CHAPITRE IX

SOMMAIRE: False-bay et Table-bay.--Partage de l'année entre les

coups de vent du sud-est et les coups de vent du

nord-ouest.--Nous mouillons à False-bay.--Excellent accueil des

Hollandais.--Nous faisons nos approvisionnements.--Arrivée du

_Brunswick_ avec un coup de vent du sud-est.--Naufrage du

_Brunswick_.--Croyant la saison des vents du sud-est commencée,

nous nous hâtons de nous rendre à Table-bay.--Arrivée de

_l'Atalante_ à Table-bay.--La division est assaillie par un

furieux coup de vent du nord-ouest en retard sur la

saison.--Trois bâtiments des États-Unis d'Amérique, trompés comme

nous, vont se perdre à la côte.--_La Belle-Poule_ brise ses

amarres.--Elle tombe sur _l'Atalante_, qu'elle entraîne.--Le

naufrage paraît inévitable.--Sang-froid et résignation de M.

Bruillac.--L'ancre à jet de M. Moizeau.--_La Belle-Poule_ est

sauvée.--_L'Atalante_ échoue sur un lit de sable sans se

démolir.--On la relève plus tard, mais ses avaries n'étant pas

réparées au moment de notre départ, nous sommes obligés de la

laisser au Cap.--_Le Marengo_ et _la Belle-Poule_ quittent le cap

de Bonne-Espérance, peu avant la fin de l'année 1805.--Visite de

la côte occidentale d'Afrique.--Saint-Paul de Loanda,

Saint-Philippe de Benguela, Cabinde, Doni, l'embouchure du Zaïre

ou Congo, Loango.--Capture de _la Ressource_ et du _Rolla_

expédiés à Table-bay.--En allant amariner un de ces bâtiments,

_la Belle-Poule_ touche sur un banc de sable non marqué sur nos

cartes. Elle se sauve; mais ses lignes d'eau sont faussées et sa

marche considérablement ralentie.--Relâche à l'île portugaise du

Prince.--La division se dirige ensuite vers l'île de

Sainte-Hélène.--But de l'amiral.--Quinze jours sous le vent de

Sainte-Hélène.--À notre grand étonnement, aucun navire anglais ne

se montre.--Apparition d'un navire neutre que nous

visitons.--Fâcheuses nouvelles.--Prise du cap de Bonne-Espérance

par les Anglais.--_L'Atalante_ brûlée, de Belloy tué, Fleuriau

gravement blessé.--Le gouverneur de Sainte-Hélène averti de notre

présence probable dans ses parages.--Tous les projets de l'amiral

Linois bouleversés par ces événements.--Sa situation très

embarrassante.--Le cap sur Rio-Janeiro.--La leçon de portugais

que me donne M. Le Lièvre.--Changement de direction.--En route

vers la France.--Un mois de calme sous la ligne

équinoxiale.--Vents contraires qui nous rejettent vers

l'ouest.--Le vent devient favorable.--Hésitations de

l'amiral.--Où se fera l'atterrissage? À Brest, à Lorient, à

Rochefort, au Ferrol, à Cadix, à Toulon?--État d'esprit de

l'amiral Linois.--Son désir de se signaler par quelque exploit

avant d'arriver en France.--Le 13 mars 1806, à deux heures du

matin, nous nous trouvons tout à coup près de neuf bâtiments.--M.

Bruillac et l'amiral.--Est-ce un convoi ou une escadre?--La

lunette de nuit de M. Bruillac, les derniers rayons de la lune,

les trois batteries de canons. Ordre de l'amiral d'attaquer au

point du jour.--Dernière tentative de M. Bruillac.--Manoeuvre du

_Marengo_.--_La Belle-Poule_ le rallie et se place sur l'avant du

vaisseau à trois-ponts ennemi.--Ce dernier souffre beaucoup;

mais, à peine le soleil est-il entièrement levé, que _le Marengo_

a déjà cent hommes hors de combat.--L'amiral Linois et son chef

de pavillon, le commandant Vrignaud, blessés.--L'amiral reconnaît

son erreur.--Il ordonne de battre en retraite et signale à _la

Belle-Poule_ de se sauver; le trois-ponts fortement dégréé; mais

deux autres vaisseaux anglais ne tardent pas à rejoindre _le

Marengo_, qui est obligé de se rendre à neuf heures du

matin.--L'escadre anglaise composée de sept vaisseaux et de deux

frégates.--La frégate _l'Amazone_ nous poursuit.--Marche

distinguée; néanmoins elle n'eût pas rejoint _la Belle-Poule_

avant son échouage sur la côte occidentale d'Afrique.--Combat

entre _la Belle-Poule_ et _l'Amazone_.--À dix heures et demie, la

mâture de la frégate anglaise est fort endommagée, et elle nous

abandonne; mais nous avons de notre côté des avaries.--Deux

vaisseaux ennemis s'approchent de nous, un de chaque côté.--Deux

coups de canon percent notre misaine.--Gréement en lambeaux, 8

pieds d'eau dans la cale, un canon a éclaté à notre bord et tué

beaucoup de monde.--M. Bruillac descend dans sa chambre pour

jeter à la mer la boîte de plomb contenant ses instructions

secrètes.--Il me donne l'ordre de faire amener le

pavillon.--Transmission de l'ordre à l'aspirant chargé de la

drisse du pavillon.--Commandement: «Bas le feu»!--L'équipage

refuse de se rendre. J'envoie prévenir le commandant, qui

remonte, radieux, sur le pont.--Le pavillon emporté par un

boulet.--Le chef de timonerie Couzanet (de Nantes), en prend un

autre sur son dos, le porte au bout de la corne et le tient

lui-même déployé.--Autres beaux faits d'armes de l'aspirant

Lozach, du canonnier Lemeur, du matelot Rouallec et d'un grand

nombre d'autres.--Le vaisseau anglais de gauche, _le Ramilies_,

s'approche à portée de voix sans tirer.--Son commandant, le

commodore Pickmore, se montre seul et nous parle avec son

porte-voix. «Au nom de l'humanité.»--M. Bruillac s'avance sous le

pavillon et ordonne à Couzanet de le jeter à la mer.--_La

Belle-Poule_ se rend au _Ramilies_.--L'escadre du vice-amiral Sir

John Borlase Warren.--Prisonniers.--Rigueur de l'empereur pour

les prisonniers.--Mon frère sain et sauf.--La grand'chambre de

_la Belle-Poule_ après le combat.

False-bay et Table-bay sont deux rades adossées l'une à l'autre; la

première ouverte au sud-est, l'autre au nord-ouest[151]. Comme,

pendant six mois, les coups de vent de ces parages sont ordinairement

du sud-est, et qu'ils soufflent du nord-ouest pendant le reste de

l'année, il s'ensuit que les navires mouillent, selon la saison, dans

l'une ou dans l'autre de ces baies; c'est d'après ces données que nous

avions pris abri à False-bay, où il y a un fort joli village. À

Table-bay est la belle ville du Cap; entre les deux, on trouve, d'un

côté, le cap de Bonne-Espérance; de l'autre, en tirant vers le nord,

Constance et son terroir, renommé par ses vins exquis. Nous visitâmes

ces endroits charmants, dont les Hollandais, alors maîtres de la

colonie, nous firent les honneurs le plus affectueusement du monde.

[Note 151: Baie de la Table, sur la côte ouest, tournée vers le

nord. C'est sur la baie de la Table que se trouve la ville du Cap.]

Nous prenions nos approvisionnements à False-bay, quand _le Brunswick_

parut, venant avec un vent frais du sud-est, qui augmenta à mesure que

ce bâtiment s'approchait, et qui devint de la plus grande impétuosité.

_Le Brunswick_ essaya de mouiller; ses câbles cassèrent; il alla à la

côte, et il fit un naufrage qui coûta plusieurs hommes ainsi qu'une

grande partie de la cargaison. On dut croire la saison des vents du

sud-est arrivée; nous nous hâtâmes donc de nous rendre à Table-bay;

mais ce n'avait été qu'un coup de vent anticipé, auquel un autre

arriéré de la saison opposée succéda; celui-ci nous assaillit avec une

fureur extrême. _L'Atalante_ venait de nous rejoindre; elle avait

mouillé sur l'arrière de _la Belle-Poule_. Trois bâtiments des

États-Unis d'Amérique, trompés comme nous, furent jetés sur le rivage

où ils se brisèrent. _Le Marengo_, ferme comme un rocher dont les

racines atteignent le centre de la terre, défia majestueusement les

vents, les vagues, et il tint bon; mais nous, nous vîmes rompre nos

câbles; nous tombâmes sur _l'Atalante_, qui ne put soutenir ce choc,

et nous fûmes, l'un et l'autre bâtiments, emportés vers un point de la

côte où, peu de temps auparavant, les deux vaisseaux anglais, _le

Sceptre_ et _l'Albion_, s'étaient perdus corps et biens. M. Bruillac

donnait l'exemple du sang froid, de la résignation; il s'occupait déjà

des moyens de sauver le plus de monde possible, en s'échouant de la

manière la plus favorable, lorsqu'une figure inspirée se montra

au-dessus des panneaux, et cria qu'il restait à bord une ancre à jet.

C'était notre lieutenant en pied! c'était M. Moizeau! c'était un ange

tutélaire! Il avait déjà fait mettre sur cette petite ancre deux

faibles câbles ou grelins qui lui restaient; il les avait disposés

bout à bout, et il dit au commandant qu'il n'avait qu'à le prescrire,

qu'immédiatement l'ancre à jet serait au fond. L'ordre fut aussitôt

donné; cette ancre accrocha heureusement encore la patte d'une de

celles dont _l'Atalante_ venait d'être séparée; et tandis que cette

dernière frégate allait accomplir son naufrage, _la Belle-Poule_ se

rassit sur les eaux, et vit passer, sans plus bouger, toutes les

horreurs de l'ouragan.

_L'Atalante_ eut, cependant, une chance inespérée, celle de trouver,

près des rochers qui avaient brisé _le Sceptre_ et _l'Albion_, un lit

de sable sur lequel elle ne se démolit pas, ce qui lui permit de

conserver son équipage; elle se releva même, ensuite, mais très

avariée, ayant besoin de longues réparations, de sorte qu'à notre

départ nous fûmes obligés de la laisser. Il faut avouer que nous

n'étions pas heureux dans nos essais de relâche en ces pays

tempétueux.

C'est presque à la fin de 1805 que nous partîmes du cap de

Bonne-Espérance. L'amiral voulut visiter tous les comptoirs de la côte

occidentale de l'Afrique vers le sud, tels que Saint-Paul de Loanda,

Saint-Philippe de Benguela[152], Cabinde[153], Doni, l'embouchure du

Zaïre[154], Loango[155] et autres lieux, où se faisait, librement

alors, la traite des noirs, et où il espérait trouver des navires

anglais. Malheureusement pour nous, deux frégates françaises,

récemment expédiées de Brest, s'étant dirigées vers ces parages, y

avaient fait la rafle sur laquelle nous devions compter. Nous y

surprîmes, cependant, deux bâtiments: _la Ressource_ et _le

Rolla_[156], que nous destinâmes pour Table-bay; mais l'un d'eux fut

bien fatal à _la Belle-Poule_ qui, en allant l'amariner, toucha sur un

banc de sable non marqué sur nos cartes; le vent la poussant, elle le

franchit pourtant à l'aide de la houle, qui la faisait alternativement

surnager et talonner; toutefois elle éprouva deux si fortes secousses

que nul ne tint debout sur le pont, et qu'il fallut toute la solidité

de sa carène et de sa mâture pour que celle-ci ne fût pas abattue, et

que l'autre ne s'entrouvrît pas entièrement.

[Note 152: Saint-Paul de Loanda et Saint-Philippe de Benguela,

villes principales de la colonie portugaise de L'Angola.]

[Note 153: Cabinde, Cabinda, port portugais, à 65 kilomètres nord

de l'embouchure du Congo.]

[Note 154: Le nom de Congo a prévalu.]

[Note 155: Port de la colonie française du Congo, au sud de la

colonie.]

[Note 156: Dans les États de service de M. Vermot, dont nous avons

parlé plus haut, se trouve la note suivante: «A pris à l'abordage dans

la nuit du 7 décembre 1805, avec le canot de _la Belle-Poule_, le

négrier anglais _le Rolla_, armé de 8 canons et de 26 hommes

d'équipage.»]

Je n'essayerai pas de décrire l'impression pénible que nous

ressentîmes tous, et elle n'était que trop bien fondée; car, dès que

nous fûmes au large, et que nous eûmes mis la marche de la frégate à

l'essai, nous eûmes la douleur de voir que nos lignes d'eau étaient

faussées et qu'à peine nous pouvions aller aussi vite que _le

Marengo_.

Nous allâmes faire à l'île portugaise du Prince[157], placée de ce

côté-ci de l'équateur, une courte relâche pour des vivres frais et de

l'eau; et nous reprîmes le cours de notre interminable croisière, que

nous dirigeâmes vers l'île Sainte-Hélène, où, certainement, on ne

devait pas supposer notre approche, en raison de nos apparitions si

récentes dans les mers de l'Inde, et où nous espérions faire des

prises nombreuses. On ne peut disconvenir, en effet, que les plans de

l'amiral n'eussent été fort bien combinés.

[Note 157: I. do Principe, à environ 2° latitude N., en face de la

côte nord de la colonie française du Congo.]

Ne pouvant atteindre Sainte-Hélène directement, nous prolongeâmes la

bordée jusqu'au tropique du Capricorne; là, à l'aide des brises

variables sur lesquelles nous comptions, nous nous élevâmes dans

l'ouest, et, remettant le cap sur notre destination, nous arrivâmes en

vue de l'île, qui n'est qu'un point dans l'immensité de l'océan, et

nous y arrivâmes avec toute la précision désirable. Il semblait

fabuleux, alors, de parler ainsi de bordées de sept à huit cents

lieues, entreprises comme chose aussi facile que naturelle; de courses

d'un continent à l'autre, comme s'il s'agissait d'un simple passage;

de reconnaissances enfin d'un point isolé, comme si rien n'était plus

commun, comme si l'on n'avait pas à lutter contre les vents et les

courants. Actuellement la science est assez perfectionnée pour qu'on

exécute ainsi de tels trajets; mais, jusqu'alors, il n'en avait pas

été de même et les anciens officiers de notre division admiraient la

perfection avec laquelle était dirigée notre navigation.

Afin de bien profiter de notre position, afin d'arrêter tous les

navires qui, sortant de l'île, devaient aller soit en Angleterre, soit

aux Antilles, nous nous plaçâmes assez loin sous le vent pour ne pas

être découverts par les vigies anglaises, et ce fut ainsi que nous

attendîmes quelque bonne rencontre près de cette île, qui rappelle

involontairement et qui rappellera toujours l'homme le plus actif de

l'univers, condamné à la plus profonde inaction, le souverain qui y

mourut captif, pour s'être trouvé trop à l'étroit sur le plus beau

trône du monde.

Quinze jours s'écoulèrent sans qu'à notre grande surprise rien parût à

nos yeux. Enfin une voile fut signalée, chassée et jointe: c'était un

navire neutre qui venait de relâcher au cap de Bonne-Espérance et à

Sainte-Hélène. Son journal de bord, les gazettes qu'il avait de ces

colonies, nous apprirent de fâcheuses nouvelles. Une escadre anglaise

avait forcé l'entrée de Table-bay; elle avait débarqué des troupes

dans le pays; la ville avait été attaquée; _l'Atalante_ s'était

brûlée; ses marins s'étaient joints aux Hollandais; mais on n'avait pu

soutenir la lutte, et les Anglais s'étaient emparés de la colonie,

ainsi que de _la Ressource_ et du _Rolla_, qui venaient d'y arriver.

Deux de mes meilleurs camarades, de Belloy et Fleuriau[158] officiers

de _l'Atalante_, avaient été frappés, le premier d'un coup mortel, le

second d'une balle à la poitrine, qui lui causa une blessure dont il

ne réchappa que comme par miracle. Quant à ce qui concernait

Sainte-Hélène, le port était encombré de riches navires prêts à

partir; mais l'amiral anglais, qui commandait l'escadre du Cap, avait

expédié un aviso vers le gouverneur de l'île, lui donnant connaissance

que, probablement, nous irions croiser dans son voisinage; et,

soudain, embargo avait été mis jusqu'à ce qu'on pût y rallier une

escadre assez forte pour garantir la navigation de ces navires.

[Note 158: Aimé-Benjamin de Fleuriau, naquit à la Rochelle, le 12

juin 1785. Après avoir navigué comme novice de 1798 à 1801, il était

aspirant de 1ère classe, depuis le 7 décembre 1802. Embarqué en cette

qualité sur _l'Atalante_, il assista au brillant combat de

Vizagapatam, contre le vaisseau anglais _le Centurion_, et prit part

aux croisières de l'escadre de l'amiral Linois, jusqu'au moment où sa

frégate se mit à la côte au Cap de Bonne-Espérance. Lors de l'attaque

de la colonie hollandaise par les Anglais, l'équipage de _l'Atalante_

lutta vaillamment contre l'envahisseur, et M. de Fleuriau grièvement

blessé d'un coup de feu à la poitrine, au combat de Bluvberg, tomba

entre les mains de l'ennemi, mais fut renvoyé en Europe comme

incurable. Il guérit néanmoins, et devint capitaine de vaisseau. Nommé

maître des requêtes au Conseil d'État, il remplit assez longtemps les

fonctions de _Directeur du Personnel_ au ministère de la Marine. M. de

Fleuriau, chevalier de Saint-Louis, et grand officier de la Légion

d'honneur, mourut à Paris, le 3 décembre 1862.]

À quoi tiennent pourtant les destinées d'un pays? Si notre division

était arrivée un peu plus tard à Table-bay, si, même, elle y avait

fait naufrage, comme _l'Atalante_, nos vaisseaux, nos canons, ou, au

moins, nous, nos marins, nos soldats, nous formions un renfort

susceptible de faire avorter l'entreprise des Anglais, et ce pays

était sauvé. Loin de là, il avait succombé; notre croisière devenait

stérile; nous étions comme perdus dans des mers ennemies, et le point

de relâche sur lequel nous comptions nous était enlevé. Toutefois nous

nous félicitâmes d'avoir été à même de recueillir des détails aussi

précis, aussi authentiques, en vertu desquels, surtout, nous savions à

quoi nous en tenir sur nos projets de retourner à Table-bay où,

probablement, nous étions attendus avec plus de confiance, encore,

que, jadis, _la Belle-Poule_ ne l'avait été à Pondichéry.

À en juger par nos réflexions, quelles durent être celles de l'amiral?

que sa situation était embarrassante! Pas de vivres pour retourner à

l'Île-de-France, plus de relâche à False ni à Table-bay! Aller aux

Antilles? Elles étaient vraisemblablement au pouvoir des Anglais!

Revenir en France? Nous n'avions pas d'ordres pour abandonner la

station. Il restait encore Rio-Janeiro; mais ensuite, que faire? que

devenir? Ce fut pourtant le parti auquel, après quelques

irrésolutions, parut s'arrêter M. Linois, du moins si l'on en peut

juger par la route qu'il fit.

En pareille circonstance, le pire est de ne pas prendre une décision;

aussi fûmes-nous tous satisfaits, quand celle-ci fut marquée et que

nous quittâmes Sainte-Hélène, qui, vraiment, n'était plus tenable. Le

nom de Rio-Janeiro, où Duguay-Trouin avait tant illustré sa carrière,

circulait donc de bouche en bouche, quand je vis venir à moi ce bon M.

Le Lièvre, un livre à la main et avec un sourire plein de bonté: «Eh

bien! me dit-il, vous allez faire la cour aux Portugaises.--Peut-être,

mais il y faut la condition que vous me servirez d'interprète, puisque

vous connaissez et pas moi la langue du pays.--Non, non, tout seul,

car je n'entends plus rien aux discours galants; et pour que vous

puissiez vous passer de moi, j'apporte ma grammaire, et, en moins de

quinze jours, si vous voulez être mon élève, vous en saurez assez pour

vous faire comprendre.»

J'acceptai avec reconnaissance, et nous commençâmes immédiatement la

première leçon; mais elle ne fut pas longue; car l'amiral, ayant déjà

changé d'avis, et prenant sur lui une grande responsabilité, avait

quitté la route où il gouvernait et se dirigeait vers la France! Oh!

ce fut un vrai délire alors! penser qu'après trois ans nous allions

revoir nos amis, notre patrie, nos parents, que nos fatigues allaient

finir, que nous serions, sans doute, récompensés de tant de travaux...

Penser tout cela, c'était impossible sans les plus chaudes émotions.

Nous n'avions plus de vivres frais, et peu nous importait; à peine

nous restait-il assez de biscuit et d'eau pour une traversée

ordinaire, et nous envisagions, sans nous plaindre, la fatale

demi-ration; des malades, des hommes exténués, avaient beaucoup à

craindre d'une longue navigation, et ils oubliaient leurs maux... La

France... la France! mot électrique, cri consolant, voeu le plus cher,

qui était dans toutes les bouches, qui résonnait dans tous les coeurs!

et on ne voyait plus que la France, et on ne s'occupait plus que de la

France!

Près d'un mois de calme nous attendait sous la ligne équinoxiale; on

le supporta sans murmurer: des vents contraires soufflèrent ensuite

pendant longtemps, qui, avec les courants, nous jetèrent beaucoup dans

l'ouest; même résignation. Enfin la brise se déclara favorable,

fraîche, et nous nous couvrîmes de voiles à l'instant! L'amiral sembla

d'abord vouloir se diriger sur Brest; le lendemain, la route obliqua

un peu; le surlendemain, elle fut encore changée, puis reprise, de

sorte que tantôt nous présumions que nous atterririons à Rochefort ou

à Lorient, et tantôt au Ferrol, à Cadix ou même à Toulon; ces

variations nous étonnaient, mais nous inquiétaient peu, puisqu'il n'y

avait plus à revenir sur le point capital, celui de notre retour en

France.

Nous voyions, d'ailleurs, M. Linois animé de la plus grande ardeur

guerrière; nous avions souvent communiqué avec lui depuis

Sainte-Hélène, et jamais notre commandant, jamais un officier ne

l'avait quitté sans qu'il eût exprimé son désir de faire une bonne

rencontre, de se signaler par quelque exploit remarquable avant

d'arriver. C'était le temps des belles victoires de l'empereur, les

lauriers ombrageaient, alors, le front de nos soldats; il était

naturel et noble, tout à la fois, de ne vouloir reparaître devant eux

que dignes de leur renommée. Nous savions, ensuite, que l'affaire du

convoi de Chine avait été blâmée par Napoléon: l'amiral devait donc

tout tenter pour lui faire oublier ce funeste épisode de notre

campagne, comme aussi pour qu'il pardonnât notre retour effectué sans

ses ordres, car il entendait fort peu raison à cet égard. Mais, au

résumé, si nous pensions, avec peine, à l'instabilité des vues de

l'amiral sur le lieu de notre atterrissage, nous n'en applaudissions

pas moins, de coeur, à l'insistance avec laquelle il nous associait à

ses voeux de trouver une bonne occasion de toucher au port avec éclat.

Les vents contraires nous avaient considérablement portés vers

l'ouest; les tergiversations perpétuelles de M. Linois touchant notre

route nous conduisirent au point de croisière pour les navires qui

effectuaient leur retour des Antilles en Europe, et, le 13 mars 1806,

à deux heures du matin, naviguant par une continuation de vent très

favorable[159], nous nous trouvâmes tout à coup près de neuf

bâtiments.

[Note 159: Par 26° latitude Nord et 33° longitude Ouest.]

Étant à portée de voix de l'amiral, M. Bruillac put bientôt lui dire

qu'il jugeait que c'était une escadre anglaise. Cependant l'amiral lui

répondit qu'il avait reconnu un convoi; dès lors M. Bruillac n'insista

pas; mais il se mit à observer attentivement ces navires avec sa

lunette de nuit. Nous avions diminué de voiles pour nous mettre à la

même marche qu'eux; nous nous préparions au combat, et nous serrions

leur queue de près, lorsque notre commandant, profitant d'un mouvement

que fit le dernier d'entre eux, par lequel son côté se présenta vers

la frégate, aux derniers rayons de la lune vers son coucher, compta et

me fit compter, avec sa lunette, trois batteries complètes de canon.

Sachant fort bien qu'il n'est pas d'usage que les convois soient

escortés par un vaisseau à trois ponts, il reparla à l'amiral, lui fit

part de sa découverte et renouvela sa première opinion d'escadre

anglaise; mais M. Linois, toujours frappé de son idée primitive,

enchanté, d'ailleurs, de pouvoir se battre à souhait, ne répondit que

par ces mots: «Au point du jour, nous attaquerons le vaisseau qui

escorte ces navires; nous le réduirons, et nous nous emparerons du

convoi.»

Cependant la route que faisaient ces bâtiments, quand nous les

découvrîmes, ne conduisait ni en Europe, ni aux Antilles; j'en fis la

remarque, que je communiquai à notre commandant. En me disant qu'il

l'avait déjà reconnu, il se décida, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup,

à faire une troisième tentative pour détourner l'amiral de son dessein

et pour lui prouver que nous avions, en vue, une escadre en croisière.

Il fit valoir à l'appui l'ordre de tactique sous lequel nos ennemis

naviguaient, la voilure qu'ils portaient, les signaux qu'ils

faisaient... L'amiral persista; il finit, même, par demander avec

quelque humeur à M. Bruillac, s'il n'était pas prêt à se battre. «Vous

verrez que si!» répondit notre commandant avec fierté; et il ne

s'occupa plus que de prouver qu'effectivement il était prêt, bien

prêt, toujours prêt, comme il le dit en se retournant vers nous, après

cette infructueuse conversation.

En voyant tant d'aveuglement, en réfléchissant à l'obstination des

hommes, souvent sur des objets opposés; en me rappelant l'incrédulité

de M. Bruillac devant Colombo, de M. Bruillac ne pouvant aujourd'hui

dessiller les yeux de l'incrédule avec qui, à son tour, il avait

affaire, il me revint à l'esprit le reproche que Dorine, avec tant de

verve, adresse à Orgon:

Triste retour, Monsieur, des choses d'ici-bas;

Vous ne vouliez pas croire, et l'on ne vous croit pas.

Cette escadre anglaise, car enfin c'en était une, attendait une de nos

divisions, qui devait avoir récemment quitté les Antilles, et, nous

voyant de nuit et venant du sud, où elle ne supposait aucun bâtiment

français, elle nous prenait pour des Américains qui voulaient s'offrir

à prendre des paquets; ainsi elle ne faisait aucune attention à nous.

Rien n'était donc plus facile que de nous sauver, puisque nous

n'avions qu'à continuer notre route à la faveur du reste de la nuit;

mais l'amiral voulait se battre; il le voulait absolument, et ses yeux

étaient restés fermés à la vérité.

Environ trente ans après l'instant de l'attaque, je tressaille encore

quand je me représente notre commandant me criant avec l'enthousiasme

d'un noble courage: «Diminuez de voiles, ralliez _le Marengo_; nous

n'y serons pas à temps! nous n'y serons pas à temps!» C'est qu'en

effet l'amiral, n'attendant pas même le point du jour, s'approchait du

dernier vaisseau, le trois ponts, et nous qui étions de l'autre côté

de l'amiral, mais un peu de l'avant, nous tendions à nous en éloigner.

Tirer un coup de canon sans que M. Bruillac y fût, eût été désespérant

pour lui; aussi dès qu'il avait vu M. Linois marquer son mouvement, il

avait deviné son intention; il voulut se hâter d'aller le seconder, et

j'exécutai ses ordres avec promptitude. _Le Marengo_ se plaça par le

travers du trois ponts, nous sur son avant où nous lui fîmes beaucoup

de mal; mais _le Marengo_ souffrit beaucoup. Quand le jour fut

entièrement fait, il avait plus de cent hommes hors de combat; M.

Linois avait un mollet emporté, et M. Vrignaud, qui était son

capitaine de pavillon, un bras. On pansait l'amiral dans la cale,

quand on alla lui dire qu'il n'y avait plus à en douter, que c'était

réellement une escadre, et qu'elle manoeuvrait pour nous envelopper.

Alors, douloureusement éclairé, il donna l'ordre de battre en

retraite, et il nous fit faire le signal de nous sauver.

Le trois ponts, fortement dégréé par nous, ne pouvait empêcher _le

Marengo_ d'exécuter son projet et, quand celui-ci fut entièrement

dégagé du feu des formidables batteries de cet adversaire, M.

Bruillac cessa le combat, pensant à trouver son salut dans sa marche.

Toutefois _le Marengo_ ne tarda pas à être rejoint par deux autres

vaisseaux ennemis; il se défendit tant qu'il put; mais, à neuf heures,

il fut obligé de se rendre.

L'escadre anglaise se composait de sept vaisseaux et deux frégates;

l'une d'elles de notre rang, _l'Amazone_, se distinguait par sa

marche. Ce fut elle qui nous poursuivit de plus près; mais elle ne

nous aurait pas joints sans l'échec que nous avait fait éprouver notre

échouage sur la côte d'Afrique. Nous fîmes tout ce que nous pûmes pour

nous donner un peu plus de sillage; toutefois, nous ne réussîmes pas à

l'empêcher de nous joindre.

L'action entre les deux frégates commença à dix heures; à dix heures

et demie, la frégate anglaise était fort endommagée dans sa mâture et

ne put continuer à nous suivre; mais nous aussi nous avions des

avaries qui nous arrêtaient, et qui permirent à deux vaisseaux

ennemis[160] de s'approcher de nous, un de chaque côté. Le plus voisin

tira sur nous dès qu'il le put! nous ripostâmes en continuant notre

route et avec l'espoir de le démâter; mais nous n'eûmes pas ce

bonheur. L'autre vaisseau, quand il fut à portée, tira deux coups de

canon qui percèrent notre misaine. M. Bruillac me dit alors qu'il ne

lui restait aucune chance de se sauver; en effet, le gréement était en

lambeaux; nous avions huit pieds d'eau dans la cale; nos ponts étaient

teints de sang. Le canon le plus voisin du commandant avait éclaté en

blessant tous ceux qui environnaient M. Bruillac et moi; alors,

s'acheminant vers sa chambre pour jeter à la mer la boîte de plomb où

les instructions secrètes étaient renfermées, ce brave commandant

m'ordonna de faire amener le pavillon.

[Note 160: _Le London_ et _le Ramilies_.]

Il n'était personne qui ne dût avoir prévu cet ordre; on ne pouvait

même s'étonner que de ne pas l'avoir entendu donner plus tôt, et

pourtant il retentit à mon oreille comme un glas funèbre; ma voix

faiblit en le transmettant à l'aspirant chargé de veiller à la drisse

du pavillon, et il m'en resta à peine assez pour faire le commandement

de «bas le feu!», qui lui succéda immédiatement.

Mais, à ce moment, la scène changea et prit un caractère de sublimité

extraordinaire: à ces mots, de «bas le feu!» une voix se fit entendre,

une seule voix, mais composée de plus de cent voix unanimes; et cette

voix formidable cria que _la Belle-Poule_ ne devait pas se rendre, que

_la Belle-Poule_ ne pouvait pas être prisonnière, en un mot que _la

Belle-Poule_ devait se faire couler! Je ne voulus pas prendre sur moi

de faire discontinuer le combat; j'envoyai donc avertir le commandant,

qui revint, radieux de ce qu'il apprenait, et qui se battit de plus

belle, en prodiguant des paroles d'admiration à son équipage.

Peu d'instants après, ce pavillon, que je n'avais pas fait amener, fut

emporté par un boulet. Un chef de timonerie--jamais je n'oublierai son

nom ni sa figure,--Couzanet, né à Nantes en prit un autre sur son dos,

le porta au bout de la corne, le déploya, le tint lui-même développé,

et resta dans cette position périlleuse, jurant d'y périr s'il le

fallait. Mille autres traits honorèrent cette journée, et j'en

pourrais citer d'aussi beaux de l'aspirant Lozach, du canonnier

Lemeur, du matelot Rouallec et d'une infinité d'autres; mais il

faudrait un volume; et d'ailleurs tous auraient le droit d'être

individuellement nommés, car tous furent des braves, et si

quelques-uns parurent se distinguer davantage, c'est qu'ils eurent le

bonheur d'avoir eu, pour le faire, une occasion que les autres

auraient saisie, si elle s'était offerte à leur courage.

Enfin le vaisseau anglais de gauche, qui voyait notre situation, nos

efforts, s'approcha à portée de voix sans plus tirer. Au péril mille

fois de la vie, son commandant se mit en évidence, seul, sur le bord,

faisant signe qu'il voulait parler. C'eût été une atrocité que de

continuer le feu sur un si digne homme; le silence le plus profond

succéda au fracas de l'artillerie; alors, d'un ton ému, notre généreux

ennemi prit son porte-voix, et, en notre langue, il prononça ces

paroles: «Braves Français, tous mes canons sont chargés à double

charge; toute résistance est inutile; rendez-vous; je vous en conjure

au nom de l'humanité!»

M. Bruillac, entendant cet appel fait à l'humanité, comprit alors ses

vrais devoirs: il dit qu'il voulait conserver de si glorieux restes au

pays; et, sans plus rien écouter il alla lui-même sous le pavillon, et

il ordonna à Couzanet de le jeter à la mer. Couzanet, en ce moment,

était couché en joue par un peloton de fusiliers anglais; il le savait

et il ne sourcillait pas! Les belles choses que l'on voit au milieu de

l'horreur des combats! que de dévouement, que d'héroïsme, que de

grandeur!

Le nom du vaisseau auquel nous nous rendîmes était _le Ramilies_;

celui de son magnanime commandant: Pickmore, qui versa des larmes

d'attendrissement et de philanthropie, en voyant, quand il monta à

notre bord, les traces du carnage qui s'offrirent à ses yeux, et qui

venait d'assister à la bataille de Trafalgar avec trois autres

vaisseaux de l'escadre si imprudemment attaquée par nous. Cette

escadre était commandée par le vice-amiral Sir John Borlase

Warren[161]; et, en ce moment, tant par suite de Trafalgar que par le

fait de cette croisière, les côtes de France étaient débloquées, et

nous aurions pu y rentrer avec facilité, sans la fatalité qui nous

poussait à notre perte.

[Note 161: Né en 1754, mort en 1822.]

Ainsi fut consommée la perte d'une frégate[162] qui avait coupé la

ligne équinoxiale vingt-six fois, et qui, depuis plus de trois ans,

marchant de périls en périls, avait triomphé de tous; ainsi fut

arrêtée ma carrière, au moment où, sans contredit, de toute ma vie,

j'ai été le plus capable de commander. Nous savions, en effet, que

l'empereur était sans pitié pour les prisonniers et que l'Angleterre

tenait trop à le contrarier en tout pour jamais accéder à aucun

échange; nous n'ignorions pas que nous allions longtemps souffrir dans

la captivité, et souffrir de toutes les manières; car Napoléon non

seulement n'accordait pas une demi-solde aux officiers de sa propre

armée quand ils étaient pris; mais notre temps n'était même pas compté

pour la retraite. Que la paix soit sur ses cendres, car il fut

prisonnier à son tour; il le fut par sa faute; il n'eut pas alors la

philosophie qu'on pouvait attendre de lui; il le fut six ans, et il

mourut en buvant, jusqu'à la lie, le calice d'amertume.

[Note 162: Comparez E. Chevalier, capitaine de vaisseau, _Histoire

de la Marine française sous le Consulat et l'Empire_, Paris, 1886, pp.

305 et 306.]

Mon premier soin fut de chercher mon frère que j'embrassai, satisfait

de le voir sain et sauf. Je m'occupai ensuite de ramasser dans une

malle quelques-uns des effets de corps les plus utiles; puis, montant

sur le pont, j'y trouvai mon épée sur le banc de quart. Il est d'usage

que, après un combat, les vainqueurs rendent aux officiers leurs armes

personnelles. Pour moi, je regardai comme une humiliation de tenir une

arme d'une autre main que celle de mon souverain; et pour m'y

soustraire, j'en cassai la lame sur un de mes genoux et je jetai les

deux morceaux à la mer. M. Moizeau resta sur le pont pour recevoir les

officiers anglais; le reste de l'état-major descendit dans la

grand'chambre; et là, assis chacun sur notre malle, nous attendîmes

qu'on vînt nous donner une destination.

Mémoires du Baron de Bonnefoux, Capitaine de vaisseau, 1782-1855 · 第 25 / 113 题