CHAPITRE VIII

SOMMAIRE: Préparatifs de départ de l'Île-de-France.--Arrivée à

bord de Céré fils engagé comme simple soldat.--Son enthousiasme

patriotique et ses sentiments de discipline.--Au moment de

l'appareillage de _la Belle-Poule_, tentative de mutinerie d'une

partie de l'équipage.--Admirable conduite de M. Bruillac. Ses

officiers l'entourent. L'ordre se rétablit.--Paroles que

m'adresse le commandant en reprenant son porte-voix pour

continuer l'appareillage.--_Le Marengo_ et _la Belle-Poule_ se

dirigent vers les Seychelles.--Mouillage à Mahé.--Mahé de la

Bourdonnais et Dupleix.--But de notre visite aux Seychelles.--M.

de Quincy.--Un gouverneur qui tenait encore sa commission de

Louis XVI.--Un homme de l'ancienne cour.--Chasse de chauve-souris

à la petite île Sainte-Anne.--Danger que mes camarades et moi

nous courons.--Le «chagrin».--Les caïmans.--De Mahé, la division

se rend aux îles d'Anjouan.--Croisière à l'entrée de la mer

Rouge.--Croisière sur la côte de Malabar, devant Bombay.--Aucune

rencontre.--Dommage causé indirectement au commerce

anglais.--Pendant mon quart, _la Belle-Poule_ est sur le point

d'aborder _le Marengo_.--L'équipage me seconde d'une façon

admirable et j'en suis profondément touché.--L'abordage est

évité.--Réflexions sur le don du commandement.--Mes diverses

fonctions à bord, officier de manoeuvre du commandant, chargé de

l'instruction des aspirants, des observations astronomiques, des

signaux.--M. Bruillac m'avait proposé de me décharger de mon

quart et de le confier à un aspirant. J'avais refusé. Pendant

toute la durée de la campagne, je ne manquai pas un seul

quart.--Visite des abords des îles Laquedives et des îles

Maldives.--En approchant de Trinquemalé, rencontre de deux beaux

vaisseaux de la Compagnie des Indes.--Manoeuvre du commandant

Bruillac contrariée par l'amiral.--Un des vaisseaux se jette à la

côte et nous échappe.--À la suite d'une volée que lui envoie, de

très loin, _la Belle-Poule_, l'autre se rend.--C'était _le

Brunswick_, que l'amiral expédie en lui donnant pour premier

rendez-vous la baie de Fort-Dauphin (île de Madagascar) et

False-bay pour le second.--Continuation de la croisière à

l'entrée de la mer de l'Inde.--Après avoir traversé cette mer

dans le voisinage des îles Andaman, la division se dirige vers la

Nouvelle-Hollande, et aux environs du Tropique, elle remet le cap

vers l'ouest. Nous nous trouvons alors, par un temps de brume, à

portée de canon de onze bâtiments anglais, que l'on prend pour

onze vaisseaux de la Compagnie.--L'amiral attaque avec

résolution.--Ces bâtiments portaient trois mille hommes de

troupes, qui font un feu de mousqueterie parfaitement

nourri.--Les voiles de _la Belle-Poule_ sont criblées de

projectiles.--M. Bruillac et moi nous avons nos habits et nos

chapeaux percés en plusieurs endroits.--Le vaisseau de 74 canons,

_Le Blenheim_, qui escortait les dix autres bâtiments, parvient

enfin à se dégager.--Intrépidité et habileté du commandant

Bruillac.--_La Belle-Poule_ canonne _le Blenheim_, pendant une

demi-heure, sans être elle-même atteinte.--Elle lui tue quarante

hommes.--L'amiral qui se trouvait un peu sous le vent, signale au

commandant Bruillac de cesser le combat et de le rejoindre.--La

division reprend sa direction vers le Fort-Dauphin.--En passant

près de l'Île-de-France.--«Elle est pourtant là sous

Acharnar.»--Nous ne trouvons pas _le Brunswick_ à

Fort-Dauphin.--Traversée du canal de Mozambique.--Changement des

moussons.--La terre des Hottentots.

Notre départ allait avoir lieu, nous en faisions les préparatifs à

bord, quand il y arriva un canot du pays, portant un jeune soldat en

uniforme. J'étais de service; le soldat s'avança vers moi en faisant

le salut militaire, et il me présenta un ordre d'embarquement. J'avais

déjà reconnu Céré; la joie brillait sur son visage. «Je n'avais pas

voulu vous en parler, me dit-il; mais j'ai enfin décidé mon père, et

me voici; accordez-moi cinq minutes dans votre chambre; je vous

raconterai tout; je satisferai aux étreintes de l'amitié; je ne serai

plus ensuite que soldat, et je ne vous connaîtrai que du nom de

lieutenant.» Les premières formalités d'inscription du nouvel arrivé

sur les rôles aussitôt remplies, je le conduisis dans ma chambre, où

je lui dis que je le devinais, que je l'admirais et que je l'écoutais.

Il me dit que sa carrière administrative lui répugnait plus que la

mort; que dût-il rester soldat, il ne regretterait jamais d'avoir

changé la plume pour l'épée; que la vie douce, parsemée de soi-disant

plaisirs, qu'on lui faisait chez son père, lui était insupportable;

que le désespoir s'emparait de son âme toutes les fois qu'il nous

voyait partir pour nos courses périlleuses; enfin, que sa famille

ayant consenti à lui laisser souscrire un engagement, et ayant obtenu

son embarquement du capitaine général, il se trouvait au comble de ses

voeux. Nous nous embrassâmes étroitement, l'attendrissement au coeur,

les larmes aux yeux; et le noble jeune homme prit place parmi les

autres soldats, remplit dignement ses devoirs, supporta les duretés

de la navigation avec courage et ne chercha jamais à se prévaloir de

nos relations pour obtenir le moindre adoucissement aux rigueurs de sa

position.

Un jour même, par mauvais temps, pendant mon quart, une lame l'avait

entièrement couvert et inondé; je m'approchai de lui pour le prier de

venir, après le quart, passer quelques moments dans ma chambre, et je

lui dis qu'il y trouverait du vin chaud et des paroles d'amitié. Céré

se redressa, mit la main à son bonnet de police, et, parodiant le vers

qui avait fait tressaillir le grand Condé d'admiration, le vers le

plus romain qui soit jamais sorti du coeur d'un poète, il me répondit

austèrement:

Je suis simple soldat, je ne vous connais plus.

La réplique de Curiace:

Je vous connais encore!

est empreinte d'une profonde sensibilité; cependant elle ne me parut

pas suffisante, pour rendre ce que j'éprouvai.

J'aurai l'occasion de revenir sur ce modèle du plus généreux

enthousiasme.

Après que l'ancre fut levée, le commandant venant à ordonner des

manoeuvres de l'appareillage, le silence avec lequel l'équipage

obéissait habituellement fut troublé par un léger bruit qui devint un

murmure, et qui, grossissant par degrés, comme le vent précurseur de

la tempête, éclata en cris tumultueux et en refus d'exécuter les

ordres donnés, si les parts de prises, du reste légitimement gagnées,

et injustement retenues dans la colonie, n'étaient pas distribuées.

Une cinquantaine de mutins, à l'instigation, sans doute, des fauteurs

de désordre de l'Île-de-France, avaient monté ce complot, et ils

espéraient entraîner l'équipage entier qui, peut-être, n'attendait,

pour se décider, que la manière dont ce coupable essai réussirait. La

position de chefs, placés entre le désir de faire leur devoir et le

sentiment de l'équité d'une réclamation qui ne pèche que par la forme,

est bien pénible, et il n'y a que sous des Gouvernements pareils à

ceux qui nous régissaient alors, que de semblables injustices peuvent

exister et produire de telles conséquences.

M. Bruillac fut admirable en cette circonstance; il sortit son sabre

du fourreau; il s'élança sur le groupe rebelle, et sans donner à qui

que ce soit le temps de se revoir: «Obéissez, dit-il, ou je n'épargne

personne; vous me jetteriez à la mer cent fois avant que je reculasse

devant la révolte.» Déjà il était entouré de tous les officiers; leur

attitude dévouée, les regards foudroyants la figure indignée de

Delaporte, par-dessus tout la résolution soudaine du commandant, son

maintien ferme, glacèrent les coeurs de ces malheureux, et l'ordre se

rétablit. Un conseil de guerre atteignit ceux que l'on reconnut être à

la tête de la trame; mais l'indulgence naturelle de M. Bruillac fit

atténuer les peines; et ce mélange de force, de légalité, de clémence,

apaisa les esprits pour toujours.

En reprenant son porte-voix pour continuer l'appareillage, le

commandant me demanda si je persistais à penser qu'il était convenable

de jamais chercher à affaiblir la force morale d'un chef, et si

l'union complète d'un état-major n'était pas indispensable pour le

bien général, ainsi que pour la sécurité des officiers... Achevant

ensuite ses commandements, il ne me donna pas le temps de répondre;

mais j'entendis une voix intérieure qui disait: «Brave homme que vous

êtes, par quelle fatalité avez-vous donc consenti vous-même à diminuer

cette force morale, en acceptant l'augmentation illégale que vous

accorda l'amiral, lorsque vous pouviez, en vous montrant le défenseur

de vos subordonnés, gagner leurs coeurs sans retour.» Vraiment le

coeur de l'homme est un tissu de contradictions.

Nous nous dirigeâmes vers les îles Seychelles, et nous jetâmes l'ancre

sur la rade de la principale d'entre elles, qui porte le nom de Mahé

de la Bourdonnais, du fondateur de la colonie de l'Île-de-France, de

celui qui vainquit sur mer et mit en fuite l'amiral Boscawen, qui

vainquit sur terre et prit Madras, de celui enfin, qui devint victime

de la jalousie de Dupleix. Dupleix fut un autre puissant génie, dont

l'influence donna aux Anglais beaucoup d'ombrage dans l'Inde, balança

longtemps leur crédit auprès des souverains de ces riches contrées,

mais qui eut le malheur de ne pas pouvoir ouvrir les yeux, quand il

s'agissait du mérite de son illustre rival.

Nous n'avions, à Mahé[141], d'autre but que d'y faire reconnaître

l'empereur, qui s'en laissa ensuite déposséder, malgré l'importance de

la position. Depuis de longues années M. de Quincy en était le

gouverneur; la Révolution avait laissé ce galant homme ignoré dans ces

îles lointaines qu'il régissait en père, et qu'en dépit des orages de

la politique, il conservait, en bon Français, à la métropole. Il

tenait son mandat de Louis XVI; l'amiral le lui renouvela au nom de

Napoléon. C'était un homme de l'ancienne cour, d'une politesse

exquise, de manières on ne peut plus distinguées, et qui nous reçut à

bras ouverts. Il pleura d'attendrissement en revoyant des vaisseaux,

des canons, des uniformes; et la noblesse de son maintien, la dignité

de sa parole, convertirent bientôt en enthousiasme le ridicule que la

jeunesse attache si facilement à l'antiquité de la mise ou à des

habitudes surannées.

[Note 141: Mahé (des Seychelles), île de l'Océan Indien, au

nord-nord-est de Madagascar, par 4° 45' latitude sud et 55° 10'

longitude est.]

Entr'autres curiosités des Seychelles, on remarque l'oiseau-feuille,

très petit animal, dont les ailes ressemblent exactement aux feuilles

des arbres sur lesquels il se complaît, et les oeufs à des graines de

fleurs; le coco de mer, d'une configuration renommée; la tortue de

terre, à l'écaille si belle, et les chauve-souris, gibier vraiment

exquis du pays; elles y abondent à la petite île Sainte-Anne, vers

laquelle, un beau matin, avant le jour, nous nous acheminâmes pour en

faire une ample provision. Excepté M. Moizeau et l'officier de

service, tout l'état-major était dans le canot.

Du moment où nous quittâmes le bord, un énorme chagrin se mit à nous

suivre. Ce poisson est un requin parvenu à un âge avancé; sa voracité

est très redoutée des nègres, dont il chavire les pirogues d'un coup

de queue et qu'il dévore ensuite. Ceux-ci, à l'approche du terrible

animal, n'ont de chance de se soustraire à son quintuple râtelier de

dents cruelles qu'en lui jetant du poisson par intervalles, et qu'en

l'occupant ainsi avec le produit de leur pêche, pendant qu'ils

dirigent leur frêle esquif vers le rivage, afin d'y trouver leur

salut. Notre embarcation était trop grande pour appréhender le sort

des pirogues; nous nous amusions donc, sans inquiétude, à suivre, des

yeux, le sillage du chagrin, qui faisait scintiller la mer

phosphorescente de ces parages, et à lui tirer des coups de fusil;

mais le plomb ne faisait qu'effleurer sa peau, employée en Europe, par

les menuisiers, pour polir les bois, ou, par les tabletiers, pour

couvrir certains étuis. Tout à coup le canot touche sur un banc,

échoue et s'incline tellement que si l'on n'avait pas mis autant de

diligence à piquer les avirons dans le sable, pour nous contre-buter à

force de bras, c'en était fait de plusieurs d'entre nous. Le monstre

nous crut à lui; car la dense atmosphère où vivent les poissons

n'étouffe pas leur intelligence; il rôda, s'agita, s'éleva à l'aide de

ses nageoires... la moindre fausse position nous perdait; aussi nous

ne fîmes pas un seul mouvement! Delaporte était là, commandant

l'immobilité par sa parole, inspirant la sécurité par sa présence,

forçant à la soumission par son ascendant. Le jour se fit attendre; il

vint enfin... La frégate nous vit, envoya la chaloupe et des grappins

pour nous retirer du banc, car elle ne nous croyait qu'échoués; et

nous pûmes joyeusement aller faire la guerre aux chauves-souris.

Cependant un autre danger nous attendait à l'île Sainte-Anne; ce

furent les caïmans, dont nous troublâmes, sans le savoir, le soin des

femelles qui, alors, couvaient leurs oeufs dans un petit marais

desséché et couvert de roseaux. Quelques indigènes accoururent vers

Puget et moi, en nous voyant nous engager dans ce lieu d'un péril

imminent: il était plus que temps; les roseaux frémissaient déjà du

bruit de ces bêtes féroces qui s'épouvantaient, et qui n'allaient pas

tarder à s'élancer vers nous! Voilà des chauves-souris qui manquèrent

nous coûter bien cher, et il en est bien souvent, ainsi, de beaucoup

de parties d'agrément, soit immédiatement, soit par les suites;

presque toujours la peine passe le plaisir.

Nous visitâmes les îles d'Anjouan[142]; nous allâmes ensuite croiser à

l'entrée de la mer Rouge, près du cap Guardafui, de l'île de

Socotora[143], puis, sur la côte de Malabar, devant Bombay, devant

Surate[144]; mais nous n'y rencontrâmes rien. Les bâtiments de

commerce anglais, devenus méfiants, ne se hasardaient guère plus sans

escorte; perdant beaucoup, il est vrai, par les lenteurs de cette

manière de naviguer, mais s'y assujettissant pour ne pas s'exposer à

être pris.

[Note 142: L'île d'Anjouan est une des îles Comores, entre la côte

orientale d'Afrique et Madagascar.]

[Note 143: À 170 kilomètres est du cap Guardafui, la pointe la

plus orientale de l'Afrique.]

[Note 144: Surate ou Sourat, dans le golfe de Cambay, à 270

kilomètres nord de Bombay, passait, à la fin du XVIIIe siècle, pour la

ville la plus peuplée de l'Inde.]

Il m'arriva, dans ces courses, un événement fait pour marquer dans la

carrière d'un officier, et qui fut pour moi une époque caractérisée de

transition. _La Belle-Poule_ avait ordre, la nuit surtout, de se tenir

à portée de voix du _Marengo_, ce qui exigeait, de notre part, une

attention très soutenue. Étant de quart, je me relâchai, sans doute,

de cette attention, car la frégate s'élançant vers le vaisseau, je

n'en fus averti que par le bruit des pas des matelots, alors à dîner

sur le pont, et qui, s'apercevant du mouvement avant moi, s'étaient,

en partie, levés. Il fallait manoeuvrer, manoeuvrer vite, et être bien

secondé pour ne pas aborder _le Marengo_. L'équipage ne pouvait voir

ici aucun danger personnel; mais il reconnut promptement qu'il y

aurait lieu à reproches, à punition pour moi; enfin, c'était une de

ces circonstances où la réputation, l'avenir d'un officier sont entre

les mains de ses subordonnés; ne soyez point aimé, ils obéissent de

manière à vous perdre; soyez chéri, rien ne les arrête; ils

arracheraient des montagnes de leurs fondements! À peine la série

pressée de mes commandements sortit-elle de mon porte-voix que

l'équipage se précipita, renversa le dîner ou ses apprêts, et, comme

par enchantement, tout fut exécuté. C'est un des plus beaux moments de

ma vie; cet empressement unanime, cet élan spontané, cette intention

manifeste de me tirer d'un mauvais pas, me touchèrent tellement qu'au

seul souvenir j'en suis encore tout ému.

Au commencement de la campagne, j'avais adopté le système d'une

rigidité qu'on avait souvent essayé de faire fléchir et dont ni

Delaporte ni M. Le Lièvre ne m'avait encore entièrement guéri. C'est

l'arme des jeunes officiers, c'est encore celle des chefs qui ne

savent se faire obéir que la menace à la bouche, que le règlement à la

main, que le châtiment pour conclusion. Certainement il faut des

moyens coercitifs pour parer à tous les cas, pour venir au secours de

ceux qui ne peuvent pas commander autrement; car la façon d'inspirer

confiance dans la supériorité de ses lumières ou de sa position ne

s'apprend ni ne s'acquiert: c'est un don de la nature; c'est le plus

grand, peut-être, qu'elle puisse faire à un homme; heureux celui à qui

elle départit une faveur si précieuse, car il lui suffit de parler, et

chacun s'incline avec respect. Rollin l'a bien dit, qu'il fallait

convaincre ceux à qui l'on commande, que l'on sait mieux qu'eux ce

qui leur est utile; et il ajoute que c'est de ce principe que part la

soumission aveugle du marin pour le pilote, du voyageur pour le guide,

du malade pour le médecin. Que j'eusse abordé le vaisseau, que j'eusse

contrarié l'expédition, que mon nom eût pu être cité avec un blâme

mérité, j'avais un sentiment trop exalté de mes devoirs, et c'est

ainsi que l'on sert bien, pour ne pas donner ma démission! Ce malheur

ne m'arriva pas, grâce seulement à l'heureuse disposition des

matelots, et j'en retirai un grand avantage, celui de connaître leur

affection pour moi; aussi, achevant de me dépouiller pour toujours de

toute forme acerbe, je pus, n'ayant que vingt-trois ans, ne plus leur

parler que comme un ami, ou user envers eux, quand mon coeur m'y

portait, d'une indulgence pour leurs fautes, dont, quelque temps

auparavant, je me serais bien gardé. Il est rare que, depuis lors,

j'aie employé les jurements ou que je me sois servi d'un ton plus

élevé que celui de la conversation, ou enfin que j'aie fait usage du

_tu_, beaucoup moins persuasif que le _vous_, moins bienveillant,

moins honorable, moins correct, moins sonore, moins conforme en un mot

à la bonne éducation où toujours un officier trouvera son meilleur

appui. Un subordonné abruti paraît quelquefois, je le sais, surpris de

ces manières, de cette forme de langage auxquelles il n'est pas

habitué; peut-être se sent-il, d'abord, disposé à n'en tenir aucun

compte; mais, quand la phrase est répétée avec assurance, qu'elle est

soutenue par un regard décidé, le mauvais vouloir disparaît, la

dignité de l'homme se relève, et une machine obéissante devient un

instrument intelligent, dont le dévouement est à jamais acquis.

Outre le quart, c'est-à-dire le commandement de la manoeuvre dont sont

chargés, à bord des vaisseaux, les lieutenants de vaisseau, à bord des

frégates, les lieutenants de vaisseau et les enseignes; outre le

quart, dis-je, chaque officier d'un bâtiment est investi de certains

détails, et, précisément, j'étais l'officier de manoeuvre. C'est celui

qui est choisi par le capitaine pour faire exécuter les ordres, qu'il

donne, lui-même, d'une manière générale, dans les occasions où il

commande sur le pont et où tout le monde est à son poste. L'abordage,

que j'avais si heureusement évité, me donna beaucoup d'aplomb dans mes

fonctions d'officier de manoeuvre; or j'en avais besoin; car M.

Bruillac avait souvent la bonté de me dicter ses ordres très en grand;

il se retirait ensuite, s'en reposant sur moi de leur entière

exécution.

Le poste de M. Moizeau, second à bord, était marqué par les

règlements, ainsi que celui de Delaporte, le premier des autres

officiers; l'un, sur le gaillard d'avant, l'autre commandant de la

batterie; parmi les autres officiers, le capitaine choisit celui de

manoeuvre, et je l'étais, même avant que Giboin et M. L..., mes

anciens, eussent quitté la frégate. J'ai déjà dit qu'en outre j'étais

chargé de l'instruction des aspirants, dont je m'occupais assidûment,

ainsi que des observations astronomiques, qui faisaient mes délices;

et, comme M. Bruillac m'avait, de plus, confié la direction des

signaux, et que notre navigation avec l'amiral rendait cette tâche

assez pénible, il m'avait offert de me soulager de mon quart, se

proposant de le faire commander par un de nos aspirants. Je m'étais

refusé à cette offre; car, regardant l'accomplissement du quart comme

la pierre angulaire de l'instruction et de la réputation d'un

officier, je ne voulais pas que la malveillance pût s'emparer de mon

désistement, comme d'un éloignement recherché pour ce qu'il y avait de

plus rigoureux dans le métier; ou qu'elle pût avoir le prétexte

d'arguer, qu'il y avait, de ma part, incapacité soit de corps, soit

d'esprit; et j'eus le bonheur bien rare, dans cette campagne entière

si longue, si variée, si pénible, si hérissée d'événements difficiles,

de n'avoir jamais manqué un seul quart; pas un motif, pas une

indisposition, ne vint jamais entraver ma résolution.

Nous visitâmes les abords des îles Laquedives[145], des îles

Maldives[146], le point de reconnaissance de Malique[147]; et, nous

rapprochant ensuite de Trinquemalé[148], pris par M. de Suffren

pendant la guerre de l'Indépendance des États-Unis[149], nous

aperçûmes, non loin de la côte, deux beaux vaisseaux de la Compagnie.

_La Belle-Poule_ se précipita, avec la supériorité de marche qu'elle

possédait, sur eux, ainsi que sur _le Marengo_. Il s'agissait de leur

couper la terre, ce qui retardait, mais assurait le moment de la

capture; l'amiral, n'en jugeant pas ainsi, nous signala de virer de

bord, et de virer, comme il est vrai que l'indique la tactique pour

atteindre un navire chassé en pleine mer, dans le plus court espace de

temps. Les signaux furent même si minutieusement réitérés que M.

Bruillac prétendit qu'il devait y avoir erreur, ou qu'on était trop

loin pour pouvoir les bien distinguer, et il suivit ses premières

inspirations. Il vit bientôt qu'il était un peu tard, car le plus

avancé des deux Anglais se jeta à la côte; le second allait l'imiter,

lorsque M. Bruillac s'imagina de faire tirer dessus à toute volée. Vu

l'éloignement, personne à bord ne croyait à l'efficacité de cette

bordée; cependant telle était l'adresse, l'habileté de nos canonniers

que cinq boulets frappèrent le vaisseau de la Compagnie qui, craignant

le retour d'un avertissement aussi significatif, laissa arriver sur

nous pour se faire amariner. C'était _le Brunswick_, que nous

expédiâmes, en lui donnant pour premier rendez-vous la baie du

Fort-Dauphin (île de Madagascar) et False-bay pour le second. Nous

continuâmes notre croisière à l'ouverture de la mer de l'Inde que nous

traversâmes, dans le voisinage des îles de Sumatra, Andaman, de Java;

nous filâmes ensuite vers la Nouvelle-Hollande, et, comme aux environs

du Tropique nous remettions le cap à l'ouest, nous nous trouvâmes, par

un temps de brume, à portée de canon de onze bâtiments anglais, que

nous prîmes d'abord pour onze vaisseaux de la Compagnie; l'amiral eut,

ici, la résolution qui lui avait manqué en Chine; aussi le feu fut-il

bientôt engagé à portée de pistolet.

[Note 145: Archipel de l'océan Indien, sur la côte ouest de

l'Inde, au nord des Maldives, entre 10° et 14° 30' latitude N. 69° 50'

et 72° longitude E.]

[Note 146: Entre 1° et 7° 30' latitude N., entre 70° 30' et 72°

20' longitude E.]

[Note 147: l'Île Malique, aujourd'hui Miniçoy ou Minikoi entre les

Laquedives et les Maldives.]

[Note 148: Trinquemalé ou Trincomali, excellent port de la côte

N.-E., de l'île de Ceylan.]

[Note 149: En 1782.]

Notre artillerie faisait voler en éclats la boiserie ainsi que les

ornements sculptés de ces navires, qu'elle foudroyait; ceux-ci

pliaient, et ils ne se rendaient pourtant pas; leurs canons n'étaient

pas très bien servis; mais trois mille hommes de troupes qu'ils

portaient entretenaient un feu de mousqueterie parfaitement nourri.

Nos voiles en furent criblées; le commandant Bruillac et moi

principalement, qui étions élevés sur le banc de manoeuvre, nous eûmes

nos habits et nos chapeaux percés en plusieurs endroits.

Malgré cette résistance, nous espérions avoir raison du convoi, car

tout fuyait ou semblait fuir; nous poursuivions la chasse, faisant feu

des deux bords, quand, tout à coup, un grand vide parvient à se former

au milieu de tous ces navires, et, semblable à ces guerriers vêtus de

toutes armes qui, dans les batailles anciennes, surgissaient tout à

coup, au plus fort de la mêlée, resplendissants de valeur et d'éclat,

paraît, isolé, un beau vaisseau anglais de 74. Il escortait les dix

autres bâtiments, dont tous les efforts, jusque-là, avaient tendu à

dégager son travers pour qu'il pût faire jouer ses batteries contre

nous. L'intrépide Bruillac ne balança pas à l'attaquer; mais, unissant

le talent au courage, il prit de si bonnes positions, relativement à

la fraîche brise qui soufflait, qu'il le canonna pendant une

demi-heure sans qu'aucun de ses boulets pût nous atteindre. L'amiral

n'avait pu voir immédiatement avec qui _la Belle-Poule_ avait

nouvellement affaire; quand il s'en aperçut, il se trouvait un peu

sous le vent; il jugea la partie trop inégale; il nous signala très

sagement de le rejoindre, et nous quittâmes ce dangereux voisinage.

C'est dans de semblables occasions que je m'estimais heureux d'être

l'officier de manoeuvre qui est le confident naturel des conceptions

du chef. Mon instruction gagnait beaucoup à être témoin de tout; mon

jeune coeur s'enflammait à l'aspect de ces inspirations belliqueuses

de notre commandant, qui m'enseignait, par l'exemple, ce que la

présence d'esprit et la prudence peuvent ajouter d'effet au courage.

Vis consilî expers mole ruit sua;

Vim temperatam di quoque provehunt

In majus (HORACE).

Nous sûmes, par la suite, que ce pauvre vaisseau, si malheureux dans

l'envoi de ses boulets, était _le Blenheim_; qu'il conduisait, dans

l'Inde, un convoi de troupes européennes pour le service des colonies

asiatiques, que nous lui avions tué une quarantaine d'hommes, et qu'il

avait été censuré pour son échec contre nous. Cette censure, en

réalité, était une couronne décernée à M. Bruillac.

Nous avions repris notre direction vers le Fort-Dauphin. J'avais, un

soir, prolongé, assez avant dans la nuit, quelques calculs de

position, et j'étais monté sur le pont pour prendre l'air avant de me

coucher. Delaporte était de quart. «Elle est cependant là, lui dis-je,

là, sous Acharnar» (brillante étoile qui ne se lève jamais pour les

habitants de l'Europe). Elle est même assez près, et il n'est que trop

vrai que nous ne la reverrons pas.»--Delaporte me demanda de quoi je

parlais.--«De la ravissante Île-de-France, lui répondis-je, terre

riante de plaisirs, objet réel de mes regrets!--Enfant, me dit

Delaporte, ne venez-vous ici que pour me faire partager vos

préoccupations...? Allez, allez, dans votre chambre, dormez, et

laissez-moi veiller en paix à la manoeuvre du bâtiment!» Je descendis;

mais je vis bien que mon sage ne pensait pas sans émotion que le cap

que nous tenions allait bientôt nous éloigner du pays enchanteur, où

nous avions passé de si beaux jours. Quant à Céré, il n'en témoignait

aucun mécontentement; il voulait servir; il servait; tout s'abaissait

devant cette idée.

Point de _Brunswick_ au Fort-Dauphin[150]; il fallut traverser le

canal de Mozambique; mais c'était le temps du changement des moussons.

Dans l'Inde, on appelle moussons les vents qui y soufflent six mois du

nord-est, et les six autres mois de l'année du sud-ouest.

[Note 150: Au sud de l'île de Madagascar.]

Lorsqu'une de ces saisons succède à l'autre, c'est rarement sans

ouragans ou violentes secousses dans l'atmosphère. En cette

circonstance, nous éprouvâmes des sautes de vent si spontanées, si

fortes, si réitérées, qu'il fallut toute notre vigilance, toute

l'habitude de la mer de nos équipages pour nous en tirer sans avaries.

Enfin nous prîmes connaissance de la terre des Hottentots et nous

entrâmes à False-bay.

Mémoires du Baron de Bonnefoux, Capitaine de vaisseau, 1782-1855 · 第 24 / 113 题