SOMMAIRE: 1814.--Prise de Toulouse et de Bordeaux.--Rochefort
menacé.--Avènement de Louis XVIII.--M. de Bonnefoux m'envoie à
Bordeaux comme membre d'une députation chargée d'y saluer le duc
d'Angoulême et de traiter d'un armistice avec l'amiral anglais
Penrose.--Une lettre m'apprend à Bordeaux que mon père est
atteint d'une fluxion de poitrine.--Je cours à Marmande et je
trouve mon père très malade et désespéré à la pensée qu'il ne
reverra pas mon frère, que la paix allait lui rendre.--Il meurt
en me serrant la main le 27 avril 1814. Il avait
soixante-dix-neuf ans.--Je suis nommé au commandement de la
corvette à batterie couverte _le Département des Landes_ chargée
d'aller à Anvers prendre des armes et des
approvisionnements.--Avant mon départ, le duc d'Angoulême nommé
grand amiral arrive à Rochefort au cours d'une tournée
d'inspection des ports de l'Océan.--Il y séjourne trois jours. M.
de Bonnefoux me nomme commandant en second de la garde d'honneur
du Prince.--Je mets à la voile et me rends à Anvers.--Au retour,
une tempête me force de reprendre le Pas-de-Calais que j'avais
retraversé et de chercher un abri à Deal, à Deal où, naguère,
j'étais errant et traqué comme un malfaiteur.--Je pars de Deal
avec un temps favorable mais au milieu de la Manche un coup de
vent me jette près des bancs de la Somme.--Dangers que court la
corvette. Je force de voiles autant que je le puis afin de me
relever.--Après ce coup de vent, je me dirige vers Brest.--Un
pilote venu d'Ouessant me jette sur les Pierres Noires.--Une
toise de plus sur la gauche, et nous coulions.--Je fais mettre le
pilote aux fers et je prends la direction du bâtiment qui faisait
beaucoup d'eau.--La corvette entre au bassin de radoub.--Le
pilote jugé et condamné.--J'apprends à Brest une promotion de
capitaines de frégate qui me cause une vive déception.--Ordre
inattendu de réarmer la corvette pour la mer.--Je demande mon
remplacement. Fausse démarche que je commets là.--Je quitte Brest
et _le Département des Landes_.--Arrivée à Rochefort où je trouve
mon frère, licencié sans pitié par le Gouvernement de la
Restauration.--Il passe son examen de capitaine de la Marine
marchande et part pour les États-Unis où il réussit à
merveille.--Voyage de M. de Bonnefoux à Paris.--Il fait valoir
les raisons de santé qui m'ont conduit à demander mon
remplacement.--On lui promet de me donner le commandement de _la
Lionne_ et de me nommer capitaine de frégate avant mon
départ.--Le retour de l'Île d'Elbe empêche de donner suite à ce
projet.--Pendant les Cent-Jours, je reste chez moi.--L'empereur,
après Waterloo, vient s'embarquer à Rochefort et passe cinq jours
chez le préfet maritime.--Disgrâce de M. de Bonnefoux.--Je suis,
par contre-coup, mis en réforme.--Je songe à obtenir le
commandement d'un navire marchand et à partir pour l'Inde.--On
me décide à demander mon rappel dans la marine.--Je l'obtiens et
je suis attaché comme lieutenant de vaisseau à la Compagnie des
Élèves de la Marine à Rochefort.--Grand malheur qui me frappe au
commencement de 1817. Je perds ma femme.--Après un séjour dans
les environs de Marmande chez M. de Bonnefoux, je vais à Paris
solliciter un commandement.--Situation de la Marine en 1817.--Je
suis nommé Chevalier de Saint-Louis.--Retour à Rochefort.--Je me
remarie à la fin de 1818.--En revenant de Paris, je retrouve à
Angerville, Rousseau, mon camarade du ponton.--Histoire de
Rousseau.
Ce fut peu de temps après que l'empereur rentra en France après avoir
perdu ses armées en Russie, et il y fut suivi par l'Europe soulevée,
qui envahit toutes les frontières. Toulouse, Bordeaux, furent pris;
Rochefort fut sur le point d'être attaqué, et Collos et moi, étant
considérés comme prisonniers de guerre, nous reçûmes l'ordre de nous
retirer dans l'intérieur; mais Paris fut occupé par les ennemis avant
notre départ et les Bourbons remontèrent sur le trône.
M. de Bonnefoux m'envoya alors à Bordeaux comme membre d'une
députation chargée d'y saluer le duc d'Angoulême, neveu de Louis XVIII
qui s'y trouvait, et de traiter d'un armistice avec l'amiral Anglais
Penrose. J'allais retourner à Rochefort quand une lettre de Marmande
m'annonça que mon père était atteint d'une fluxion de poitrine; je
volai auprès de lui... Hélas! il n'était que trop mal, et ce qui
empirait son délire, c'est que la paix allait lui rendre son fils
Laurent, et qu'il sentait la mort venir avant ce doux moment: il avait
vraiment le coeur brisé! Dans sa tendresse, il voulut, cependant, lui
donner une marque d'amitié: il avait pensé que ma soeur serait
convenablement établie avec la fortune future de ma tante d'Hémeric,
avec celle qu'avait son mari. Quant à moi, il me voyait en possession
d'un état qui avait été considérablement froissé, il est vrai, mais
qui me plaçait, toutefois, en position tolérable; pour mon frère, tout
disait que cet état était perdu, et mon père avait fait tout préparer
pour lui assurer, en sus de sa part, le quart dont la loi lui
permettait de disposer sur une dizaine de mille francs qu'il avait
économisés depuis qu'on lui payait sa pension. Il ne voulait,
cependant, rien faire sans mon consentement que je donnai de grand
coeur; il reprit, alors, un peu de sérénité, et il mourut le 27 avril,
en tenant une de mes mains, et en fixant sur mes yeux baignés de
larmes un regard de paix et de bonté!
Ce sont de rudes moments, mais il y a certainement du bonheur, pour un
bon fils, à être alors au chevet de son père; et, en y pensant, j'ai
bien souvent rendu grâces à l'heureuse étoile qui m'avait fait quitter
l'Angleterre et qui m'avait ramené en France. Je conserve
précieusement une boîte en écaille et or avec une jolie peinture, et
que mon père affectionnait beaucoup. À Rochefort, j'avais appris à
tourner, et je consolidai cette boîte en y ajoutant des cercles en
ivoire; ce bijou se retrouve souvent sous mes yeux, car j'y serre mes
décorations et leurs rubans... Destination bien naturelle que
d'employer à contenir ces symboles de l'honneur, le meuble chéri du
brave militaire qui expia dignement les erreurs de sa jeunesse, qui
vécut soixante-dix-neuf ans et fut le type achevé de tous les
sentiments nobles et élevés.
Lors des premiers armements maritimes auxquels la paix donna lieu à
Rochefort, le préfet me fit accorder le commandement d'une corvette à
batterie couverte comme l'ont les frégates, et que le département des
Landes avait donnée au Gouvernement; par ce motif, elle était nommée
elle-même: _le Département des Landes_; ma destination était Anvers,
d'où la France avait à retirer quelques débris des dépenses
incalculables qu'elle y avait faites.
Cependant, le duc d'Angoulême, nommé grand amiral, faisait
l'inspection des ports de l'Océan. Il arriva à Rochefort avant mon
départ: M. de Bonnefoux me nomma commandant en second de la garde
d'honneur du Prince, qui séjourna trois jours parmi nous. Je mis à la
voile aussitôt après son départ, et j'eus lieu de me convaincre que
huit ans d'interruption ne suffisent pas pour faire oublier notre
état, lorsqu'on l'a bien appris précédemment. Collos était embarqué
avec moi.
Je me rendis à Anvers sans rien éprouver de remarquable. Au retour,
une tempête me força de reprendre le Pas-de-Calais que j'avais
retraversé, et de chercher un abri à Deal; Deal, où alors, je me
présentais entouré d'honneurs, comblé de politesses, et où, naguère,
j'étais traqué et errant comme un malfaiteur! J'en partis avec un
temps favorable, mais au milieu de la Manche, un coup de vent me jeta
près des bancs si dangereux de la Somme et aux environs de Dieppe. Je
forçai de voiles autant que je le pus, afin de me relever; et ma
résolution que je vis bien qu'on taxait d'audacieuse imprudence, me
réussit! Mais un mât cassé, une voile déchirée, et j'étais
irrémissiblement à la côte. Je restai constamment sur le pont; tous
les yeux fixés sur moi cherchaient à scruter mes pensées; je faisais
bonne contenance, mais je voyais l'étendue entière du péril, et
j'arrangeais, dans ma tête, mes dispositions pour le cas où j'aurais
continué à être porté sur ces bancs, et pour chercher à sauver mon
bâtiment et mon équipage! Les dispositions qui me vinrent à l'esprit
dans ce moment critique ont, depuis, été décrites dans mes _Séances
nautiques_, et elles ont reçu l'approbation des marins.
Après cette épreuve, je me dirigeai vers Brest, où ma corvette devait
désarmer: tout allait bien, lorsqu'un pilote, qui venait d'Ouessant,
me jeta sur les rochers appelés Pierres-Noires! La secousse fut
violente, mais comme nous n'avions touché le rocher qu'en le rasant
avec notre flanc, nous ne coulâmes pas sur place. Une toise de plus
sur la gauche, et c'en était fait de nous tous! Je fis mettre le
pilote aux fers, et je me chargeai du bâtiment qui faisait beaucoup
d'eau, mais que je réussis à faire entrer à Brest. Le pilote fut jugé,
cassé, emprisonné; et la corvette entra en radoub.
En arrivant à Brest, j'avais appris que six officiers de mon grade,
dont quatre étaient mes cadets, et qui, à Brest et à Lorient, avaient
fait le service de gardes d'honneur auprès du grand amiral, s'étaient
vu, pendant ma campagne, nommer capitaines de frégate par
l'intervention du Prince. Je réclamai, et j'écrivis au contre-amiral
qui accompagnait le duc. J'appris, par la réponse, que si M. de
Bonnefoux l'avait demandé, à Rochefort, pour moi, on se serait
empressé d'accéder à sa proposition; M. de Bonnefoux, à qui je mandai
ces détails, me dit, de son côté, qu'il ne lui serait jamais venu dans
l'idée qu'on pût accorder un grade pour un service honorifique; mais
que, puisque cette faveur avait été accordée à d'autres, il
profiterait d'un voyage qu'il ferait bientôt à Paris pour présenter
mes droits à être traité comme mes six camarades. Il est certain que
si je n'avais pas été à la mer, à cet époque, j'aurais eu connaissance
de ces démarches, et qu'agissant au moment utile, j'aurais
probablement réussi: je vis, par là, que le hasard sert souvent mieux
que le zèle; mais ce n'est pas une raison pour ne pas sacrifier
constamment au devoir.
Je m'occupais de retourner à Rochefort, lorsque l'ordre inattendu de
réarmer la corvette pour la mer arriva à Brest. Mais j'avais été si
contrarié de n'avoir pas figuré dans la promotion, et je craignis
tellement que quelques intérêts ne souffrissent d'une nouvelle
absence, que je demandai mon remplacement. C'était assurément une
fausse démarche, et elle fut jugée encore plus sévèrement qu'elle ne
le méritait, car ma santé avait vraiment beaucoup souffert des
fatigues incessantes de mon retour d'Anvers; et c'était le motif que
j'avais allégué. J'eus tort évidemment dans cette circonstance, car
j'agis dans des vues étroites et avec un esprit d'amour-propre blessé.
Un véritable chagrin que j'eus en quittant Brest et _le Département
des Landes_ fut de me séparer de Collos dont l'âme franche et loyale
mérite certainement qu'on lui applique le mot de Cornelius Nepos, au
sujet d'Epaminondas: «Adeo veritatis diligens, ut ne joco quidem
mentiretur.»
Mon frère était à Rochefort quand j'arrivai: que de choses nous eûmes
à nous dire! Nous allâmes à Marmande pour régler nos affaires; il
poussa jusqu'à Béziers, revint me prendre à Rochefort, et comme il
avait été, sans pitié, licencié par le gouvernement de la
Restauration, il ne se vit d'autre ressource que de passer son examen
de capitaine de la Marine marchande; et il se disposa ensuite à aller
aux États-Unis, où son intelligence, son caractère, sa loyauté, sa
connaissance de la langue du pays l'ont conduit à une assez belle
fortune.
Le préfet se rendit à Paris; il s'y occupa de moi, mais on y était
mécontent de ma demande de remplacement. Il dit de ma santé ce qu'il
en savait, ramena les esprits; et, comme on refusait rarement quelque
chose à un chef tel que lui, il fit agréer qu'on m'éprouverait par
l'offre d'un nouveau commandement, et qu'on me nommerait capitaine de
frégate avant de mettre à la voile. C'eût été fort beau, car je
n'avais que trente-deux ans, et j'aurais ainsi regagné une partie du
temps perdu par ma captivité. Il n'en fut pas ainsi, et il faut avouer
que je ne fus pas heureux dans cette affaire dont je vais reprendre la
suite.
Le bâtiment qui me fut destiné était _la Lionne_, toutefois, au lieu
de s'occuper de m'expédier mes lettres de commandement, auxquelles il
ne manquait plus que la signature, le Gouvernement eut à tourner ses
pensées vers des objets d'une tout autre importance, qui absorbèrent
toutes ses facultés et qui amenèrent sa chute. Ce fut le retour de
l'Île d'Elbe de Napoléon. Ailleurs, je parlerai, plus en détail, de
cet événement prodigieux, des difficultés sans nombre qu'il attira à
M. de Bonnefoux, et de la manière glorieuse dont il surmonta ces
difficultés. Ici, je me contenterai de dire que M. de Bonnefoux
reconnut l'empereur; mais qu'il approuva l'opinion où j'étais, que je
me trouvais libre, par la nature de cette révolution, de servir ou de
ne pas servir; et qu'il permit que, considérant Napoléon comme
l'auteur des maux sans nombre auxquels je prévis que notre patrie
allait être en proie, je restasse étranger à son système et à ses
opérations. Ainsi donc, au lieu d'un grade que je croyais tenir, qui
était sous ma main, je me vis de nouveau voué à l'inactivité, et je
restai chez moi, en quelque sorte _incognito_.
L'empereur ne fit que passer; en tombant, il entraîna ses partisans,
M. de Bonnefoux et moi, par contre-coup, qui fus condamné à la
réforme. Il fallait vivre, cependant, car tel est le propre des
Révolutions en général, qu'elles font des plaies profondes à l'État,
et qu'elles brisent bien des existences. J'allai à Bordeaux où mes
amis me firent la promesse positive d'un navire marchand à commander
pour les mers de l'Inde. C'était un moyen de fortune assurée si la
paix durait: mais quelle certitude en avait-on? Et puis, quitter
l'uniforme et la carrière militaire!... Tout cela fut débattu et
considéré sous toutes les faces; enfin, je ne voulus pas résister à de
douces instances, et je demandai mon rappel dans la marine, en faisant
valoir mon éloignement volontaire, lors du règne de Cent-Jours de
l'empereur. Cette démarche fut suivie d'un prompt succès, et l'on me
plaça comme lieutenant de vaisseau dans la compagnie des élèves de la
Marine à Rochefort. Quant au grade de capitaine de frégate, il n'y
avait plus à y penser; et il fallut abandonner à ceux qui se
trouvaient dans la position que j'avais perdue, les chances
d'avancement que M. de Bonnefoux ne laissait pas échapper pour moi,
quand il y avait jour à les faire valoir.
Nous arrivâmes ainsi, au commencement de 1817. Rochefort fut, alors,
témoin d'un de ces événements douloureux qui frappent une population
au coeur. Je t'ai raconté, mon fils, les malheurs poignants que subit
ma famille pendant mon enfance, ainsi que l'influence qu'ils eurent
sur mon éducation. Quelques jours ravissants vinrent ensuite luire
pour moi à Marmande et au Châtard. Puis, arrivèrent douze années
d'études, de travaux, de fatigues, de combats, de dangers, de prison,
de ponton, d'efforts pour ma liberté, et qui se terminèrent par le
délabrement de ma santé et par un retard irréparable dans ma carrière;
succédèrent alors les moments vraiment enchanteurs de mon séjour à
Rochefort entre 1812 et 1814, et ceux de mon mariage; mais à cette
époque, une série d'infortunes vint m'assaillir à coups répétés, et
cette série ne pouvait se terminer d'une manière plus poignante que
par l'événement cruel qui t'enlevait ta mère et qui me plongeait dans
un profond désespoir.
Quand ce funeste arrêt de la Providence fut consommé, je te laissai
aux bons soins de ta grand-mère[187]; je partis de Rochefort et
j'allai chercher de la solitude chez M. de Bonnefoux qui s'était
retiré à la campagne, près de Marmande. Il y vivait tranquille, isolé;
c'était ce qu'il me fallait. De quelles bontés, de quelles
consolations, son coeur généreux, son esprit aimable remplirent les
trois mois qu'il me fut permis d'y rester! Je l'aurais quitté avec
bien du regret, si ce n'avait été pour te revoir. Je retournai donc à
Rochefort; j'établis tout, comme je l'entendais; ta santé qui était si
faible quand tu naquis, se raffermit promptement. Enfin, je mis ordre
à mille petits détails, et, d'après le conseil de M. de Bonnefoux, je
me rendis à Paris pour y solliciter un commandement, afin de pouvoir
réparer, autant que possible, le temps perdu pour mon avancement.
[Note 187: Mme Lormanne, femme du colonel Lormanne.]
En effet, un commandement de bâtiment était, pour moi, le seul moyen
d'aller à la mer au moins de longtemps. La marine se trouvait alors
dans la plus grande stagnation; les lieutenants de vaisseau
n'embarquaient qu'à leur tour; et, tout bien calculé, ayant été
inscrit à la fin de la liste d'embarquement après ma campagne de
l'Escaut, je ne pouvais espérer d'être placé sur un navire, avant la
fin de l'année 1820. Au contraire, les commandants de bâtiments
étaient tous au choix du roi; et ç'avait été pour être proposé à ce
choix par le ministre, que j'avais entrepris ce voyage de Paris.
Je n'avais fait aucun apprentissage du rôle de solliciteur, qui était
pour moi une chose toute nouvelle, bien inattendue, et n'allant
nullement à mon caractère, accoutumé d'ailleurs, que j'étais à voir,
auparavant, mes désirs prévenus; et il faut convenir que je fus bien
gauche dans les démarches que je crus devoir essayer.
Le ministère m'accueillit parfaitement, mais ne me donna de
commandement que l'espérance un peu éloignée; retard, ajouta-t-on,
causé par le petit nombre d'armements maritimes auxquels nous
astreignait la fâcheuse position des finances de l'État. Par
compensation, il fut question de me faire accorder la croix de la
Légion d'honneur, demandée si souvent pour moi par M. Bruillac, ancien
Commandant de _la Belle-Poule_, mais l'empereur, d'abord, Louis XVIII,
ensuite, et enfin, encore l'empereur, dans les Cent-Jours, avaient
fait un tel abus de ce genre de récompense, que le grand chancelier
venait d'obtenir du roi qu'il ne serait plus délivré de décoration de
cet ordre, que lorsque ses bureaux auraient pu débrouiller la
confusion qui y régnait et présenter un état exact de tous les
légionnaires, opération qui, disait-on, devait durer trois ans! Le
ministre ne voulut pas, cependant, me laisser partir de Paris sans une
marque de satisfaction, il pensa que la croix de Saint-Louis
remplacerait, fort bien, celle de la Légion d'honneur qu'on désirait
me voir obtenir, et il me présenta à l'approbation du roi, qui signa
ma nomination. Que mon père aurait été heureux s'il avait assez vécu
pour voir sur ma poitrine cette décoration, qu'il avait été si fier
lui-même de porter, et à laquelle il tint au point de sacrifier sa
liberté!
Je vis, cependant, bientôt après, que je n'obtiendrais rien de plus;
je revins donc à Rochefort te revoir, et attendre la réalisation des
espérances d'un commandement qu'on me réitéra avant mon départ, mais
qui, n'étant plus soutenues par l'appui d'un protecteur puissant,
promettaient réellement peu de recevoir leur accomplissement.
Je passe rapidement sur plusieurs choses peu importantes, et j'arrive
à la fin de 1818, époque où j'attendais toujours, en vain, le
commandement promis, redemandé, repromis plusieurs fois. Un bâtiment
de la force de ceux qu'on donnait à commander aux officiers de mon
grade, allait alors être armé à Rochefort, j'écrivis pour qu'il me fût
accordé; mais d'autres firent également des démarches; je ne l'obtins
pas; et je me retrouvai plus seul, plus assombri que jamais, car je ne
voyais plus, de bien longtemps, un embarquement possible; et c'était
le soulagement le plus direct que je pusse espérer à un chagrin qui me
possédait presque exclusivement. Le monde, la société, cette vie qu'on
appelle de garçon m'étaient devenus insupportables, comme il arrive à
tout homme qui n'est plus jeune et qui a été bien marié, enfin, je
traînais péniblement une existence sur laquelle toi seul répandais
quelque intérêt, lorsque j'eus à me prononcer sur un sujet qui devait
te donner une seconde mère, et te replacer sous le même toit que moi.
J'hésitais longtemps car je ne pouvais me dissimuler les inconvénients
d'un second mariage[188]............
[Note 188: Dans les pages suivantes, l'auteur parlait à son fils
de son second mariage; il nous a paru préférable de les supprimer. Ce
second mariage qui fit le bonheur de sa vie eut lieu à Paris à la fin
de 1818. M. de Bonnefoux épousa Mlle Nelly La Blancherie, fille d'un
officier de marine, mort jeune. De ce mariage naquit en 1819 Mlle
Nelly de Bonnefoux, qui devint plus tard Mme Pâris. Sa mère Mme de
Bonnefoux lui survécut neuf ans et mourut seulement au mois de
décembre 1879.]
* * * * *
Je restais peu de temps à Paris. Nous en partîmes dans une voiture
particulière, avec une famille qui en complétait les places. Je me
sentis indisposé dès le départ. À une lieue d'Étampes, notre essieu se
brisa: il fallut, par un assez mauvais temps, nous rendre à pied
jusqu'à cette ville où l'accident fut réparé, mais où mon malaise
augmenta. Je crus, pourtant, pouvoir continuer le voyage, mais la
fièvre devint si forte que je fus bientôt obligé de m'arrêter.
Heureusement que ce fut à Angerville[189] où je fis avertir Rousseau,
mon ancien camarade de ponton, qui habitait cette petite ville avec
une femme ravissante de beauté qu'il venait d'épouser. Rousseau
s'empressa auprès de moi, sa femme auprès de la mienne, et la santé me
revint.
[Note 189: Angerville-la-Gate, commune du département de
Seine-et-Oise, arrondissement d'Étampes, canton de Méréville.]
Rousseau, toujours préoccupé de grandes idées, et ayant été licencié,
comme mon frère, lors de son retour en 1814, montait alors une
brasserie de bière sur une vaste échelle. Cette entreprise cessa
bientôt de lui plaire, il voulait quelque chose de plus éclatant.
Il avait momentanément ajourné son projet de civilisation des
Iroquois, auquel on assure qu'il n'a pas encore bien renoncé[190]; et
après bien des réflexions, il s'arrêta au dessein d'assèchement de
terrains au moyen d'endiguements sur les bords de la partie de la mer
qui avoisine Brest. Il transporta, effectivement, dans le Finistère,
toute sa fortune ainsi que celle de sa femme. Là, après beaucoup
d'essais malheureux, de travaux gigantesques; soutenu par des
capitalistes, à l'aide d'une persévérance inébranlable, il est enfin
parvenu à conquérir, à fertiliser des terrains étendus; et c'est là,
qu'incessamment, je compte aller le revoir, lui, aussi bon, aussi
aimable qu'autrefois, cinq enfants qui lui sont survenus, et sa digne
compagne qui, dans ces circonstances difficiles, a montré une force
d'âme, un caractère inouïs, et lui a prêté un appui que le pays entier
proclame avec enthousiasme[191].
[Note 190: Cette lettre est datée du 15 mai 1836, en rade de
Brest.]
[Note 191: Louis Rousseau partit pour la Bretagne, dans les
premiers jours de 1823, sur les indications d'un de ses anciens amis,
M. du Beaudiez. Il acquit des héritiers de M. Soufflès-Desprez, ancien
chirurgien de marine, la plaine de Treflez, concédée à ce dernier, en
1789, par le duc de Penthièvre, et formée à peu près en totalité de
sables volants qui se déplaçaient à chaque coup de vent. Il acheta
aussi l'étang du Louc'h, qu'il réussit à dessécher, et enfin entreprit
de conquérir sur la mer des terrains que celle-ci couvrait à chaque
marée. La digue de Goulven, destinée à réaliser ce dernier projet, fut
commencée au printemps de 1824. L'oeuvre ne s'accomplit pas sans
difficultés et entraîna de gros sacrifices d'argent. Les travaux de
Louis Rousseau ont eu néanmoins pour résultat d'ouvrir des voies de
communication entre des régions qui en étaient privées, d'assainir des
marais, de livrer à l'agriculture de vastes espaces et de fixer des
sables qui dévastaient la contrée. Pendant les vingt dernières années
de sa vie, Louis Rousseau rêva de fonder une «tribu chrétienne», sorte
de phalanstère chrétien, dont les membres devaient se livrer en commun
et à titre d'associés aux travaux agricoles. Il développa ses idées
dans un livre intitulé, _la Croisade au_ XIXe _siècle_. Louis Rousseau
mourut le 24 septembre 1856, moins d'un an après son ami, le
commandant de Bonnefoux.]
J'achetai à Angerville une petite chaise de poste, et je revins à
Rochefort.