Chapitre IV

Le transport continuait sa route à travers l’océan Indien. En bas, dans

l’hôpital flottant, il y avait encore des misères enfermées. Sur le

pont, on ne voyait qu’insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur la

mer, une vraie fête d’air pur et de soleil.

Par ces beaux temps d’alizés, les matelots, étendus à l’ombre des

voiles, s’amusaient avec leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce

Singapour d’où ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte

de bêtes apprivoisées.)

Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, ayant de petits airs

enfantins sur leurs figures d’oiseau; pas encore de queue, mais déjà

vertes, oh! d’un vert admirable. Les papas et les mamans avaient été

verts; alors elles, toutes petites, avaient hérité inconsciemment de

cette couleur-là, posées sur ces planches si propres du navire, elles

ressemblaient à des feuilles très fraîches tombées d’un arbre des

tropiques.

Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles s’observaient entre

elles drôlement; elles se mettaient à tourner le cou en tous sens,

comme pour s’examiner sous différents aspects. Elles marchaient comme

des boiteuses, avec des petits trémoussements comiques, partant tout

d’un coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle patrie; et il y

en avait qui tombaient.

Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et c’était un autre

amusement. Il y en avait de tendrement aimées, qui étaient embrassées

avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de

leurs maîtres en les regardant avec des yeux de femme, moitié

grotesque, moitié touchantes.

Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur le pont deux

sacs de toile, scellés de gros cachets en cire rouge, et marqués au nom

de Sylvestre; c’était pour vendre à la criée, — comme le règlement

l’exige pour les morts, — tous ses vêtements, tout ce qui lui avait

appartenu au monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper

autour; à bord d’un navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces

ventes de sac, pour que cela n’émotionne plus. Et puis, sur ce bateau,

on avait si peu connu Sylvestre.

Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies bleues, furent palpés,

retournés et puis enlevés à des prix quelconques, les acheteurs

surfaisant pour s’amuser.

Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu’on adjugea cinquante sous.

On en avait retiré, pour remettre à la famille, les lettres et la

médaille militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre

de Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites

choses disposées là par la prévoyance de grand’mère Yvonne pour réparer

et recoudre.

Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, présenta deux

petits bouddha, pris dans une pagode pour être donnés à Gaud, et si

drôles de tournure qu’il y eut un fou rire quand on les vit apparaître

comme dernier lot. S’ils riaient, les marins, ce n’était pas par manque

de coeur, mais par irréflexion seulement.

Pour finir, on vendit les sacs, et l’acheteur entreprit aussitôt de

rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien à la place.

Un soigneux coup de balai fut donné après, afin de bien débarrasser ce

pont si propre des poussières ou des débris de fil tombés de ce

déballage.

Et les matelots retournèrent gaîment s’amuser avec leurs perruches et

leurs singes.

Pêcheur d'Islande · 第 27 / 62 题