Le transport continuait sa route à travers l’océan Indien. En bas, dans
l’hôpital flottant, il y avait encore des misères enfermées. Sur le
pont, on ne voyait qu’insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur la
mer, une vraie fête d’air pur et de soleil.
Par ces beaux temps d’alizés, les matelots, étendus à l’ombre des
voiles, s’amusaient avec leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce
Singapour d’où ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte
de bêtes apprivoisées.)
Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, ayant de petits airs
enfantins sur leurs figures d’oiseau; pas encore de queue, mais déjà
vertes, oh! d’un vert admirable. Les papas et les mamans avaient été
verts; alors elles, toutes petites, avaient hérité inconsciemment de
cette couleur-là, posées sur ces planches si propres du navire, elles
ressemblaient à des feuilles très fraîches tombées d’un arbre des
tropiques.
Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles s’observaient entre
elles drôlement; elles se mettaient à tourner le cou en tous sens,
comme pour s’examiner sous différents aspects. Elles marchaient comme
des boiteuses, avec des petits trémoussements comiques, partant tout
d’un coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle patrie; et il y
en avait qui tombaient.
Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et c’était un autre
amusement. Il y en avait de tendrement aimées, qui étaient embrassées
avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de
leurs maîtres en les regardant avec des yeux de femme, moitié
grotesque, moitié touchantes.
Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur le pont deux
sacs de toile, scellés de gros cachets en cire rouge, et marqués au nom
de Sylvestre; c’était pour vendre à la criée, — comme le règlement
l’exige pour les morts, — tous ses vêtements, tout ce qui lui avait
appartenu au monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper
autour; à bord d’un navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces
ventes de sac, pour que cela n’émotionne plus. Et puis, sur ce bateau,
on avait si peu connu Sylvestre.
Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies bleues, furent palpés,
retournés et puis enlevés à des prix quelconques, les acheteurs
surfaisant pour s’amuser.
Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu’on adjugea cinquante sous.
On en avait retiré, pour remettre à la famille, les lettres et la
médaille militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre
de Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites
choses disposées là par la prévoyance de grand’mère Yvonne pour réparer
et recoudre.
Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, présenta deux
petits bouddha, pris dans une pagode pour être donnés à Gaud, et si
drôles de tournure qu’il y eut un fou rire quand on les vit apparaître
comme dernier lot. S’ils riaient, les marins, ce n’était pas par manque
de coeur, mais par irréflexion seulement.
Pour finir, on vendit les sacs, et l’acheteur entreprit aussitôt de
rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien à la place.
Un soigneux coup de balai fut donné après, afin de bien débarrasser ce
pont si propre des poussières ou des débris de fil tombés de ce
déballage.
Et les matelots retournèrent gaîment s’amuser avec leurs perruches et
leurs singes.