CHAPITRE VII

SOMMAIRE: La division met à la voile.--L'amiral donne rendez-vous

à _la Belle-Poule_ dans le sud-est de Ceylan.--Rencontre, sur la

côte de Malabar, d'un navire de construction anglaise monté par

des Arabes.--Odalisques et cachemires de l'Inde.--Chasse appuyée

par la frégate à la corvette anglaise _le Victor_.--Émouvante

lutte de vitesse.--La corvette nous échappe.--_La Belle-Poule_

prend connaissance de Ceylan.--Trente jours employés à louvoyer

au sud-est de l'île.--Une montre marine qui se dérange.--Graves

conséquences de l'accident.--La division passe sans nous

voir.--La batterie de _la Belle-Poule_, les jours de beau

temps.--Puget et moi.--Observations astronomiques.--Cercles et

sextants.--Sur la côte de Coromandel.--Prise du bâtiment de

commerce anglais, _la Perle_.--M. Bruillac m'en offre le

commandement.--Je refuse.--Retour vers l'Île-de-France.--Le

blocus de l'Île.--La frégate se dirige vers le Grand-Port ou port

du sud-est.--Plan du commandant Bruillac.--La distance de

Rodrigue à l'Île-de-France.--Le service que nous rend la

lune.--Les frégates anglaises.--Le Grand-Port.--Arrivée de la

division deux jours après nous.--_L'Upton-Castle_, _la

Princesse-Charlotte_, _le Barnabé_, _le Hope_.--Combat, près de

Vizagapatam, contre le vaisseau anglais _le

Centurion_.--_L'Atalante_ se couvre de gloire.--_Le Centurion_ se

laisse aller à la côte.--Impossibilité de l'amariner à cause de

la barre.--Importance stratégique de l'Île-de-France.--Les

Anglais lèvent le blocus.--La division appareille pour se rendre

au port nord-ouest.--Curieuse histoire du _Marengo_.--La roche

encastrée dans son bordage.--Le Trou Fanfaron.--_Le Marengo_

reste à l'Île-de-France.--_La Psyché_ va croiser.--L'amiral

expédie _la Sémillante_ aux Philippines pour annoncer la

déclaration de guerre faite par l'Angleterre à

l'Espagne.--Nouvelles de France.--Proclamation de

l'Empire.--Projet de descente en Angleterre.--Le chef-lieu de la

préfecture maritime du 1er arrondissement est transporté à

Boulogne.--M. de Bonnefoux est nommé préfet maritime du 1er

arrondissement et chargé de construire, d'armer et d'équiper la

flottille.--Il assiste à la première distribution des croix de la

Légion d'honneur et reçoit, lui-même, des mains de l'empereur,

celle d'officier.--Une lettre de lui.--_La Belle-Poule_ et

_l'Atalante_ quittent l'Île-de-France au commencement de

1805.--M. Bruillac, commandant en chef.--Croisière de

soixante-quinze jours.--Calmes presque continus.--Rencontre, près

de Colombo, de trois beaux bâtiments, que nous chassons et

approchons à trois ou quatre portées de canon.--M. Bruillac les

prend pour des vaisseaux de guerre.--Il m'envoie dans la

grand'hune pour les observer.--Je descends en exprimant la

conviction que ce sont des vaisseaux de la Compagnie des

Indes.--Le commandant cesse cependant les poursuites.--Nouvelles

apportées plus tard par les journaux de l'Inde.--Le golfe de

l'Inde.--Notre présence est signalée par des barques de

cabotage.--L'une d'elles, que nous capturons, nous apprend le

combat de _la Psyché_ et de la frégate anglaise de premier rang,

_le San-Fiorenzo_.--Récit du combat.--Valeur du commandant

Bergeret, de ses officiers et de ses matelots.--Sa présence

d'esprit.--Capitulation honorable.--Tous les officiers tués, sauf

Bergeret et Hugon.--_La Belle-Poule_ et _l'Atalante_ quittent les

côtes du Bengale, et visitent celles du Pégu, du Tonkin, de la

Cochinchine.--Capture de _la Fortune_ et de _l'Héroïne_.--Un

aspirant de _la Belle-Poule_, Rozier, est appelé au commandement

de _l'Héroïne_.--On lui donne pour second Lozach, autre aspirant

de notre bord.--Belle conduite de Rozier et de Lozach.--Rencontre

par _l'Héroïne_ d'un vaisseau anglais de 74 canons entre Achem et

les îles Andaman.--Rozier accueilli avec enthousiasme à

l'Île-de-France.--Paroles que lui adresse Vincent.--Retour de _la

Belle-Poule_ et de _l'Atalante_ à l'Île-de-France.--Observations

astronomiques faites par Puget et par moi devant Rodrigue.--Elles

confirment nos doutes sur la situation exacte de cette île.--Sur

notre rapport, un hydrographe est envoyé à Rodrigue par la

colonie.--Les résultats qu'il obtient sont conformes aux

nôtres.--Quarante-cinq navires de commerce ennemis capturés par

nos corsaires, malgré les treize vaisseaux de ligne, les quinze

frégates et les corvettes qu'entretenaient les Anglais dans

l'Inde.--Séjour prolongé à l'Île-de-France.--Les colons.--M. de

Bruix, les Pamplemousses, le Jardin Botanique.--MM. Céré, père et

fils.--Paul et Virginie.--La crevasse de Bernardin de

Saint-Pierre.--Bruits de mésintelligence entre le général Decaen

et l'amiral Linois.--Projets attribués à l'amiral.--_La

Sémillante_ bloquée à Manille.--_L'Atalante_ reste au port

nord-ouest pour quelques réparations.--Le cap de Bonne-Espérance

lui est assigné comme lieu de rendez-vous.--Les bavardages de la

colonie sur l'affaire des trois navires de Colombo.--M. Bruillac

me met aux arrêts.--Il vient me faire des reproches dans ma

chambre.

Avant de prendre connaissance de Ceylan, _la Belle Poule_ fit deux

rencontres près de la côte de Malabar. La première était un navire de

construction anglaise, que je fus chargé d'aller visiter. Il était

monté par des Arabes qui avaient une cargaison belle, opulente, mais

point embarrassante; savoir: vingt odalisques de Georgie ou de

Circassie pour l'iman de Mascate, et six grandes malles remplies de

magnifiques cachemires. Je fus ébloui, à la vue de tant de richesses,

de tant de beautés; je ne pus, cependant, juger de ces femmes, tant

vantées, que par l'élévation de leur taille, l'aisance de leurs

mouvements, ou la noblesse de leur port, car elles se tinrent

constamment voilées; mais mon imagination y suppléa. Les papiers du

navire étaient parfaitement en règle; rien n'indiquait qu'il fût armé

au compte des Anglais, et nous le laissâmes passer.

L'autre rencontre fut une corvette ennemie que nous abusâmes longtemps

par des signaux feints ou embarrassés; elle ne découvrit la ruse qu'à

deux portées de canon. Cessant alors de se laisser approcher, elle

prit retraite devant nous. La chasse que nous lui appuyâmes fut

vigoureuse; mais, malheureusement, le temps était à grains, et,

pendant ces grains, nous ne pouvions pas porter autant de voiles que

ce bâtiment, à cause de notre grande vergue, cassée récemment, et qui,

quoique réparée, nous obligeait à des ménagements. J'ai vu des joutes,

des luttes, des courses d'hommes ou de chevaux, des défis entre

bâtiments, voitures légères ou canots, mais jamais rien d'aussi

intéressant que la chasse dont je parle en ce moment. La corvette

avait tout dehors: pendant les grains, elle ne rentrait pas un pouce

de toile; dans les éclaircies, on la voyait comme enveloppée par

d'énormes lames, qui semblaient, à chaque instant, prêtes à

l'engloutir; le vent la couchait à faire frémir, et elle jetait à

l'eau, des mâts, des vergues de rechange, des futailles, des madriers,

des embarcations, des cages à poules et autres objets dont elle

s'allégeait. La frégate gouvernait droit dessus avec la même vigilance

qu'un chien couchant qui suit la trace; elle rayonnait d'espérance

quand, après une bourrasque, elle pouvait établir sa grande voile;

elle frémissait au retour du grain, quand il la fallait recarguer. Nos

regards se partageaient entre notre ennemi épouvanté et la flexion de

la grand'vergue, que nous ne nous décidions à soulager de sa voile

qu'à la dernière extrémité; et, passant majestueusement à travers des

débris flottants jetés par la corvette pour accélérer son sillage,

tantôt nous nous en approchions avec enthousiasme, tantôt nous la

voyions, avec douleur, se dérober à nos efforts. La nuit qui survint

acheva de la dégager. Nous avons su plus tard que c'était la corvette

anglaise _le Victor_, la même qui fut prise, assez longtemps après, à

Manille, par le commandant Motard, de _la Sémillante_. Elle fut

ensuite commandée par mon ami Hugon, qui ramena dessus M. Bergeret, de

l'Île-de-France en Europe.

Nous prîmes connaissance de Ceylan, et nous nous établîmes au

rendez-vous assigné. Nous y passâmes trente jours, ainsi que le

prescrivaient nos instructions; mais nous ne vîmes ni division, ni un

seul navire étranger, neutre ou ennemi. Notre commandant avait une

montre marine, en laquelle il avait la plus grande confiance. Puget en

était chargé; il s'y entendait parfaitement. Toutefois la montre se

dérangea; c'est un inconvénient de ces instruments, rare à la vérité,

mais à peu près irrémédiable en pleine mer. De mon côté j'étais chargé

de la route par l'estime ainsi que des observations astronomiques avec

le cercle de réflexion et j'entretins Puget de mes doutes sur la

montre. Il les avait lui-même. Cependant il ne voulut point les

communiquer au commandant avant d'avoir à présenter une masse

concluante d'observations pour lesquelles il se joignit à moi. Quand

nous fûmes bien certains que la longitude donnée par la montre était

défectueuse, nous fîmes notre rapport. Il était détaillé, clair,

irréfutable; mais ce que nous avions prévu arriva: M. Bruillac ne

voulut pas en entendre parler; il continua à déduire sa position de sa

montre; il finit par se trouver à 85 lieues de Ceylan, au lieu d'en

être à 25, et il lui fallut, pour reprendre connaissance de cette île,

quatre jours au lieu d'un sur lequel il comptait. La division avait

passé; elle nous avait cherchés; des bâtiments ennemis que nous

aurions pu capturer s'étaient, sans doute, présentés pour prendre

connaissance du cap Comorin; et nous n'avions rien vu; nous étions

restés dans une profonde solitude.

Nos matelots, nos timoniers, ayant, sans cesse, sous les yeux, des

officiers aussi laborieux que nous, n'avaient cru, pour la plupart,

mieux faire que de suivre notre exemple. On peut dire, en effet, de

l'esprit de l'homme: _Sequitur facilius quam ducitur_. Ils

s'approchaient de nous quand nous observions; ils notaient les

éléments de nos calculs; ils nous demandaient, ou aux plus instruits

d'entre eux, des conseils, des renseignements; ils imitaient notre

assiduité. C'était vraiment un coup d'oeil bien satisfaisant, quand le

temps était beau, et que les exercices de manoeuvres, d'artillerie,

d'abordage, ou autres, étaient finis, que de voir la batterie de la

frégate remplie de tables, sur lesquelles s'inclinaient tant de têtes

méditatives, se délassant noblement des fatigues du corps par le

travail, qui est un des plus doux plaisirs de l'intelligence.

Avec de tels hommes, l'histoire de la montre n'avait pu passer

inaperçue; mais ils savaient que leur commandant avait de très bonnes

qualités comme marin, comme homme d'exécution, comme homme de courage;

aussi, grâce surtout un peu à la direction de leurs facultés vers les

objets qui concentraient, depuis quelque temps, les pensées de Puget

et les miennes, n'y songèrent-ils bientôt plus. Les recherches

auxquelles mon camarade et moi nous nous adonnâmes à cette occasion,

tournèrent fort à notre avantage.

Jamais observations de tous genres ne furent plus multipliées, calculs

plus soignés, solutions plus concordantes. Nous jouions, nous

badinions, en quelque sorte avec nos cercles, avec nos sextants; les

positions les plus gênantes pour nous en servir de jour, de nuit, par

les plus grosses mers, n'étaient plus rien pour nous; nous en étions

venus au point de calculer comme on parle, comme on écrit, et nous

n'obtenions plus que des résultats d'une exactitude dont jamais encore

on n'avait ouï parler. Mais nous étions à la meilleure des écoles,

celle d'une navigation incessante, et au milieu de dangers de toute

espèce. Après avoir pris connaissance de Ceylan, nous poussâmes une

reconnaissance vers la côte de Coromandel. Là, sous Sadras[127], nous

nous emparâmes de _la Perle_, bâtiment de commerce anglais dont M.

Bruillac m'offrit le commandement; je ne trouvais rien de plus

instructif, de plus favorable à mon avancement que ma position sur la

frégate, et je le remerciai. Loin d'insister, il me dit qu'il avait

cru devoir, par esprit d'équité, me faire cette proposition, mais

qu'il voyait avec satisfaction qu'elle ne m'avait pas convenu.

[Note 127: Sadras, village à 66 kilomètres sud-sud-ouest de

Madras.]

Nous revînmes vers l'Île-de-France. D'après quelques indiscrétions des

Anglais prisonniers de _la Perle_, nous eûmes lieu de penser que l'île

était bloquée. Le commandant présuma avec beaucoup de justesse, comme

la suite effectivement le confirma, que le gros des forces anglaises

du blocus se tenait devant le port nord-ouest, qui est le plus

fréquenté, et que deux seules frégates devaient être devant le

Grand-Port ou port sud-est, qui est sur un point de l'île opposé au

premier.

Rodrigue, île située à environ cent lieues dans l'est de

l'Île-de-France, nous servit à nous guider pour notre attérage au

Grand-Port, devant l'entrée duquel le commandant avait pris la louable

résolution de se trouver, au point du jour, à très petite distance,

pour être entre la terre et les frégates qui devaient croiser en cette

partie. J'avais toujours cru remarquer, précédemment, qu'il y avait

plus de distance entre Rodrigue et l'Île-de-France que les géographes

n'en avaient mesuré; si cela était vrai, notre attérage était manqué!

J'étais de quart et travaillé par cette idée, quand je vis la lune se

coucher; le ciel était si pur qu'aucune partie ne m'en fut

interceptée; elle atteignit l'horizon de la mer, descendit peu à peu

et disparut. Le commandant vint précisément alors sur le pont et me

dit que nous avions à peu près parcouru la distance entre les deux

îles; qu'il venait d'estimer le chemin fait, et que, bientôt, nous

mettrions en panne pour nous arrêter. Je lui demandai dans quelle

direction il supposait la terre: il me montra le côté du crépuscule de

la lune. Je lui parlai alors de mes doutes sur la distance établie

entre les deux îles; j'ajoutai que la manière dont la lune s'était

couchée prouvait que l'Île-de-France était encore loin, puisque ses

hauteurs n'avaient pas caché l'astre à ses derniers moments; je

parvins enfin, peut-être par le souvenir de Ceylan qu'il se rappela

sans doute, involontairement, à obtenir qu'il fît encore quelques

lieues, et il fit bien; en effet, au point du jour, nous étions en

dedans des frégates anglaises au lieu d'en être en dehors. Les postes

de l'île étaient couverts de pavillons pour indiquer le blocus et

mettre les navires sur leurs gardes; les frégates anglaises essayèrent

de nous atteindre; elles tirèrent du canon, firent des signaux; les

mouches de la croisière volèrent vers le gros de leurs forces, qui

s'ébranla; mais nous étions déjà dans le port, et en sûreté.

Le surlendemain, la division arriva avec _l'Upton-Castle_, _la

Princesse-Charlotte_, _le Barnabé_, _le Hope_, riches prises qu'elle

avait faites; instruite, comme nous, par ses prisonniers, elle avait

également pris le parti d'entrer au Grand-Port, dont les frégates du

blocus lui laissèrent respectueusement le passage libre. Près de

Vizagapatam[128], elle avait attaqué et fait amener le vaisseau de

guerre anglais _le Centurion_; _l'Atalante_ se couvrit de gloire dans

cette affaire[129]; mais ce vaisseau se laissa aller à la côte. La

barre ou le ressac de la mer devant les plages sablonneuses de ces

parages empêcha qu'on ne l'amarinât, et il fut perdu pour nous.

[Note 128: La cité de Visakha, le «Mars» hindou, sur la côte des

Circar.]

[Note 129: Dans sa _Note sur la Fixation de l'effectif naval en

France_, note insérée dans les _Nouvelles Annales de la Marine et des

colonies_, M. de Bonnefoux dit à propos de ce combat: «Nous nous

garderons bien de passer sous silence que les honneurs de cette

journée furent pour le capitaine Gaudin-Beauchêne, de la frégate

_l'Atalante_, qui tirant moins d'eau que _le Marengo_, s'approcha

beaucoup plus près du _Centurion_ et dont le feu fut si foudroyant et

les manoeuvres si hardies que l'amiral Linois, son état-major, son

équipage, mus par un sentiment électrique, le saluèrent par une

acclamation trois fois répétée de: Vive Beauchêne».]

Ce fut un plaisir inexprimable de nous revoir, et nous fraternisâmes

dans ce Grand-Port, à jamais célèbre par les rudes combats qu'y ont

soutenu, après nous, les vaillants capitaines Bouvet, Hamelin,

Duperré; car l'Angleterre vit bientôt, par le résultat de nos

opérations, combien l'Île-de-France lui était préjudiciable; elle ne

recula devant aucun sacrifice, et elle fit, par la suite, la conquête

de ce boulevard si important, si facile pourtant à défendre, mais que

l'empereur négligea, et où il n'envoya, comme il l'avait fait pour

l'Égypte, que des secours insignifiants. La paix vint après; mais elle

nous fut imposée après les désastres de nos armées; les Anglais se

gardèrent bien de se désaisir de l'Île-de-France (qu'ils appellent île

Maurice), ainsi que du cap de Bonne-Espérance, dont ils s'emparèrent

avant d'attaquer l'Île-de-France; ainsi ils sont encore les maîtres de

ces deux points menaçants qui, seuls, troublaient la tranquille

possession de leurs vastes établissements dans l'Inde.

Les forces navales du blocus anglais ayant eu l'amertume de voir

entrer à l'Île-de-France notre division tout entière, ainsi que nos

prises, n'eurent d'autre parti à prendre que celui de se retirer.

Aussitôt nous appareillâmes nous-mêmes pour nous rendre au port

nord-ouest. En entrant au Grand-Port, _le Marengo_ avait touché sur

une roche jusqu'alors inconnue; comme les pompes n'eurent que très peu

d'eau à extraire, on crut d'abord que ce n'était qu'un simple choc;

toutefois le vaisseau ne pouvait reprendre la grande mer sans une

visite formelle. Dès notre arrivée au port nord-ouest, on le conduisit

donc dans le Trou-Fanfaron, où se font les radoubs, et l'on s'occupait

de le désarmer, lorsque tout à coup il coula au fond; la roche qu'il

avait touchée s'était écrêtée; elle s'était logée dans ses flancs; par

un miraculeux hasard, elle s'y était conservée pendant notre trajet du

Grand-Port au port nord-ouest; enfin elle ne s'en était détachée que

dans le Trou-Fanfaron, où il n'y avait guère plus d'eau que le

vaisseau n'en exigeait pour flotter, quelques heures plus tôt, et, en

un clin d'oeil, il s'ensevelissait en mer pour jamais! Il fallut le

relever, le réparer; or, ces opérations demandant beaucoup de temps,

_le Marengo_ resta seul à l'Île-de-France; _la Psyché_ alla croiser;

_la Belle-Poule_ et _l'Atalante_ se disposèrent à la suivre, et _la

Sémillante_ fut expédiée pour les îles Philippines, afin d'informer

les Espagnols que, sans aucune démarche préalable, les Anglais, qui

étaient en pleine paix avec eux, avaient jugé convenable de leur

déclarer la guerre, en capturant quatre de leurs frégates richement

chargées qui faisaient route pour Cadix!

Nous avions, en effet, trouvé à l'Île-de-France des journaux venus de

la métropole, des dépêches ministérielles, des nouvelles de nos

familles: Bonaparte, consul était devenu Napoléon, empereur. Une

descente en Angleterre était projetée; Boulogne était choisi pour port

central d'une flottille; le chef-lieu de la préfecture maritime du 1er

arrondissement y avait été transféré; M. de Bonnefoux en avait été

nommé préfet; il était chargé de faire construire, armer, équiper,

cette immense flottille, et il avait assisté à la grande cérémonie de

la distribution des premières croix de la légion d'honneur, où

Napoléon l'avait personnellement décoré de celle d'officier. Il me

l'écrivit lui-même; et, me donnant de bonnes nouvelles de toute la

famille, il m'assura qu'il saisirait l'occasion de son premier voyage

à Paris pour parler à son ancien camarade Decrès, alors ministre de la

Marine[130], de mon avancement et de celui de mon frère. Ma

belle-mère[131], fort jeune alors, habitait Boulogne à cette époque;

et elle se rappelle, avec complaisance, que l'empereur, y rencontrant

ses deux filles, qui étaient de fort jolies enfants, s'en approcha

affectueusement et les embrassa toutes les deux. La grandeur a ce

privilège qu'aucun de ses actes n'est indifférent, et que leur

souvenir, surtout quand il flatte, est religieusement conservé.

[Note 130: Jusqu'en 1796, la carrière de Denis de Crès, né à

Château-Villain (aujourd'hui département de la Haute-Marne), le 18

juin 1762, s'était confondue avec celle de son camarade Casimir de

Bonnefoux. Ils avaient été promus aux mêmes grades, la même année.

Aspirant-garde de la Marine en 1779, garde de la Marine en 1780,

enseigne de vaisseau en 1782, de Crès était lieutenant de vaisseau

depuis 1786, au moment où la Révolution éclata; il fut, comme Casimir

de Bonnefoux, nommé capitaine de vaisseau en 1793, chef de division en

1796. À partir de ce moment, au contraire, leurs destinées

divergèrent. Contre-amiral en 1798, de Crès se voyait élevé, le 3

octobre 1801, au ministère de la Marine, qu'il devait diriger pendant

treize ans. Plus tard l'empereur le nomma vice-amiral et le créa duc

de l'Empire. Ce n'est pas ici, le lieu de juger le rôle de de Crès

comme ministre de la Marine. On verra du reste, dans la _Biographie_

de Casimir de Bonnefoux, à la fin de ce volume, le récit d'un

entretien entre le préfet maritime de Boulogne et le ministre de la

Marine, dans lequel ce dernier ne joue pas le beau rôle.]

[Note 131: Mme La Blancherie.]

_La Belle-Poule_ et _l'Atalante_ quittèrent le port au commencement de

1805. D'après la hiérarchie militaire, notre commandant avait autorité

sur M. Beauchêne. Notre croisière fut de soixante-quinze jours; ils

nous parurent bien longs, à cause de calmes presque continus, très

monotones, et qui nous empêchèrent de faire beaucoup de rencontres. La

première, cependant, sur notre route vers le golfe du Bengale, qui

était notre destination principale, eut lieu près de Colombo, et elle

aurait suffi pour nous dédommager de nos peines, si M. Bruillac avait

cru devoir attaquer.

Il s'agissait de trois beaux bâtiments, que nous chassâmes et

approchâmes à trois ou quatre portées de canon. Le commandant, qui, en

pareil cas, se trompait rarement dans ses jugements, les prit pour des

bâtiments de guerre. Se croyant sûr de son fait, et voulant paraître

suivre l'opinion de tous en cessant de les poursuivre, il m'ordonna de

monter dans la grand'hune et de bien observer ces navires, avec sa

longue-vue, qui était excellente. Quelle ne fût pas sa surprise,

lorsqu'après être descendu sur le pont, je lui dis, lui affirmai que

c'étaient des vaisseaux de la Compagnie. Il me questionna

minutieusement, et il en résulta que ce que j'avais vu, jugé, comparé,

analysé, témoignait de ma conviction. M. Bruillac, fâché d'avoir

lui-même provoqué, sur le pont, ces explications que d'ailleurs je

faisais avec un ton respectueux, se contenta de répondre que, lorsque

des bâtiments de guerre marchaient moins bien que des bâtiments

ennemis qu'ils voulaient attirer à eux, ils savaient fort bien se

déguiser, se transformer, employer la ruse, comme nous l'avions fait

pour _le Victor_, et qu'il ne voulait pas être si grossièrement dupé.

Je n'avais rien à répondre à cet argument, qui n'était plus de ma

compétence; il leva la chasse; mais il fut avéré depuis, par les

journaux de l'Inde, que c'étaient bien trois riches vaisseaux de la

Compagnie. Il est juste d'ajouter que je n'énonçais ici que mon

opinion individuelle et que rien n'est plus sujet à erreur que les

jugements en pareille matière.

Sur les bords du Gange ou plutôt de l'Hougli sont bâties les deux

villes opulentes de Calcutta et de Chandernagor[132]; celle-ci a été

restituée à la France; mais alors elle était sous la domination

anglaise. Croiser à l'embouchure était donc menacer l'arrivage ou le

débouché d'un commerce maritime très étendu; mais il fallait ne pas

être vu: or, d'un côté, les trois navires de Colombo donnant l'éveil

sur la côte, aucun bâtiment anglais ne s'aventura pour le golfe du

Bengale; et, de l'autre, nous fûmes découverts par des barques du

cabotage. Quelques-unes d'entre elles furent, à la vérité, jointes par

nous ou par nos embarcations, et coulées ou brûlées après que les

marins en furent retirés; mais nous ne pûmes toutes les aller chercher

sur les hauts fonds, où elles se réfugiaient, de sorte que notre

présence fut signalée dans ces parages; embargo fut donc mis sur tous

les navires de commerce, et nous avisâmes en vain.

[Note 132: Au commencement du siècle, Chandernagor était très

prospère.]

Nous n'avions pas eu connaissance de _la Psyché_, que nous pensions

trouver dans le golfe de Bengale. Nous hésitions même, à cause d'elle,

à nous en éloigner, lorsqu'une dernière barque, saisie par nous, nous

apprit que la frégate anglaise _le San-Fiorenzo_, du premier rang,

avait récemment rencontré _la Psyché_, dont l'épaisseur, l'artillerie,

le calibre des pièces, l'équipage, équivalaient à peine à la moitié de

l'épaisseur, de l'artillerie, du calibre des pièces, de l'équipage du

_San-Fiorenzo_. Il y avait eu, entre ces bâtiments, une action

mémorable où Bergeret, ses officiers, ses matelots, avaient montré une

valeur surhumaine. Réduit à la dernière extrémité, Bergeret ne

voulait, à aucun prix, amener son pavillon. _Le San-Fiorenzo_ était

dans un état déplorable. Il y eut, alors, un moment de silence de la

plus imposante solennité, comme les poètes des temps reculés en

rapportent des exemples, lorsque les illustres chefs des armées de ces

siècles héroïques voulaient haranguer leurs soldats. Une capitulation

fut proposée pendant ce temps d'arrêt, et tel était l'état de

délabrement de la frégate anglaise que les termes en furent aussitôt

acceptés. Bergeret obtint donc, par sa présence d'esprit, aussi rare

que son courage, qu'aucun des siens ne serait prisonnier, que tous

seraient renvoyés à l'Île-de-France, aux frais des Anglais; qu'ils

conserveraient armes, bagages, effets particuliers, et qu'à ces

conditions seules _la Psyché_ cesserait de se battre, c'est-à-dire

renoncerait à se faire couler. Admirable combat, qui est un titre

impérissable de gloire pour tous ceux qui y ont participé et où le

vaincu mérita la palme cent fois plus que le vainqueur[133]!

[Note 133: Voyez le récit de ce combat dans Frédéric Chassériau,

_Notice sur le vice-amiral Bergeret_, Paris, 1858.]

Pendant quelques minutes, nous avait-on dit, Bergeret était resté

seul sur son pont, tant il y avait eu de tués et de blessés, et

l'état-major entier avait succombé. J'avais besoin de révoquer en

doute la mort de mon ami Hugon; car de trop belles espérances auraient

été détruites; mes affections auraient été trop froissées. Je me

refusai donc à admettre la dernière partie du récit; la suite me

prouva que mes pressentiments ne m'avaient pas trompé; Bergeret et lui

étaient les seuls officiers qui eussent survécu.

Cette affaire s'était pourtant passée à une vingtaine de lieues de

nous; bien plus, en rapprochant ou comparant les jours, les dates, les

positions, nous nous convainquîmes que lorsque _le San-Fiorenzo_ et

_la Psyché_ firent route pour le Gange où elles rentrèrent, elles

durent passer, pendant la nuit, à une très petite distance de nous.

Quel bonheur, si c'eût été de jour! Quelle capture nous aurions

effectuée! de quel prix inestimable n'eussent pas été de si glorieux

débris! Quel doux moment, enfin, que celui où, sur son pont vainqueur,

le brave Bruillac, embrassant le brave Bergeret, lui aurait remis _le

San-Fiorenzo_ et _la Psyché_, l'un témoin manifeste, l'autre théâtre

brillant de sa mâle intrépidité!

Nous nous éloignâmes des côtes alors désertes du Bengale pour aller

visiter celles du Pégu[134]. Nous y capturâmes _la Fortune_ et

_l'Héroïne_. Celle-ci fut donnée, en commandement, à l'un de nos

aspirants, nommé Rozier[135]; son second était Lozach[136], autre

aspirant de notre bord. Ils eurent une occasion de se distinguer dans

cette mission; ils la saisirent de la manière la plus signalée. Entre

Achem[137] et les îles Andaman[138], au point du jour, _l'Héroïne_ se

trouva à petite portée d'un vaisseau de 74, anglais, qui tira, en

l'air, un coup de canon à boulet, lequel signifiait dédaigneusement:

«Je ne veux pas vous faire de mal; mais approchez-vous de moi pour que

je vous amarine à mon aise.» Rozier laissa arriver sur le vaisseau; il

poussa même l'attention jusqu'à vouloir passer sous le vent à lui,

afin de lui faciliter l'envoi de ses embarcations; mais, en silence,

il avait disposé son monde pour forcer de voiles, et, à l'instant où

il se trouva dans la direction de l'avant du bâtiment, il mit tout ce

qu'il avait de voiles dehors et détala dans cette direction. Aussitôt

son équipage se porta à la cargaison et en jeta à la mer autant qu'il

le put pour donner plus de marche à _l'Héroïne_, en l'allégeant.

[Note 134: Pégu, grand pays du nord-ouest de l'Indo-Chine, sur le

golfe du Bengale et le golfe de Martaban.]

[Note 135: À mon très vif regret, je n'ai pu me procurer aucun

renseignement sur Rozier au ministère de la Marine. Son nom ne figure

en outre dans aucun des _États généraux de la Marine_. Prisonnier en

Angleterre, à la suite du dernier combat de _la Belle-Poule_, il eut

sans doute le sort de Laurent de Bonnefoux, de Rousseau, dont il sera

question plus loin, et de beaucoup d'autres aspirants; il fut licencié

à la paix. Le procès-verbal de capture de _la Belle-Poule_, rédigé à

bord du vaisseau anglais _le Repulse_, le 23 ventôse an XIV (14 mars

1806) porte la signature B. Rozier, aspirant de 1re classe. Les

_Archives nationales_ possèdent ce procès-verbal parmi les _Pièces

relatives à la campagne de l'amiral Linois_.]

[Note 136: _L'État général de la Marine_ pour 1805 mentionne

Lozach, François Louis, du port de Brest, enseigne de vaisseau du 3

brumaire an XII (26 octobre 1803). Il ne saurait être question ici de

notre héros, mais peut-être d'un frère plus âgé. D'après le

procès-verbal que je viens de citer l'aspirant de _la Belle-Poule_

s'appelait Jean-Baptiste.]

[Note 137: Achem, ville de la côte de Sumatra, plus connue

aujourd'hui sous le nom d'Atchin.]

[Note 138: Andaman (îles). Archipel situé dans le golfe du Bengale

par 90° de long. E. et entre 10° 25' et 13° 34' lat. N., sur une

longueur de 425 kilomètres avec une superficie totale de 6.497km,9.]

Le vaisseau, avec la confiance de sa force, s'était mis en panne; il

débarquait ses canots, et il ne pensait pas même à installer à l'avant

ses canons de chasse. Il lui fallut donc quelque temps avant d'avoir

pu présenter le côté à notre prise, afin de lui envoyer sa volée

entière. L'intelligent Rozier avait tous ses marins dans la cale;

Lozach était au gouvernail; pour lui, il semblait défier l'ennemi;

car, debout, sur le couronnement, tenant à la main la drisse de son

pavillon qu'il avait rehissé, son attitude prouvait qu'il ne voulait

pas qu'on pût croire qu'il amènerait. La volée cribla la voilure, mais

ne fit aucun dégât majeur; cependant le vaisseau remit le cap sur

_l'Héroïne_; mais il y avait eu du temps perdu pour ses canots, et

pour établir ses voiles de nouveau. Quant à Rozier, il s'allégeait

toujours et filait de plus en plus. Enfin, après quatre heures de

lutte, d'efforts, de canonnade, d'incertitudes, le faible navire put

se rire des menaces, de la colère de son colossal adversaire, et il

fut pour jamais à l'abri de ses coups, désormais impuissants.

Rozier fut accueilli à l'Île-de-France avec l'enthousiasme que

méritait sa courageuse conduite. Vincent[139], dont l'esprit était

plein de grâce et de poésie, Vincent, qui avait toujours une parole

agréable à la bouche, ou un vers d'une heureuse application, ne manqua

pas de s'en rappeler un charmant de La Fontaine, et faisant allusion à

la délicatesse des traits de Rozier, qui l'avait fait surnommer

l'Amour par ses camarades, il lui dit, en l'accostant à la première

rencontre: _Et dans un petit corps s'allume un grand courage!_

[Note 139: Officier de santé sur _la Belle-Poule_.]

Le bel état que l'état militaire, la noble profession que celle qui

initie à de telles émotions, qui cimente des amitiés comme celles qui

unirent, depuis lors, Rozier à son digne second, ainsi qu'à nous tous,

et qui rend acteurs ou témoins d'aussi remarquables actions! C'est

bien la carrière de l'honneur, c'est bien celle des sentiments les

plus exaltés; oui, c'est bien celle qui commande le respect,

l'admiration des contemporains et de la postérité.

Tels étaient nos aspirants, et, comme cette campagne avait mûri de

jeunes têtes, avait élevé de jeunes coeurs de quinze à dix-huit ans!

Rozier, Lozach, mon frère, Gibon de Kerisouet, entre autres, vous

aviez déjà le talent, le courage, l'expérience d'hommes faits; vous

étiez dès lors un juste sujet d'espérance pour la Marine.

Puget et moi, lors de notre rentrée à l'Île-de-France, portâmes plus

de soins encore que jamais à nos observations astronomiques devant

Rodrigue[140]. Nos calculs nouveaux confirmèrent tellement nos doutes

précédents que nous pûmes dresser et présenter un travail, qui ne

permit plus à la colonie d'hésiter à faire rectifier la position

géographique d'un point aussi important pour l'attérage de

l'Île-de-France. Un savant hydrographe, envoyé sur les lieux, fut

chargé d'en préciser exactement la place dans l'Océan; il revint après

six semaines de séjour, et ses résultats confirmèrent exactement des

opérations que, cependant, nous n'avions pu faire qu'en passant.

[Note 140: Rodrigue ou Rodrigues, île de l'Océan Indien, à 638

kilomètres de Maurice, l'ancienne Île-de-France.]

Plusieurs corsaires revinrent de croisière en même temps que nous; on

comptait déjà 45 riches navires capturés par eux, et tant de mal était

fait aux Anglais, malgré 13 vaisseaux de ligne, 15 frégates et

plusieurs corvettes qu'ils entretenaient dans l'Inde, à grands frais,

pour protéger leur commerce contre nous! Rien ne démontre mieux

l'intérêt qu'ils eurent à s'emparer de cette colonie à tout prix, ni

les efforts qu'aurait dû faire le Gouvernement pour la défendre et la

conserver; hélas! on ne pensait alors qu'à élever autour de la France

des trônes que l'on regardait comme des surcroîts de puissance.

La relâche que nous fîmes fut assez agréable; car, pour les colons,

nous commencions à être d'anciennes connaissances.

Leurs maisons nous étaient ouvertes; leurs invitations nous appelaient

à leurs campagnes. Nous visitâmes ainsi tous les quartiers de l'île;

et moi, particulièrement, le Cap d'Ambre où était l'habitation d'un de

nos passagers, M. de Bruix, frère de l'amiral de ce nom, et les

Pamplemousses où se trouve le Jardin botanique du Gouvernement, alors

dirigé par M. Céré, père de Mme d'Houdetot, de Mme Barbé-Marbois,

d'une charmante jeune fille qu'il avait avec lui, et d'un jeune homme

employé, à cette époque, dans les bureaux de la Préfecture maritime,

et qui réunissait aux plus beaux sentiments une éducation soignée, une

taille élevée et des traits fort distingués. Céré, fils, était de

toutes nos parties.

Dès l'arrivée de la frégate, dès que notre second, M. Moizeau, pouvait

mettre un canot à ma disposition, j'allais chercher Hugon ou quelque

autre ancien aspirant de ma connaissance, qu'en ma qualité d'officier

on me refusait rarement, et puis nous voilà partis, et nous passions

de bons moments ensemble et avec Céré. Ainsi je ne laissai pas

refroidir l'amitié de ceux avec qui j'étais précédemment lié.

C'est près des Pamplemousses qu'est le théâtre des scènes attachantes

du roman de _Paul et Virginie_, de Bernardin de Saint-Pierre, dont le

secret, comme écrivain, se résume dans ce peu de mots échappés à sa

plume: «Si votre âme est sensible, votre pinceau sera immortel; sentez

et écrivez, vous serez sûr de plaire!» Que de fois, lorsque la frégate

se dirigeait sur l'Île-de-France, je m'étais enivré, en espérance, du

plaisir de contempler les lieux enchanteurs décrits par Bernardin, les

paysages riants foulés par les pieds légers de son héroïne, les îlots,

les rochers où vint se briser _le Saint-Géran_, la place funeste où

périrent les deux tendres amants, et que de fois je m'étais dit, comme

Delille, quand il brûlait d'aller voir la poétique patrie de son

modèle dans l'art des vers:

Oui, j'en jure Virgile et ses accents sublimes;

J'irai, de l'Apennin je franchirai les cimes;

J'irai, plein de son nom, plein de ses vers sacrés,

Les dire aux mêmes lieux qui les ont inspirés.

Je tins parole, et à mon plaisir inexprimable, j'allai souvent me

blottir dans la crevasse élevée d'un morne majestueux, d'où l'oeil

embrasse la plaine des Pamplemousses, les îlots, la mer; et où l'on

prétend que Bernardin de Saint-Pierre, les yeux fixés sur ce

magnifique tableau, allait, bien au-dessus des vulgaires humains,

chercher ses magiques inspirations.

Le séjour que nous fîmes alors dans cette colonie fut plus long qu'à

l'ordinaire; mais tout nous disait que c'était le dernier. Il

circulait que la mésintelligence entre MM. Decaen et Linois était à

son comble, que l'amiral ne voulait plus expédier de prises pour

l'Île-de-France, qu'il choisirait enfin, pour point central de ses

opérations, le cap de Bonne-Espérance, appartenant, alors, à nos

alliés les Hollandais. La suite a prouvé qu'il y avait beaucoup de

vrai dans ces assertions, et qu'il ne pouvait arriver, à la colonie et

à nous, rien de pire que les événements qui ont succédé.

_La Sémillante_ était encore à Manille, où elle fut bloquée. Longtemps

après elle retourna à l'Île-de-France; mais nous ne la revîmes plus.

_L'Atalante_ resta au port nord-ouest pour quelques réparations, et

reçut le cap de Bonne-Espérance pour rendez-vous avec _le Marengo_ et

_la Belle-Poule_, qui se mirent en mesure d'entreprendre une croisière

d'une étendue vraiment gigantesque.

J'allais éprouver de cuisants regrets, en quittant un si doux pays;

heureusement qu'une lettre vint les adoucir en me donnant l'assurance

qu'à Paris on pensait à mon frère et à moi, et qu'à la prochaine

promotion, il était arrêté que nous serions nommés, lui enseigne, et

moi lieutenant de vaisseau.

S'il est un tort préjudiciable aux jeunes gens, c'est, sans contredit,

de parler inconsidérément d'objets dont ils ne calculent pas la

portée, ou d'être faciles aux suggestions de ceux qui, ayant le désir

de les faire discourir, flattent leur amour-propre pour les exciter à

sortir des bornes qu'un peu d'expérience leur apprend à ne pas

franchir. L'affaire des trois navires de Colombo, où j'avais joué un

certain rôle, avait, pendant quelque temps, occupé la colonie. Il

paraît que certaines personnes voulurent s'autoriser de mon nom, et

que je fus mis en scène par quelques habitués de la maison du

capitaine général, qui ne manquèrent pas de mêler, selon l'usage,

beaucoup d'exagération à un peu de vérité. Ce tripotage revint à M.

Bruillac qui, aussitôt, se rendit à bord. C'était un jour d'exercice;

il comptait m'y trouver, mais j'étais descendu à terre avec la

permission cependant de M. Moizeau.

M. Bruillac n'accueillit pas cette explication, et il ordonna, sans

plus ample informé, que M. Moizeau m'envoyât chercher et m'infligeât

les arrêts jusqu'à nouvel ordre. Je subissais cette punition depuis

deux jours, me perdant en vaines conjectures, lorsque le commandant

revint à bord, me fit demander, et, après quelques détails sur mon

absence dont il prétendait ignorer l'autorisation, il vint au fait et

me fit des reproches sur le tort que mes indiscrétions, à l'égard des

navires de Colombo, pouvaient faire à sa réputation et indirectement à

moi-même.

Le colloque fut long, et je me défendis mal, car j'étais désolé

d'avoir blessé la susceptibilité d'un homme dont j'estimais la

capacité militaire. Entre autres choses, il me dit, en avouant

franchement sa méprise à Colombo, qu'il y avait loin de l'opinion

souvent irréfléchie d'un jeune homme sur une question grave, à la

conduite d'un chef responsable de l'honneur du pavillon, ainsi que de

la liberté ou même de la vie de ses subordonnés; que la prudence, qui

l'avait égaré en cette circonstance, avait été utile à la frégate en

maintes circonstances, notamment lors de notre retour de Madras à

Pondichéry; qu'en ce qui me concernait, j'étais punissable par le seul

fait de ma demande d'absence, un jour d'exercice; que la permission de

M. Moizeau, à qui il en ferait des reproches, ne me justifiait pas

complètement; enfin qu'on avait souvent vu éclater des inimitiés de

chefs à officiers, qui avaient eu assez de force ou de durée pour

entraver ceux-ci dans leur carrière, et cela quand les motifs en

étaient beaucoup moins sérieux.

Je tins à rétablir les faits, dont j'élaguai tout ce que la

malveillance avait envenimé; et nous nous séparâmes, le commandant en

levant mes arrêts, moi résolu à remonter à la source des exagérations;

mais j'en fus pour mes recherches; personne n'avait plus rien dit,

plus rien répété... Je crois même qu'on ne fut pas fâché de mes

arrêts; car la malignité ne s'arrête pas; et un peu de zizanie à bord

ne pouvait déplaire aux artisans de nos discordes.

Le temps, le bon esprit de M. Bruillac le firent revenir de la

froideur occasionnée par cet incident; et, sans que je fisse autre

chose que mon devoir, je me revis assez promptement traité, par lui,

avec la même distinction qu'auparavant.

Mémoires du Baron de Bonnefoux, Capitaine de vaisseau, 1782-1855 · 第 23 / 113 题