SOMMAIRE: Le commandant Parker, à bord de _la Belle-Poule_.--Un
commandant de vingt-huit ans.--Belle attitude de Delaporte.--Avec
mon frère, Puget et Desbordes, je passe sur le vaisseau _le
Courageux_ commandé par M. Bissett.--Le lieutenant de vaisseau
Heritage, commandant en second.--Le lieutenant de vaisseau
Napier, arrière-petit-fils de l'inventeur des Logarithmes.--Ses
sorties inconvenantes contre l'empereur.--Je quitte la table de
l'état-major, et j'exprime à M. Heritage mon dessein de manger
désormais dans ma chambre et de m'y contenter, s'il le faut, de
la ration de matelot.--Intervention de M. Bissett.--Il me fait
donner satisfaction.--Je reviens à la table de l'état-major.--La
croisière de l'escadre anglaise.--Armement des navires
anglais.--Coup de vent.--Avaries considérables qui auraient pu
être évitées.--Communications de l'escadre avec le vaisseau
anglais, _le Superbe_, revenant des Antilles.--Encore un désastre
pour notre Marine.--Destruction de la division que notre amiral
Leissègues commandait aux Antilles, par une division anglaise
sous les ordres de l'amiral Duckworth.--Portrait de Nelson
suspendu pendant l'action dans les cordages.--Les bâtiments de
l'amiral Duckworth, fort maltraités, étaient rentrés à la
Jamaïque pour se réparer.--L'amiral se rendait en Angleterre à
bord du _Superbe_.--Le même jour, un navire anglais, portant
pavillon parlementaire, traverse l'escadre.--Mon ami Fleuriau,
aspirant de _l'Atalante_.--Télégraphie marine des
Anglais.--J'imagine un système de télégraphie que, peu de temps
après, j'envoyai en France.--L'amiral Warren renonce à sa
croisière.--M. Bruillac réunit tous les officiers de _la
Belle-Poule_, et nous faisons en corps une visite à l'amiral
Linois, qui était encore fort souffrant. Il nous adresse les plus
grands éloges sur notre belle défense.--L'amiral Warren.--Le
combat contre la frégate _la Charente_.--Quiberon.--Relâche à
Sâo-Thiago (îles du Cap Vert).--Arrivée à Portsmouth, après avoir
eu le crève-coeur de longer les côtes de France.--Soixante et un
jours en mer avec nos ennemis.
Ce fut le commandant de _l'Amazone_, aujourd'hui l'amiral Parker[163],
qui vint à bord de _la Belle-Poule_ pour notifier les intentions de
l'amiral Warren à notre égard. Jamais conduite plus distinguée, jamais
hommages plus flatteurs ne surpassèrent ce que cet amiral ordonna
dans cette circonstance. M. Parker n'avait alors que vingt-huit
ans[164]. C'est le bel âge pour commander à la mer; c'est celui où la
force physique accroît l'énergie morale; quelques fautes peuvent être
commises, à la vérité; mais, comme elles sont compensées par cette
habitude, par cette force de commandement que plus tard on ne
contracte plus qu'imparfaitement, et qui seule fait les bons amiraux!
La marine, de toutes les professions, est certainement la plus dure;
aussi, lorsqu'on s'y adonne par vocation, par goût, il faut avoir
cette perspective de commander jeune; il faut avoir celle d'un
avancement rapide, et non pas de servir de marche pied. Ainsi je
pensais alors; ainsi je pense encore; j'avais donc rêvé, moi aussi, de
commander bientôt; toutes mes actions avaient tendu vers ce but; mais,
pour la première fois, je vis que ce n'étaient que des rêves; et,
quand M. Parker parut, ce que la fortune avait fait pour lui et ce que
je voyais qu'elle faisait contre moi, me causa le plus pénible
désenchantement.
[Note 163: William Parker, plus tard sir William Parker, né en
1781 à Almington-Hall, comté de Stafford, mort en 1866, après une
brillante carrière.]
[Note 164: Il n'en avait même que vingt-cinq, un an de plus que
l'auteur de ces _Mémoires_.]
Il se présenta avec bienséance, nous salua; mais il n'avait pas encore
parcouru de l'oeil toute la grand'chambre, que l'aspect de Delaporte,
froid, sévère, résigné, le frappa. C'était vraiment l'expression de
fierté de Papirius devant les Gaulois.
Il se remit et nous fit connaître les noms des bâtiments de l'escadre,
en ajoutant tout ce qui pouvait nous être agréable pour notre
translation. À l'exception de mon frère, qui ne faisait qu'un avec
moi, nous tirâmes, à peu près, au sort, et je passai, avec Puget et
Desbordes, sur le vaisseau _le Courageux_, commandé par M. Bissett.
L'on m'y donna une chambre d'officier qui se trouvait vacante; et je
mangeai, assez fréquemment, avec M. Bissett, par invitation, mais
habituellement avec l'état-major et placé à côté du lieutenant de
vaisseau Heritage, commandant en second du _Courageux_.
C'était le meilleur des humains; mais j'avais à table, pour vis-à-vis,
un autre lieutenant de vaisseau, M. Napier[165], arrière-petit-fils de
l'inventeur des Logarithmes, qui vient encore d'illustrer son nom par
la capture hardie de la flotte de Dom Miguel, dernier souverain du
Portugal[166]; et qui, par opinions politiques, par esprit national
mal entendu, par haine excessive contre Napoléon[167], se montrait à
tous moments d'une taquinerie insupportable. Comme je parlais assez
bien l'anglais, il s'adressait ordinairement à moi, d'autant qu'il
avait cru remarquer, car j'avais eu le tort de le lui laisser
pénétrer, que j'étais loin d'admirer les conceptions politiques de
l'empereur. Je soutenais les discussions en termes généraux, et je
m'efforçais de les y ramener quand elles en sortaient; le bon Heritage
m'appuyait pour éloigner les personnalités qui font le venin des
querelles; mais l'ardent Napier brisait tous les obstacles, et
reprenait toujours son thème favori. Un jour, il sortit tellement des
bornes que, par respect pour le souverain de mon pays, je quittai la
table; je me retirai dans ma chambre, et j'exprimai à M. Heritage mon
dessein formel d'y manger désormais, et de m'y contenter, s'il le
fallait, de la ration de matelot. M. Heritage voulut ramener les
esprits; mais il ne put rien sur moi sans m'avoir promis quelques
réparations; et, pour obtenir, après bien des pourparlers, que je
renonçasse au projet que j'avais formé, il fallut que M. Bissett
intervînt; en effet, le commandant Bissett me fit assurer que M.
Napier, à qui il en avait fait de vifs reproches, lui en avait exprimé
ses regrets, et qu'il avait la certitude que ma juste susceptibilité
ne serait plus blessée par le retour de conversations aussi déplacées.
À ces conditions, je revins. Heritage parut au comble du bonheur.
Napier devint le plus aimable des hôtes; et je sais que le respectable
Bissett aurait fait débarquer Napier, plutôt que de souffrir que je
fusse encore molesté, et qu'en attendant il m'aurait donné un couvert
à sa table. Voilà comment les affaires peuvent s'arranger sans duels,
sans scènes ignobles; mais encore je commis une faute en ceci: de ne
pas avoir prévu les suites d'une première tolérance, et de n'avoir
pas, dès le principe, pris le parti auquel, plus tard, il fallut
arriver.
[Note 165: Sir Charles Napier, né le 6 mars 1786, mort le 6
novembre 1860, deux fois membre du Parlement, contre-amiral en 1846,
vice-amiral en 1854. D'un caractère très passionné, il eut des démêlés
célèbres d'abord avec l'amiral Stopford, plus tard avec les lords de
l'Amirauté. Il était le cousin germain du général sir Charles-James
Napier, le héros du Sindh et de son frère, le général sir
William-Francis-Patrick Napier, l'historien de la guerre d'Espagne.]
[Note 166: En 1833, sir Charles Napier, qui avait accepté le
commandement de la flotte de dona Maria, remporta au cap Saint-Vincent
une victoire signalée sur celle de Dom Miguel. Il publia trois ans
plus tard un récit de cette guerre.]
[Note 167: Par une ironie du sort, sir Charles Napier termina sa
carrière active sous Napoléon III, en qualité de commandant de
l'escadre de la Baltique pendant la guerre de Crimée.]
L'escadre anglaise continua sa croisière au même point: c'est un
avantage signalé que de connaître ses ennemis; je mis, pendant que je
restais avec eux, mon temps à profit sous ce rapport. J'y appris
beaucoup de choses; car notre Gouvernement s'occupait si peu de marine
que nos armements ne pouvaient pas soutenir le parallèle avec ceux des
bâtiments anglais; aussi ne doit-on pas s'étonner s'ils eurent si bon
marché de nos flottes à Trafalgar et en quelques autres circonstances.
Toutefois je trouvai les officiers anglais moins bons marins, moins
instruits que ceux d'entre nos marins qui avaient fait de longues
campagnes, et, à chaque instant, ils étaient en faute dans leur
navigation ou dans leurs évolutions; en un mot je leur vis faire des
avaries considérables qu'ils auraient pu empêcher par l'emploi de
précautions ou de moyens qui nous étaient très familiers. Un coup de
vent se déclara; plusieurs nouvelles avaries, et de très graves,
eurent lieu, et je ne trouvai point chez ces hommes l'à-propos,
l'habileté, le sang-froid surtout, sans lesquels il n'est pas de bon
marin. Dans cette tempête, _le Marengo_ fut démâté de tous ses mâts et
faillit périr; mais il avait tant souffert dans sa vaillante
résistance qu'il n'y avait rien d'étonnant.
L'escadre continuait encore sa croisière lorsqu'un vaisseau anglais,
revenant des Antilles, la joignit. Des communications eurent lieu, des
signaux multipliés furent faits, des démonstrations de joie
éclatèrent; mais, près de nous il y eut une réserve complète dont nous
nous abstînmes de chercher à pénétrer le mystère; il finit cependant
par être connu; c'était encore un désastre pour notre Marine. Le
nouveau vaisseau était _le Superbe_ monté par l'amiral Duckworth[168],
qui se rendait en Angleterre, après avoir détruit l'escadre que notre
amiral Leissègues[169] commandait aux Antilles.
[Note 168: Sir John-Thomas Duckworth, né à Leatherhead (Surrey),
en 1748, mort à Plymouth en 1817, était, depuis 1800, vice-amiral et
gouverneur de la Jamaïque.]
[Note 169: Corentin-Urbain-Jacques-Bertrand de Leissègues, né à
Hanvec, près de Quimper, le 29 août 1758, mort à Paris, le 26 mars
1832, commandait en 1793 la division qui reprit la Guadeloupe aux
Anglais. Il fut nommé contre-amiral à la suite de ce succès, le 16
novembre 1793, et vice-amiral en 1816.]
Nelson, à Trafalgar, après avoir donné ses ordres particuliers à ses
capitaines, signala à l'armée navale: «L'Angleterre compte que chacun
fera son devoir.» Duckworth, rencontrant notre escadre des
Antilles[170], suspendit un portrait de Nelson dans les cordages
au-dessus de sa tête, et il signala: «Ceci sera glorieux.» Rendons
justice à nos ennemis et avouons que ce sont de sublimes inspirations.
Les bâtiments de l'amiral Duckworth étant fort maltraités[171],
rentrèrent à la Jamaïque pour se réparer; mais l'Amiral en était
parti sur _le Superbe_ qui, le premier, fut mis en état de reprendre
la mer, afin d'aller en Angleterre rendre compte de sa mission.
[Note 170: Le 6 février 1806, à Santo-Domingo, capitale de la
partie espagnole de l'île de Saint-Domingue, cédée à la France par le
traité de Bâle et où le général Ferrand s'était maintenu après le
triomphe de l'insurrection dans l'ancienne colonie française. L'amiral
de Leissègues, parti de Brest le 13 décembre 1805 avec cinq vaisseaux,
deux frégates et une corvette, avait porté mille hommes de renfort au
général Ferrand.]
[Note 171: L'escadre de l'amiral Duckworth se composait de 7
vaisseaux, 2 frégates et 2 bâtiments légers. Voyez, sur le combat, Fr.
Chassériau, _Précis historique de la Marine française_, t. I, p. 338.]
Les prisonniers français furent consternés de ce nouvel échec; les
Anglais, Napier lui-même, mirent, cependant, devant nous, beaucoup de
discrétion dans leurs transports; et c'était se respecter que nous
respecter ainsi; mais on ne reçoit un pareil hommage que lorsqu'on l'a
mérité; et, peut-être que si, précédemment, j'avais supporté avec
indifférence des sarcasmes proférés devant moi, j'aurais eu à subir un
redoublement de jactance en ce moment.
Le jour même de la rencontre du _Superbe_, un autre navire anglais,
portant pavillon parlementaire, traversa l'escadre. Comme il passait
le long du _Courageux_, j'aperçus un individu qui attira mes regards
par la manière attentive dont il me fixait. C'était Fleuriau, mon ami
Fleuriau, aspirant de _l'Atalante_ qui, blessé dans l'affaire du cap
de Bonne-Espérance, avait obtenu d'être renvoyé en France comme
malade. Il était pâle, affaibli; mais il paraissait heureux de
retourner dans sa patrie que, comme lui, j'aurais bien voulu avoir
l'espérance de revoir au même prix! Il me salua de la main, me montra
sa poitrine où avait frappé le coup fatal; je lui tendis les bras;
mais le vent soufflait; le navire obéissait au timonier, et je le
perdis de vue, absorbé dans mes regrets. Mélange étonnant, concours
singulier d'événements! On eût dit que, sur un point de l'univers,
vainqueurs, vaincus, amis, infortunés, avaient cherché à triompher de
mille difficultés pour se réunir un instant, se communiquer leurs
émotions, et se séparer après s'être seulement entrevus. J'appris, par
la suite, que l'air natal, les bons soins de sa famille, les douceurs
du pays, avaient rétabli à la longue la santé alors très altérée de
Fleuriau.
En France, nous n'avions pas encore appliqué à la Marine la
télégraphie, qui est, pourtant, l'invention d'un Français. Je fus
honteux qu'on pût nous faire plus longtemps un reproche dont je
sentais la justesse par la rapidité avec laquelle les plus minces
détails de l'affaire de l'amiral Duckworth étaient parvenus au
_Courageux_. Je ne pouvais cependant pas prétendre à ce que les
Anglais me communiquassent l'explication de leur système; mais l'idée
première devait me suffire pour en trouver la clef ou pour en former
un autre équivalent.
Je me mis donc à l'oeuvre, et j'en traçais effectivement un que, peu
de temps après, j'envoyai en France; mais telle était l'insouciance
avec laquelle on y traitait les affaires navales que ce ne fut que
sept ans après que cette innovation précieuse fut définitivement
introduite sur nos vaisseaux. Ce travail, en particulier, me rendit le
plus grand service pendant le temps que je restai sur mer avec nos
ennemis et qui dura soixante et un jours. C'est en effet le propre de
l'étude d'adoucir les chagrins, d'affaiblir les idées sombres, de
calmer l'esprit, de soulager le coeur de ses douleurs.
Le résultat de la mission de l'amiral Duckworth rendant inutile la
croisière de l'amiral Warren, celui-ci se décida à y mettre un terme
et à aller se ravitailler à Sâo-Thiago (îles du cap Vert) pour ensuite
retourner en Angleterre. Quelques moments, toutefois, avant de faire
route, M. Bruillac obtint la permission de réunir tous les officiers
de _la Belle-Poule_ pour faire une visite de corps à l'amiral Linois,
qui commençait à entrer en convalescence. Je regardais cette visite
comme un devoir en présence des Anglais, comme une déférence au
malheur; mais j'avouerai qu'en toute autre position j'aurais préféré
m'en abstenir, tant j'attribuais de part à M. Linois dans l'éternelle
captivité par laquelle mes pas se trouvaient arrêtés. Il était encore
fort souffrant; il nous fit cependant les plus grands éloges sur notre
belle défense; et nous en fîmes la remarque; car, jusque-là, il avait
été fort sobre de compliments: encore s'il avait su profiter des bons
avis!
Je n'omettrai pas de mentionner que M. Bruillac avait trouvé dans M.
Warren, l'ex-commandant de la division à laquelle il avait, jadis, sur
_la Charente_, porté de rudes coups devant Bordeaux, et que M. Warren
ne lui en témoigna que plus d'estime et d'égards: ainsi les querelles
militaires qui se décident les armes à la main diffèrent généralement
des chicanes de particuliers; celles-ci sont étroites, mesquines,
rancunières; les autres, au contraire, portent un cachet de grandeur
et de loyauté. C'est encore M. Warren qui commandait les forces
navales de l'Angleterre dans la fatale expédition de Quiberon, en
1795, où il déploya tant d'humanité.
La relâche à Sâo-Thiago, le voyage en Angleterre, ne présentèrent
aucun incident remarquable, et nous arrivâmes à Portsmouth, après
avoir eu le crève-coeur de longer les côtes de France, d'en apercevoir
les sites riants et de nous en éloigner avec le pénible sentiment de
notre liberté perdue!