Chapitre V

Un jour de la première quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne

rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu’on était venu la

demander de la part du commissaire de l’inscription maritime.

C’était quelque chose concernant son petit-fils, bien sûr; mais cela ne

lui fit pas du tout peur. Dans les familles des gens de mer on a

souvent affaire à l’Inscription; elle donc, qui était fille, femme,

mère et grand’mère de marin, connaissait ce bureau depuis tantôt

soixante ans.

C’était au sujet de sa délégation, sans doute; ou peut-être un petit

décompte de la Circé à toucher au moyen de sa procure. Sachant ce qu’on

doit à M. le commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle robe et

une coiffe blanche, puis se mit en route sur les deux heures.

Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle

s’acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de même, à la

réflexion, à cause de ces deux mois sans lettre.

Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, très tombé depuis

les froids de l’hiver.

— Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gêner, la

belle!... (Encore ce costume en planches, qu’il avait dans l’idée.)

Le gai temps de juin souriait partout autour d’elle. Sur les hauteurs

pierreuses, il n’y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune

d’or; mais dès qu’on passait dans les bas-fonds abrités contre le vent

de la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies

d’aubépine fleurie, l’herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guère

tout cela, elle, si vieille, sur qui s’étaient accumulées les saisons

fugitives, courtes à présent comme des jours...

Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers,

des oeillets, des giroflées et, jusque sur les hautes toitures de

chaume et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers

papillons blancs.

Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays d’Islandais, et les

belles filles de race fière que l’on apercevait, rêveuses, sur les

portes, semblaient darder très loin au delà des objets visibles leurs

yeux bruns ou bleus. Les jeunes hommes, à qui allaient leurs

mélancolies et leurs désirs, étaient à faire la grande pêche, là-bas,

sur la mer hyperborée...

Mais c’était un printemps tout de même, tiède, suave, troublant, avec

de légers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.

Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire à cette vieille

grand’mère qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la

mort de son dernier petit-fils. Elle touchait à l’heure terrible où

cette chose, qui s’était passée si loin sur la mer chinoise, allait lui

être dite; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment

de mourir avait devinée et qui lui avait arraché ses dernières larmes

d’angoisses — sa bonne vieille grand’mère, mandée à l’Inscription de

Paimpol pour apprendre qu’il était mort! — Il l’avait vu très nettement

passer, sur cette route, s’en allant bien vite, droite, avec son petit

châle brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette apparition

l’avait fait se soulever et se tordre avec un déchirement affreux,

tandis que l’énorme soleil rouge de l’Équateur, qui se couchait

magnifiquement, entrait par le sabord de l’hôpital pour le regarder

mourir.

Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision dernière, s’était figuré sous

un ciel de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire,

se faisait au gai printemps moqueur...

En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiète, et

pressait encore sa marche.

La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de granit où

tombait ce soleil, donnant le bonjour à d’autres vieilles, ses

contemporaines, assises à leur fenêtre. Intriguées de la voir, elles

disaient:

— Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du dimanche, un jour sur

semaine?

M. le commissaire de l’inscription ne se trouvait pas chez lui. Un

petit être très laid, d’une quinzaine d’années, qui était son commis,

se tenait assis à son bureau. Étant trop mal venu pour faire un

pêcheur, il avait reçu de l’instruction et passait ses jours sur cette

même chaise, en fausses manches noires, grattant son papier.

Avec un air d’importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva

pour prendre, dans un casier, des pièces timbrées.

Il y en avait beaucoup... qu’est-ce que cela voulait dire? Des

certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni

par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...

Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait à trembler et à

voir trouble. C’est qu’elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud

écrivait pour elle à son petit-fils, et qui étaient revenues là, non

décachetées... Et ça c’était passé ainsi vingt ans auparavant, pour la

mort de son fils Pierre: les lettres étaient revenues de la Chine chez

M. le commissaire, qui les lui avait remises...

Il lisait maintenant d’une voix doctorale: “Moan, Jean-Marie-Sylvestre,

inscrit à Paimpol, folio 213, numéro matricule 2091, décédé à bord du

Bien-Hoa le 14...”

— Quoi?... Qu’est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur?...

— Décédé!... Il est décédé, reprit-il.

Mon Dieu, il n’était sans doute pas méchant, ce commis; s’il disait

cela de cette manière brutale, c’était plutôt manque de jugement,

inintelligence de petit être incomplet. Et, voyant qu’elle ne

comprenait pas ce beau mot, il s’exprima en breton:

— Marw éo!...

— Marw éo!... (Il est mort...)

Elle répéta après lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un

pauvre écho fêlé redirait une phrase indifférente.

C’était bien ce qu’elle avait à moitié deviné, mais cela la faisait

trembler seulement; à présent que c’était certain, ça n’avait pas l’air

de la toucher. D’abord sa faculté de souffrir s’était vraiment un peu

émoussée, à force d’âge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne

venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour le

moment dans sa tête, et voilà qu’elle confondait cette mort avec

d’autres: elle en avait tant perdu, de fils!... Il lui fallut un

instant pour bien entendre que celui-ci était son dernier, si chéri,

celui à qui se rapportaient toutes ses prières, toute sa vie, toute son

attente, toutes ses pensées, déjà obscurcies par l’approche sombre de

l’enfance...

Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son désespoir devant

se petit monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c’était comme ça

qu’on annonçait à une grand’mère la mort de son petit-fils?... Elle

restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son

châle brun avec ses pauvres vieilles mains gercées de laveuse.

Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce trajet

qu’il faudrait faire, et faire décemment, avant d’atteindre le gîte de

chaume où elle avait hâte de s’enfermer — comme les bêtes blessées qui

se cachent au terrier pour mourir. C’est pour cela aussi qu’elle

s’efforçait de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre,

épouvantée surtout d’une route si longue.

On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente

francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les

lettres, les certificats et la boîte contenant la médaille militaire.

Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts,

le promena d’une main dans l’autre, ne trouvant plus ses poches pour le

mettre.

Dans Paimpol, elle passa tout d’une pièce et ne regardant personne, le

corps un peu penché comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de

sang à ses oreilles; - et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre

machine déjà très ancienne qu’on aurait remontée à toute vitesse pour

la dernière fois, sans s’inquiéter d’en briser les ressorts.

Au troisième kilomètre, elle allait toute courbée en avant, épuisée; de

temps à autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans

la tête un grand choc douloureux. Et elle se dépêchait de se terrer

chez elle, de peur de tomber et d’être rapportée...

Pêcheur d'Islande · 第 28 / 62 题