IV

Quelques jours plus tard, accompagné par Willmann, Robert franchissait

encore une fois le seuil de l'hôtel de Randières. Ce ne fut pas sans

tristesse. Il tâcha de la dissimuler de son mieux et ne laissa voir à

la baronne qu'une réserve d'ailleurs pleine de déférence. Elle courut

à lui, le remerciant d'être venu, de considérer cette maison comme la

sienne, de la traiter, elle, comme une vieille amie. Il la dévisageait

de son franc et droit regard qui mettait du feu aux joues de Léonie.

Le trouble visible de cette femme, la cordialité de ses paroles

l'émouvaient plus qu'il n'aurait voulu.

--Je tâcherai, dit-il, que rien de moi ne vous fasse, un jour,

regretter vos bontés.

Elle eut un tressaillement. Ses paupières s'abaissèrent comme pour

jeter un voile sur le fond de sa conscience où tant de craintes se

mêlaient aux remords et que Robert semblait fouiller. Elle répondit

avec un soupir:

--Puissiez-vous être heureux par moi!

Willmann ne comprenait pas trop. De la raideur chez celui-ci, de

l'agitation chez celle-là... Bah! gaucheries d'un premier début.

L'habitude aidant, tout marcherait à merveille et Robert tournerait

vite au profit de son art le bénéfice d'une adoption dont le vieux

sceptique s'efforçait de considérer simplement le côté maternel pour

n'en pas découvrir le côté scabreux.

--Je vous demande seulement, chère madame, observa-t-il, de laisser

des épines à vos roses. Sans quoi, vous tueriez son génie.

--A Dieu ne plaise! fit-elle d'un ton léger qui masquât son émotion.

Je vais même vous consulter, séance tenante, sur mes obligations

professionnelles de mère, de mère, insista-t-elle, à demi inclinée

vers Robert.

Le jeune homme se torturait l'esprit. Il devait une parole de

gratitude, quelque effusion de cœur en réponse à la sollicitude

excessive et fébrile qui l'accueillait. Mais l'esprit n'obéit pas

toujours au cœur. Rien ne lui venait. Léonie et Willmann discutèrent

le choix des professeurs et le système d'éducation; l'un tenait à

l'exclusive poussée de la carrière artistique, l'autre réclamait en

plus le bagage nécessaire aux hommes du monde, depuis les grades

universitaires jusqu'aux compléments de rigueur: le sport, l'escrime,

toutes les dorures enfin qui n'étaient ni du goût ni dans les idées de

Willmann. Tandis qu'ils opposaient les arguments, Robert se taisait.

On eût dit qu'il s'agissait d'un inconnu. Cette prise de possession le

laissait en une indifférence parfaite. La liberté aliénée par devoir,

sa vie tout entière lui semblait murée, lourde, écœurante, pareille

aux Saharas où la mort devient la délivrance. Accepter, la soif aux

dents, les perspectives d'une steppe aride, se désenchanter d'heure en

heure et frémir sans cesse près de cette créature mystérieuse aux

métamorphoses inexplicables, dompter ses rancœurs afin de se grandir

dans le monde, à quoi bon quand on ne porte en soi que le dégoût?

Certes, il eût mieux valu, l'autre jour, mourir dans les bras de la

folle. Pauvre folle! Elle croyait voir en lui le fantôme obstiné de sa

démence, l'enfant perdu sous les flots, l'être pour qui l'incurable

tendresse survivait à la raison. Cette maternité saignante lui

montrait mieux sa pénurie d'âme, à lui que n'avait aimé aucune mère,

qui, faute d'idole, refoulait l'instinct de ses adorations filiales.

Maintenant, à ce front encore jeune, à ce visage régulier, à cette

voix le frappant comme dans un songe, il les devait peut-être sans

compter, sans marchander; or, rien ne tressaillait en sa poitrine. A

mauvaises mères, mauvais fils. En était-il un, quoi qu'il tentât?

Fallait-il regretter deux fois de n'être pas resté dans la Seine, à

dormir le dernier sommeil contre la marquise de Kercoëth? Tout à coup,

il pensa au mari de la folle. Qu'étaient ses minces soucis près des

peines de cet homme? Voilà qui pouvait s'appeler une douleur! Joies

emportées, agonie quotidienne entre le cadavre perdu d'un enfant et le

cadavre vivant d'une femme, et pas une heure de défaillance! Pour

quelques gouttes de fiel sucées à la place du lait maternel, lui se

croyait ivre, trébuchait... le marquis de Kercoëth, au milieu de

décombres atroces, demeurait ferme et droit dans la désolation, sans

une plainte! Eh bien! c'était là le modèle à choisir et, avec l'aide

de Dieu, la résignation stoïque qu'il convenait d'imiter.

Cependant Léonie et Willmann discutaient toujours. Ni l'un ni l'autre

ne voulait démordre de ses préférences. L'artiste appela Robert à la

rescousse.

--On te laisse le choix. Prononce.

--Sur quoi?

--Sur celui de nos systèmes qui te va le mieux. Tu as entendu le pour

et le contre.

--Je n'ai rien entendu. Je ferai ce que désire madame.

--Courtisan!

Tous trois se dirigèrent vers l'appartement destiné à Robert. C'était,

au fond de la cour, un pavillon isolé. La cour, spacieuse, ressemblait

à une serre. En été, de hauts marronniers la remplissaient d'ombre; en

hiver, des corbeilles de fleurs éclatantes mettaient la pourpre et

l'azur de leurs velours sur la pelouse fine et fraîche. Au fond, se

dressait le pavillon tapissé de glycine et de rosiers Bancks.

--Un nid d'amoureux, murmura Willmann.

A leur rencontre, un trousseau de clefs à la main, s'avançait

l'intendant de la baronne. Il salua, puis ouvrit les portes.

--Monsieur Robert, Legouet, mon homme de confiance, dit madame de

Randières. Il est à votre service.

Legouet salua plus profondément encore. Tandis qu'il se relevait, ses

yeux coururent à la dérobée sur le nouveau maître. L'examen, d'une

seconde à peine, dut lui produire un effet bizarre, car sa physionomie

prit soudain un air d'effarement. Ses yeux, malgré lui, se

reportèrent sur le jeune visage et s'y fixèrent.

--Quand vous voudrez, Legouet, dit Léonie impatientée.

Le pavillon se composait de quatre pièces, meublées avec un goût

charmant. Dans le cabinet de travail, un superbe Pleyel tenait la

place d'honneur. Willmann tomba en extase. Robert, gêné, ne savait

trop quelle contenance prendre. Madame de Randières fit signe à son

intendant, et tous deux disparurent.

--Eh bien, demanda Willmann, tu te figures rêver?

--Trop de luxe.

--Annibal, gare à Capoue!

--Soyez sans crainte, mon ami. Des Capoue de ce genre, jamais je ne

ferai mes délices.

En n'échappant pas à Léonie, les longs regards de Legouet l'avaient

irritée. Dès qu'elle fut seule avec son intendant, elle le prit à

partie:

--Qu'aviez-vous à toiser M. Robert?

--A toiser... Mon Dieu, madame la baronne...

--Cela me déplaît.

--C'est que, madame la baronne...

Volontiers, Legouet fût rentré sous terre. Il bredouillait des excuses

et se barricadait dans son dévouement.

--Je le connais, votre dévouement, interrompit madame de Randières.

Mais vous donne-t-il le droit d'être indiscret? Voilà trente ans que

vous êtes dans la famille. Ne me forcez pas à l'oublier. Je reçois et

j'installe chez moi qui bon me semble. Ce n'est point votre affaire.

Si vous avez des curiosités, gardez-les pour vous.

Une vraie colère. Legouet était stupéfait, d'autant qu'il se sentait

sans reproche. Oui, la vue de Robert l'avait frappé, parce que Robert

était beau, parce qu'il ressemblait à... Diable! diable! au fait,

cette ressemblance... Ah! par exemple! Des idées lui affluèrent au

cerveau, toute une histoire obscure s'éclaircit. Il s'expliquait que

la baronne se fût emportée. Elle entendait qu'on eût des yeux pour ne

point voir, elle l'avait même dressé aux cécités de commande. Aussi

courba-t-il en sage le dos sous la bourrasque.

Willmann avait emmené Robert chez les professeurs qu'il comptait lui

donner. Les visites finies, Robert revint à l'hôtel, moins triste

qu'il n'en était sorti. L'accueil de ses maîtres futurs, l'aménagement

du travail, le but à conquérir dissipaient la mélancolie du matin. On

frappa à sa porte. C'était Legouet:

--Je prie monsieur de m'excuser. Je tiens à lui présenter son valet de

chambre. Il s'appelle Firmin. C'est moi qui l'ai choisi, J'espère

avoir eu la main heureuse.

--Un valet de chambre, pour moi? dit Robert, Qu'en ferai-je? Je n'en

ai jamais eu.

L'observation interloqua Legouet. Un jeune homme né de parents si

riches! N'en croyant pas ses oreilles: «Monsieur n'a jamais eu?...» Il

s'arrêta. On ne questionne point ses maîtres. Seulement, comme il

aperçut un sourire aux lèvres de Firmin, il grommela de façon que ce

dernier fît son profit du correctif:

--C'est juste: au collège!... Monsieur dînera-t-il chez lui ou chez

madame la baronne?

--Chez moi.

--Vous avez entendu, Firmin? Allez. Monsieur sonnera quand il aura

besoin de vous.

L'autre sortit. Legouet continua:

--J'ai défendu à Firmin d'ouvrir cette malle. Elle doit contenir des

pièces graves, des papiers d'importance.

--Mais non, mais non, dit en riant Robert.

--Alors, je la défais.

--J'y arriverai bien seul, voyez plutôt.

En un tour de main la malle fut ouverte et vidée.

--A quelle heure, demain matin, monsieur veut-il recevoir le

chemisier, le tailleur et le bottier?

--Je ne veux pas les recevoir du tout, n'ayant aucun besoin d'eux.

L'intendant jeta un coup d'œil expressif sur le mince bagage épars

dans la chambre. Cette pauvreté le déconcertait et déroutait ses

idées. Un instant il demeura muet, regardant Robert ranger ses

partitions, ses quelques livres et les premiers manuscrits datés de la

Riveraine. Certaines pages étaient noires de ratures faites par la

main de M. Laffont, qui leur donnaient, aux yeux de Robert, un prix

inestimable et lui rappelaient de tendres souvenirs.

Legouet exhiba un élégant portefeuille, et, le posant sur le

secrétaire:

--J'ai l'ordre de remettre à monsieur le premier mois de sa pension.

--Ma pension? fit Robert, à cent lieues de là, perdu, avec ses

manuscrits, dans les lointains de la Riveraine, les hauts peupliers

bercés au vent, la pelouse où jouait Blanche jadis.

--L'argent de poche.

Un flot de sang sauta aux joues de Robert.

--Oh! de l'argent! cria-t-il. C'est trop. Reprenez cela.

--Puisque j'ai reçu l'ordre...

--Reprenez, vous dis-je!

Sa colère produisait sur le vieillard une impression pénible. L'air de

chagrin avec lequel il fut obéi le calma tout à coup. Très doucement,

il ajouta:

--Remerciez madame de Randières. Informez-la que je refuse. Quant à

vous, mon ami, veuillez excuser mon emportement.

Resté seul, il s'assit contre une table, le front dans ses paumes

brûlantes. Hélas! il le connaissait, le pain de la charité. Hors le

temps si court passé chez Duparc, jamais il n'en avait mangé d'autre.

Aux Mérilles, à la Riveraine, aujourd'hui, qu'était-il? un pauvre,

vivant de pitié. Jusqu'à présent, il n'avait pas senti crier son

orgueil. Trop malheureux chez les Benoît, trop aimé chez les Laffont.

Mais ici, tout le blessait comme une injure, tout l'humiliait comme

une grâce. Et des larmes ruisselèrent entre ses doigts. Une main

toucha son épaule:

--Pourquoi pleurez-vous?

Elle! c'était elle!

--Legouet me quitte à l'instant. Je suis désolée... C'est une

restitution, Robert. Pour le repos de ma conscience, acceptez-la.

Il eut envie de crier: «Je vous tiens quitte, laissez-moi en paix!» Il

se contenta de répliquer:

--Pour le repos de votre conscience, je suis ici. N'en demandez pas

davantage.

--Ah! comme vous vous raidissez contre moi! J'ai tant besoin, au

contraire, d'être aimée de vous!

Elle se penchait vers lui. Cette tête mélancolique et belle, ces

rayonnantes prunelles d'azur que voilaient par instants les paupières,

ce timbre harmonieux où passait une involontaire âpreté la

bouleversaient. Elle souhaitait de le prendre entre ses bras comme un

enfant, elle n'osait, il l'intimidait. Elle ne savait que répéter dans

une prière: «J'ai tant besoin d'être aimée de vous!»

A dater de ce jour, il devint sa pensée fixe. Un sentiment d'une

violence extrême grandissait en elle, une pure tendresse faite de

désespoir et de remords, aussi de jalousie. Même à l'époque où le seul

amour vrai qu'elle eût connu lui mettait la fièvre aux tempes, elle

n'éprouvait rien de comparable. Toutes ses préoccupations se

concentraient en un point unique: Robert. Elle s'ingéniait à lui

plaire, à deviner ses désirs, à l'entourer de mille attentions,

mendiant la récompense d'un sourire. Elle avait avec Legouet

d'interminables conciliabules, et chaque fois Legouet se posait ce

point d'interrogation: «Puisqu'elle l'aime si fort, pourquoi

l'a-t-elle si longtemps abandonné?» Mais coupable déjà, selon lui, du

crime de lèse-respect, il ne permettait pas à ses perplexités de

s'aventurer plus loin. De son culte pour la baronne, il eut bientôt

fait de reporter la moitié sur Robert; le partage fut facile, car ses

sympathies étaient payées de retour. Robert ne l'appelait que «le bon

Legouet», «le cher Legouet», «le brave Legouet», ce qui ravissait

l'intendant, faute d'habitude, madame de Randières et le défunt baron

l'ayant peu gâté. Rien que de l'entendre, il se passait les poings sur

les yeux pour y essuyer une larme furtive, et, malgré sa résolution de

laisser tranquilles les secrets de la baronne, il soupirait aux

jouissances analogues dont on le sevrait depuis vingt ans. D'après ses

calculs, en effet, Robert devait avoir plus de vingt ans, quoiqu'il en

parût, dix-huit à peine. Il se remémorait certaines dates, des

circonstances... Ce qui semblait dur à ce vieux serviteur

d'aristocrates, c'était d'appeler «monsieur Robert» tout court un fils

de noble dont il croyait pouvoir, aussi bien que la baronne elle-même,

nommer le père. Dire que, s'il était jadis le témoin muet de bien des

choses, jamais pourtant il n'avait soupçonné l'existence de ce petit.

Quel dommage qu'on n'eût pas eu pleine confiance! L'exil de l'enfant

aurait été moins long; on serait allé le voir en catimini, lui porter

quelques effluves du foyer de famille... Maintenant, il se

dédommageait, le couvant avec des vigilances exquises, doublant d'une

sorte de tendresse d'aïeul sa vénération pour le sang des maîtres.

Matin et soir, Robert passait prendre des nouvelles de madame de

Randières. Elle le recevait dans son boudoir ou sa chambre à coucher,

et multipliait les grâces afin de le garder le plus possible. Mais,

sur-le-champ, il retournait au travail. Willmann s'ébahissait de tant

de zèle. Pas une sortie hors des heures de cours et une promenade à

cheval au saut du lit. Ce qui confondait encore plus l'entendement du

violoncelliste, c'était le refus de suivre madame de Randières dans le

monde. Quand elle était seule chez elle, le soir, il allait faire un

peu de musique ou causer. Il lui témoignait une déférence filiale,

sans parvenir toutefois à tempérer sa froideur, qu'il n'abandonnait

vraiment que le dimanche, à l'arrivée de Gaston. Par contre, il

rayonnait alors. Léonie, au courant de leur intimité, tâcha de se

concilier ce tout-puissant ami. Elle y déploya d'autant plus d'ardeur

qu'elle devinait une hostilité sourde. Bientôt elle le consulta, d'un

air de confidence, chaque fois qu'elle surprenait chez Robert un

redoublement de mélancolie.

--Est-ce donc là le fond de sa nature?

--Non, madame. Il est souvent rêveur, mais très expansif, très en

dehors. A la Riveraine, il était le boute-en-train par excellence,

joyeux, tendre.

Elle soupirait. Ni tendre ni joyeux à présent. Cependant, Legouet

contait les scènes d'allégresse émue quand le dimanche ramenait

Laffont et que tous deux tombaient dans les bras l'un de l'autre.

Ainsi l'exubérance, la fougue affectueuse n'étaient mortes que pour

elle. Une fois, elle dit à Gaston:

--Le croyez-vous heureux?

--Je n'en sais rien, madame.

--Moi qui fais tout mon possible!

--Trop tard, apparemment.

--Trop tard?... Que voulez-vous dire?

--Son cœur, plus que son corps, a souffert aux Mérilles. Les coups

passent, les meurtrissures restent.

Un sanglot serra la gorge de Léonie, dont les lèvres tremblèrent.

--Chacun son tour! songea l'impitoyable Gaston, qui sortit presque de

l'allure d'un justicier.

Robert l'attendait dans la cour. On attelait un phaéton. Elle se mit à

la croisée pour l'apercevoir. Peut-être avait-il plus de gaieté loin

d'elle? Mais non, il causait à peine avec Gaston et Legouet. Un seul

moment, il s'anima. Son regard lançait des éclairs. Puis ils sautèrent

en voiture. Elle fit monter l'intendant.

--Vous avez remarqué sa tristesse, Legouet?

--Il y a trois jours qu'elle dure, madame la baronne. A quelques mots

prononcés devant moi, j'en devine les raisons... Une femme, une

malade, paraît-il. Tous les matins, il allait s'informer d'elle, à

cheval, évidemment aux environs de Paris et, depuis trois jours, il

ignore ce qu'elle est devenue.

--Quel groom l'accompagne dans ses promenades?

--Aucun. Seulement, une fois il m'a parlé d'Alfort.

--Legouet, sachez quelles personnes demeurent par là.

En descendant l'escalier, l'intendant ruminait l'ordre. Rien de plus

facile que l'exécution; mais elle ressemblerait terriblement à de

l'espionnage. Or, il était bien loisible «au petit» d'avoir ses

secrets, peut-être. Ne faut-il point que jeunesse se passe? Un combat

se livrait en Legouet entre ses habitudes d'obéissance et ses

prédilections. La victoire resta «au petit».

Robert se doutait peu de ces complaisances secrètes. De plus en plus

il s'acharnait au travail, ayant même proscrit l'excursion du matin. A

peine eut-il le temps de remarquer une absence de la baronne, partie

en juin pour la mer. Il est vrai que l'absence fut de courte durée: il

manquait à madame de Randières. Elle s'était si bien laissé prendre à

son charme, il s'était si bien implanté dans sa vie qu'il lui devenait

indispensable. Elle redoutait de trouver au retour le pavillon vide.

Sans cesse elle parlait de lui, désireuse de l'imposer à son monde,

volontairement aveugle aux sourires équivoques, sourde aux perfides

allusions, certaine de dominer la situation un jour ou l'autre, comme

il lui arrivait si souvent naguère.

Une alliée lui vint du côté où elle l'aurait le moins cherchée,

redoutable à de certains égards, précieuse à beaucoup d'autres, la

vieille duchesse de Serples. Une existence immaculée, ses alliances,

sa parenté,--elle tenait à toute l'ancienne aristocratie de

Bretagne,--son influence, qu'eût amplement justifiée un tact

incomparable joint à une excessive délicatesse d'esprit, constituaient

pour Robert autant de garanties de succès. Léonie fut radieuse de lui

conquérir ce patronage. Elle avait dépeint ses embarras de veuve sans

enfant, presque sans famille, car sa tante de Gauleins, une seconde

mère, plus qu'octogénaire, entêtée de province, refusait de venir à

Paris et jouait à la fermière sur les terres de Karenthal. Il fallait

être mademoiselle de Gauleins pour trouver du bonheur dans

l'administration de landes, de bruyères et de friches. Elle, au bout

d'un mois, y serait morte d'ennui.

--Vrai, ma petite? observait la duchesse. Moi qui croyais, au

contraire, que Karenthal... Je vous y ai connue fort gaie, quand

j'étais à Kercoëth, chez mon neveu, avant leurs malheurs.

Toujours est-il que madame de Serples, séduite par la jeunesse et la

beauté de Robert et ce _déjà vu_ qui la remuait profondément, abonda

dans les idées de la baronne, la félicita d'une adoption que Dieu

récompenserait sans doute, et fit taire les mauvaises langues prêtes à

la calomnie.

Cependant Robert marchait droit son chemin, trop vite, à dire vrai.

Ses examens en Sorbonne, ses prix au Conservatoire, une mélodie

publiée avec succès flattaient, à des titres divers, la vanité de la

baronne et celle de Willmann; mais sa santé paya les triomphes. Un

cercle de bistre assombrit ses yeux, une pâleur d'anémie alanguit son

visage. En outre, le départ de Gaston pour la Riveraine le laissait

dans un désarroi de cœur contre lequel les forces physiques ne

réagissaient plus. Willmann, la baronne et Legouet y épuisèrent leur

sollicitude. L'atmosphère de Paris lui semblait étouffante. C'était

là-bas qu'il eût souhaité d'aller, là-bas, avec Gaston, près de

Blanche, sous le toit où s'était abritée son enfance, vers le sol où

M. Laffont reposait. Madame de Randières résolut de l'emmener à Évian.

Le médecin conseillait le grand air et les distractions; la duchesse

de Serples écrivait, des bords du lac, que le malade les y trouverait

à foison. Par malencontre, quelques jours avant le départ, une dépêche

de mademoiselle de Gauleins manda sa nièce à Karenthal. L'octogénaire,

se croyant mourante, se disait déjà morte. L'hésitation n'était pas

permise; Léonie hésita pourtant. Aller en Bretagne? En Bretagne, d'où

elle fuyait un soir avec horreur, où, depuis, elle n'osait plus

remettre les pieds! Non, surtout à présent, Robert dans sa vie...

On a bientôt fait de se créer d'insurmontables obstacles que la

réalité se charge d'aplanir. Dans le cas de madame de Randières, la

simple réflexion suffit. Mademoiselle de Gauleins l'avait élevée,

entourée d'un dévouement sans bornes, sacrifiant à son éducation

jusqu'aux dernières parcelles d'une fortune modeste. Notez qu'elle

s'en était bien trouvée plus tard: le baron mort, on la laissait

maîtresse absolue à Karenthal; mais, sans elle, eût-on jamais épousé

M. de Randières et ses millions? N'était-elle pas, d'ailleurs, le plus

probe et le plus intelligent des régisseurs? Sa manie d'exploitation

agricole et industrielle confinait au génie; depuis qu'elle s'occupait

des intérêts de sa nièce, les revenus étaient doublés. Donc,

reconnaissance pour le passé, reconnaissance dans le présent. Elle

était malade, elle appelait, il fallait partir... Et Robert?... Robert

à Karenthal, jamais! Léonie décida de s'en aller seule en Bretagne,

tandis qu'il gagnerait Évian sous l'escorte de Legouet.

En apprenant à son jeune maître ce plan nouveau, l'intendant poussait

des soupirs à fendre les rocs. Mademoiselle de Gauleins hors de

service, plus de direction pour Karenthal. Karenthal avait besoin de

Legouet, une terre de huit cents hectares, avec des pâturages immenses

où s'élevaient des troupeaux de bêtes, avec ses carrières d'ardoise,

ses pierres de taille, ses minerais de fer, toute une exploitation

qu'on ne pouvait ainsi négliger sans compromettre la fortune de madame

de Randières. Et madame la baronne l'envoyait à Évian, madame la

baronne incapable de donner une quittance, bonne à se laisser piller

comme en un bois.

--Est-ce à cause de moi qu'elle ne vous emmène pas? demanda Robert.

--Elle suppose que vous préférerez la belle société à la solitude.

C'est pourtant un fier pays, la Bretagne, rude, sauvage, je sais bien,

qu'est-ce que cela prouve? Votre pavillon ici est plus triste que

notre château, d'où l'on entend gronder la mer. L'Océan vaut bien le

lac de Genève. Vous ne vous ennuieriez pas.

--J'en suis sûr, mon brave Legouet.

--Alors, monsieur... si vous me permettez un conseil... demandez à

madame la baronne de la suivre. Elle refusera d'abord, pour vous être

agréable; mais, en insistant...

--Elle acceptera pour faire plaisir à l'excellent Legouet, qui s'en

ira régenter pierres, minerais et carrières. Ai-je compris?

--Je crois, en effet, qu'il y a un peu de cela, répondit l'intendant,

ravi du succès de sa démarche.

La demande de Robert atterra Léonie. Elle ne sut pas cacher son

émotion. Quelle fantaisie le prenait? C'était un caprice bizarre...

elle ne pouvait l'emmener à Karenthal, il n'y fallait point songer.

Telle était son agitation, et même l'âpreté de ses mots, que Robert se

crut coupable d'une indiscrétion grave. Pour la première fois qu'il

descendait à une prière, vraiment il était mal inspiré. Sa mine

témoigna de sa déconvenue. Léonie aussitôt masqua le refus péremptoire

sous un entassement de motifs frivoles où les distractions

recommandées par le médecin occupèrent le premier rang. Legouet

devinait donc juste: elle ne résistait que pour lui être agréable? Sur

ce terrain, la lutte redevint possible, la lutte sous forme

d'insistance câline, destinée à mettre aux mains du vieil intendant

les rênes convoitées de Karenthal. Madame de Randières était toute

troublée. Robert enjôleur, Robert caressant! Il lui vint des bouffées

d'espoir, mais une crainte la saisissait aussi, celle de ne plus

pouvoir rien refuser, quand il demanderait de la sorte. Comme il la

tenait par ses moindres fibres! Jusqu'à la faire consentir à un voyage

où, par lui, elle courrait de sûrs dangers. Car elle consentait enfin,

soit qu'elle voulût répondre à ses premières avances, soit qu'elle

craignît l'éveil des soupçons.

Le soir même, on partit pour Karenthal.

Mademoiselle de Gauleins s'exagérait son état. La vie ne faisait pas

mine, le moins du monde, de la quitter; seulement ses jambes s'étaient

paralysées et, pour elle, ses jambes, c'était sa vie. Léonie regretta

la promptitude mise à s'alarmer et s'installa d'assez méchante humeur.

Elle aurait été désolée que sa tante fût morte, elle ne l'était pas

moins de son déplacement inutile. Nous marions ainsi en nous les

sentiments les plus contradictoires. Toutefois elle reçut la

récompense de sa bonne action, car des jours de grande intimité

suivirent. Elle se faisait l'ombre de Robert, épiait son visage,

contrôlait ses sorties, le voulait constamment avec elle, donnant pour

prétexte que le spleen à Karenthal la tuerait sans lui. Accaparement

jaloux, mêlé de tendresse et d'inquiétude. Il subit patiemment cette

tyrannie, quoiqu'il la trouvât pesante. Ses nerfs en étaient agacés.

Aussi, malgré le rapprochement de toutes les heures qui, en d'autres

circonstances, eût tressé peut-être un lien solide entre ces deux

âmes, gardait-il, sous ses déférences et ses attentions, le même fond

de froideur réservée. Elle s'était opposée à ce que Legouet fît venir

les chevaux de Paris. En vain l'intendant formulait-il une

protestation timide en faveur de la distraction favorite de Robert.

--Il courrait le pays. Non, répondait-elle sèchement.

Legouet se rattrapa sur les produits locaux, dont il peupla les

écuries. Robert le déclara la perle des hommes et, dès le lendemain,

enfourcha une horreur de petit rouan qui prit, à travers la campagne,

le galop d'une grande personne.

Ah! la joyeuse échappée! L'air frais fouettait le sang. Des odeurs

balsamiques montaient au cerveau. Un sourd et profond murmure, porté

par le vent, caressait l'oreille. On eût dit d'un orchestre

gigantesque accompagnant en sourdine l'hymne des bruyères sous les

frissons de la rosée. Robert humait à pleins poumons les senteurs

venues de là-bas, devant lui, de l'Océan invisible encore. Au galop

éperdu de sa bête, il allait, le cœur attiré, plongeant dans la

nature, comme si, délivré d'un long esclavage, il reprenait possession

de lui-même et de ce sol dont les aspects mélancoliques le jetaient en

des extases semblables à des rêves lointains. Et n'était-ce pas le

rêve de ses premières années, le seul ineffaçable souvenir qui le

poursuivît durant ses gardes solitaires sur les montagnes du Vivarais,

cette nappe d'azur, sans limites, confondue avec le ciel, et soudain

découverte à l'horizon? L'empoignement de son immensité, il

l'éprouvait jadis en face d'un spectacle pareil. Ce rythme des flots,

ces sauts prodigieux et ces engouffrements d'écume, il les retrouvait

dans le balancement de sa mémoire, dans le balancement de ses anciens

sommeils. Il arrêta son cheval. Les nuages plaquaient des ombres sur

la mer et la faisaient triste. La compagne rendue était à l'unisson de

sa vie. Naïvement, il lui en sut gré. Que pleurait-elle ainsi, d'une

plainte éternelle? Et lui, que pleurait-il de sa petite enfance dont

il ne restait pas plus de traces que sur le sable, après les marées?

Vers la gauche, défiant les vagues, une pointe de terre surplombait,

village à demi noyé dans la brume, grimpant le long des rocs, couronné

d'une grosse masse noire encadrée de verdure. Ce coin de côte devait

avoir tenté les peintres, car il le connaissait, il l'avait déjà vu,

certainement. En dépit du brouillard, il en reconstituait les détails,

lorsque le soleil troua le rideau. Les nuées lentes montèrent,

dégageant la falaise, planèrent encore un instant comme un vol de

mouettes, avant de gagner le large, et peu à peu se fondirent. Une

pluie d'or inonda l'imposante silhouette d'un vieux château gothique

dominant le village, au sommet du rocher. Il regardait: un manteau de

lierre couvrait les flancs du manoir, qui perdait, sous l'irradiation

céleste, ses apparences de colosse morose. Au pied, l'Océan cadençait

le jeu des vagues. La joie succédait à la tristesse, dans la lumière

succédant à la brume. Ainsi la Riveraine remplaçait les Mérilles, puis

ce bonheur intime, les angoisses récentes.

Robert regagna Karenthal au pas. Une sorte de torpeur l'envahissait,

un invincible besoin de silence et de solitude. En descendant de

cheval, au lieu d'aller saluer la baronne et mademoiselle de Gauleins,

il s'enfuit dans le parc, pour jouir en paix de ses sensations

nouvelles. Le ciel découpait à travers les feuilles des ogives de

clarté douce et pâle. Le temps marcha sans qu'il s'en aperçût. Il

aurait souhaité que sa solitude ne fût point violée, qu'il pût vivre

ainsi, sans vivre, extasié, presque inconscient. Un froissement de

branches le rejeta dans le réel: madame de Randières venait à lui.

Pour n'être pas importuné, il abaissa les paupières et feignit de

dormir. Il la devinait debout, arrêtée, l'observant. Bientôt un

souffle courut dans ses cheveux, sur son front. Il fit un mouvement,

ouvrit les yeux, elle s'éloignait d'une allure hâtive.

Cette femme, s'il était jadis pour elle un objet de haine, maintenant,

à coup sûr, il était sa plus grande, son unique tendresse. L'en

récompensait-il assez mal! Ce baiser maternel, donné en fraude, lui

pesa comme un reproche. Depuis six mois, elle ne se démentait point,

toujours bonne, toujours affectueuse; lui, s'estimant la victime d'un

devoir filial, le remplissait en bourreau. Certes, il y avait

inégalité dans le départ des rôles. Il était coupable et se promit de

ne plus l'être.

Sa résolution prise, il se dirigea vers le château. Léonie, qu'il

trouva en chemin, le salua de la tête, sans une allusion à la

rencontre d'où elle venait d'emporter un rayon de joie.

--Je suis en retard, n'est-ce pas? La faute en est à ce pays qui

m'ensorcelle.

--Et vous endort, répliqua-t-elle en souriant.

--Croyez-vous? J'ai peur d'avoir été un ingrat, parce que j'étais un

incrédule. Mais la foi me gagne.

Elle murmura:

--Dieu bon! c'est vous qui me pardonnez. Puis, avec une brusquerie de

femme inquiète: Vos paroles disent-elles bien tout ce qu'elles

semblent dire? Il ne faut pas me donner une espérance que vous

tromperiez ensuite. C'est si doux et j'ai tant besoin de croire!

Robert, j'ai fait de vous mon bien le plus précieux. Si quelqu'un vous

arrachait à moi, j'en mourrais.

--Qui peut essayer?

--Le sais-je! dit-elle, affolée. Qui?... votre père...

--Mon père!

Navrée et confuse d'un emportement qu'elle n'avait pu dompter, elle se

voila le visage. Il frémissait. Le mot de Léonie bourdonnait à ses

oreilles. Son père! Il n'était donc pas orphelin? Il existait donc

quelqu'un au monde de qui le sang coulait en ses veines, avec celui de

l'étrange créature penchée sur lui, et qui pouvait le prendre à madame

de Randières? Oh! si elle voulait s'expliquer enfin! Mais de quel

droit la questionner et la faire rougir?

--Quoi qu'il arrive, dit-il, mes sentiments ne changeront pas.

Ils allèrent, bras dessus bras dessous, rejoindre mademoiselle de

Gauleins, occupée avec Legouet. Robert fit compliment du petit rouan

de la matinée, ce qui charma l'éleveur émérite qu'était la vieille

fille et l'empêcha de voir les sourcils subitement froncés de sa

nièce. En vérité, c'était bien la peine de consigner les chevaux à

Paris, s'il s'en trouvait à Karenthal!

--De quel côté vous êtes-vous promené? interrogea mademoiselle de

Gauleins.

--Du côté de la mer, vers le sud. Il y a là un village très

pittoresque et un château superbe au sommet.

--Kercoëth.

--Kercoëth! cria Robert.

Il revoyait la marquise, la folle, courant à la Seine. C'était là-bas,

sur ces roches, que l'enfant noyé... Pauvre, pauvre folle!

Cependant Léonie avait changé de couleur, Legouet promenait des

regards humides de sa maîtresse à son maître, tandis que mademoiselle

de Gauleins expliquait comment la grande lande, domaine de l'État,

séparait seule les terres de Karenthal de celles de Kercoëth, que le

pays était splendide, que la mer y était particulièrement belle,

quoiqu'on n'aimât point à la regarder de la terrasse du château,

depuis le terrible accident...

--Assez, ma tante! interrompit Léonie. Je vous en supplie, assez! Ne

parlez pas de Kercoëth, Kercoëth porte malheur.

Elle se tourna vers Robert, maintenant si loin, en proie à une

songerie opiniâtre, et lui rappelant ses derniers mots dans le parc:

--Vous avez dit: «Quoi qu'il arrive!» fit-elle avec angoisse.

Il prit sa main et y posa les lèvres:

--Oui, quoi qu'il arrive!

V

L'air de Bretagne opérait à miracle sur Robert. La sève de jeunesse,

ralentie sous le poids de chagrins trop lourds, puis d'un travail

immodéré, bouillonnait en ses veines, le jetant aux exercices violents

et dangereux. Il y déployait une vigueur extraordinaire pour sa frêle

apparence. Léonie s'inquiéta. Legouet reçut l'ordre de veiller avec

soin. Modérer tant d'ardeur n'était pas chose facile. Legouet

professait, du reste, sur la liberté due aux jeunes gens des opinions

diamétralement opposées à celles de madame de Randières. En principe,

il estimait que les femmes n'y entendent rien et qu'elles ont tort de

se mêler de ce qui n'est point leur affaire. Appréciation plus juste

que respectueuse. D'une théorie orthodoxe en présence de la baronne,

loin d'elle il se dédommageait par la pratique. S'il évita de

contrecarrer d'une manière trop ouverte des désirs nettement formulés,

il s'arrangea de façon que Robert pût se livrer à toute la fantaisie

de ses goûts. L'autre naviguait par les temps les plus abominables,

domptait les étalons du haras de Karenthal, faisait un métier à se

rompre vingt fois les reins. Legouet ne bronchait pas, quoiqu'il fût

interloqué de tant de hardiesse. Il mâchonnait entre ses dents que bon

chien chasse de race, car c'était la pensée à laquelle il revenait

toujours, obstiné en ses admirations: sang de premier choix dans un

corps d'aristocrate. Astreignez de pareilles créatures à la prudence

du commun! Il évoquait les temps de sa virilité, l'époque où un être

comme Robert le stupéfiait de ses vertigineuses audaces. Sous

l'impression de ce souvenir, un jour, témoin d'un vrai coup de folie,

il s'écria:

--Tout son père!

En un clin d'œil, il fut harponné, secoué, sommé de s'expliquer. Lui

pestait en son for: langue maudite, incorrigible bavard! Il cherchait

un biais.

--Pas d'échappatoires, commanda Robert. Parlez, je le veux.

--Vous ne le voudrez plus, si vous réfléchissez... Un bon serviteur ne

trahit pas ses maîtres.

--Me croyez-vous capable d'abuser de votre confiance?

--Moi, vous faire cette injure, monsieur!

--Alors?

--C'est que... en vérité... Voyez-vous, on ne nous avertit pas, nous

autres... Nous faisons des suppositions, mais nul n'est infaillible.

Je me suis déjà trompé dans ma vie. Enfin, je vous le jure, je ne

possède aucun secret.

--Vous venez de vous écrier...

--Un mot involontaire...

--Jailli du cœur.

--Oh! des lèvres, tout au plus.

--Vous me mentez, Legouet. C'est très mal, vous me mentez.

--Je vous?... Mais non, mais non. Je suis une vieille bête, voilà la

vérité. On se figure des choses... on rapproche des dates... Qu'est-ce

que cela prouve? La curiosité n'est pourtant pas mon défaut. Mais il y

a des ressemblances si étonnantes! Et vous ressemblez tellement à une

personne...

--Laquelle?

--Vous avez si bien le talent de vous faire aimer de tous, comme

elle!... Alors, alors... de conjectures en conjectures... Mais je ne

sais rien.

--Mon bon Legouet!

--Puisque je vous le dis.

--Mon brave Legouet!

--Laissez-moi. Vous m'embrouillez l'esprit. Je vous répète, je ne sais

rien. Si madame la baronne a des secrets, je mange son pain, mon

devoir est d'être aveugle et muet. Vous commettriez une mauvaise

action en essayant de violenter ma conscience.

--C'est juste, répondit mélancoliquement Robert. Moi aussi, je mange

son pain; je devrais me taire et ne jamais fouiller autour de mon

berceau. Qui me blâmera pourtant de chercher d'où je viens, ne fût-ce

que pour aimer à mon tour cette... personne aimée de tous?

Devant un tel cri, Legouet n'était pas de complexion à demeurer

impassible. Malgré ses belles résolutions:

--Un gentilhomme! dit-il.

Et son torse, après s'être redressé, s'inclina de nouveau dans un

hiérarchique salut de cérémonie.

--Le rang, peu m'importe; le nom, je ne le demande plus. Parlez-moi de

lui. Quel homme est-il?

Le vieillard se découvrit et, d'une voix qu'assourdissait l'émotion:

--Entre tous, le plus noble et le plus dévoué. L'honneur même.

Un éclair d'orgueil traversa les pupilles bleues. Mais elles

s'assombrirent aussitôt.

--Vous devez vous tromper, mon bon Legouet; s'il était ce que vous le

dépeignez, je l'aurais connu.

Ils traversaient les vastes pâturages où mademoiselle de Gauleins

avait établi un haras. Libres entre des barrières roulantes, les

chevaux, en groupe, saluaient de ruades leur passage. D'habitude,

Robert empoignait la crinière du premier venu, lui sautait sur le dos

et, malgré les révoltes, sans selle, sans bride, sans éperons, à la

force du genou, l'enlevait brusquement et, les fossés franchis, les

obstacles vaincus, le ramenait, docile, au point de départ. Cette

fois, les hennissements, pareils à des bravades, le laissèrent

indifférent. Ses amertumes remontaient. Legouet n'y tint plus:

--Monsieur Robert!... mon cher monsieur Robert!

Lui continuait de marcher, l'âme en dehors du présent.

--Il ne faut pas vous affliger. Voit-on le fond des choses? La vie est

rude, surtout pour le grand monde qui a son quant-à-soi. Où les

petites gens se tirent d'affaire, les autres sombrent souvent. Tenez,

je n'ai peut-être pas le sens commun, j'en mettrais pourtant ma tête

au feu: jamais venue d'enfant n'a donné plus de joies que la vôtre.

Robert aurait pu répondre que ces joies s'étaient traduites par un

singulier déploiement de haine; il rentra chez lui sans desserrer les

lèvres. Il pensait aux paroles échappées à la baronne sur son père,

les rapprochait de celles de Legouet, voulait s'interdire ce travail

douloureux et, néanmoins, se laissait envahir par l'ardente curiosité.

Si son père était honoré, vénéré de tous, pourquoi madame de Randières

redoutait-elle son intervention? A bien comprendre Legouet, il ne

pouvait se faire connaître, mais il avait eu des entrailles

paternelles. Peut-être se rappelait-il, peut-être souffrait-il?...

Robert en tressaillait jusqu'aux moelles. Le sentiment qui

l'agenouillait jadis devant M. Laffont ployait à cette heure ses

genoux devant l'apparition impalpable et réelle. Il la plaçait sous

l'auréole des vertus de M. Laffont. Puis les doutes l'agitaient de

nouveau. Ce modèle des perfections humaines, ce père idéal n'existait

qu'en ses songes. Les Mérilles, avec leurs misères, en étaient la

meilleure preuve. Eh! non, les Mérilles ne prouvaient rien. Le couple

Benoît trompait ses parents. Madame de Randières avait eu des rages

quand l'ami Gaston contait les tribulations du pâtre. Au reste, se

souvenait-il de ces temps pénibles? Un peu encore, comme les chairs

gardent la sourde morsure d'un membre coupé. En ce moment, des

trésors d'indulgence et de tendresse l'emplissaient. Il était résolu à

ne plus rien chercher. De quel droit l'eût-il fait?

Seulement, il lui en coûta de se tenir parole. Son ordinaire

concentration d'esprit s'accentua. Léonie, aux aguets, crut qu'il

s'ennuyait de leur solitude. Elle profita d'un voisinage--celui des

Maubryan--pour en rompre la monotonie. Les Maubryan, installés près de

Karenthal depuis quelques années, à Saint-Gaël, s'étaient discrètement

préoccupés de mademoiselle de Gauleins à l'époque où celle-ci se

réputait morte. Chaque jour ils envoyaient prendre de ses nouvelles;

ils étaient même venus sans qu'on pût les recevoir. Tant de

sollicitude valait bien une visite, et la visite créerait sans doute

des ressources. Bonne noblesse angevine, position de fortune médiocre,

mais honorable: rien de plus naturel que de lier connaissance.

Un après-midi, elle fit atteler une victoria et partit avec Robert

pour Saint-Gaël.

La journée était chaude, le temps orageux, les chevaux manifestaient

des velléités d'impatience. On arriva pourtant sans encombre et

l'on tomba dans une cour qui ne visait en rien aux effets d'une

cour d'honneur. Des trois fils de la maison, solides gaillards

aux vêtements rustiques, l'un raccommodait un filet de pêche,

l'autre fourbissait un fusil, le troisième dressait un chien

au rapport. Les voix se mêlaient dans un continuel appel de noms:

«Gaspard!--Edmond!--Albin!» M. de Maubryan circulait à travers leur

désordre. Sur le perron, encombré de bruyères en fleurs, une jeune

fille composait un bouquet.

--Ah! mon Dieu! des sauvages, dit la baronne.

Robert, sans répondre, descendit pour lui présenter la main.

L'occupation et la pose de mademoiselle de Maubryan lui rappelaient

Blanche Laffont; c'en était assez: l'étrangère devenait une amie. Il

l'examinait à la dérobée, tandis que le maître du logis s'empressait

autour de madame de Randières. Les trois jeunes gens firent au nouveau

venu un accueil cordial. Tout de suite on se sentait attiré. Léonie

présenta Robert à madame de Maubryan:

--Un enfant que j'aime à l'égal d'un fils, et que je vous prie de

considérer comme tel.

Les habitants de Saint-Gaël n'étaient pas aussi sauvages que le

prétendait la baronne. Leur intérieur, quoique fort simple, le disait

de reste. Des revues, quelques livres, un piano témoignaient d'une

dose appréciable de civilisation. Les manières distinguées de madame

de Maubryan, un peu guindées peut-être, ne paralysaient ni son

affabilité ni son entrain. Léonie fut conquise. Elles se découvrirent

des amis communs, et la conversation tourna vite à une quasi

intimité. De sorte que l'orage, qui menaçait au départ de Karenthal,

avait eu tout le temps de mûrir lorsque madame de Randières parla de

s'en aller. Et Saint-Gaël de jeter les hauts cris: s'en aller par un

temps pareil!

--Il est positif, observa Gaspard, le fils aîné, le marin de la bande,

qu'avant un quart d'heure la tempête donnera du fil à retordre.

--Restez dîner, demanda madame de Maubryan.

--Vous seriez si aimable, madame! ajouta la jeune fille au bouquet, la

jolie Constance, en rougissant jusqu'à la racine des cheveux.

Léonie tint bon: elle s'était oubliée, mademoiselle de Gauleins avait

passé tout l'après-midi seule, elle serait inquiète si elle ne les

voyait pas revenir.

--Écrivez-lui un mot.

--Non, non, je vous assure... une autre fois.

La voyant décidée, Edmond et Albin, chasseurs rompus aux méandres du

pays, indiquèrent au cocher, pendant que la baronne achevait ses

adieux, une nouvelle route, excellente.

--Elle vous raccourcira le chemin de plus de trois kilomètres.

--Vous ne sauriez vous tromper. A la première bifurcation, prenez la

droite, vous tomberez juste sous Kercoëth.

Madame de Randières donnait des poignées de main, envoyait des

sourires:

--A bientôt! à bientôt!... Vous, marchez rondement! dit-elle au

cocher.

Lorsqu'ils eurent franchi les portes de Saint-Gaël, Léonie se tourna

vers son compagnon:

--Eh bien, Robert, comment trouvez-vous nos voisins?

--D'excellentes gens, fort aimables. Ils ont surtout une façon de

rire...

--N'est-ce pas? Dites-moi, mon ami, cela vous va donc, le rire?

Sérieux comme vous êtes...

--La loi des contrastes, sans doute.

--Et la jeune fille, qu'on appelle Constance, je crois?

--Elle m'a paru d'une grande timidité.

--Ce qui n'est point la caractéristique de notre singulière époque.

--Aussi est-ce chez moi un compliment. Sa réserve lui sied à ravir.

Elle est jolie, ajouta Robert, l'esprit à la Riveraine, non plus à

Saint-Gaël.

Léonie se pencha vers lui:

--Vous ne savez pas? Si la réserve de mademoiselle de Maubryan vous a

plu, la vôtre, je me figure, lui a produit un effet analogue. Je n'en

suis pas surprise, car vous êtes charmant, quand vous voulez, comme

tout à l'heure. Deux yeux noirs de ma connaissance disaient bien des

choses... Avez-vous compris ce qu'ils disaient?

--Je n'ai pas vu, répondit simplement Robert.

Le vent commençait à souffler. Gaspard prophétisait juste: la tempête

était proche. Les nuages, d'abord immobiles, se cherchaient dans le

ciel, et peu à peu, descendus ensemble sur la mer, sur les plaines,

sur le silencieux horizon, cachant là-haut ce qu'il pouvait rester

d'azur, bâtissaient une coupole sombre, lourde, qui semblait se

rétrécir à mesure, manger l'espace et vouloir emprisonner la terre.

Léonie eut un geste nerveux, elle étouffait.

--Ces messieurs vous ont donné rendez-vous demain à Karenthal?

--Oui, pour m'emmener avec eux. J'aurais eu mauvaise grâce à refuser.

Si pourtant, madame, cela vous contrarie...

--Oh! du tout. Je veux qu'ils vous fassent rire à votre tour. Leur

société vous distraira.

--Je vous prierai d'observer que je n'ai pas besoin d'eux.

--Allons donc! vous vous ennuyez.

--Moi?

--Certainement. Je l'ai vu. Vous mourez d'envie de retourner à Paris.

--Non, je vous assure. Il y a bien mes études, mais j'ai le temps. Il

y a aussi ce pauvre Willmann; mais, en vérité, puisque Gaston est à

la Riveraine... Vous l'avouerai-je? je suis si bien en Bretagne! J'y

éprouve un sentiment si étrange, si doux, né d'une sorte de

filiation...

--Quelle idée! fit Léonie, de plus en plus nerveuse.

--Elle est toute simple. Ce pays s'adapte merveilleusement à mes goûts

et à mon caractère. Nous sommes pétris du même limon. Comme il serait

prétentieux de croire qu'il procède de moi, il est plus vraisemblable

d'admettre que je procède de lui. Les affinités naturelles ne

s'improvisent pas. Elles sont, par une force supérieure à nous. Ainsi

d'autres trouveraient cette lande lugubre; je la trouve superbe.

Il montrait le tapis de bruyères que la vitesse de la marche déroulait

et faisait fuir. Léonie n'écoutait plus. Ses regards interrogeaient

autour d'elle, sous le dôme abaissé des nuages, à travers

l'enveloppement des choses, l'horizon circonscrit:

--Je ne me reconnais pas, où sommes-nous?

--Dans la grande lande de l'État. Sans les nuages, vous apercevriez

devant nous Kercoëth.

--Hein?

--Nous allons passer à ses pieds.

--Aux pieds de la falaise rompue?

--Edmond et Albin de Maubryan l'expliquaient tout à l'heure à haute

voix.

Et elle n'y prenait point garde, ce nom ne la frappait point! On la

conduisait sur une pareille route, elle que son souvenir seul!... Un

coup de tonnerre la fit tressauter.

--Robert, qu'on arrête! je vous en prie! Qu'on retourne à Saint-Gaël!

--Ce ne serait pas raisonnable. Nous sommes beaucoup plus près de

Karenthal.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu!

--Vous avez peur, madame?

Si elle avait peur!... Eh! non, après tout, non; elle ne voulait pas

avoir peur. Mais venir justement passer là, contre cet horrible

endroit!... Les éclairs se succédaient, zébrant de feu les nuées

noires pendues aux falaises en de longs voiles de crêpe déchirés. Le

vent du large poussa contre eux une pluie serrée, froide, furieuse,

des vagues de pluie, comme si la mer voisine, qui rugissait, montant à

l'assaut des roches impassibles, leur jetait sa houle au visage.

Léonie frissonnait. Ses yeux, fixes, s'enfonçaient au coin de la

falaise, où la tempête semait des trombes. Les chevaux, fouettés par

l'ondée, aveuglés par l'éclair, allaient un train de vertige qu'aidait

la rapidité de la pente.

A un brusque détour du chemin, une forme humaine apparut.

C'était, au milieu de la chaussée, tenant vaillamment tête à la

rafale, une grande paysanne, droite et ferme, efflanquée comme un

spectre. Elle marchait, tâtonnant la route de son bâton. Léonie poussa

un cri, le cocher héla de tous ses poumons, dans le vacarme des

éléments et des choses. Au lieu de se garer, la paysanne se tourna

lentement vers l'équipage qui l'allait broyer. Le visage décharné, les

pupilles éteintes, l'aveugle tâtonnait toujours de son bâton,

cherchant un des talus pour refuge. Soit qu'elle ne crût pas le danger

si proche, soit que la pluie et le vent la gênassent, ses mouvements

s'exécutaient avec calme. Les chevaux, lancés à toute vitesse, la

touchaient déjà. Impossible de les arrêter court. Le timon l'atteignit

en pleine poitrine et l'envoya rouler quelques pas plus loin. Trois ou

quatre tours de roue, la voiture lui passait sur le corps. En un clin

d'œil, Robert se trouva suspendu aux naseaux des bêtes qu'il rejeta

de côté violemment et fit stopper de force. Puis il courut à la femme

étendue par terre.

Léonie était restée sans voix. Un tremblement l'agitait, en ses yeux

se lisait de l'effroi. Elle ne pouvait les détourner de l'aveugle

immobile. Celle-ci n'était pas évanouie, mais ses forces l'avaient

abandonnée. Une des jambes, frôlée par les roues, laissait couler un

sang clair; à mesure, l'eau du ciel balayait ce sang. Les orbites, aux

paupières rouges, s'ouvraient, larges, dans le vide, quêtant sans

doute un introuvable rayon de lumière.

--Essayez de marcher, dit Robert, en la mettant debout.

L'aveugle vacilla. Elle allait retomber.

--Appuyez-vous sur moi, je vais vous aider à monter dans la voiture.

Elle poussa un soupir et se laissa faire. Plus elle approchait,

soutenue par son guide, plus Léonie se pelotonnait sur elle-même,

s'enfonçant dans son coin, voulant reculer, reculer encore, doutant

s'il ne valait pas mieux se jeter à terre et fuir.

--Prenez-la près de vous, lui dit Robert. Elle est blessée. Rien de

grave, j'espère. Nous la soignerons au château, où il est

indispensable de rentrer le plus vite possible, car vous êtes

ruisselante de pluie. Moi, je monte sur le siège.

Léonie balbutia plutôt qu'elle ne répondit:

--Comme il vous plaira.

Le son de cette voix secoua si profondément l'aveugle que Robert crut

à une défaillance. Il la souleva dans ses bras et la mit à côté de la

baronne. En un bond, il était à son nouveau poste; la voiture

repartit. Le chemin devenait difficile, plein de pierres cassées. Il

se retourna, pour savoir si l'aveugle ne souffrait pas des cahots. Ce

qu'il vit le stupéfia: la capote relevée rapprochait les deux femmes.

Léonie avait une rigidité de statue. On ne la devinait vivante qu'au

claquement des dents. Et sa compagne la cherchait, avec une expression

farouche où saillait le ravage des traits. Elle la cherchait, palpant

la robe, touchant la poitrine, gagnant le visage, les doigts sûrs,

comme si les yeux éteints se fussent rallumés au bout de ces doigts.

Des exclamations gutturales grondaient. Il y devinait d'âpres

reproches, des menaces, mais le sens exact lui en échappait. C'était

du bas breton. Le cliquetis des mots augmenta. Les gestes se mêlèrent

aux paroles en malédictions tragiques. L'aveugle se leva toute droite,

rejeta la capote derrière elle et continua ses invectives, tandis qu'à

l'aide de son bâton, au risque de se rompre les os, elle fouillait,

voulant le marchepied, pour descendre.

Robert arracha les brides des mains du cocher, scia la bouche des

chevaux, dont les jarrets ployèrent, sauta sur la route et eut le

temps juste d'amortir la chute.

--Elle allait se tuer, fit-il.

--Si bon lui semble! riposta Léonie. Prenez les guides,

dépêchons-nous, ramenez-moi. Le cocher reconduira cette femme chez

elle.

--Ramenez madame la baronne, commanda Robert. C'est moi qui me

chargerai de cette femme.

Le cocher n'en demandait pas davantage. Il toucha les chevaux et

l'attelage fut bientôt hors de vue.

Robert, sous l'impression de cette scène, se trouvait passablement

désorienté. Qu'y avait-il entre ces deux créatures? A moins que

celle-ci n'eût perdu la raison? A peine ce coin de Bretagne

connaissait-il madame de Randières, elle n'y venait plus depuis des

années. L'aveugle était à moitié couchée sur le talus. Des soupirs de

colère lui gonflaient encore la poitrine. Il s'informa doucement:

--Vous êtes-vous fait mal de nouveau?

--Non.

--Vous pouviez être écrasée.

--Elle l'espérait bien.

Et, ressaisie par sa fureur, la paysanne se dressa, les deux poings

tendus dans la direction où s'éloignait l'équipage, faisant de grands

gestes désolés. Robert s'embrouillait de plus en plus. Elle ne perdait

la raison qu'à l'égard de Léonie.

--Prenez mon bras, dit-il.

--Non.

--Pourquoi?

--Rien de Karenthal. Je préfère crever là.

Cette fois, c'était précis, elle nommait Karenthal.

Sans l'écouter, il enlaça la taille maigre, l'entraînant, la portant

presque.

--Laissez-moi!

--Ainsi, blessée, sous la pluie?

--Qu'est ce que ça me fait?

--Ça me fait beaucoup, à moi. Dieu commande d'aimer son prochain comme

soi-même et si mon prochain m'abandonnait dans l'état où vous êtes...

Aussi quelle idée d'avoir peur de venir chez madame de Randières! On

vous y eût très bien soignée.

--Elle, sans doute, n'est-ce pas?

--D'abord, et moi par-dessus le marché.

L'aveugle haussa les épaules. Décidément rien à tirer d'elle; c'était

une obstination de vieille, quelque rancune ancienne, avivée par

l'accident et la rencontre.

--Voyons, reprit Robert, vous allez me dire où vous demeurez.

--Vous le savez de reste, observa-t-elle brutalement.

--Je vous affirme que non, et, comme je suis loin d'être sorcier,

j'aimerais mieux un renseignement que votre colère.

--Où sommes-nous?

--En face du château de Kercoëth. Habitez-vous le village?

--En dehors, sous le château, une chaumière.

--Celle, peut-être, qui est toute seule, vers la plage?

--Oui.

Elle ne résistait plus, s'aidant, au contraire, afin d'abréger le

chemin. Au bout de quelques minutes, elle dit:

--Que faites-vous à Karenthal?

--J'y suis avec madame de Randières, à cause de la santé de

mademoiselle de Gauleins.

L'aveugle s'arrêta, le palpa, prononça des mots inintelligibles, avec

un ricanement mauvais, puis retomba dans un silence farouche, jusqu'à

la porte de sa maison.

Le logis était propre et confortablement meublé. De hauts landiers de

cuivre brillaient dans l'âtre où dansaient des flammes sous le

chaudron, plein d'une épaisse bouillie de blé noir. Un flambeau bénit,

de cire jaune, brûlait entre une miniature représentant un homme fort

élégant, mais à la figure un peu brouillée par le temps, et la

traditionnelle image de sainte Anne d'Auray. Devant l'image, une jeune

fille était prosternée, qui se leva au bruit de la porte.

--Déjà, grand'mère? Puis, apercevant l'inconnu: Vous avez eu besoin

qu'on vous reconduisît? Je pensais que vous attendriez dans l'église

la fin de l'orage. Si j'avais su, je serais allée à votre rencontre.

Mais vous êtes transie, mon Dieu! Entrez vite.

--Que faisais-tu, Guilmette? interrogea l'aïeule.

--Je priais pour le père. L'Océan est mauvais sur les récifs.

--C'est par des temps pareils, prononça l'aveugle, que les morts se

lèvent de leur couche d'algues.

Robert, fatigué d'un patois auquel il n'entendait rien, mit Guilmette

au courant de l'accident et s'offrit pour les soins à donner. Tandis

qu'il parlait, la jeune fille l'examinait, les yeux démesurément

agrandis, stupéfaite. Elle se signa, comme en face d'un fantôme. Mais

il fallait s'occuper de la blessée; elle s'y employa du mieux que le

lui permit son trouble. Robert vint à son aide. Il avait porté

l'aveugle sur le lit, où elle ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil

lourd. Les regards de Guilmette l'enveloppaient et le gênaient. A qui

cette petite en avait-elle?

Cependant, Guilmette reprenait de l'assurance. Évidemment, ce fantôme

n'en était pas un. Elle répondit même à ses observations. Bien qu'elle

ne parlât point un français aussi correct que celui de l'aïeule, elle

était suffisamment claire et, de son côté, comprenait tout. Elle

sortit d'un bahut des vêtements d'homme, les offrit à leur hôte, qui

refusa, et fit monter, plus pétillantes, les flammes de l'âtre pour

qu'il pût au moins se réchauffer. L'orage, dans le lointain, grondait

toujours. Les clameurs de l'Océan se mêlaient aux derniers coups de

tonnerre, plainte énorme apaisant quelque gigantesque convulsion de

la nature. Et Robert considérait, à côté de l'image de sainte Anne, le

portrait près duquel priait tout à l'heure Guilmette.

--C'est le marquis Alain, dit-elle en éteignant le flambeau bénit, le

frère de lait de mon père. Il n'habite plus Kercoëth.

--C'est du marquis de Kercoëth que vous parlez?

--De notre maître, oui, monsieur.

--Alors, demanda vivement Robert, vous savez où il est depuis son

départ d'Alfort?

Le désir de revoir la folle, la belle et malheureuse créature sauvée

un jour par lui, de nouveau le mordait au cœur. Oh! si cette enfant

voulait dire... Mais elle remuait la tête, en signe de refus ou

d'ignorance. Elle ajouta seulement, à cause de la contrariété peinte

sur le visage de l'interlocuteur:

--Grand'mère vous renseignerait mieux que moi. M. Alain lui écrit.

Robert s'approcha de l'aveugle. Elle était immobile, la respiration

courte, en proie, sans doute, à des rêves tourmentants.

--Elle dort, dit-il. Je n'ai pas le courage de la réveiller. Je

reviendrai.

--Pour rien, peut-être. Elle ne vous connaît pas. Elle ne répond

qu'aux gens dont elle est sûre.

--M. de Kercoëth se cache donc?

--A quel propos se cacherait-il? riposta fièrement Guilmette.

--Je suis allé bien des fois au château, les serviteurs m'ont

accueilli poliment, mais on ne m'a jamais permis d'entrer. Aussi

puis-je supposer...

--M. de Kercoëth ne se cache pas, n'ayant fait de mal à personne. Il

évite le monde, voilà tout, depuis le malheur qui l'a frappé, qui nous

a frappés en même temps.

--Son enfant noyé, n'est-ce pas?

--Le petit comte Hugues.

--Pourquoi ce malheur vous a-t-il frappés, vous autres?

--Après le petit comte Hugues, l'Océan a pris mon grand-père et mes

sept oncles. De la famille, grand'mère, mon père et moi, nous restons

seuls, pas pour longtemps, je pense. Nous y passerons à notre tour. M.

Alain a beau défendre, nous irons jusqu'au bout du vœu, le vœu de

grand'mère: retrouver le corps du petit comte. Grand-père et mes sept

oncles sont morts en le cherchant. Par bonheur l'Océan les a rendus:

ils reposent en terre sainte. Il y a encore mon père et moi. Et,

désignant le lit où gisait l'aïeule: Elle est trop vieille,

maintenant. Et puis, elle a eu à pleurer pour M. Alain, qu'elle a

nourri, pour tous les autres; tant de larmes lui ont mangé les yeux.

Ce n'est pas fini, puisqu'il y a encore le père et moi.

--Vous? presque une enfant!

--D'abord, je suis très forte; ensuite, je vais à l'Océan surtout

quand le temps est beau. Mais, si le père doit mourir aussi, j'irai

par tous les temps. Un vœu est un vœu. Il faut peut-être la vie de

toute notre famille pour racheter le bonheur de Kercoëth.

--Comment s'appelle votre père?

--Jean-Marie Auvray.

--C'est pour lui que vous priiez, lorsque nous sommes arrivés?

--Pour grand'mère surtout, afin que la sainte Vierge ne la laisse pas

porter au cimetière après ses huit fils et sa petite-fille, sans

l'avoir consolée en bénissant le vœu.

Ces paroles s'imprégnaient d'une foi si naïve, d'une telle simplicité

d'héroïsme que Robert en était profondément ému. Tout à coup on frappa

du dehors, et Legouet exhiba sur le seuil une mine ravagée.

L'excellent Legouet perdait de son impassibilité ordinaire. Voir

Robert en un pareil lieu lui dérangeait les esprits.

--Madame la baronne est très inquiète. Aussi par ce temps de chien!

Une voiture fermée vous attend sur la route, venez, madame la baronne

désire que vous veniez tout de suite.

Il tenait à la main un panier et l'alla poser sur une table.

--Qu'est-ce que cela? demanda Guilmette.

--Du vin et du cognac pour Renotte.

--Remportez! Grand'mère refusera, vous le savez. Kercoëth donne ce

qu'il faut, quand il faut quelque chose. Nous appartenons à Kercoëth,

nous!

Legouet présentait ses doigts engourdis aux flammes du foyer, n'ayant

pas l'air d'entendre.

--Allons-nous-en, monsieur Robert.

--Remportez! commanda violemment Guilmette.

--Non, ma foi. J'ai le poignet fatigué. Tu donneras à un pauvre. En

route, monsieur.

Robert alla de nouveau regarder celle qui dormait. Le sommeil était

calme. La figure, détendue par le repos, se revêtait d'une expression

de douceur profonde. Seuls, les rides du front et des joues, le

bleuissement des paupières sous les yeux à jamais morts indiquaient

une souffrance familière et quotidienne. Il s'inclina devant

Guilmette:

--A demain, mademoiselle, pour avoir des nouvelles de votre

grand'mère.

Guilmette, à travers les vitres, suivit la silhouette gracieuse, peu à

peu effacée... Il paraissait être bon: comment alors habitait-il

Karenthal?

Les chevaux partis:

--Vous avez de singulières idées, dit Legouet. Vous ne me répondez

pas?... A quoi pensez-vous?

--Au dévouement qu'inspirent les Kercoëth.

--La vieille chanson de Renotte. Si vous prenez ses histoires au pied

de la lettre!... Elle divague souvent.

Robert allait objecter que Renotte n'avait pas desserré les dents; la

scène de la victoria, ce qu'il apprenait de Guilmette, surtout ce nom

des Kercoëth joint aux incidents de l'après-midi le mirent sur ses

gardes. Sachant Legouet bavard, il trouva bon de le laisser bavarder.

L'autre ne s'en fit pas faute.

--Oui, elle divague. Elle aimait tant le marquis! Plus que ses propres

fils, monsieur. Ces Auvray étaient de rudes hommes, de braves garçons,

dévoués à leur mère, jusqu'à la mort; mais ils n'avaient pas les

grâces enjôleuses de M. Alain, et Renotte était fière de voir ce beau

gentilhomme rester pour elle le petit caressant d'autrefois. Elle les

lui a sacrifiés. Elle les aimait pourtant. Seulement, elle aimait

mieux M. de Kercoëth. Et, je vous prie de le croire, elle n'aime ni ne

hait à moitié. C'est la passion en chair et en os. Quand le malheur a

frappé le marquis, elle s'en serait prise au monde entier. Que la

catastrophe soit l'effet du hasard, elle ne l'admet pas. Elle suppose

un crime. Elle déclare qu'on a jeté le comte Hugues dans la mer, du

haut de la falaise rompue, ce qui est faux.

--Qu'est-ce qui le prouve?

--La façon d'agir de M. Alain. Il a été le premier à défendre la

personne que Renotte accusait.

--Renotte a sans doute ses motifs. Vous connaissez son vœu? J'en

voulais demander la date, vous êtes arrivé, je la lui demanderai

demain. Les moindres détails de ce drame m'intéressent.

La figure de Legouet prit l'agréable teinte de l'émeraude. Il ouvrait

déjà la bouche pour dissuader Robert; une réflexion lui vint: mieux

valait le satisfaire. Les curiosités risquent, si on les endigue,

d'enlever tout obstacle et de causer nombre de dégâts; tandis qu'avec

un grain de diplomatie...

--Bah! dit-il, vous n'aurez pas besoin de vous déranger. Ce... drame,

je peux vous le conter aussi bien que Renotte.

--Soit! J'écoute.

Yvonne · 第 12 / 26 题