IX

Et d’abord les gens de lettres eux-mêmes étaient encore bien loin de

donner, dans leurs relations réciproques, l’exemple de la dignité et du

savoir-vivre. Parmi ceux qui recoururent, au dix-huitième siècle, à

cette brutale polémique en action, ils sont les plus nombreux: ce sont

eux qui nous fourniront, en même temps que les victimes, la plupart des

_bourreaux_. C’était sans doute, à le bien prendre, quelque chose de

moins honteux d’être bâtonné par un confrère que par un profane: cela

venait d’un homme du métier, d’un égal; cela ne sortait pas de la

famille. Mais je doute que l’enclume ait assez de philosophie pour se

consoler, parce qu’elle est la sœur du marteau qui la frappe.

Les renseignements, sans nous faire absolument défaut pour la première

partie du siècle, sont bien plus nombreux néanmoins pour la dernière

moitié, où, parmi beaucoup d’autres recueils utiles, nous avons surtout,

afin de nous instruire jour par jour, compulsé avec fruit ces

inépuisables répertoires d’anecdotes scandaleuses, qu’on nomme les

_Mémoires de Bachaumont_ et la _Correspondance secrète_.

La première victime que nous rencontrons est Jean-Baptiste Rousseau. On

connaît l’histoire des fameux couplets qui lui furent attribués, et dont

les premiers, au moins, sont certainement de lui. Cependant c’était

contre l’auteur de ces vers qu’il s’emportait, dans une lettre à Duché,

du 22 février 1701, jusqu’à l’imprécation suivante:

Vil rimeur, cynique effronté,

Que ne t’es-tu manifesté?

Nous eussions tous deux fait nos rôles,

Toi, d’aboyer qui ne dit mot,

Et moi, de choisir un tricot

Qui fût digne de tes épaules.

C’était lui-même que J. B. Rousseau menaçait, et ce fut contre lui que

son vœu se réalisa. Ces malheureuses strophes lui valurent, à plusieurs

reprises, des corrections du genre qu’il avait pris la peine d’indiquer.

Autreau nous en rend témoignage dans la complainte à la façon populaire

qu’il composa sur son ennemi, quand eurent paru les seconds couplets:

Or donc, ayant mordu quelqu’un

Qui n’était pas gens du commun,

Ces gens lui cassèrent les côtes

Avec une canne fort grosse,

Dont il eut très-grande douleur

Tant sur le dos que dans le cœur.

Plus tard encore, à la suite des derniers couplets, qu’on persista à lui

imputer, quoiqu’aux yeux de la postérité impartiale il semble en être

innocent, J. B. Rousseau eut la même humiliation à subir: «L’un des

offensés, la Faye, dit en une docte et noble périphrase la _Biographie

Michaud_, trouva la chose assez démontrée pour se permettre d’imprimer à

l’auteur désigné l’ineffaçable affront d’une correction publique et

personnelle.» Dans son _Anti-Rousseau_, gros pamphlet d’une effroyable

violence, Gacon n’a pas manqué de revenir avec complaisance à ces

exécutions odieuses, sur lesquelles pourtant ses propres souvenirs

auraient dû le faire glisser légèrement.

Après J. B. Rousseau, le poëte Roy, par son orgueil et l’âpreté de son

caractère, s’attira plus d’une fâcheuse aubaine. Un soir, vers 1730, il

fut rencontré, dans un endroit propice, par Montcrif, auteur d’une

_Histoire des chats_, contre laquelle il avait dirigé une sanglante

épigramme. C’était peu de temps après avoir été battu à plates coutures

par un cocher; aussi le malheureux poëte, le corps moulu de sa dernière

aventure et en flairant une nouvelle, tâcha-t-il de s’esquiver

doucement. Ce fut en vain. Une minute après, Montcrif le pressait en un

coin et le fustigeait de la belle manière, tandis que la victime,

faisant contre fortune bon cœur, essayait d’adoucir son exécuteur par un

bon mot: «Patte de velours, Minou; je t’en prie, fais-moi patte de

velours[39].»

[39] _Journal_ de Favart, 15 octobre, 1765. _Correspondance_ de Grimm.

Puisque nous tenons Roy, nous ne l’abandonnerons pas sans parler de ses

autres accidents: «Son esprit satirique l’avait rendu odieux, dit encore

Favart, à la même page de son journal. Tout le monde se souvient de son

_Coche_, petite pièce de vers allégoriques qu’il fit contre l’Académie.

Cette imprudence l’empêcha d’y être reçu. Le roi l’honora du cordon de

Saint-Michel; il en était si glorieux, qu’il allait dans toutes les

promenades pour le montrer à tous ceux qu’il rencontrait: «Messieurs,

messieurs, disait-il, voici le cordon de Saint-Michel; c’est la critique

de l’Académie. Voici le _cordon_.» Quelqu’un lui répondit

flegmatiquement un jour: «Monsieur Roy, ce n’est pas encore ce que vous

méritez.»

Une autre fois, on lui demandait, à l’Opéra, s’il ne donnerait pas

bientôt un nouvel ouvrage: «Oui, répondit-il, je travaille au ballet de

l’_Année galante_.--Un balai, monsieur Roy, s’écria une voix derrière

lui; prenez garde au manche!»

Le _Mahomet_ de Voltaire fit naître une violente contestation entre Roy

et le tout petit abbé Chauvelin, un des plus intrépides partisans de

l’auteur. Poussé à bout, l’abbé eut recours à l’argument ordinaire

contre son antagoniste. «Si je ne portais un rabat, dit-il, je vous

assommerais de coups de bâton.--Monsieur l’abbé, répondit Roy en toisant

les trois pieds de haut du belliqueux ragotin, vous voudriez donc me

casser la cheville du pied?» Ainsi l’abbé pouvait lui donner des coups

de bâton, il ne le niait pas; il lui suffisait de savoir et de dire que

ces coups n’arriveraient jamais jusqu’à ses épaules.

Il récolta pis que des menaces: nous l’avons déjà vu, nous allons le

voir encore. Cette fois, il est vrai, ce fut de la part d’un homme de

qualité, d’un prince du sang; mais ce prince du sang était devenu son

confrère par son entrée à l’Académie, et c’est ce qui nous permet de

raconter ici cette anecdote, sans trop empiéter sur les droits du

chapitre suivant. En 1754, le comte de Clermont, fameux surtout par son

ineptie et par le sérail qu’il s’était formé à Paris, témoigna le désir

d’être admis dans le docte corps, je ne sais au juste pour laquelle de

ces deux raisons. On s’empressa naturellement de l’élire. La verve des

plaisants s’alluma, et Roy, qui n’était jamais en arrière dès qu’il

s’agissait d’épigramme, en lança une des plus cruelles contre le nouveau

récipiendaire:

Trente-neuf joints à zéro,

Si j’entends bien mon numéro,

N’ont jamais pu faire quarante,

D’où je conclus, troupe savante,

Qu’ayant à vos côtés admis

Clermont, cette masse pesante,

Ce digne cousin de Louis,

La place est encore vacante.

Le comte de Clermont se fâcha et délégua le soin de sa vengeance à un

nègre, qui maltraita l’auteur beaucoup plus brutalement encore que ne

l’avait fait Montcrif[40]. On a même dit qu’il s’y prit si bien, que Roy

en mourut. Si cela est, il faut convenir que celui-ci y a mis le temps,

car de la réception du comte à la mort du poëte, il s’écoula dix années.

[40] Palissot, _Mém. de littér._

Un des écrivains les plus bâtonnés du dix-huitième siècle, en paroles ou

en réalité, ce fut la Harpe, «dont le visage appelle le soufflet»,

disait-on; l’Aristarque abhorré, qui, durant le cours entier de sa vie,

fut en butte à la haine, au mépris, au persiflage amer de toute la

république des lettres. «Il a reçu des croquignoles de tous ceux qui ont

voulu lui en donner, lit-on dans les _Mémoires secrets_, et ne s’est

vengé que par sa plume, qui ne l’a pas toujours bien servi.»

Ayant malmené, dans le _Mercure_ (1773), un recueil entrepris par

Sauvigny sous le titre de _Parnasse des Dames_, celui-ci s’en piqua au

point de proposer au critique de mettre l’épée à la main. La Harpe s’en

défendit en sa qualité de père de famille. Alors la fureur de Sauvigny

ne connut plus de bornes; il prit son adversaire au collet, et se

préparait à le jeter à terre, lorsqu’on s’entremit pour les séparer;

mais il ne lâcha prise qu’en le menaçant de lui donner du bâton au

premier jour[41].

[41] _Mémoir. secr._, 27 févr. 1773. C’est toujours à l’édition de

Londres, (chez Adamson), que se rapportent les indications données

dans nos notes.

En 1777, indigné d’une âpre critique échappée au _Quintilien français_,

à propos de son _Malheureux imaginaire_, comédie glaciale, qui fut

enterrée sous les bâillements unanimes de l’auditoire, Dorat se montra

fort peu disposé à l’oubli des injures: «Indépendamment d’une lettre

insérée dans les feuilles de l’_Année littéraire_, où il traite son

adversaire de la façon la plus méprisante, il annonce publiquement qu’il

se propose de le vexer d’une manière encore plus outrageante, s’il le

rencontre: ce qui oblige la _Bamboche_ (c’est une expression de M.

Dorat) à se tenir close et couverte, et à ne sortir qu’en voiture.» La

lettre dont il est question dans ce passage des _Mémoires secrets_ se

terminait à peu près ainsi: «Des personnes vives ne peuvent souffrir une

vanité si insultante, sans être tentées d’appliquer une correction à

l’auteur. Quand un nain se piète pour se grandir, une chiquenaude vous

en débarrasse[42].»

[42] _Correspondance secr._, IV, 117.

Plus loin, le recueil de Bachaumont, revenant sur cette affaire, ajoute:

«On ne sait si M. de la Harpe a reçu réellement les coups de bâton dont

le menaçait depuis longtemps M. Dorat; si le premier, las de se ruiner

en voitures pour se soustraire à la vengeance de son ennemi, lui aura

enfin fourni l’occasion qu’il attendait: mais il court là-dessus une

pasquinade un peu vive, surtout à l’égard d’un académicien[43].» Aussi

l’Académie s’en émut-elle, et, s’il faut en croire la _Correspondance

secrète_, elle délibéra que la Harpe était tenu à tirer satisfaction de

ces outrages, sous peine de se voir rayer du tableau de ses membres.

[43] _Mémoires secrets_, t. X, p. 31, 111.

Cette guerre donna naissance à beaucoup de facéties. On fit surtout

circuler l’annonce suivante, renouvelée d’un calembour du marquis de

Bièvre sur Fréron: «Une société d’amateurs, ayant proposé l’année

dernière un prix à qui pincerait le mieux de _la harpe_, a déclaré que

ce prix avait été adjugé à M. Dorat: elle se propose de donner l’année

prochaine un prix double à celui qui, à la satisfaction du public, aura

pu, par le moyen des _baguettes_, tirer de _la harpe_ des sons plus doux

et plus harmonieux[44].»

[44] _Mém. secr._, t. X, p. 189.

Deux ans après, nous retrouvons le critique aux prises avec Suard, dans

la grande querelle entre les gluckistes et les piccinistes, qui devint,

sinon la cause réelle, du moins le prétexte de leurs hostilités. Suard

connaissait bien son adversaire, aussi finit-il par le menacer de lui

couper les oreilles, et la Harpe, qui tenait à ses oreilles, s’empressa

de confesser par son attitude la valeur de ce nouvel argument.

Si encore on s’en était tenu aux épigrammes! Il s’en fallut de beaucoup,

hélas! et nous aurions fort à faire de nombrer toutes les corrections

fraternelles qu’il reçut. Citons-en deux seulement, parmi les

principales:

«L’un de ceux qu’il a le plus malmenés, lit-on dans la _Correspondance

secrète_[45], l’a rencontré ces jours derniers dans une maison.

L’académicien ne le connaissait pas: il s’est avisé de répandre tous les

flots de sa bile noire sur le drame et sur l’auteur (le drame était le

_Bureau d’esprit_, et l’auteur le chevalier Rutlidge). Celui-ci, fatigué

de garder l’_incognito_, a appliqué à l’homme de lettres ce qu’on

appelle en latin _alapa_. Le petit bébé a trouvé l’apostrophe un peu

vive, et a demandé qui lui faisait cette injure. L’autre a répondu: «Mon

petit monsieur, c’est un dépôt que je confie à votre joue, pour le faire

passer à tous les impudents tels que vous.»

[45] T. III, p. 53, 17 déc. 1776.

Mais un des plus terribles ennemis auquel il eut jamais affaire, ce fut

Blin de Sainmore, dont il avait attaqué la tragédie d’_Orphanis_ avec

l’aigreur qui lui était habituelle, toutes les fois qu’il ne parlait pas

de ses propres ouvrages. La réplique ne se fit pas attendre: Blin

rencontra (1773) l’Aristarque, qui, frisé, pimpant, couvert de parfums,

paré comme une châsse, se rendait à un dîner dans quelqu’un de ces

bureaux d’esprit où il brillait par son babil et ses alexandrins. Sans

respect pour cette toilette éblouissante, il lui courut sus, lui

administra un coup de poing, finit par le jeter tout de son long dans le

ruisseau, et ne se serait peut-être point arrêté là, si le critique _aux

pieds légers_, comme on le surnomma en cette conjoncture, n’eût pris

aussitôt la fuite.

C’était là une réplique de crocheteur: on semblait s’être donné le mot

pour n’en jamais accorder d’autre à la Harpe. _Une plume de hêtre_,

disait une épigramme d’une violence incroyable, qui circulait en mai

1777, voilà tout ce qu’il fallait pour le réduire au silence. «Vous

remarquerez sûrement, ajoute à ce propos la _Correspondance

secrète_[46], le ton avec lequel on parle à ce fameux critique. L’un lui

promet des chiquenaudes; l’autre lui reproche d’avoir eu des soufflets;

celui-ci fait courir une quittance de coups de bâton signée de lui, et

enfin celui-là propose de le transporter, comme partisan de l’antiquité,

au milieu de la bataille de _Cannes_. On ne peut s’empêcher de convenir

qu’il faut qu’un homme soit bien généralement méprisé pour qu’on puisse

impunément se permettre avec lui de pareilles plaisanteries.»

[46] _Id._, t. III, p. 346.

Cependant la Harpe avait ses partisans. Au premier rang brillait, par

son zèle et sa décision, Saint-Ange, le traducteur d’Ovide, et cela

devait être, car Saint-Ange, caractère inquiet, vaniteux, personnel, fut

certainement, après son chef de file, auquel il ressemblait au physique

comme au moral, l’un des écrivains les plus bâtonnés du siècle. Un jour,

ce poëte eut, au café Procope, rendez-vous habituel des auteurs du

temps, une querelle au sujet de son patron littéraire. Il tranche

d’abord du don Quichotte, et parle de se battre envers et contre tous

les détracteurs de celui-ci. La rixe s’échauffe, on finit par lui rire

au nez de ces transports belliqueux, sur lesquels on savait bien, sans

doute, à quoi s’en tenir; on lui donne un soufflet qu’il garde, et, le

lendemain, il recevait une épée de bois, avec ces vers:

Petit roi des niais de Sologne,

Petit encyclopèdre entier,

De Bébé petit écuyer,

Petit querelleur sans vergogne,

Petit poëte sans laurier,

Au Parnasse petit rentier,

Petit brave, au bois de Boulogne

Tu veux, en combat singulier,

Exposer ta petite trogne:

Et bien, nous t’armons chevalier[47].

[47] _Id._, p. 208, 21 octobre 1775.

On rit beaucoup pendant quelques jours de cette facétie, que chacun

compléta à sa guise. On ne manqua pas de raconter, par exemple, que

Saint-Ange avait couru, armé en guerre, chez la Harpe, afin de lui

demander comment il fallait s’y prendre pour se battre, et que celui-ci,

lui avait majestueusement répondu: «Mon ami, Blin de Sainmore vous dira

la façon dont on soutient de semblables affaires.»

Je ne sais si Blin de Sainmore instruisit Saint-Ange, mais celui-ci

n’aurait guère profité de ses leçons, car, plus tard, Grimod de la

Reynière l’étrilla de la plus rude manière, dans un mémoire écrit sous

le nom de Duchosal, et lui donna autant de croquignoles et de coups de

bâton qu’il s’en peut donner sur le papier.

Passons à une autre de ses aventures. On lit dans la _Chronique

scandaleuse_: «M. de S... (Saint-Ange), jeune poëte chargé du choix et

de l’arrangement des pièces fugitives dans le _Mercure_, s’est avisé d’y

insérer une épigramme sanglante contre un avocat. Ensuite il a eu

l’imprudence de s’en avouer l’auteur au café de l’ancienne

Comédie-Française. L’avocat, qui l’apprend, arrive un soir à ce café, y

trouve son homme, et l’interpelle de déclarer s’il est en effet l’auteur

de l’épigramme. Le poëte l’avoue; l’avocat veut le faire sortir pour en

avoir raison; le poëte refuse et veut persifler l’avocat: celui-ci lui

détache un soufflet des mieux appliqués. M. de S... sort tout confus, et

en marmottant, dit-on, avec la candeur du nom qu’il porte: «Heureusement

qu’il ne m’a pas fait de mal.» L’aventure était trop publique pour

rester ignorée. Le petit poëte, se trouvant, quelques jours après, au

Musée de la rue Dauphine, eut une querelle avec le président. Celui-ci

lui reprocha l’affront qu’il avait reçu. M. de S..., voyant qu’il

n’avait pour adversaire qu’un pauvre abbé paralytique, s’avise de

montrer du courage, lève sa canne, le président sa béquille, et l’on vit

commencer un combat assez bizarre entre ces deux champions. On les

sépara; la garde vint, et le petit poëte, chassé, jura d’en tirer

vengeance dans le prochain _Mercure_.»

Il ne faisait pas bon être critique alors,--encore moins qu’aujourd’hui.

Tous les Aristarques n’avaient pas l’impertinent aplomb de ce Morande,

qui, dans ses _Mélanges confus sur des matières fort claires_,

turlupinant le chevalier de Mouhy, d’Arnaud-Baculard et l’abbé de la

Porte, les priait en note de vouloir bien venir recevoir l’un après

l’autre les croquignoles qu’il leur destinait, en cas qu’ils eussent de

l’humeur.

L’abbé Sabathier publiait-il ses _Trois Siècles_, un infime auteur,

d’Aquin, maltraité par le biographe, lui décochait ce quatrain:

Mons Sabathier, ta sotte paperasse

Pour quelques mois te donnera du pain:

L’ami, je vois, à ta burlesque audace,

Que tu crains moins le bâton que la faim[48].

[48] Les _Mémoires secrets_ insinuent (XXX, p. 317) qu’il reçut

réellement des coups de bâton; mais, comme ils ne le disent qu’en

passant et d’une manière vague, sans aucun fait précis à l’appui, il

est permis de n’en pas tenir compte.

M. Framery, musicien homme de lettres, ou homme de lettres musicien,

déclarait-il, dans un journal, que Noverre n’était pas un aussi grand

homme qu’on pouvait le croire, celui-ci s’emportait contre lui dans un

cercle, jusqu’à le menacer d’une correction dont il se souviendrait

toujours; et sur l’observation du critique: «Mais, monsieur, vous me

parlez comme pourrait faire un maréchal de France.--Si j’étais maréchal,

ripostait le bouillant chorégraphe avec un geste expressif, je sais bien

à quoi me servirait mon bâton[49].»

[49] _Mémoir. secr._, VI, 311. _Corresp. secrète_, III, 430.

Rousseau écrivait-il à Saint-Lambert, pour le régenter sur sa liaison

avec madame d’Houdetot, après avoir tâché de la lui ravir: «On ne répond

à cette lettre que par des coups de bâton», disait l’auteur des

_Saisons_ à son ami Diderot.

La Harpe lui-même, en dépit de la philosophie stoïque dont il faisait

parade, bien aise sans doute de se dédommager quelque peu, dans la

mesure de ses forces, de tous les affronts semblables qu’il avait reçus,

envoyait à Dussieux, l’un des rédacteurs du _Journal de Paris_, une

lettre d’injures, où il finissait par lui promettre des coups de bâton,

pour avoir traité irrévérencieusement une de ses tragédies. Mais cette

tentative ne fut pas heureuse: Dussieux porta plainte au criminel, et,

sur l’intervention de l’Académie, la Harpe se vit contraint de faire des

excuses à son critique, triste dénoûment après un si beau début.

Lebrun, qui, depuis, fut Lebrun-Pindare, mécontent d’un jugement de

Fréron sur son compte, allait déposer chez lui une carte de visite

conçue en ces termes expressifs: «M. Lebrun a eu l’honneur de passer

chez M. Fréron, pour lui donner quelque chose[50].»

[50] _Journal_ de Collé, t. III, mars 1763.

Nous aurions trop à faire si nous voulions énumérer en détail toutes les

mésaventures du même genre dont fut victime Poinsinet le jeune,

Ayant partout l’affront d’être sifflé,

Mystifié, battu, croquignolé,

dit une complainte du temps qui roule sur ses infortunes. Un jour ses

amis du Caveau, s’inspirant peut-être de la comédie de Brécourt: le

_Jaloux invisible_, qui repose sur une donnée analogue, parvinrent à

convaincre le crédule petit homme qu’il pouvait se dérober aux regards,

en se frottant le visage d’une certaine pommade fournie par un

philosophe cabalistique. Il se soumet à l’opération, et reçoit avec

extase les coups de poing, les verres de vin qu’on lui jette à la

figure, les assiettes qu’on lui lance dans les jambes, persuadé que ce

sont là autant de preuves de l’efficacité de la pommade. Il fallut, pour

le désabuser, que son père, chez qui il s’était introduit, oint du

précieux baume, pour dévaliser son secrétaire, lui démontrât à coups de

bâton qu’il n’était pas suffisamment invisible[51].

[51] _Journal_ de Favart.

Une autre fois, dans un des bals masqués de l’Opéra, (1768), Poinsinet

fut victime d’une mystification plus cruelle encore: «Différentes

demoiselles des quadrilles, à la tête desquelles était mademoiselle

Guimard, ont entouré le poëte, qui n’était point masqué, et, sans dire

gare, sont tombées sur lui à coups de poing, à qui mieux mieux. En vain

le pauvre diable, qui n’osait se revenger, demandait pourquoi on le

tourmentait ainsi: «Pourquoi as-tu fait un méchant opéra?» lui

répondait-on en chorus. Et les coups de pleuvoir de nouveau sur lui

comme grêle. Cette farce assez bête a attiré tous les spectateurs, et

n’en est pas moins désagréable pour le sieur Poinsinet, qui a eu

beaucoup de peine à s’échapper, roué, moulu de coups, maudissant sa

gloire, et sentant combien, une grande réputation est à charge[52].»

[52] _Mémoir. secr._, t. III, p. 296.

Car, hélas! comédiens et comédiennes se mêlaient aussi de bâtonner les

auteurs, et c’était encore là une guerre civile, sinon entre frères, du

moins entre cousins. Mademoiselle la Prairie rompit plus d’une fois sa

mignonne cravache sur le dos des folliculaires assez hardis pour

l’offenser: il est vrai que cette demoiselle était la maîtresse du

prince de Soubise, et que les habitudes des gentilshommes devaient avoir

déteint sur elle.

Une curieuse anecdote, qui nous a été conservée dans les annales de

l’histoire du théâtre, nous démontrera mieux encore comment s’y

prenaient ces vindicatives personnes pour se faire respecter par la

plume mordante et licencieuse des écrivains d’alors.

Favart venait de donner la _Chercheuse d’esprit_ au théâtre de la foire

Saint-Germain (20 février 1741): cette pièce se terminait par une série

de treize couplets chantés par tous les personnages. Un jeune auteur,

dont on ne nous a pas conservé le nom, trouva charmant de parodier ces

couplets, en les retournant contre les comédiennes, qu’il n’épargna

guères. Celles-ci se réunissent aussitôt en assemblée secrète pour

délibérer sur la punition du coupable. Le lendemain, notre bel esprit,

tout fier de son exploit, se pavanait à l’amphithéâtre. Mademoiselle

Brillant, qui s’était mise à la tête du complot, va s’asseoir à côté de

lui, et, engageant l’entretien sans affectation, le comble de politesses

et porte sa chanson aux nues: «Vous ne m’avez pas ménagée, dit-elle,

mais je suis bonne princesse et j’entends raillerie. Je ne me fâche pas

quand les choses sont dites avec tant de finesse et d’esprit. Il y a de

mes compagnes qui font les bégueules: je suis bien aise de les désoler.

Il me manque deux ou trois couplets: voulez-vous me faire l’amitié de

venir les écrire dans ma loge?» Le jeune homme, flatté de ces louanges,

et ne soupçonnant pas le piége, la suit sans hésiter. Mais à peine

était-il entré, que toutes les actrices, armées de longues poignées de

verges, fondent sur lui et l’étrillent impitoyablement. Peut-être

l’auraient-elles fouetté jusqu’à la mort, car que ne peut un cénacle de

femmes en fureur! si l’officier de police, accouru aux clameurs

déchirantes du patient, n’eût, à grand’peine, mis fin à l’exécution.

Aussitôt délivré, le malheureux auteur, sans prendre le temps de se

rajuster, fendit la foule attirée par le bruit, et courut, toutes voiles

dehors, jusqu’à son logis, au milieu des huées. Trois jours après, il

s’embarquait pour les îles, et jamais depuis on n’en eut de

nouvelles[53].

[53] Desboulmiers, _Hist. de l’Opéra-Com._, t. II, p. 33.--Lemazurier,

_Galerie des acteurs du Th.-Fr._, II, 49.

C’est encore là une mystification, qui n’est pas sans rapport avec celle

de Poinsinet, mais qui tourne beaucoup trop au tragique pour qu’il nous

soit possible d’en rire. S’il fallait absolument s’amuser de quelqu’une

de ces farces, non-seulement _bêtes_, comme les appellent les _Mémoires

de Bachaumont_, mais encore plus ignobles et plus humiliantes, nous

choisirions, malgré sa cruauté, celle dont Barthe fut victime en 1768.

L’auteur des _Fausses Infidélités_ était un homme aussi poltron que

violent, orgueilleux et égoïste. «Ayant eu une querelle littéraire dans

une maison avec M. le marquis de Villette, la dissertation a dégénéré en

injures, au point que le dernier a défié l’autre au combat, et lui a dit

qu’il irait le chercher le lendemain matin à sept heures. Celui-ci,

rentré chez lui et livré aux réflexions noires de la nuit et de la

solitude, n’a pu tenir à ses craintes. Il est descendu chez un nommé

Solier, médecin, homme d’esprit et facétieux, demeurant dans la même

maison, rue de Richelieu, et lui a exposé ses perplexités et demandé ses

conseils. «N’est-ce que cela? Je vous tirerai de ce mauvais pas: faites

seulement tout ce que je vous dirai. Demain matin, quand M. de Villette

montera chez vous, donnez ordre à votre laquais de dire que vous êtes

chez moi et de me l’amener. Pendant ce temps, cachez-vous sous votre

lit.» Le lendemain, on introduit M. de Villette chez M. Solier, sous

prétexte d’y venir chercher M. Barthe: «Il n’y est point, mais que lui

veut monsieur le marquis?» Après les difficultés ordinaires de

s’expliquer, il conte les raisons de sa visite: «Vous ne savez donc pas,

monsieur le marquis, que M. Barthe est fou? C’est moi qui le traite, et

vous allez en voir la preuve.» Le médecin avait fait tenir prêts des

crocheteurs. On monte, on ne trouve personne dans le lit; on cherche

dans tout l’appartement. Enfin, M. Solier, comme par hasard, regarde

sous le lit; il y découvre son malade: «Quel acte de démence plus

décidé?» On l’en tire plus mort que vif. Les crocheteurs se mettent à

ses trousses, et le fustigent d’importance, par ordre de l’Esculape.

Barthe, étonné de cette mystification, ne sait s’il doit crier ou se

taire. La douleur l’emporte: il fait des hurlements affreux. On apporte

ensuite des seaux d’eau, dont on arrose les plaies du pauvre diable.

Puis on l’essuie, on le recouche, et son adversaire ne peut disconvenir

que ce poëte ne soit vraiment fou. Il s’en va, en plaignant le sort de

ce malheureux. Du reste M. Barthe a trouvé le remède violent, surtout de

la part d’un ami[54].» Je le crois sans peine. Il fallait, ce me semble,

avoir bien piètre opinion d’un homme pour entreprendre de le sauver

ainsi.

[54] _Mémoir. secrets_, t. IV, p. 28.

Une dernière mystification d’un genre analogue. Nous cédons la parole à

Collé: «M. Grotz, gazetier d’Erlang, dans la principauté de Bareith,

s’était avisé d’insérer dans sa Gazette quelques gaietés contre le

défunt roi de Prusse (Frédéric-Guillaume I, celui qui corrigeait, au

besoin, sa fille à coups de canne, comme ses capitaines). Un

bas-officier des troupes de ce prince, qui faisait à Erlang des recrues

pour Sa Majesté prussienne, reçut ordre de ce monarque de donner cent

coups de bâton à ce joyeux gazetier, et d’en tirer un reçu. L’officier,

pour s’acquitter plus sûrement de sa commission, imagina de proposer au

sieur Grotz une partie de plaisir hors la ville. Après avoir, pendant

quelques semaines, fait liaison avec lui, et s’être attiré quelque

espèce de confiance, il lui exposa donc, dans cette partie, les ordres

qu’il avait reçus de son maître, à quoi le gazetier répliqua qu’ils

étaient trop amis pour qu’il les exécutât. L’officier lui témoigna, en

apparence, sa répugnance à cet égard, mais qu’au moins fallait-il qu’il

parût qu’il lui eût donné les coups de bâton en question, et que pour

cela il était nécessaire qu’il lui en donnât un reçu. Ce fut avec bien

de la peine qu’il détermina le sieur Grotz à lui délivrer un récépissé

aussi extraordinaire; cependant il lui fut expédié en bonne forme par le

gazetier. Aussitôt que l’officier en fut nanti, il lui déclara qu’il

était trop honnête homme pour accepter le reçu d’une somme qu’il n’avait

pas remise, et, ayant fait entrer quelques soldats de sa recrue, il la

compta lui-même sur le dos du gazetier, à qui il fit la révérence

ensuite, et qu’il laissa[55].»

[55] _Journal_, t. I, janv. 1751.

X

L’enchaînement des idées nous a fait dévier un peu de notre point de

départ, dans le dernier chapitre. On se souvient que nous y passions en

revue les gens de lettres bâtonnés par les gens de lettres. Malgré ce

pernicieux exemple donné par ceux qui auraient eu le plus d’intérêt à

s’en abstenir, les gentilshommes n’abusèrent pas autant du bâton qu’on

eût pu le craindre dans leurs relations avec les auteurs, et ils en

auraient certainement moins abusé encore, si ceux-ci n’eussent pris

soin, en quelque sorte, de les entretenir eux-mêmes dans cette habitude.

Le premier mouvement des grands personnages, en rapport avec des

inférieurs récalcitrants, bien roturiers surtout, était encore de

s’écrier, comme M. de la Croix, à l’encontre du commis qui osait faire

des observations en sa présence: «Ne me donnera-t-on pas un bâton pour

châtier ce drôle[56]?» ou de faire comme le comte de Charolais qui,

mécontent de son fermier Ménage, s’en fut le trouver, et lui dit: «Je te

défends d’entrer dans les sous-fermes, et, si je sais que tu y acceptes

quelque intérêt, soit directement, soit indirectement, je te fais donner

cent coups de bâton tous les mois. N’approche pas, ne réplique point, ou

je charge mes gens de te payer la rente tout de suite[57].»

[56] _Mémoir. secr._, IX, 19.

[57] M. de Choiseul-Meuze fit mieux encore: s’étant embarrassé dans un

fiacre (février 1783) il commença par rouer le cocher de vingt à

vingt-cinq coups de canne, puis il le larda à coups de dard, pour le

punir d’avoir osé se défendre avec son fouet. Mais il n’en fut pas

quitte si aisément qu’il l’avait cru. Vers la même époque, le

marquis de la Grange frappa si brutalement de sa canne un cocher qui

l’avait froissé contre un mur, qu’il le blessa grièvement: il aurait

été pendu sur-le-champ par le peuple indigné, sans l’intervention de

la garde. On lit, dans les _Nouvelles à la main_, Mss. de Pidansat

de Mairobert (_Bib. Mazar. H, 2803, H_), à la date du 17 janvier

1773: «Le nommé Longueil, un des graveurs des plus célèbres, a

percé, ces jours derniers, d’un coup d’épée un cocher, sous prétexte

qu’il ne voulait pas se ranger, et il a été conduit en prison; le

cocher en est mort. Cet artiste est un brutal, et c’est la troisième

aventure de ce genre qui lui arrive.» La condition des cochers,

comme celle des poëtes, a bien changé aujourd’hui: on ne les tue

plus comme cela; ce sont eux, au contraire, qui tuent les bourgeois

tracassiers pour les mettre à la raison.

Leur langage était à peu près le même, lorsqu’ils avaient affaire à des

gens de lettres et à des artistes, mais en général ils se bornèrent aux

menaces. Le bâton jouait entre leurs mains le rôle de l’épée de

Damoclès: il ne tombait pas souvent, quoiqu’il parût toujours sur le

point de tomber.

«M. de Stainville, disait l’acteur Clairval à son camarade Caillaud, me

menace de cent coups de bâton si je vais chez sa femme. Madame m’en

promet deux cents si je n’y viens pas. Que faire?--Obéir à la femme,

répondit Caillaud, il y a cent pour cent à gagner[58].»

[58] _Mémoires secrets_, t. I, p. 143.

Une semblable menace, mais cette fois plus injuste, inspirait quelques

années plus tard une tout autre réponse à l’avocat Linguet. C’était au

sujet d’une affaire de madame de Béthune contre le maréchal de Broglie.

Cette dame, soufflée par Linguet, avait déjà plusieurs fois plaidé sa

cause avec un succès et un éclat extraordinaires. Aussi le maréchal, de

fort mauvaise humeur, rencontrant l’avocat dans une des salles du

Palais, ne put se tenir de l’apostropher sur un ton significatif: «Mons

Linguet, songez à faire parler aujourd’hui ma dame de Béthune comme elle

doit parler et non comme mons Linguet se donne quelquefois les airs de

le faire; autrement vous aurez à faire à moi, entendez-vous, mons

Linguet?--Monseigneur, riposta celui-ci, le Français a depuis longtemps

appris de vous à ne pas craindre son ennemi.» Il était impossible, je

crois, d’envelopper une plus fière réplique et une plus juste leçon dans

une louange plus délicate[59].

[59] _Corresp. secrète_, t. I, p. 272.

C’était un terrible homme, en vérité, que cet universel Linguet, poëte,

avocat, historien, pamphlétaire, industriel, journaliste, dont la plume

ardente toucha à tout, souleva toutes les idées, remua toutes les

questions, déchaîna tous les paradoxes, sans s’effrayer d’aucun nom, que

ce nom représentât un homme ou une chose. L’obstacle irritait sa verve

audacieuse; la persécution enflammait son génie épileptique, toujours

armé pour la bataille. Et cependant cet homme, qui n’épargna personne,

et qui s’était fait autant d’ennemis qu’il écrivit ou plutôt qu’il

fulmina de phrases dans ses journaux et ses mémoires,--sauf le soufflet

qu’il reçut à Londres, en pleine rue (1784), de Morande, l’impudent

auteur du _Gazetier cuirassé_[60],--ne fut jamais, que je sache,

autrement maltraité qu’en paroles et en menaces. Il est vrai que

celles-là ne lui manquèrent pas. Vraie salamandre, il vivait au milieu

des flammes sans en être atteint: il détournait les coups par le

sang-froid de son audace. Bien des gens, comme Dorat, s’emportaient à le

traiter de coquin, et se posaient vis-à-vis de lui en capitaines

Fracasse, la main levée pour la correction, qui, désarmés et vaincus,

s’humiliaient au moment décisif.

[60] _Courr. de l’Europe_, nº 19, du 8 mars 1785. Dans le tome IV de

la _Chronique scandaleuse_, une facétie intitulée le _Testament de

Desbrugnières, inspecteur de police_, renferme deux articles qui

s’expriment ainsi: «Je lègue à M. Linguet... un coussin matelassé

qui pourra lui être utile de plus d’une manière.--Je lègue au

rédacteur du _Courrier de l’Europe_ (Morande, ou son correspondant,

le chevalier Drigaud), tous les coups de bâton qui me seront dus au

jour de mon décès.»

Dans la grande querelle qui, en 1779, divisa tout le Théâtre-Français et

ses habitués, entre mademoiselle Sainval aînée et madame Vestris,

l’avocat, ayant pris vivement le parti de la première contre la seconde,

que soutenait son amant, le maréchal duc de Duras, gentilhomme de la

chambre, s’avisa d’appeler celui-ci le _bâtonnier_ du théâtre, par

allusion au bâtonnier de l’ordre des avocats, arbitre suprême et

tyrannique contre lequel il avait eu souvent à combattre. Le grand

seigneur n’était pas endurant; il lui fit donc transmettre cet avis

comminatoire: «Que M. Linguet veuille bien s’abstenir de parler

désormais de moi, autrement je lui promets de justifier à son égard le

titre de _bâtonnier_ qu’il me donne.--Eh! tant mieux, répliqua en

souriant le déterminé libelliste, qui pour tout au monde n’eût pas

laissé perdre l’occasion d’un bon mot, je serais bien aise de lui voir

faire usage de son bâton une fois en sa vie.» Et le lendemain la

réponse, recueillie au passage par quelque versificateur à l’affût,

comme il en fourmillait alors, circulait en épigramme à double

tranchant, sous forme de quatrain:

Monsieur le _maréchal_, pourquoi cette réserve

Lorsque Linguet hausse le ton?

N’avez-vous pas votre _bâton_?

Qu’au moins une fois il vous serve[61].

[61] _Mémoir. de Fleury_, I, 172. _Mémoir. secr._, 2 octobre 1779.

Linguet ne rompit pas d’une semelle, et il n’en résulta rien autre

chose. Cette plaisanterie indiquerait à elle seule, ce me semble, que le

bâton, bien déchu de son pouvoir n’était plus un argument sans réplique

aux yeux des écrivains.

Quelques années après, Cailhava était également menacé du traitement le

plus infâme par un autre gentilhomme de la chambre, le maréchal de

Richelieu, pour son ouvrage sur les _Causes de la décadence du théâtre

français_. Ces messieurs avaient des manières à eux de protéger les

intérêts des comédiens et leur propre honneur. Heureusement les choses

n’allèrent pas plus loin pour Cailhava que pour Linguet.

Gilbert avait eu à se défendre contre des projets plus sérieux et dont

l’exécution ne fut empêchée peut-être que par ses prévoyantes mesures.

Après la publication de sa grande satire sur le _dix-huitième siècle_,

en 1775, le duc de Fronsac, irrité de la noble hardiesse avec laquelle

le poëte avait raconté et flétri, tout en taisant son nom, un des plus

épouvantables exploits de sa carrière galante, s’écria qu’il le ferait

assassiner. Pendant longtemps Gilbert ne sortit qu’accompagné de gens de

la police. De pareils sentiments et de pareils desseins, hautement

avoués contre lui, ne contribuèrent pas médiocrement sans doute à

ébranler son imagination et à remplir son esprit, comme celui de

Jean-Jacques, de visions et de terreurs sinistres[62]. Mais il n’était

pas homme à céder à la peur, lui qui, nous apprend la _Correspondance

secrète_, faillit se faire assommer par la foule enthousiaste pour avoir

seul osé, après la représentation d’_Irène_, manifester publiquement son

improbation au milieu du délire universel.

[62] _Mémoir. secr._, 23 nov. 1780.

A peu près à la même date, la plus célèbre courtisane de Paris, la

demoiselle Duthé, forte de l’appui de grands seigneurs, jurait de faire

entendre raison à cet _énergumène_. C’était une puissance que cette

Duthé, et on jouait gros jeu de se mesurer contre elle. L’année 1775

marqua un des plus hauts termes de sa faveur. Cette année-là, Audinot

avait fait jouer sur son théâtre populaire une pièce de Landrin (_Les

Curiosités de la foire Saint-Germain_), où l’on tournait en ridicule la

blonde et fade Laïs, ainsi que les plus fameuses des _impures_ du jour.

Là-dessus, grand émoi dans le camp des jeunes seigneurs débauchés,

protecteurs de ces dames. Excités par elles, ils vont en corps trouver

le directeur, et veulent le contraindre, par l’intimidation, à révéler

le nom du coupable. Audinot, en présence des cannes levées sur sa tête,

eut le courage de se taire. «Vous avez raison, lui dirent ces messieurs

en se retirant, car, morbleu! nous aurions fait mourir le drôle sous le

bâton[63].»

[63] La _Gazette noire_, 1784, in-8º, p. 176. _Mémoir. secr._, VIII,

86.

Pourquoi donc, disposant d’auxiliaires si redoutables et si dévoués,

l’illustre courtisane eût-elle fait plus de façons avec un auteur de

satires qu’avec un auteur de comédies? Elle tenait trop à son honneur

pour cela. Aussi, informée que Gilbert se préparait à donner une

nouvelle production sur les mœurs des femmes du jour, elle conçut le

projet d’organiser toutes ses compagnes en une troupe de bacchantes

armées contre ce nouvel Orphée, et d’aller le fouetter elle-même en tête

de la troupe. Mais le fracas des verges qu’on prenait soin de faire

siffler à ses oreilles ne put ébranler la résolution de Gilbert.

Cette petite anecdote, répandue dans le public, donna naissance à une

estampe où l’Amour était représenté administrant le fouet au poëte,

tandis que le dieu des vers faisait signe, dans un coin du tableau, que

ces verges étaient de roses, en prononçant ces mots qu’on voyait sortir

de sa bouche: «Cela ne fait point de mal[64].»

[64] _Corresp. secrète_, II, 201.

Que voilà une ingénieuse allégorie!

A cette estampe caractéristique, nous en pourrions joindre plusieurs

autres inspirées par des faits analogues. L’année suivante, c’est M. de

la Ferté, directeur du théâtre Lyrique, dont la despotique attitude

révolte ses subordonnés, et qu’on montre dans une gravure, levant la

canne sur ses sujets assemblés devant lui, pour châtier sommairement

ceux qui lui manqueront de respect[65]. En 1785, la détention de

Beaumarchais à Saint-Lazare fait éclore une caricature où on le voit

fouetté par un lazariste. A cette occasion parurent de nombreux

vaudevilles, dont l’un chantait en vers assez plats:

Le public, qui toujours glose,

Dit qu’il n’est plus insolent,

Depuis qu’il reçoit sa dose

D’un vigoureux flagellant...

Un lazariste inflexible,

Ennemi de tout repos,

Prend un instrument terrible,

Et l’exerce sur son dos...

Quoi! c’est vous, mon pauvre père,

Dit Figaro ricanant,

Qu’à coups nombreux d’étrivière

On punit comme un enfant!...

Sans doute, la tragédie

Qu’il nous donne en cet instant,

Vaut mieux que la comédie

De cet auteur impudent.

On l’étrille, il peste, il crie,

Il s’agite en cent façons:

Plaignons-le par des chansons[66].

[65] _Id._, III, 58.

[66] _Mémoir. secr._, 19 mars 1785.

Ainsi c’était surtout en menaces, en caricatures, en couplets, en

épigrammes, que les auteurs étaient alors bâtonnés. Malheureusement nous

ne pouvons laisser croire à nos lecteurs que les choses en restèrent

toujours là. L’action suivit plus d’une fois les paroles; mais sur ce

terrain encore nous trouverons une trace incontestable de progrès, qui

pourra nous consoler de ce dernier reste de la servitude littéraire.

En effet, le nombre est petit, au dix-huitième siècle, des gens de

lettres qui se laissent fustiger avec la résignation plus ou moins

volontaire de leurs devanciers. Commençons par ceux-là, pour en être

débarrassés tout de suite. Je n’en connais guère que quatre ou cinq.

C’est d’abord Lattaignant, un des plus joyeux prédécesseurs de

Désaugiers. Encore n’avait-il pas reçu lui-même les coups de bâton

qui lui étaient destinés: les gens apostés par le comte de

Clermont-Tonnerre, pour le punir de certain vaudeville railleur, se

trompèrent aux dépens d’un malheureux chanoine de Reims, qui ressemblait

à notre abbé chansonnier. Celui-ci prit fort gaiement la chose; sauvé

ainsi, par une bonne fortune analogue à celle de Delosme de Monchesnay,

il n’appela plus le confrère que son _receveur_, et dans une chanson,

dont le refrain est resté populaire, il consacra un couplet à

l’aventure:

Par ce bon monsieur de Clermont-Tonnerre

Qui fut mécontent d’être chansonné,

Menacé d’être bâtonné

On lui dit, le coup détourné:

J’ai du bon tabac dans ma tabatière,

J’ai du bon tabac tu n’en auras pas.

«On peut juger par ce trait, observent les _Mémoires secrets_[67],

combien l’abbé de Lattaignant, d’une famille honnête et même distinguée

dans la robe, avait toute honte bue.» Mais on peut juger aussi, ce me

semble, par cette réflexion de l’écrivain, combien les mœurs littéraires

avaient fait de progrès, puisqu’on s’indignait à ce point de ce qui eût

paru tout simple au dix-septième siècle.

[67] T. XIII, p. 270.

Robé, qui s’était fait, à la même époque, une réputation éphémère par

ses poésies licencieuses, avant de devenir un des plus fervents

convulsionnaires du jansénisme, avait été chassé de Vendôme, sa patrie,

à coups de trique et de gaule, pour ses méfaits satiriques[68].

[68] _Journal_ de Collé, I, janvier 1751.

Maître André le perruquier, l’auteur de cette réjouissante tragédie du

_Tremblement de terre de Lisbonne_ (1756), qui le fit monter en un clin

d’œil au faîte de la gloire, et qu’il dédia sans façon à son _cher

confrère_, «l’illustre et célèbre poëte Voltaire», avait débuté par se

poser en rival de Boileau, et il lui en avait cuit; c’est à lui qu’on

doit cette intéressante révélation dans la préface de sa pièce: «Je

m’appliquais dans ma jeunesse, dit-il, à faire de petites rimes

satiriques et des chansons, qui n’ont pas laissé de m’attirer quelques

bons coups de bâton.» Je soupçonne que maître André se vante, pour mieux

se poser en poëte.

La Morlière, le plus redoutable chef de cabale dont les banquettes de la

Comédie-Française aient gardé la mémoire, eut souvent maille à partir

avec maint auteur mécontent de ses procédés, et, si l’on en croit

Diderot, malgré ses airs de matamore il ne payait pas de bravoure en

pareille occurrence: «Ce chevalier de la Morlière, lit-on dans le _Neveu

de Rameau_..., que fait-il? Tout ce qu’il peut pour se persuader qu’il

est un homme de cœur; mais il est lâche. Offrez-lui une croquignole sur

le bout du nez, et il la recevra en douceur. Voulez-vous lui faire

baisser le ton? Élevez-le; montrez-lui votre canne, ou appliquez votre

pied entre ses fesses.»

Laus de Boissy fut, une nuit, très-cruellement bâtonné au Palais-Royal,

pour s’y être livré à des railleries inconvenantes contre quelques

personnes qui s’y promenaient, comme c’était alors la grande mode

pendant les soirs d’été (juillet 1776). Il tourna l’aventure en

plaisanterie, et ne trouva rien de mieux à faire, pour se consoler, que

d’adresser à l’Académie des Arcades de Rome, dont il était membre, un

petit poëme, dans le goût de l’Arioste, où il badinait agréablement sur

les coups qu’il avait reçus.

Je ne sais quelles étaient ces personnes qui s’offensèrent des propos de

Laus de Boissy, mais je gagerais que c’étaient des femmes, et qu’on ne

le châtia que pour avoir par trop dépassé la limite honnête de la

galanterie, péché mignon de tous les étourneaux du dix-huitième siècle.

Plus d’un auteur râpé dut payer alors ses bonnes fortunes sur son dos et

ses épaules, comme cet amant clandestin de mademoiselle Allard la

danseuse,--peut-être un poëte, lui aussi,--que l’amant en titre de la

dame, monseigneur le duc de Mazarin, fit bâtonner de si belle façon, en

attendant qu’il eût lui-même la tête cassée par un rival; ou comme M. de

la Popelinière, dont la renommée de financier a effacé celle d’auteur,

et qui, dit-on, fut traité de la même sorte, et pour la même cause, par

le prince de Carignan[69].

[69] _Gazette noire_, p. 159.

En 1783, il se passa une scène étrange au théâtre d’Orléans. Au milieu

d’une représentation, plusieurs jeunes gens s’élancent du parterre sur

la scène, s’emparent des actrices et leur donnent le fouet, sous

prétexte qu’ils étaient mécontents de leur jeu, mais peut-être pour

d’autres raisons plus intimes qu’il ne nous appartient pas

d’approfondir[70]. Comment eût-on respecté les actrices quand elles se

respectaient si peu elles-mêmes? Quelque temps auparavant, on avait vu

mademoiselle Allard donner, en plein théâtre, des coups de pied à

mademoiselle Peslin, qui répondait sans façon par un coup de poing[71].

Tel était l’atticisme de ces dames.

[70] _Mémoir. secr._, t. XXII, p. 375.

[71] Morande, _Philosop. cyniq._, p. 20.

A la suite d’un concert où il avait déployé tous les charmes de sa

magnifique voix, Caffarielli fut régalé à Rome, dans l’antichambre du

cardinal Albani, de coups de nerfs de bœuf, par les estafiers de

l’Éminence, en retour du sans-façon dédaigneux avec lequel il avait fait

attendre les plus illustres personnages de la ville éternelle. Et

l’assemblée du salon applaudissait à ses cris aigus, comme elle venait

d’applaudir à son grand air, en répétant: «Bravo, Caffarielli! Bravo,

Caffarielli!»

Combien d’autres bâtonnés nous aurions à citer encore, si l’on avait eu

le temps de noter au passage toutes les aventures du même genre dont

furent victimes les bohèmes de la littérature d’alors, pauvres diables

d’auteurs affamés et cyniques, insectes et vermisseaux des sous-sols de

la poésie, populace grouillante et fourmillante de la plume, piliers du

Caveau[72], de Procope, de Gradot, de la veuve Laurent, de la Régence,

de tous les cafés et tripots littéraires, où ils s’attablaient pour

cabaler, discuter, lire ou entendre des vers, siffler ou applaudir, en

attendant que le chevalier de la Morlière vînt les enrégimenter contre

la pièce nouvelle de la Comédie-Française, ou qu’un exempt les conduisît

au Fort-l’Évêque! Combien de bâtonnés aussi, comme leur patron fameux,

parmi ces Arétins de mièvre encolure, ces enfants perdus de la calomnie

par la presse, ces pères nourriciers de l’ignoble chantage, ces

loups-cerviers du pamphlet, vivant d’une plume empoisonnée qui faisait

mourir leurs victimes,--les Chevrier, les Morande, les Drigaud, les

Dulaurens, les Groubentall, et tant d’autres éhontés coquins, dont le

_Neveu de Rameau_ reste le prototype[73],--parfaitement résignés à un

soufflet, voire à un coup de pied, et s’en frottant les mains, pourvu

que la chose leur fût payée en beaux écus comptants!

[72] On peut voir une scène de coups de canne qui eut lieu au Caveau

entre le maître de l’établissement, Dubuisson, et M. de Brignoles,

dans la _Corresp. secr._, XIV, 232; 10 avril 1783.

[73] «J’étais leur petit Rameau, leur joli Rameau, leur Rameau le fou,

l’impertinent, l’ignorant, le paresseux, le gourmand, le bouffon, la

grosse bête. Il n’y avait pas une de ces épithètes qui ne me valût

un sourire, une caresse, un petit coup sur l’épaule, un soufflet, un

coup de pied, à table un bon morceau qu’on me jetait sur mon

assiette.» (Diderot, le _Neveu de Rameau_.)

Honnête journaliste,

disait un vaudeville du temps, attribué à Collé,

Amusant nouvelliste,

Brochurier à pamphlets,

Changez toutes ces têtes,

Ces intrigantes têtes,

Changez toutes ces têtes,

Têtes à camouflets[74].

[74] Ce vaudeville devint le type d’une foule d’autres qui coururent

alors. L’un d’eux s’attira en réponse un pamphlet, daté par l’auteur

de «chez Démocrite _Bras de Fer, au coin de la rue des Étrivières_.»

(Janvier 1784). Ce genre de réplique était encore admis par l’usage.

Têtes à camouflets! Le mot est juste et bien trouvé dans sa trivialité

énergique. Mais nous tombons ici dans la lie de l’histoire littéraire.

Ces hommes ne sont plus des écrivains qu’on outrage, ce sont des drôles

qu’on châtie, et nous n’avons rien à y voir. Est-il besoin, d’ailleurs,

de répéter ici que nous ne prétendons nullement dresser une nomenclature

complète? La chose n’est certes pas possible, et, le fût-elle, nous n’y

prétendrions pas davantage.

Du rôle des coups de bâton dans les relations sociales et, en particulier, dans l'histoire littéraire · 第 13 / 19 题