CHAPITRE V

SOMMAIRE:--Coup d'oeil sur l'état-major de la division.--L'amiral

Linois, son avarice.--Commencement de ses démêlés avec le général

Decaen.--M. Vrignaud, capitaine de pavillon de l'amiral.--M.

Beauchêne, commandant de _l'Atalante_; M. Motard, commandant de

_la Sémillante_.--Le commandant et les officiers de _la

Belle-Poule_.--M. Bruillac, son portrait.--Le beau combat de _la

Charente_ contre une division anglaise.--Le second de _la

Belle-Poule_, M. Denis, les prédictions qu'il me fait en rentrant

en France.--Son successeur, M. Moizeau.--Delaporte, lieutenant de

vaisseau, son intelligence, sa bonté, l'un des hommes les

meilleurs que j'aie connus.--Les enseignes de vaisseau par rang

d'ancienneté, Giboin, L..., moi, Puget, «mon Sosie», Desbordes et

Vermot.--Triste aventure de M. L..., sa destitution.--Croisières

de la division.--Voyage à l'île Bourbon.--Les officiers

d'infanterie à bord de _la Belle-Poule_, MM. Morainvillers, Larue

et Marchant.--En quittant Bourbon, l'amiral se dirige vers un

comptoir anglais nommé Bencoolen, situé sur la côte occidentale

de Sumatra.--Une erreur de la carte; le banc appelé Saya de

Malha; l'escadre court un grand danger.--Capture de _la

Comtesse-de-Sutherland_, le plus grand bâtiment de la Compagnie

anglaise.--Quelques détails sur les navires de la Compagnie des

Indes.--Arrivée à Bencoolen.--Les Anglais incendient cinq

vaisseaux de la Compagnie et leurs magasins pour les empêcher de

tomber entre nos mains.--En quittant Bencoolen, l'escadre fait

voile pour Batavia, capitale de l'île de Java.--Batavia, la ville

hollandaise, la ville malaise, la ville chinoise.--Après une

courte relâche, la division à laquelle se joint le brick de

guerre hollandais, _l'Aventurier_, quitte Batavia au commencement

de 1804, en pleine saison des ouragans pour aller attendre dans

les mers de la Chine le grand convoi des vaisseaux de la

Compagnie qui part annuellement de Canton.--Navigation très

pénible et très périlleuse.--Nous appareillons et nous mouillons

jusqu'à quinze fois par jour.--Prise, près du détroit de Gaspar,

des navires de commerce anglais _l'Amiral-Raynier_ et _la

Henriette_, qui venaient de Canton.--Excellentes nouvelles du

convoi.--Un canot du _Marengo_, surpris par un grain, ne peut pas

rentrer à son bord. Il erre pendant quarante jours d'île en île,

avant d'atteindre Batavia.--Affreuses souffrances.--Habileté et

courage du commandant du canot, M. Martel, lieutenant de

vaisseau.--Il meurt en arrivant à Batavia.--Conversations des

officiers de l'escadre. On escompte la prise du

convoi.--Mouillage à Poulo-Aor.--Le convoi n'est pas passé.--Le

détroit de Malacca.--Une voile, quatre voiles, vingt-cinq voiles,

c'est le convoi.--Temps superbe, brise modérée.--Le convoi se met

en chasse devant nous; nous le gagnons de vitesse.--À six heures

du soir, nous sommes en mesure de donner au milieu

d'eux.--L'amiral Linois ordonne d'attendre au lendemain

matin.--Stupéfaction des officiers et des équipages.--Le mot du

commandant Bruillac, celui du commandant Vrignaud.--Le lendemain

matin, même beau temps.--Nous hissons nos couleurs.--Les Anglais

ont, pendant la nuit, réuni leurs combattants sur huit

vaisseaux.--Ces huit vaisseaux soutiennent vaillamment le

choc.--Après quelques volées, l'amiral Linois quitte le champ de

bataille et ordonne au reste de la division d'imiter ses

mouvements.--Déplorables résultats de cet échec.--Consternation

des officiers de la division.--Récompense accordée par les

Anglais au capitaine Dance.

La division avait eu des relations assez fréquentes de bâtiment à

bâtiment, et, dès le début, sa position avait été assez critique pour

que, déjà, nous pussions nous connaître parfaitement; nulle part, en

effet, les hommes ne se jugent mieux, ni si vite, que lorsqu'ils sont

frappés par un malheur commun, ou qu'ils sont réunis pour résister à

un même ennemi. L'amiral[106] avait une réputation de mérite

personnel, généralement assez médiocre; mais son combat d'Algésiras et

la bravoure qu'il y avait déployée, l'avaient beaucoup relevé dans

l'opinion du corps. Malheureusement un vice vint à se développer en

lui, qui, ordinairement, aliène tous les coeurs, ce fut une avarice

sordide. Le général Decaen en fut le témoin de trop près, puisqu'il

mangeait à sa table, pour ne pas en être frappé, et il lui en resta

une impression si fâcheuse que l'accord qui pouvait assurer ou

multiplier le succès des opérations combinées par ces deux chefs en

fut incessamment troublé. Le fils même de l'amiral[107], alors

aspirant à son bord, puis officier sur _la Psyché_, et qu'il tenait

dans une sujétion, dans une pénurie vraiment ridicules, ne pouvait se

taire sur cette lésinerie, qui devait absorber, fausser, une grande

partie des pensées de l'amiral. Quel horrible défaut! et qu'il coûta

cher à M. Linois, non seulement pendant son commandement, où la

considération personnelle était si importante pour lui, mais, par la

suite, puisque son fils en prit un caractère tellement violent,

tellement désordonné et qui éclatait avec tant d'essor, quand il

pouvait éluder la surveillance de son père, que des querelles

perpétuelles en étaient le résultat, et qu'il a fini par périr en

duel! pourtant que de bonnes choses il y avait dans son coeur!

[Note 106: Charles-Alexandre-Léon Durand de Linois, né à Brest, le

27 janvier 1761, décédé à Versailles le 2 décembre 1848, appartenait à

l'ancienne Marine, dans laquelle il avait servi comme officier

auxiliaire. Après la Révolution, il avait, à bord de _l'Atalante_,

croisé dans les mers de l'Inde pendant trois ans. Prisonnier de guerre

en Angleterre du mois de mai 1792 au mois de janvier 1795, capitaine

de vaisseau le 4 mai de la même année, chef de division le 22 mars

1796, le ministre de la Marine Bruix le nomma, le 8 avril 1799

contre-amiral pour la durée de la campagne de la Méditerranée, que

l'auteur raconte plus haut. Le Premier Consul le confirma dans ce

grade, le 25 janvier 1801, et lui confia le commandement de la

division avec laquelle il s'illustra à Algésiras. À titre de

récompense nationale, il reçut un sabre d'honneur, le 28 juillet 1801.

Telle était la carrière de l'amiral Linois, lorsqu'il s'embarqua à

Brest, en 1803. Les présents _Mémoires_ racontent en détail sa

campagne de l'Inde. Bornons-nous à ajouter que, créé comte de

l'Empire, le 15 août 1810, pendant sa seconde captivité en Angleterre,

il fut, à la paix, nommé gouverneur de l'île de la Guadeloupe. La

seconde Restauration le mit à la retraite, le 18 avril 1816, après son

acquittement par le premier conseil de guerre de la première division

militaire, devant lequel il avait été traduit pour sa conduite à la

Guadeloupe pendant les Cent-Jours. Plus tard le Gouvernement royal lui

conféra le titre de vice-amiral honoraire par ordonnance du 22 mai

1825.]

[Note 107: Charles-Hippolyte Durand de Linois, nommé enseigne de

vaisseau, le 5 juillet 1805.]

M. Vrignaud[108], capitaine de pavillon de l'amiral, était un homme

d'une bravoure consommée et qui avait très bien servi. On pouvait en

dire autant de MM. Beauchêne[109] et Motard[110], qui commandaient

_l'Atalante_ et _la Sémillante_. M. Motard avait, en outre, des

manières charmantes, qui ne gâtent jamais rien, et l'esprit plus orné

que les autres capitaines.

[Note 108: Joseph-Marie Vrignaud, né à Brest, le 23 février 1769,

s'engagea comme mousse, à l'âge de treize ans, le 21 janvier 1782. Il

était second pilote au moment de la Révolution. Il servit sous les

ordres de Bruix, d'abord comme premier pilote, puis comme enseigne de

vaisseau. Au moment du départ de la division, il avait le grade de

capitaine de frégate depuis le 21 mars 1796; mais il fut élevé à celui

de capitaine de vaisseau le 21 septembre 1803. Joseph-Marie Vrignaud

prit sa retraite en qualité de contre-amiral. Il assista à quatre

combats dans les mers d'Europe et à quatre autres dans celles des

Indes orientales. Il avait déjà antérieurement reçu quatre blessures,

lorsqu'un boulet de canon lui emporta le bras droit, dans le combat

qui termina la campagne de la division.]

[Note 109: Camille-Charles-Alexis Gaudin de Beauchêne, né à

Saint-Briac (aujourd'hui département d'Ille-et-Vilaine), le 11

septembre 1765, sortait de la Marine marchande, dans laquelle il avait

servi comme officier. Il se couvrit de gloire dans le combat soutenu à

Vizagapatam contre le vaisseau anglais _le Centurion_, combat auquel

n'assistait pas _la Belle-Poule_, mais que l'auteur raconte cependant

un peu plus loin. Lorsque M. Gaudin de Beauchêne mourut à Montpellier,

le 19 juillet 1807, il était capitaine de vaisseau et officier de la

Légion d'honneur.]

[Note 110: Léonard-Bernard Motard, plus tard baron de l'Empire,

naquit le 27 juillet 1771 à Honfleur (aujourd'hui département du

Calvados). Entré comme volontaire dans la Marine royale, le 1er avril

1786, la Révolution le nomma enseigne de vaisseau, le 1er avril 1793.

À la bataille d'Aboukir, capitaine de frégate à bord du vaisseau

_l'Orient_, qui sauta, il reçut deux blessures. Il obtint, lui aussi,

le grade de capitaine de vaisseau, le 24 septembre 1803. Léonard

Motard commanda _la Sémillante_ du 20 avril 1802 au 5 février 1809.

_La Sémillante_ se sépara de bonne heure de la division et eut une

histoire particulière. Elle prit part au combat de la baie de

Saint-Paul de l'île de la Réunion, et lutta contre la frégate anglaise

_la Terpsychore_. Le commandant Motard prit sa retraite, le 23

novembre 1813.]

Il me reste à parler du commandant et des officiers de _la

Belle-Poule_, car il est inutile de revenir sur l'ancien commandant du

_Dix-Août_, devenu celui de _la Psyché_, sur M. Bergeret, enfin, à qui

je regrettais infiniment que le commandement de la division n'eût pas

pu être dévolu. Quelle différence c'eût été pour les résultats!

M. Bruillac[111] avait pour lui de belles actions, entre autres le

combat de _la Charente_ qu'il commandait, lorsqu'elle se mesura si

dignement, devant Bordeaux, contre une division anglaise; il avait de

bons services, un jugement sain, et il n'était constamment occupé que

de ses devoirs. Une seule chose ternissait tant d'avantages: c'était

un éloignement invincible à rapprocher les officiers de lui, à les

entendre, à suivre les progrès de la science; et cela, par suite d'une

instruction peu cultivée, et dont, par cet isolement, il espérait

dissimuler la faiblesse. Son officier en second, M. Denis, était un

marin distingué, qui aurait fait un vrai bijou de sa frégate, si le

commandant avait seulement voulu le laisser entrer, quelques minutes

par jour, en communication officielle avec lui. Au lieu de cela, nous

restâmes constamment en arrière des autres bâtiments, sous le rapport

des soins, de la tenue, de la police intérieure; et Denis[112], ne

pouvant se résigner à cette infériorité, dont il croyait que sa

réputation serait atteinte, quitta la frégate et retourna en France.

Que de regrets il me témoigna! que de belles prédictions il me fit sur

mon avenir militaire! «Oui, me dit-il, vous arriverez à tout, car vous

avez, à la fois, un protecteur puissant et tout ce qu'il faut pour en

profiter; mais, si l'on prévient votre âge par les honneurs, faites en

sorte de pouvoir dire, comme un illustre Romain, que vous avez prévenu

les honneurs par vos services.» Fondées ou non, nous verrons, par la

suite, comment s'évanouirent de si brillantes espérances. M. Denis fut

remplacé par M. Moizeau[113], excellent marin pratique et le meilleur

homme du monde, mais un peu âgé pour ramener ou même pour désirer de

ramener M. Bruillac à des idées plus en harmonie avec le temps.

Delaporte[114] venait ensuite; comme M. Moizeau, il était lieutenant

de vaisseau; mais il n'avait que vingt-cinq ans; et noblesse, dignité,

intelligence, affabilité, courage, gaieté, instruction, bonté,

justice, sévérité, douceur, sang-froid, avantages physiques, il

possédait tout, il savait tout employer à propos. On eût dit que mon

bon génie l'avait exprès placé là pour me servir de type vivant de

perfection. À peine avait-il quatre ans de plus que moi, et, tout en

l'aimant comme un camarade, je le respectais comme un père.

[Note 111: Allain-Adelaïde-Marie de Bruillac de Kerel, né à Rennes

le 22 février 1764, s'était engagé comme mousse en 1776. Il avait pris

part à la guerre de l'Indépendance d'Amérique comme novice, puis comme

volontaire, assisté à la bataille d'Ouessant sur le vaisseau _le

Solitaire_, à sept combats sur le vaisseau _le Souverain_, faisant

partie de l'escadre du comte de Grasse. Après avoir servi comme

officier de la Compagnie des Indes, il était officier auxiliaire de la

Marine royale, au moment où éclata la Révolution. Lieutenant de

vaisseau en 1794, capitaine de frégate en 1796, il reçut le

commandement de _la Charente_, et soutint, le 26 germinal an VI, un

combat glorieux contre un vaisseau anglais de 74 canons, un vaisseau

rasé et une frégate portant du 18. À la suite de ce combat, il fut

promu capitaine de vaisseau. L'auteur de ces _Mémoires_ écrit toujours

Bruilhac, nom qui figure également dans les _États généraux de la

Marine_. Le nom véritable de Bruillac se trouve dans l'acte de baptême

et dans un autographe du commandant que nous avons eu entre les

mains.]

[Note 112: Denis (Julien-Marius-Jean), né le 7 juillet 1769,

s'engagea comme novice en 1782. Plus tard il passa l'examen d'aspirant

de 1re classe et devint enseigne en 1793, et lieutenant de vaisseau en

1794. Il avait encore ce grade lors de sa mise à la retraite, au mois

de novembre 1815. Il mourut en 1822.]

[Note 113: Jacques Moizeau, né le 14 mars 1765, à l'île d'Yeu,

s'était engagé comme mousse en 1776. Il était lieutenant de vaisseau

depuis l'an V.]

[Note 114: François-Julien de La Porte, né à Brest, le 19 avril

1778, s'était, lui aussi, engagé comme mousse le 1er octobre 1789.

Aspirant de 3e classe, le 6 mai 1793, il avait, sur le vaisseau _le

Téméraire_, pris part au combat du 23 prairial an II (1er juin 1794),

entre l'escadre de Villaret-Joyeuse et celle de l'amiral Howe. Ayant

passé successivement les examens d'aspirant de seconde, puis

d'aspirant de 1re classe, il fut capturé une première fois par les

Anglais, le 19 ventôse an V (9 mars 1797) sur la corvette _la

Constance_, à la suite d'un combat soutenu, dans les parages

d'Ouessant contre les deux frégates anglaises, _le San-Fiorenzo_ et

_la Nymphe_. Il était enseigne de vaisseau sur la flûte _la Pallas_,

qui succomba non loin de Saint-Malo, le 17 pluviôse an VIII (5 février

1800), après deux engagements, le premier avec deux corvettes

anglaises, le second avec une frégate et quatre corvettes. Lorsque _la

Belle-Poule_ mit à la voile, de La Porte, qui avait été promu

lieutenant de vaisseau, le 5 mars 1803, comptait donc déjà de longs et

brillants services.]

Les autres officiers de la frégate étaient des enseignes de vaisseau;

et, par rang d'ancienneté, c'étaient Giboin, L..., moi, Puget,

Desbordes, et Vermot. La santé du premier[115], altérée par de longues

campagnes, acheva de se délabrer dès le commencement de celle-ci; il

retourna en France dès qu'il le put, et il est mort, depuis, en

activité de service.

[Note 115: Pierre-Louis-Esprit Giboin, né le 28 mai 1776, à

Monferat (aujourd'hui département du Var), avait d'abord navigué au

commerce. Il obtint le grade de capitaine de frégate, et mourut à

Brest, en 1829.]

L..., d'une éducation très négligée, commit la faute impardonnable de

s'approprier quelques objets de valeur, d'une prise qu'il alla

amariner pendant une de nos croisières. Le fait était pourtant

douteux. L'amiral lui promit pardon et oubli, s'il en convenait, et

s'il restituait les objets que l'on feindrait de tenir d'une main

repentante et anonyme. L..... eut un heureux retour sur lui-même,

avoua le fait et rendit ces objets; mais l'amiral oublia non pas la

faute, mais sa promesse, et M. L... fut destitué.

Je ne sais qui je plaignis le plus, de M. L... ou de M. Linois. En

lisant cette destitution, qui eut lieu en pleine mer, M. Bruillac

ajouta que, par ordre de l'amiral, le malheureux ex-officier serait

expulsé de sa chambre et qu'il vivrait d'une ration de matelot dans

l'espèce de cachot nommé Fosse-aux-Lions. Frappé de cette excessive

sévérité, je m'avançai et je dis au commandant qu'en poussant les

choses trop loin on produisait un effet contraire au but proposé, et

que si cet ordre était exécuté, j'irais porter moi-même la moitié de

mon dîner à mon ancien camarade. «C'est ce que j'allais dire», s'écria

Delaporte; et comme il y eut unanimité dans l'état-major: «Tel est

l'ordre de l'amiral, répondit le commandant, et j'en défère

l'exécution à M. Moizeau.» C'était annoncer qu'il fermerait les yeux;

d'après cela, nous convînmes, entre nous, que M. L... resterait aux

arrêts dans sa chambre, et que nous lui ferions porter ses repas, de

notre table, par son domestique.

Puget[116] était un jeune homme très instruit et de très bonne humeur.

Delaporte l'appelait mon Sosie, parce qu'il m'était impossible

d'adopter un costume, une habitude, une locution, sans que Puget en

fît l'objet d'une imitation soudaine. Hélas! quelques années après,

étant prisonnier de guerre, il se sauvait dans une embarcation; il fut

arrêté, près de Calais, par une frégate anglaise, dont le commandant

eut l'infamie de le faire frapper de coups de bouts de corde, pour le

punir de son évasion. Il en fut tellement humilié qu'il fut atteint

sur-le-champ d'une folie complète et que rien ne put guérir.

[Note 116: Louis Puget, du port de Lorient, enseigne de vaisseau

du 4 floréal an X (24 avril 1802).]

Desbordes et Vermot étaient des officiers très zélés, très laborieux,

fort bons camarades, et faits pour honorer le corps en toute

circonstance. Desbordes[117] est mort, il y a quelques années, à la

suite des fatigues d'une campagne très pénible, sur un bâtiment qu'il

commandait. Vermot[118] est capitaine de corvette; il commande en ce

moment le brick _le Palinure_, qui vient de faire noblement respecter

notre pavillon devant Tunis; et, dans la Marine, il reste seul avec

moi de l'état-major de _la Belle-Poule_, car Delaporte mourut, en

1813, sur le vaisseau _le Polonais_, où il était capitaine de frégate,

commandant en second. Quel deuil pour ce vaisseau, pour la Marine,

pour sa famille et pour moi!

[Note 117: Jean-Baptiste-Henri Desbordes, du port de Brest,

enseigne de vaisseau du 3 brumaire an XII (26 octobre 1803).]

[Note 118: René-Just Vermot, né à Nantes, le 4 février 1784,

navigua comme matelot de 1797 à 1799, et passa ensuite les examens

d'aspirant de 2e classe, puis d'aspirant de 1re classe. Promu

capitaine de vaisseau, en 1840, il fut retraité en 1844.]

Nous pouvons actuellement entreprendre le récit des croisières

diverses de la division de l'amiral Linois; notre première opération

fut d'aller porter et installer à l'île Bourbon, que Napoléon ne tarda

pas à appeler l'île Bonaparte, les autorités et les troupes destinées

à cette colonie. Chaque bâtiment garda, cependant, et renouvela

toujours un détachement et quelques officiers d'infanterie, soit pour

grossir l'équipage, soit au besoin pour quelque coup de main en cas de

descente, à effectuer sur quelqu'une des possessions anglaises. Ainsi,

entre autres, _la Belle-Poule_ vit à son bord MM. Morainvilliers,

Larue et Marchant, avec lesquels je me liai d'amitié; mais ces

liaisons sont courtes dans nos carrières aventureuses! J'ai revu, par

la suite, Larue lieutenant-colonel à Brest, en 1814, et j'ai rejoint

Marchant, à Paris, un instant, en 1817. L'infortuné! il n'eut que le

temps de me dire qu'il avait fait, en qualité d'aide de camp du

maréchal Ney, la funeste campagne de Russie, qu'il avait été fait

prisonnier pendant la retraite de l'empereur, et qu'il était rentré à

Paris, le jour même où son général avait été fusillé, par suite d'une

condamnation que Louis XVIII aurait dû annuler mille fois par son

droit bienfaisant, par le plus beau de tous les droits, celui de faire

grâce, même lorsqu'on ne le demande pas.

Mais revenons à nos croisières. De Bourbon, nous nous dirigeâmes vers

le comptoir anglais nommé Bencoolen, situé sur la côte occidentale de

Sumatra. Peu après notre départ, nous nous trouvâmes inopinément

au-dessus d'un banc, appelé Saya de Malha, que les cartes plaçaient

beaucoup plus sur notre droite. _La Belle-Poule_ s'en aperçut la

première, en regardant une multitude de petits poissons qui, s'agitant

à la surface de l'eau, excitèrent son attention. La mer était

heureusement fort belle; on put donc même voir le fond, qui était à

très peu de profondeur. La frégate changea subitement de route, tira

du canon, fit des signaux. Les autres bâtiments nous imitèrent dans

nos manoeuvres, et il était bien temps; car, quelques brasses de plus

dans cette direction, nous touchions tous sur ce banc, et il est

vraisemblable que c'en était fait de nos navires.

Une rencontre plus agréable nous était réservée, celle de _la

Comtesse-de-Sutherland_, le plus grand bâtiment de la Compagnie

anglaise des Indes qui eût jamais été construit. Il fut chassé, pris,

amariné, et expédié pour l'île de France avec sa riche cargaison. Ces

bâtiments de la Compagnie anglaise sont de grands navires destinés aux

entreprises commerciales de cette Compagnie dans l'Inde; ils sont, en

général, de la forme et de la grosseur des anciens vaisseaux de guerre

de 50; ils portent une trentaine de bouches à feu; mais ordinairement,

surtout en temps de paix, ils n'ont pas un équipage suffisant à la

fois, pour la manoeuvre, et pour le service de leur artillerie. _La

Comtesse-de-Sutherland_ était du port de près de 1.500 tonneaux, qui

est à peu près celui des anciens vaisseaux de guerre de 64 canons.

De longs calmes, sous la ligne équinoxiale, que nous fûmes obligés,

par la contrariété des brises, de couper et de recouper jusqu'à dix

fois, nous retardèrent beaucoup. Enfin nous vîmes les hauteurs de

Sumatra, et nous mouillâmes à Bencoolen[119], où, trouvant sur rade

les deux petits navires anglais, _l'Elisa-Anne_ et _le Ménage_, nous

les prîmes et nous les expédiâmes, comme _la Comtesse-de-Sutherland_.

La ville se mit en état de défense; c'était inutile, car les forts la

garantissaient suffisamment; mais nous en voulions aux magasins de la

Compagnie et à cinq de ses vaisseaux qui, n'ayant pas le temps d'aller

chercher la protection des forts, s'incendièrent par tous les points.

Les magasins, trop éloignés pour être protégés, en firent autant. Quel

spectacle que celui des flammes dévorantes, sillonnant jusqu'aux nues

le ciel assombri par la nuit! Les Anglais y perdirent plus de 3

millions; mais ils les perdirent sans que rien en profitât à leurs

ennemis. Étranges conséquences, cependant, des lois de la guerre, que

celles qui vont jusqu'à dépouiller le paisible commerçant, en faisant

porter sur lui le poids des inimitiés des chefs des empires

belligérants! Nous quittâmes bientôt Bencoolen, où il n'y avait plus

que des ruines à contempler.

[Note 119: L'orthographe qui prévaut aujourd'hui est Bencoulen ou

Benkoulen, ville sur la côte ouest de l'île de Sumatra. Capitale des

possessions anglaises de Sumatra jusqu'en 1824, cédée, à cette époque,

aux Hollandais.]

Nous fîmes voile, alors, vers le détroit de la Sonde[120], que nous

traversâmes pour atteindre Batavia, opulente capitale de l'île de

Java, coupée par mille canaux, contenant des édifices splendides, et

entourée d'un vaste demi-cercle appuyé sur la mer et formant une

grande route bordée de maisons de campagne, ravissantes de végétation,

de richesse et de magnificence. Les Hollandais y ont transporté leurs

moeurs laborieuses, leurs habitudes de propreté, leur industrie

persévérante; d'un autre côté, par un mélange piquant, la ville est

flanquée de deux autres villes, faisant corps avec elle, dont l'une,

toute malaise, est habitée par des Malais, au caractère de feu,

d'énergie, d'indépendance d'un peuple à demi-sauvage, et l'autre,

toute chinoise, l'est par des Chinois entièrement adonnés au commerce.

Un tel séjour est d'un haut intérêt pour un Européen; il peut, en

quelques heures, visiter trois nations très différentes; sa curiosité

doit donc être pleinement satisfaite, et il doit lui rester de

profondes impressions. Là, par un esprit essentiellement conciliant,

l'idolâtrie des Malais subsiste à côté du culte éclairé du

christianisme, qui y montre sa supériorité en employant seulement des

voies de persuasion; et celui-ci n'est nullement froissé par

l'exercice de la religion des sectateurs de Confucius. Que craindre,

en effet, des doctrines de celui qui, 550 ans avant Jésus-Christ,

avait déjà dit aux hommes:

«Le sage est toujours sur le rivage, et l'insensé au milieu des

flots.»

«L'insensé se plaint de n'être pas connu des hommes; le sage, de ne

pas les connaître.»

«Un bon coeur penche vers la bonté et l'indulgence.»

«Un coeur étroit ne possède ni la patience, ni la modération.»

«Conduisez-vous comme si vous étiez observé par dix yeux et montré par

dix mains.»

«Un homme faux est un char sans timon: par où l'atteler?».

[Note 120: Entre Sumatra et Java.]

Confucius, après avoir atteint les privilèges de l'élévation, mourut

pourtant dans une misérable disgrâce: sa famille, aujourd'hui la plus

illustre de la Chine, remonte jusques à Hoang-ti, le premier

législateur de ce pays; et, dans chacune des maisons de la ville

chinoise de Batavia, nous vîmes son portrait.

Nous goûtâmes, à Batavia, le fruit exquis nommé mangoustan; et nous y

vîmes le cacatois, si doux, si blanc, avec sa belle crête de plumes

jaunes, et le loris, dont le plumage est moitié noir de jais, moitié

rouge ardent, et qui devient si privé, si caressant.

Le brick de guerre hollandais _l'Aventurier_ se joignit à nous. Nous

partîmes, après une courte relâche de repos et d'approvisionnement,

pour aller attendre, dans les mers de la Chine, le grand convoi des

vaisseaux de la Compagnie, qui part annuellement de Canton. Le but

était noble; la conception en était heureuse.

Nous étions alors au commencement de 1804; c'était la saison des

ouragans dévastateurs qui désolent, parfois, les îles de France et de

Bourbon; rien n'y résiste: ni arbres, ni navires ni maisons! Nos

opérations furent toujours combinées en vue de nous trouver à la mer

pendant ces crises affreuses de la nature.

C'est une chose inouïe que les fatigues, les peines, les contrariétés,

que nous éprouvâmes pour nous rendre à notre destination.

Équipages, officiers, commandants, tout le monde était harassé! Les

calmes, les vents contraires, les grains se succédaient sans

interruption; les courants étaient contre nous; mais, puisque c'était

l'époque favorable pour quitter la Chine, puisque le fameux convoi

devait en profiter, il fallait bien affronter toutes ces contrariétés

pour aller le chercher. Joignons-y que nous naviguions sans cesse sur

des haut-fonds, au milieu d'îles et de bancs mal déterminés sur nos

cartes, et l'on verra ce qu'il fallait de patience ou d'habileté pour

parvenir à nos fins. Nous appareillions et nous mouillions jusqu'à

quinze fois par jour, quêtant, recherchant sans cesse le moindre

souffle d'un bon vent, ou quelque lit de courant moins rapide; aussi,

souvent, n'avancions-nous pas d'une lieue par jour.

Près du détroit de Gaspar[121], notre courage fut ranimé par

la rencontre et la prise des navires de commerce anglais,

_l'Amiral-Raynier_, et _la Henriette_, qui venaient de Canton. Nous

apprîmes d'eux que le convoi, consistant en vingt-cinq vaisseaux de

la Compagnie, se disposait à appareiller, lors de leur départ.

Quelle excellente nouvelle! mais elle nous coûta bien cher.

[Note 121: Le ou plutôt les détroits de Gaspar se trouvent dans

l'archipel de la Sonde entre l'île de Bangka et l'île de Billiton. Ils

sont parsemés de récifs, et on y compte une centaine d'îlots.]

Le dernier canot envoyé par _le Marengo_ pour l'amarinage de _la

Henriette_ avait été surpris par un grain si fort qu'il ne put, en

quittant ce navire, regagner son vaisseau. Il faisait nuit; _le

Marengo_ le crut resté à bord de _la Henriette_; celle-ci prit sa

route pour l'Île-de-France, croyant qu'il avait atteint le vaisseau;

et par suite de cette fausse manière de voir des deux parts, la

malheureuse embarcation, négligée par les deux bâtiments, n'en put

rejoindre aucun. Elle erra quarante jours d'île en île, exposée à tous

les dangers d'une navigation périlleuse, souffrant de la faim, soumise

aux plus durs traitements des peuples sauvages; et son équipage,

épuisé, décimé par mille maladies, ne put revoir les rives de Batavia

qu'après une série innombrable d'infortunes. M. Martel, lieutenant de

vaisseau[122], commandait ce canot; par sa constance, sa force d'âme,

sa prudence, il eut le bonheur de le conduire au port; mais il y avait

usé tout ce qu'il possédait de vie, et il expira peu de jours après

son arrivée. Un autre canot que je commandais avait quitté _la

Henriette_ un quart d'heure seulement avant le grain fatal.

[Note 122: Jean Martel, du port de Brest.]

L'attente du convoi si riche et si désiré soutenait nos forces; il

était l'objet unique de nos pensées, de nos espérances, de nos

conversations. Quatre-vingts millions qui allaient tomber en notre

pouvoir. Quel texte inépuisable! que de richesses! quel

retentissement! combien de promotions! et, pour l'Angleterre, quel

coup de foudre! son Gouvernement ne pouvait manquer de s'en ressentir

profondément; et la paix pouvait, elle-même, en être une conséquence

immédiate, ainsi que la consolidation du pouvoir, qui, depuis peu,

avait tant fait pour la France!

Ce fut dans ces dispositions que, parvenant à surmonter une nouvelle

série de difficultés, nous mouillâmes à Poulo-Aor[123] (l'île d'Aor).

Elle est habitée par des Malais, et aucun navire ne peut pénétrer dans

le détroit de Malacca, que devait prendre le convoi, sans en passer

très près. Nous courûmes à terre, interrogeâmes les Malais; le convoi

n'était pas passé. C'était tout ce que nous désirions. Les Malais,

toujours jaloux, avaient, dès notre abord, caché leurs femmes dans les

mornes; mais peu nous importait. Nous voulions du riz, des chevreaux,

du sagou, des volailles, des fruits, de l'eau; ils nous en vendirent,

nous facilitèrent les moyens de les quitter avec promptitude, ce qu'à

notre plus grande satisfaction nous fîmes pour reprendre la mer

sur-le-champ, certains, cette fois, que notre belle proie ne pouvait

plus nous échapper.

[Note 123: Dans le sud-ouest du groupe des Anambas, à l'est de la

côte orientale de la presqu'île de Malacca.]

Un beau matin, le ciel était d'azur, la brise modérée, la mer comme

une glace; les îles dont ces eaux sont parsemées n'avaient jamais

étalé de plus riante verdure, n'avaient jamais exhalé plus de parfums;

et tous nos regards étaient vers l'horizon.--«Navire!» s'écrie la

vigie.--«Navire!» répond spontanément l'équipage entier, comme un

fidèle écho!--«Quatre navires!» ajoute presque aussitôt la vigie.

Chacun veut les voir, on se précipite dans les haubans; mais ce

n'était plus quatre; on en voyait déjà, disait-on, quinze, trente,

cinquante! Nos lunettes firent justice de l'exagération; vingt-cinq

furent bien comptés, c'était le nombre attendu: ainsi, il n'y avait

plus à en douter; l'ivresse était générale.

Les quatre premiers navires aperçus étaient les éclaireurs du convoi,

qui faisaient voile, vent arrière, sur nous. Ces quatre bâtiments ne

purent pas nous voir sans soupçonner que nous fussions ennemis; ils

tinrent le vent pour rallier le corps du convoi, à qui ils firent des

signaux et qui tint le vent également pour chercher à nous fuir. Nous

leur appuyâmes alors la chasse la mieux conditionnée qu'on puisse

imaginer; nous les gagnâmes, et, vers six heures du soir, nous étions

en mesure de donner au milieu d'eux. L'amiral mit en panne et fit le

signal de passer à poupe. Il s'entretint alors quelque temps, au

porte-voix, avec M. Bruillac, qui lui dit ces paroles électriques:

«C'est le jour de la gloire et de la fortune!» et pourtant M. Linois

donna pour dernier ordre d'être disposé à n'attaquer le convoi que le

lendemain matin!

La physionomie bouleversée de nos matelots, leur silence respectueux,

mais glacial, indiquèrent qu'ils auraient préféré, de beaucoup,

attaquer immédiatement; cependant leur moral se remonta pendant la

nuit. M. Vrignaud avait plus directement blâmé ce retard à bord du

_Marengo_, car il avait dit avec véhémence à l'amiral lui-même:

«Tombons fièrement au milieu d'eux; il n'y a pas de nuit qui tienne,

et feu des deux bords!»

Au point du jour, même beau temps; l'amiral hissa ses couleurs; chacun

de nous, les nôtres, et, d'un air guerrier, nous nous avançâmes

majestueusement vers les Anglais; mais ceux-ci n'étaient plus

intimidés comme la veille. Ils avaient employé la nuit à monter leurs

canons, à les préparer, à disposer leurs bâtiments, et, comme ils

s'étaient rendus en Chine en temps de paix, avec de faibles équipages

qu'ils n'avaient pu y augmenter, ils dégarnirent dix-sept vaisseaux de

leur convoi de presque tous les matelots, et ils portèrent, sur les

huit plus forts, tout ce qu'ils pouvaient avoir d'hommes robustes,

d'armes, de munitions. Ces huit vaisseaux soutinrent vaillamment le

choc. Il n'est pas probable qu'ils eussent pu lutter longtemps contre

les efforts persévérants de la division; toutefois la question ne put

être matériellement décidée; car, après quelques volées, l'amiral

quitta le champ de bataille, avec ordre, au reste de la division,

d'imiter ses mouvements.

Les huit vaisseaux de la Compagnie n'en montrèrent que plus d'audace,

et ils osèrent nous chasser pendant notre retraite; mais, inférieurs

en marche, ils se virent bientôt contraints de nous abandonner, ce

qu'ils ne firent pourtant pas sans nous envoyer une dernière et

insolente volée de leur artillerie, que les journaux anglais ont

publié, depuis, avoir été chargée avec du sucre candi!

Telle fut la fin déplorable d'une tentative qui assombrit pour

longtemps nos marins, qui acheva d'aigrir le général Decaen, qui jeta

une teinte de ridicule sur nos subséquentes opérations, qui agit sur

les conceptions futures ou sur les décisions de l'amiral, et qui

indisposa vivement le ministre de la Marine et l'empereur. Les

officiers de la division en furent consternés; l'âme généreuse,

elle-même, de notre noble camarade Delaporte, ne put trouver un mot de

justification sur le funeste délai d'une nuit; enfin nous en

souffrîmes tous; en mon particulier, je sus plus tard, par ma

correspondance avec M. de Bonnefoux, que, s'il y avait eu succès,

j'aurais été, à peine âgé de vingt-deux ans, nommé lieutenant de

vaisseau.

L'Angleterre, au contraire, poussa des cris de joie; M. Dance,

capitaine d'un des vaisseaux du convoi, et qui y exerçait le

commandement supérieur, comme s'y trouvant le plus ancien des

capitaines de la Compagnie, reçut un million de récompense; et ses

compatriotes, faisant allusion au nombre assez considérable de

matelots asiatiques qu'il devait avoir, renouvelèrent pour lui le mot

fameux d'Iphicratès: «Qu'une armée de cerfs, commandée par un lion,

est plus redoutable qu'une armée de lions commandée par un cerf»; mais

ne nous appesantissons pas davantage sur ce douloureux souvenir;

voyons seulement à quoi tient la carrière d'un jeune officier:

Attaquer le soir était très probablement réussir; alors je marchais à

grands pas vers un avancement que, plus tard, d'autres circonstances

ont encore arrêté; et une quarantaine de mille francs que la

répartition légale de nos parts de prise m'aurait rapportée, eût été

un très beau commencement de fortune. Tu vois que, comme on le dit

proverbialement et, comme les hommes sont enclins à le faire, nous

avions dressé trop tôt nos comptes, et nous avions vendu la peau de

l'ours avant de l'avoir jeté par terre.

Mémoires du Baron de Bonnefoux, Capitaine de vaisseau, 1782-1855 · 第 21 / 113 题