CHAPITRE III

SOMMAIRE: _Le Bahama._--Rencontre de Rousseau évadé du ponton de

Portsmouth, repris au milieu de la Manche et conduit sur _le

Bahama_ trois jours auparavant.--Façon dont les prisonniers du

_Bahama_ accueillaient les nouveaux arrivants: «Il filait 6

noeuds! avale ça, avale ça!» Cette mystification nous est

épargnée à Rousseau et à moi.--Chatham et Sheerness.--Cinq

pontons mouillés sur la Medway, entre Chatham et Sheerness, sous

une île inculte et vaseuse.--Description détaillée du ponton.

Cette description se passe de commentaires.--La nourriture;

l'habillement.--Les lieutenants de vaisseau qui commandaient les

pontons étaient, en général, le rebut de la Marine anglaise.--La

garnison du ponton.--Les officiers de corsaires à bord des

pontons; il y en avait une trentaine sur _le Bahama_.--Leur poste

près de la cloison de l'infirmerie.--Rousseau y avait été

admis.--L'antipathie violente des officiers de corsaires pour les

officiers du «grand corps».--La majorité décide, cependant, qu'on

m'accueillera.--La minorité se venge en m'adressant des

lazzis.--Mon explication courtoise, mais ferme, avec l'un des

membres de cette minorité, Dubreuil.--Je m'en fais un ami.--La

masse des prisonniers veut m'astreindre aux corvées communes.--Je

refuse.--Mon grade doit être respecté.--Des menaces me sont

faites; mais la majorité ne tarde pas à se ranger de mon

côté.--Première tentative d'évasion.--Les soldats anglais nous

vendent tout ce que nous voulons.--Le projet des barriques

vides.--Rousseau, inventeur du projet.--Les cinq prisonniers dans

les cinq barriques.--Rousseau, moi, Agnès, Le Roux, officiers de

corsaires, le matelot La Lime.--Les cinq barriques sont hissées

de la cale et placées dans une allège avec les autres destinées à

renouveler la provision d'eau du _Bahama_.--Le vent et la marée

contrarient l'allège; elle n'entre pas dans le port ce jour-là et

est obligée de mouiller à mi-chemin.--L'équipage de l'allège va

coucher à terre.--La Lime, dont la barrique avait été mise par

erreur au fond de la cale, nous appelle.--Le petit mousse laissé

à bord.--Il donne l'éveil.--Nous sommes pris.--Ramenés au

ponton.--Dix jours de black-hole.--Le black-hole est un cachot de

6 pieds seulement dans tous les sens où l'air ne parvient que par

quelques trous ronds très étroits.--La punition supplémentaire de

la réduction à la demi-ration jusqu'à réparation complète des

dégâts.--Conduite honteuse de l'Angleterre.--L'esprit de

solidarité des prisonniers.--Seconde tentative d'évasion.--À ma

grande joie, ma malle m'arrive d'Odiham.--Je réalise une dizaine

de guinées en vendant ma montre et divers effets.--Un certain

nombre de prisonniers âgés et paisibles sont envoyés dans une

prison à terre.--Rousseau, moi, et deux autres, nous nous

substituons à quatre d'entre eux en leur payant leurs places et

en nous grimant; nous espérons nous évader en route.--Nous

partons. Le lendemain, le roulage fait une réclamation à

l'occasion de ma malle.--Un appel sévère a lieu. On nous ramène

Rousseau et moi au ponton.--Les deux autres s'évadent et arrivent

en France.--Ma malle m'avait perdu.--Trois matelots de Boulogne,

récemment faits prisonniers, sont embarqués sur _le Bahama_. Ils

préparent sans tarder leur évasion.--Ils font un trou à fleur

d'eau en avant de l'une des guérites qui avoisinaient la

proue.--Ils se jettent dans l'eau glacée, un soir de décembre.

L'un d'eux avait des obligations envers M. de Bonnefoux, préfet

maritime de Boulogne. Il me propose de m'emmener et jure de me

conduire à terre. Je crains de les perdre et je refuse.--Le trou

appartenait à tous un quart d'heure après leur départ.--Un tirage

au sort avait eu lieu. Rousseau avait le nº 5.--Le nº 2 manque

périr de froid et crie au secours.--Il est remis à bord par les

Anglais.--Le cadavre du nº 1 paraît le lendemain, à marée basse,

à moitié enfoui dans les vases de l'île; le malheureux était mort

de froid.--Le commandant du ponton n'a pas honte de le laisser à

cette même place jusqu'à ce qu'il tombe en putréfaction.--Quant

aux trois Boulonnais, ils se sauvent et rentrent dans leurs

familles.--Le lieutenant de vaisseau Milne, commandant du

_Bahama_.--Ses goûts crapuleux.--À deux reprises, le feu prend

dans ses appartements pendant des orgies.--La seconde fois,

l'incendie se propage rapidement.--Dangers graves que courent les

prisonniers enfermés dans la batterie.--Milne, en état d'ivresse,

ordonne aux troupes de faire feu sur nous en évacuant les

meurtrières, si le feu se propage jusque-là.--Heureusement

l'incendie est éteint.--Grave querelle parmi les

prisonniers.--L'officier de corsaire Mathieu blesse un soldat

prisonnier qui l'insulte et prend du tabac malgré lui dans sa

boutique.--Nous réussissons, non sans peine, à faire évader

Mathieu par l'infirmerie.--Compromis qui intervient.--Le tribunal

arbitral dont je suis le président.--La séance du

tribunal.--Scène burlesque.--La sentence.--L'ordre se rétablit.

La première figure qui frappa mes regards en arrivant à bord du

_Bahama_, fut celle de Rousseau, du Rousseau d'Odiham, que je croyais à

Portsmouth et qui se jeta dans mes bras dès que je fus sur le vaisseau:

«--Vous ici?--Oui, moi ici!--Vous étiez à Portsmouth?--Évadé, repris au

milieu de la Manche, et conduit ici depuis trois jours!--On s'évade donc

d'ici?--Oui, quand on a du courage!--On est donc heureux ici?--Oui,

répéta-t-il, mais quand on a du courage!--Eh bien, nous serons

heureux!»--Il n'y avait là que quatre ou cinq phrases entrecoupées; mais

elles changèrent toutes mes idées; elles rassérénèrent mon esprit; elles

soulagèrent mon coeur; je pris un air riant; et, sentant à mes côtés un

ami ferme, instruit, intrépide, frappé du doux espoir d'une prompte

liberté, je vis tout, autour de moi, sous un jour moins sombre que je ne

m'y étais préparé. Les prisonniers du _Bahama_ avaient une manière,

qu'ils trouvaient fort divertissante, d'accueillir les nouveaux

arrivants: ils les entouraient poliment, comme pour s'enquérir de

nouvelles, les questionnaient longtemps avec beaucoup de sérieux, leur

faisaient raconter comment ils avaient été pris, et finissaient par leur

demander combien leur bâtiment filait de noeuds (faisait de chemin) à

l'instant où il avait succombé; l'interrogé répondait, par exemple, «6

noeuds!» alors, ils se regardaient entre eux et se disaient dix ou douze

fois les uns aux autres: «Monsieur filait 6 noeuds; ah, Monsieur filait

6 noeuds! Il n'est pas possible que Monsieur filât 6 noeuds; mais

comment se fait-il que Monsieur filât 6 noeuds?» et ainsi de suite.

L'arrivant affirmait, insistait, protestait, prouvait; enfin l'on

paraissait convaincu, et la scène finissait par une explosion de cris:

«Il filait 6 noeuds, avale ça, avale ça!» qui se répétaient,

retentissant avec fracas, autour du patient, partout où il portait ses

pas, et qui duraient, quelquefois, jusqu'à la fin du jour. C'était une

mystification, ou, comme vous diriez, à Saint-Cyr, une brimade, assez

innocente, en elle-même, mais fort vexante en réalité. Toutefois elle

fut épargnée à Rousseau, et par suite à moi, comme provenant l'un et

l'autre d'une évasion, et, par conséquent, comme ayant déjà subi les

dures étreintes de la prison.

Chatham et Sheerness[179], qui en est fort près, sont deux ports qui

n'en forment, pour ainsi dire, qu'un. C'est un des arsenaux les plus

considérables de l'Angleterre, et il est situé sur la Medway, rivière

qui, devant Sheerness, se perd dans la Tamise. Entre Chatham et

Sheerness, est une petite île qui partage la Medway en deux branches.

Cinq pontons étaient mouillés sous cette île qui est inculte et

vaseuse; mais les bords opposés de la Medway sont encaissés par de

jolis coteaux, de sorte qu'à quelque distance la vue avait, au moins,

à se reposer sur des sites assez agréables: voilà pour le pays qui

nous avoisinait; parlons actuellement du lieu que nous habitions; je

veux dire le ponton.

[Note 179: À 16 kilomètres E. N. E. de Chatham.]

Un ponton était un vieux vaisseau, n'ayant qu'une mâture suffisante

pour servir à soulever ou embarquer des fardeaux, peint extérieurement

d'une manière lugubre, ayant les ouvertures des sabords grillées,

installé en prison, et presque entouré, à fleur d'eau, d'une galerie

extérieure surmontée de six guérites pour autant de sentinelles, qui

étaient armées de fusils chargés, à l'effet de prévenir les évasions,

surtout pendant la nuit. Un petit radeau, sur lequel était encore une

sentinelle, se trouvait placé au bas de l'escalier; c'était là

qu'accostaient quelques marchands de tabac, de savon, de comestibles,

et qu'on permettait à un prisonnier, à la fois, d'aller faire ses

emplettes.

Près de la partie centrale de la seconde batterie, était ménagée une

sorte d'enceinte découverte, d'une quarantaine de pieds de longueur

sur autant de largeur, appelée parc. Les prisonniers pouvaient y

prendre l'air pendant le jour; toutefois, lorsqu'il faisait beau, on

permettait, quelquefois, à six d'entre eux, d'aller se promener sur la

petite partie du pont nommée gaillard d'avant. Le parc, dominé par les

corridors appelés passavants, était, ainsi que le gaillard d'avant,

lorsqu'il y avait promenade, l'objet d'une stricte surveillance.

Le jour, les mantelets ou volets des sabords étaient levés, ce qui

donnait lieu à des courants d'air fort vifs, fort humides, fort

dangereux; la nuit, les sabords étaient fermés, et l'on étouffait. On

a vu des sergents s'évanouir quand, au matin, ils ouvraient, sans

prendre de précautions, la trappe par où l'on communiquait du parc aux

batteries.

La partie de l'avant de la première batterie était disposée en

infirmerie ou hôpital; c'est-à-dire que les sabords y étaient garnis

de châssis vitrés, et qu'il s'y trouvait des petits lits en fer; car,

pour qu'on occupât moins d'espace, on faisait coucher dans des hamacs

les prisonniers bien portants.

À l'exception du parc, la seconde batterie était réservée, ainsi que

la dunette qui la surmonte vers la poupe, pour nos gardes et pour

leurs officiers; les cuisines s'y trouvaient aussi; or, comme il y

avait, par vaisseau, de sept à huit cents prisonniers, on doit voir

dans quelle gêne ils devaient être, puisqu'ils n'avaient pour tout

espace que la première batterie (moins l'hôpital qui en enlevait le

tiers), et l'entrepont, qui est situé entre la cale et la première

batterie. Les hommes d'une taille un peu élevée ne trouvaient ni dans

cette batterie ni dans l'entrepont assez de hauteur pour se tenir

debout. Les lieux d'aisance étaient dans ces deux mêmes vastes salles,

mais n'en étaient séparés par aucune porte ni cloison; enfin la

première batterie et l'entrepont étaient bornés, vers la poupe, par

une forte muraille en planches percée de meurtrières, afin que, du

réduit ainsi formé, nos gardes pussent nous épier et, au besoin, faire

feu sur nous. Dans l'hiver, le froid y était excessif pendant le jour,

et jamais notre local n'était chauffé.

Je n'accompagne d'aucune réflexion ces descriptions, qui suffisent

sans doute pour saisir d'horreur à la simple lecture. Il est, en

effet, difficile d'imaginer un supplice plus rigoureux; il est cruel

de l'établir pour un temps indéfini, d'y soumettre, enfin, les

prisonniers de guerre qui méritent beaucoup d'égards, et qui sont

incontestablement les innocentes victimes des chances de la fortune!

Les pontons ont laissé de longues traces dans l'esprit des Français

qui y ont survécu; un ardent désir de vengeance a longtemps couvé dans

leurs coeurs; aujourd'hui même[180], que de longs rapports de paix

ont établi tant de sympathie entre les deux nations, alors ennemies,

je doute que, si l'harmonie venait à être troublée entre elles, le

souvenir de ces lieux horribles, dont l'établissement fut la honte de

l'Angleterre, n'éveillât encore d'âpres ressentiments, de vifs

mouvements de courroux chez ceux qui furent condamnés à les habiter,

ou seulement qui ont entendu, de leurs parents, le récit des maux

qu'ils y ont soufferts.

[Note 180: En 1835.]

Du pain noir, de très mauvaise qualité, point de bière, de vin, ni de

liqueurs spiritueuses; de mauvaise eau; quelquefois un peu de viande

fraîche simplement bouillie; ordinairement du poisson et des vivres

salés; telle était notre nourriture! Une grosse chemise, un pantalon,

une veste, un gilet en grossier drap jaune, un bonnet de laine, tel

était notre costume. Cependant on permettait, à ceux qui avaient

quelque argent, de se nourrir, de se vêtir un peu moins mal; mais

c'était l'infiniment petit nombre; d'ailleurs, l'agent supérieur des

pontons, qui se faisait délivrer les sommes que l'on pouvait avoir sur

soi en entrant, ou qu'on nous envoyait de France, ne nous en remettait

que de faibles portions à la fois, et à des intervalles éloignés.

Il me reste à faire observer que les pontons étaient commandés par des

lieutenants de vaisseau qui, en général, étaient le rebut de la Marine

anglaise; ils avaient sous leurs ordres quelques vieux maîtres, et

quelques matelots âgés, pour le service des embarcations ou de la

propreté, et une centaine de militaires de l'infanterie de marine, y

compris leurs officiers.

Les capitaines des bâtiments de commerce et des corsaires pris par les

Anglais avaient la faveur du cautionnement; mais les officiers de ces

bâtiments subissaient le ponton. _Le Bahama_ contenait une trentaine

de ceux-ci, provenant des corsaires des Antilles. Peu d'hommes eurent

jamais plus d'énergie, plus de courage. Leurs moeurs maritimes mêlées

de générosité et de cruauté, suivant les occasions, leur mépris de la

mort, les rapprochaient des anciens flibustiers, une espèce d'hommes

si remarquable, tantôt sublimes, tantôt féroces, quelquefois

admirables d'humanité, d'autres fois se vautrant dans le crime, comme

à plaisir. Ils s'étaient réunis dans un coin du ponton, vers la

cloison de l'infirmerie; ils y avaient accueilli Rousseau; mais

c'était plus difficile pour moi, car j'étais officier de ce que, par

ironie, ils appelaient «le grand corps». Il fut pourtant décidé qu'on

se gênerait un peu pour moi et qu'on m'inviterait à prendre place dans

ce poste.

Toutefois la minorité voulut me faire acheter cette politesse par de

piquants lazzis. J'ignorais cette disposition d'esprit; mais j'en

devinai bientôt une partie; en conséquence, coupant court à tout,

j'allai droit à Dubreuil, l'un de ces officiers, qui m'avait le plus

blessé, et je lui parlai avec tant de politesse et de fermeté que, ce

même soir, le farouche marin me dit: «Je t'ai d'abord tutoyé parce que

je te méprisais, actuellement je continue, par ce que je désire être

ton ami.» Je lui rendis son tutoiement; j'acceptai son amitié, et

cette amitié fut ensuite cimentée par des services signalés,

réciproquement rendus.

Fort de cette victoire, je ne désespérai pas d'en remporter une autre

sur la masse des prisonniers, qui voulaient m'imposer de faire avec

eux toutes les corvées du bord, comme de gratter le pont, hisser

l'eau, nettoyer les commodités, faire la cuisine, etc. Rousseau s'y

était indirectement soumis, en payant un homme qui agissait pour lui;

mais Rousseau n'était qu'aspirant et ne comptait pas encore, pour

ainsi dire, dans la Marine. Je crus donc, ici, avoir mon caractère

d'officier à soutenir, et je déclarai que je ne transigerais nullement

à cet égard; que j'étais trop fier d'être le plus élevé en grade des

prisonniers, pour m'exposer à leurs justes mépris; qu'ils me

couperaient par morceaux, s'ils s'oubliaient assez pour me faire

violence; mais que je ne faiblirais pas, que je vendrais cher ma vie,

et que tôt ou tard ma mort serait vengée! Des menaces éclatèrent;

mais, après avoir été méconnu un moment, le respect dû à un chef se

réveilla dans le coeur du plus grand nombre; il fut décidé que je

serais complètement exempté, et, chose étonnante, les officiers de

corsaires en témoignèrent beaucoup de satisfaction. Je fis ensuite du

bien à quelques-uns des prisonniers les plus malheureux; mais le

principe fut garanti et ma dignité respectée.

Toutefois une évasion était sur le tapis; les soldats anglais

eux-mêmes, tout en nous gardant fort bien, nous vendaient outils,

cartes géographiques, provisions, liqueurs spiritueuses, tout enfin,

s'exposant à la punition du fouet, à la dégradation même, par l'appât

de quelques schellings; les prisonniers, s'étant procuré scies,

tarières et ciseaux, avaient percé l'entrepont, s'étaient glissés dans

la cale, et là, avec une merveilleuse dextérité, ils avaient enfermé

cinq d'entre eux dans des barriques vides si bien disposées que, d'un

coup de pied donné d'en dedans, le fond de la barrique pouvait, en se

détachant, laisser une libre issue. Ces cinq personnes étaient:

Rousseau (l'inventeur de ce projet), moi, Agnès, Le Roux (officiers de

corsaires), et un matelot nommé La Lime, qui avait le plus mis la main

à l'oeuvre pour l'exécution.

C'était le jour où une allège venait de Chatham chercher les barriques

vides du ponton, pour les déposer dans le port, afin d'être remplies,

le lendemain, de la provision d'eau du bord. Les prisonniers furent

appelés sur le pont, lors de l'arrivée de l'allège; ils hissèrent les

barriques de la cale et les placèrent dans cette allège, qui partit

ensuite pour Chatham. Le malheur voulut que le vent manqua et que la

marée nous contraria, car nous comptions être mis à terre, puis

quitter nos barriques, enfin sortir facilement, la nuit, à la nage ou

autrement, de l'enceinte du port. Au contraire, la nuit arriva, et

nous étions encore dans l'allège qui fut obligée de mouiller à moitié

chemin. Nous entendîmes un canot s'en détacher; ensuite il y eut un

silence qui nous fit présumer que les marins du navire étaient tous

allés coucher à terre. Nul de nous ne bougea pourtant jusqu'à neuf

heures.

Alors La Lime qui, par erreur, avait été mis au fond de la cale,

défonça sa barrique; mais, obstrué par celles qui l'avoisinaient, il

ne put se dégager, et il nous appela. En ce moment un petit bruit se

fit entendre; mais bientôt il cessa. Aussitôt, d'un mouvement

spontané, Rousseau, moi, Agnès et Le Roux, nous ouvrons nos barriques

et nous paraissons sur le pont. Nous nous demandions si nous

chercherions à dégager La Lime, ou si nous nous jetterions à la nage,

lorsqu'une douzaine d'embarcations arrivèrent de la rade ou du port,

et nous attaquèrent comme un navire qu'on veut prendre à l'abordage.

Le petit bruit que nous avions entendu avait été causé par un mousse

couché à bord qui, effrayé par les cris de La Lime, avait pris un

petit canot qui restait, pour aller jeter l'alarme. Le choc fut rude;

nous fûmes durement traités, Le Roux surtout, qui eut, malgré son

chapeau, le crâne atteint d'un coup de sabre! Enfin nous fûmes saisis,

garrottés, embarqués et conduits à bord du _Bahama_, où nous eûmes à

subir la punition des prisonniers déserteurs savoir: dix jours de

black-hole, qui était un cachot de 6 pieds seulement dans tous les

sens, pratiqué dans la cale, et où l'air ne parvenait que par quelques

trous ronds, qui n'auraient pas suffi au passage d'une souris.

Heureusement on ne nous avait pas fouillés, de sorte que, avec

quelques outils que nous avions sur nous, nous pratiquâmes une

ouverture dans une des cloisons et que, de temps en temps, nous

allions respirer dans la cale et boire un petit supplément d'eau,

prise dans ces mêmes barriques d'où nous avions espéré nous élancer

vers la liberté! C'était d'autant plus facile qu'on ne venait qu'une

fois par vingt-quatre heures nous visiter pour nous porter du pain, de

la soupe, de l'eau, et changer la boîte de nos excréments, laquelle

passait les vingt-quatre heures avec nous. Voilà ce qu'était le

black-hole! Serait-ce sans raison qu'on se demanderait, à ce sujet, si

l'Angleterre ne s'est pas ravalée au-dessous des nations les plus

cruelles qui aient déshonoré l'humanité! Nous en sortîmes couverts de

vermine, exténués, semblables à de vrais cadavres.

Il fallait, en outre, en ce cas-là, payer les dégâts ou les

réparations; mais, comme aucun de nous n'avait de fonds chez l'agent

supérieur, les Anglais, suivant l'usage par eux établi, nous

réduisirent à demi-ration! Autre exemple de justice à leur manière! Il

était tout simple qu'ils nous gardassent bien; mais, par une

conséquence logique, nous étions dans notre droit en cherchant à

tromper leur surveillance; or, quand cette surveillance était éludée,

eux seuls avaient tort et non pas nous. Cette dernière punition, d'une

longueur infinie, tendait inévitablement à nous faire périr

d'inanition; les prisonniers le sentaient si bien qu'il était adopté

en règle et convenu entre eux que la suppression de demi-rations pour

cette cause serait toujours supportée par la totalité d'entre eux.

Nous n'en travaillâmes pas moins à organiser une nouvelle évasion; car

l'art des Trenk, des Latude, préoccupait seul notre imagination.

Bientôt, en effet, une autre occasion, dont je pus profiter, se

présenta d'autant plus avantageusement que ma malle m'avait été

envoyée d'Odiham; j'avais réalisé une dizaine de guinées provenant de

la vente de plusieurs effets, ainsi que de ma montre, qui me restait

encore. Outre les pontons, les Anglais avaient quelques prisons à

terre, telles que Mill, près de Plymouth, où l'insalubrité du climat

fit succomber tant de Français, et Norman-Cross, dans le nord de

l'Angleterre. Ces prisons se peuplaient du trop-plein des pontons. Le

moment était venu; les prisonniers les plus paisibles, les plus âgés,

furent désignés pour y être envoyés; mais, moyennant une petite

gratification, l'un d'eux me céda sa place et ses vêtements. Rousseau

s'introduisit pareillement dans la même escouade; nous nous grimâmes

la figure; nous partîmes; nous nous associâmes à deux autres

prisonniers de l'escouade, résolus à tout tenter pour s'évader en

route, ce qui semblait devoir être facile, dans un long trajet par

terre. Hélas! le lendemain, on m'avait fait demander à bord pour une

réclamation du roulage au sujet de ma malle. Je ne paraissais pas; les

prétextes que l'on donnait éveillèrent les soupçons; on fit un appel

nominal très sévère, qui amena la découverte de la vérité, et l'on

nous fit prendre, Rousseau et moi, pour nous ramener au ponton, où

cependant nous ne fûmes pas mis au black-hole, car il n'y avait que

présomption de tentative d'évasion. Les deux autres prisonniers de

l'escouade, auxquels nous nous étions associés, s'échappèrent comme

ils l'avaient projeté; ils arrivèrent en France, et moi, qui m'étais

tant félicité de revoir ma malle! Je vis que les hommes sont bien

aveugles de regarder comme un bienfait ce qui, souvent, n'est que la

cause d'un malheur.

Cependant il était arrivé, à bord, trois robustes matelots de

Boulogne, qui étaient animés d'un désir, égal au nôtre, de s'évader,

et qui s'occupaient de faire un trou à fleur d'eau, immédiatement en

avant de l'une des guérites qui avoisinaient la proue. Ils avaient

enlevé un bordage entier, et cela en évidant le bois près de la tête

des clous; cette opération faite, ils avaient scié la membrure du

vaisseau et avaient avancé l'ouvrage jusqu'à une demi-ligne de la

surface extérieure. Pendant qu'ils travaillaient, ils avaient des

amis qui veillaient; une ronde venait-elle visiter, frapper, cogner

partout, ils remettaient le bordage, bouchaient le vide près des

clous, avec du mastic noir, et il devenait impossible de rien

découvrir. Le soir de leur départ, ils achevèrent leur trou, et se

déshabillèrent tout nus; leurs membres athlétiques furent oints de

suif à plusieurs reprises; ils mirent un gilet, un caleçon, des bas,

une cravate de flanelle, le tout pour être moins sensibles à la

froidure de l'eau, car nous étions en décembre, et il gelait. Une

paire de souliers fut attachée aux ailes de leur chapeau dont la forme

renfermait, en outre, une chemise et un gilet; enfin une vessie

remplie d'effets tenait à leur cou au moyen d'une petite ligne à

l'aide de laquelle cette vessie devait les suivre dans leur trajet

jusqu'à terre. C'étaient d'intrépides nageurs; l'un d'eux ayant des

obligations particulières à M. de Bonnefoux, alors préfet maritime à

Boulogne, voulait absolument m'emmener, jurant de me conduire à terre

ou de périr; mais la rigueur du temps que moi, homme du Midi, je

n'aurais pu supporter, l'embarras que je lui aurais causé si j'étais

arrivé sans connaissance sur la plage, en firent pour moi une affaire

de conscience, et je refusai. De quel avantage il est, en ce monde,

pourtant, d'appartenir à une famille respectée; quelle marque de

reconnaissance plus éclatante était-il permis d'espérer!

Ces trois hommes déterminés nous dirent enfin adieu, puis ils

partirent avec mille précautions pour n'être pas entendus de la

sentinelle, qui piétinait à un pied de distance de leur tête. Leur

trou, un quart d'heure après leur départ, devenait la propriété de

tous; aussi, longtemps à l'avance, les tours avaient été tirés au

sort; Rousseau, assez vigoureux pour tenter l'aventure, eut le

cinquième numéro; mais celui qui avait le second numéro pensa périr de

froid, et il cria au secours. Les sentinelles tirèrent sur lui; il fut

manqué, s'accrocha aux plates-formes des guérites, dit qu'il se

rendait, et fut remis à bord par les Anglais qui, ne pouvant

s'imaginer qu'on fût dans le cas de supporter, dans l'eau, une

pareille température, ne firent pas d'autres perquisitions, et se

contentèrent d'allumer un fanal placé à l'embouchure extérieure du

trou. Ce ne fut qu'à l'appel du lendemain qu'ils apprirent que quatre

prisonniers s'étaient réellement évadés. Ils en eurent bientôt, du

moins pour le quatrième, une preuve plus certaine; ce malheureux

parut, à marée basse, à moitié enfoui dans les vases de l'île, où il

était mort de froid en arrivant à terre. Le commandant du ponton eut

le raffinement de barbarie de le laisser à cette même place, comme un

spectacle significatif destiné à nous dissuader de futures évasions,

jusqu'à ce que son corps fût tombé en putréfaction. Quant aux trois

Boulonnais, ils survécurent, gagnèrent Douvres, enlevèrent sur le

rivage une embarcation garnie de voiles, traversèrent le

Pas-de-Calais, et, cinq jours après, ils avaient revu leurs familles.

Il fallut laisser passer cette époque rigoureuse de l'année et nous

borner à des projets; car chacun avait le sien pour les autres ou pour

soi, pour le conseil ou pour l'exécution. Ce temps fut pénible,

d'autant qu'il fut marqué par deux tristes épisodes.

Le commandant du _Bahama_ s'appelait Milne; il quittait rarement le

bord; mais, pour s'en dédommager, il y attirait assez souvent

compagnie.

Or cette compagnie, tant du côté des femmes que des hommes, se

ressentait de la crapule des goûts de l'Amphitrion. Une fois, pendant

une orgie, le feu avait pris dans les appartements du commandant; mais

il avait été promptement éteint. Une seconde fois, le même accident

eut lieu et l'incendie fit de rapides progrès. La fumée nous parvenait

déjà dans la batterie et nous attaquait la respiration. Des

vociférations affreuses partaient de tous les points du ponton; les

figures prenaient l'expression du désespoir; les uns se blottissaient

dans des coins; d'autres, à moitié nus, marchaient dans tous les sens,

agitant des couteaux dont ils menaçaient ceux qu'ils rencontraient;

enfin c'était une confusion extrême. Nous nous bornâmes, les

officiers de corsaires, Rousseau et moi, à faire respecter notre

poste, et nous y parvînmes; mais nous étions fort inquiets. En effet,

un peu plus longtemps et nos efforts auraient été inutiles; un vrai

carnage allait commencer. Heureusement qu'on réussit à maîtriser le

feu et que nous fûmes délivrés des massacres dont nous étions sur le

point d'être les acteurs, les témoins ou les victimes. Nous ignorions

toutefois d'autres dangers non moins grands que nous avions courus. Or

nous apprîmes, après l'événement, que Milne était ivre et que, sous le

prétexte que les prisonniers (pourtant renfermés dans leurs

entreponts) pouvaient se révolter, il avait fait charger les armes de

la troupe et qu'il lui avait ordonné de faire feu sur nous en évacuant

les meurtrières, si le feu gagnait jusque-là. Cette conduite

abominable ne fut seulement pas blâmée par le Gouvernement; le même

homme demeura commandant du ponton!

Vint ensuite une querelle d'intérieur qui ameuta presque tout le

vaisseau. Mathieu, l'un des officiers de corsaires, tenait une petite

boutique, qu'il avait mis tout son avoir à monter. Un soldat

prisonnier, qui lui devait beaucoup voulait, néanmoins, obtenir encore

du tabac à crédit. Mathieu refusa; le soldat insista, puis, d'une

main, lui releva le menton et, de l'autre, prit du tabac. Un couteau

de table était sur la boutique; Mathieu s'en saisit avec colère,

frappa le soldat et, du coup, lui traversa le bras et le blessa au

côté. Le sang coula abondamment; des cris tumultueux s'élevèrent, tels

que «vengeance, vengeance contre les officiers», qui devinrent un mot

de ralliement.

La première chose que nous fîmes fut d'enfoncer la cloison de

l'infirmerie pour faire échapper Mathieu, que l'infirmier conduisit

aux Anglais, auxquels il raconta l'événement. Dans nos bagarres, les

Anglais ne se hasardaient jamais parmi nous; cette fois, ils firent

parler à travers les meurtrières; ils menacèrent de tirer, si l'on ne

dégageait pas notre poste, et tout se calma à peu près. Il avait

fallu bien de l'énergie pour tenir aussi longtemps; mais enfin nous y

étions parvenus sans de graves accidents.

Mathieu était fort aimé, et nous voulions l'avoir de nouveau parmi

nous; c'était impossible sans s'exposer à des rixes incessantes ou

sans un compromis; ce fut à ce dernier parti que l'on s'arrêta. On

nomma un tribunal composé d'amis des deux adversaires; j'en fus élu

président. Alors au tragique succéda le burlesque. Les juges

s'assirent sur le pont au-dessous des hamacs qui étaient suspendus,

attendu que c'était le soir; les uns n'avaient que leur chemise;

d'autres étaient seulement enveloppés de leur couverture; moi, j'avais

ma chemise, mon bonnet de coton, un caleçon court et point de bas.

L'un des juges tenait un morceau de chandelle allumé à la main, et le

greffier écrivait sur une gamelle renversée entre ses genoux. Les

débats seraient certainement comiques à rapporter; mais il suffit de

savoir que le blessé fut grassement indemnisé en argent, en tabac, que

les conditions furent ponctuellement remplies des deux parts et que,

dès le lendemain, Mathieu revint parmi nous.

Mémoires du Baron de Bonnefoux, Capitaine de vaisseau, 1782-1855 · 第 31 / 113 题