folle, étendue comme un blanc
spectre sur une chaise-longue, n'était plus que l'ombre de la belle et
gracieuse créature qui chantait naguère et ramassait, là-bas, des
fleurs dans les prés. Aux joues creuses, les couleurs s'étaient
fondues. Les yeux, toujours magnifiques, s'enfonçaient dans l'orbite
estompé d'un cercle bleu, et se fixaient droit devant eux en quelque
contemplation terrifiante. Les lèvres, serrées à peine, laissaient
passer un souffle. Les mains amaigries, où l'azur des veines saillait
sous la peau, pendaient de chaque côté du corps, dans un affaissement
des muscles pareil à un évanouissement. Le marquis donna l'ordre
d'apporter un piano et s'approcha de sa femme:
--Yvonne! appela-t-il.
Le silence était lugubre entre ces trois êtres, pâles comme la mort.
--Yvonne, reprit Kercoëth en désignant Robert, Yvonne,
reconnaissez-vous monsieur?
Elle demeura immobile, ainsi qu'un marbre, sans baisser les paupières
ni remuer les prunelles.
--Et moi, Yvonne, insista-t-il, me reconnaissez-vous? je suis Alain.
Yvonne, pourquoi ne me répondez-vous plus?
Mais toutes les caresses étaient impuissantes. Le courage de Robert
s'ébranla, des larmes lui montaient aux yeux. Cependant il fallait
tenter l'expérience; il vint au piano. Ah! si Dieu daignait
l'inspirer! Il préluda lentement, avec des sons voilés, observant le
blanc spectre insensible couché à quelques pas de lui. Et, peu à peu,
la sonorité croissait, le rythme devenait plus pressant; il joua les
airs bretons notés pour Constance durant son séjour à Karenthal, les
complaintes éplorées, les tendres chansons d'amour... La folle ramena
les mains sur sa poitrine et ferma les yeux.
--Elle entend, songea Robert.
Il joua un cantique à la Vierge que, dans la baie de Kercoëth, les
pécheurs fredonnaient devant lui, il pensa à Jean-Marie Auvray qui
peut-être le disait aussi dans les tempêtes, et, dominé par l'émotion,
par l'étrangeté du lieu, par la vision de la folle, il laissa son
inspiration déployer les ailes, ses doigts courir; le clavier pleura
et gronda tour à tour, comme une voix humaine racontant des détresses
d'âme.
La marquise se souleva, prêta l'oreille, étendit les mains et vint
près du piano. Elle était là, derrière, l'effleurant de son souffle...
Il s'arrêta, dompté par l'angoisse. Elle se pencha sur sa tête, qu'un
rayon de soleil éclairait; ses doigts menus caressaient l'or des
cheveux. Sa voix pure monta, répéta la dernière phrase musicale.
Robert lança au marquis un regard triomphant.
Maintenant il suivait le chant de la folle, le soutenant par de sourds
accords brisés, et, quand elle eut fini, il recommença tout le
morceau, tandis que, joyeuse, elle donnait sa pleine voix, comme une
fauvette en liberté.
M. de Kercoëth observait cette scène avec stupeur: un nuage rosé
courait sous la pâleur d'Yvonne, elle souriait à quelque invisible
chœur céleste; quant à Robert, à peine l'avait-il regardé le jour de
l'accident. Tout à l'heure, dans son cabinet, l'ombre lui voilait le
visage. Mais, à mesure qu'il l'examinait, des frissons le secouaient
jusqu'aux moelles. La longue cohabitation avec une folle ne
l'atteignait-elle pas dans sa raison? Car son trouble était absurde.
Parce que ce jeune homme était blond et remarquablement beau, ce
n'était pas un motif pour y retrouver le type distinctif de ceux de sa
race. L'eût-il du reste, que prouverait ce hasard? Toutes les
ressemblances de la terre n'empêchaient pas le pauvre petit Hughes de
dormir sous son tombeau mouvant. Mais cette ressemblance était
pourtant bien réelle. Il en éprouvait du bonheur, sans savoir
pourquoi; mirage, illusion, rêve d'insensé, qu'importe? Ah! le doux
étranger qui s'implantait en vainqueur dans sa solitude, par les
services inoubliables, par la sympathie réciproque les poussant les
uns vers les autres! Au péril de ses jours il arrachait la marquise à
la mort; il la sauvait de nouveau en la rattachant, par l'harmonie, à
une existence misérable sans doute, vide de pensées et de joies, mais
qu'Alain eût voulu prolonger de toutes les minutes de la sienne
propre. Quoi d'étrange si, de lui à Robert, un lien se formait,
presque aussi fort que ceux du sang? Quand Robert, tout à l'heure, lui
envoyait son regard de triomphe, ils avaient échangé un monde de
sentiments, s'étaient compris sans se parler, fondus en un dévouement
unique, heureux tous deux, guettant l'éveil de l'âme et la fuite des
torpeurs mortelles.
Yvonne s'était animée enfin, perdait la raideur de ses mouvements
automatiques; l'intelligence sommeillait toujours, mais une étincelle
de l'ancienne lumière intérieure jaillissait, comme ces points d'or
aperçus la nuit qui révèlent au voyageur égaré les prochaines demeures
des hommes.
Robert resta longtemps au piano. Tantôt la folle écoutait, tantôt elle
chantait. De peur de rompre le charme, il n'osait lui adresser la
parole. Quand il la vit épuisée, il se risqua:
--Madame, vous devriez prendre quelque nourriture. Nous recommencerons
après.
--Ensemble alors? dit-elle gracieusement.
--Si vous le voulez.
En un instant, le maître d'hôtel, averti, eut apporté ce qu'il
fallait. Yvonne se mit à manger de bon appétit. Robert consultait le
marquis du regard et la servait; elle recevait ses soins avec une
évidente satisfaction, ne paraissant pas prendre garde que d'autres
personnes fussent près d'eux. Elle s'inclina vers le jeune homme:
--J'avais faim, j'avais soif.
Elle eut un rire d'enfant, fredonna quelques _notes_, puis,
s'adressant au marquis:
--Monsieur de Kercoëth, demanda-t-elle sur un ton de cérémonie,
comment ne vous asseyez-vous pas à ma table?
--J'attendais votre permission, Yvonne.
Elle lui tendit le front:
--Embrassez-moi, monsieur. Il y a si longtemps que je ne vous ai vu!
Il obéit, radieux d'être reconnu. L'un près de l'autre, Robert
trouvait qu'ils faisaient un couple exquis. Tout à coup, elle repoussa
les plats et, d'une voix caressante:
--Alain, dit-elle, rejouez-moi l'_andante_, je vous prie.
M. de Kercoëth n'était pas musicien. Il fit signe à Robert, qui courut
au piano. Elle approuvait de la tête, l'air satisfait, se reprenant
aux friandises du dessert, suivant le rythme de la mélodie. Puis elle
s'étendit sur sa chaise longue et, dès que Robert approchait de la
fin: «Encore, suppliait-elle, jouez toujours, Alain, toujours...» On
aurait dit un enfant que l'on berçait. Son corps souple ondulait en
mesure, tout l'être vibrait avec les harmonies plaintives et
s'alanguissait peu à peu sous les notes alanguies, bientôt mourantes,
comme les derniers échos d'une harpe éolienne. Elle s'était endormie.
Les deux hommes sortirent de la chambre, sur la pointe des pieds, en
retenant leur souffle. Dehors, Alain se jeta dans les bras de Robert.
--Ah! mon ami, mon enfant... D'où venez-vous? Oui, c'est Dieu qui vous
envoie, car il y a là un miracle.
--Me permettez-vous de revenir?
--Vous permettre!... Je vous en conjure.
--Merci, monsieur... Depuis que j'ai eu le bonheur de voir madame de
Kercoëth, mon rêve était de la servir comme le dernier de ses
serviteurs.
Le marquis le dévorait des yeux, toujours obsédé par cette
ressemblance, par le souvenir plus lancinant que jamais du fils mort
qui promettait d'être si beau. Il aurait le même âge. Robert comprit
que la pensée du petit Hughes passait entre eux.