En dehors de ces quelques exemples, la toute-puissance du bâton commence
à être contestée. Les gens de lettres redressent la tête sous l’insulte;
ils ne reconnaissent plus la brutale supériorité de la force qui les
tenait courbés autrefois. Il leur faut une réparation d’honneur, et,
pour l’avoir, ils en appellent les uns à leur épée, les autres à la
loi[75]. L’épée et la loi, récusées d’abord, ne tardent pas à être
reçues en leur faveur. La première, c’est peu de chose: elle ne prouvait
rien que le courage personnel de ceux qui s’en servaient. La seconde,
c’est beaucoup plus et beaucoup mieux: elle prouvait les changements de
l’opinion et le progrès de la condition littéraire.
[75] Démosthène, frappé publiquement d’un coup de poing à la joue, sur
le théâtre, au milieu des fêtes de Bacchus, pendant qu’il
remplissait ses fonctions de chorége, par Midias, citoyen riche et
puissant, forma d’abord une plainte devant le peuple, qui condamna
Midias, puis composa, pour être prononcé devant les juges, le
vigoureux discours que nous avons encore. Si Molière, Voltaire,
Beaumarchais, etc., avaient imité Démosthène, la langue française
aurait bien des pages éloquentes de plus.
Il y a une aventure du chevalier de Boufflers qui rappelle en beaucoup
de points celle de cet auteur que nous avons vu plus haut battu de
verges par les actrices de la Comédie-Italienne. Le chevalier avait
fait, contre certaine marquise infidèle, une épigramme qui avait couru.
A quelque temps de là, la grande dame sollicite une réconciliation, et
lui demande de venir la sceller à sa table. Il y va, mais des pistolets
dans sa poche, en homme prudent et qui connaissait la partie adverse. A
peine arrivé, il est saisi par quatre forts gaillards de laquais, qui,
sous les yeux de la marquise, lui meurtrissent les reins de cinquante
coups de verges. Jusque-là, c’est tout à fait l’histoire de notre
auteur; mais voici un dénoûment auquel celui-ci n’avait pas songé.
Boufflers se relève, se rajuste avec sang-froid; puis, tirant ses
pistolets de sa poche, il ordonne aux laquais, en les couchant en joue,
de rendre à leur maîtresse ce qu’ils venaient de lui donner à lui-même.
Il fallut bien se résoudre des deux parts, et le chevalier compta
scrupuleusement les coups. Après quoi, mais c’est un mince détail, il
les força à se les repasser l’un à l’autre. Puis il salua avec grâce et
sortit[76].
[76] _Chronique scandal._, t. III.
Le chevalier de Roncherolles, s’étant reconnu dans un vaudeville de
Champcenetz sur les _jeunes gens du siècle_ (1783), déclara, en présence
de plusieurs officiers aux gardes, que l’auteur méritait des coups de
bâton. Mais Champcenetz était plutôt homme à en donner qu’à en recevoir:
cette année même, il l’avait bien prouvé à Morande, en châtiant une de
ses nouvelles insolences par les mains des valets de la
Comédie-Française. Le lendemain donc, il alla demander raison au
chevalier et se battit avec lui[77]. Il est vrai que, comme Boufflers,
quoiqu’à un moindre degré, Champcenetz était gentilhomme et de bonne
maison, et l’on dira peut-être que c’était le sang du patricien, et non
celui du poëte, qui se révoltait en lui à ce propos d’un autre âge. Mais
bien des écrivains et des artistes de profession, qui n’avaient pas même
toujours la particule, se montrèrent tout aussi gentilshommes en
pareille occurrence.
[77] _Mémoir. secr._, t. XXII, p. 30, 11 janv. 1783.
Longtemps auparavant, à une époque où les préjugés nobiliaires ne
s’étaient pas encore abaissés devant ces grands principes d’égalité
civile et sociale que la Révolution devait si définitivement implanter
parmi nous; lorsque les traditions du règne de Louis XIV, mort depuis
dix ans à peine, régnaient encore dans toute leur vigueur, Voltaire, un
simple petit bourgeois, avait donné le même exemple de révolte contre un
impudent outrage, et il ne tint pas à lui de le pousser aussi loin que
le gentilhomme Champcenetz. Il dînait chez le duc de Sully, en compagnie
du chevalier de Rohan: celui-ci, nourri dans les habitudes de l’ancienne
cour et ne soupçonnant pas qu’un poëte pût servir à autre chose qu’à
amuser les grands seigneurs qui daignaient l’admettre à leur table,
laissa tomber quelques persiflages de mauvais ton sur l’auteur de la
_Henriade_, qui lui répondit par une de ces épigrammes comme il en
savait faire. «Quel est donc, demande le chevalier, ce jeune homme qui
parle si haut?--Un homme, répond fièrement Voltaire, qui honore le nom
qu’il porte, lorsque tant d’autres traînent le leur dans la boue.» Outré
de cette hardiesse, le chevalier donne des ordres à ses gens, et,
quelques jours après, comme Voltaire dînait de nouveau chez le duc, il
est attiré, sous je ne sais quel prétexte, à la porte de l’hôtel; des
laquais déguisés s’emparent de lui, le frappent à grands coups de bâton,
jusqu’à ce que leur maître, qui assistait _incognito_ à cette exécution
sauvage, leur fasse signe que cela suffit. Ils se sauvent alors,
laissant le poëte à moitié mort.
Le duc de Sully était premier ministre, c’était à sa porte et sur un de
ses invités qu’on venait de se livrer à cet acte barbare et lâche: il ne
s’en inquiéta point pourtant, et le parlement demeura muet. Les temps
n’étaient pas encore mûrs. Mais Voltaire voulut suppléer au silence de
la justice. D’abord malade de honte et de rage, il s’enferme, et apprend
à fond l’escrime et l’anglais, l’un pour sa vengeance, l’autre pour
l’exil qu’il prévoit. Puis, par l’intermédiaire d’un garçon de Procope,
qu’il avait décrassé afin de s’en servir comme d’un second, il envoie un
cartel au chevalier, qui accepte pour le lendemain, et, dans la nuit, le
fait enfermer à la Bastille[78].
[78] _Chronique scandaleuse_, 3e vol.
Lorsqu’il en sortit, au bout de six mois, Voltaire, qui avait la mémoire
tenace, se remit en quête de son adversaire; mais celui-ci se cacha si
bien, que le poëte dut partir pour son exil d’Angleterre, avant de
l’avoir revu[79].
[79] _Vie de Voltaire_, par Condorcet.--_Voltaire_, par Eug. Noël, p.
37.
Se venger ainsi des insolences d’un grand seigneur, voilà ce qui ne
serait jamais venu en tête à un auteur du dix-septième siècle, fût-ce à
M. de Boissat, qui avait pourtant sur Voltaire trois grands avantages,
en pareil cas, puisqu’il était académicien, gentilhomme lui-même, et
bretteur de première force.
Il devait être donné au duc de Chaulnes de dépasser encore le chevalier
de Rohan, dans sa querelle avec Beaumarchais, en 1773. Le noble pair
soupçonnait l’écrivain d’être préféré par une actrice de la
Comédie-Italienne, mademoiselle Ménard, qu’il _protégeait_. Haut et
puissant personnage, d’une violence de caractère égale à sa force
corporelle, il entra en fureur quand il apprit que le fils d’un
horloger, un petit écrivain de drames bourgeois et larmoyants, était son
rival en amour, et forma le projet de le tuer, jurant, avec des serments
effroyables, qu’il voulait boire son sang et lui arracher le cœur à la
force des dents. Il faut lire dans le livre de M. de Loménie[80] les
détails ignobles de la bataille de porte-faix engagée par le grand
seigneur contre l’auteur d’_Eugénie_, les soufflets et les coups qu’il
commence par donner, dans un fiacre, au poëte Gudin de la Brenellerie,
l’ami de celui-ci, sa lutte à bras-le-corps contre Beaumarchais dont il
déchire le visage et arrache la peau du front, enfin vingt autres
particularités non moins monstrueuses que je n’ai point le courage de
rapporter ici, tant elles me soulèvent le cœur de dégoût. Et, le
dimanche suivant, il osait, dans le foyer de la Comédie-Française,
demander à haute voix le silence, pour raconter sa conduite, et la
justifier à sa façon[81]. Mais le rang et le nom du duc de Chaulnes, les
ménagements singuliers apportés par un timide commissaire de police dans
sa déposition sur cette affaire, ne purent sauver le pair de France d’un
emprisonnement au château de Vincennes, en vertu d’une lettre de cachet.
[80] _Beaumarchais et son Temps_, t. I, ch. X.
[81] _Nouvelles à la main_, Mss., de Pidansat de Mairobert, 18 février
1773.
Le 8 juin 1781, Mozart, que son patron, l’archevêque de Saltzbourg,
traitait habituellement comme le dernier des laquais, fut jeté à la
porte par le comte d’Arco, avec un coup de pied, et il écrivait à son
père que, partout où il rencontrerait celui-ci, il lui rendrait la
pareille[82].
[82] _Biographie nouvelle de Mozart_, par Otto Jahn. 3e volume.
Nous verrons mieux encore. Voici, par exemple, non plus un grand poëte
qui demande raison à un gentilhomme d’un indigne outrage, non plus un
artiste illustre dont le sang bouillonne aux insultes d’un manant titré,
mais un simple valet de comédie, devenu auteur par la suite, qui bâtonne
un maître des requêtes et soufflette un marquis. Ce hardi bouffon
toujours prompt à la riposte, de la langue ou de la main, se nommait
Dugazon.
M. Caze, fils d’un fermier général, et maître des requêtes, comme nous
venons de le dire, était amoureux de madame Dugazon, avec laquelle il
entretenait un commerce clandestin. L’acteur finit par s’en douter, et,
non content d’avoir forcé le jeune homme, en lui mettant le pistolet sur
la gorge, de lui rendre les lettres et le portrait de sa femme, il se
vengea par un procédé qui semble un ressouvenir d’une scène de son
répertoire, celle où Scapin frappe à coups redoublés sur le sac où s’est
caché Géronte. Laissons parler encore ici les _Mémoires secrets_[83]:
[83] XII, p. 86, 18 août 1778.
«Il y a quelques jours qu’après la Comédie Italienne, M. Caze, se
trouvant sur le théâtre, Dugazon l’aperçoit, laisse s’écouler la foule,
et, dans un moment où personne ne le regardait, il applique _presto_ un
ou deux coups de canne sur les épaules du maître des requêtes, puis se
remet en posture. M. Caze se retourne, voit son rival, fait des menaces.
On ne sait ce que cela veut dire, on approche. Dugazon, sans se
déconcerter, lui demande qu’il s’explique. Le magistrat, perdant la tête
de rage, lui répond qu’il est un assassin qui vient de lui donner des
coups de canne. L’acteur le persifle, prétend que cela n’est pas
possible, qu’un histrion comme lui n’aurait jamais cette effronterie;
bref, n’y ayant pas de témoins, cela n’a pas d’autres suites. Jusqu’à
présent, il n’y a guère de quoi rire; mais ce qu’on ne pardonne pas au
sieur Dugazon, c’est que, s’enhardissant du succès de son rôle..., il
s’est vanté des coups de canne, dans différents soupers, et en présence
de beaucoup de spectateurs.»
La seconde aventure fut plus grave et dut encore son origine à la
conduite fort légère de madame Dugazon. En ce temps-là, l’adorateur en
titre de la dame était le marquis de Langeac, de triste renommée. Irrité
d’une expression injurieuse dont l’avait qualifié le comédien dans une
lettre de reproches à sa femme, le marquis prétendit, en plein salon,
devant une réunion nombreuse, qu’il le rouerait de coups de bâton. Comme
il disait ces mots, entre Dugazon qui va droit à lui, et s’enquiert
poliment du jour où il se propose de le traiter ainsi, afin de se mettre
en mesure de lui répondre avec la même arme. M. de Langeac lance un
soufflet à l’acteur qui se jette sur lui, le lui rend à usure, et ne se
fût pas arrêté de sitôt, si on ne les eût séparés[84].
[84] C’est sans doute la même aventure qui se trouve racontée, avec
quelques variantes, dans Bachaumont (XIV, p. 58), et la _Chronique
scandaleuse_, I, p. 3. Un fait qui montre mieux que celui-là combien
les acteurs commençaient à se relever, dans leurs rapports avec les
grands personnages, c’est la réponse, pleine à la fois de dignité et
de présence d’esprit, adressée par Carlin au prince de Monaco, qui
l’avait interpellé en scène pour lui reprocher de laisser trop
longtemps à ses genoux, dans une situation dramatique, l’actrice
Caroline dont il était épris. Au temps où le marquis de Sablé
souffletait Dancourt sur la scène, la chose eût paru toute simple;
mais cette fois ce fut l’acteur qui humilia le prince, et le public,
par ses huées et ses applaudissements, donna tort au prince et
raison à l’acteur.
La chose en resta là. On prétendit que M. de Langeac ne pouvait se
mesurer avec un baladin. Il était habitué, d’ailleurs, à pareilles
aventures, et quelques années avant, en 1771, il avait reçu avec la même
résignation une grêle de coups de pied et de coups de poing administrés
par Guérin, chirurgien du prince de Conti, qu’il avait traité de gredin
et menacé de faire bâtonner par ses gens, parce que celui-ci avait
regardé sa maîtresse d’une façon qui ne lui plaisait pas. Aussi, comme
on demandait ce qu’il allait faire du soufflet de Dugazon: «Parbleu! dit
un plaisant, il le mettra avec les autres.»
En 1780, on vit un maçon venir interpeller en plein tribunal un
conseiller au parlement, son débiteur, dont il ne pouvait se faire
payer, et, peu satisfait de ses paroles évasives, lui donner deux
soufflets dans le sanctuaire même de la justice.
Un conseiller au parlement souffleté par un maçon; un marquis ayant le
brevet de colonel et chevalier de Saint-Louis, battu à plates coutures
par un chirurgien et un valet de comédie! Il fallait que la Révolution
fût bien proche!
On ne me fera pas l’injure de croire que j’ai rapporté ces scènes
dégoûtantes pour les approuver. Je ne les raconte que comme symptômes
des temps. Ce sont des documents qu’il n’était guère permis de passer
sous silence dans ce travail. Duels ou bâtonnades, nous n’aimons guère
plus les uns que les autres: c’est encore et toujours le triomphe de la
force, et qu’importe qu’elle soit aujourd’hui pour les écrivains,
puisqu’elle peut demain, et avec le même droit, se retourner contre eux?
Mais, du jour où la loi se prononce pour les auteurs opprimés, de ce
jour seulement ils peuvent lever la tête, parce que ce n’est plus une
vengeance individuelle, c’est la justice qui leur vient; ce n’est plus
un fait sans conséquence, le fait du hasard, de la brutalité, du courage
d’un homme; c’est la sanction officielle et la consécration de leurs
droits, de leur dignité morale. Ils peuvent ne pas avoir pour eux la
force périssable du corps, ils ont la force impérissable de l’opinion et
de la pensée publique.
Cette consécration fut lente à venir. Elle était inscrite depuis
longtemps sans doute dans la théorie; mais, de la théorie à
l’application, il y a souvent plus loin que de la coupe aux lèvres. Je
ne sache pas que la loi, chargée de sauvegarder contre la violence les
intérêts des moindres citoyens, eût fait une exception pour les poëtes;
mais l’usage se chargeait souvent de compléter les lois et d’y
introduire des amendements singuliers: c’était l’usage qui semblait
avoir définitivement concédé aux gentilshommes le droit de bâtonner les
écrivains à merci.
Une des premières fois que nous voyons la justice intervenir ouvertement
dans ces débats, pour faire son devoir, ce fut, vers 1770, à l’occasion
de Fleury, c’est-à-dire d’un simple comédien, encore peu connu. Un soir,
en revenant de jouer _Tancrède_ sur le théâtre de Versailles, il se vit
assailli par une nuée de jeunes gens armés de bâtons. Il s’agissait
encore d’une rivalité d’amour, la grande source de la plupart des
aventures de ce genre. On voulait le punir d’avoir été préféré par une
actrice, que convoitaient tous les officiers du lieu. Fleury était
brave: il se défendit comme il put, tandis que son domestique criait au
secours. La patrouille arriva et prit cinq jeunes gens qu’elle conduisit
en prison. Ils appartenaient à de grandes familles, et faisaient partie
de la maison du roi, mais Louis XV lui-même, résistant à toutes les
supplications dont on le circonvint, voulut que la justice eût son
cours. On peut voir dans les _Mémoires de Fleury_[85] tout ce que
tentèrent près de lui les parents des accusés et le duc de Duras pour
l’engager à abandonner sa plainte, et comment _l’histrion_ fit honte aux
gentilshommes, en allant leur dire dans la prison:
[85] T. I, ch. VIII, éd. in-12.
«Messieurs, vous avez voulu m’assassiner... Venez me combattre l’un
après l’autre, ou soyons amis.»
Que le rédacteur de ces piquants Mémoires ait, à son insu, donné une
couleur un peu trop épique à cette scène; que, par une réminiscence
théâtrale, il ait drapé son héros à la façon d’Auguste pardonnant à
Cinna, c’est possible, et je le veux bien. Mais il n’en est pas moins
vrai que l’opinion publique et celle même de la cour s’étaient
prononcées en sa faveur, et qu’il n’eût tenu qu’à lui de faire condamner
par-devant tribunal les auteurs du guet-apens. C’est tout ce qu’il nous
faut.
Dix ans plus tard, un danseur de l’Opéra, Nivelon, obtenait la même
justice, pour avoir été battu par M. de Clugny, qui lui avait cassé sa
canne sur le corps. Et pourtant le délit semblait excusable, car Nivelon
s’était permis de mystifier M. de Clugny et de répondre insolemment à
ses représentations, sans doute peu civiles. De plus, fils lui-même d’un
homme qui avait rempli les plus hautes fonctions dans l’État, c’était en
compagnie des fils de deux ministres que ce dernier s’était vengé de la
sorte, ce qui n’empêcha pas que, sur la déposition du danseur et de ses
camarades, l’affaire prit une grave tournure, et que le roi exila
impitoyablement le coupable[86].
[86] _Mémoir. secr._, t. XV, p. 298, 25 août 1780.
On sait la réponse de Piron à un grand seigneur, qui, reconduisant une
personne de qualité, le rencontra à la porte de son appartement.
Celle-ci s’arrêtait par politesse pour laisser entrer l’écrivain:
«Passez, passez, fit l’amphitryon, ce n’est qu’un poëte.» Piron n’hésite
pas: «Puisque les qualités sont connues, dit-il, je prends mon rang.» Et
il va devant, en mettant son chapeau sur sa tête. Il n’y avait pas là
une simple boutade sans conséquence et sans portée: c’était, en quelque
sorte, la proclamation _ex abrupto_ des _droits de l’homme_ du poëte et
de l’écrivain. Il avait fallu, si je l’ose dire, toute une révolution
littéraire et politique à la fois pour rendre ces quelques mots
possibles, sans que le grand seigneur chargeât son suisse de jeter
l’insolent à la porte à coups de hallebarde.
Du reste, ceci n’est pas un fait isolé dans la vie de Piron. Malgré ses
folies de jeunesse et l’extrême licence de quelques-unes de ses
productions, malgré ses démêlés bouffons surtout avec les gens de
Beaune, où il faillit plus d’une fois faire connaissance avec le bâton,
et avec mieux que cela, on sait qu’il eut l’orgueil de sa profession et
qu’en général il porta haut la conscience de la dignité des lettres.
Dans sa _Métromanie_[87], au moment où Baliveau lève la canne sur son
neveu l’auteur, celui-ci désarme d’un mot l’irascible capitoul, qui
confesse son tort, et il part de là pour plaider aussitôt la cause de
l’écrivain et pour montrer, dans une brillante et chaleureuse apologie,
la noblesse de la profession littéraire. Puis, dans une des scènes
suivantes, Piron nous montre son poëte tirant l’épée pour demander
raison d’une insulte; et, personne ne l’ignore, c’était lui-même que
l’auteur avait peint dans le principal personnage de sa comédie.
[87] III, sc. 7.
Poursuivons encore, et nous verrons le mouvement des esprits se dessiner
de plus en plus dans le même sens. Cette fois c’est Sedaine qui se
trouve en présence de M. de la Ferté, intendant des Menus, le même que
nous avons déjà rencontré plus haut. Après la représentation de son
opéra-comique intitulé _Albert_, sur le théâtre de Fontainebleau,
Sedaine, mécontent de la mise en scène de la pièce, se livra à des
réflexions amères, qui, rapportées au grand seigneur, enflammèrent sa
bile. Il arriva furieux, criant: «Où est _Sedaine_?--_La Ferté_, dit
résolûment celui-ci, _Monsieur_ Sedaine est ici. Que lui voulez-vous?»
On peut juger de ce que devint un dialogue entamé sur ce ton. Le
poëte-maçon tint tête à l’intendant des Menus, et répondit à ses injures
avec une dignité hautaine, lui disant, assure-t-on, les vérités les plus
dures. Au dix-septième siècle, M. de la Ferté, qui n’était pas d’humeur
facile, comme nous l’avons vu, eût brisé sa canne sur l’audacieux
_rimailleur_ qui osait parler si fièrement à un homme, doublement son
supérieur par sa naissance comme par ses fonctions. En 1786, les
courtisans s’égayèrent aux dépens de la Ferté; l’Académie ne s’abstint
de réclamer une réparation d’honneur pour son membre que parce qu’elle
l’estima suffisamment vengé par l’approbation de la reine; enfin
celle-ci, après avoir écouté la justification de M. de la Ferté, ne lui
répliqua que par ces paroles caractéristiques: «Lorsque le roi et moi
parlons à un écrivain, nous l’appelons toujours Monsieur. Quant au fond
de votre différend, il n’est pas fait pour nous intéresser.»
Du mot de Piron, commenté et confirmé par ce mot de la reine, date
l’émancipation de l’homme de lettres. Dès lors on le met à la
Bastille,--ou on le guillotine,--lorsqu’on croit avoir à s’en plaindre,
mais on ne le bâtonne plus. Il y a là un incontestable progrès.
Ce n’a point été sans une profonde répugnance que j’ai remué toutes ces
ordures du siècle, qui donnent à cette partie de l’histoire littéraire
et artistique la physionomie d’un égout: il m’a fallu la conviction de
faire une œuvre méritoire en portant la lumière au milieu de ces
turpitudes de tout genre, qui doivent nous instruire en nous humiliant,
nous autres écrivains d’aujourd’hui. Plus d’une fois j’ai senti une
violente tentation de soulever la tête au-dessus de ces miasmes, pour
respirer un air plus pur en meilleure compagnie, et je tiens à constater
ici, pour qu’on ne m’accuse pas d’un pessimisme systématique, que je
l’aurais pu sans beaucoup de peine. Il est des vies littéraires, comme
celle de Vauvenargues, qui semblent faites exprès pour consoler les
regards attristés, par la réunion des plus hautes qualités morales, et
du respect qui en est la récompense: il est bon, à la suite de cette
excursion à travers les mœurs souillées du dix-huitième siècle, de
s’arrêter un moment à un nom pareil, qui suffit à purifier ces pages. De
ces vies découle une leçon qui doit être jointe à toutes celles dont ce
petit livre abonde. Voilà le type du véritable écrivain, et celui-là n’a
jamais été et ne sera jamais le héros d’une chronique scandaleuse comme
celle qu’on vient de lire.
Il ne faut pas, bien entendu, voir dans cette phrase une condamnation
absolue des auteurs bâtonnés, condamnation qui serait par là même une
espèce d’acquittement pour la sauvage brutalité de leurs bourreaux.
Seulement il est impossible de ne point remarquer combien toutes ces
fustigations, qui, autrefois, lorsqu’elles s’attaquaient à Racine, à
Molière, voire à Boileau, n’avaient nulle atténuation à leur honte,
peuvent le plus souvent, au dix-huitième siècle, trouver une
excuse,--bien insuffisante, il est vrai,--soit dans le nom méprisé et
les habitudes de celui qu’elles atteignent, soit dans l’acte qui les a
provoquées. On l’a vu,--et peut-être a-t-on été tenté de croire alors
que je m’écartais du sujet,--presque toujours, depuis que nous sommes
entrés dans ce siècle, c’est sur un terrain autre que le terrain
littéraire, c’est pour un autre délit qu’un pur délit de plume, que le
bâton est en jeu, et il en sera ainsi, à plus forte raison, désormais
que, par suite de l’égalité civile enracinée dans nos mœurs, et de
l’honneur croissant accordé aux lettres, il n’est plus loisible, fût-ce
à un Rohan, de bâtonner le moindre des _vilains_, simplement parce qu’il
tient une plume.