CHAPITRE III

SOMMAIRE:--L'avancement des officiers de marine sous la seconde

Restauration.--Conditions mises à cet avancement.--Un an de

commandement.--En 1820, je suis désigné par le préfet maritime de

Rochefort pour présider à l'armement de la corvette de charge,

_L'Adour_ qui venait d'être lancée à Bayonne.--En route pour

Rochefort.--Le pilote-major.--À Rochefort.--La corvette est

désarmée. Il me manque trois mois de commandement.--La frégate

_l'Antigone_ désignée pour un voyage dans les mers du Sud.--Je

suis attaché à son État-Major.--Je demande un commandement qui me

permette de remplir les conditions d'avancement.--Je suis nommé

au commandement de _la Provençale_, et de la station de la

Guyane.--Le bâtiment allait être lancé à Bayonne.--Mon brusque

départ de Rochefort.--Maladie de ma femme. La fièvre tierce.--Mon

arrivée à Bayonne.--Accident qui s'était produit l'année

précédente pendant que je commandais _l'Adour_.--Mes projets en

prenant le commandement de _la Provençale_, mes _Séances

nautiques_ ou _Traité du vaisseau à la mer_.--Le _Traité du

vaisseau dans le port_ que je devais plus tard publier pour les

élèves du collège de Marine.--La Barre de Bayonne.--Tempête dans

le fond du golfe de Gascogne.--Naufrage de quatre navires.

Avaries de _la Provençale_.--Relâche à Ténériffe.--Traversée très

belle de Ténériffe à la Guyane en dix-sept jours.--Mes

observations astronomiques.--M. de Laussat, gouverneur de la

Guyane.--Je lui montre mes instructions.--Mission à la Mana, à la

frontière ouest de la côte de la Guyane.--Je rapporte un plan de

la rade, de la côte, de la rivière de la Mana.--Conflit avec le

gouverneur à propos d'une punition que j'inflige à un homme de

mon bord.--Lettre que je lui écris.--Invitation à dîner.--Mission

aux îles du Salut en vue de surveiller des Négriers.--Sondes et

relèvements autour des îles du Salut.--Mission à la Martinique, à

la Guadeloupe et à Marie-Galande.--La fièvre jaune.--Retour à la

Guyane.--Navigation dangereuse au vent de Sainte-Lucie et de la

Dominique.--Les Guyanes anglaise et hollandaise.--Surinam,

ancienne possession française, abandonnée par légèreté.--Arrivée

à Cayenne.--Le nouveau second de _La Provençale_, M.

Louvrier.--Je le mets aux arrêts.--Mon entrevue avec lui dans ma

chambre.--Je m'en fais un ami.--Arrivée à Cayenne.--Mission à

Notre-Dame de Belem sur l'Amazone.--Les difficultés de la

tâche.--Mes travaux hydrographiques.--Le _Guide pour la

navigation de la Guyane_ que fait imprimer M. de Laussat d'après

le résultat de mes recherches.--M. Milius, capitaine de vaisseau,

remplace M. de Laussat comme gouverneur de la Guyane.--L'ordre de

retour en France.--Je fais réparer _la Provençale_.--Pendant la

durée des réparations, je fréquente la société de Cayenne.--_La

Provençale_ met à la voile.--La Guerre d'Espagne.--Je crains que

nous ne soyons en guerre avec l'Angleterre.--Précautions

prises.--Le phare de l'île d'Oléron.--Le feu de l'île d'Aix.--Le

23 juin 1823, à deux heures du matin, _la Provençale_ jette

l'ancre à Rochefort.--Mon rapport au ministre.--Travaux

hydrographiques que je joins à ce rapport.

Depuis la seconde Restauration des Bourbons, on avait imposé des

conditions de commandement à remplir pour pouvoir être avancé; or,

plus ces conditions étaient rigoureuses, moins il y avait de chances

d'avancement pour les officiers qui n'étaient pas appuyés par des

personnages élevés, puisque ces personnages obtenaient, pour leurs

protégés, la presque totalité des commandements. Ceux à qui ils

étaient donnés étaient donc les seuls en évidence, les seuls en mesure

de prouver leur capacité ou d'en acquérir, les seuls qui pussent

facilement remplir ces conditions, lesquelles, par exemple, pour

donner des droits à être capitaine de frégate, étaient l'exercice d'un

commandement de bâtiment pendant au moins un an. Les réductions

avaient, d'ailleurs, été si considérables dans nos cadres, les

promotions étaient si peu fréquentes, si limitées, que lors même que

des officiers qui n'étaient pas recommandés par des hommes influents

arrivaient à avoir rempli les conditions, il était, encore, fort rare

qu'ils fussent choisis pour l'avancement. Que pouvais-je faire en

pareille situation? me résigner; penser qu'ayant été précédemment dans

la catégorie des officiers favorisés, il était injuste de me plaindre

que d'autres profitassent des avantages dont j'avais joui, dont ma

captivité ou des événements extraordinaires m'avaient empêché de

retirer le plus grand fruit; et tout en attendant l'heure de ma

retraite après laquelle je soupirais ardemment, chercher, dans mon

intérieur, un bonheur plus doux, plus sûr que celui qui accompagne

ordinairement les fatigues de notre état, ou les luttes de l'ambition.

Mon service à la compagnie des élèves de Rochefort, à laquelle j'étais

toujours attaché, exigeait trop peu de temps pour que je ne fusse pas

constamment libre de me livrer aux soins de votre éducation ou de ma

maison. J'avais appris à tourner, je m'étais fait un charmant atelier;

je fréquentais un peu le monde avec ma femme; nous voyions grandir nos

enfants avec délices; notre économie, notre ordre doublaient notre

aisance; nous jouissions de la considération publique, enfin, à tous

égards, nous étions dans une des meilleures conditions possibles de

félicité.

Cependant, le préfet maritime de Rochefort reçut l'ordre, en 1820,

d'expédier à Bayonne un état-major pour la corvette de charge,

_l'Adour_, qui venait d'y être lancée. Il s'agissait de la charger de

bois de mâture des Pyrénées, et de la diriger sur Rochefort où elle

devait être désarmée. Je fus désigné par le préfet pour commander ce

bâtiment qui était presque aussi grand que _la Belle-Poule_. Dans

l'espoir que le préfet me donna de la continuation ultérieure de

l'armement de ce navire, par suite de la demande pressante qu'il

comptait en faire au ministre, cette mission me faisait le plus grand

plaisir.

J'éprouvai, d'abord, beaucoup de peines et de fatigues dans l'armement

de _l'Adour_, et ensuite beaucoup de contrariétés au bas de la rivière

de Bayonne qui s'appelle aussi _l'Adour_, et qui charrie des sables

que la mer refoule immédiatement vers son embouchure; il en résulte un

obstacle qu'on appelle barre; or cette barre mobile, variable pour

l'étendue, le gisement et la hauteur, est telle qu'avec un bâtiment

d'aussi grandes dimensions que le mien, on ne peut la franchir qu'en

certains temps et avec certains vents.

Je crus, toutefois, m'apercevoir que le pilote-major qui, lorsque le

vent était favorable, allait sonder la profondeur de l'eau sur la

barre, ne m'en indiquait pas exactement la mesure par ses signaux. Un

jour, à l'improviste, j'envoyai sur les lieux un officier pour

surveiller les opérations du pilote-major. Il sonda lui-même, trouva

plus de fond que celui-ci ne le disait, et, malgré son opposition, il

me signala trois pieds d'eau de plus que l'on ne venait de m'en

accuser. J'étais prêt, je levai mon ancre et me couvris de voiles. Le

pilote-major stupéfait se rendit à bord; là, craignant beaucoup pour

sa responsabilité, soit pour n'avoir pas fait un signal exact, soit

pour la difficulté qu'il allait avoir à me tirer de la passe, il

voulut faire des représentations, mais ce n'était pas le moment d'en

écouter, car nous étions sur la barre où nous éprouvâmes trois rudes

lames qui me rappelèrent l'échouage de mon ancienne frégate sur la

côte d'Afrique; mais nous doublâmes sans accident, et quittant le

pilote-major dont l'esprit était devenu aussi expansif qu'il avait été

assombri, je fis route pour Rochefort où j'eus le désagrément de voir

désarmer mon bâtiment lorsque je n'avais que neuf mois de commandement

y compris celui du _Département des Landes_. C'était trois mois de

moins que ce qu'il me fallait strictement pour les conditions

d'avancement. Je repris mon service à la compagnie des élèves.

En 1821, la frégate _l'Antigone_ fut armée à Rochefort. Ma mission de

_l'Adour_ qui n'avait été considérée que comme une corvée, n'ayant

point donné lieu à changer mon rang sur la liste des tours

d'embarquement, je me trouvais alors à la tête de cette liste, et je

fus, par conséquent présenté au ministre pour faire partie de

l'état-major de cette frégate. Elle devait effectuer un voyage dans la

mer du Sud, et elle était commandée par un capitaine de vaisseau de ma

connaissance qui se trouvait enseigne de vaisseau dans l'Inde sur _le

Berceau_ quand je l'étais sur _la Belle-Poule_, mais dont la carrière

n'avait pas été paralysée par la captivité.

Un tel embarquement était fort beau, mais il lésait tous mes intérêts

puisqu'il ne me servait pas à remplir les conditions pour

l'avancement, et qu'après une campagne probable de trois ans, je

n'aurais acquis aucun titre de plus. Je commençais à être un des

anciens lieutenants de vaisseau, et comme, sans les conditions je

n'aurais même pas pu être nommé capitaine de frégate à l'ancienneté,

je réclamai auprès du préfet contre cette destination. Il ne pouvait

pas la changer, mais il reconnaissait la justice de ma demande; il

m'engagea à la formuler par écrit, et il me promit de la faire valoir

auprès du ministre. J'exposai donc mes motifs, priai le ministre de

m'accorder un commandement afin de ne pas me trouver exclu de tout

avancement futur, et ne manquai pas de terminer ma lettre en disant

qu'à tout événement j'étais prêt à m'embarquer sur _l'Antigone_.

L'affaire fut bien présentée par le préfet et la réponse fut le

commandement que le ministre m'accorda de _la Provençale_ et de la

station de la Guyane. Ce bâtiment allait être lancé à Bayonne d'où je

devais partir pour ma station dont la durée était fixée à deux ans au

moins, et où je devais trouver deux bâtiments qui se rangeraient sous

mes ordres à mon arrivée.

Une aussi longue séparation d'avec ma famille ne pouvant être que fort

douloureuse, je jugeai que le meilleur parti à prendre était d'en

brusquer le moment. Mes affaires particulières constamment à jour m'en

laissèrent la faculté; ainsi, dans les vingt-quatre heures, j'avais

dressé la liste des objets à m'envoyer à Bayonne sur un navire qui

était à Rochefort en chargement pour ce port, mes adieux étaient

faits, et j'étais parti avec une simple malle. Mais les choses

n'arrivent que bien rarement selon nos désirs ou même selon les

probabilités; et ma femme, qui n'avait pas besoin de cette nouvelle

secousse, en fut vivement affectée.

Rochefort fut, autrefois, une contrée extrêmement malsaine: à force de

grands travaux et de plantations, l'air marécageux qui l'environne

s'est considérablement purifié, et le sang y est aujourd'hui aussi

beau que dans les pays les plus favorisés; néanmoins les jours

caniculaires y sont encore funestes à un grand nombre de personnes,

surtout à celles qui n'observent pas un régime alimentaire bien

entendu, ou qui sont sous l'influence de peines morales. Ma femme fut

de ce nombre, la fièvre tierce la prit, et j'en eus la nouvelle à mon

arrivée à Bayonne.

Le meilleur remède est, sans contredit, de s'éloigner du foyer du mal.

Terrifié comme je l'étais de l'état où se trouvait ma femme lorsque je

m'étais éloigné d'elle, état qui était aggravé par la fièvre, ainsi

que par le long isolement où elle allait vivre, je fus si sensiblement

touché, que si j'avais pu, honorablement, me désister de mon

commandement, je l'aurais fait, et je vous aurais tous arrachés à une

ville qui devenait pour moi un objet de mortelle inquiétude. Ne

pouvant m'arrêter à ce projet, j'en formai soudainement un autre.

J'écrivis à ma femme de prendre immédiatement sa place pour Paris, de

partir, sans hésiter, avec ses deux enfants pour aller rejoindre Mme

La Blancherie.

Il n'y avait guère qu'un an que j'avais quitté Bayonne sur _l'Adour_,

lorsque j'y revins pour _la Provençale_; or, cette circonstance me

rappelle un accident fatal arrivé sous mes yeux pendant la première de

ces époques, et qui vaut peut-être la peine d'être relaté.

Un jour de fête publique, _l'Adour_, mouillée près des allées

marines[192], avait une salve à faire. Je posai des sentinelles à

terre pour empêcher les curieux de se mettre sous la volée de mes

pièces qui, cependant, n'étaient pas chargées à boulet. La salve était

en train, quand un ancien militaire franchit les sentinelles, qui, ne

le suivant pas au milieu de la fumée, lui crient de revenir, et

auxquelles, caché derrière un arbre, il répond qu'il veut, selon ses

anciennes habitudes, voir le feu de plus près. Dans ce but, il

démasqua sa tête en dehors de l'arbre, pour mieux apercevoir le

bâtiment; au moment même, le valet ou pelote de cordage, qui servait à

bourrer une des pièces, l'atteint; et ce malheureux que les batailles

et le feu de l'ennemi avaient longtemps respecté tombe, atteint d'un

coup mortel! C'est ainsi que les réjouissances de la paix

accomplissent, quelquefois, ce que n'ont pu faire les périls des

combats.

[Note 192: Belle promenade de Bayonne.]

Ce qui me souriait le plus dans mon embarquement de _la Provençale_

était moins encore l'espoir d'être avancé au retour de ma campagne,

que la faculté que j'allais avoir de relire sur mer mes _Séances

Nautiques ou Traité du Vaisseau à la mer_, ouvrage que j'avais ébauché

pour les élèves de la compagnie de Rochefort, que je considérais comme

le résumé de ma carrière maritime ou de mes services, et auquel je

mis, en effet, la dernière main pendant cet embarquement, soit en

expérimentant, avec plus de soins que jamais, plusieurs manoeuvres sur

mon bâtiment soit en éclaircissant des questions contestées ou des

points encore douteux.

Afin de sauver, s'il était possible, l'aridité d'un sujet si spécial,

je crus devoir y citer plusieurs exemples intéressants ou divers faits

concluants, et j'en éloignai, le plus que je le pus, les détails

scientifiques. C'est ce livre que je publiai en 1824, qui ensuite a

été réimprimé, qui le sera encore (chose rare en marine), si j'en

crois les offres récentes d'un libraire de Toulon, et que le public

naviguant paraît avoir adopté. Depuis les temps florissants de la

puissante marine de Louis XVI, où brillaient Borda, Fleurieu, Verdun

de la Crène, de Buor, du Pavillon, Bourdé, Romme, tous auteurs du

premier mérite, aucun officier, en France, n'avait pris la plume pour

marquer les progrès survenus, avec la succession des temps, dans la

science nautique. Ce fut donc moi qui rouvris la lice, et j'y ai été

suivi par de redoutables rivaux. C'est peut-être, ici, le cas

d'anticiper sur les dates afin de tout épuiser sur ce sujet, et de

dire que plus tard, à Angoulême, et pour les élèves du Collège de

Marine, j'ajoutai, à mes _Séances Nautiques_, un nouveau volume ayant

pour second titre: _ou Traité du vaisseau dans le port_. Mais

revenons!

La barre de Bayonne me fut encore fâcheuse par une longue obstination

de vents contraires: une trentaine de bâtiments de commerce étaient

retenus avec moi. Une petite brise favorable enfin se manifesta.

Fatigué que l'on était d'attendre, on crut, comme il est d'ordinaire,

que c'était le commencement d'un beau vent frais; mais ainsi qu'on l'a

judicieusement dit et remarqué: «Rien n'est fin, rien n'est trompeur,

comme le temps!»

Effectivement, à peine étions-nous dehors, que vint une tempête qui

fit naufrager quatre des navires sortis en même temps que moi. Le fond

du golfe de Gascogne, où nous étions tous, sans ports de facile accès,

est on ne peut plus dangereux lorsqu'on y est surpris par de forts

vents du large.

Il n'y eut donc que ceux d'entre nos bâtiments qui se trouvaient bien

pourvus, bien installés, ou de bonne construction, qui purent

supporter le mauvais temps; et encore, non sans d'assez fortes

avaries. Je réparai, immédiatement, les miennes, du mieux que je le

pus, mais je ne pouvais penser à traverser ainsi l'Atlantique, et je

songeai à relâcher à la Corogne d'abord, puis à Lisbonne, et enfin à

Ténériffe, car le vent me contraria dans mes deux premiers projets.

C'est la plus importante des îles Canaries, et je m'y remis

parfaitement en état.

Ma traversée de Ténériffe à la Guyane fut très belle; elle ne dura que

dix-sept jours, pendant lesquels un temps magnifique me permit de me

familiariser à nouveau avec les observations astronomiques que j'avais

tant pratiquées, et que je repris pendant toute ma campagne. En cette

circonstance, elles me firent connaître que les positions

géographiques de Lancerotte[193] et Fortaventure[194], deux des

Canaries, étaient inexactement déterminées sur mes plans, et plus

tard, j'adressai au ministère le résultat de mon travail à cet égard.

Elles m'avertirent encore, vers la fin de mon voyage, que j'étais

quatre-vingt-cinq lieues plus près du continent d'Amérique que les

calculs ordinaires ou de l'estime ne l'établissaient; or, cette

différence, due aux courants des parages que j'avais parcourus, se

trouva vérifiée quand j'eus pris connaissance de la terre.

[Note 193: Lancerotte (Lanzarotte) une des îles Canaries.]

[Note 194: Fortaventure (Fuerteventura) une des îles Canaries.]

M. de Laussat était alors gouverneur de la Guyane[195]; il résidait à

Cayenne, capitale des possessions françaises dans cette colonie, et

située à l'embouchure de la rivière du même nom: je lui remis, outre

ses dépêches officielles, des lettres et paquets de ses charmantes et

très aimables filles, qui s'étaient rendues de Pau qu'elles

habitaient, à Bayonne, pour être vues, avant mon départ, par quelqu'un

qui allait, bientôt, être près de leur père. Cette visite avait donné

lieu à plusieurs fort jolies parties que nous fîmes sur l'Adour, et

dans les agréables sites qui se trouvent sur ses bords.

[Note 195: (Note de l'auteur empruntée à son _Précis historique

sur la Guyane française_ inséré dans les _Nouvelles Annales de la

Marine et des Colonies_, t. IX, 1852, p. 47 et suiv., p. 184 et suiv.)

Quoique la Guyane nous eût été rendue par les traités de 1814 et de

1815, cependant ce ne fut qu'en 1817 que la France se décida à en

envoyer reprendre possession. Je n'ai jamais pu connaître le véritable

motif d'un délai aussi prolongé, seulement j'ai entendu dire que cela

avait tenu à des difficultés diplomatiques. Peut-être était-ce à cause

des délimitations? Quoiqu'il en soit, les rapports officiels qui

furent envoyés en France à cette époque, ne faisaient monter la

population de la colonie qu'à sept cents blancs, huit cents

affranchis, et quinze mille esclaves, ce qui formait seulement un

total de seize mille cinq cents âmes.

Ce fut le général Carra Saint-Cyr qui fut chargé de la reprise de

possession et du gouvernement de la Guyane: ses actes les plus

remarquables y furent la destruction d'une bande de nègres marrons

qui, sous les ordres d'un chef nommé Cupidon, désolaient le pays, et

l'introduction de vingt-sept chinois qu'à grands frais on alla

chercher à Manille, dans l'espérance de naturaliser à Cayenne la

culture du thé. Il paraît que cette tentative fut fort mal dirigée:

ces hommes d'abord, trop peu surveillés, au lieu de se livrer à un

travail sérieux, vécurent entre eux de la manière la plus honteuse, et

presque tous périrent au bout de quelque temps: nous en avons vu, un

peu plus tard, cinq ou six, triste débris de cette expédition,

employés comme ouvriers ordinaires aux travaux de la direction

d'artillerie.

À tort ou à raison, les colons se plaignirent bientôt des exigences

des employés de l'administration, et ces plaintes parvinrent à Paris;

le général Carra Saint-Cyr fut rappelé, et M. le baron de Laussat fut

nommé pour le remplacer.]

Je fus parfaitement accueilli par M. de Laussat. C'était un homme

intègre, capable, mais d'une activité, ou peut-être, d'une tracasserie

qui lui aliénait l'affection des colons, et qui éloignait de lui

quelques fonctionnaires, ainsi que la plupart des officiers de la

marine. Averti, sur ce point, par le capitaine que je relevais, je

résolus de me tenir sur mes gardes. Dans ce dessein, je montrai mes

instructions à M. le gouverneur: celles-ci me laissaient la haute main

pour la police des bâtiments de la station, et m'astreignaient

seulement à remplir les missions que M. de Laussat pourrait me donner.

Ainsi, et presque à mon arrivée, j'allai à la Mana, point qu'on

voulait coloniser à la frontière ouest de la côte de la Guyane, mais

où les moyens d'exécution vinrent bientôt alors à manquer. Il me

semble qu'il valait mieux procéder de Cayenne, point central, vers la

circonférence, que d'éparpiller ses ressources ou ses moyens aux deux

extrémités du rayon. Je revins avec un plan (qui n'existait pas) de la

rade, de la côte, de la rivière de la Mana; M. le gouverneur me combla

de politesses, et il envoya copie de ce plan au dépôt des cartes à

Paris.

Cependant, peu de jours après, j'avais eu l'occasion de hisser le

pavillon rouge, de tirer un coup de canon, de punir publiquement un

homme de mon bord coupable d'un grave délit, et j'avais préalablement

fait avertir le capitaine du port qu'il allait être fait justice sur

la _Provençale_. Malgré cette précaution, toute de politesse, il

m'arriva presque aussitôt un aide-de-camp de M. de Laussat, porteur

d'une lettre très sèche, et qui me demandait un compte immédiat de ma

conduite, en cette occasion. Ma première idée fut de renvoyer, en

réponse, une copie de mes instructions; mais je vis bientôt qu'il

n'était pas convenable de répondre à une exigence déplacée par une

impolitesse, et je pris la plume. Je répondis donc en racontant tout

simplement ce qui s'était passé: ensuite, je ne manquai pas, sous des

expressions de forme très respectueuse, de faire observer que ces

explications, je ne les devais pas; que je ne les donnais que par une

sorte de complaisance ou de déférence pour l'âge du gouverneur; et que

j'honorais tellement son caractère qu'il me trouverait toujours

disposé à lui être agréable, lors même qu'il y aurait dans ses

demandes quelques paroles que, d'une autre personne, je n'aimerais pas

à supporter. Cette lettre fit merveilles. En homme d'esprit, M. de

Laussat m'envoya pour le lendemain une invitation à dîner: là, il me

dit les choses les plus aimables, et cette considération dont il me

favorisa depuis, il me la conserva toujours, même en France, où il se

rendit par la suite; car il fut remplacé en 1822 par M. le capitaine

de vaisseau Milius[196]. Il ne cessa, en effet, de demander mon

avancement au ministère, et il alla, plusieurs fois, voir ma femme

pour lui faire part d'espérances qui, en définitive, ne se réalisèrent

pas. M. de Laussat est mort, il y a trois ans, dans un âge très

avancé.

[Note 196: Le baron Pierre-Bernard Milius, maître des requêtes au

Conseil d'État, était capitaine de vaisseau depuis le 1er juillet

1814. Il était né à Bordeaux en 1773. Il avait montré beaucoup de

bravoure pendant les guerres maritimes de la Révolution. Ce fut lui

qui ramena en France après la mort de son chef, le capitaine Nicolas

Baudin, l'expédition du _Géographe_ qui avait exploré les côtes sud de

la Nouvelle-Hollande. Il devait plus tard se distinguer à Navarin et y

gagner les épaulettes de contre-amiral. Le baron Milius mourut en 1829

à Bourbonne-les-Bains.]

Ma mission suivante fut aux îles du Salut où je me tins en

observation, appareillant tous les jours pour me diriger vers

Sinnamari, Iracoubo et Organabo, points que M. le gouverneur supposait

fréquentés par des Négriers à l'effet d'y opérer leurs débarquements

illicites. Aucun bâtiment de cette nature ne s'y étant présenté

pendant cette sorte de croisière, je n'eus pas de résultats à

constater à cet égard. Toutefois, il y avait désaccord entre les

marins ou pilotes de la Guyane sur l'existence de roches sous l'eau

aux environs des îles du Salut; je m'occupai de cet objet, sans nuire

en rien à l'objet de ma mission, et je ne revins qu'après avoir bien

éclairci ce doute par des sondes et des relèvements qui satisfirent

tous les esprits.

À peine de retour à Cayenne, je fus expédié pour la Guadeloupe, la

Martinique et Marie-Galande, remarquable par le nom qu'elle a conservé

du bâtiment que commandait l'illustre Christophe Colomb, lors de son

second voyage en Amérique. J'avais quelques troupes, des passagers,

des dépêches qui y furent déposés, et j'en rapportai des graines, des

plantes en caisse dont la Guyane avait le louable désir de propager la

culture qui a parfaitement réussi. La fièvre jaune venait d'exercer,

et exerçait encore des ravages affreux dans ces îles; mais mon

bâtiment en fut heureusement préservé. En revanche, il eut, au retour,

des temps très rigoureux à supporter, notamment près du «Diamant», que

je ne parvins à doubler qu'à l'aide d'une manoeuvre hardie que j'ai

décrite dans mes _Séances Nautiques_. Les débouquements, ma navigation

au vent de Sainte-Lucie et de la Dominique furent également semés de

dangers; une fois, entre autres, plusieurs personnes désespérèrent de

notre salut!

Nous parvînmes, enfin, à reconnaître la terre continentale. Ce fut aux

lieux même où Colomb en avait fait la découverte, c'est-à-dire au sud

de la Trinité. C'est aussi dans ces parages que Daniel Foë place l'île

de son ingénieux et patient Robinson.

Il y avait beaucoup à faire pour remonter de là à Cayenne, car nous

avions vents et courants contre nous. Nous y réussîmes, non sans

peine, en traversant les eaux de l'Orénoque, et en passant devant

plusieurs villes ou rivières de la Guyane anglaise ou hollandaise,

telles que Esséquèbe, Démérari, Berbice, et Surinam; Surinam que la

France a possédée; que, par légèreté, elle abandonna pour aller

s'établir sur les côteaux de Cayenne et que ses possesseurs actuels

plus laborieux, plus persévérants que nous, plus entendus dans l'art

de coloniser, élevèrent bientôt à un point de prospérité dont n'a pas

encore approché Cayenne, quoique très favorisée par la nature, et où,

ni la fièvre jaune, ni les ouragans n'ont jamais encore fait leur

redoutable invasion. Surinam, ou plutôt la ville de Paramaribo (car

Surinam, est le nom de la rivière, et on le donne souvent à la ville)

Surinam, dis-je, a un beau port et Cayenne ne peut recevoir que des

bâtiments de douze à quatorze pieds de tirant-d'eau. On ne comprend

vraiment pas que, bénévolement, nous ayons renoncé à cet avantage.

Après Surinam, nous cherchâmes l'entrée du Maroni, fleuve considérable

qui sépare la Guyanne française de la hollandaise, et nous

poursuivîmes ensuite notre route vers Cayenne.

J'ai, maintenant, à te raconter un fait de peu d'importance,

peut-être; mais il s'agit d'une lutte d'hommes ou plutôt de

caractères; et je ne néglige pas ces occasions, dans l'espoir qu'il en

résultera quelque fruit pour toi. Mon second, malade à la Martinique,

y avait été remplacé par M. Louvrier, officier de beaucoup de moyens,

d'une grande énergie, mais d'une indiscipline qui n'était égalée que

par son audace à la soutenir; du moins, c'est ainsi qu'il me fut

dépeint, mais trop tard, car je ne l'aurais pas accepté à bord. Les

premiers jours furent charmants; pourtant, j'apercevais la tendance

qu'on m'avait signalée.

Ces symptômes, toutefois, n'étant pas assez caractérisés pour cadrer

avec mes projets, à cet égard, je fermai les yeux pour laisser

augmenter le mal, ce qui ne tarda pas à arriver. Un jour que mon homme

était sur le pont et bien dans son tort, je lui adressai la parole

avec un air grave que ses manières bruyantes ne purent ébranler, et

je l'envoyai dans sa chambre, aux arrêts. Lorsque ces arrêts furent

levés, il vint, d'une voix étouffée, me demander à débarquer dès notre

arrivée à Cayenne. Je m'y attendais et mon thème était prêt. Je

l'engageai à s'asseoir, à m'écouter froidement, et lui dis, qu'ayant

reconnu en lui mille qualités, j'aimais trop mon bâtiment pour le

priver de ses excellents services; que c'était un point arrêté et

qu'ainsi ce qu'il y avait de mieux à faire était de nous habituer

réciproquement à nos défauts, et de chercher à nous supporter. Je

soutins fermement ce rôle, qu'il chercha à renverser, et l'affaire fut

si bien conduite, qu'au lieu d'un ennemi mortel que j'aurais eu, si

j'avais consenti à sa proposition, il finit par me demander la

permission de m'embrasser, par avouer sa faute, et par m'assurer que

je n'aurais jamais d'ami plus dévoué. Le reste de la campagne répondit

à ces protestations. Il n'y a guère que deux ans que je l'ai revu à

Toulon, et toujours dans les mêmes sentiments. Il y exerçait alors,

dans le grade de capitaine de corvette, le commandement supérieur de

tous les bateaux à vapeur dans la Méditerranée, où sa prodigieuse

activité, qui m'avait été si utile, rendait à l'État des services

éminents. Une fièvre cérébrale l'emporta vers cette époque; ce fut une

grande perte pour le Corps de la Marine, car il s'était dépouillé de

cette grande fougue de la jeunesse qui lui était si préjudiciable, et

il ne restait plus que ses rares qualités.

Un consul, sa femme et sa fille, destinés pour Notre-Dame de Belem,

ville de la province du Brésil, nommée Para, et située à vingt lieues

en remontant le fleuve des Amazones, étaient arrivés quelques jours

avant mon retour des Antilles, et M. le gouverneur comptait sur mon

bâtiment pour les faire parvenir à leur destination. Je fis mes

préparatifs, et je partis.

L'entrée du fleuve est semée d'écueils redoutables, et M. de Laussat

n'avait pu mettre à ma disposition ni cartes de ce pays, ni

instructions nautiques, ni pilotes ou pratiques. C'est dans cet état

qu'un bâtiment expédié quelque temps auparavant, pour cette même

ville, en était revenu, sans avoir accompli sa mission, après avoir

touché sur un banc où il avait été à deux doigts d'une destruction

complète. Ces circonstances ne servirent qu'à enflammer mon courage;

mais il fallait aussi de la prudence, et, repassant dans mon esprit ce

que je savais qu'avaient accompli de glorieux les navigateurs qui

s'étaient voués aux découvertes, je m'efforçai de marcher sur leurs

traces et j'eus le bonheur d'y réussir. Je triomphai même des entraves

honteuses qu'apportent les Portugais à la publication de leurs cartes,

et à la levée de leurs côtes par des étrangers; je rapportai un plan,

que je dressai pendant mon voyage, pour la navigation depuis Cayenne

jusqu'à Notre-Dame de Belem. M. de Laussat fit annoncer, dans le

journal de la colonie, qu'il tiendrait ce plan à la disposition des

capitaines qui auraient à fréquenter ces parages; il en envoya une

copie au ministre à qui il recommanda mon travail, comme _très utile_,

_très rare_, _très précieux_; et, dans ma carrière d'officier, mes

souvenirs se reportent toujours avec plaisir sur l'accomplissement de

cette difficile mission.

Pendant mes divers voyages de la station, j'avais remarqué plusieurs

erreurs géographiques sur les côtes de la Guyane, que je demandai à

rectifier. M. le gouverneur y consentant, je fis une campagne de près

de deux mois pour y parvenir. Je revins avec des cartes, des sondes,

des relèvements, des vues, enfin avec tous les éléments d'un ouvrage

que, sous le titre de _Guide pour la navigation de la Guyane_, M. de

Laussat fit imprimer, après qu'à mon retour, j'eus coordonné ces

divers éléments. Il m'écrivit, en même temps, qu'il me ferait valoir

auprès du ministre, comme je le méritais.

Les missions que j'eus ensuite furent: 1º aux îles de Rémire, pour la

translation à l'une des îles du Salut d'une léproserie qui était

établie; 2º sur la côte de l'Est pour la police de la navigation; 3º

au devant de la frégate _la Jeanne d'Arc_, qui, trop grande pour

entrer à Cayenne, me remit un chargement de machines à vapeur, de

caisses et de plantes françaises pour la colonie; 4º enfin, à la

rencontre de la corvette _la Sapho_ qui apportait le gouverneur, M.

Milius[197], destiné à remplacer M. de Laussat.

[Note 197: Note de l'auteur empruntée à son _Précis historique sur

la Guyane française_. Ce fut au commencement de 1823 que le bâtiment

qui le portait fut signalé sur la côte; j'appareillai aussitôt pour

aller à sa rencontre et je rentrai avec lui; il était accompagné de

Mme Milius qu'il venait d'épouser, et qui était aussi remarquable par

sa jeunesse que par son amabilité. La cérémonie de la réception du

nouveau gouverneur par M. de Laussat, fut noble et de bon goût, et les

paroles qu'il prononça sur l'état présent de la colonie firent une

vive impression. Je n'oublierai jamais, car j'en fus profondément

touché, que quand il passa devant moi, il eut la bonté de me présenter

une main affectueuse, et qu'à portée de voix de M. Milius, il me dit,

lui qui était sobre de compliments: «Je vous remercie du concours

actif et éclairé que vous m'avez prêté, et je vous ferai valoir au

ministre comme vous le méritez!» Le ton de cette phrase était un peu

bien administratif; mais, de la part de M. de Laussat, elle avait

beaucoup de prix.]

L'ordre de mon retour en France étant arrivé, en même temps, je

m'occupai de faire convenablement réparer _La Provençale_. Comme cette

opération devait durer deux mois, je pus fréquenter plus souvent et

achever quelques connaissances[198] que je n'avais fait qu'ébaucher

dans nos courtes relâches, et qui m'ont laissé de profonds souvenirs

par la grâce de leur accueil[199].

[Note 198: Note de l'auteur empruntée au même article que la

précédente.--Quelque temps auparavant, un fonctionnaire que je

respectais et que j'estimais infiniment, avait laissé un grand vide,

tant sa maison, dont sa femme et lui faisaient les honneurs, avec une

grâce parfaite, était recherchée par tout le monde. C'était M.

Boisson, commissaire de marine, qui était chargé des détails

administratifs, et qui avait été nommé contrôleur à la Martinique. M.

Mézès, trésorier de la Colonie, fut encore de ma part, l'objet de bien

des regrets, il était chéri de tous; c'était un ancien ami de MM. de

Martignac et de Peyronnet, deux des ministres les plus éloquents ou

les plus marquants de la Restauration, et il aimait beaucoup à

recevoir; il avait une fille qui était appelée la «Rose de la Guyane»

et lui, je l'en avais surnommé le Lucullus. Que de belles parties de

bouillotte ou de whist, que de beaux et agréables dîners ou soupers on

faisait chez lui! Il avait l'heureux don des vers; les siens

respiraient une légèreté, une finesse charmantes; c'était du Boufflers

et du Parny tout purs; en un mot, il était homme de bien, de coeur et

d'esprit. Il succomba plus tard sur cette terre et je n'ai pas eu la

douceur de le revoir en France comme nous nous l'étions si bien

promis.]

[Note 199: Voyez la note précédente et à la fin du volume

l'_Appendice_ sur Victor Hugues.]

M. Milius me chargea de dépêches à laisser, en passant, à la

Martinique, ainsi qu'à la Guadeloupe, où je ne m'arrêtai que le temps

de prendre des vivres frais.

Continuant ma route pour la France, je fus assez longtemps contrarié

par des vents qui me portèrent jusqu'auprès du banc de Terre-Neuve.

J'atteignis ensuite assez facilement le voisinage des Açores.

Cependant, je conjecturais que la France devait avoir envoyé une armée

en Espagne. Les Anglais pouvaient en avoir saisi un prétexte de

guerre, et je résolus de naviguer avec beaucoup de circonspection.

Plusieurs bâtiments se présentèrent sur mon passage; je les jugeai de

force supérieure à la mienne, et je les évitai, sans, cependant, qu'il

y eût apparence de timidité. Toutefois il en vint un que, par son

aspect et sa marche inférieure, je ne pus supposer qu'un petit

bâtiment de commerce anglais, je m'en approchai, j'appris que je ne

m'étais pas trompé, et, comme il venait de Londres, je fus informé,

par ses journaux, que la Grande-Bretagne se contentait du rôle de

spectatrice, dans la lutte qui s'était engagée. J'eus alors un plaisir

pur en pensant au peu d'obstacles qui me restaient à franchir pour

vous revoir, et je dirigeai ma route sur Rochefort.

Le jour de l'atterrage, je ne pus pas découvrir la terre le soir, mais

le temps était si beau, le succès de mon voyage au Para si

encourageant, mes observations astronomiques ainsi que mes sondes si

concluantes, mon impatience de vous donner de mes nouvelles si grande,

que je conservai toute ma voilure, après le coucher du soleil, dans

l'espoir de découvrir le phare de l'île d'Oléron. Un saisissement de

coeur me prit quand ce phare se fut montré dans sa radieuse clarté,

et je continuai ma route, en me guidant sur sa position, pour prendre

connaissance du feu de l'île d'Aix située dans la rade de Rochefort.

Tout réussit à souhait, et, le 23 juin, à deux heures du matin, je

jetai l'ancre en dedans du bâtiment stationnaire dont je passai à

demi-portée de voix, et avec tant d'ordre et de silence qu'il ne

m'entendit ni ne me vit prendre mon mouillage.

Soumis à une quarantaine d'observation de cinq jours, j'en profitai,

pour achever le rapport au ministre auquel les capitaines sont tenus à

leur retour, et je lui expédiai, en même temps, un ouvrage complet sur

la navigation de la Guyane anglaise, hollandaise, française,

portugaise, ainsi que sur celle de Cayenne aux Antilles, au Para, et

retour. Ce travail, remis plus tard par le ministre à un officier

expressément chargé de la géographie de ces parages, a été fondu dans

son livre, et il en est résulté un volume officiel où je suis souvent

cité, et où, dans un cas douteux que j'avais éclairci, il est dit que

mes observations méritent toute confiance.

Mémoires du Baron de Bonnefoux, Capitaine de vaisseau, 1782-1855 · 第 39 / 113 题