Nous voici arrivés au dix-neuvième siècle: c’est dire que notre tâche
est enfin terminée. Grâce au ciel, le bâton est aujourd’hui une royauté
complètement déchue, et ce brutal _Deus ex machinâ_ n’ose plus
apparaître pour dénouer les drames ou les comédies de la vie littéraire.
Non pas sans doute qu’il n’y ait plus de _poëtes crottés_, de cyniques
écrivains plus ou moins bâtonnables; mais ceux-là même, il n’y a plus de
grands seigneurs pour les bâtonner. L’aristocratie de la naissance et
celle de la plume ont fait chacune un pas en sens inverse, si bien
qu’elles ont fini par se rencontrer, marchant de pair sur un terrain
uni. Le niveau général des mœurs littéraires s’est de beaucoup élevé.
L’écrivain n’est plus un valet ni un parasite, le fou de cour de
monseigneur le premier ministre, ni l’épagneul de madame la marquise. Le
haut personnage et le petit bourgeois n’ont pas plus d’autorité l’un que
l’autre sur lui: tous deux font, au même titre, partie du public, son
seul maître, s’il est vrai qu’il ait un maître.
Tous sont égaux devant la plume: à ses attaques, les uns,--ce sont
presque toujours les plus sages,--répondent par le silence; les autres,
par l’épée; d’autres encore en appellent à la justice ou à la plume
elle-même. Personne ne songe à l’argument du bâton. Ni l’opinion, ni les
lois, qui protégent aujourd’hui les gens de lettres autant que les
portiers, ne badineraient plus sur ces passe-temps d’un autre siècle, et
je doute qu’il se trouvât encore quelque poëte en belle humeur pour
chanter, dans d’ingénieuses épigrammes, ces petits inconvénients du
métier.
Que Talma, poussé à bout par les sarcasmes de Geoffroy, se soit, pendant
une représentation, précipité dans sa loge, et l’ait souffleté, suivant
les uns, lui ait violemment serré et tordu le poignet, suivant
d’autres[88], ce n’était pas à l’écrivain, mais à l’insulteur que
s’adressait le grand tragédien, qui avait trop le respect des lettres
pour n’avoir pas celui de la critique et des littérateurs. Et puis ce ne
fut là qu’un invincible et irréfléchi mouvement d’indignation, non plus
au nom d’une prétendue supériorité de race, mais d’égal à égal, et pour
venger une injure personnelle.
[88] Mademoiselle Contat ne se montra pas plus résignée que Talma, et
l’éventail de la célèbre actrice vengea ses injures sur la joue de
l’abbé Geoffroy.
Qu’une Lola-Montès, ou quelque autre femme de cette race, ait cravaché
tel journaliste qui avait porté atteinte à sa considération, c’est un
accident en dehors des mœurs générales, comme la créature à laquelle on
le doit.
Que le czar Alexandre Ier ait fait, dit-on, donner des coups de fouet ou
de knout au poëte Pouschkine pour le punir des libertés de sa plume,
cela ne regarde que les Russes, et ceux qui ont affaire à des czars.
S’il y a d’autres exemples, que j’ignore, je n’éprouve ni le besoin ni
l’envie de les ravir à l’obscurité salutaire sous laquelle ils se
cachent.
Dernièrement, nous assure-t-on, au milieu d’un dîner, un jeune et noble
fabricant de romans-feuilletons se serait écrié: «Je suis honteux de
_faire de la littérature_, quand je pense que mes aïeux ont bâtonné les
gens de lettres.» Nous aimons à croire que les fumées du vin avaient
obscurci l’étroit cerveau du jeune homme, lorsqu’il se livra à cette
gasconnade, dont nous ignorons l’effet sur les convives. Qu’il se
rassure d’ailleurs! Outre que ses aïeux n’ont probablement bâtonné
personne, il peut se tenir pour certain qu’il ne fait pas et n’a jamais
fait de littérature: c’est pour cela sans doute qu’il est honteux de sa
plume, et il a raison. S’il en faisait, ses aïeux, mieux avisés
aujourd’hui qu’autrefois, auraient droit d’être fiers de lui.