Le surlendemain Willmann vint prendre Robert au saut du lit.
--Enlevée, la permission, à la pointe de la baïonnette! En route.
--Quelle chance, mon ami! Vous avez obtenu?...
--Bah! il n'y fallait même pas de baïonnette. Le hasard a de ces
bouffonneries. Le proviseur me connaît, moi qui me figurais n'être
connu de personne. Il est vrai que la montagne Sainte-Geneviève est un
des pics de la bohème et la bohème mon royaume de ce monde...
--Ainsi, Gaston?...
--M'est confié pour toute la journée. Je le fais sortir, te le passe
et me sauve, car j'ai deux ou trois rendez-vous, ce matin.
Ils prirent d'un pas allègre le chemin du lycée Henri IV. Sa nouvelle
existence cloîtrée pesait fort au jeune Laffont. A dix-huit ans,
troquer son indépendance, la liberté des vastes champs contre
l'étouffement des murs, c'est un rude coup. Gaston souffrait d'autant
plus que, profondément atteint par la mort de son père et résolu de
devenir le soutien de sa mère et de sa sœur, il lui fallait regagner
tout un arriéré de paresse. Aussi s'absorbait-il dans le travail, ce
qui doublait l'ennui de la prison d'une sorte d'isolement au milieu de
ses camarades. Ceux-ci, mis en verve de malice par sa simplicité, ses
candeurs de rural, le tourmentaient à plaisir. Il laissait faire, avec
des rages intérieures. Ses seules joies étaient les visites de Robert.
Tous deux retrouvaient alors un peu de leur bonheur ancien, se
contaient leurs déboires, se consolaient l'un l'autre, et, réconfortés
par l'amitié, revoyaient les jours déjà lointains de la Riveraine, les
travaux communs sous l'œil vigilant du père, les courses vagabondes
au bord du Rhône, et les grâces de la petite sœur restée dans le nid
d'où ils étaient tombés.
Ce dimanche-là, ce ne fut pas une médiocre surprise pour Laffont
d'être dehors, au grand air, entre Robert et Willmann.
--Vous me remercierez une autre fois, mes petits, grommela le vieil
artiste, dont on étreignait le bras. Je vous ai donné la clef des
champs. Usez, n'abusez pas. Moi, je vous lâche. Oui, oui... des
affaires... As-tu encore de l'argent, toi?
--Ne vous inquiétez pas.
--Hein?... Drôle de garçon!... Fier comme un Castillan! Mais nous
autres, artistes... Et, poussant Gaston du coude, l'index au front:
Tous un grain.
Sur les quais, il quitta les jeunes gens, lestés de conseils sages et
d'indications qui l'étaient moins, telles que restaurants à la mode,
cafés du high-life, etc.
--Il croit, dit Gaston, que le Pactole coule chez nous.
Robert, sans répondre, tapota la poche de son gilet, où sonnait le
tintement de pièces d'or.
--Bah? fit l'autre, surpris. Moi qui comptais, en fait d'agapes,
manger de l'air et boire du soleil. D'où cela te vient-il?
--De mon premier concert.
Ils marchaient le long de la Seine, sous les gaietés du ciel,
remontant vers le Jardin des Plantes, au hasard. Robert disait tout,
la rencontre de Willmann, la fête, le gros succès, l'entretien avec
madame de Randières, et, quand il la voyait à ses pieds, sans
connaissance, son angoisse douloureuse. Ne se sentant ni le courage
ni même la force de la secourir, il appelait, des domestiques
enlevaient la baronne, elle n'était plus rentrée dans les salons. Le
lendemain, branle-bas général chez Duparc. Willmann y semait des
tempêtes, apportait de nouveau les propositions faites la veille, le
morigénait de la belle manière de ne s'être pas précipité sur
l'aubaine et l'avertissait que Duparc lui rendait de grand cœur sa
liberté, puisqu'il s'agissait d'un avenir superbe.
--Qu'as-tu répondu?
--Je me suis donné jusqu'à demain pour la réflexion... Tu trouves sans
doute que je n'ai même pas à réfléchir; il fallait refuser?
Gaston savait l'histoire de la présentation, la fuite hautaine de chez
madame de Randières. D'instinct, cette femme lui était odieuse.
Qu'elle eût des remords tardifs, tant mieux, il ne l'en plaignait pas.
Mais il se rappelait les dégoûts, vaillamment réprimés, de Robert pour
le genre de travail devenu son gagne-pain; il connaissait les soifs de
sa nature d'élite, les rêves de gloire entrevus par le père et que la
dure nécessité risquait d'anéantir en stérilisant le cerveau dans le
combat pour la vie. S'envoler en plein éther, ouvrir l'aile aux
souffles caressants, quelle tentation!
Quand elle triompherait des révoltes de la première heure, oserait-il
blâmer?
Il demanda:
--Crois-tu que chez elle, tu puisses être heureux?
--Ce n'est pas de moi qu'il s'agit.
--De qui, alors?
--De cette femme qui mit tant de zèle à me bannir de son existence et
met tant de passion à m'y faire rentrer, qui m'inspire de la répulsion
et dont la pensée me suit cependant partout, qui sait d'où je sors et
refuse de me le dire, et se trouve mal quand je l'interroge. Suis-je
sûr d'avoir le droit de la repousser, de la détester? Ma mère,
peut-être!
--En ce cas, elle t'a dégagé de tes devoirs de fils.
--Elle ne le pouvait pas. Un fils n'est jamais un juge. Rien ne le
dégage de ses devoirs. Et, puisque je suis dans l'incertitude, le mien
est, à tout prendre, quand elle m'appelle, d'obéir.
Gaston lui serra la main. Un attendrissement le gagnait devant cette
figure où, dans le lointain des ans, il revoyait l'expression
souffreteuse du petit pâtre des Mérilles dormant sous sa haie de
mûriers.
--Tu as raison, dit-il, et vaux mieux que moi. Notre père
t'approuverait.
--Cela me suffit. J'irai chez madame de Randières, pour alléger ses
remords, si elle en a.
Ils remontaient depuis longtemps la Seine, absorbés en leur pensées,
ne remarquant pas le chemin parcouru. Le ciel, au-dessus d'eux, riait,
dans la sérénité du printemps. Le bruit de la grande ville, derrière,
n'arrivait plus que comme une sourde clameur. Ils avaient atteint la
banlieue, au delà des fortifications, dans la direction d'Alfort.
--Où diable sommes-nous? questionna Gaston. La singulière campagne,
pleine de légumes, avec des bicoques au milieu de jardins à tenir dans
la poche!
--Voilà pourtant un vrai parc, là-bas, autour de ce chalet. Regarde,
on dirait une villa italienne. Elle est charmante, vue d'ici.
--Pour moi, dans ce paysage, rien ne vaut un coin de notre Vivarais.
--Ni surtout la Riveraine. Cela est positif. As-tu faim?
--Je dévorerais. Il doit être une heure indue.
--Midi, déclara Robert en levant la tête, habitué, par son enfance, à
prendre le soleil pour guide. Cherchons une auberge.
Ils la trouvèrent près du chemin de halage. Une petite maison très
propre, où l'hôtesse les accueillit avec empressement. On dressa la
table sous une tonnelle, afin de leur épargner le voisinage des
mariniers de la salle commune. Ces dents de jeunes loups saccagèrent.
Puis, comme la journée était splendide et que le soleil radieux
invitait au _farniente_, ils allèrent se coucher dans l'herbe, au bord
de l'eau. Les prés descendaient jusqu'au fleuve, constellés de
pâquerettes et de chicorée sauvage. Quoi qu'en eût dit Gaston, le
paysage ne manquait pas de grâce. Les fleurs et la verdure des
demeures rustiques piquetaient la monotonie des terres maraîchères, et
la grande villa italienne se dressait à l'horizon d'un air d'attirante
mélancolie. Ces premiers beaux jours ont une pénétration de vie
étrange; Robert en subissait l'influence. Ses pensées du matin
s'évaporaient dans les transparences de l'atmosphère. Il cueillait
autour de lui les minces étoiles blanches épanouies sous le velours
des prés. Et devant cette moisson embaumée, sa poitrine se gonfla: «Je
ne lui en porterai plus jamais. Pauvre petite sœur!» La Riveraine et
sa fée, aux regards d'ange, lui parlaient tout bas.
Mais Gaston le poussa du coude. Les deux jeunes gens restèrent
pétrifiés.
De taille moyenne, svelte comme un sylphe, vêtue d'un peignoir de
cachemire blanc magnifiquement brodé, les pieds chaussés de mules de
satin, une créature courait dans la prairie et paraissait jouer avec
un compagnon imaginaire. Elle était tête nue au soleil, sans ombrelle
et sans gants. Des boucles blondes, pareilles à de l'or en fusion, lui
tombaient jusqu'à la ceinture. Pas une ride au front, de la blancheur
des nacres. Elle était idéalement belle. Mais dire son âge eût été
malaisé, tant les contrastes se heurtaient: il y avait de l'enfant
dans la turbulence de ses pas, de la femme dans la passion de certains
gestes tragiques, de l'aïeule dans la fugitive lassitude des traits,
quelques poses découragées, tremblantes comme chez les vieillards.
Elle passait de l'un à l'autre de ces aspects avec une mobilité
incroyable. Elle ramassait des fleurs, courait après les papillons, se
roulait parmi les herbes, avait de brusques éclats de rire, çà et là
des cris poignants, s'arrêtait raide, tendait les bras à l'air qui,
enveloppant ses doigts chargés de bagues, semblait lui donner la
sensation d'un baiser. Alors, de ses lèvres plissées en un énigmatique
sourire, des mots incohérents sortaient, avec la suavité d'un appel
d'amour.
--C'est une folle! dit Gaston.
--Qu'elle est belle! chuchota Robert.
Il ne la quittait pas du regard. Une émotion de plus en plus forte
l'étreignait, à mesure qu'elle avançait vers lui, les yeux sur ses
yeux, le sourire de sphinx toujours creusé au coin de la bouche. Elle
s'arrêta comme une somnambule et, sur un ton d'évocation sépulcrale,
elle dit:
--Il est là, mon orgueil. Il rit, il est beau, il est là. Je n'ai plus
peur.
Elle demeurait immobile en face de Robert. A la rencontre des grands
yeux bleus stupéfaits, ses grands yeux bleus fixes prenaient de la
vie. Ainsi, en heurtant l'épée, la froide épée jette des étincelles.
Aux pointes des pupilles dilatées s'allumaient de rouges éclairs. Elle
demeurait immobile, muette, concentrée en elle-même, dans l'attitude
cauteleuse de la panthère prête à bondir sur sa proie, la proie
qu'elle découvrait là, en ce jeune homme éperdu et tremblant à deux
pas d'elle. Sous les longues boucles fauves, la figure de statue
revêtait une expression de douleur allant jusqu'à la cruauté. Lui
contemplait. Gaston le saisit par le bras afin de le soustraire à
l'horrible fascination, de rompre le charme sinistre, dont il
constatait et redoutait la puissance.
--Prends garde! Il faut se méfier des fous. Ote-toi de son chemin.
Et il l'écarta. La femme tressaillit. Elle ne comprenait pas. Il y
avait quelque chose en face d'elle, ce quelque chose soudain
s'évanouissait. Elle passa ses mains sur sa figure, cherchant encore,
toujours, droit devant elle. Où était-ce? Qui le lui prenait? Cette
fête d'un instant, cette joie d'une minute, qu'en faisait-on? Une
détresse poignante marbra son visage, la souffrance familière, aiguë.
Puis, comme appelée par une voix secrète, où ses effarouchements
s'apaisaient:
--Il rit, il est là! dit-elle.
La physionomie tout à coup sereine, elle descendit d'un pas cadencé,
en modulant un air insaisissable, vers la berge. Les fleurs ont, sous
la brise, ces ondulations adorables. Mais le brasillement du fleuve la
frappa de terreur. Elle poussa un cri déchirant, un de ces cris
d'angoisse qui bouleversent, entra dans l'eau, tendit les bras en
avant, faisant mine de s'accrocher aux flots qui se brisaient sous ses
mains et glissaient, insensibles, entre ses doigts. Son geste machinal
semblait fouiller l'onde. Elle marcha d'abord sans perdre pied. Autour
de sa robe blanche, les nappes bleues élargissaient leurs cercles. Et
les gaies hirondelles voltigeaient, insoucieuses, autour d'elle.
Bientôt le courant, plus fort, la roula dans son manteau d'azur. Avant
que Gaston eût fait un geste, Robert s'était précipité. En quelques
brasses vigoureuses, il l'atteignit. Il souleva sa tête hors de l'eau.
Leurs regards de nouveau croisés, elle poussa le même cri, l'enlaça
d'un élan sauvage et, le serrant contre elle comme une mère son
enfant, disparut avec lui.
--Au secours! au secours!... gémissait Gaston.
De l'auberge, des prés, des maisons éparses on accourut. A son tour,
Gaston plongea, frémissant à l'idée qu'il aurait affaire peut-être à
deux cadavres. La berge se couvrait de monde, dans un tohu-bohu de
bruits, d'appels, de vaines clameurs.
Quelqu'un fendit la foule, sauta dans une barque et rama vers les
trois corps. Le moyen, pour n'être pas héroïque, était le plus sûr;
naturellement, personne n'y songeait. C'était un homme de haute
taille, aux cheveux grisonnants, la figure énergique et belle. En un
clin d'œil, il fut auprès de Gaston.
--Monsieur, ne les lâchez pas, et donnez-moi la main.
Laffont se cramponna et, pêle-mêle avec les autres, fut hissé à bord.
Les bras de la folle étaient tellement crispés autour du cou de Robert
qu'on eut toutes les peines du monde à dénouer l'étreinte.
Sur la berge, des domestiques en grand émoi répondaient aux mille
questions posées de toutes parts: «Depuis le matin, on courait après
madame la marquise... Elle s'était échappée, ils ne savaient
comment... durant une courte absence de monsieur le marquis... lui qui
ne la quittait jamais, la veillant nuit et jour... si admirable de
dévouement. Dès son retour, à la première nouvelle, il était comme
frappé au cœur... et trois heures de recherches inutiles!...»
--Pauvre homme! psalmodia l'aubergiste. Quelques minutes de plus, ce
n'en aurait pas moins été pour lui un fier débarras. Il suffit de le
regarder. Quand on est triste de cette façon!...
L'hôtelière, d'un mouvement de tête, indiquait celui qui venait de
recueillir les trois épaves et accostait à la rive. Triste, il
l'était, certes, par les yeux, le pli navré des lèvres, une sorte de
brisement de tout l'être. La foudre, un jour, avait dû s'abattre sur
lui. Mais à le voir près du corps inanimé de la folle, on sentait que
toute sa vie--ce qu'il en restait, du moins--était là.
Dès que la marquise eut repris ses sens, des voitures, mandées en
hâte, transportèrent tout ce monde à la villa italienne. Le marquis
avait donné l'ordre d'amener chez lui les jeunes gens et ne s'occupait
que de sa femme, étendue sur les coussins du landau. Sa voix
palpitait:
--Yvonne, m'entendez-vous? me voyez-vous? Il se penchait sur elle, la
berçait: Yvonne, je vous en supplie, répondez-moi.
Elle gardait un mutisme farouche. Visiblement, une idée fixe
l'obsédait. Lui ne se lassait pas, opiniâtre en son impuissante
tendresse, ivre de l'avoir encore vivante contre lui, après l'affreux
péril.
--Yvonne, mon Yvonne, je vous en conjure...
Comme on descendait devant le perron de la villa, Robert et Gaston
furent les témoins d'une scène pénible. Un accès de fureur s'emparait
de la marquise, elle refusait de rentrer, voulait retourner au fleuve,
se débattait aux bras de son mari, criant:
--Il est sous la mer. Je l'ai vu. Je le veux, je le veux!
Une paysanne d'âge mûr, vêtue du costume bas-breton, se précipita, les
paupières gonflées, hors d'elle-même, par l'inquiétude des dernières
heures.
--Seigneur Jésus! monsieur le marquis, dans quel état elle nous
revient!
Le marquis, taillé en hercule, fléchissait presque sous les mouvements
désordonnés de la malheureuse. Il avait peine à la retenir. La
paysanne tenta de lui venir en aide.
--Non, Annick, commanda-t-il, ne la touchez pas, vous lui feriez mal.
Occupez-vous de ces messieurs. Ils ont failli se noyer pour la sauver.
D'un dernier effort, il enleva Yvonne et franchit le seuil de la
maison avec son cher fardeau.
--Entrez, messieurs, dit Annick.
Elle fit allumer un feu de corps de garde, apporter des vêtements et
des cordiaux, et laissa les jeunes gens réparer leurs avaries.
--Singulière aventure, déclara Gaston, qui finit mieux qu'elle n'a
commencé. Willmann en ferait des gorges chaudes, car nous jouons au
terre-neuve.
Robert s'assit à l'écart, le front dans les mains. Le silence n'était
point pour plaire à son compagnon, qui le gourmanda:
--Vrai, tu n'es pas communicatif. Robert! Robert!!... Ah! tu daignes
lever la tête. Quel air! ma parole, on dirait que tu reviens de
l'autre monde.
--Ma foi! soupira Robert.
Au bout d'une demi-heure, Annick se présenta, chargée d'un message du
marquis: il s'excusait de ne pas se montrer encore, ne pouvait quitter
la marquise, les priait de se considérer comme chez eux.
--Et ce que je vous dis de sa part, poursuivit la paysanne, je vous le
dis aussi de la mienne. Je vous appartiens, après ce que vous avez
fait pour elle.
Ce «pour elle» contenait bien des choses. C'était la prise de
possession du maître par le serviteur, l'affirmation d'un sentiment
presque aussi robuste que la maternité.
--Y a-t-il longtemps qu'elle est folle? demanda Robert.
--Plus de treize ans, monsieur.
--Treize ans!
--Ah! c'est terrible. La meilleure des créatures! Le bon Dieu n'avait
rien fait d'aussi bon qu'elle.
--Comment cela est-il venu?
--Un enfant qui s'est noyé, son fils, à cinq ans, pendant une grande
marée. Pauvre ange! toute leur joie. On n'a jamais retrouvé son corps.
Cela lui a pris la raison. Les médecins disent qu'elle ne peut pas
guérir.
--Comme elle aimait son enfant!
--Si vous saviez! Les premières années, elle était furieuse. La vue
de la mer redoublait ses crises. A chaque instant, nous croyions que
son délire allait l'emporter, que la douleur la tuerait. Elle n'a tué
que l'intelligence.
--Son mari est plus à plaindre qu'elle, hasarda Gaston.
--Il n'a jamais voulu la quitter, reprit Annick. Il est venu
s'installer ici, où les soins sont plus faciles. Nous constations un
peu de mieux: elle le reconnaissait par moments, elle oubliait le
petit corps que l'Océan roule sur les galets. Mais vous avez entendu
ses cris tout à l'heure?
La paysanne se signa et poursuivit, à voix basse:
--Elle aura vu le cadavre, qu'on n'a pu mettre en terre sainte. C'est
lui qu'elle allait chercher dans la Seine, et, ne l'ayant pas trouvé,
maintenant elle est perdue. Priez pour elle, messieurs! Ceux qui ont
une mère doivent prier pour celles qui n'ont plus d'enfants.
Ceux qui ont une mère!... L'autre jour, Robert avait presque failli
croire qu'il en avait une.
Avant de les faire ramener à Paris, le marquis vint les saluer.
--Messieurs, je vous dois une existence qui m'est précieuse. Je m'en
souviendrai toujours. Souvenez-vous, de votre côté, que le marquis de
Kercoëth est à votre disposition absolue.
--C'est attacher trop d'importance, répondit Robert, à une action
toute naturelle. Voulez-vous me permettre de vous demander des
nouvelles de madame de Kercoëth?
--Hélas! elle est dans un état cruel d'agitation.
--Puisse Dieu la prendre en pitié! Je le souhaite de toute mon âme.
--Merci... bégaya le marquis en serrant avec violence la main de
Robert. Merci surtout de l'avoir sauvée.
La nuit tombait. On ne pouvait distinguer les traits de M. de
Kercoëth. Mais Robert sentit sur ses doigts la brûlure d'une larme.