CHAPITRE VI

SOMMAIRE: Retour de l'escadre à Batavia.--Le choléra.--Mort de

l'aspirant de 2e classe Rigodit et de l'officier de santé

Mathieu.--Les officiers de santé de _la Belle-Poule_: MM. Fonze,

Chardin, Vincent et Mathieu.--Visite d'une jonque chinoise en

rade de Batavia.--Réception en musique.--Les sourcils des

Chinois.--Le village de Welterfreder.--Conflit avec les

Hollandais.--Déplorable bagarre.--_Fuyards du convoi de

Chine._--Départ de Batavia.--Le détroit de la Sonde.--Violents

courants.--Terreur panique de l'équipage.--Belle conduite du

lieutenant de vaisseau Delaporte.--_Le Marengo_, _la Sémillante_

et _le Berceau_, se dirigent vers l'Île-de-France.--_La

Belle-Poule_ et _l'Atalante_ croisent à l'entrée du golfe de

l'Inde, et rentrent à l'Île-de-France après avoir visité les

abords des côtes occidentales de la Nouvelle-Hollande.--Pendant

cette longue croisière, prise d'un seul navire anglais,

_l'Althéa_, ayant pour 6 millions d'indigo à bord.--Le

propriétaire de _l'Althéa_, M. Lambert.--Craintes de Mme

Lambert.--Sa beauté.--Scène sur le pont de

_l'Althéa_.--L'officier d'administration de _la Belle-Poule_, M.

Le Lièvre de Tito.--Un gentilhomme, _laudator temporis

acti_.--Ses bontés à mon égard.--Plaisanteries que se permettent

les jeunes officiers.--Les fruits glacés de M. Le Lièvre de

Tito.--Sa correspondance avec Mme Lambert.--Départ de M. et Mme

Lambert, après un séjour de quelques mois à l'Île-de-France.--M.

Lambert souhaite nous voir tous prisonniers, en Angleterre, pour

nous prouver sa reconnaissance.--Réponse de Delaporte.--Part de

prise sur la capture de _l'Althéa_.--Décision arbitraire de

l'amiral Linois.--Nous ne sommes défendus ni par M. Bruillac, ni

par le général Decaen.--Au mois d'août 1804, _le Berceau_ est

expédié en France.--Je demande vainement à l'amiral de renvoyer,

par ce bâtiment, mon frère Laurent pour lui permettre de passer

son examen d'aspirant de 1re classe.

Nous retournâmes à Batavia et y laissâmes _l'Aventurier_, qui ne

demandait pas mieux que de nous quitter, car il avait été un instant

compromis dans la chasse que nous reçûmes du convoi. Batavia est

admirablement placé au centre d'un pays d'un commerce extrêmement

riche; mais le climat en est on ne peut plus insalubre. Une maladie,

semblable au choléra asiatique le plus intense, tel que celui qui

frappa la France en 1832, y règne presque sans interruption. Nos

bâtiments avaient pris mille précautions de santé; cependant, lors de

notre première relâche, ils avaient eu beaucoup de victimes; j'eus à

regretter plus particulièrement le frère d'un de mes camarades, nommé

Rigodit, aspirant de 2e classe, qui m'avait été recommandé par mon

père, et Mathieu, officier de santé, que son zèle, son dévoûment et

ses connaissances avaient rendu cher à tous. Cette mort me fit

péniblement réfléchir sur quelques inconséquences que j'avais

commises, quoique involontairement, à son égard. L'officier de santé

en chef de la frégate se nommait Fonze: c'était un homme d'un commerce

agréable, avec qui les officiers s'étaient tous liés avec

empressement. Il avait sous ses ordres MM. Chardin, Vincent et

Mathieu. Pas plus que les aspirants, ces trois messieurs, d'après les

règlements, ne faisaient partie de l'état-major; mais ils étaient

réellement devenus des nôtres, par leurs talents et leur éducation.

Chardin, gai, spirituel, était bien réellement celui que je préférais;

cependant le haut savoir de Vincent[124], ses habitudes réfléchies,

ses conversations instructives, le plaisir qu'il avait à me prodiguer

ses conseils littéraires, me le rendaient très cher, et je cherchais,

sans cesse, à le lui prouver: «Le goût, me disait cet honnête jeune

homme, est, à la littérature, ce que la probité est aux moeurs», et

toujours chez lui le goût fut inséparable de la probité; dans ses

compositions, dans ses actes, l'un et l'autre furent également et sans

cesse respectés. Quant à Mathieu, qui était peu communicatif, je

l'estimais beaucoup; mais je le fréquentais peu. Il paraît que son

écorce froide recélait une âme très susceptible, et qu'il avait été

choqué soit de ma partialité pour ses collègues, soit d'actions ou de

paroles qui, contre mes intentions sans doute, l'avaient violemment

irrité contre moi. Malheureusement je l'ignorais; car non seulement je

me serais abstenu de la plus innocente raillerie à son égard, mais

encore je me serais appliqué à lui prouver le cas que je faisais de

lui; je ne l'appris qu'après sa mort, et par Chardin à qui, sous le

secret juré, il s'en était ouvert sans entrer pourtant dans les

détails, et en lui disant seulement qu'il saurait bien trouver une

occasion, à terre, de me provoquer sur mes plaisanteries

désobligeantes, sur mes prétendus mépris, et qu'il s'en vengerait les

armes à la main.

[Note 124: Calixte-Jacques Vincent, né le 17 février 1792 à

Saint-Brieuc (Côtes-du-Nord), nommé chirurgien auxiliaire de 3e

classe, en mai 1808, et chirurgien entretenu, en février 1810, donna

sa démission en septembre 1817. C'est le seul des officiers de santé

de _la Belle-Poule_, sur lequel nous avons pu nous procurer quelques

renseignements.]

Voilà pourtant où conduit une manière d'être peu mesurée; mais, aussi,

comme il est difficile, en ce monde, de se conduire avec convenance,

avec dignité, de rendre à chacun ce qui lui est dû, et d'être

généralement aimé et estimé! C'est l'affaire la plus importante de la

vie, celle à laquelle on doit le plus d'attention, celle enfin par

laquelle on acquiert les plus grands des biens, je veux dire une bonne

réputation et l'estime universelle.

J'avais vu les Chinois dans leur ville, à Batavia; je voulus les

visiter à bord d'un de leurs bâtiments. Il y avait précisément, alors,

sur la rade, une jonque ou somme, soi-disant fort belle, armée par de

soi-disant fort bons matelots, et arrivant directement du soi-disant

Céleste-Empire. Dans un élégant canot que faisaient voler, sur la

surface des eaux, dix-huit vigoureux rameurs, je m'y rendis avec un

interprète. Les officiers de la jonque jugèrent ou crurent qu'il leur

arrivait un personnage de marque, et ils m'empêchèrent de monter à

bord. Ma première pensée fut qu'ils voulaient s'y tenir aussi

mystérieusement inconnus que dans leur pays; toutefois l'interprète

m'expliqua que l'on prenait quelques minutes pour préparer ma

réception, qui fut étourdissante; car, à peine parvenu sur le pont, je

fus entouré d'une bande de musiciens hideux, qui soufflaient, à me

fendre la tête, dans les plus barbares instruments. Bientôt je fus

conduit dans tous les endroits du bâtiment que je désirais voir; mais

la sauvage musique ne me quittait pas. C'est un moyen plus poli que

leurs lois intérieures pour éluder les investigations étrangères; mais

il n'est guère moins efficace. Je partis donc assez promptement et

fort peu édifié de l'état de leurs connaissances nautiques.

Quelle est grande, pourtant, la force du frein imposé à ce peuple, qui

a tant devancé les autres, et qui, depuis des siècles, rejette

respectueusement les innovations les plus utiles, celles même qui,

dans le cas dont il s'agit, préserveraient du naufrage quantité de

leurs navires ou de leurs marins! Pendant quelque temps nous avions eu

à bord une douzaine de matelots provenant d'une jonque qui périt à la

mer, sous nos yeux, pendant que nous étions dans une sécurité

parfaite; on devait croire qu'au milieu de nous ils auraient songé à

s'instruire de nos usages maritimes. Loin de là ils nous regardaient

en pitié; et, à part les prières, leur seule occupation avait été de

soigner leur toilette, celle surtout de leurs sourcils, que, devant de

petits miroirs, ils passaient des heures entières à contempler, raser,

dessiner, noircir, arquer, comme n'imaginerait certainement pas de le

faire, chez nous, la coquette la plus raffinée. Mais laissons ces

malheureux avec leur teint cuivré, leur costume hétéroclite et leurs

charmants sourcils.

Je voulus voir aussi la campagne de l'île de Java, et je fis cette

excursion avec Delaporte, Puget, Larue, Marchant, Fonze et Chardin. Le

terme de notre promenade fut le joli village de Welter-Freder[125],

situé à cinq ou six kilomètres de Batavia. Nous fûmes émerveillés du

luxe de végétation qu'y entretiennent à un degré éminent la chaleur et

les pluies alternatives de ce pays équatorial. Arrivés à l'hôtel

principal du village, nous y trouvâmes société nombreuse d'officiers

des autres navires de la division, et précisément les plus mauvaises

têtes. Je n'ai jamais aimé les parties où l'on fait assaut de bruit,

de cris, d'ardeur à boire et à manger, et d'extravagances dans les

chants, les paroles, le rire, les actes ou les discours. Trop souvent,

à l'Île-de-France, il y avait de ces réunions; je les évitais de mon

mieux; mais, ici, il n'y eut pas moyen de m'en tirer. Delaporte me fit

remarquer que nous étions en incandescente compagnie, et il me prédit

que la journée finirait mal.

[Note 125: Welter-Freder ou plutôt Weltevreden (paix du monde) est

aujourd'hui le centre de la nouvelle ville de Batavia et l'un de ses

plus beaux quartiers.]

Nous dinâmes tous ensemble: copieux fut le repas, abondantes les

libations, et la conversation bruyante. Il y avait deux billards dans

l'hôtel; pendant qu'on servait le café, nous voulûmes y jouer; mais ils

étaient occupés par des Hollandais. Attendre nous parut de trop mauvais

goût; en conséquence, Marchant s'empara des billes, et Chardin, montrant

la porte aux joueurs dépossédés, leur dit avec un ton de politesse

exquise, mais fort ironique, qu'il y avait sans doute d'autres billards

dans le village. Ils sortirent, mais rentrèrent avec du renfort et

redemandèrent le billard avec non moins de politesse et d'ironie;

c'était d'assez bonne guerre. Nous autres, Français, non seulement nous

n'aimons pas les mystifications, mais nous avons la prétention d'être

les maîtres partout, et peut-être y réussirions-nous, si nous savions

nous y prendre, tant nous avons de bonnes qualités pour y parvenir; mais

la force est un mauvais moyen, et notre impatience nous porte

ordinairement à y avoir recours. La bonne plaisanterie des Hollandais

fut donc reçue assez brutalement, car nous les chassâmes. Je voyais,

dans les yeux de Delaporte, que les choses l'inquiétaient.

Je lui en parlai; il me répondit: «Contre fortune, bon coeur; nous

sommes étrangers; nous sommes isolés, et, si nous ne formons pas un

seul faisceau, nous sommes perdus.»

Les Hollandais rentrèrent encore, mais avec une garde de vingt hommes.

Soudain nous nous précipitons sur cette garde avec cet élan que les

Italiens ont si bien caractérisé par le nom de _furia francese_; nous

la désarmons avant qu'elle ait le temps de se reconnaître, et, à coups

de crosse, nous lui faisons tourner les talons. Pendant ce temps le

malheureux mot de: _Fuyards dit Convoi de Chine_! avait été lancé

contre nous, et il était devenu le signal d'un épouvantable désordre.

Assistants, voisins, propriétaire de l'hôtel, domestiques, meubles,

glaces, queues, billards, lustres, tout fut battu, renversé, cassé,

brisé, mis en pièces; la population du village se souleva; les Malais

de la contrée, avec leurs belles jambes, leurs bras carrés, leur peau

rougeâtre, leurs corps nerveux, pensant à leurs femmes, se mirent de

garde à leurs portes, armés de leurs kryss empoisonnés, la bouche

sanguinolente du bétel qu'ils mâchaient, et les yeux enflammés par

l'effet de leur enivrant opium. Pour nous, nous n'avions qu'un parti à

prendre: c'était de nous serrer, et nous nous plaçâmes sous la

conduite de Delaporte, qui parvint, après bien des difficultés, à nous

ramener à Batavia et, de là, à bord de nos bâtiments.

Il s'ensuivit ce qui arrive toujours en pareille circonstance; des

injures avaient été proférées et rendues, des coups donnés et reçus,

des plaintes portées; des officiers furent sévèrement punis, et,

finalement, les dégâts estimés et payés au compte des insensés

fauteurs de la scène. En outre, plusieurs d'entre nous furent, par

suite, très malades, à tel point qu'un enseigne de vaisseau de _la

Sémillante_ resta pendant six mois en danger, expiant dans son lit la

part qu'il avait prise à ces coupables excès.

Nous partîmes de Batavia. La saison des pluies avait produit, dans le

vaste bassin formé par les îles avoisinantes, un trop plein tellement

considérable que le détroit de la Sonde nous présenta l'aspect de

flots violemment émus, qui paraissaient se briser comme sur des

récifs. Ils formaient, en outre, des courants si vifs que ni ancres,

ni voiles, ni gouvernail n'étaient d'aucun effet. Les équipages,

croyant apercevoir des rochers tout autour de nous et frappés de

l'inutilité des manoeuvres, ne virent devant eux qu'une perte

inévitable et manifestèrent une terreur panique complète. Je causais,

en ce moment, avec Delaporte dans sa chambre; le bruit nous appelle

sur le pont où nous paraissons aussitôt; le noble visage de mon ami

prend alors une expression sublime d'indignation; sa voix mâle fait

résonner le mot de «Silence!» et, à ce seul mot, sorti de sa bouche

sonore et soutenu de son oeil imposant, les clameurs se taisent, les

plaintes se dissipent, la confiance renaît. Je fus stupéfait d'une

telle influence; jamais je n'ai mieux compris la force de l'ascendant

moral que la nature a départi à ceux sur le front desquels elle a

gravé le sceau du commandement. _La Belle-Poule_ perdit des ancres,

cassa des câbles, fit des manoeuvres sans résultat; mais, dès lors,

tout se passa sans désordre. Par l'effet de ces courants qui

rappellent ceux qui existent, d'après une cause semblable, dans le

détroit de Messine, et que les anciens avaient poétiquement nommés les

gouffres de Charybde et de Scylla, nous étions promenés et jetés

d'écueils en écueils, de danger en danger. Notre frégate fut même

portée sur une des îles charmantes dont nous étions entourés. Nos

vergues, nos voiles s'entrelacèrent avec les branches de ses arbres

séculaires; mais le courant qui nous avait entraînés sur cette île,

heureusement d'un abord très escarpé, formait autour d'elle une sorte

de bourrelet et de contre-courant, qui seul nous en éloigna; et,

toujours en continuant à tourbillonner, la frégate parvint à gagner

des eaux plus tranquilles. Les autres bâtiments de la division s'en

tirèrent à peu près comme nous; toutefois _la Sémillante_ fut sur le

point de rester sur un haut-fond, et courut de grands dangers.

À peine parvenu en pleine mer, l'amiral, dont le vaisseau avait besoin

de réparations, prit la route de l'Île-de-France, avec _la

Sémillante_ et _le Berceau_, et il donna ordre à _la Belle-Poule_ et à

_l'Atalante_ de croiser à l'entrée du golfe de l'Inde, et d'aller

ensuite le rejoindre à l'Île-de-France, en visitant, lors de leur

retour, les abords ou le voisinage des côtes occidentales de la

Nouvelle-Hollande.

Nous ne découvrîmes qu'un navire dans cette longue croisière; mais il

était fort grand; il avait pour 6 millions d'indigo à bord, et il fut

vendu, ensuite, pour cette somme aux neutres qui accouraient à

l'Île-de-France pour s'y enrichir de l'achat de nos prises.

C'était _l'Althéa_, appartenant à un Anglais, nommé Lambert, présent à

bord; la cargaison était assurée. M. Lambert, à l'âge de trente-six

ans, retournait dans sa patrie pour y jouir de son immense fortune, et

y recevoir le titre de Nabab, que l'usage y décerne à ceux qui y

apportent de grands biens acquis dans l'Inde par leurs travaux.

Quelques coups de canon avaient suffi pour nous rendre maîtres de

_l'Althéa_. Lors de la précédente guerre, nos corsaires avaient fait,

dans l'Inde, des exploits prodigieux, mais qui avaient fait couler

beaucoup de sang et qui avaient inspiré une véritable terreur. Sous

l'empire de cette terreur, Mme Lambert, qui voyageait avec son mari,

n'eut pas plutôt vu flotter notre pavillon qu'elle se crut perdue, et

que, dans son désespoir, elle affronta notre artillerie sur le pont.

Delaporte fut nommé commandant de cette prise.

Je l'accompagnai avec Desbordes pour l'amariner. Ce ne fut pas un

spectacle peu surprenant pour nous que d'y voir, évanouie, dans les

bras de son mari, une jeune femme de vingt ans d'une figure admirable.

Elle était entourée de caméristes au teint noir, mais aux cheveux

plats et aux traits extrêmement fins, de femmes malaises, toutes

également empressées, et elle avait à ses pieds deux petits grooms

Mahrattes, bien bronzés, qui veillaient ses premiers regards et

attendaient ses premiers ordres. «Ils ne nous tuent donc pas»,

dit-elle, quand elle reprit ses sens. Notre physionomie la rassura

plus encore que nos discours, et elle se livra à tout l'élan d'une

joie qui surpassait peut-être la douleur qu'elle avait ressentie, et

qui rehaussa parfaitement l'éclat de son beau visage. Cléopâtre, sur

le Cydnus, au milieu d'esclaves belles, obéissantes, et de jeunes

marins vêtus en folâtres amours, sur un navire dont les cordages

étaient de soie, les voiles de pourpre et les sculptures d'or, ne

parut certainement pas plus belle aux Romains, enchantés, que Mme

Lambert à nos yeux éblouis.

L'officier d'Administration comptable de _la Belle-Poule_ était un

homme de la Marine de Louis XVI, que sa haute probité, sa capacité

reconnue, et peut-être, plus que tout cela, le hasard, avaient

maintenu en place pendant les orages de la Révolution. Il se nommait

Le Lièvre de Tito[126]; un de ses frères, lieutenant de vaisseau,

avait été le camarade de M. de Bonnefoux; mais l'émigration le lui

avait ravi. Âgé de soixante ans, frisé, poudré, chaussé de bas de soie

blancs, même à bord, M. Le Lièvre supportait les fatigues de notre

campagne avec beaucoup de verdeur. Les habitudes aristocratiques de

cet inépuisable _laudator temporis acti_, son exquise politesse,

s'arrangeaient peu des manières de notre jeunesse, et il vivait assez

à l'écart. Cependant il avait, principalement, vu en moi ce

qu'autrefois on appelait un gentilhomme; quelques déférences que je

n'ai jamais refusées aux personnes âgées, le touchèrent, et j'eus

toutes ses prédilections.

[Note 126: Le Lièvre de Tito (Paul), du port de Toulon,

commissaire de la Marine de 2e classe.]

Il avait une bibliothèque choisie; elle fut à ma disposition; il

savait beaucoup, et je trouvai en lui un homme aussi communicatif,

aussi obligeant pour moi que l'avait été M. de La Capelière; il était

doué d'un esprit très observateur, et il me donnait les meilleurs

conseils.

Tantôt le brave homme mettait un frein à ma volubilité; tantôt il me

répétait, avec bonté, ce qu'il avait entendu dire, ou bien il me

faisait part, lui-même, de ce qu'il avait remarqué touchant ma manière

d'être à bord, mon ton de commandement ou mes relations avec chacun;

quelquefois il m'expliquait ses vues, ses opinions sur la toilette

d'un homme aux diverses époques de sa vie, ou suivant son état et sa

position, et il me faisait promettre de me raser tous les jours, ainsi

que d'avoir, moi-même, le soin exclusif de mes effets ou vêtements;

souvent il m'entretenait des égards qu'on doit aux gens en leur

parlant, leur écrivant même le plus simple des billets, et du ridicule

qu'il y avait à combler certaines personnes de prévenances et à

estropier l'orthographe de leurs noms, ou à écrire de travers leurs

grades, adresses, titres ou qualités; il me recommandait surtout de

m'habituer à lire vivement toutes les écritures, à comprendre toutes

les locutions, même les plus vicieuses, et à y répondre comme si

c'était du français le plus intelligible. En un mot, je ne finirais

pas si je disais tout ce que je devais à son affection, qui se

manifestait le plus fréquemment après les déjeuners, qu'il m'engageait

à faire dans sa chambre, en tête à tête avec lui.

Il avait un service à thé charmant, une très belle cannevette à

liqueurs, qu'il nettoyait, entretenait lui-même; et il fallait voir

comme c'était propre et brillant. Il possédait une profusion de

chocolat, de confitures, d'endaubages, de petits poissons marinés, de

café, de biscuits, de sucreries, de fruits glacés, etc. etc. Tout cela

était d'une élégance, d'un soin, d'une coquetterie inimaginables, et

je me trouvais un heureux mortel, quand j'entrais dans ce sanctuaire

du goût, de la délicatesse, de l'amitié. Qui croirait, d'après cela,

que je la trahissais, cette amitié?

Rien n'était pourtant plus vrai, et c'était par le ridicule que

j'avais la faiblesse de la trahir! Je m'en voulais du fond du coeur;

je jurais cent fois de contenir cette intempérance de langue, cette

soif de plaisanter; mais l'occasion se présentait-elle d'amadouer M.

Le Lièvre et de le mettre en scène? je résistais trop rarement au

malin plaisir de l'exciter, de l'attirer sur la voie, d'abonder dans

son sens, de l'applaudir; et, bientôt, il nous débitait que «se taire

à propos vaut mieux que bien parler; que c'est dans l'enfance que l'on

jette les fondements d'une bonne vieillesse; qu'il n'y a d'homme libre

que celui qui obéit à la raison; que la personne qui reproche à un

autre les accidents de la fortune est comme le serviteur qui, battant

un habit, frappe sur le corps et non sur le vêtement; que le flatteur

dit à la colère: venge-toi! à la passion: jouis! à la peur: fuyons! au

soupçon: crois tout!» et mille autres maximes de Plutarque ou de ses

auteurs favoris, que nous avions l'impertinence de lui faire répéter

comme un air à une serinette. En parlant de l'enfance, La Fontaine a

dit: «Cet âge est sans pitié!» On peut dire, en général, de celui que

j'avais alors, qu'il est sans égards, sans ménagements, et qu'il

immole tout à ses plaisirs.

Comme commandant de _l'Althéa_, Delaporte était resté à bord; il avait

pensé, quand je retournai sur la frégate, que les friandises de notre

agent comptable pourraient être agréables à sa belle prisonnière, et

il me recommanda d'y intéresser sa vieille galanterie. Mme Lambert

était enceinte; aussi, tous les soirs, _la Belle-Poule_ qui avait un

four et faisait du pain, mettait-elle en panne, pour lui en envoyer du

frais. Notre docteur se servait de l'occasion du canot qui le lui

portait pour aller s'informer de sa santé, et je fis si bien qu'un

jour il fut chargé, par M. Le Lièvre, de quelques fruits glacés à

l'adresse de l'intéressante malade, qui les trouva exquis. Elle en fit

ses remerciements par un joli billet qui, tournant la tête à notre

antique chevalier, lui inspira des folies vraiment fort amusantes. Il

répondit au billet, et, l'esprit plein de riantes pensées, il fit

comme le Métromane pour la Muse inconnue de Quimper-Corentin; il ne

rêva plus qu'aux lettres et qu'aux cadeaux du lendemain. Mme Lambert

soutint la plaisanterie avec beaucoup de finesse; elle y mit les

égards que méritait M. Le Lièvre, et, quand elle le vit à

l'Île-de-France, au lieu de nous offrir un spectacle que quelques-uns

de nous attendaient avec malice, celui d'accabler un galant homme par

d'ironiques quolibets, elle nous donna une véritable leçon, en le

remerciant avec dignité, lui montrant une gracieuse reconnaissance, et

lui inspirant un sentiment vrai de respectueuse affection.

Nos mauvaises plaisanteries à part, nous traitions nos prisonniers

avec distinction, mesurant nos égards au sexe, au grade, à l'âge, à

l'éducation: tous étaient l'objet de notre empressement à adoucir leur

situation. Ils étaient, d'ailleurs, pour nous, l'occasion précieuse de

nous initier aux difficultés de la conversation anglaise, et nous en

profitions de notre mieux.

Mme Lambert resta quelque temps à l'Île-de-France; elle y fit ses

couches, qu'elle avait présumé devoir faire au cap de Bonne-Espérance,

où _l'Althéa_ devait relâcher. Fille de Française et parlant notre

langue comme nous, elle se montra enchantée d'avoir un enfant né dans

la patrie de ses aïeux, et elle se réjouit de la perte de 50.000

francs seulement qu'éprouvait son mari par la prise de son navire, qui

était en grande partie assuré, puisqu'elle en avait recueilli le

plaisir d'habiter quelques mois une aussi charmante colonie que

l'Île-de-France; elle partit sur un bâtiment neutre des États-Unis.

Au moment des derniers adieux, M. Lambert nous dit qu'il se

souviendrait toujours avec reconnaissance de nos bons procédés, et, en

véritable Anglais, il ajouta qu'il avait le plus grand désir de nous

voir tous «prisonniers» en Angleterre, pour nous prouver cette

reconnaissance. Delaporte, à qui il s'adressait le plus directement,

ne voulut pas relever l'inconvenance d'un pareil langage, et il se

borna à lui dire qu'il espérait, lui, que la paix nous fournirait une

occasion plus agréable de nous revoir; mais le rude insulaire lui

répondit: «Non, point le paix, avec M. Bonaparte; guerre à mort à M.

Bonaparte; jamais le paix avec lui!» Cette boutade nous dérida, et sa

douce femme mit fin à tout en s'empressant de lui dire, dans son

baragouin qu'elle imitait parfaitement: «Si, mon ami, le paix avec M.

Bonaparte, le paix honorable pour tous, et nous nous reverrons avec

plaisir.»

_L'Althéa_ était rentrée à l'Île-de-France avec nous; et, encore, nous

avions fait nos calculs trop à l'avance. Pour ma part, comme enseigne

de vaisseau, il me revenait, sur le produit de cette prise, une

vingtaine de mille francs; mais nous avions de nouveau compté sans

notre hôte; il fallut donc compter deux fois et, à la seconde, il y

eut une forte réduction. Ce bâtiment ayant été capturé dans une

mission particulière, pendant que la division ne courait aucun risque

au mouillage, toutes les lois l'excluaient du partage; mais, dans ces

temps de république et de despotisme, les lois n'étaient qu'un vain

mot pour les gouvernants ou pour les chefs supérieurs; et M. Linois

fit facilement décider que tous les bâtiments partageraient avec nous.

Nous espérions que M. Bruillac soutiendrait nos intérêts. Hélas! M.

Linois ordonna que la part allouée au grade de M. Bruillac serait

augmentée; d'un autre côté, M. Decaen, à qui nous aurions pu en

appeler, avait besoin, peut-être, du consentement de l'amiral,

relativement à un emprunt que, pour les besoins de la colonie, il

voulait faire sur notre grasse proie, et tout se termina au très grand

avantage de nos chefs, et directement à nos dépens. Quel scandale! et

comme il est heureux que nous ne vivions plus sous un régime aussi

inique! Dans ces spoliations, rendons toutefois justice aux sentiments

des officiers, qui oublièrent leurs intérêts lésés; ils s'occupèrent

d'affaiblir l'effet de ces abus de pouvoir sur l'esprit des matelots,

et ils déplorèrent moins la perte de quelques écus que la

déconsidération dont se frappaient, eux-mêmes, leurs égoïstes chefs.

Pour en finir sur ce sujet, je dirai tout de suite ici, qu'à la fin de

notre campagne, qui dura plus de trois ans, et pendant le reste de

laquelle nous fîmes encore quelques belles prises, je n'eus à

recevoir, décompte fait, tant pour les prises que pour la solde et le

traitement de table arriérés, qu'une somme d'environ 10.000 francs,

qui n'était certainement pas le cinquième de ce qui me revenait, et

sur laquelle, moitié, à peu près, était pour ladite solde et le dit

traitement de table arriérés.

Au mois d'août 1804, _le Berceau_ fut expédié pour la France. J'étais,

à notre bord, l'officier chargé de diriger l'instruction des

aspirants. Je m'étais adonné de tout coeur à ce soin, d'autant que mon

frère en recueillait le fruit. Je l'avais mis à même de subir son

examen d'aspirant de 1re classe, et je fis des démarches pour obtenir

qu'il partît sur _le Berceau_, afin d'aller en France se présenter

devant les examinateurs; mais j'avais parlé un peu haut dans l'affaire

de _l'Althéa_, et je ne pus voir que ce motif pour un refus d'autant

plus rigoureux qu'il retombait, avec injustice, sur un jeune homme

laborieux, dont on retardait arbitrairement, ainsi, l'avancement si

bien mérité sous tous les rapports. Ce fut un de mes premiers chagrins

au service, et il fut bien vif. Mon pauvre frère resta donc sur _la

Belle-Poule_, qui se radouba; et le reste de la division mit à la

voile, en nous donnant, à époque fixe, rendez-vous dans le sud-est de

Ceylan.

Mémoires du Baron de Bonnefoux, Capitaine de vaisseau, 1782-1855 · 第 22 / 113 题