SOMMAIRE: J'arrive à Odiham, en septembre 1806.--La population
d'Odiham.--Les prisonniers.--Je trouve parmi eux mon ami
Céré.--Je suis l'objet de mille prévenances.--La Société
philharmonique, la loge maçonnique, le théâtre des prisonniers,
son grand succès.--La recherche de la paternité en
Angleterre.--L'aventure de l'officier de marine français, Le
Forsoney.--Ne pouvant payer la somme de 600 francs environ
destinée à l'entretien de l'enfant mis à l'hospice, il allait
être emprisonné.--Je lui prête la somme dont il avait besoin;
affectueuse reconnaissance de Le Forsoney, qui écrit à sa famille
et ne tarde pas à s'acquitter vis-à-vis de moi.--Une maxime de M.
Le Lièvre, agent d'administration de _la Belle-Poule_.--En juin
1807, un amateur de musique, M. Danley, m'emmène secrètement
passer une journée à Windsor.--Je vois, sur la terrasse du
château, le roi Georges III, la reine, quatre de leurs fils, leur
fille Amélie.--Le château de Windsor.--Nous rentrons à Odiham, où
nul ne s'était douté de mon absence.--Je commets l'imprudence de
raconter mon équipée à deux de mes camarades dans la rue, devant
ma porte, sous les fenêtres d'une veuve qui, ayant été élevée en
France, connaissait parfaitement notre langue.--La bonne
d'enfants, Mary.--Le billet trouvé par la veuve.--Énigme
insoluble expliquée par notre conversation.--Articles de journaux
qui me donnent, à mon tour, une énigme à deviner.--Dénonciation
au Transport Office.--L'écriture du billet à Mary, rapprochée de
celle d'une lettre de moi à mon frère.--M. Shebbeare, agent des
prisonniers, à Odiham, reçoit l'ordre de me faire arrêter
sur-le-champ et partir le lendemain sous escorte pour les pontons
de la rade de Chatham.--Mon indignation.--D'après les règlements
j'étais seulement passible d'une amende d'une guinée, et encore à
condition que quelqu'un se fût présenté pour réclamer cette
guinée, comme prix de sa dénonciation.--Petit coup d'État de la
police.--M. Shebbeare, agent des prisonniers à Odiham, ses
excellents procédés à mon égard.--Il me laisse en liberté
jusqu'au lendemain.--À l'heure dite, je me présente chez lui.--Il
me remet entre les mains d'un agent de la police.--Les pistolets
de l'agent.--Digression sur Rousseau, aspirant de 1re classe pris
dans l'affaire de Sir T. Duckworth.--Son héroïsme.--Lettre qu'il
avait écrite au Transport Office pour reprendre sa parole
d'honneur.--Au moment où je quittais à mon tour Odiham, on venait
de le conduire sur les pontons.--L'hôtel du Georges, la voiture à
mes frais.--Je me sauve par la fenêtre de l'hôtel.--Mystification
de l'agent aux pistolets.--Joie des prisonniers.--Hilarité des
habitants.--La nuit close, je me rends dans une petite maison
habitée par des Français.--J'y reste caché trois jours.--Une
jeune fille de seize ans, Sarah Cooper, vient m'y prendre le soir
du troisième jour, et elle me conduit par des voies détournées à
Guilford, capitale du Surrey, distante de six lieues
d'Odiham.--Dévouement de Sarah Cooper.--De Guilford une voiture
me conduit à Londres, tandis qu'une autre ramène Sarah à
Odiham.--Je descends à Londres à l'hôtel du café de
Saint-Paul.--Dès le lendemain, grâce à des lettres que m'avait
remises Céré et qu'il tenait d'une Anglaise, j'avais acheté un
extrait de baptême ainsi que l'ordre d'embarquement d'un matelot
hollandais nommé Vink, matelot sur _le Telemachus_, qui avait
Hambourg pour lieu de destination.--Le capitaine, qui était seul
dans le secret, m'autorise à rester à terre jusqu'au jour de
l'appareillage.--Je passe trente et un jours à Londres, et je
visite la ville et les environs.--Départ de Londres du
_Telemachus_.--L'un des passagers, le jeune lord Ounslow.--Il me
prend en amitié.--Les vents et les courants nous contrarient
pendant cinq jours.--Nous atteignons Gravesend.--Au moment où _le
Telemachus_ partait enfin, un canot venant de Londres à force de
rames, l'aborde.--Un agent de police en sort et demande M.
Vink.--Mon arrestation.--Offres généreuses de lord Ounslow.--Je
suis jeté à fond de cale dans le bâtiment où étaient gardés les
malfaiteurs pris sur la Tamise.--J'y reste deux jours.--Affreuse
promiscuité.--Plus d'argent.--Le canot du ponton _le Bahama_, de
la rade de Chatham.
La population d'Odiham, beaucoup plus sédentaire que celle de Thames,
était aussi moins malveillante, et les prisonniers s'y trouvaient bien
moins mal. J'en rencontrais un assez grand nombre, absents de France
depuis moins longtemps que ceux de Thames; ils étaient, pour la
plupart, gais, aimables et ils s'efforçaient d'oublier leur position,
en se réunissant fréquemment de manière à s'étourdir sur leur
captivité, ou en employant agréablement leur temps. Ainsi ils avaient
institué une société philharmonique, une loge de franc-maçonnerie et
un théâtre. Je fus ravi d'être en si joyeuse compagnie, surtout
lorsqu'à mon inexprimable bonheur j'eus appris que Céré, mon
inséparable de l'Île-de-France, mon inébranlable subordonné de _la
Belle-Poule_, aujourd'hui mon égal par le malheur, que Céré, enfin,
toujours mon ami, venant par le crédit de sa famille d'obtenir la
faveur d'un cautionnement, était au nombre de mes nouveaux camarades.
La correspondance établie entre les prisonniers des diverses villes
avait instruit ceux de ma résidence actuelle de la persistance que
j'avais mise dans la bagarre de Thames; il n'en fallut pas davantage
pour me faire accueillir à Odiham avec enthousiasme. Je fus donc
l'objet de mille prévenances; toutefois je ne voulus pas me départir
de mon plan de travail; mais, en mesurant bien mon temps, il m'en
resta encore assez pour faire face à tout. Je m'associai aux réunions
philharmoniques où se comptaient des amateurs fort distingués. Je
m'affiliai aux francs-maçons, mais, la vérité me force à le déclarer,
leurs mystères et leurs cérémonies me frappèrent d'un ennui si complet
que, depuis Odiham, il ne m'est plus jamais arrivé de désirer partager
leurs travaux. Enfin je me lançai dans la carrière du théâtre. La
salle avait été installée, décorée par les prisonniers, les acteurs,
les actrices,--et il y en avait d'un talent très remarquable,--étaient
aussi des prisonniers; enfin costumes, mise en scène, musique,
couplets, orchestre, composition ou arrangement des pièces, tout était
notre ouvrage. C'était une source inépuisable d'occupation; nous nous
amusions beaucoup; les Anglais en raffolaient; il en venait même de
Londres pour nous voir jouer, et, vraiment, c'était de très bon goût.
L'heureux âge que celui où les chagrins les plus vifs fuient au seul
aspect du plaisir.
Les lois anglaises sont prévoyantes à l'excès pour assurer l'existence
des enfants nés hors du mariage: lorsqu'il en vient un au monde, la
mère est interrogée par un magistrat et tenue de nommer le père. Dès
lors celui qui est désigné, quel qu'il soit (et, une fois, une fille
poussée à bout désigna le magistrat, lui-même, qui était loin de s'y
attendre); dès lors, dis-je, cet homme est obligé, sous peine de
prison, de payer soit une pension alimentaire, soit une somme, une
fois comptée, d'environ 600 francs à l'hospice où l'enfant est placé.
Peu après mon arrivée, un de nos officiers de Marine, nommé Le
Forsoney, se trouva dans cette situation fâcheuse; il n'avait pas les
600 francs, et la justice anglaise, qui s'était récusée quand il
s'était agi de me venger d'un outrage, n'hésita pas à prononcer quand
elle eut à sévir contre un autre prisonnier. Le Forsoney allait donc
être enfermé dans une maison de détention; mais j'avais encore
quelques réserves de l'Inde, et je le libérai. Il m'était souvent, et
il m'est encore arrivé depuis, d'obliger des ingrats ou de perdre, en
prêts d'obligeance, des sommes même considérables; mais, cette fois,
le bienfait fut bien placé; il m'attira à un haut degré l'estime de
mes compatriotes, la considération des Anglais, et Le Forsoney, qui en
conserva une affectueuse reconnaissance et qui avait écrit à sa
famille, ne tarda pas à se libérer envers moi. J'y comptais peu,
cependant, avant notre retour en France; aussi avais-je mis en usage,
à cette occasion, une noble maxime de l'expérimenté M. Le Lièvre,
celle que, lorsqu'il était question de dettes entre camarades, il
fallait prendre note non pas de ce que l'on prêtait, mais de ce que
l'on devait; chose qui, au surplus, ne m'est jamais arrivée que pour
des bagatelles ou de courts intervalles. Il est, en effet, fort peu de
circonstances où un homme d'ordre, de coeur et de prévoyance ne puisse
se suffire à lui-même. Cette aventure acheva de me mettre en vogue
dans le pays; elle me fut fort utile dans une position très pénible où
je ne tardai pas à me trouver, et où, à côté de beaux sentiments, il y
eut, comme à l'ordinaire, de l'envie, de la jalousie dont je devins la
victime; car, à tout prendre, ici comme partout, le bonheur n'est pas
dans l'éclat, et il s'attache rarement à ceux qui sont le plus en
évidence.
Un amateur anglais, M. Danley, qui faisait souvent sa partie dans nos
concerts, me rechercha beaucoup depuis ce moment. Il me dit un jour
qu'il avait le projet d'aller le lendemain à Windsor, ville située à
neuf lieues d'Odiham, où se trouve un château royal, et il m'offrit de
se charger de moi, si je voulais n'en parler à personne. Je me gardai
bien de refuser, et nous partîmes. La famille royale se trouvait alors
à Windsor: Georges III régnait. Sur la belle terrasse où affluaient
les spectateurs, il se promena avec la reine, avec cinq de ses fils
(le prince de Galles et le duc de Sussex étaient absents) et avec une
de ses filles nommée Amélie, une des plus jolies femmes qui aient
jamais existé, et que, peu d'années après, une courte maladie enleva à
l'admiration de l'Angleterre[176]! Les quatre princes étaient des
hommes superbes. La cour était fort brillante, les troupes en tenue
parfaite, les chevaux de toute beauté, les équipages resplendissants,
la musique des régiments excellente. Nous vîmes une grande partie des
appartements pendant que la famille royale assistait au service divin
du matin; nous visitâmes les jardins, le parc, la forêt, les chasses,
les meutes; nous allâmes voir la magnifique église, où nous assistâmes
à l'office du soir, célébré avec de très belles voix; enfin nous
revînmes à Odiham extrêmement contents de notre journée, et ayant si
bien pris nos mesures que nul ne se douta de mon absence. Mais la
jeunesse est indiscrète: j'étais arrivé à Odiham en septembre 1806;
j'avais fait la partie de Windsor en juin 1807, et j'avais gardé mon
secret jusqu'au mois de septembre suivant. C'était beaucoup; mais
quoique Danley, alors, ne pût plus être inquiété, pour ce fait, ce
n'était pas assez. Surtout, ce qu'il fallait éviter, c'était de faire
mes confidences dans la rue, en rentrant chez moi, un soir, accompagné
de deux de mes camarades et achevant de leur raconter tous les détails
de mon voyage, arrêté avec eux devant ma porte, sous les croisées des
maisons voisines.
[Note 176: En 1807, Georges III avait sept fils, le prince de
Galles, plus tard Georges IV, le duc d'York, le duc de Clarence, le
futur Guillaume IV, le duc de Kent, père de la reine Victoria, le duc
de Cumberland qui devint en 1837 roi de Hanovre sous le nom
d'Ernest-Auguste, le duc de Sussex, le duc de Cambridge.]
Une veuve qui, ayant été élevée en France, en entendait parfaitement
le langage, était alors sans lumière derrière les jalousies de sa
chambre, où elle respirait l'air frais de la soirée. Placée
immédiatement au-dessus de notre tête, elle ne perdit pas un mot de
notre conversation. Depuis quelque temps on lui avait rapporté qu'une
charmante bonne d'enfants de sa maison, nommée Mary, chargée de
promener souvent les siens, avait été vue plusieurs fois avec moi,
causant en divers endroits; elle avait encore su que j'avais été chez
elle, un soir qu'elle assistait à notre spectacle, après une pièce où
j'avais joué, et pendant la suivante où je n'avais pas de rôle:
finalement, elle avait surpris un billet, non signé, il est vrai, mais
où il était dit à Mary: «Demain, j'aurai le chagrin de ne pas vous
voir, mais je verrai votre roi.» Ç'avait été pour la veuve une énigme
qui lui fut dévoilée par mon voyage à Windsor, et aussitôt elle conçut
le projet d'une infernale vengeance: heureusement que je n'avais
compromis que moi dans mes discours et que je n'avais pas poussé
l'imprudence jusqu'à dire que j'avais été emmené par un Anglais.
Mon tour vint bientôt d'avoir une énigme à expliquer. Je vis, en
effet, à très peu de jours de là, un article dans les journaux
informant le public qu'un étranger fort suspect, ayant des projets
criminels contre le roi d'Angleterre, avait osé pénétrer jusque dans
son château de Windsor, qu'il s'était mêlé à la foule quand elle
entourait la famille royale, lors de sa promenade sur la terrasse,
mais que la police tenait les fils de cette intrigue, et que, sous
peu, cet audacieux étranger serait probablement arrêté. Excepté les
vues d'un conspirateur, je reconnus aussitôt ce qui m'était relatif
dans ce récit, mais, ignorant, ce que j'ai su depuis de la vindicative
veuve, je ne pus lier les faits entre eux, et j'abandonnai cette idée.
D'abord, aussi, j'avais cru avoir laissé, à notre hôtel de Windsor,
quelque chiffon de papier, quelques lignes de mon écriture; je voulais
même ne plus écrire à mon frère, de ma propre main, pour ne pas
fournir ce moyen de conviction au Transport Office, qui lisait toutes
nos lettres; mais je renonçai également à ce dessein.
Je continuai donc, avec mon frère, ma correspondance comme à
l'ordinaire; c'était pourtant ce que le Transport Office attendait; la
veuve m'avait dénoncé d'une manière indigne; à l'appui de sa relation
envenimée, elle avait joint le billet surpris. L'écriture en fut
confrontée avec ma première lettre à mon frère, et un ordre fut
aussitôt lancé à M. Shebbeare, agent des prisonniers à Odiham, de me
faire arrêter sur-le-champ et de me faire partir, le lendemain, sous
escorte, pour les pontons de la rade de Chatham. C'était la punition
infligée à ceux d'entre nous qui quittaient le cautionnement pour
rompre leur parole en cherchant à se rendre en France.
Lorsque nous nous écartions des limites du mille accordé, ou que nous
sortions en dehors des heures autorisées et seulement dans un but de
promenade, nous étions passibles d'une amende d'une guinée. Ce cas-ci
était bien le seul qui me fût applicable; encore eût-il fallu que l'on
m'eût arrêté, et que quelqu'un se fût présenté pour réclamer la
guinée; mais la police, en Angleterre comme partout, voulait se rendre
importante et se faire valoir; on préféra un petit coup d'État, et,
sans que je fusse entendu, sans justification ni explications
possibles, la dénonciation porta tous ses fruits.
Bien différent de M. Smith, M. Shebbeare était un homme de bonne
éducation qui me plaignit, me consola beaucoup, s'engagea à s'employer
pour me faire revenir au cautionnement, et qui, sous sa
responsabilité, poussa la complaisance jusqu'à me laisser, comme
auparavant, en liberté pour faire mes apprêts de départ. Le
cautionnement était bouleversé; les Français étaient indignés; les
Anglais blâmaient hautement l'autorité; Mary, quittant sa veuve et
retournant dans son pays, courait dans les rues comme une insensée;
plusieurs maisons me furent offertes pour me cacher; mais je ne
pouvais tromper M. Shebbeare, envers qui je m'étais lié, et, le
lendemain, à l'heure convenue, je me rendis chez lui. Il me remit
entre les mains d'un agent de la police, qui s'assura que je n'avais
pas d'armes sur moi, me montra ses pistolets, les chargea en ma
présence, et me dit poliment qu'à l'hôtel du Georges il y avait une
voiture, à mes frais, laquelle l'attendait pour me conduire au ponton!
Avant de parler de mon départ d'Odiham, je dois dire que ce
cautionnement venait de perdre un des plus utiles soutiens de nos
réunions, Rousseau[177], aspirant de 1re classe, pris dans l'affaire
de l'amiral Duckworth, où il s'était fait remarquer par sa valeur.
Quelque temps auparavant, il avait proposé de se dévouer, pour aller,
de nuit, à la nage, attacher sous la poupe d'un vaisseau anglais,
mouillé en observation devant un de nos ports, un appareil qui devait
l'incendier! Le départ inattendu de ce vaisseau avait seul empêché
l'exécution de cet audacieux projet. La mère de Rousseau était veuve;
ses lettres indiquaient un chagrin profond, que rien, si ce n'est le
retour de son fils, ne pouvait alléger; et celui-ci, retenu par sa
parole d'honneur, nourrissait depuis longtemps, pour revoir sa mère,
sans manquer à ses engagements, le plan d'une résolution que son âme
héroïque mit enfin à exécution. Il écrivit au Transport Office les
motifs sacrés qu'il avait de retourner en France, et il acheva sa
lettre en déclarant qu'il retirait sa parole d'honneur, et que si,
sous huit jours, il n'était pas arrêté et conduit au ponton, d'où il
espérait s'évader et d'où il le pourrait sans parjure, il se
regarderait comme entièrement dégagé et quitterait le cautionnement.
En réponse à cette admirable déclaration, le Transport Office demanda
si Rousseau persistait, et, d'après sa réponse affirmative, il fut
dirigé sur les pontons de la rade de Portsmouth. Je ne connais pas de
plus touchant exemple de tendresse filiale, de courage et d'honneur.
[Note 177: Louis-Jean-Marie-Népomucène Rousseau, né à Angerville,
près d'Étampes, le 18 avril 1787, appartenait à une très honorable
famille de l'Orléanais. Il entra dans la Marine en qualité de novice,
vers le milieu de l'an XII, à l'âge de seize ans, et devint
successivement aspirant de 2me, puis de 1re classe. Lorsque, le 13
décembre 1805, la division du contre-amiral de Leissègues réussit à
tromper la vigilance de la croisière anglaise et à sortir de Brest,
Louis Rousseau était embarqué sur un des vaisseaux de cette division,
_l'Alexandre_, commandant Garreau. Doué d'une grande intelligence et
d'une merveilleuse énergie, le jeune aspirant vit sa carrière brisée
par le combat du 6 février 1806, dans lequel il se signala, du reste,
par sa valeur. Prisonnier avant d'avoir atteint l'âge de dix-neuf ans,
il fit vingt-deux tentatives d'évasion, dont M. de Bonnefoux raconte
quelques-unes, d'une audace singulière. Nous aurons l'occasion de
retrouver la belle et attachante figure de Louis Rousseau. Son fils,
Armand Rousseau, inspecteur général des Ponts et Chaussées, né à
Treflez (Finistère), le 24 août 1835, mort gouverneur général de
l'Indo-Chine, à Hanoï, le 10 décembre 1896, tenait de lui «son
imagination ardente, son caractère entreprenant et énergique, et ce
courage qui ne reculait devant aucune tâche et n'en entreprenait
aucune sans espérer la mener à bien». M. C. Colson, ingénieur en chef
des Ponts et Chaussées, le constate avec raison dans sa _Notice sur la
vie et les travaux d'Armand Rousseau_ (_Annales des Ponts et
Chaussées_, 1er trimestre 1897).]
Cependant mon garde, avec ses pistolets, me conduisit gravement à
l'hôtel du Georges. On attelait la fatale voiture, et quelques
camarades m'y attendaient. Je mangeai un morceau avec eux; nous bûmes
le verre des adieux, et j'allai en régler le compte dans le cabinet de
la maîtresse de l'hôtel. Le susdit garde, se confiant, sans doute, en
la toute-puissance de ses pistolets, ne m'y suivit que de l'oeil. La
maîtresse ne s'y trouvait pas, ce qu'on ne pouvait voir que lorsqu'on
était entré, car le comptoir était derrière la porte. Une croisée,
donnant sur un jardin était à côté du comptoir, je l'ouvre, je saute,
je franchis le jardin, une haie, puis un pré, j'entre dans un fossé
que je parcours à quatre pattes et qui me conduit assez loin; je
pénètre, ensuite, dans un taillis, le traverse; enfin, je me blottis
dans un nouveau fossé garni, des deux côtés, d'une haie pour ainsi
dire impénétrable. Un quart d'heure, au moins, s'écoula avant que l'on
se fût bien assuré de mon évasion. Grandes furent la mystification du
garde avec ses pistolets, la joie des prisonniers, l'hilarité des
habitants, et les perquisitions de la police. Agents, mouchards,
constables, gens à pied, gens à cheval, guetteurs, chiens même, furent
lancés après moi, mais inutilement.
J'attendis la nuit close; alors je sortis de ma retraite, et regardai,
comme l'asile le plus sûr, une petite maison du cautionnement, habitée
par quelques Français et située sur les confins de la ville; j'y fus
reçu avec attendrissement. On commença par m'y restaurer le corps,
puis on s'occupa de me pourvoir de quelques effets, car ma malle
avait été saisie. Ensuite on alla aux enquêtes pour savoir quelle
était la route la plus prudente à prendre; car mon signalement avait
été donné partout, et les chemins étaient soigneusement surveillés.
Céré et Le Forsoney furent les seuls des autres prisonniers que je fis
informer du lieu où j'étais; ils s'employèrent avec zèle et
intelligence à m'en faire sortir. Pendant trois jours il fut
impossible de songer à mettre les pieds dehors; ce ne fut qu'au bout
de ce temps qu'à la faveur de quelques bruits jetés dans le public que
j'avais été vu à Winchester, ville voisine, puis sur la route de
Douvres, que les poursuites commencèrent à s'affaiblir dans les
environs d'Odiham. Enfin, un soir, je vis arriver une jeune personne
de seize ans, nommée Sarah Cooper, dont j'avais fait la connaissance
chez sa mère, marchande de gâteaux, et qui me dit qu'ayant été
instruite du lieu de ma retraite par MM. Céré et Le Forsoney, elle
accourait pour m'offrir ses services; elle ajouta que ces Messieurs
m'attendaient sur la route pour me faire leurs adieux, et qu'elle se
chargeait de me conduire à Guilford, capitale du Surrey, d'où nous
n'étions qu'à six lieues, dont elle connaissait le chemin par des
voies détournées, et qui se trouvait dans la direction où il y avait,
pour moi, le plus de chances de salut. Je demandai à Sarah si sa mère
connaissait son projet; elle me répondit qu'elle en serait instruite à
dix heures du soir, qu'elle serait certainement enchantée de la bonne
oeuvre projetée, mais qu'on ne lui en parlerait pas avant que notre
départ ne fût consommé, de peur que, par crainte, elle ne vît mal les
choses en ce moment, tandis que, ce départ effectué, il ne lui
resterait plus que son approbation à donner, et que cette approbation
était sûre; je dis alors à Sarah, que je pensais qu'il pleuvrait
pendant la nuit; elle répliqua que peu lui importait; enfin j'objectai
cette longue course à pied, sa toilette et sa capote blanches, car
c'était un dimanche, et elle leva encore cette difficulté en
prétendant qu'elle avait du courage et que, dès qu'elle avait appris
qu'elle pouvait me sauver, elle n'avait voulu ni perdre une minute
pour venir me chercher, ni rentrer chez elle pour changer de costume,
dans le doute d'y être retenue par quelque obstacle imprévu. Je
n'avais plus un mot à dire; car, pendant qu'elle m'entraînait, d'une
de ses petites mains elle me fermait gracieusement la bouche, de
l'autre, elle se mit à mon bras, me conduisit d'abord vers Céré et Le
Forsoney, qui me serrèrent sur leur poitrine, me dirigea ensuite avec
autant de gentillesse que de présence d'esprit, essuya en riant, sous
l'abri d'un arbre, une averse d'une heure, et m'installa enfin dans un
bon hôtel de Guilford où nous arrivâmes au point du jour. Une
historiette de sa composition, fort bien racontée par elle, suffit,
avec quelques démonstrations de bourse bien garnie, pour nous faire
bien accueillir; car, dans ce pays d'Angleterre, les entraves, les
passeports, sont choses presque inconnues aux voyageurs, de quelque
nation qu'ils soient.
Après quelques moments de repos bien nécessaires, surtout pour Sarah,
nous prîmes un bon déjeuner, nous demandâmes deux voitures, l'une pour
Londres, l'autre pour ramener ma libératrice à Odiham, et, embrassant,
les larmes aux yeux, cette charmante et bien généreuse enfant, je la
quittai, mais non sans la plus grande émotion. Nous nous regardâmes
longtemps par la portière; mais les chevaux nous emportaient; bientôt
nous ne vîmes plus que nos mains se disant un pénible adieu, puis
l'extrémité de nos voitures réciproques; puis quelque poussière qui
s'élevait à leur suite, puis, enfin, plus rien! J'arrivai à Londres;
j'y descendis à l'hôtel du Café de Saint-Paul.
J'avais reçu de Céré diverses lettres, adresses, recommandations,
qu'il tenait d'une bienveillante Anglaise, et qui me furent si utiles
à Londres, que, dès le lendemain, j'avais fait l'acquisition d'un
extrait de baptême, ainsi que de l'ordre d'embarquement d'un
Hollandais, appelé Vink, qui allait entrer en fonctions, comme marin,
sur le navire _le Telemachus_, destiné pour Hambourg, et que je fus
accueilli, en son lieu et place, à bord de ce bâtiment. Toutefois,
comme je ne parlais pas hollandais, le capitaine, qui était seul dans
le secret, m'autorisa à rester à terre jusqu'au jour de
l'appareillage.
Je quittai alors mon hôtel et je me logeai dans Mansel-Street,
quartier bien moins brillant.
Le bâtiment n'étant point prêt, je fus forcé de passer trente et un
jours à Londres; et comme j'y restai en pleine sécurité, voyant tout,
visitant tout, allant partout, même dans les environs, à Greenwich,
par exemple, à Chelsea, à Kensington, à Dalston, je fus loin d'en être
fâché. Enfin nous partîmes de Londres: le jeune lord Ounslow, l'un de
nos passagers, me remarqua sous les habits de marin dont je m'affublai
pour le bord, et me parla. Je lui répondis, en anglais, que je venais
des Indes Orientales, que mes parents m'avaient fait élever à
Pondichéry, et que, parlant mieux le français et l'anglais que le
hollandais, je le priai de causer avec moi, non plus en hollandais,
mais dans l'une des deux autres langues. Il fut aise d'avoir cette
occasion de s'exercer au français, qu'il possédait pourtant fort bien,
et c'est ainsi que nous nous entretenions. Il était jeune,
communicatif, confiant; il ne mit pas ma fable en doute, me supposa de
quelque bonne famille hollandaise que j'allais rejoindre; et il eut,
malheureusement, le temps de s'attacher beaucoup à moi, puisque les
vents et les courants nous contrarièrent pendant cinq jours et nous
contraignirent à laisser tomber, plusieurs fois, l'ancre, en
descendant la Tamise.
Nous n'avions ainsi atteint que Gravesend; pendant la marée montante,
M. Ounslow et moi, nous étions allés nous promener à terre. Nous
revînmes pour la marée descendante, car le vent était devenu bon, et
_le Telemachus_ était même occupé à mettre sous voiles. Nous partions
enfin, lorsqu'un canot léger, venant de Londres à force de rames,
nous aborde; il en sort un agent de police qui demande M. Vink; malgré
mes efforts et ceux du capitaine, malgré les réclamations énergiques
du jeune lord, il fallut céder; il fallut quitter _le Telemachus_
ainsi que l'affectueux compagnon de voyage que le ciel m'avait donné,
et qui s'offrit, quand il eût connu ma position, à me cautionner de sa
fortune pour me sauver du ponton, et à ne pas poursuivre son voyage
pour chercher à me dégager; mais il lui fut bientôt démontré que
c'était tout à fait impossible. Vraiment ce monde est un dédale
inextricable: je suis trahi, dénoncé, vendu à Londres par le véritable
Vink que j'avais grassement payé; et, au même moment, le généreux
Ounslow, qui me connaissait à peine, qui ne me devait rien, voulait
tout sacrifier pour moi. Quelle douce consolation dans un revers si
accablant!
_Le Telemachus_ continua donc sa route; et moi, je fus jeté à fond de
cale dans le bâtiment qui recélait les malfaiteurs pris en flagrant
délit sur la Tamise. J'y restai deux jours, dans la vermine, au milieu
des ordures, nourri des aliments les plus grossiers, ayant sous les
yeux la plus dégoûtante dépravation; aussi, lorsqu'on vint me dire
qu'un canot du ponton, _le Bahama_, de la rade de Chatham[178], était
venu me chercher, je partis pour ma nouvelle prison, comme si ç'avait
été un lieu de délivrance! Mais je n'en étais pas moins prisonnier;
et, pour comble de malheur, mes finances étaient à bout; ainsi, sans
argent, puni sans être entendu ni jugé, éloigné de toutes
connaissances, souillé par le contact immonde des malfaiteurs, privé
de ma liberté, condamné au ponton, je m'écriai plus de cent fois,
avant d'arriver à bord du _Bahama_: «Maudits mille fois, l'ignoble
Hollandais, l'inique justice anglaise, la vindicative veuve, l'étourdi
voyage de Windsor, et la sotte démangeaison d'en parler!»
[Note 178: Chatham. Ville, port et arsenal d'Angleterre, comté de
Kent, sur la Medway, à 17 kilomètres de son embouchure.]