CHAPITRE V

SOMMAIRE:--Exaspération des prisonniers du _Bahama_.--Réduits à

la demi-ration après notre évasion.--Projet de révolte.--Disputes

et querelles.--Luttes de Rousseau contre un gigantesque

Flamand.--Les prisonniers ne reçoivent que du biscuit, à cause du

mauvais temps.--Ils réclament ce qui leur est dû, et déclarent

qu'ils ne descendront pas du parc avant de l'avoir reçu.--Milne

appelle du renfort.--Il ordonne de faire feu; mais le jeune

officier des troupes de Marine, qui commande le détachement,

empêche ses soldats de tirer.--Je monte sur le pont en

parlementaire.--Je n'obtiens rien.--Stratagème dont je

m'avise.--À partir de ce jour, les esprits commencent à se

calmer.--Nouvelles tentatives d'évasion.--Milne emploie des

moyens usités dans les bagnes.--Ses espions.--Nouvelle agitation

à bord.--Audacieuse évasion de Rousseau.--Il se jette à l'eau en

plein jour en se couvrant la tête d'une manne.--Il est ramené sur

_le Bahama_.--Tout espoir de nous échapper se dissipe.--La

population du ponton.--Sa division en classes: les Raffalés, les

Messieurs ou Bourgeois, les Officiers.--Subdivision des Raffalés,

les Manteaux impériaux.--Le jeu.--Rations perdues six mois

d'avance.--Extrême rigueur des créanciers.--Révoltes périodiques

des débiteurs.--Abolition des dettes par le peuple

souverain.--Nos distractions.--Ouvrages en paille et en

menuiserie.--Le bois de cèdre du _Bahama_.--Ma boîte à

rasoirs.--Je me remets à l'étude de la flûte.--Les projets de

Rousseau.--La civilisation des Iroquois.--Charmante causerie de

Rousseau, les bras appuyés sur le bord de mon hamac.--Je lui

propose de commencer par civiliser le ponton.--Nous donnons des

leçons de français, de dessin, de mathématiques et

d'anglais.--J'étudie à fond la grammaire anglaise.--_Le Bahama_

change de physionomie.--Conversions miraculeuses; le goût de

l'étude se propage.--Le bon sauvage Dubreuil.--Sa passion pour le

tabac.--La fumée par les yeux.--En juin 1808, après vingt mois de

séjour au ponton, je reçois une lettre de M. de Bonnefoux par les

soins de l'ambassadeur des États-Unis.--Cet ambassadeur, qui

avait été reçu à Boulogne par M. de Bonnefoux, obtient du

Gouvernement anglais ma mise au cautionnement.--Je quitte le

ponton et me sépare, non sans regrets, de Rousseau, de Dubreuil

et de mes autres compagnons d'infortune.

Nous trouvâmes le ponton dans un grand état d'exaspération. Notre

évasion avait excité l'irascibilité du commandant Milne, qui ne

traitait plus les prisonniers qu'avec une sauvage dureté. D'abord il

entreprit de trouver leurs outils; mais ses recherches ne l'ayant pas

conduit à leur découverte, il réduisit à moitié leur ration, déjà si

exiguë et il finit par obtenir la restitution de ces instruments de

désertion en plaçant nos camarades dans la cruelle alternative, ou de

les rendre ou de souffrir éternellement de la faim. Les autres ordres

que ce monstre à face humaine avait donnés sur la police intérieure

étaient empreints du même cachet. Aussi n'y avait-il qu'un cri dans le

ponton, celui de révolte; qu'une pensée, celle de massacrer les

Anglais qui nous gardaient!... et puis, sauve qui peut!

Nous nous associâmes, Rousseau et moi, avec ardeur, à ces plans de

vengeance. Le complot fut promptement organisé, et le succès en

semblait assuré; mais, quand nous approchâmes du moment de

l'exécution, nous ne comptâmes plus, excepté dans les audacieux

Corsairiens, que de tièdes coopérateurs; et, en effet, enlever le

ponton ou s'en rendre maîtres: facile! Exterminer la garnison: facile!

Mais sauve qui peut!... restreint à un fort petit nombre d'entre nous,

car, quelle que fût l'heure de l'entreprise, les autres pontons

devaient en avoir connaissance et envoyer du secours! Admettons même

qu'il n'en fût rien, qui gagnait la terre après ce coup de main? Deux

cents prisonniers tout au plus que pouvaient contenir les canots du

_Bahama_! et qui aurait ramené ces embarcations, pour venir chercher

les six cents restants, dans trois autres voyages consécutifs? Quels

eussent été les deux cents premiers? Sur ce chiffre, combien n'y en

aurait-il pas eu sans argent, sans vêtements convenables, sans

connaissance de la langue anglaise? Enfin pouvait-on se faire illusion

sur l'activité des recherches, la rigueur des lois du pays, la

probabilité des représailles, et, au bout de tout cela, on était bien

forcé de voir l'échafaud, l'échafaud menaçant et ignominieux qui nous

attendait. Ces considérations finirent par prévaloir; on abandonna ce

projet de colère; mais les coeurs restèrent ulcérés, et Milne, qui en

eut quelque connaissance, redoubla d'implacabilité.

L'aigreur qui avait gagné nos caractères se manifestait à tout moment.

L'on ne voyait à bord que disputes, menaces, querelles, duels ou

combats: dans un de ceux-ci, Rousseau se mesurant contre un colossal

Flamand qui l'avait défié à la lutte, s'élança sur ce géant, et

faisant l'effet d'une formidable catapulte, le frappa de la tête

contre le creux de l'estomac, le renversa dans le sang qu'il lui fit

vomir, appuya sur lui son genou victorieux, le tint d'une main par les

cheveux, et l'autre levée, prête à l'assommer s'il avait fait signe de

résistance, il représentait le bel Hercule de Bosio que je n'ai jamais

pu voir, aux Tuileries, sans me rappeler la pose sublime de mon

robuste ami.

Mais une scène plus terrible éclata à cette époque: un très mauvais

temps avait empêché de porter les vivres qui, journellement, nous

venaient de terre. Il n'y avait que du biscuit à bord: on nous en

donna. Les prisonniers réclamèrent ce qui leur était dû, et

déclarèrent qu'à la nuit ils ne descendraient pas du parc, s'ils ne

l'avaient pas reçu. Milne appela main-forte des autres pontons, les

soldats se rangèrent en armes sur le pont, et autour du parc qu'ils

dominaient. L'heure de descendre sonna, Milne nous fit sommer

d'évacuer le parc; personne n'obéit. «Feu!» cria-t-il. Mais un jeune

officier d'infanterie de marine, qui était le chef direct de la

troupe, ne répéta pas cet ordre que Milne répéta avec rage, et qui

pourtant ne fût pas donné par l'officier. Honneur à tant d'humanité!

cet admirable jeune homme, recommandant bien à ses soldats de ne pas

tirer sans son commandement exprès, se pencha alors vers nous et il

prononça quelques paroles dont on pouvait deviner la bienveillance par

ses gestes, mais elles furent couvertes par les cris: «Égorgez-nous!»

M'apercevant cependant, que la noble conduite de l'officier avait

produit quelque impression, trouvant d'ailleurs moins d'énergie dans

les derniers cris des prisonniers, je montai sur un banc. Agitant

alors la main comme pour réclamer le silence, je parvins à l'obtenir

et, prétextant qu'il pouvait y avoir quelque malentendu, je demandai

l'assentiment pour aller m'en expliquer avec Milne, ce que Français et

Anglais acceptèrent.

Je montai, alors, sur le pont; toutefois je ne pus rien gagner en

demandant de la modération, et je m'acheminai vers le parc pour

rejoindre mes compagnons d'infortune. Le jeune officier, à la figure

douce et blonde, voulut me retenir en alléguant le carnage qui allait

avoir lieu. «Et mon honneur?» lui dis-je, en me dégageant de sa main

pour continuer ma route; mais, à peine atteignais-je la porte de

l'échelle, qu'une lueur nouvelle frappa mon esprit, et je revins sur

mes pas.

Dans les grandes crises, s'il est, parfois, un moment unique où la

voix de la conciliation peut se faire entendre, et si j'avais été

assez heureux pour pouvoir me faire écouter dans le parc, au milieu de

l'agitation générale, il en est un, aussi, où, souvent, on réussit en

frappant plus fort. Ce moyen opposé, je résolus de le tenter sur les

Anglais, et je revins vers Milne dont la figure était vraiment, alors,

celle d'un tigre: il en avait la gueule écumante, les yeux enflammés,

la voix rugissante, la démarche tortueuse: «Eh bien», lui dis-je,

«faites feu, puisque vous le voulez, mais c'est votre arrêt de mort!

vous ne connaissez pas les Français, je le vois bien! Sachez donc que

ces huit cents hommes qui sont sous vos yeux et dont la moitié

ressemble à des squelettes, vont s'animer à l'odeur de la poudre; vous

allez en faire des lions que rien n'arrêtera; ils monteront sur les

cadavres, le parc sera franchi, le pont sera envahi; les soldats

seront massacrés: il en arrivera ce qui pourra, mais vous, oui, vous,

ils vous chercheront à plaisir et vous déchireront en pièces.» Milne

fut terrifié; il me demanda ce qu'il fallait qu'il fît. «Rien», lui

répondis-je, «gardez vos soldats, fiez-vous-en à leur chef et

contentez-vous de nous surveiller. Deux heures ne seront pas

écoulées, croyez-moi, que le malaise, la fraîcheur de la nuit, la

fatigue, le sommeil, l'ennui s'empareront des prisonniers.

D'eux-mêmes, alors, ils se décideront à descendre, pourvu qu'ils ne

croient pas y être forcés: ils s'en vanteront, peut-être; vous ferez

semblant de ne pas entendre; vous éviterez ainsi l'effusion du sang

par un petit sacrifice d'amour-propre; et, demain, il n'y paraîtra

plus!» L'officier fut de mon avis, Milne résista quelque temps; enfin

il céda à la raison, et peut-être à la crainte. Je redescendis, alors;

je dis aux prisonniers qu'on reconnaissait que nous étions dans notre

droit, qu'on nous laissait la faculté de rester dans le parc; et je

n'avais pas fini de parler que cinq ou six quolibets furent lancés

contre les Anglais; mais la moitié d'entre nous étaient déjà en train

de descendre, et la seconde ne tarda pas à suivre la première. Ainsi

finit ce terrible complot, cet épisode orageux; mais si jamais j'ai

cru au dernier de mes jours, ce fut, certes, celui dont je viens

d'esquisser les événements.

Par une conséquence ordinaire, à partir de ce moment, où nous sortions

d'un état violent poussé jusqu'à ses dernières limites, les esprits se

calmèrent visiblement et, bientôt, nous nous remîmes à soudoyer nos

gardes, à nous procurer de nouveaux outils, et à faire encore des

trous à ce malheureux ponton.

Le premier ne fut pas heureux; les Anglais le découvrirent lorsqu'il

était seulement à moitié fait. Celui-ci avait été percé dans le bois;

le second fut pratiqué dans les grilles qui barraient les sabords, et

dont nous entreprîmes de scier une partie suffisante pour passer le

corps, mais il fut encore découvert. Ces deux trous appartenaient à

Rousseau et à moi. Deux autres dans les flancs du navire et pour

d'autres prisonniers eurent le même sort; mais nos geôliers y mirent

si peu de cérémonie, ils allèrent si droit au but, que nous ne pûmes

plus douter que Milne n'avait pas rougi d'employer un moyen qui n'est

usité que dans les bagnes, et qu'il payait un espion parmi nous.

Ainsi, nous étions odieusement trahis! Il éclata un nouveau cri de

vengeance à bord; les têtes se montèrent de nouveau, les soupçons, les

menaces les plus foudroyantes se portèrent tantôt sur l'un, tantôt sur

l'autre, mais, comme il devait y avoir beaucoup d'injustice dans ces

soupçons, il fallut s'attacher à calmer ces premiers mouvements, il

fallut surtout ne plus faire de trous puisqu'ils étaient inutiles et

que c'eût été renouveler la fermentation générale. On vit, alors,

Milne sourire, parfois, avec une joie cruelle en nous regardant dans

le parc, et disant qu'il était certain que plus un prisonnier ne

sortirait du _Bahama_, et qu'il voulait être damné s'il était trompé.

Toutefois, sa joie fut courte: je me promenais, un jour, avec Rousseau

sur le gaillard d'avant; nous regardions du côté de la poulaine où il

vit une espèce de corbeille de bord appelée manne; tout à coup, il me

dit qu'il allait en bas pour chercher un bout de corde, et un

bilboquet, ce qu'il fit en effet. Il me pria alors d'occuper, en

jouant au bilboquet, l'attention de la sentinelle qui, dans sa

guérite, s'était mise à l'abri d'une petite pluie. J'y réussis; lui,

pendant ce temps s'était coiffé de la manne jusqu'aux épaules, l'avait

bien attachée, après y avoir, en outre, logé ses vêtements dont il

s'était dépouillé; il s'était ensuite laissé glisser dans l'eau, et,

en plein jour, nageant debout, passant même sous la galerie de Milne,

il s'était confié au courant qui l'entraîna assez rapidement vers la

Tamise: je le perdis de vue après une heure d'intervalle, et je le

crus sauvé. Mais, ô malheur! Un canot qui revenait de Londres à

Sheerness passa si près de lui au moment où il allait prendre terre,

que les avirons heurtèrent la manne, la couchèrent, et alors parut à

leurs yeux l'infortuné fugitif qui fut ramené à bord, et que l'affreux

Milne, rugissant comme il n'avait jamais rugi, fit renfermer dans le

black-hole sans lui donner le temps ni de se reposer, ni de se

sécher. Je demandai à partager son cachot, alléguant que j'avais

coopéré à l'évasion et que, s'il y avait eu deux mannes j'aurais été

de la partie avec Rousseau; mais Milne ne comprenait pas ce langage;

il crut, en refusant ma demande, punir avec aggravation celui que

chacun ne regardait plus qu'avec un sentiment de chaleureuse

admiration, et sa réponse fut encore un long rugissement.

Après la fatale reprise de Rousseau, nous fûmes tellement resserrés,

tellement espionnés que tout espoir de nous échapper se dissipa, et

que nous pûmes voir à nu l'horreur d'une position, adoucie jusque-là,

par quelques chances de liberté. Jusqu'à présent, je n'ai parlé du

ponton qu'en homme qui n'en ressentait pas l'odieux malaise, tant nos

idées se concentraient sur notre évasion! Mais le désenchantement

était venu et force fut bien de voir où nous étions.

Les pontons, ce séjour d'étroite détention, était aussi celui d'une

liberté illimitée, ou plutôt d'une licence sans frein, car il

n'existait ni crainte, ni retenue, ni amour-propre dans la classe qui

n'avait pas été dotée des bienfaits de quelque éducation. On y voyait

donc régner insolemment l'immoralité la plus perverse, les outrages

les plus honteux à la pudeur, les actes les plus dégoûtants, le

cynisme le plus effronté, et dans ce lieu de misère générale, une

misère plus grande encore que tout ce qu'on peut imaginer.

La population s'y divisait en trois classes: Les Raffalés, les

Messieurs ou Bourgeois, les Officiers. Les Raffalés qu'on appelait

aussi le Peuple souverain était une formidable agrégation des plus

mauvais sujets; leur rendez-vous habituel était l'entrepont. Les

marins ou soldats qui avaient conservé quelque chose de la dignité

humaine, composaient les Bourgeois qui, avec les Officiers des

corsaires ou des navires marchands, logeaient dans la première

batterie.

Parmi les Raffalés, se trouvait une subdivision plus abrutie encore ou

plus malheureuse, à laquelle on donnait le nom de Manteaux Impériaux.

Ceux-ci étaient réduits à ne plus posséder au monde que leur

couverture qu'ils appelaient Manteau, et comme elle était couverte de

milliers de poux, on avait irrespectueusement imaginé que c'était la

représentation des abeilles du manteau de cérémonie de l'Empereur, et

de là le nom de Manteau Impérial. Ces infortunés ne mangeaient rien,

tant que la clarté du jour durait; seulement, le soir, ils se

répandaient de tous côtés sous les hamacs, marchant à quatre pattes,

et cherchant, pour les dévorer, des pelures de pomme de terre, des

croûtes de pain, des os ou autres débris qu'ils pouvaient trouver dans

les coins ou au milieu des tas d'ordures de la batterie. Leur coucher

n'était pas plus somptueux; ils s'étendaient sur le dos et sur le

plancher du pont, côte à côte, avec leur fidèle et unique couverture.

Quand minuit sonnait, l'un d'eux commandait: «Par le flanc droit!» ils

se mettaient alors sur le côté droit, en emboîtant leurs genoux dans

le dessous des jarrets de leurs voisins; et à trois heures du matin,

au commandement de «Pare à virer!» ils changeaient de côté et se

plaçaient sur le flanc gauche.

Ils avaient, cependant, leur ration, leur hamac, leurs vêtements, tout

comme les autres; mais le jeu les réduisait à s'en déposséder aussitôt

qu'ils les avaient reçus; et quel jeu! Au plus fort numéro avec deux

ou plusieurs dés! Ainsi, d'abord, ils perdaient tout ce qu'ils avaient

en propre; ensuite leurs habits et leurs vivres, pour un, deux, huit

jours et jusqu'à six mois en avance. Les gagnants se faisaient

impitoyablement payer dès la réception, et s'ils ne se servaient pas,

pour eux-mêmes, soit de la ration, soit des vêtements, ils vendaient

pour deux sous, à d'autres prisonniers, ce qui réellement en valait

vingt.

Les vaincus commençaient par se soumettre, mais lorsque au bout de

quelques mois ils se trouvaient en majorité, ils s'insurgeaient, se

choisissaient un chef qu'ils décoraient de deux fauberts ou balais de

petits cordages, en guise d'épaulettes; nommaient un tambour auquel

ils donnaient un accoutrement fantastique, une gamelle en bois pour

caisse, et ils parcouraient le ponton, proclamant avec une joie

infernale que le Peuple Souverain reprenait ses droits, qu'il

décrétait l'abolition des dettes, que l'égalité était sa devise et

que... malheur à qui appellerait de cette décision! Il fallait alors

se mettre en garde contre cette brutale boutade, mais dès le

lendemain, les dés reprenaient leurs droits; il se formait un nouveau

noyau de Manteaux Impériaux composé des moins heureux ou des plus

maladroits, et, tout au plus, il n'y avait qu'un déplacement de

personnes, car le fonds des choses restait le même; et, après une

nouvelle révolution de temps, arrivait une autre explosion de

démonstrations soi-disant républicaines! Qui reconnaîtrait dans ces

tableaux, cette orgueilleuse espèce humaine dont on a dit:

.....Coelumque tueri

Jussit et erectos ad sidera tollere vultus.

Malgré le juste effroi que nous causaient, de temps à autre, les

Manteaux Impériaux, les Raffalés et le Peuple Souverain, nous savions,

cependant, qu'ils craignaient la police anglaise en cas de tentative

de meurtre ou de meurtre même, et ce que nous redoutions d'eux,

réellement, à part leur ignoble aspect, était la quantité de poux de

corps qu'ils mettaient en circulation parmi nous, et dont nul n'était

exempt. Au bout de huit jours un pantalon en avait des nichées

indestructibles; ils pleuvaient en quelque sorte sur nous. En adoptant

des caleçons que je faisais laver à l'eau bouillante, j'étais parvenu

à en avoir moins qu'auparavant, mais il était à peine suffisant d'en

changer deux fois par semaine.

Voilà pourtant à quoi nous étions réduits, et nos seules distractions

étaient, dans notre coin particulier, une partie de reversis, le soir;

puis force pipes de tabac qui achevaient de désorganiser nos

poitrines, et certains travaux comme ouvrages en paille ou en

menuiserie. _Le Bahama_ était un vaisseau construit en bois de cèdre

et pris sur les Espagnols: le bois sorti de nos trous servait à divers

de ces ouvrages; et tout l'intérieur du nécessaire de toilette que

j'avais dès ce temps-là, et que j'ai encore, fut alors mis à neuf avec

le bois du trou par lequel Rousseau, Peltier et moi, nous nous étions

évadés. Tous les jours, je me sers de mes rasoirs, et, en ouvrant la

boîte où ils sont renfermés, je frisonne involontairement quelquefois,

en me reportant à ces temps d'un détestable souvenir! Je tiens à ce

meuble cependant, parce que, lorsqu'il m'arrive quelque événement

fâcheux, il me dit, aussi, que j'ai vu des jours plus malheureux

encore, et c'est une sorte de consolation.

Je cherchai à me remettre à ma flûte, mais les sons ne sortaient pas;

les doigts se refusaient à l'exécution. J'y mis pourtant de

l'insistance; peu à peu, j'en fis mon occupation chérie, et l'étude

revint ensuite qui, seule, pouvait efficacement soutenir mon moral.

Rousseau eut beaucoup plus de peine à prendre son parti. D'abord, ne

pas agir pour sa liberté, pour lui ce n'était pas vivre, mais comme il

avait une excessive exaltation, il finit par trouver une idée à

laquelle il s'attacha exclusivement, et, s'adonnant à ses nouveaux

projets avec sa chaleur accoutumée, il parut soulagé. Il songeait à la

civilisation des Iroquois, chez lesquels un jour, il projetait d'aller

s'établir, et il s'en occupait avec tant de bonne foi qu'il acheva

tout son plan, et qu'il nous débitait à cet égard mille folies fort

divertissantes, mêlées de beaucoup d'esprit et, parfois d'un grand

sens.

Un jour qu'il s'était levé de très bonne heure, il vint me présenter

quelques difficultés d'exécution qui avaient troublé son sommeil. Ses

deux bras étaient appuyés sur le bord de mon hamac, et là, avec une

amabilité charmante, il m'entretenait de ses rêves. Il était surtout

fort embarrassé de la place qu'il me donnerait dans ses États. Nous

devisions sur ce sujet, car je caressais sa chimère puisque cela lui

faisait du bien, lorsque je vins à lui demander si, pour s'exercer à

la science de la civilisation, il ne pourrait pas commencer par

s'essayer à civiliser le ponton. À ces mots, il me regarda comme s'il

eût été pétrifié, il me serra dans ses bras, m'engageant à m'associer

à cette oeuvre, ce à quoi je consentis volontiers, et, dès lors,

tournant toutes les facultés de son esprit vers ce nouveau but, il me

proposa de procéder par l'instruction élémentaire, et de chercher,

sans relâche, à la répandre dans les masses. Cette entreprise eut pour

nous un avantage bien grand auquel nous n'avions pas pensé, car ayant

ainsi l'occasion de donner des leçons de français, de dessin, de

mathématiques et d'anglais, à quelques prisonniers assez bien en fonds

pour en obtenir une rétribution, nous eûmes un peu de bière et de

fromage à ajouter à notre simple ration, quand l'envoi des sommes que

nous avions à recevoir de France tardait un peu; et lorsqu'elles nous

parvenaient, nous faisions tourner ces rétributions au bien-être des

plus malheureux du ponton. C'est encore à cette circonstance que je

dois d'avoir pénétré aussi avant que je le fis, dans les difficultés

de la langue du pays et d'avoir composé la _Grammaire anglaise_ qui,

ensuite, a été imprimée.

Depuis ce moment, _le Bahama_ changea visiblement de physionomie; nous

fîmes des conversions miraculeuses; là, comme il était arrivé à bord

de _la Belle-Poule_ on vit le goût de l'étude se propager, se

populariser, s'enraciner, changer les caractères, épurer les esprits,

et procurer une sorte de bonheur.

Dubreuil même, le bon et sauvage Dubreuil, qui ne connaissait que sa

pipe, fut aussi de nos disciples: avec ses moeurs flibustières, ce

corsairien était un homme qui avait quelquefois des saillies

étonnantes. Je lui disais même, une fois, à ce sujet, qu'il ne lui

manquait qu'un peu de politesse pour être partout d'un commerce fort

agréable; il me demanda alors ce que c'était que la politesse. Voulant

un peu l'embarrasser, je lui répondis par ces vers de Voltaire:

La politesse est à l'esprit,

Ce que la grâce est au visage;

De la bonté du coeur elle est la douce image.

--Et c'est la bonté qu'on chérit.

Dubreuil me répondit: «Va-t-en dire à celui qui parle ainsi qu'il est

un sot: Sa grâce du visage, ce sont des grimaces; d'ailleurs, moi, je

veux qu'on m'aime pour ma bonté et non pas pour la _douce image_ de ma

bonté!» puis il répéta plus de vingt fois: la _douce image_ et

toujours, par la suite, quand quelque chose lui paraissait peu

sincère, il disait: c'est de la _douce image_.

Ce pauvre Dubreuil, il avait eu un bien grand chagrin, celui d'arriver

à ne pas posséder un seul sou, et de ne plus avoir rien à vendre pour

acheter du tabac. Nous n'étions pas plus en fonds que lui pour le

moment, car nous n'en étions pas encore à nos leçons et nous ne

pouvions, Rousseau ni moi, lui procurer les moyens d'en avoir. Je crus

qu'il en deviendrait fou; il essayait quelquefois de se casser la tête

contre la muraille du vaisseau; il en fut enfin si malheureux, tant il

est funeste d'avoir des habitudes aussi enracinées qu'une sombre

mélancolie s'empara de lui et menaça sa vie. Enfin, je trouvai quelque

argent à emprunter, nous lui fîmes, à grand peine, accepter sa

provision quotidienne et il reprit sa bonne humeur accoutumée.

La manière dont il me remercia mérite d'être citée: Il voulait,

dit-il, m'enseigner, en fumant, à faire sortir la fumée par les yeux.

Peu m'importait assurément, mais je crus devoir me prêter à cette

marque singulière de gratitude. Il me pria alors, de bien observer les

grimaces qu'il serait obligé de faire en activant sa pipe; et quand il

frapperait du pied de lui presser la poitrine avec le plat de la main

pour donner plus de force à ses poumons. Je suivis ponctuellement ses

instructions; lorsque ma main fut à l'endroit indiqué, il baissa sur

mes doigts sa pipe qui était brûlante et me fit jeter un cri. En

relevant le bras, je cassai sa maudite pipe entre ses dents, puis des

deux mains je le pris par le cou, mais il riait si fort, il avait une

si bonne figure que je le laissai aller. «Vois, me dit-il, comme tu es

ingrat; tu devrais me payer pour t'avoir appris un si joli tour de

société; eh bien, c'est moi qui veux payer, et au premier argent que

je recevrai, c'est moi qui me charge du règlement.» Il tint, ma foi,

bien parole quelque temps après.

Nous arrivâmes ainsi au mois de juin 1809, et il y avait vingt mois

que j'étais au ponton lorsque je reçus une lettre de M. de Bonnefoux

qui me parvint par les soins d'un ambassadeur des États-Unis,

accueilli par lui à Boulogne, accomplissant une mission d'abord à

Paris, ensuite à Londres. En reconnaissance des politesses ou des bons

offices de M. de Bonnefoux, il lui avait promis de me faire remettre

au cautionnement, et effectivement, le lendemain, les portes du ponton

me furent ouvertes! Trop de larmes de joie, trop de délire, trop de

regrets, en même temps vinrent se mêler à cette inespérée nouvelle

pour que j'essaie de les décrire! Craignant, toutefois, que je ne me

chargeasse de lettres de la part de prisonniers on ne me donna que

cinq minutes pour faire mes apprêts, et, je puis le dire avec

sincérité, mon coeur saigna de douleur, mes larmes coulèrent avec

abondance en me séparant de Rousseau, de Dubreuil, de mes compagnons

d'infortune, de mes élèves, et en m'arrachant à leurs embrassements, à

leurs pleurs, à leurs manifestations d'amitié.

Mémoires du Baron de Bonnefoux, Capitaine de vaisseau, 1782-1855 · 第 33 / 113 题