III

Le surlendemain Willmann vint prendre Robert au saut du lit.

--Enlevée, la permission, à la pointe de la baïonnette! En route.

--Quelle chance, mon ami! Vous avez obtenu?...

--Bah! il n'y fallait même pas de baïonnette. Le hasard a de ces

bouffonneries. Le proviseur me connaît, moi qui me figurais n'être

connu de personne. Il est vrai que la montagne Sainte-Geneviève est un

des pics de la bohème et la bohème mon royaume de ce monde...

--Ainsi, Gaston?...

--M'est confié pour toute la journée. Je le fais sortir, te le passe

et me sauve, car j'ai deux ou trois rendez-vous, ce matin.

Ils prirent d'un pas allègre le chemin du lycée Henri IV. Sa nouvelle

existence cloîtrée pesait fort au jeune Laffont. A dix-huit ans,

troquer son indépendance, la liberté des vastes champs contre

l'étouffement des murs, c'est un rude coup. Gaston souffrait d'autant

plus que, profondément atteint par la mort de son père et résolu de

devenir le soutien de sa mère et de sa sœur, il lui fallait regagner

tout un arriéré de paresse. Aussi s'absorbait-il dans le travail, ce

qui doublait l'ennui de la prison d'une sorte d'isolement au milieu de

ses camarades. Ceux-ci, mis en verve de malice par sa simplicité, ses

candeurs de rural, le tourmentaient à plaisir. Il laissait faire, avec

des rages intérieures. Ses seules joies étaient les visites de Robert.

Tous deux retrouvaient alors un peu de leur bonheur ancien, se

contaient leurs déboires, se consolaient l'un l'autre, et, réconfortés

par l'amitié, revoyaient les jours déjà lointains de la Riveraine, les

travaux communs sous l'œil vigilant du père, les courses vagabondes

au bord du Rhône, et les grâces de la petite sœur restée dans le nid

d'où ils étaient tombés.

Ce dimanche-là, ce ne fut pas une médiocre surprise pour Laffont

d'être dehors, au grand air, entre Robert et Willmann.

--Vous me remercierez une autre fois, mes petits, grommela le vieil

artiste, dont on étreignait le bras. Je vous ai donné la clef des

champs. Usez, n'abusez pas. Moi, je vous lâche. Oui, oui... des

affaires... As-tu encore de l'argent, toi?

--Ne vous inquiétez pas.

--Hein?... Drôle de garçon!... Fier comme un Castillan! Mais nous

autres, artistes... Et, poussant Gaston du coude, l'index au front:

Tous un grain.

Sur les quais, il quitta les jeunes gens, lestés de conseils sages et

d'indications qui l'étaient moins, telles que restaurants à la mode,

cafés du high-life, etc.

--Il croit, dit Gaston, que le Pactole coule chez nous.

Robert, sans répondre, tapota la poche de son gilet, où sonnait le

tintement de pièces d'or.

--Bah? fit l'autre, surpris. Moi qui comptais, en fait d'agapes,

manger de l'air et boire du soleil. D'où cela te vient-il?

--De mon premier concert.

Ils marchaient le long de la Seine, sous les gaietés du ciel,

remontant vers le Jardin des Plantes, au hasard. Robert disait tout,

la rencontre de Willmann, la fête, le gros succès, l'entretien avec

madame de Randières, et, quand il la voyait à ses pieds, sans

connaissance, son angoisse douloureuse. Ne se sentant ni le courage

ni même la force de la secourir, il appelait, des domestiques

enlevaient la baronne, elle n'était plus rentrée dans les salons. Le

lendemain, branle-bas général chez Duparc. Willmann y semait des

tempêtes, apportait de nouveau les propositions faites la veille, le

morigénait de la belle manière de ne s'être pas précipité sur

l'aubaine et l'avertissait que Duparc lui rendait de grand cœur sa

liberté, puisqu'il s'agissait d'un avenir superbe.

--Qu'as-tu répondu?

--Je me suis donné jusqu'à demain pour la réflexion... Tu trouves sans

doute que je n'ai même pas à réfléchir; il fallait refuser?

Gaston savait l'histoire de la présentation, la fuite hautaine de chez

madame de Randières. D'instinct, cette femme lui était odieuse.

Qu'elle eût des remords tardifs, tant mieux, il ne l'en plaignait pas.

Mais il se rappelait les dégoûts, vaillamment réprimés, de Robert pour

le genre de travail devenu son gagne-pain; il connaissait les soifs de

sa nature d'élite, les rêves de gloire entrevus par le père et que la

dure nécessité risquait d'anéantir en stérilisant le cerveau dans le

combat pour la vie. S'envoler en plein éther, ouvrir l'aile aux

souffles caressants, quelle tentation!

Quand elle triompherait des révoltes de la première heure, oserait-il

blâmer?

Il demanda:

--Crois-tu que chez elle, tu puisses être heureux?

--Ce n'est pas de moi qu'il s'agit.

--De qui, alors?

--De cette femme qui mit tant de zèle à me bannir de son existence et

met tant de passion à m'y faire rentrer, qui m'inspire de la répulsion

et dont la pensée me suit cependant partout, qui sait d'où je sors et

refuse de me le dire, et se trouve mal quand je l'interroge. Suis-je

sûr d'avoir le droit de la repousser, de la détester? Ma mère,

peut-être!

--En ce cas, elle t'a dégagé de tes devoirs de fils.

--Elle ne le pouvait pas. Un fils n'est jamais un juge. Rien ne le

dégage de ses devoirs. Et, puisque je suis dans l'incertitude, le mien

est, à tout prendre, quand elle m'appelle, d'obéir.

Gaston lui serra la main. Un attendrissement le gagnait devant cette

figure où, dans le lointain des ans, il revoyait l'expression

souffreteuse du petit pâtre des Mérilles dormant sous sa haie de

mûriers.

--Tu as raison, dit-il, et vaux mieux que moi. Notre père

t'approuverait.

--Cela me suffit. J'irai chez madame de Randières, pour alléger ses

remords, si elle en a.

Ils remontaient depuis longtemps la Seine, absorbés en leur pensées,

ne remarquant pas le chemin parcouru. Le ciel, au-dessus d'eux, riait,

dans la sérénité du printemps. Le bruit de la grande ville, derrière,

n'arrivait plus que comme une sourde clameur. Ils avaient atteint la

banlieue, au delà des fortifications, dans la direction d'Alfort.

--Où diable sommes-nous? questionna Gaston. La singulière campagne,

pleine de légumes, avec des bicoques au milieu de jardins à tenir dans

la poche!

--Voilà pourtant un vrai parc, là-bas, autour de ce chalet. Regarde,

on dirait une villa italienne. Elle est charmante, vue d'ici.

--Pour moi, dans ce paysage, rien ne vaut un coin de notre Vivarais.

--Ni surtout la Riveraine. Cela est positif. As-tu faim?

--Je dévorerais. Il doit être une heure indue.

--Midi, déclara Robert en levant la tête, habitué, par son enfance, à

prendre le soleil pour guide. Cherchons une auberge.

Ils la trouvèrent près du chemin de halage. Une petite maison très

propre, où l'hôtesse les accueillit avec empressement. On dressa la

table sous une tonnelle, afin de leur épargner le voisinage des

mariniers de la salle commune. Ces dents de jeunes loups saccagèrent.

Puis, comme la journée était splendide et que le soleil radieux

invitait au _farniente_, ils allèrent se coucher dans l'herbe, au bord

de l'eau. Les prés descendaient jusqu'au fleuve, constellés de

pâquerettes et de chicorée sauvage. Quoi qu'en eût dit Gaston, le

paysage ne manquait pas de grâce. Les fleurs et la verdure des

demeures rustiques piquetaient la monotonie des terres maraîchères, et

la grande villa italienne se dressait à l'horizon d'un air d'attirante

mélancolie. Ces premiers beaux jours ont une pénétration de vie

étrange; Robert en subissait l'influence. Ses pensées du matin

s'évaporaient dans les transparences de l'atmosphère. Il cueillait

autour de lui les minces étoiles blanches épanouies sous le velours

des prés. Et devant cette moisson embaumée, sa poitrine se gonfla: «Je

ne lui en porterai plus jamais. Pauvre petite sœur!» La Riveraine et

sa fée, aux regards d'ange, lui parlaient tout bas.

Mais Gaston le poussa du coude. Les deux jeunes gens restèrent

pétrifiés.

De taille moyenne, svelte comme un sylphe, vêtue d'un peignoir de

cachemire blanc magnifiquement brodé, les pieds chaussés de mules de

satin, une créature courait dans la prairie et paraissait jouer avec

un compagnon imaginaire. Elle était tête nue au soleil, sans ombrelle

et sans gants. Des boucles blondes, pareilles à de l'or en fusion, lui

tombaient jusqu'à la ceinture. Pas une ride au front, de la blancheur

des nacres. Elle était idéalement belle. Mais dire son âge eût été

malaisé, tant les contrastes se heurtaient: il y avait de l'enfant

dans la turbulence de ses pas, de la femme dans la passion de certains

gestes tragiques, de l'aïeule dans la fugitive lassitude des traits,

quelques poses découragées, tremblantes comme chez les vieillards.

Elle passait de l'un à l'autre de ces aspects avec une mobilité

incroyable. Elle ramassait des fleurs, courait après les papillons, se

roulait parmi les herbes, avait de brusques éclats de rire, çà et là

des cris poignants, s'arrêtait raide, tendait les bras à l'air qui,

enveloppant ses doigts chargés de bagues, semblait lui donner la

sensation d'un baiser. Alors, de ses lèvres plissées en un énigmatique

sourire, des mots incohérents sortaient, avec la suavité d'un appel

d'amour.

--C'est une folle! dit Gaston.

--Qu'elle est belle! chuchota Robert.

Il ne la quittait pas du regard. Une émotion de plus en plus forte

l'étreignait, à mesure qu'elle avançait vers lui, les yeux sur ses

yeux, le sourire de sphinx toujours creusé au coin de la bouche. Elle

s'arrêta comme une somnambule et, sur un ton d'évocation sépulcrale,

elle dit:

--Il est là, mon orgueil. Il rit, il est beau, il est là. Je n'ai plus

peur.

Elle demeurait immobile en face de Robert. A la rencontre des grands

yeux bleus stupéfaits, ses grands yeux bleus fixes prenaient de la

vie. Ainsi, en heurtant l'épée, la froide épée jette des étincelles.

Aux pointes des pupilles dilatées s'allumaient de rouges éclairs. Elle

demeurait immobile, muette, concentrée en elle-même, dans l'attitude

cauteleuse de la panthère prête à bondir sur sa proie, la proie

qu'elle découvrait là, en ce jeune homme éperdu et tremblant à deux

pas d'elle. Sous les longues boucles fauves, la figure de statue

revêtait une expression de douleur allant jusqu'à la cruauté. Lui

contemplait. Gaston le saisit par le bras afin de le soustraire à

l'horrible fascination, de rompre le charme sinistre, dont il

constatait et redoutait la puissance.

--Prends garde! Il faut se méfier des fous. Ote-toi de son chemin.

Et il l'écarta. La femme tressaillit. Elle ne comprenait pas. Il y

avait quelque chose en face d'elle, ce quelque chose soudain

s'évanouissait. Elle passa ses mains sur sa figure, cherchant encore,

toujours, droit devant elle. Où était-ce? Qui le lui prenait? Cette

fête d'un instant, cette joie d'une minute, qu'en faisait-on? Une

détresse poignante marbra son visage, la souffrance familière, aiguë.

Puis, comme appelée par une voix secrète, où ses effarouchements

s'apaisaient:

--Il rit, il est là! dit-elle.

La physionomie tout à coup sereine, elle descendit d'un pas cadencé,

en modulant un air insaisissable, vers la berge. Les fleurs ont, sous

la brise, ces ondulations adorables. Mais le brasillement du fleuve la

frappa de terreur. Elle poussa un cri déchirant, un de ces cris

d'angoisse qui bouleversent, entra dans l'eau, tendit les bras en

avant, faisant mine de s'accrocher aux flots qui se brisaient sous ses

mains et glissaient, insensibles, entre ses doigts. Son geste machinal

semblait fouiller l'onde. Elle marcha d'abord sans perdre pied. Autour

de sa robe blanche, les nappes bleues élargissaient leurs cercles. Et

les gaies hirondelles voltigeaient, insoucieuses, autour d'elle.

Bientôt le courant, plus fort, la roula dans son manteau d'azur. Avant

que Gaston eût fait un geste, Robert s'était précipité. En quelques

brasses vigoureuses, il l'atteignit. Il souleva sa tête hors de l'eau.

Leurs regards de nouveau croisés, elle poussa le même cri, l'enlaça

d'un élan sauvage et, le serrant contre elle comme une mère son

enfant, disparut avec lui.

--Au secours! au secours!... gémissait Gaston.

De l'auberge, des prés, des maisons éparses on accourut. A son tour,

Gaston plongea, frémissant à l'idée qu'il aurait affaire peut-être à

deux cadavres. La berge se couvrait de monde, dans un tohu-bohu de

bruits, d'appels, de vaines clameurs.

Quelqu'un fendit la foule, sauta dans une barque et rama vers les

trois corps. Le moyen, pour n'être pas héroïque, était le plus sûr;

naturellement, personne n'y songeait. C'était un homme de haute

taille, aux cheveux grisonnants, la figure énergique et belle. En un

clin d'œil, il fut auprès de Gaston.

--Monsieur, ne les lâchez pas, et donnez-moi la main.

Laffont se cramponna et, pêle-mêle avec les autres, fut hissé à bord.

Les bras de la folle étaient tellement crispés autour du cou de Robert

qu'on eut toutes les peines du monde à dénouer l'étreinte.

Sur la berge, des domestiques en grand émoi répondaient aux mille

questions posées de toutes parts: «Depuis le matin, on courait après

madame la marquise... Elle s'était échappée, ils ne savaient

comment... durant une courte absence de monsieur le marquis... lui qui

ne la quittait jamais, la veillant nuit et jour... si admirable de

dévouement. Dès son retour, à la première nouvelle, il était comme

frappé au cœur... et trois heures de recherches inutiles!...»

--Pauvre homme! psalmodia l'aubergiste. Quelques minutes de plus, ce

n'en aurait pas moins été pour lui un fier débarras. Il suffit de le

regarder. Quand on est triste de cette façon!...

L'hôtelière, d'un mouvement de tête, indiquait celui qui venait de

recueillir les trois épaves et accostait à la rive. Triste, il

l'était, certes, par les yeux, le pli navré des lèvres, une sorte de

brisement de tout l'être. La foudre, un jour, avait dû s'abattre sur

lui. Mais à le voir près du corps inanimé de la folle, on sentait que

toute sa vie--ce qu'il en restait, du moins--était là.

Dès que la marquise eut repris ses sens, des voitures, mandées en

hâte, transportèrent tout ce monde à la villa italienne. Le marquis

avait donné l'ordre d'amener chez lui les jeunes gens et ne s'occupait

que de sa femme, étendue sur les coussins du landau. Sa voix

palpitait:

--Yvonne, m'entendez-vous? me voyez-vous? Il se penchait sur elle, la

berçait: Yvonne, je vous en supplie, répondez-moi.

Elle gardait un mutisme farouche. Visiblement, une idée fixe

l'obsédait. Lui ne se lassait pas, opiniâtre en son impuissante

tendresse, ivre de l'avoir encore vivante contre lui, après l'affreux

péril.

--Yvonne, mon Yvonne, je vous en conjure...

Comme on descendait devant le perron de la villa, Robert et Gaston

furent les témoins d'une scène pénible. Un accès de fureur s'emparait

de la marquise, elle refusait de rentrer, voulait retourner au fleuve,

se débattait aux bras de son mari, criant:

--Il est sous la mer. Je l'ai vu. Je le veux, je le veux!

Une paysanne d'âge mûr, vêtue du costume bas-breton, se précipita, les

paupières gonflées, hors d'elle-même, par l'inquiétude des dernières

heures.

--Seigneur Jésus! monsieur le marquis, dans quel état elle nous

revient!

Le marquis, taillé en hercule, fléchissait presque sous les mouvements

désordonnés de la malheureuse. Il avait peine à la retenir. La

paysanne tenta de lui venir en aide.

--Non, Annick, commanda-t-il, ne la touchez pas, vous lui feriez mal.

Occupez-vous de ces messieurs. Ils ont failli se noyer pour la sauver.

D'un dernier effort, il enleva Yvonne et franchit le seuil de la

maison avec son cher fardeau.

--Entrez, messieurs, dit Annick.

Elle fit allumer un feu de corps de garde, apporter des vêtements et

des cordiaux, et laissa les jeunes gens réparer leurs avaries.

--Singulière aventure, déclara Gaston, qui finit mieux qu'elle n'a

commencé. Willmann en ferait des gorges chaudes, car nous jouons au

terre-neuve.

Robert s'assit à l'écart, le front dans les mains. Le silence n'était

point pour plaire à son compagnon, qui le gourmanda:

--Vrai, tu n'es pas communicatif. Robert! Robert!!... Ah! tu daignes

lever la tête. Quel air! ma parole, on dirait que tu reviens de

l'autre monde.

--Ma foi! soupira Robert.

Au bout d'une demi-heure, Annick se présenta, chargée d'un message du

marquis: il s'excusait de ne pas se montrer encore, ne pouvait quitter

la marquise, les priait de se considérer comme chez eux.

--Et ce que je vous dis de sa part, poursuivit la paysanne, je vous le

dis aussi de la mienne. Je vous appartiens, après ce que vous avez

fait pour elle.

Ce «pour elle» contenait bien des choses. C'était la prise de

possession du maître par le serviteur, l'affirmation d'un sentiment

presque aussi robuste que la maternité.

--Y a-t-il longtemps qu'elle est folle? demanda Robert.

--Plus de treize ans, monsieur.

--Treize ans!

--Ah! c'est terrible. La meilleure des créatures! Le bon Dieu n'avait

rien fait d'aussi bon qu'elle.

--Comment cela est-il venu?

--Un enfant qui s'est noyé, son fils, à cinq ans, pendant une grande

marée. Pauvre ange! toute leur joie. On n'a jamais retrouvé son corps.

Cela lui a pris la raison. Les médecins disent qu'elle ne peut pas

guérir.

--Comme elle aimait son enfant!

--Si vous saviez! Les premières années, elle était furieuse. La vue

de la mer redoublait ses crises. A chaque instant, nous croyions que

son délire allait l'emporter, que la douleur la tuerait. Elle n'a tué

que l'intelligence.

--Son mari est plus à plaindre qu'elle, hasarda Gaston.

--Il n'a jamais voulu la quitter, reprit Annick. Il est venu

s'installer ici, où les soins sont plus faciles. Nous constations un

peu de mieux: elle le reconnaissait par moments, elle oubliait le

petit corps que l'Océan roule sur les galets. Mais vous avez entendu

ses cris tout à l'heure?

La paysanne se signa et poursuivit, à voix basse:

--Elle aura vu le cadavre, qu'on n'a pu mettre en terre sainte. C'est

lui qu'elle allait chercher dans la Seine, et, ne l'ayant pas trouvé,

maintenant elle est perdue. Priez pour elle, messieurs! Ceux qui ont

une mère doivent prier pour celles qui n'ont plus d'enfants.

Ceux qui ont une mère!... L'autre jour, Robert avait presque failli

croire qu'il en avait une.

Avant de les faire ramener à Paris, le marquis vint les saluer.

--Messieurs, je vous dois une existence qui m'est précieuse. Je m'en

souviendrai toujours. Souvenez-vous, de votre côté, que le marquis de

Kercoëth est à votre disposition absolue.

--C'est attacher trop d'importance, répondit Robert, à une action

toute naturelle. Voulez-vous me permettre de vous demander des

nouvelles de madame de Kercoëth?

--Hélas! elle est dans un état cruel d'agitation.

--Puisse Dieu la prendre en pitié! Je le souhaite de toute mon âme.

--Merci... bégaya le marquis en serrant avec violence la main de

Robert. Merci surtout de l'avoir sauvée.

La nuit tombait. On ne pouvait distinguer les traits de M. de

Kercoëth. Mais Robert sentit sur ses doigts la brûlure d'une larme.

Yvonne · 第 11 / 26 题