SOMMAIRE: Séjour à Paris; mes camarades de _l'Atalante_, de _la
Sémillante_, du _Berceau_, du _Bélier_.--Visite au ministère.--Le
roi de Rome.--J'assiste à une revue de 4.000 hommes passée par
l'Empereur dans la cour du Carrousel.--Les théâtres de Paris en
1811.--Arrivée à Marmande.--Joie de mon père.--Son chagrin de la
catastrophe de mon frère.--Lettre écrite par lui au ministère de
la Marine.--Mon père constate le triste état de ma santé.--Il
presse lui-même mon départ pour Béziers.--Ma tante d'Hémeric et
ma soeur sont épouvantées à mon aspect.--On me croit
poitrinaire.--Traitement de notre cousin le Dr Bernard.--Pendant
un mois on interdit toute visite auprès de moi et on me défend de
parler.--Affectueux dévoûment de ma soeur.--Au bout de trois mois
j'avais définitivement repris le dessus.--Excellents conseils que
me donne le Dr Bernard pour l'avenir.--Ordre de me rendre à
Anvers pour y être embarqué sur le vaisseau _le Superbe_.--Lettre
que j'écris au ministère.--Tous les Bourbons sont-ils
morts?--Récit que j'ai l'occasion de faire à ce
sujet.--Avertissement qui m'est donné par le sous-préfet.--À la
fin de mon congé, je pars pour Paris, en compagnie de mon ami, M.
de Lunaret fils, auditeur à la Cour d'appel de Montpellier.--Nous
passons par Nîmes, Beaucaire, Lyon.--Nouveau séjour à
Paris.--J'obtiens, non sans peine, d'être débarqué du vaisseau
_le Superbe_.--Décision ministérielle en vertu de laquelle les
officiers de Marine revenus spontanément des cautionnements
seront employés au service intérieur des ports.--M. de Bonnefoux
passe à la préfecture maritime de Rochefort.--Je suis attaché à
son état-major ainsi que Collos, nommé enseigne de
vaisseau.--Visite que je fais à Angerville à la mère de
Rousseau.--État des esprits en 1812.--Mécontentement
général.--Société charmante que je trouve à
Rochefort.--Excellentes années que j'y passe jusqu'à la
Restauration en 1814.--Missions diverses que me donne M. de
Bonnefoux.--Au retour d'une de mes dernières missions, je trouve
une lettre de mon ami Dubreuil. Il avait été envoyé en France
comme incurable et se trouvait à l'hôpital de Brest inconnu et
sans argent.--J'écris à un de mes camarades de Brest, nommé
Duclos-Guyot.--Je lui envoie une traite de 300 francs et je le
prie d'aller voir Dubreuil.--Nouvelle lettre de Dubreuil pleine
d'affectueux reproches.--J'en suis désespéré.--J'écris aussitôt à
Duclos-Guyot et je reçois presque aussitôt une réponse de ce
dernier à ma première lettre.--Il était absent et, à son retour à
Brest, Dubreuil était mort.--Cette mort m'affecte
profondément.--Séjour d'un mois à Marmande auprès de mon
père.--Voyage aux Pyrénées-Orientales pour affaires de
service.--Je m'arrête de nouveau à Marmande à l'aller et au
retour, et j'assiste à Béziers au mariage de ma soeur.
La saison était trop peu favorable pour que je pusse satisfaire, à
Paris, toute ma curiosité, je me promis donc de m'en dédommager une
autre fois, je visitai seulement les points principaux; mais je ne
voulus pas en partir sans avoir vu plusieurs de mes camarades de
_l'Atalante_, de _la Sémillante_, du _Berceau_, du _Bélier_, alors
présents à Paris qui n'avaient pas été faits prisonniers, et qui, au
moment où je devais me féliciter d'avoir été nommé lieutenant de
vaisseau, étaient déjà capitaines de vaisseau, pour la plupart, ou au
moins de frégate. Je me présentai aussi au ministère où je reçus très
bon accueil, et où je donnai connaissance de ma lettre de départ au
Transport-Office. Je me procurai les moyens de voir le roi de Rome,
fils de l'empereur ayant alors neuf mois seulement; enfant que l'on
croyait attendu par les plus brillantes destinées, et mort à la fleur
de l'âge avec un nom et sous un uniforme autrichiens! Enfin, un jour
de revue, pour lequel je prolongeai mon séjour à Paris, je me rendis
au Carrousel où l'empereur fit défiler quatre mille hommes qui
partaient pour la Grande-armée, et où, pour la première fois, je vis
le grand guerrier des temps modernes, l'homme prodigieux, à qui,
jusque-là, tout avait souri dans les combats, mais qui allait se
rendre en Russie, où les glaces d'un hiver qu'il aurait dû prévoir,
flétrirent, pour la première fois, les palmes innombrables que la main
de la victoire avait entassées sur son front. Napoléon était à pied,
mais un cheval isabelle était tout prêt, derrière lui, avec de
magnifiques harnais. À quelque distance, à sa droite, on voyait huit
ou dix pages de service, et à sa gauche, quelques généraux qui
commandaient le défilé. L'empereur me parut très soucieux: il remarqua
un gros major (actuellement lieutenant-colonel) qu'il crut en faute;
il le fit appeler par le comte (aujourd'hui maréchal) Lobau, à la voix
retentissante, et il lui parla avec une sévérité qui, certainement,
était empreinte de ce ton d'emportement auquel on disait que
l'empereur était fort sujet. Les troupes montrèrent de l'enthousiasme
en défilant, et moi qui me trouvais à moins de dix pas de l'empereur,
et qui ne perdis pas un de ses mouvements, je trouvai, dans le moment,
tout cela fort beau; mais j'y ai souvent pensé depuis, et à tort ou à
raison, je n'ai pas tardé à trouver que ce n'était pas ainsi que
j'entendais la véritable grandeur.
Je visitai aussi la plupart des théâtres et j'eus le ravissement d'y
voir de vrais modèles dans les personnes de Talma, Elleviou, Martin et
de Mesdemoiselles Mars, Georges et Duchesnois.
Mon père m'attendait avec bien de l'impatience; il avait
soixante-dix-sept ans, et quoique sa santé fût bonne, il sentait que
c'était un âge où l'on supporte mal les délais; en vain lui disait-on
que tout lui promettait encore d'assez longs jours, que la mort
n'épargnait pas plus l'enfance que la vieillesse, il répondait avec
beaucoup de sens qu'il savait bien que les jeunes gens pouvaient
mourir, mais qu'il était évident que les vieillards ne pouvaient pas
vivre longtemps. Avec quel plaisir nous nous revîmes; mais avec quel
chagrin il me parla de la catastrophe de mon frère! Dans son
désespoir, il avait écrit au ministère de la Marine pour exprimer son
étonnement qu'un échange contracté au nom de l'empereur, comme l'était
celui de son fils, ne fût pas exécuté; il avait ajouté qu'il ne
comprenait pas que Napoléon se laissât insulter, et autres expressions
qu'on aurait dû mettre sur le compte de sa douleur, mais auxquelles on
répondit un peu sèchement. Heureusement qu'alors je me trouvai là,
car il voulait absolument aller à Paris provoquer le chef du bureau
d'où partait la réponse; et j'eus mille peines à le retenir.
Quand il se fut bien délecté de la douce satisfaction de me revoir, de
me conduire chez ses amis, il ne put ne pas s'apercevoir du triste
état où ma santé se trouvait réduite; alors, il pressa lui-même mon
départ pour Béziers où je devais suivre un traitement complet. Je
l'embrassai avec attendrissement, ainsi que tous nos parents de
Marmande qui avaient montré la plus grande joie de mon retour, et je
partis.
Ma soeur, près de qui je me trouvai en peu de jours, fut comme par le
passé, la plus tendre des soeurs. Ma tante d'Hémeric, en me voyant si
maigre, si défait, ne put s'empêcher de me comparer à ma mère avant la
dernière période de sa maladie, disant que je la lui rappelais en
tout, particulièrement par mon regard affaibli, que, cependant, elle
ne pouvait se lasser de contempler, tant elle y retrouvait la mémoire
de sa soeur.
Il ne pouvait pas être question d'autre chose que de ma santé, et il
n'était pas possible de mieux rencontrer, car, outre les soins de ces
dames, nous avions dans la famille un cousin, autrefois médecin
accrédité, mais n'exerçant plus par suite d'un mariage fort riche
qu'il avait dû aux qualités les plus aimables, aux sentiments les plus
distingués. Il s'appelait Bernard, il ne donnait plus que des conseils
désintéressés, ou ne faisait des visites qu'à des amis ou des parents:
à ce titre il se chargea de moi, me traita avec une affection sincère,
et, disant qu'il espérait beaucoup en mon âge, en la force précédente
de ma constitution, il dicta un régime bien entendu, et qui fut
rigoureusement observé. La base de ce régime fut du lait d'ânesse tous
les matins dans mon lit, un bouillon de veau entre mon déjeuner et mon
dîner, et une soupe légère avant de me coucher; ensuite, des repas
substantiels, peu copieux et régulièrement pris; des promenades
modérées, aucun exercice fatigant, enfin un coucher et un lever aussi
exactement réglés que mes repas.
À force d'entendre parler de ma santé, j'avais fini par y regarder,
par sentir que de vives douleurs de poitrine, sur lesquelles je
m'étais étourdi, existaient réellement, et qu'elles se manifestaient
avec des symptômes effrayants, car plus d'une fois j'avais craché et
je crachais encore du sang. Ma soeur fut glacée d'effroi lorsqu'elle
en eut acquis la conviction, un rapprochement naturel se fit dans son
esprit, ainsi que dans celui de ma tante, entre mon état et la maladie
mortelle de ma mère, et le premier mois fut bien triste. On alla
jusqu'à interdire toute visite auprès de moi, jusqu'à me défendre de
parler; et, pour chasser l'ennui, ma soeur passait les journées auprès
de moi, lisant tout haut, babillant avec ma tante comme si rien de
sérieux ne la préoccupait; chantant, jouant du piano comme si la joie
était dans son coeur. Cependant le cousin Bernard revenait toujours
avec sa franche sérénité, assurant que le danger n'était pas imminent,
que le mieux se manifesterait bientôt, et il eut raison. Tant de
soins, tant de judicieuses ordonnances, tant d'amitié, tant de voeux
ne tardèrent pas à faire sentir leur bienfaisante influence: au bout
de trois mois, j'avais décidément repris le dessus; à l'expiration de
mon congé, j'étais aussi bien qu'on pouvait raisonnablement l'espérer.
Le Dr Bernard ne se contenta pas de m'avoir guéri, il voulut encore
s'efforcer de prévenir en moi, pour longtemps, toute maladie future,
et, comme il avait étudié mon organisation avec un intérêt attentif,
il me donna d'excellents conseils pour l'avenir. Selon lui, tout homme
sensé doit s'attacher à se connaître; et, parvenu à trente ans, peut
être son propre médecin. Il prétendait qu'il ne faut ni s'énerver par
trop de précautions, ni s'user par trop de confiance en ses forces; il
m'exposa tout ce qu'il pensait de ma constitution, m'indiqua jusqu'où
je pouvais aller en tout, me fit connaître comment je pourrais réparer
les échecs que je subirais par mes imprudences, si j'en commettais;
mais il me défendit expressément tout régime curatif hors de propos ou
au-delà du terme nécessaire pour ma guérison. Tout cela était si
raisonnable, si affectueux; tout cela était dit avec tant de charme,
de conviction, de bonté, que mon esprit en a été éternellement frappé.
Je les ai suivis ces admirables préceptes, et je leur dois une santé
qui fut bientôt affermie, un corps devenu, en dix ans, remarquablement
robuste, un embonpoint modéré, une jeunesse qui s'est longtemps
prolongée, une disposition à la gaieté qui n'a pas été affaiblie,
comme il est d'ordinaire, quand on est en butte aux souffrances
physiques, une existence, enfin, exempte jusqu'ici, de maladies
sérieuses et de toute espèce d'infirmités: quel bonheur pour moi
d'avoir rencontré un tel homme, et, en même temps, deux femmes qui
mettaient leur bonheur à seconder le pouvoir de son expérience et les
inspirations de ses talents!
Il est fort doux d'être mené quand on l'est aussi bien, quand on voit
un corps ruiné se remettre, quand on est entouré de tant d'affection!
Aussi les regrets furent bien aigus lorsqu'il fallut songer au départ;
et il fallut bien y songer, car, vers la fin de mon congé, un ordre
m'était venu de me rendre à Anvers, pour y être embarqué sur le
vaisseau _le Superbe_, faisant partie de l'armée navale entretenue par
l'empereur sur l'Escaut.
Je savais que l'empereur ne se faisait pas scrupule d'employer
activement les officiers évadés, car les hommes ne lui suffisaient
nulle part, mais je croyais qu'on aurait fait exception pour moi, en
raison de la connaissance que j'avais donnée à Paris de ma lettre au
Transport-Office. Je répondis donc que, comme ma route pour Anvers
était par Paris, j'y donnerais, en passant, des explications sur cette
destination qui, je l'espérais, la feraient changer. Je parlai aussi
d'un fait qui venait d'avoir lieu: celui d'un général espagnol, appelé
Miranda, qui, prisonnier sur parole en France et évadé, avait été
repris, les armes à la main, par nos troupes, mis en jugement par
ordre de l'empereur, condamné à mort, mais grâcié par Napoléon,
toutefois avec l'avertissement, publié dans les journaux, que ce
premier exemple de clémence qu'il donnait pour ce délit serait le
dernier, s'il se renouvelait. Il était par trop étrange, en effet,
d'agir avec une telle sévérité, et d'exiger que nous fussions exposés
à d'aussi cruelles représailles, mais comme je ne pouvais
m'appesantir, par écrit, sur des faits qui pouvaient être considérés
comme des reproches graves contre un gouvernement d'ailleurs fort
ombrageux, j'avais préféré me tenir sur la réserve à cet égard.
Pendant mon séjour à Béziers, je venais, effectivement, d'avoir une
preuve de la facilité qu'avait la police impériale à s'alarmer. On y
disait, un jour, devant moi, que les Bourbons étaient probablement
tous morts, puisque rien ne transpirait sur leur compte. À ce sujet,
je me rappelai avoir vu passer, assez récemment, par Lichfield le
comte de Lille (nom que portait Louis XVIII avant la Restauration) son
frère (depuis Charles X) et un des fils de ce dernier qui se rendaient
en visite chez l'opulente et belle marquise de Stafford, et je
racontai ce fait qui ne fut suivi d'aucun commentaire inconvenant. Eh
bien! moins de quinze jours après, par ordre de Paris, le sous-préfet
vint me voir, me recommanda, à cet égard, le silence le plus absolu,
et me dit que j'aurais été mis en surveillance, sans mon caractère
d'officier, si mon nom n'était pas connu comme offrant toute garantie,
et si l'on n'avait pensé qu'il suffirait de me faire connaître les
intentions de l'empereur à cet égard. Entendre un pareil langage, de
semblables recommandations, quand on venait de l'Angleterre où la
liberté de penser, celle de parler étaient, même pour les prisonniers,
poussées à leurs dernières limites, c'était, en vérité, plus qu'il
n'en fallait pour exciter une surprise de la plus triste espèce!
Il fallut pourtant m'arracher de ce Béziers où j'avais passé des jours
si paisibles, où j'avais revu la plus tendre des familles, où j'avais
rencontré le plus sage des médecins, et où j'avais embrassé, avec
reconnaissance, l'ancien ami de la maison, celui qui m'avait admis
chez lui comme un second fils, M. de Lunaret, dont l'attachement ne
s'est jamais démenti. Son fils était alors auditeur à la Cour d'appel
de Montpellier; le brevet de conseiller à cette même Cour lui était
annoncé de Paris où il était sur le point de se rendre, et, sachant
que je devais également aller dans la capitale, il régla son départ
sur le mien, m'attendit à Montpellier où je le joignis, et, nous
effectuâmes notre voyage en passant par Nîmes, Beaucaire, Lyon, et en
nous arrêtant partout où il y avait quelque chose d'intéressant à voir
ou à observer.
Lunaret et moi, nous fûmes ravis de notre séjour à Paris où nous
satisfîmes amplement notre curiosité, et où nous nous procurâmes tous
les agréments qui flattaient nos goûts. L'affaire de mon débarquement
du _Superbe_ ne marcha pas d'abord aussi bien au gré de mes désirs, et
sans le jugement du général Miranda que je m'appliquai à faire valoir,
je ne sais ce qui en serait advenu, tant le gouvernement impérial
tenait à rassembler des hommes autour de lui. Mais cette circonstance
domina la position. On fut alors forcé de la considérer sous un point
de vue général, et l'on finit par décider que les officiers de marine
revenus spontanément des cautionnements anglais en France, seraient
débarqués s'ils étaient sur des vaisseaux, et que tous seraient
employés au service intérieur des ports. Je trouvai cette solution
fort convenable, car j'étais décidé à donner ma démission, en cas de
contrainte d'embarquement, et comme M. de Bonnefoux venait de passer à
la préfecture de Rochefort, ce fut le port pour lequel je demandai et
obtins une destination.
Collos venait d'être nommé enseigne de vaisseau; je priai M. de
Bonnefoux de le réclamer; il s'y prêta de bonne grâce; le ministre y
consentit, et nous fûmes, lui et moi, attachés à l'état-major du
préfet maritime. En me rendant auprès de lui, je passai par
Angerville, pays de Rousseau: l'amitié me faisait un devoir de m'y
arrêter, son excellente mère me reçut comme si j'avais été son fils,
et je demeurai trois jours auprès d'elle.
Je venais de me trouver, en peu de temps, placé au centre et aux
points de la France les plus éloignés, du nord au sud et de l'est à
l'ouest. J'avais facilement remarqué, et je m'y attendais, que sous
les rapports industriels et commerciaux, nous étions de vingt ans en
arrière de l'Angleterre qui, par ses institutions, sa position
géographique et l'empire qu'on lui avait laissé prendre sur les mers,
offrait toute sécurité à ses citoyens et à ses vaisseaux marchands.
Mais ce qui excita mon étonnement fut le mécontentement absolu des
esprits que j'avais cru trouver sous le charme magique des exploits de
Napoléon. Je ne tardai pas à être détrompé: partout des impôts
écrasants qui se reproduisaient sous mille formes; un despotisme qui
n'avait aucun frein; des levées d'hommes qui ne laissaient plus dans
l'intérieur que des vieillards, des femmes ou des enfants, une police,
enfin, qui s'attachait à tout, dénonçait tout, punissait tout. On ne
se plaignait pas, car on n'osait pas se plaindre, mais on gémissait
comme si l'on eût été étouffé entre deux matelas. On voyait, en effet,
des choses navrantes, et qui seraient, à peine, crues aujourd'hui: par
exemple, des jeunes gens qui avaient payé deux remplaçants, morts
successivement, être forcés de partir pour l'armée, et d'aller,
eux-mêmes, remplacer leurs remplaçants! Des jeunes filles riches être
notées par la police, et désignées par l'empereur pour n'être mariées
qu'à quelque officier en faveur, ou même mutilé à la guerre, pour qui
elles étaient réservées comme une pension!
Toutefois, Rochefort était un port militaire et une place forte;
l'argent du Trésor public y abondait pour les besoins du service; dans
les divers grades de l'armée de terre ou de mer, on y voyait plusieurs
jeunes gens, et je trouvai dans cette ville, ce que j'avais, en vain,
cherché dans l'intérieur, c'est-à-dire de l'aisance, du contentement,
de la gaieté, des relations agréables à former: la société y était
charmante, les réunions nombreuses; ma position auprès du préfet
maritime, ma liaison avec Collos que tout le monde recherchait, me
mirent à même de jouir de tant d'avantages avec plus de plaisir que
qui que ce soit, et j'en jouis dans toute leur plénitude jusques à la
première Restauration qui date de 1814. C'était pour moi bien du bon
temps, après tant d'années de travaux, de fatigues et de
malheurs[186].
[Note 186: Ce fut pendant cette période, au commencement de 1814,
que M. de Bonnefoux épousa une belle et charmante jeune fille qu'il
adorait, Mlle Pauline Lormanne, fille du colonel Lormanne, directeur
d'artillerie à Rochefort. Un fils leur naquit bientôt, mais mourut à
l'âge de six mois. Ils en eurent un second en 1816, celui auquel
s'adresse l'auteur de ces _Mémoires_. Enfin, l'année suivante, M. de
Bonnefoux eut la douleur de perdre sa femme.]
Comme à Lichfield cependant et les divers endroits où j'avais fait
quelque séjour, je réservais scrupuleusement de bons moments pour
l'étude, et j'y trouvais toujours mon compte, car jamais, je n'ai
mieux goûté le charme des distractions, qu'après avoir tenu, pendant
quelques heures, mon esprit sérieusement occupé. D'ailleurs, le préfet
ne voulait pas que nos fonctions auprès de sa personne fussent un
service inutile ou de salon: nous étions, par ses ordres, souvent dans
le port, les chantiers, les usines, les directions, les ateliers; nous
avions des rapports journaliers à lui adresser, et il nous envoyait
même hors de Rochefort pour des missions particulières. Ainsi, je fus
chargé, à deux reprises, de faire l'inspection et le plan de tous les
forts de l'arrondissement; je m'assurai de l'état de plusieurs
carcasses de bâtiments coulés dans la Gironde, qu'il fallut relever
pour faciliter la navigation et de l'établissement de corps morts,
dans ce fleuve, pour le mouillage des navires. Je parcourus les
départements avoisinants pour l'approvisionnement de l'escadre et du
port de Rochefort; je procédai deux fois à la levée de marins appelés
au service, soit sur le littoral, soit dans les îles de Ré ou
d'Oléron; je levai le plan du port et de la rade des Sables d'Olonne;
je dirigeai comme major du recrutement, une conscription maritime dans
le département des Pyrénées-Orientales; je fus envoyé à Nantes pour y
procéder à l'armement de la frégate _l'Étoile_, jusques à l'arrivée de
l'officier nommé pour la commander, et qui, pour des raisons de
service, ne pouvait s'y rendre aussitôt...
Ainsi, M. de Bonnefoux nous initiait aux difficultés de son
administration militaire, il nous mettait en mesure d'acquérir des
connaissances diverses; il utilisait nos services et il nous
dédommageait, autant que possible, de l'impossibilité où nous étions
d'être embarqués sur les vaisseaux.
Au retour d'une de mes dernières missions, je trouvai à Rochefort une
lettre de Brest qui m'y attendait depuis quelques jours. Je reconnus
l'écriture de mon ami, le corsairien Dubreuil, et j'appris que sa
santé ayant décliné rapidement, depuis mon départ, par l'usage
perpétuel qu'il avait fait du tabac et des liqueurs fortes, auxquels
il avouait avoir renoncé beaucoup trop tard, son état était devenu
désespéré, et qu'il avait été renvoyé en France comme incurable. Il
était à l'hôpital, inconnu, sans argent, et il me demandait cinquante
écus. Je lui répondis aussitôt en lui faisant passer une traite de 300
francs, et j'envoyai la lettre et la traite à Brest, à un de mes
camarades, nommé Duclos-Guyot, à qui j'écrivais en même temps d'aller
voir Dubreuil immédiatement et de lui compter ses 300 francs sans
attendre l'échéance de la traite. Duclos-Guyot était absent en ce
moment; il s'écoula quelques jours avant son retour, et Dubreuil qui
ne voyait rien venir, et qui ne pouvait s'expliquer ces retards,
m'écrivit une seconde fois, mais quelle lettre! il me reprochait mon
ingratitude en amitié, et me disait qu'il n'avait plus que quelques
jours à vivre, mais qu'il me pardonnait avant de mourir! À cette
nouvelle je fus désespéré, je m'accusai de mille torts qui n'étaient
que trop fondés, j'écrivis encore à Duclos-Guyot; en même temps,
j'écrivis, comme j'aurais dû le faire tout d'abord, à Dubreuil
directement ainsi qu'à trois autres personnes que je chargeai d'aller
voir Dubreuil sur-le-champ et de lui compter tout ce qu'il
demanderait; mais, à peine ce courrier était-il parti, que je reçus
une réponse de Duclos-Guyot à ma première lettre, et j'appris son
absence, son empressement à se rendre, dès son retour, auprès de
Dubreuil; mais le malade avait succombé, et avec la douleur d'une
amitié déçue! Il est difficile d'être plus péniblement affecté, de
recevoir une leçon plus incisive sur le peu de prévoyance qu'on
apporte souvent à ce qui touche l'amitié, et ce n'est jamais sans un
grand serrement de coeur que mes souvenirs se reportent sur cette
malheureuse catastrophe.
Pendant mon séjour à Rochefort, j'avais eu un congé pour aller à
Marmande voir mon père avec qui je passai un mois. Lors de ma mission
aux Pyrénées-Orientales, j'y étais retourné, je l'avais revu en allant
et en venant et je m'étais aussi rendu à Béziers où j'eus par un
charmant hasard le bonheur de me trouver lors du mariage de ma soeur,
mariage dont j'ai parlé plus haut.