SOMMAIRE: Le cautionnement de Lichfield.--La patrie de Samuel
Johnson.--Agréable séjour.--Tentatives infructueuses que je fais
pour procurer à Rousseau les avantages du cautionnement.--Je
réussis pour Dubreuil.--Histoire du colonel Campbell et de sa
femme.--Le lieutenant général Pigot.--Arrivée de Dubreuil à
Lichfield.--Un déjeuner qui dure trois jours.--Notre existence à
Lichfield.--Les diverses classes de la société anglaise.--La
classe des artisans.--L'agent des prisonniers.--Sa bienveillance
à notre égard.--Visite au cautionnement
d'Ashby-de-la-Zouch.--Courses de chevaux.--Visite à Birmingham,
en compagnie de mon hôte le menuisier Aldritt et de sa
famille.--J'entends avec ravissement la célèbre cantatrice Mme
Calalani.--Les Français de Lichfield.--L'aspirant de marine
Collos.--Mes pressentiments.--Le cimetière de Thames.--Les
vingt-huit mois de séjour à Lichfield.--Le contrebandier
Robinson.--Il m'apprend, au nom de M. de Bonnefoux, que j'ai été
échangé contre un officier anglais et que je devrais être en
liberté.--Il vient me chercher pour me ramener en France.--Il
m'apprend qu'un de ses camarades, Stevenson, fait la même
démarche auprès de mon frère, qui, lui aussi, a été échangé.--Mes
hésitations; je me décide à partir.--J'écris au bureau des
prisonniers. J'expose la situation et je m'engage à n'accepter
aucun service actif.--Robinson consent à se charger de Collos,
moyennant 50 guinées en plus des 100 guinées déjà promises.--La
chaise de poste.--Arrivée au petit port de pêche de Rye.--Cachés
dans la maison de Robinson.--Le capitaine de vaisseau Henri du
vaisseau _le Diomède_ sur lequel Collos avait été pris.--Il se
joint à nous.--Cinquante nouvelles guinées promises à
Robinson.--Au moment de quitter la maison de Robinson à onze
heures du soir, M. Henri donne des signes d'aliénation mentale,
et ne veut plus se mettre en route. Je lui parle avec une fermeté
qui finit par faire impression sur lui.--Nous nous embarquons et
nous passons la nuit couchés au fond de la barque de
Robinson.--Ce dernier met à la voile le lendemain matin et passe
la journée à mi-Manche en ralliant la côte d'Angleterre quand des
navires douaniers ou garde-côtes sont en vue.--Coucher du
soleil.--Hourrah! demain nous serons à Boulogne ou noyés.--La
chanson mi-partie bretonne, mi-partie française du commandant
Henri.--Terrible bourrasque pendant toute la nuit.--Le feu de
Boulogne. La jetée.--La barque vient en travers de la
lame.--Grave péril.--Nous entrons dans le port de Boulogne le 28
novembre 1811.--La police impériale.--À la Préfecture
maritime.--Brusque changement de situation.--M. de Bonnefoux
m'annonce que je viens d'être nommé lieutenant de
vaisseau.--Robinson avant de quitter Boulogne apprend, par un
contrebandier de ses amis, le malheur arrivé à mon frère et à
Stevenson.--Ils avaient été arrêtés au moment où ils
s'embarquaient à Deal.--Le ponton _le Sandwich_ voisin du
_Bahama_ en rade de Chatham.--Départ de M. Henri pour Lorient, de
Collos pour Fécamp.--Je séjourne dix-neuf jours chez mon cousin
et je quitte Boulogne avec un congé de six mois pour aller à
Béziers.
Retourner au cautionnement produisit en moi une telle illusion de
liberté, que je crus jouir de la réalité même. Cette illusion fut
bientôt augmentée quand j'arrivai à Lichfield, nouveau séjour qui
m'était destiné, ville charmante, située au coeur de l'Angleterre, la
seconde du Staffordshire, où les Français jouissaient d'autant de
considération que ses affables habitants eux-mêmes, et où l'on
semblait s'être évertué à former une réunion de nos compatriotes les
plus distingués.
Lichfield est la patrie du célèbre Samuel Johnson[183]. Cependant,
Rousseau et Dubreuil ne sortaient pas de ma pensée. Je voulais
absolument leur donner, au moins, la vie du cautionnement; mais les
diverses tentatives que je fis pour Rousseau échouèrent complètement.
Quant à Dubreuil, il m'avait souvent raconté que dans un des cent
abordages où il s'était couvert de sang et de la gloire des combats,
il avait pris, jadis, un colonel Campbell, dont la femme, passagère
avec lui, allait essuyer les derniers outrages de la part des marins
de Dubreuil, lorsque celui-ci, touché de la douleur de Campbell,
s'était avancé, était parvenu, avec des menaces de mort, à faire
respecter la malheureuse victime, et la lui avait rendue en leur
donnant la liberté à tous les deux.
[Note 183: Samuel Johnson, célèbre écrivain anglais, né à
Lichfield le 18 septembre 1709, mort à Londres le 13 décembre 1784.]
Après bien des pas perdus, je finis par faire connaître ce trait au
lieutenant général Pigot, qui passait une partie de l'année à
Lichfield. Il avait heureusement connu le colonel Campbell, et, après
s'être assuré de la vérité du fait, il obtint pour Dubreuil la
résidence de Lichfield. J'avais tenu mes démarches secrètes, car je ne
voulais pas le bercer de frivoles espérances; il n'en fut donc
instruit que comme moi, c'est-à-dire cinq minutes avant l'instant où
on lui signifia qu'il pouvait quitter _le Bahama_.
Il arriva boitant, fumant, jurant et me cherchant. Puis il m'invita à
déjeuner au meilleur hôtel, et il s'y trouva si bien qu'il fit durer
ce premier repas pendant trois jours entiers. Chacun allait le voir
par curiosité: il fumait, mangeait, parlait, riait, buvait, chantait,
et il tutoyait tout le monde. Il y composa même, tout en vidant son
verre, tout en rechargeant sa pipe, une chanson fort comique, où il
n'oublia pas de parler de la grâce du visage, ainsi que de la douce
image qu'il prétendait bien n'être pas mon fait, et il finissait
chaque couplet par ce refrain en mon honneur:
De Bonnefoux nous sommes enchantés,
Nous allons boire à sa santé!
Il buvait effectivement à ma santé, trinquant avec tous, chantant avec
tous; et ce qu'il y eut de plus heureux, sans nuire à la sienne, du
moins en apparence, car lorsqu'il eut achevé cet incommensurable
déjeuner, il était aussi frais qu'auparavant.
Notre existence à Lichfield était charmante. Vivant on ne peut mieux
avec les Anglais, admis chez eux, trouvant parmi nous mille agréments,
telles que personnes instruites, salon littéraire, tavernes ou cafés,
réunions pour jeux de société, musiciens, billards, promenades
pittoresques, nous avions tout ce qu'on peut souhaiter quand on est
éloigné de son pays par une cause impérieuse, qu'on n'a pas la douceur
de voir ses parents, et qu'on perd, tous les jours davantage, la
perspective de réussir dans un état commencé.
Quelques-uns d'entre nous voyaient la haute société, d'autres la
moyenne, d'autres, enfin, celle des artisans; c'est dans celle-ci que
les circonstances m'avaient placé; mais, en Angleterre, cette classe
est si belle, l'instruction, celle des femmes principalement, y est si
avancée, on y possède si bien l'esprit des convenances que presque
tout ce qui était jeune, parmi nous, avait choisi de ce côté.
La classe moyenne a plus de préjugés de nation ou de position; la plus
élevée a trop de luxe et d'orgueil et les raffinements de ce luxe, qui
lui est si cher, lui sont ordinairement funestes, puisque de là
provient une délicatesse qui attaque bientôt la santé. La classe des
artisans, au contraire, a ce qu'il faut de bien-être pour donner un
nouvel éclat à la beauté naturelle du sang britannique, et il est
difficile de voir rien de plus agréable à l'oeil que les réunions des
jeunes gens des deux sexes, lors des foires et des marchés.
L'agent des prisonniers, de son côté, était le plus brave homme des
Trois-Royaumes. Je voulus aller voir un officier français de mes amis
au cautionnement d'Ashby-de-la-Zouch[184], ville du Derbyshire, comté
voisin, et il me le permit; une vaste mine à charbon sur ma route, une
machine à vapeur pour en épuiser les eaux, un chemin de fer pour en
porter les produits à un canal, étaient, alors pour moi, des
merveilles qui attirèrent toute mon attention. Les Français désiraient
assister aux courses de chevaux qui avaient lieu tous les ans, près de
Lichfield, mais hors des limites des prisonniers; ces courses sont, en
Angleterre, d'un intérêt très vif; il y règne une profusion
éblouissante de voitures, de chevaux, d'hommes en tenue, de femmes
parées, de campagnards au beau sang, à la mise soignée, et l'agent
nous en facilitait les moyens. Mon hôte, le menuisier Aldritt et sa
famille, lui demandèrent de m'emmener avec eux à Birmingham, ville de
fabriques, d'usines, où deux cent mille habitants vivent, là, où il y
a cent ans, on ne voyait guère qu'un bourg, et il les y autorisa. La
célèbre cantatrice de l'époque, Mme Catalini, qui réunissait les
moyens de Mme Casimir au goût exquis de Mme Damoreau, était alors dans
cette ville, et nous allâmes l'entendre. Pour la première fois, mon
âme fut enthousiasmée par l'impression profonde que produit souvent le
chant italien; et jusqu'à présent, ce plaisir éprouvé en entendant les
magnifiques voix de ce pays de l'harmonie musicale, n'a fait que
s'accroître en moi. Mary Aldritt, fille aînée de mon hôte, et la belle
Nancy Fairbrother, son amie, partagèrent mon extase, et furent
enchantées de l'admirable perfection de Mme Catalini.
[Note 184: À vingt-sept kilomètres nord-ouest de Leicester.]
En fait de Français, je fis à Lichfield la connaissance intime d'un
aspirant de marine, nommé Collos, jeune homme de manières élégantes,
musicien, ayant de la gaieté, de la raison cependant, du commerce le
plus sûr, du dévouement le plus absolu. Nous ne nous quittions presque
jamais, logeant, mangeant ensemble et faisant à tour de rôle notre
petit ménage et notre cuisine particulière. Il était fort divertissant
quand, en costume d'intérieur, il cirait ses bottes; il prétendait
alors qu'il jouait de la basse; la brosse était son archet, la cire,
sa colophane, et c'était l'accompagnement de quelque chant joyeux
qu'il entonnait en ce moment. Jamais accord entre camarades ne fut
plus justifié par une intimité plus parfaite, par une sympathie qui ne
s'est jamais démentie. En lui, je ne trouvais ni la bouillante amitié
de l'infortuné Céré, ni les hauts mouvements de l'aimable Rousseau, ni
la noble dignité de Delaporte; mais il y avait quelque chose de solide
sur quoi l'on aimait à se reposer, et s'il me rappelait une liaison
passée et bien chère, c'était celle du sage Augier, moins, toutefois,
le haut degré de son instruction, mais plus, beaucoup de grâce et
d'enjouement. Collos est aujourd'hui à Brest, où il vit paisiblement,
après avoir pris sa retraite comme lieutenant de vaisseau; il s'y est
marié depuis longtemps, et l'aîné de ses fils est un des élèves les
plus jeunes et les plus avancés de l'École navale. C'est un bonheur
peu commun que d'être le chef des enfants d'amis aussi sincères.
Je n'ai jamais attaché de l'importance aux pressentiments, ni à
l'influence des nombres. Une fois cependant, entrant à Thames, dans un
de ces cimetières si bien soignés qu'on trouve au milieu des villes de
l'Angleterre, j'avais été frappé de l'idée que l'âge du trépassé dont
je rencontrerais, le premier, l'inscription sur sa pierre, serait
l'annonce de celui auquel j'étais destiné à parvenir, et j'avais
trouvé vingt-six ans. Jusqu'à ce que j'eusse passé cet âge, cette idée
m'était revenue, il est vrai, plusieurs fois, mais d'une manière assez
vague. Depuis lors, j'avais remarqué que j'avais séjourné quatre mois
à Thames; huit mois de plus, c'est-à-dire douze mois à Odiham; huit
mois de plus, c'est-à-dire vingt mois au ponton; et il y avait huit
mois de plus, c'est-à-dire vingt-huit mois que je menais à Lichfield
une vie bien douce sous beaucoup de rapports, lorsque je parlai à
Collos de cette circonstance, en lui disant que la période des huit
mois aurait certainement tort comme le cimetière de Thames, et que les
cinq ans et demi de prison que j'avais alors, y compris le temps passé
à bord du _Courageux_, s'accroîtraient probablement de beaucoup
encore. Toutefois, le soir même, en rentrant chez moi, je fus accosté
par un Anglais qui m'attendait près de ma demeure, il s'assura bien
que j'étais Bonnefoux, et il me dit ensuite une particularité qui
m'avait été écrite par mon parent de Boulogne; à savoir que, par les
soins du capitaine (aujourd'hui amiral) Duperré, dévoué à ce parent,
j'avais été échangé à la mer; et que, comme le Gouvernement anglais,
toujours prêt à contredire ou anéantir ce qui se faisait au nom de
l'Empereur, ne m'avait pas rendu à la liberté, quoique la personne
libérée pour moi fût arrivée en Angleterre, il venait de la part du
préfet de Boulogne, avec des preuves dont je ne pouvais douter, me
chercher pour me ramener en France. En un mot, cet homme, nommé
Robinson, était un contrebandier qui fréquentait beaucoup les ports
français de la Manche, et qui était réellement envoyé pour me ramener.
Il m'apprit, en même temps, qu'un de ses camarades, nommé Stevenson,
s'était rendu à Thames pour délivrer mon frère, également échangé à la
mer, et par conséquent, n'étant pas plus tenu que moi au contrat que
nous avions souscrit, en arrivant au cautionnement où nous nous étions
engagés à résider jusqu'à ce que nous fussions échangés.
Que cette offre était tentante! mais il y avait deux obstacles: la
crainte du ponton, si j'étais repris, et la question de ma parole;
car, il faut bien l'avouer, l'échange quoique réel, n'était pas dans
les formes régulières; et, en fait de parole, il ne doit pas y avoir
d'équivoque. Je fis entrer Robinson chez moi pour y attendre Collos,
qui ne tarda pas à venir, et pour le consulter. La chance était si
belle, qu'elle l'emporta sur la sombre perspective du ponton; restait
l'autre obstacle, sur lequel Collos ne voulait pas s'expliquer. Il
fallait, cependant, prendre un parti, car Robinson ne pouvait pas
prolonger son séjour.
Après bien des irrésolutions, je vins à penser que celui qui
m'envoyait chercher, était l'honneur même et qu'il me servait de père;
j'étais, d'ailleurs, si exténué par mes campagnes, mon ponton, mes
désertions, ma vie de prisonnier, que mon tempérament s'affaiblissait
tous les jours, et que, parfois, je crachais du sang; enfin, l'idée
m'étant venue d'écrire au bureau des prisonniers, d'expliquer mes
raisons, de déclarer positivement qu'une fois en France, je
continuerais à m'y considérer comme lié par ma parole et n'y
accepterais aucun service actif, cette idée acheva de dissiper mes
scrupules et je me décidai. J'écrivis, je portai la lettre à la poste
et je partis, non pas seul, toutefois, mais avec Collos qui, au moment
même, et d'une santé aussi altérée que la mienne, se résolut à
partager ma fortune et qui écrivit dans les mêmes termes, à peu près,
que moi. Nous marchâmes à pied, en avant de Robinson. Celui-ci prit
une voiture de poste à Lichfield, nous joignit sur la route; et, en
peu de temps, nous conduisit à Rye[185], petit port de pêche, à
quelques milles de Folkestone, et en face de Boulogne. Robinson
faisait tous les frais; il devait recevoir 100 guinées de moi ou de M.
de Bonnefoux, et il s'était chargé de Collos pour 50 guinées de plus,
dont je m'établis caution.
[Note 185: Ville du comté de Sussex, à 13 kilomètres nord-est de
Hastings.]
Tout allait bien, jusque-là! Cachés dans la maison de Robinson, nous
attendions la nuit pour nous embarquer, quand je vis passer, sous nos
croisées, une personne en qui je crus reconnaître le capitaine Henri,
du vaisseau _le Diomède_, sur lequel Collos avait été pris: j'envoyai
Robinson s'en assurer adroitement. C'était effectivement lui, il
devint quasi fou, en voyant des Français de connaissance qui lui
garantissaient presque son salut. Désertant, lui-même, avec un guide,
il avait été trompé, volé, maltraité, abandonné, et, sans un sou, ne
sachant pas un mot d'anglais, il errait à l'aventure, s'attendant à
tout instant, à être reconnu, croyant, même, que Robinson l'avait
arrêté pour le conduire au ponton! Les embarras augmentèrent, il est
vrai, pour Robinson, mais 50 autres guinées promises, et tout
s'arrangea. Quelle journée pour un contrebandier!
Nous devions sortir de Rye le lendemain, dans la barque de Robinson,
comme si elle était destinée à pêcher sur la côte; mais il fallait
nous y rendre avant minuit, à cause de la lune qui devait se lever à
cette heure.
Robinson vint nous chercher à onze heures dans notre chambre: tout
était prêt; la route était sans obstacles et nous n'avions qu'à le
suivre, un à un, c'est-à-dire dans trois voyages successifs, afin de
moins éveiller de soupçons, en cas de rondes ou de rencontres. Qui
partirait le premier? Je proposai de le tirer au sort. Ce fut M.
Henri, puis moi, ensuite Collos. M. Henri, nous l'avions remarqué,
avait déjà donné quelques signes d'aliénation; sa raison continua de
s'égarer en ce moment et il dit qu'il ne partirait pas, qu'il ne
pouvait, qu'il ne devait point partir, qu'il n'en dirait pas les
motifs.
À ses expressions, à son langage, à sa physionomie, il était facile de
voir que la tête n'y était plus; mais que faire de ce brave homme,
comment se décider à le laisser, comment l'entraîner avec sa
résistance et ses cris? Je priai, je pérorai, je suppliai: rien!
Collos, plein du respect qu'il portait à l'ancien commandant, qui
avait si vaillamment défendu son _Diomède_, n'osait articuler une
parole. Je n'avais pas de tels motifs pour m'abstenir de dire ma façon
de penser; j'étais un peu plus âgé que Collos; j'avais été au ponton
où je ne me souciais pas de retourner; aussi, je ne ménageai rien, et,
tâchant d'agir par un mouvement impressif sur ce cerveau malade, je
lui tins un langage, comme indubitablement, jamais capitaine de
vaisseau n'en entendit d'un inférieur, et tel, que Collos dit encore,
qu'il n'en est pas bien revenu. M. Henri se décida alors à parler; il
prétendit qu'il était déshonoré par les coups qu'il avait reçus de son
guide, qu'il ne pouvait songer à retourner en France sans en avoir
tiré vengeance; qu'il fallait donc qu'il se mît en route pour chercher
cet homme et pour le provoquer en duel.
Je cherchai à démontrer la frivolité de ce prétexte, mais impossible!
Cependant, le temps pressait, je pris alors ma montre, je la mis sur
la table d'un air solennel, et je dis impérativement à M. Henri: «Dans
deux minutes à bord ou vous êtes abandonné et enfermé dans cette
chambre jusqu'au surlendemain!» À ces mots, il fut pris d'un long rire
insensé, dans les saccades duquel on entendit ces paroles: «Très bien!
puisque en Angleterre, les enseignes deviennent les capitaines, il
faut bien que les capitaines deviennent les enseignes; allons, vous
l'ordonnez, je n'ai plus qu'à obéir!» Bonne volonté, dont nous
profitâmes sans délai!
L'embarquement se passa bien; nous nous couchâmes dans le fond de la
barque. M. Henri, dont je redoutais quelque retour, se tut, cependant,
mais non sans avoir dit encore qu'il fallait bien que je le lui eusse
ordonné. Le lendemain matin, Robinson sortit de Rye, passa la journée
à mi-Manche, en ralliant la côte d'Angleterre, quand il voyait les
navires douaniers ou garde-côtes du pays, et en nous recommandant de
rester toujours couchés au fond du bateau. Enfin, au coucher du
soleil, il s'élança au milieu de nous, nous aida, de son bras
vigoureux, à nous lever, et poussant un grand hourrah! «La nuit sera
cruelle, dit-il, voici un coup de vent furieux; mais la mer est libre
de croiseurs, et demain, nous serons à Boulogne... ou noyés!»--«Noyés,
dit le capitaine Henri, à qui le calme revenait un peu, et à qui nous
interprétâmes ce discours, il ne sait ce qu'il dit!» et il se mit à
chanter une chanson moitié française, moitié bas-bretonne, où il
défiait les vents, la tempête et les flots!
Cette frêle barque, au milieu d'une mer déchaînée; la lumière blafarde
de la lune que d'horribles nuages noirs, rapides comme la flèche,
obscurcissaient incessamment; le vent, dans toute son impétuosité; la
pluie, qui, par intervalles, nous inondait; le contrebandier qui,
ferme comme un roc, ne faisait qu'un avec son gouvernail; l'affreux
mugissement des vagues dont les éclats nous couvraient fréquemment
Collos et moi qui étions aux écoutes des voiles; M. Henri qui, assis
sur l'avant, avec l'innocente sérénité d'un enfant sur la figure, ne
cessait de chanter tranquillement sa chanson... Ce sont de ces scènes
uniques qu'il faut avoir vues pour en bien comprendre l'incomparable
sublimité!
La bourrasque ne mollit point de toute la nuit, elle augmenta même;
tel fut le contrebandier qui ne mollit pas non plus, et qui, aussi,
redoubla de fermeté. Cependant, de son oeil perçant et exercé, il
avait vu, reconnu le feu de Boulogne; au point du jour, il était à
l'entrée du port où il s'engagea avec les lames qui nous poussaient et
qui étaient comme des montagnes. Mais, voilà qu'en contournant la
terre, le vent, interrompu par la hauteur de la jetée, nous manqua, et
la barque, venant en travers, menaça d'être engloutie. Robinson pâlit;
je sentis comme mon coeur se déchirer en pensant que nous allions
faire naufrage au port. Il me resta pourtant la présence d'esprit de
dire à Collos: «Habit bas, pour nous sauver à la nage, si c'est
possible, et armons un aviron sur l'avant!» Dans un clin d'oeil nous
fûmes en corps de chemise, l'aviron fut armé, il fut mis en mouvement,
la barque évita, nous fîmes un peu de chemin, la brise nous revint et
le contrebandier, toujours à son gouvernail, nous jeta un coup d'oeil
approbateur. Quant à M. Henri, toujours imperturbable, toujours
chantant, il avait dédaigneusement jeté un coup d'oeil à droite, un
coup d'oeil à gauche, et d'un air impassible il avait levé les épaules
à la mer en furie, et il avait tranquillement souri aux vents en
courroux. Enfin, nous atteignîmes les eaux calmes du port; là, hors de
tout danger, je pus contempler, à mon aise, les villages chéris, le
sol si désiré de la France; où, après tant d'efforts et de périls,
j'allais retrouver patrie, famille, amis, bonheur et liberté.
Ce fut, cependant, le géant aux cent bras de la police impériale qui
nous reçut; car, en France, il était partout, il dominait tout,
particulièrement dans les ports de la Manche, où le voisinage de
l'Angleterre inspirait à Napoléon des craintes perpétuelles. Les
prisonniers de guerre évadés, subissaient, eux-mêmes, en arrivant, de
longues détentions, et ils étaient soumis à de minutieuses enquêtes;
heureusement pour nous que M. de Bonnefoux était préfet maritime à
Boulogne, et qu'il ne fallut que me nommer pour être réclamé, garanti
par lui, et pour que nous fussions libérés. Quel jour dans la vie d'un
homme! Quel changement de situation! D'où venais-je en effet? Où
avais-je été pendant près neuf ans? Quelle nuit ne venais-je pas de
passer? Et tout à coup, le 28 novembre 1811, jour d'ineffable mémoire,
je me trouvais chez un second père, dans un palais, entouré de soins,
d'attentions, et ne pouvant former un désir qui ne fût à l'instant
satisfait.
Pour comble de bonheur, je venais d'être nommé lieutenant de vaisseau!
M. Bruillac m'avait tenu parole; il avait tant et tant demandé ce
grade pour moi, qu'à la fin il était arrivé, quoique, le jour de ma
nomination, je ne fusse pas encore en France, et que l'empereur se fût
prononcé contre toute promotion de prisonniers, auxquels il faisait un
tort irrémissible de leur captivité. Je ne connais, avec moi, qu'un
autre exemple d'avancement en Angleterre; et j'ai lieu de croire que,
malgré notre longue campagne, notre beau combat contre l'amiral Warren
sur lequel on s'appuyait pour le demander, on ne put réussir à le
faire signer par Napoléon, qu'à la faveur d'une longue promotion où
nos noms se trouvaient en quelque sorte perdus.
Mon pauvre frère fut bien loin d'être aussi favorisé que moi. Lui et
Stevenson, qui était son contrebandier, furent arrêtés comme ils
s'embarquaient à Deal. Stevenson fut condamné à 500 guinées d'amende
et à être déporté à Botany-bay; mon frère fut confiné à bord du
_Sandwich_ dans cette même rade de Chatham, près de ce même _Bahama_
où j'avais vu passer vingt mois de misères et de douleurs! Nous en
apprîmes la nouvelle par Robinson qui la tenait d'un autre
contrebandier, leur ami commun, et qui arriva à Boulogne pendant que
Robinson y était encore.
Robinson ne séjourna que cinq jours à Boulogne où il se chargea de
marchandises françaises, prohibées en Angleterre pour les 200 guinées
que M. de Bonnefoux me remit pour lui compter et dont chacun de nous
lui rendit ensuite exactement sa part. Collos partit pour Fécamp, son
pays natal; M. Henri, envers qui je me morfondis en respect pour lui
prouver mon désir d'effacer les impressions de Rye, se remit assez
bien pour pouvoir quitter Boulogne; mais il eut le malheur de se
casser une jambe en se rendant à Lorient où sa famille résidait; et
moi, après dix-neuf jours d'un repos où j'oubliai, sans retour, mes
mauvaises habitudes de bord, de ponton ou de cautionnement, même celle
de fumer qui était pourtant bien invétérée, je quittai Boulogne, avec
un congé de six mois pour aller à Béziers, près de ma tante d'Hémeric
et de ma soeur, chercher à réparer une santé qui ne tenait plus que
par un fil. Ma route était par Paris et Marmande, ce qui s'arrangeait
merveilleusement avec mon désir de voir la capitale et de passer
quelques jours avec mon père.