CHAPITRE IV

SOMMAIRE:--Au mois de mars 1808.--Troisième tentative d'évasion;

je suis l'auteur du projet, et je m'associe Rousseau et Peltier,

aspirant qui vivait dans l'entrepont avec des matelots de son

pays.--La yole du radeau.--Pendant les tempêtes, la sentinelle du

radeau obligée de remonter sur le pont.--Je perce le ponton à la

hauteur des sabords et non pas à la flottaison, comme l'avaient

fait les Boulonnais.--Une nuit de gros temps, à deux heures du

matin, je me laisse glisser sur le radeau à l'aide d'une corde.

Rousseau, puis Peltier, me suivent.--L'officier de corsaire,

Dubreuil, glisse généreusement cinq guinées en or dans ma chemise

au moment où je quitte le ponton.--Nous nous emparons de la yole

et quittons le bord sans être aperçus des sentinelles.--Nous

abordons sur le rivage Nord de la rade et passons la journée dans

un champs de genêts.--La nuit suivante, nous nous remettons en

route. Rencontre d'un jeune paysan.--Peltier a la tête un peu

égarée.--En marche vers la Medway.--Grande charité de l'Anglais

Cole. Il nous reçoit dans sa maison et nous fait traverser la

rivière en bateau.--La grande route de Chatham à

Douvres.--Canterbury.--Nos provisions.--La mer.--La terre de

France à l'horizon.--Châteaux en Espagne. Douvres.--Depuis le

départ des Boulonnais, toutes les embarcations sont cadenassées

et dégarnies de mâts et d'avirons.--Exploration infructueuse sur

la côte.--À Folkestone, nous sommes reconnus.--Nous nous sauvons

chacun de notre côté en nous donnant rendez-vous à

Canterbury.--Le lendemain soir, nous nous retrouvons.--En route

sur Odiham.--Cruelles souffrances endurées pendant nos

courses.--La soif.--Jeunes bouleaux entaillés par Rousseau.--Nous

atteignons Odiham un soir, à la nuit close, et nous sommes

accueillis par un Français nommé Ruby.--Repos pendant huit

jours.--Céré et Le Forsoney nous procurent tout ce que nous

désirions.--Au moment où nous allions nous mettre en route, la

police nous arrête chez M. R....--En prison.--Le billet de

Sarah.--Tentative d'évasion.--Mis aux fers comme des

forçats.--Paroles du capitaine polonais Poplewski.--Soupçons qui

atteignent M. R...--Céré le provoque.--M. R... grièvement

blessé.--Nous quittons Odiham.--Je ne devais revoir ni Le

Forsoney ni Céré.--Histoire de Céré: Sa mort.--L'escorte qui nous

ramène au ponton.--Précautions prises pour nous empêcher de nous

échapper.--L'escorte de Georges III.--Projet de

supplique.--Quatre jours à Londres dans la prison dite de

Savoie.--Les déserteurs anglais.--Les onze cents coups de

schlague de l'un d'eux.--Fâcheuse compagnie.--Arrivée à Chatham,

le 1er mai 1808.--Magnifique journée de printemps.--_Le

Bahama_.--Les dix jours de black-hole.

Le mois de mars 1808 était pourtant venu; c'est la saison des coups

de vent, et c'est ce que j'avais attendu pour un nouveau projet

d'évasion que j'avais conçu, et dans lequel je m'étais associé

Rousseau et Peltier, autre aspirant qui vivait dans l'entrepont avec

des matelots de son pays, mais qui, depuis quelque temps, se

rapprochait de nous. C'était un grand jeune homme de vingt-cinq ans,

rempli d'ardeur.

Voici mon projet: Pendant les tempêtes, la sentinelle du radeau était

obligée de monter à bord à cause des lames qui y déferlaient, et, tous

les soirs, sur ce radeau, on hissait une yole qu'on y amarrait pour la

nuit. Au lieu donc de percer le ponton à la flottaison, je le perçai à

hauteur des sabords dans la direction du radeau, et j'attendis un gros

temps, qui arriva comme à souhait.

À deux heures du matin, qui était le moment où les sentinelles étaient

le plus fatiguées, je sors du ponton, je me laisse glisser sur le

radeau au moyen d'une corde, et je m'accroupis près de la yole,

attendant Rousseau qui me suit et Peltier qui suit Rousseau.

Nous coupons les amarres de la yole, nous la poussons à l'eau, nous

nous y embarquons, nous nous allongeons dedans, et la laissons

dériver. J'avais compté que la yole serait aperçue par quelque

sentinelle; mais je pensais qu'on la supposerait enlevée par un coup

de mer, et que, si on faisait courir après, ce serait sans

précipitation; d'ailleurs, le soir, toutes les autres embarcations

étaient hissées à bord et le temps de réveiller l'équipage, de mettre

un canot à l'eau, était plus que suffisant pour nous donner l'avance

nécessaire. Voilà, selon moi, ce qui était probable; mais nous fûmes

encore plus favorisés, car nous passâmes sous les pieds de deux

sentinelles des galeries, contre lesquelles une seule vague un peu

malencontreuse aurait pu nous briser, et nous ne fûmes même pas

découverts! tant les sentinelles s'étaient enveloppées de leurs

manteaux, et s'occupaient à se préserver du froid ou du vent.

Chacun de nous avait, autour du corps, une laize de calicot qu'il

déploya avec ses bras en guise de voile, quand nous nous trouvâmes à

une centaine de toises du _Bahama_; chacun de nous avait aussi une

petite planche serrée contre la poitrine. Ces planches, percées d'un

trou pour y passer les doigts et servir de poignée, nous tinrent lieu

d'avirons ou de gouvernail. En un mot tout réussit parfaitement; nous

dirigeâmes la yole vers le rivage nord de la rade; nous primes terre,

grimpâmes la côte, trouvâmes un chemin, courûmes longtemps pour nous

éloigner; et, au point du jour, nous nous cachâmes dans un champ de

genêts, où nous passâmes la journée, mangeant les provisions que nous

avions emportées du _Bahama_, et remerciant la Providence d'avoir

récompensé notre audace. Un sentiment profond de reconnaissance ne me

permet pas d'oublier qu'à l'instant où, le corps hors du ponton,

j'allais en sortir ma tête avec laquelle je faisais un signe d'adieu,

je vis venir à moi Dubreuil qui me dit, en ouvrant ma chemise et y

glissant un papier: «C'est une lettre que tu feras parvenir à ma

mère.» Généreux jeune homme! J'avais senti, à ce papier, un certain

poids qui me décela une ruse touchante; il contenait réellement cinq

guinées en or qui nous furent de la plus grande utilité, car nous

étions loin d'être bien en fonds.

Il avait plu une partie de la journée, aussi nous tardait-il de

pouvoir marcher. À la nuit, nous prîmes notre point de départ, en nous

dirigeant d'après le crépuscule. Une route se présenta à nous, nous y

pénétrâmes. Arrivant à un détour, un jeune campagnard se trouva face à

face de nous; il s'arrêta interdit; je lui demandai le chemin de

Chatham: «N'y allez pas, répondit-il en tremblant, car le pont est

gardé et vous seriez arrêtés.» Peltier, en ce moment, avait la tête un

peu égarée; d'ailleurs, il comprenait peu l'anglais, de sorte qu'à ce

mot «arrêtés», qui acheva de le bouleverser, il tira de son pantalon

le morceau de fleure en forme de poignard dont chacun de nous était

armé, et il s'avança disant qu'il voulait tuer cet homme. Rousseau se

jeta sur Peltier, moi je couvris l'Anglais de mon corps, et nous

déclarâmes résolument à M. Peltier que nous désirions ardemment notre

liberté, que nous nous défendrions bravement à l'occasion; que nous

attaquerions même des hommes armés; mais que, s'il voulait procéder

par l'assassinat, il n'avait qu'à se séparer de nous. Ces paroles le

ramenèrent à la raison. L'Anglais comprit, cependant, la portée du

péril qu'il avait couru, et, par remercîment, il nous dirigea vers un

chemin de traverse qui devait nous conduire jusqu'à une espèce de

village, où nous pourrions traverser la Medway[181] sans être

inquiétés.

[Note 181: La Medway débouche dans l'estuaire de la Tamise.]

Nous suivîmes longtemps cette direction sans trouver le Medway. Il

était très tard et nous étions très fatigués, lorsque, voyant une

petite maison d'où sortaient quelques rayons de lumière, nous nous

décidâmes à frapper à la porte, qui, sans aucune méfiance, fut ouverte

par un paysan d'une quarantaine d'années, et ayant au moins six pieds.

Je lui demandai l'hospitalité, lui disant franchement qui nous étions,

ajoutant, pour la forme, que nous étions bien armés et que sa vie nous

appartenait. Particulièrement dans les campagnes, l'Angleterre abonde

en âmes généreuses pour lesquelles la charité est un devoir. «Je me

nomme Cole», nous dit l'homme à qui nous nous adressions, «je sers

Dieu; j'aime mon prochain; je puis vous être utile, comptez sur moi!»

Il appela sa femme, sa fille, qui se levèrent (elles étaient dans la

chambre au-dessus de celle où se passait la conversation), firent bon

feu, préparèrent quelques mets, descendirent un matelas, et là deux de

nous se reposèrent pendant que l'autre veillait, et alternativement.

Cole souriait en voyant cette précaution prise contre lui; il aurait

voulu que tous les trois satisfissent en même temps leur besoin de

sommeil; mais il comprenait pourtant le motif qui nous dirigeait. Une

heure avant le jour, il prit un grand bâton, marcha en avant de nous,

nous fit traverser la rivière dans un bateau et nous mit dans un

chemin qui allait couper la grande route de Chatham à Douvres; nous le

quittâmes, pénétrés de gratitude, mais ayant beaucoup de peine à lui

faire accepter une guinée pour prix du feu, des vivres, du logement,

du temps, qu'il nous avait si complaisamment donnés.

Nous continuâmes notre route de manière à n'entrer à Canterbury qu'à

la brune. Cette ville était à peu près à moitié du chemin que nous

avions à faire pour arriver à Douvres, et nous devions y prendre

beaucoup de provisions. J'étais le moins jeune des trois, celui qui

s'exprimait le mieux en anglais, qui avait les habits le plus à la

mode du pays; c'était moi qui étais chargé des achats. Rousseau me

rasait, me brossait, me grimait au besoin, blanchissait mes cols de

chemise avec de la craie et disait mille bouffonneries; nous nous

donnions, par précaution, plusieurs rendez-vous consécutifs, et puis

j'allais à mes emplettes. Je fis plusieurs courses à Canterbury, qui

est assez grand pour qu'un étranger excite peu de curiosité; et nous

en partîmes bien pourvus, chacun avait sa bouteille, son rhum, ses

vivres particuliers, car il fallait prévoir les séparations.

Avant de nous remettre en route, nous fîmes un bon repas derrière une

haie. Vers minuit, nous trouvâmes de la paille près d'une grange; nous

nous y enfouîmes pour dormir sans être exposés au froid, et nous nous

y trouvâmes si bien que, sans nous en apercevoir, le crépuscule

paraissait lorsque nous en sortîmes. Nous marchâmes cependant

jusqu'assez avant dans le jour; toutefois Peltier était si mal

habillé, plusieurs voyageurs nous regardèrent avec tant d'affectation,

le voisinage toujours croissant de la côte nous parut si dangereux à

affronter ainsi que, profitant de la première occasion de nous cacher

dans les champs, nous nous dérobâmes à tous les regards pendant le

reste du jour, mais après avoir renouvelé nos provisions dans un

village que nous eûmes l'occasion de traverser.

Le soir, nous reprîmes notre voyage, marchâmes toute la nuit,

entrâmes, au lever du soleil, dans un bois et, bientôt après, nous

eûmes devant nous le plus ravissant tableau qui pût charmer nos

coeurs: la mer, à quelques milles, et, dans le lointain, la terre de

France qui bornait l'horizon! Notre journée se passa à faire des

plans, des projets, des châteaux en Espagne, et à nous délecter de

l'enivrante perspective qui absorbait nos regards.

Tout allait bien: le soir, nous entrâmes dans Douvres; nous nous

assurâmes des endroits où nous pourrions trouver des embarcations,

mais quand il fallut s'en emparer, nous rencontrions des gens qui se

promenaient, qui passaient ou qui veillaient. Il fallut retourner dans

notre bois; mais il pleuvait; les provisions diminuaient, et nous

avions sommeil. Nous nous abritâmes du mieux que nous pûmes pour nous

reposer. Enfin le soir vint; mais nous ne pouvions nous embarquer sans

quelques vivres, et nous ne voulions pas nous risquer à en acheter à

Douvres. Nous retournâmes donc jusqu'à un village où, le lendemain,

nous en prîmes abondamment. Le soir, nous revînmes vers Douvres, que

nous contournâmes, afin d'en visiter les anses avoisinantes. Là nous

découvrîmes des embarcations, il est vrai; mais il paraît que, depuis

le départ de nos trois Boulonnais, les ordres les plus stricts avaient

été donnés pour qu'aucun bateau ne demeurât sur le rivage sans être

enchaîné, cadenassé à terre et dégarni de ses mâts ou avirons. Ce fut

pour nous le supplice de Tantale, car nous étions environnés de toutes

les richesses que nos coeurs convoitaient, et elles se soustrayaient

impitoyablement à notre usage.

Voyageant avec les mêmes précautions, soumis à des privations de toute

espèce, le courage nous donnait des forces, nous faisait braver la

faim, la soif, les veilles, les marches, les inquiétudes, les dangers,

les fatigues; et nous allâmes ainsi de Douvres à Deal[182], de Deal à

Douvres, de Douvres à Folkestone; mais nous trouvâmes, partout, les

mêmes obstacles. Enfin, en explorant ce dernier petit port, nous fûmes

reconnus et poursuivis! «À Canterbury!» dis-je tout bas à ces

messieurs. Aussitôt nous prîmes la fuite, chacun dans une direction

différente, et nous la prîmes si bien que nous nous sauvâmes tous. Le

lendemain soir, nous nous revîmes au rendez-vous; je retournai aux

provisions qui furent copieuses; et, tout en nous restaurant, nous

décidâmes qu'il fallait aller à Odiham; que nous nous y reposerions

chez des Français; que nous y emprunterions de l'argent, car nous n'en

avions presque plus; que nous y achèterions de bons vêtements, que

nous reviendrions sur la côte quand nous présumerions que l'alarme

actuelle serait calmée; que nous apporterions avec nous des limes pour

couper les chaînes des embarcations, des scies ou autres outils pour

abattre de petits arbres dont nous ferions des mâts, du calicot pour

faire une voile, et qu'alors nous verrions bien si l'on pourrait

encore nous empêcher de rendre nôtre un de ces bateaux, qui

paraissaient si fort à notre convenance.

[Note 182: Deal, ville maritime dans le comté de Kent, sur le

Pas-de-Calais.]

Que nous avions souffert dans nos expéditions! Un jour, nous restâmes

les vingt-quatre heures entières sans rien prendre. Jamais un toit ne

nous voyait sous son abri. Il fallait dormir pendant le jour, dans les

fossés, les bois où les haies; et, la nuit, il fallait veiller,

chercher, marcher, nous exposer. Une fois, nous n'eûmes, pour apaiser

une soif excessive que l'eau bourbeuse des ornières d'un chemin, ou

celle renfermée dans les trous formés par les pieds des chevaux. Nous

étions enfin, dans la saison du vent, des grains, de la pluie, des

brouillards, et encore du froid.

Quel est donc cet âge, où l'on possède assez de forces physiques pour

ne s'apercevoir qu'à peine de tant de rigueurs? Quelle est donc

l'énergie de ce sentiment de la liberté, qui doue l'âme de tant de

mépris pour ces rigueurs? Quel est, enfin, le bonheur de

l'organisation de la jeunesse, pour trouver encore des paroles

aimables dans ces cruelles positions, et pour oublier l'amertume de

ces positions à la suite d'une lueur d'espérance, ou d'un instant

d'adoucissement qui semble dissiper tant de soucis?

Une fois, nous étions dans un taillis: «Faites-moi un boudoir», dis-je

à Rousseau. Avec ses matériaux ordinaires, branches, feuilles sèches,

mousse, pierres, joncs, genêts, morceaux d'écorce, tourbe, gazon, il

construisit fort lestement une cabane vraiment charmante, où je

m'étalai de mon long et dormis deux bonnes heures.

Rousseau était allé à la découverte, et, depuis mon réveil, je

l'attendais sans impatience, car il ne rapportait jamais ni proie, ni

butin, ni nouvelles. J'avais attrapé une de ces petites bêtes qu'on

appelle du Bon Dieu, et j'exerçais sa persévérance en la faisant

monter, à l'infini, d'un doigt sur l'autre.--«Vous avez l'air bien

heureux», me dit Rousseau, quand il revint.--«Il est vrai que, depuis

longtemps, je ne m'étais autant amusé.»--«C'est bien de s'amuser; mais

il faudrait que ce ne fût pas aux dépens de la liberté de cet animal;

car, comme dit Sterne, le monde est assez grand pour vous deux.--«Vous

avez raison, même sans le secours de Sterne, et je vais le laisser

s'envoler; mais je détournais ainsi l'idée de la soif qui me dévore.»

Rousseau me dit alors qu'il avait trouvé des sources magnifiques. Je

me levai subitement, pris sa main et le suivis: il avait l'air d'un

illuminé! Tout à coup il s'arrêta, et me montra un nombre infini de

cataractes dont pas une, pourtant, ne frappait mes yeux. Je le croyais

atteint de vertiges, et je m'en retournais, quand il m'expliqua que

j'étais entouré de jeunes bouleaux dont il avait entaillé l'écorce, et

qu'à chacune des centaines d'incisions qu'il avait faites, je

trouverais constamment deux ou trois gouttes d'eau potable. C'était

vrai, je me désaltérai, et lui, nouveau Moïse, posant en inspiré, il

donna l'essor à sa verve enthousiaste dont les élans étaient toujours

fort divertissants.

Quant à Peltier, en longeant le taillis, il avait vu un fossé bordant

un champ où paissaient des moutons gardés par des bergers. Avec de la

mousse, avec des cravates noires, Rousseau s'était imaginé l'avoir

métamorphosé en loup, et Peltier attendait dans le fossé un instant

favorable pour s'emparer d'un des membres du troupeau, dont il voulait

d'abord boire le sang tout chaud, et ensuite nous préparer la chair,

car nous avions tout ce qu'il fallait pour faire du feu; mais nous ne

l'osions presque jamais, à cause de la fumée qui pouvait nous faire

découvrir. Toutefois les bergers ne se séparèrent pas; leur troupeau

se tint rallié; et notre loup en fut pour sa transformation. Je

préférais les bouleaux de Rousseau et sa riante imagination.

Nous traversâmes Canterbury; nous prîmes la route de Londres dont, le

soir, nous aperçûmes les édifices, à deux lieues de distance. Depuis

l'hospitalité reçue chez Cole, nous n'avions franchi le seuil d'aucune

maison pour nous y arrêter. Voyant, alors, une taverne sur la gauche

de la route, où était pour enseigne le portrait de l'amiral Bathurst,

il nous prit fantaisie d'y entrer, d'autant que, paraissant très

fréquentée, nous pensions qu'on ne s'y occuperait que de nous servir.

Nous cédâmes à ce désir qui nous valut un repas que l'abri seul dont

nous jouissions aurait suffi pour rendre excellent. Cette halte nous

soutint jusque de l'autre côté de Londres, que nous franchîmes sans

nous arrêter, au grand regret de mes compagnons; mais nous pensions

que nous y reviendrions, la bourse bien garnie. Bientôt nous aperçûmes

Honslow-Heath; c'est la petite ville, près de laquelle Richardson

prétend que sir Charles Grandisson croisa et arrêta la voiture où se

trouvait Henriette Byron, traîtreusement enlevée par sir Hargrave

Follexfren. Enfin, notre voyage continuant à être aussi heureux, nous

atteignîmes Odiham, un soir, à la nuit close. Nous y fûmes accueillis

chez un Français, nommé R..., qui occupait seul une de ces petites

maisons situées à l'extrémité de la ville, bâties pour être louées aux

Français; et nous prîmes celle-ci de préférence, parce qu'il aurait

fallu traverser Odiham pour parvenir à celle où je m'étais réfugié

lorsque je m'étais échappé des mains de mon garde quelque temps

auparavant.

Huit jours suffirent à peine pour remettre nos corps des fatigues que

nous avions essuyées, pour guérir nos pieds qui étaient dans un état

déplorable. Céré et Le Forsoney, seuls entre tous les Français, furent

informés de notre présence; ils nous pourvurent de tout ce que nous

désirions, et nous allions recommencer nos expéditions, lorsque nous

fûmes arrêtés dans la maison de M. R..., qui avait été investie par la

force armée. On nous enferma dans la prison de la ville. Le guichet

était ouvert de midi à deux heures; les Français, les Anglais,

venaient, à flots, nous visiter.

Dans ce nombre, puis-je oublier la jeune Sarah qui, me tendant sa

jolie main, laissa dans la mienne un billet où elle m'annonçait

qu'elle savait que nous devions nous évader pendant la nuit, qu'elle

se tiendrait à portée, et que, cette fois, elle ne me quitterait que

lorsqu'elle m'aurait conduit en France!

En effet nous avions des outils sur nous quand on nous arrêta, et nous

ne fûmes pas fouillés; nous avions percé les murs de la prison; nous

pouvions donc en gagner la cour pendant l'obscurité, et nos amis

devaient, à minuit, nous jeter, par dessus le mur de clôture, une

bonne échelle de corde. Tout cela fut exécuté; mais, à l'instant de

mettre le pied à l'échelle, comme les courses nocturnes des Français

avaient excité l'attention de la police, des coups de fusil partirent,

les portes s'ouvrirent, nous fûmes saisis, mis aux fers comme des

forçats, et jetés dans un cachot d'où l'on ne nous laissait sortir que

de midi à une heure pour prendre l'air dans une cour. Rousseau se

promenait à grands pas dans cette cour, marchant comme s'il ne

s'apercevait pas qu'il avait une grande chaîne qui suivait ses pieds

avec un grand fracas; ses bras étaient croisés, ses yeux levés au

ciel; il avait l'air de chercher des idées pour quelque grande

composition poétique. Peltier, comme s'il avait été toute sa vie un

habitant des bagnes, avait relevé sa chaîne, l'avait attachée à sa

ceinture, et semblait ne pas même se douter qu'il fût aux fers. Pour

moi, je restais assis sur la paille de ma prison, me cachant à

moi-même, autant que je le pouvais, ces horribles chaînes, et

cherchant, en lisant ou écrivant, à m'étourdir sur cette affreuse

position dont, par anticipation, j'ai dit deux mots précédemment.

Dans le nombre des prisonniers du cautionnement qui nous avaient fait

leur visite, se trouvait un capitaine polonais, nommé Poplewski; ce

bel et brave homme, avec son excellente figure, était venu me prier

d'accepter une fort belle montre que je refusai, en lui montrant ce

que je devais à l'obligeante amitié de Céré et Le Forsoney. Il en

parut très mortifié, et il lui échappa de dire que si nous nous étions

réfugiés chez lui, nous n'aurions pas été saisis. Le propos fut

entendu et commenté; enfin, Poplewski, qui n'avait hésité à parler que

parce qu'il n'avait que des doutes, fut amené à dire qu'étant allé

chercher quelque argent chez l'agent, peu d'heures avant notre

arrestation, il y avait rencontré M. R... qui, à sa vue inopinée,

avait cherché à se cacher. Il n'en fallut pas davantage pour notre

jeunesse, dont l'exaspération fut au comble. En bouillant créole, en

ami irrité, Céré fut le premier à aller chercher M. R...,

l'apostrophant si vivement qu'un duel en fut la suite immédiate. M.

R... fut grièvement blessé; mais, dès les premiers symptômes du

mieux, l'agent le fit monter secrètement en voiture, et, sous un nom

différent, l'envoya, dit-on, dans un cautionnement en Écosse. Depuis

lors aucun de nous n'a pu retrouver sa trace; et, à tort ou à raison,

il resta entaché dans le cautionnement, d'avoir, par intérêt ou par

crainte d'être personnellement compromis, livré nos personnes à

l'agent.

Nous restâmes trois longs jours aux fers; des ordres de nous faire

reconduire à Chatham arrivèrent alors, et, la nuit, six soldats et un

sergent vinrent nous emmener sans que nous pussions prendre congé de

nos amis. Hélas! j'en ai bien peu revu; je n'ai même jamais eu la

douceur de me retrouver ni avec Céré ni avec Le Forsoney. Celui-ci fut

licencié du service à sa rentrée en France, lorsque la paix fit opérer

tant de réformes dans le personnel de la marine. Céré, par le crédit

de sa famille, fut échangé, peu de temps après notre départ; il se

rendit en France, fut nommé sous-lieutenant, alla se battre à côté de

nos illustres guerriers, ne tarda pas à devenir lieutenant, se battit

encore et fut blessé. «--Guérissez-vous, lui dit l'empereur, soyez

capitaine, continuez, et vous irez loin!» «--Sire, lui avait répondu

le noble jeune homme, je ne m'arrêterai qu'aux marches du trône.» Mais

sa blessure était plus dangereuse qu'il ne le pensait, et elle

l'enleva à sa famille, à ses amis, à sa patrie, qu'il aurait sans

doute illustrée.

Au départ de Céré, Le Forsoney lui avait remboursé ce qu'il m'avait

prêté; bientôt, à mon tour, je pus en envoyer le montant à ce digne

ami.

Enfin Sarah se maria, par la suite, à l'un de nos prisonniers; elle a

montré sa ravissante figure à Paris, en 1814; elle s'informa de moi;

elle m'écrivit à Rochefort; mais j'étais à la mer; et quand, au retour

de ma campagne, sa lettre me fut remise, elle était repartie pour

l'Angleterre!

Excellents amis, fille dévouée, que votre attachement nous avait fait

de bien! Comme il nous dédommagea de nos malheurs!

Notre escorte prit un excellent moyen pour déjouer les ressources de

notre esprit entreprenant. Nous marchions toujours au milieu d'eux.

Leurs armes étaient chargées. Dans les auberges, ils ne nous

quittaient pas. Un soldat couchait à la porte de notre chambre, un

autre, près de la croisée. Le sergent se faisait remettre, tous les

soirs, nos vêtements, nos chapeaux, nos souliers, qu'il enfermait sous

clef. Lorsque l'un de nous allait aux lieux d'aisance, deux d'entre

eux l'y accompagnaient; une fois, pourtant, un seul m'y conduisit, et

simplement armé de sa baïonnette; aussitôt après, j'achetai une

tabatière que je fis remplir de tabac, dans le dessein de lui jeter

cette poudre aux yeux, s'il s'avisait, une autre fois, de me conduire

sans son camarade, et je me serais alors facilement sauvé, car ces

cabinets se trouvaient presque toujours dans le voisinage de quelque

jardin; mais, comme l'a dit Paterculus, l'occasion, voilée de la tête

aux pieds, marche à reculons, elle n'a de cheveux qu'une mèche qui

s'échappe de son front à travers le voile: elle est donc difficile à

reconnaître, difficile à saisir, et il ne faut pas la laisser

s'échapper. Or elle ne repassa plus pour moi.

Nous revînmes de nouveau à Londres, où nous changeâmes d'escorte;

mais, avant d'y entrer, une garde brillante qui nous atteignit au

galop annonça le passage de Georges III qui revenait de Windsor.

L'idée nous vint de nous précipiter devant sa voiture, agitant un

papier, comme pour demander grâce! Rousseau goûta beaucoup ce projet;

mais je lui fis observer qu'on ne pouvait implorer Sa Majesté qu'à

genoux, et cette démarche, qui paraissait assurer notre liberté et qui

avait été saisie avec enthousiasme, fut fièrement repoussée avec

indignation.

Le désir que nous avions précédemment formé d'un petit séjour à

Londres, lors de notre retour, se trouva réalisé, car on nous y

laissa quatre jours, mais détenus, et dans la prison dite de Savoie où

l'on renfermait les déserteurs de l'armée anglaise, et qui, lorsque

Charles-Quint visita Londres, lui avait servi de palais. Des Français

au milieu de déserteurs anglais; quelle fête pour ceux-ci! La

réception fut cordiale; ils nous prodiguèrent soins, sympathie; ils

burent à notre santé, beaucoup plus, même, que nous le voulions. Ils

se promettaient de déserter de nouveau, se proposaient de nous revoir

en France, et en juraient par les cicatrices de coups de schlague, ou

de fouet, dont leurs corps étaient sillonnés pour délit de désertion!

Un d'entre eux en avait déjà reçus onze cents, et il en attendait

trois cents autres, le jour de notre départ. Malgré tant de marques

d'affection, nous nous trouvions là en très mauvaise compagnie; aussi

les quittâmes-nous avec plus de plaisir que nous ne leur en

témoignions.

Rien de particulier jusqu'à Chatham où nous arrivâmes, le 1er mai

1808, par un soleil magnifique levé, comme tout exprès, pour nous

faire envisager notre prison avec plus de douleur! C'était le seul

jour vraiment beau que l'on eût eu de l'année en ce pays; nous

remarquâmes, toutefois, que, quoique assez au sud de l'Angleterre, les

buissons d'aubépine avaient à peine de bourgeons. C'était néanmoins

bien séduisant pour nous, qui pensions au black-hole qui nous

attendait, et où, effectivement, nous fûmes ensevelis pendant dix

jours, mais sans outils pour faire des excursions dans la cale, car on

nous les avait retirés avant de nous mettre aux fers, à Odiham.

Mémoires du Baron de Bonnefoux, Capitaine de vaisseau, 1782-1855 · 第 32 / 113 题