CHAPITRE PREMIER

SOMMAIRE: Séjour à Paris; mes camarades de _l'Atalante_, de _la

Sémillante_, du _Berceau_, du _Bélier_.--Visite au ministère.--Le

roi de Rome.--J'assiste à une revue de 4.000 hommes passée par

l'Empereur dans la cour du Carrousel.--Les théâtres de Paris en

1811.--Arrivée à Marmande.--Joie de mon père.--Son chagrin de la

catastrophe de mon frère.--Lettre écrite par lui au ministère de

la Marine.--Mon père constate le triste état de ma santé.--Il

presse lui-même mon départ pour Béziers.--Ma tante d'Hémeric et

ma soeur sont épouvantées à mon aspect.--On me croit

poitrinaire.--Traitement de notre cousin le Dr Bernard.--Pendant

un mois on interdit toute visite auprès de moi et on me défend de

parler.--Affectueux dévoûment de ma soeur.--Au bout de trois mois

j'avais définitivement repris le dessus.--Excellents conseils que

me donne le Dr Bernard pour l'avenir.--Ordre de me rendre à

Anvers pour y être embarqué sur le vaisseau _le Superbe_.--Lettre

que j'écris au ministère.--Tous les Bourbons sont-ils

morts?--Récit que j'ai l'occasion de faire à ce

sujet.--Avertissement qui m'est donné par le sous-préfet.--À la

fin de mon congé, je pars pour Paris, en compagnie de mon ami, M.

de Lunaret fils, auditeur à la Cour d'appel de Montpellier.--Nous

passons par Nîmes, Beaucaire, Lyon.--Nouveau séjour à

Paris.--J'obtiens, non sans peine, d'être débarqué du vaisseau

_le Superbe_.--Décision ministérielle en vertu de laquelle les

officiers de Marine revenus spontanément des cautionnements

seront employés au service intérieur des ports.--M. de Bonnefoux

passe à la préfecture maritime de Rochefort.--Je suis attaché à

son état-major ainsi que Collos, nommé enseigne de

vaisseau.--Visite que je fais à Angerville à la mère de

Rousseau.--État des esprits en 1812.--Mécontentement

général.--Société charmante que je trouve à

Rochefort.--Excellentes années que j'y passe jusqu'à la

Restauration en 1814.--Missions diverses que me donne M. de

Bonnefoux.--Au retour d'une de mes dernières missions, je trouve

une lettre de mon ami Dubreuil. Il avait été envoyé en France

comme incurable et se trouvait à l'hôpital de Brest inconnu et

sans argent.--J'écris à un de mes camarades de Brest, nommé

Duclos-Guyot.--Je lui envoie une traite de 300 francs et je le

prie d'aller voir Dubreuil.--Nouvelle lettre de Dubreuil pleine

d'affectueux reproches.--J'en suis désespéré.--J'écris aussitôt à

Duclos-Guyot et je reçois presque aussitôt une réponse de ce

dernier à ma première lettre.--Il était absent et, à son retour à

Brest, Dubreuil était mort.--Cette mort m'affecte

profondément.--Séjour d'un mois à Marmande auprès de mon

père.--Voyage aux Pyrénées-Orientales pour affaires de

service.--Je m'arrête de nouveau à Marmande à l'aller et au

retour, et j'assiste à Béziers au mariage de ma soeur.

La saison était trop peu favorable pour que je pusse satisfaire, à

Paris, toute ma curiosité, je me promis donc de m'en dédommager une

autre fois, je visitai seulement les points principaux; mais je ne

voulus pas en partir sans avoir vu plusieurs de mes camarades de

_l'Atalante_, de _la Sémillante_, du _Berceau_, du _Bélier_, alors

présents à Paris qui n'avaient pas été faits prisonniers, et qui, au

moment où je devais me féliciter d'avoir été nommé lieutenant de

vaisseau, étaient déjà capitaines de vaisseau, pour la plupart, ou au

moins de frégate. Je me présentai aussi au ministère où je reçus très

bon accueil, et où je donnai connaissance de ma lettre de départ au

Transport-Office. Je me procurai les moyens de voir le roi de Rome,

fils de l'empereur ayant alors neuf mois seulement; enfant que l'on

croyait attendu par les plus brillantes destinées, et mort à la fleur

de l'âge avec un nom et sous un uniforme autrichiens! Enfin, un jour

de revue, pour lequel je prolongeai mon séjour à Paris, je me rendis

au Carrousel où l'empereur fit défiler quatre mille hommes qui

partaient pour la Grande-armée, et où, pour la première fois, je vis

le grand guerrier des temps modernes, l'homme prodigieux, à qui,

jusque-là, tout avait souri dans les combats, mais qui allait se

rendre en Russie, où les glaces d'un hiver qu'il aurait dû prévoir,

flétrirent, pour la première fois, les palmes innombrables que la main

de la victoire avait entassées sur son front. Napoléon était à pied,

mais un cheval isabelle était tout prêt, derrière lui, avec de

magnifiques harnais. À quelque distance, à sa droite, on voyait huit

ou dix pages de service, et à sa gauche, quelques généraux qui

commandaient le défilé. L'empereur me parut très soucieux: il remarqua

un gros major (actuellement lieutenant-colonel) qu'il crut en faute;

il le fit appeler par le comte (aujourd'hui maréchal) Lobau, à la voix

retentissante, et il lui parla avec une sévérité qui, certainement,

était empreinte de ce ton d'emportement auquel on disait que

l'empereur était fort sujet. Les troupes montrèrent de l'enthousiasme

en défilant, et moi qui me trouvais à moins de dix pas de l'empereur,

et qui ne perdis pas un de ses mouvements, je trouvai, dans le moment,

tout cela fort beau; mais j'y ai souvent pensé depuis, et à tort ou à

raison, je n'ai pas tardé à trouver que ce n'était pas ainsi que

j'entendais la véritable grandeur.

Je visitai aussi la plupart des théâtres et j'eus le ravissement d'y

voir de vrais modèles dans les personnes de Talma, Elleviou, Martin et

de Mesdemoiselles Mars, Georges et Duchesnois.

Mon père m'attendait avec bien de l'impatience; il avait

soixante-dix-sept ans, et quoique sa santé fût bonne, il sentait que

c'était un âge où l'on supporte mal les délais; en vain lui disait-on

que tout lui promettait encore d'assez longs jours, que la mort

n'épargnait pas plus l'enfance que la vieillesse, il répondait avec

beaucoup de sens qu'il savait bien que les jeunes gens pouvaient

mourir, mais qu'il était évident que les vieillards ne pouvaient pas

vivre longtemps. Avec quel plaisir nous nous revîmes; mais avec quel

chagrin il me parla de la catastrophe de mon frère! Dans son

désespoir, il avait écrit au ministère de la Marine pour exprimer son

étonnement qu'un échange contracté au nom de l'empereur, comme l'était

celui de son fils, ne fût pas exécuté; il avait ajouté qu'il ne

comprenait pas que Napoléon se laissât insulter, et autres expressions

qu'on aurait dû mettre sur le compte de sa douleur, mais auxquelles on

répondit un peu sèchement. Heureusement qu'alors je me trouvai là,

car il voulait absolument aller à Paris provoquer le chef du bureau

d'où partait la réponse; et j'eus mille peines à le retenir.

Quand il se fut bien délecté de la douce satisfaction de me revoir, de

me conduire chez ses amis, il ne put ne pas s'apercevoir du triste

état où ma santé se trouvait réduite; alors, il pressa lui-même mon

départ pour Béziers où je devais suivre un traitement complet. Je

l'embrassai avec attendrissement, ainsi que tous nos parents de

Marmande qui avaient montré la plus grande joie de mon retour, et je

partis.

Ma soeur, près de qui je me trouvai en peu de jours, fut comme par le

passé, la plus tendre des soeurs. Ma tante d'Hémeric, en me voyant si

maigre, si défait, ne put s'empêcher de me comparer à ma mère avant la

dernière période de sa maladie, disant que je la lui rappelais en

tout, particulièrement par mon regard affaibli, que, cependant, elle

ne pouvait se lasser de contempler, tant elle y retrouvait la mémoire

de sa soeur.

Il ne pouvait pas être question d'autre chose que de ma santé, et il

n'était pas possible de mieux rencontrer, car, outre les soins de ces

dames, nous avions dans la famille un cousin, autrefois médecin

accrédité, mais n'exerçant plus par suite d'un mariage fort riche

qu'il avait dû aux qualités les plus aimables, aux sentiments les plus

distingués. Il s'appelait Bernard, il ne donnait plus que des conseils

désintéressés, ou ne faisait des visites qu'à des amis ou des parents:

à ce titre il se chargea de moi, me traita avec une affection sincère,

et, disant qu'il espérait beaucoup en mon âge, en la force précédente

de ma constitution, il dicta un régime bien entendu, et qui fut

rigoureusement observé. La base de ce régime fut du lait d'ânesse tous

les matins dans mon lit, un bouillon de veau entre mon déjeuner et mon

dîner, et une soupe légère avant de me coucher; ensuite, des repas

substantiels, peu copieux et régulièrement pris; des promenades

modérées, aucun exercice fatigant, enfin un coucher et un lever aussi

exactement réglés que mes repas.

À force d'entendre parler de ma santé, j'avais fini par y regarder,

par sentir que de vives douleurs de poitrine, sur lesquelles je

m'étais étourdi, existaient réellement, et qu'elles se manifestaient

avec des symptômes effrayants, car plus d'une fois j'avais craché et

je crachais encore du sang. Ma soeur fut glacée d'effroi lorsqu'elle

en eut acquis la conviction, un rapprochement naturel se fit dans son

esprit, ainsi que dans celui de ma tante, entre mon état et la maladie

mortelle de ma mère, et le premier mois fut bien triste. On alla

jusqu'à interdire toute visite auprès de moi, jusqu'à me défendre de

parler; et, pour chasser l'ennui, ma soeur passait les journées auprès

de moi, lisant tout haut, babillant avec ma tante comme si rien de

sérieux ne la préoccupait; chantant, jouant du piano comme si la joie

était dans son coeur. Cependant le cousin Bernard revenait toujours

avec sa franche sérénité, assurant que le danger n'était pas imminent,

que le mieux se manifesterait bientôt, et il eut raison. Tant de

soins, tant de judicieuses ordonnances, tant d'amitié, tant de voeux

ne tardèrent pas à faire sentir leur bienfaisante influence: au bout

de trois mois, j'avais décidément repris le dessus; à l'expiration de

mon congé, j'étais aussi bien qu'on pouvait raisonnablement l'espérer.

Le Dr Bernard ne se contenta pas de m'avoir guéri, il voulut encore

s'efforcer de prévenir en moi, pour longtemps, toute maladie future,

et, comme il avait étudié mon organisation avec un intérêt attentif,

il me donna d'excellents conseils pour l'avenir. Selon lui, tout homme

sensé doit s'attacher à se connaître; et, parvenu à trente ans, peut

être son propre médecin. Il prétendait qu'il ne faut ni s'énerver par

trop de précautions, ni s'user par trop de confiance en ses forces; il

m'exposa tout ce qu'il pensait de ma constitution, m'indiqua jusqu'où

je pouvais aller en tout, me fit connaître comment je pourrais réparer

les échecs que je subirais par mes imprudences, si j'en commettais;

mais il me défendit expressément tout régime curatif hors de propos ou

au-delà du terme nécessaire pour ma guérison. Tout cela était si

raisonnable, si affectueux; tout cela était dit avec tant de charme,

de conviction, de bonté, que mon esprit en a été éternellement frappé.

Je les ai suivis ces admirables préceptes, et je leur dois une santé

qui fut bientôt affermie, un corps devenu, en dix ans, remarquablement

robuste, un embonpoint modéré, une jeunesse qui s'est longtemps

prolongée, une disposition à la gaieté qui n'a pas été affaiblie,

comme il est d'ordinaire, quand on est en butte aux souffrances

physiques, une existence, enfin, exempte jusqu'ici, de maladies

sérieuses et de toute espèce d'infirmités: quel bonheur pour moi

d'avoir rencontré un tel homme, et, en même temps, deux femmes qui

mettaient leur bonheur à seconder le pouvoir de son expérience et les

inspirations de ses talents!

Il est fort doux d'être mené quand on l'est aussi bien, quand on voit

un corps ruiné se remettre, quand on est entouré de tant d'affection!

Aussi les regrets furent bien aigus lorsqu'il fallut songer au départ;

et il fallut bien y songer, car, vers la fin de mon congé, un ordre

m'était venu de me rendre à Anvers, pour y être embarqué sur le

vaisseau _le Superbe_, faisant partie de l'armée navale entretenue par

l'empereur sur l'Escaut.

Je savais que l'empereur ne se faisait pas scrupule d'employer

activement les officiers évadés, car les hommes ne lui suffisaient

nulle part, mais je croyais qu'on aurait fait exception pour moi, en

raison de la connaissance que j'avais donnée à Paris de ma lettre au

Transport-Office. Je répondis donc que, comme ma route pour Anvers

était par Paris, j'y donnerais, en passant, des explications sur cette

destination qui, je l'espérais, la feraient changer. Je parlai aussi

d'un fait qui venait d'avoir lieu: celui d'un général espagnol, appelé

Miranda, qui, prisonnier sur parole en France et évadé, avait été

repris, les armes à la main, par nos troupes, mis en jugement par

ordre de l'empereur, condamné à mort, mais grâcié par Napoléon,

toutefois avec l'avertissement, publié dans les journaux, que ce

premier exemple de clémence qu'il donnait pour ce délit serait le

dernier, s'il se renouvelait. Il était par trop étrange, en effet,

d'agir avec une telle sévérité, et d'exiger que nous fussions exposés

à d'aussi cruelles représailles, mais comme je ne pouvais

m'appesantir, par écrit, sur des faits qui pouvaient être considérés

comme des reproches graves contre un gouvernement d'ailleurs fort

ombrageux, j'avais préféré me tenir sur la réserve à cet égard.

Pendant mon séjour à Béziers, je venais, effectivement, d'avoir une

preuve de la facilité qu'avait la police impériale à s'alarmer. On y

disait, un jour, devant moi, que les Bourbons étaient probablement

tous morts, puisque rien ne transpirait sur leur compte. À ce sujet,

je me rappelai avoir vu passer, assez récemment, par Lichfield le

comte de Lille (nom que portait Louis XVIII avant la Restauration) son

frère (depuis Charles X) et un des fils de ce dernier qui se rendaient

en visite chez l'opulente et belle marquise de Stafford, et je

racontai ce fait qui ne fut suivi d'aucun commentaire inconvenant. Eh

bien! moins de quinze jours après, par ordre de Paris, le sous-préfet

vint me voir, me recommanda, à cet égard, le silence le plus absolu,

et me dit que j'aurais été mis en surveillance, sans mon caractère

d'officier, si mon nom n'était pas connu comme offrant toute garantie,

et si l'on n'avait pensé qu'il suffirait de me faire connaître les

intentions de l'empereur à cet égard. Entendre un pareil langage, de

semblables recommandations, quand on venait de l'Angleterre où la

liberté de penser, celle de parler étaient, même pour les prisonniers,

poussées à leurs dernières limites, c'était, en vérité, plus qu'il

n'en fallait pour exciter une surprise de la plus triste espèce!

Il fallut pourtant m'arracher de ce Béziers où j'avais passé des jours

si paisibles, où j'avais revu la plus tendre des familles, où j'avais

rencontré le plus sage des médecins, et où j'avais embrassé, avec

reconnaissance, l'ancien ami de la maison, celui qui m'avait admis

chez lui comme un second fils, M. de Lunaret, dont l'attachement ne

s'est jamais démenti. Son fils était alors auditeur à la Cour d'appel

de Montpellier; le brevet de conseiller à cette même Cour lui était

annoncé de Paris où il était sur le point de se rendre, et, sachant

que je devais également aller dans la capitale, il régla son départ

sur le mien, m'attendit à Montpellier où je le joignis, et, nous

effectuâmes notre voyage en passant par Nîmes, Beaucaire, Lyon, et en

nous arrêtant partout où il y avait quelque chose d'intéressant à voir

ou à observer.

Lunaret et moi, nous fûmes ravis de notre séjour à Paris où nous

satisfîmes amplement notre curiosité, et où nous nous procurâmes tous

les agréments qui flattaient nos goûts. L'affaire de mon débarquement

du _Superbe_ ne marcha pas d'abord aussi bien au gré de mes désirs, et

sans le jugement du général Miranda que je m'appliquai à faire valoir,

je ne sais ce qui en serait advenu, tant le gouvernement impérial

tenait à rassembler des hommes autour de lui. Mais cette circonstance

domina la position. On fut alors forcé de la considérer sous un point

de vue général, et l'on finit par décider que les officiers de marine

revenus spontanément des cautionnements anglais en France, seraient

débarqués s'ils étaient sur des vaisseaux, et que tous seraient

employés au service intérieur des ports. Je trouvai cette solution

fort convenable, car j'étais décidé à donner ma démission, en cas de

contrainte d'embarquement, et comme M. de Bonnefoux venait de passer à

la préfecture de Rochefort, ce fut le port pour lequel je demandai et

obtins une destination.

Collos venait d'être nommé enseigne de vaisseau; je priai M. de

Bonnefoux de le réclamer; il s'y prêta de bonne grâce; le ministre y

consentit, et nous fûmes, lui et moi, attachés à l'état-major du

préfet maritime. En me rendant auprès de lui, je passai par

Angerville, pays de Rousseau: l'amitié me faisait un devoir de m'y

arrêter, son excellente mère me reçut comme si j'avais été son fils,

et je demeurai trois jours auprès d'elle.

Je venais de me trouver, en peu de temps, placé au centre et aux

points de la France les plus éloignés, du nord au sud et de l'est à

l'ouest. J'avais facilement remarqué, et je m'y attendais, que sous

les rapports industriels et commerciaux, nous étions de vingt ans en

arrière de l'Angleterre qui, par ses institutions, sa position

géographique et l'empire qu'on lui avait laissé prendre sur les mers,

offrait toute sécurité à ses citoyens et à ses vaisseaux marchands.

Mais ce qui excita mon étonnement fut le mécontentement absolu des

esprits que j'avais cru trouver sous le charme magique des exploits de

Napoléon. Je ne tardai pas à être détrompé: partout des impôts

écrasants qui se reproduisaient sous mille formes; un despotisme qui

n'avait aucun frein; des levées d'hommes qui ne laissaient plus dans

l'intérieur que des vieillards, des femmes ou des enfants, une police,

enfin, qui s'attachait à tout, dénonçait tout, punissait tout. On ne

se plaignait pas, car on n'osait pas se plaindre, mais on gémissait

comme si l'on eût été étouffé entre deux matelas. On voyait, en effet,

des choses navrantes, et qui seraient, à peine, crues aujourd'hui: par

exemple, des jeunes gens qui avaient payé deux remplaçants, morts

successivement, être forcés de partir pour l'armée, et d'aller,

eux-mêmes, remplacer leurs remplaçants! Des jeunes filles riches être

notées par la police, et désignées par l'empereur pour n'être mariées

qu'à quelque officier en faveur, ou même mutilé à la guerre, pour qui

elles étaient réservées comme une pension!

Toutefois, Rochefort était un port militaire et une place forte;

l'argent du Trésor public y abondait pour les besoins du service; dans

les divers grades de l'armée de terre ou de mer, on y voyait plusieurs

jeunes gens, et je trouvai dans cette ville, ce que j'avais, en vain,

cherché dans l'intérieur, c'est-à-dire de l'aisance, du contentement,

de la gaieté, des relations agréables à former: la société y était

charmante, les réunions nombreuses; ma position auprès du préfet

maritime, ma liaison avec Collos que tout le monde recherchait, me

mirent à même de jouir de tant d'avantages avec plus de plaisir que

qui que ce soit, et j'en jouis dans toute leur plénitude jusques à la

première Restauration qui date de 1814. C'était pour moi bien du bon

temps, après tant d'années de travaux, de fatigues et de

malheurs[186].

[Note 186: Ce fut pendant cette période, au commencement de 1814,

que M. de Bonnefoux épousa une belle et charmante jeune fille qu'il

adorait, Mlle Pauline Lormanne, fille du colonel Lormanne, directeur

d'artillerie à Rochefort. Un fils leur naquit bientôt, mais mourut à

l'âge de six mois. Ils en eurent un second en 1816, celui auquel

s'adresse l'auteur de ces _Mémoires_. Enfin, l'année suivante, M. de

Bonnefoux eut la douleur de perdre sa femme.]

Comme à Lichfield cependant et les divers endroits où j'avais fait

quelque séjour, je réservais scrupuleusement de bons moments pour

l'étude, et j'y trouvais toujours mon compte, car jamais, je n'ai

mieux goûté le charme des distractions, qu'après avoir tenu, pendant

quelques heures, mon esprit sérieusement occupé. D'ailleurs, le préfet

ne voulait pas que nos fonctions auprès de sa personne fussent un

service inutile ou de salon: nous étions, par ses ordres, souvent dans

le port, les chantiers, les usines, les directions, les ateliers; nous

avions des rapports journaliers à lui adresser, et il nous envoyait

même hors de Rochefort pour des missions particulières. Ainsi, je fus

chargé, à deux reprises, de faire l'inspection et le plan de tous les

forts de l'arrondissement; je m'assurai de l'état de plusieurs

carcasses de bâtiments coulés dans la Gironde, qu'il fallut relever

pour faciliter la navigation et de l'établissement de corps morts,

dans ce fleuve, pour le mouillage des navires. Je parcourus les

départements avoisinants pour l'approvisionnement de l'escadre et du

port de Rochefort; je procédai deux fois à la levée de marins appelés

au service, soit sur le littoral, soit dans les îles de Ré ou

d'Oléron; je levai le plan du port et de la rade des Sables d'Olonne;

je dirigeai comme major du recrutement, une conscription maritime dans

le département des Pyrénées-Orientales; je fus envoyé à Nantes pour y

procéder à l'armement de la frégate _l'Étoile_, jusques à l'arrivée de

l'officier nommé pour la commander, et qui, pour des raisons de

service, ne pouvait s'y rendre aussitôt...

Ainsi, M. de Bonnefoux nous initiait aux difficultés de son

administration militaire, il nous mettait en mesure d'acquérir des

connaissances diverses; il utilisait nos services et il nous

dédommageait, autant que possible, de l'impossibilité où nous étions

d'être embarqués sur les vaisseaux.

Au retour d'une de mes dernières missions, je trouvai à Rochefort une

lettre de Brest qui m'y attendait depuis quelques jours. Je reconnus

l'écriture de mon ami, le corsairien Dubreuil, et j'appris que sa

santé ayant décliné rapidement, depuis mon départ, par l'usage

perpétuel qu'il avait fait du tabac et des liqueurs fortes, auxquels

il avouait avoir renoncé beaucoup trop tard, son état était devenu

désespéré, et qu'il avait été renvoyé en France comme incurable. Il

était à l'hôpital, inconnu, sans argent, et il me demandait cinquante

écus. Je lui répondis aussitôt en lui faisant passer une traite de 300

francs, et j'envoyai la lettre et la traite à Brest, à un de mes

camarades, nommé Duclos-Guyot, à qui j'écrivais en même temps d'aller

voir Dubreuil immédiatement et de lui compter ses 300 francs sans

attendre l'échéance de la traite. Duclos-Guyot était absent en ce

moment; il s'écoula quelques jours avant son retour, et Dubreuil qui

ne voyait rien venir, et qui ne pouvait s'expliquer ces retards,

m'écrivit une seconde fois, mais quelle lettre! il me reprochait mon

ingratitude en amitié, et me disait qu'il n'avait plus que quelques

jours à vivre, mais qu'il me pardonnait avant de mourir! À cette

nouvelle je fus désespéré, je m'accusai de mille torts qui n'étaient

que trop fondés, j'écrivis encore à Duclos-Guyot; en même temps,

j'écrivis, comme j'aurais dû le faire tout d'abord, à Dubreuil

directement ainsi qu'à trois autres personnes que je chargeai d'aller

voir Dubreuil sur-le-champ et de lui compter tout ce qu'il

demanderait; mais, à peine ce courrier était-il parti, que je reçus

une réponse de Duclos-Guyot à ma première lettre, et j'appris son

absence, son empressement à se rendre, dès son retour, auprès de

Dubreuil; mais le malade avait succombé, et avec la douleur d'une

amitié déçue! Il est difficile d'être plus péniblement affecté, de

recevoir une leçon plus incisive sur le peu de prévoyance qu'on

apporte souvent à ce qui touche l'amitié, et ce n'est jamais sans un

grand serrement de coeur que mes souvenirs se reportent sur cette

malheureuse catastrophe.

Pendant mon séjour à Rochefort, j'avais eu un congé pour aller à

Marmande voir mon père avec qui je passai un mois. Lors de ma mission

aux Pyrénées-Orientales, j'y étais retourné, je l'avais revu en allant

et en venant et je m'étais aussi rendu à Béziers où j'eus par un

charmant hasard le bonheur de me trouver lors du mariage de ma soeur,

mariage dont j'ai parlé plus haut.

Mémoires du Baron de Bonnefoux, Capitaine de vaisseau, 1782-1855 · 第 37 / 113 题