SOMMAIRE:--Coup d'oeil sur l'état-major de la division.--L'amiral
Linois, son avarice.--Commencement de ses démêlés avec le général
Decaen.--M. Vrignaud, capitaine de pavillon de l'amiral.--M.
Beauchêne, commandant de _l'Atalante_; M. Motard, commandant de
_la Sémillante_.--Le commandant et les officiers de _la
Belle-Poule_.--M. Bruillac, son portrait.--Le beau combat de _la
Charente_ contre une division anglaise.--Le second de _la
Belle-Poule_, M. Denis, les prédictions qu'il me fait en rentrant
en France.--Son successeur, M. Moizeau.--Delaporte, lieutenant de
vaisseau, son intelligence, sa bonté, l'un des hommes les
meilleurs que j'aie connus.--Les enseignes de vaisseau par rang
d'ancienneté, Giboin, L..., moi, Puget, «mon Sosie», Desbordes et
Vermot.--Triste aventure de M. L..., sa destitution.--Croisières
de la division.--Voyage à l'île Bourbon.--Les officiers
d'infanterie à bord de _la Belle-Poule_, MM. Morainvillers, Larue
et Marchant.--En quittant Bourbon, l'amiral se dirige vers un
comptoir anglais nommé Bencoolen, situé sur la côte occidentale
de Sumatra.--Une erreur de la carte; le banc appelé Saya de
Malha; l'escadre court un grand danger.--Capture de _la
Comtesse-de-Sutherland_, le plus grand bâtiment de la Compagnie
anglaise.--Quelques détails sur les navires de la Compagnie des
Indes.--Arrivée à Bencoolen.--Les Anglais incendient cinq
vaisseaux de la Compagnie et leurs magasins pour les empêcher de
tomber entre nos mains.--En quittant Bencoolen, l'escadre fait
voile pour Batavia, capitale de l'île de Java.--Batavia, la ville
hollandaise, la ville malaise, la ville chinoise.--Après une
courte relâche, la division à laquelle se joint le brick de
guerre hollandais, _l'Aventurier_, quitte Batavia au commencement
de 1804, en pleine saison des ouragans pour aller attendre dans
les mers de la Chine le grand convoi des vaisseaux de la
Compagnie qui part annuellement de Canton.--Navigation très
pénible et très périlleuse.--Nous appareillons et nous mouillons
jusqu'à quinze fois par jour.--Prise, près du détroit de Gaspar,
des navires de commerce anglais _l'Amiral-Raynier_ et _la
Henriette_, qui venaient de Canton.--Excellentes nouvelles du
convoi.--Un canot du _Marengo_, surpris par un grain, ne peut pas
rentrer à son bord. Il erre pendant quarante jours d'île en île,
avant d'atteindre Batavia.--Affreuses souffrances.--Habileté et
courage du commandant du canot, M. Martel, lieutenant de
vaisseau.--Il meurt en arrivant à Batavia.--Conversations des
officiers de l'escadre. On escompte la prise du
convoi.--Mouillage à Poulo-Aor.--Le convoi n'est pas passé.--Le
détroit de Malacca.--Une voile, quatre voiles, vingt-cinq voiles,
c'est le convoi.--Temps superbe, brise modérée.--Le convoi se met
en chasse devant nous; nous le gagnons de vitesse.--À six heures
du soir, nous sommes en mesure de donner au milieu
d'eux.--L'amiral Linois ordonne d'attendre au lendemain
matin.--Stupéfaction des officiers et des équipages.--Le mot du
commandant Bruillac, celui du commandant Vrignaud.--Le lendemain
matin, même beau temps.--Nous hissons nos couleurs.--Les Anglais
ont, pendant la nuit, réuni leurs combattants sur huit
vaisseaux.--Ces huit vaisseaux soutiennent vaillamment le
choc.--Après quelques volées, l'amiral Linois quitte le champ de
bataille et ordonne au reste de la division d'imiter ses
mouvements.--Déplorables résultats de cet échec.--Consternation
des officiers de la division.--Récompense accordée par les
Anglais au capitaine Dance.
La division avait eu des relations assez fréquentes de bâtiment à
bâtiment, et, dès le début, sa position avait été assez critique pour
que, déjà, nous pussions nous connaître parfaitement; nulle part, en
effet, les hommes ne se jugent mieux, ni si vite, que lorsqu'ils sont
frappés par un malheur commun, ou qu'ils sont réunis pour résister à
un même ennemi. L'amiral[106] avait une réputation de mérite
personnel, généralement assez médiocre; mais son combat d'Algésiras et
la bravoure qu'il y avait déployée, l'avaient beaucoup relevé dans
l'opinion du corps. Malheureusement un vice vint à se développer en
lui, qui, ordinairement, aliène tous les coeurs, ce fut une avarice
sordide. Le général Decaen en fut le témoin de trop près, puisqu'il
mangeait à sa table, pour ne pas en être frappé, et il lui en resta
une impression si fâcheuse que l'accord qui pouvait assurer ou
multiplier le succès des opérations combinées par ces deux chefs en
fut incessamment troublé. Le fils même de l'amiral[107], alors
aspirant à son bord, puis officier sur _la Psyché_, et qu'il tenait
dans une sujétion, dans une pénurie vraiment ridicules, ne pouvait se
taire sur cette lésinerie, qui devait absorber, fausser, une grande
partie des pensées de l'amiral. Quel horrible défaut! et qu'il coûta
cher à M. Linois, non seulement pendant son commandement, où la
considération personnelle était si importante pour lui, mais, par la
suite, puisque son fils en prit un caractère tellement violent,
tellement désordonné et qui éclatait avec tant d'essor, quand il
pouvait éluder la surveillance de son père, que des querelles
perpétuelles en étaient le résultat, et qu'il a fini par périr en
duel! pourtant que de bonnes choses il y avait dans son coeur!
[Note 106: Charles-Alexandre-Léon Durand de Linois, né à Brest, le
27 janvier 1761, décédé à Versailles le 2 décembre 1848, appartenait à
l'ancienne Marine, dans laquelle il avait servi comme officier
auxiliaire. Après la Révolution, il avait, à bord de _l'Atalante_,
croisé dans les mers de l'Inde pendant trois ans. Prisonnier de guerre
en Angleterre du mois de mai 1792 au mois de janvier 1795, capitaine
de vaisseau le 4 mai de la même année, chef de division le 22 mars
1796, le ministre de la Marine Bruix le nomma, le 8 avril 1799
contre-amiral pour la durée de la campagne de la Méditerranée, que
l'auteur raconte plus haut. Le Premier Consul le confirma dans ce
grade, le 25 janvier 1801, et lui confia le commandement de la
division avec laquelle il s'illustra à Algésiras. À titre de
récompense nationale, il reçut un sabre d'honneur, le 28 juillet 1801.
Telle était la carrière de l'amiral Linois, lorsqu'il s'embarqua à
Brest, en 1803. Les présents _Mémoires_ racontent en détail sa
campagne de l'Inde. Bornons-nous à ajouter que, créé comte de
l'Empire, le 15 août 1810, pendant sa seconde captivité en Angleterre,
il fut, à la paix, nommé gouverneur de l'île de la Guadeloupe. La
seconde Restauration le mit à la retraite, le 18 avril 1816, après son
acquittement par le premier conseil de guerre de la première division
militaire, devant lequel il avait été traduit pour sa conduite à la
Guadeloupe pendant les Cent-Jours. Plus tard le Gouvernement royal lui
conféra le titre de vice-amiral honoraire par ordonnance du 22 mai
1825.]
[Note 107: Charles-Hippolyte Durand de Linois, nommé enseigne de
vaisseau, le 5 juillet 1805.]
M. Vrignaud[108], capitaine de pavillon de l'amiral, était un homme
d'une bravoure consommée et qui avait très bien servi. On pouvait en
dire autant de MM. Beauchêne[109] et Motard[110], qui commandaient
_l'Atalante_ et _la Sémillante_. M. Motard avait, en outre, des
manières charmantes, qui ne gâtent jamais rien, et l'esprit plus orné
que les autres capitaines.
[Note 108: Joseph-Marie Vrignaud, né à Brest, le 23 février 1769,
s'engagea comme mousse, à l'âge de treize ans, le 21 janvier 1782. Il
était second pilote au moment de la Révolution. Il servit sous les
ordres de Bruix, d'abord comme premier pilote, puis comme enseigne de
vaisseau. Au moment du départ de la division, il avait le grade de
capitaine de frégate depuis le 21 mars 1796; mais il fut élevé à celui
de capitaine de vaisseau le 21 septembre 1803. Joseph-Marie Vrignaud
prit sa retraite en qualité de contre-amiral. Il assista à quatre
combats dans les mers d'Europe et à quatre autres dans celles des
Indes orientales. Il avait déjà antérieurement reçu quatre blessures,
lorsqu'un boulet de canon lui emporta le bras droit, dans le combat
qui termina la campagne de la division.]
[Note 109: Camille-Charles-Alexis Gaudin de Beauchêne, né à
Saint-Briac (aujourd'hui département d'Ille-et-Vilaine), le 11
septembre 1765, sortait de la Marine marchande, dans laquelle il avait
servi comme officier. Il se couvrit de gloire dans le combat soutenu à
Vizagapatam contre le vaisseau anglais _le Centurion_, combat auquel
n'assistait pas _la Belle-Poule_, mais que l'auteur raconte cependant
un peu plus loin. Lorsque M. Gaudin de Beauchêne mourut à Montpellier,
le 19 juillet 1807, il était capitaine de vaisseau et officier de la
Légion d'honneur.]
[Note 110: Léonard-Bernard Motard, plus tard baron de l'Empire,
naquit le 27 juillet 1771 à Honfleur (aujourd'hui département du
Calvados). Entré comme volontaire dans la Marine royale, le 1er avril
1786, la Révolution le nomma enseigne de vaisseau, le 1er avril 1793.
À la bataille d'Aboukir, capitaine de frégate à bord du vaisseau
_l'Orient_, qui sauta, il reçut deux blessures. Il obtint, lui aussi,
le grade de capitaine de vaisseau, le 24 septembre 1803. Léonard
Motard commanda _la Sémillante_ du 20 avril 1802 au 5 février 1809.
_La Sémillante_ se sépara de bonne heure de la division et eut une
histoire particulière. Elle prit part au combat de la baie de
Saint-Paul de l'île de la Réunion, et lutta contre la frégate anglaise
_la Terpsychore_. Le commandant Motard prit sa retraite, le 23
novembre 1813.]
Il me reste à parler du commandant et des officiers de _la
Belle-Poule_, car il est inutile de revenir sur l'ancien commandant du
_Dix-Août_, devenu celui de _la Psyché_, sur M. Bergeret, enfin, à qui
je regrettais infiniment que le commandement de la division n'eût pas
pu être dévolu. Quelle différence c'eût été pour les résultats!
M. Bruillac[111] avait pour lui de belles actions, entre autres le
combat de _la Charente_ qu'il commandait, lorsqu'elle se mesura si
dignement, devant Bordeaux, contre une division anglaise; il avait de
bons services, un jugement sain, et il n'était constamment occupé que
de ses devoirs. Une seule chose ternissait tant d'avantages: c'était
un éloignement invincible à rapprocher les officiers de lui, à les
entendre, à suivre les progrès de la science; et cela, par suite d'une
instruction peu cultivée, et dont, par cet isolement, il espérait
dissimuler la faiblesse. Son officier en second, M. Denis, était un
marin distingué, qui aurait fait un vrai bijou de sa frégate, si le
commandant avait seulement voulu le laisser entrer, quelques minutes
par jour, en communication officielle avec lui. Au lieu de cela, nous
restâmes constamment en arrière des autres bâtiments, sous le rapport
des soins, de la tenue, de la police intérieure; et Denis[112], ne
pouvant se résigner à cette infériorité, dont il croyait que sa
réputation serait atteinte, quitta la frégate et retourna en France.
Que de regrets il me témoigna! que de belles prédictions il me fit sur
mon avenir militaire! «Oui, me dit-il, vous arriverez à tout, car vous
avez, à la fois, un protecteur puissant et tout ce qu'il faut pour en
profiter; mais, si l'on prévient votre âge par les honneurs, faites en
sorte de pouvoir dire, comme un illustre Romain, que vous avez prévenu
les honneurs par vos services.» Fondées ou non, nous verrons, par la
suite, comment s'évanouirent de si brillantes espérances. M. Denis fut
remplacé par M. Moizeau[113], excellent marin pratique et le meilleur
homme du monde, mais un peu âgé pour ramener ou même pour désirer de
ramener M. Bruillac à des idées plus en harmonie avec le temps.
Delaporte[114] venait ensuite; comme M. Moizeau, il était lieutenant
de vaisseau; mais il n'avait que vingt-cinq ans; et noblesse, dignité,
intelligence, affabilité, courage, gaieté, instruction, bonté,
justice, sévérité, douceur, sang-froid, avantages physiques, il
possédait tout, il savait tout employer à propos. On eût dit que mon
bon génie l'avait exprès placé là pour me servir de type vivant de
perfection. À peine avait-il quatre ans de plus que moi, et, tout en
l'aimant comme un camarade, je le respectais comme un père.
[Note 111: Allain-Adelaïde-Marie de Bruillac de Kerel, né à Rennes
le 22 février 1764, s'était engagé comme mousse en 1776. Il avait pris
part à la guerre de l'Indépendance d'Amérique comme novice, puis comme
volontaire, assisté à la bataille d'Ouessant sur le vaisseau _le
Solitaire_, à sept combats sur le vaisseau _le Souverain_, faisant
partie de l'escadre du comte de Grasse. Après avoir servi comme
officier de la Compagnie des Indes, il était officier auxiliaire de la
Marine royale, au moment où éclata la Révolution. Lieutenant de
vaisseau en 1794, capitaine de frégate en 1796, il reçut le
commandement de _la Charente_, et soutint, le 26 germinal an VI, un
combat glorieux contre un vaisseau anglais de 74 canons, un vaisseau
rasé et une frégate portant du 18. À la suite de ce combat, il fut
promu capitaine de vaisseau. L'auteur de ces _Mémoires_ écrit toujours
Bruilhac, nom qui figure également dans les _États généraux de la
Marine_. Le nom véritable de Bruillac se trouve dans l'acte de baptême
et dans un autographe du commandant que nous avons eu entre les
mains.]
[Note 112: Denis (Julien-Marius-Jean), né le 7 juillet 1769,
s'engagea comme novice en 1782. Plus tard il passa l'examen d'aspirant
de 1re classe et devint enseigne en 1793, et lieutenant de vaisseau en
1794. Il avait encore ce grade lors de sa mise à la retraite, au mois
de novembre 1815. Il mourut en 1822.]
[Note 113: Jacques Moizeau, né le 14 mars 1765, à l'île d'Yeu,
s'était engagé comme mousse en 1776. Il était lieutenant de vaisseau
depuis l'an V.]
[Note 114: François-Julien de La Porte, né à Brest, le 19 avril
1778, s'était, lui aussi, engagé comme mousse le 1er octobre 1789.
Aspirant de 3e classe, le 6 mai 1793, il avait, sur le vaisseau _le
Téméraire_, pris part au combat du 23 prairial an II (1er juin 1794),
entre l'escadre de Villaret-Joyeuse et celle de l'amiral Howe. Ayant
passé successivement les examens d'aspirant de seconde, puis
d'aspirant de 1re classe, il fut capturé une première fois par les
Anglais, le 19 ventôse an V (9 mars 1797) sur la corvette _la
Constance_, à la suite d'un combat soutenu, dans les parages
d'Ouessant contre les deux frégates anglaises, _le San-Fiorenzo_ et
_la Nymphe_. Il était enseigne de vaisseau sur la flûte _la Pallas_,
qui succomba non loin de Saint-Malo, le 17 pluviôse an VIII (5 février
1800), après deux engagements, le premier avec deux corvettes
anglaises, le second avec une frégate et quatre corvettes. Lorsque _la
Belle-Poule_ mit à la voile, de La Porte, qui avait été promu
lieutenant de vaisseau, le 5 mars 1803, comptait donc déjà de longs et
brillants services.]
Les autres officiers de la frégate étaient des enseignes de vaisseau;
et, par rang d'ancienneté, c'étaient Giboin, L..., moi, Puget,
Desbordes, et Vermot. La santé du premier[115], altérée par de longues
campagnes, acheva de se délabrer dès le commencement de celle-ci; il
retourna en France dès qu'il le put, et il est mort, depuis, en
activité de service.
[Note 115: Pierre-Louis-Esprit Giboin, né le 28 mai 1776, à
Monferat (aujourd'hui département du Var), avait d'abord navigué au
commerce. Il obtint le grade de capitaine de frégate, et mourut à
Brest, en 1829.]
L..., d'une éducation très négligée, commit la faute impardonnable de
s'approprier quelques objets de valeur, d'une prise qu'il alla
amariner pendant une de nos croisières. Le fait était pourtant
douteux. L'amiral lui promit pardon et oubli, s'il en convenait, et
s'il restituait les objets que l'on feindrait de tenir d'une main
repentante et anonyme. L..... eut un heureux retour sur lui-même,
avoua le fait et rendit ces objets; mais l'amiral oublia non pas la
faute, mais sa promesse, et M. L... fut destitué.
Je ne sais qui je plaignis le plus, de M. L... ou de M. Linois. En
lisant cette destitution, qui eut lieu en pleine mer, M. Bruillac
ajouta que, par ordre de l'amiral, le malheureux ex-officier serait
expulsé de sa chambre et qu'il vivrait d'une ration de matelot dans
l'espèce de cachot nommé Fosse-aux-Lions. Frappé de cette excessive
sévérité, je m'avançai et je dis au commandant qu'en poussant les
choses trop loin on produisait un effet contraire au but proposé, et
que si cet ordre était exécuté, j'irais porter moi-même la moitié de
mon dîner à mon ancien camarade. «C'est ce que j'allais dire», s'écria
Delaporte; et comme il y eut unanimité dans l'état-major: «Tel est
l'ordre de l'amiral, répondit le commandant, et j'en défère
l'exécution à M. Moizeau.» C'était annoncer qu'il fermerait les yeux;
d'après cela, nous convînmes, entre nous, que M. L... resterait aux
arrêts dans sa chambre, et que nous lui ferions porter ses repas, de
notre table, par son domestique.
Puget[116] était un jeune homme très instruit et de très bonne humeur.
Delaporte l'appelait mon Sosie, parce qu'il m'était impossible
d'adopter un costume, une habitude, une locution, sans que Puget en
fît l'objet d'une imitation soudaine. Hélas! quelques années après,
étant prisonnier de guerre, il se sauvait dans une embarcation; il fut
arrêté, près de Calais, par une frégate anglaise, dont le commandant
eut l'infamie de le faire frapper de coups de bouts de corde, pour le
punir de son évasion. Il en fut tellement humilié qu'il fut atteint
sur-le-champ d'une folie complète et que rien ne put guérir.
[Note 116: Louis Puget, du port de Lorient, enseigne de vaisseau
du 4 floréal an X (24 avril 1802).]
Desbordes et Vermot étaient des officiers très zélés, très laborieux,
fort bons camarades, et faits pour honorer le corps en toute
circonstance. Desbordes[117] est mort, il y a quelques années, à la
suite des fatigues d'une campagne très pénible, sur un bâtiment qu'il
commandait. Vermot[118] est capitaine de corvette; il commande en ce
moment le brick _le Palinure_, qui vient de faire noblement respecter
notre pavillon devant Tunis; et, dans la Marine, il reste seul avec
moi de l'état-major de _la Belle-Poule_, car Delaporte mourut, en
1813, sur le vaisseau _le Polonais_, où il était capitaine de frégate,
commandant en second. Quel deuil pour ce vaisseau, pour la Marine,
pour sa famille et pour moi!
[Note 117: Jean-Baptiste-Henri Desbordes, du port de Brest,
enseigne de vaisseau du 3 brumaire an XII (26 octobre 1803).]
[Note 118: René-Just Vermot, né à Nantes, le 4 février 1784,
navigua comme matelot de 1797 à 1799, et passa ensuite les examens
d'aspirant de 2e classe, puis d'aspirant de 1re classe. Promu
capitaine de vaisseau, en 1840, il fut retraité en 1844.]
Nous pouvons actuellement entreprendre le récit des croisières
diverses de la division de l'amiral Linois; notre première opération
fut d'aller porter et installer à l'île Bourbon, que Napoléon ne tarda
pas à appeler l'île Bonaparte, les autorités et les troupes destinées
à cette colonie. Chaque bâtiment garda, cependant, et renouvela
toujours un détachement et quelques officiers d'infanterie, soit pour
grossir l'équipage, soit au besoin pour quelque coup de main en cas de
descente, à effectuer sur quelqu'une des possessions anglaises. Ainsi,
entre autres, _la Belle-Poule_ vit à son bord MM. Morainvilliers,
Larue et Marchant, avec lesquels je me liai d'amitié; mais ces
liaisons sont courtes dans nos carrières aventureuses! J'ai revu, par
la suite, Larue lieutenant-colonel à Brest, en 1814, et j'ai rejoint
Marchant, à Paris, un instant, en 1817. L'infortuné! il n'eut que le
temps de me dire qu'il avait fait, en qualité d'aide de camp du
maréchal Ney, la funeste campagne de Russie, qu'il avait été fait
prisonnier pendant la retraite de l'empereur, et qu'il était rentré à
Paris, le jour même où son général avait été fusillé, par suite d'une
condamnation que Louis XVIII aurait dû annuler mille fois par son
droit bienfaisant, par le plus beau de tous les droits, celui de faire
grâce, même lorsqu'on ne le demande pas.
Mais revenons à nos croisières. De Bourbon, nous nous dirigeâmes vers
le comptoir anglais nommé Bencoolen, situé sur la côte occidentale de
Sumatra. Peu après notre départ, nous nous trouvâmes inopinément
au-dessus d'un banc, appelé Saya de Malha, que les cartes plaçaient
beaucoup plus sur notre droite. _La Belle-Poule_ s'en aperçut la
première, en regardant une multitude de petits poissons qui, s'agitant
à la surface de l'eau, excitèrent son attention. La mer était
heureusement fort belle; on put donc même voir le fond, qui était à
très peu de profondeur. La frégate changea subitement de route, tira
du canon, fit des signaux. Les autres bâtiments nous imitèrent dans
nos manoeuvres, et il était bien temps; car, quelques brasses de plus
dans cette direction, nous touchions tous sur ce banc, et il est
vraisemblable que c'en était fait de nos navires.
Une rencontre plus agréable nous était réservée, celle de _la
Comtesse-de-Sutherland_, le plus grand bâtiment de la Compagnie
anglaise des Indes qui eût jamais été construit. Il fut chassé, pris,
amariné, et expédié pour l'île de France avec sa riche cargaison. Ces
bâtiments de la Compagnie anglaise sont de grands navires destinés aux
entreprises commerciales de cette Compagnie dans l'Inde; ils sont, en
général, de la forme et de la grosseur des anciens vaisseaux de guerre
de 50; ils portent une trentaine de bouches à feu; mais ordinairement,
surtout en temps de paix, ils n'ont pas un équipage suffisant à la
fois, pour la manoeuvre, et pour le service de leur artillerie. _La
Comtesse-de-Sutherland_ était du port de près de 1.500 tonneaux, qui
est à peu près celui des anciens vaisseaux de guerre de 64 canons.
De longs calmes, sous la ligne équinoxiale, que nous fûmes obligés,
par la contrariété des brises, de couper et de recouper jusqu'à dix
fois, nous retardèrent beaucoup. Enfin nous vîmes les hauteurs de
Sumatra, et nous mouillâmes à Bencoolen[119], où, trouvant sur rade
les deux petits navires anglais, _l'Elisa-Anne_ et _le Ménage_, nous
les prîmes et nous les expédiâmes, comme _la Comtesse-de-Sutherland_.
La ville se mit en état de défense; c'était inutile, car les forts la
garantissaient suffisamment; mais nous en voulions aux magasins de la
Compagnie et à cinq de ses vaisseaux qui, n'ayant pas le temps d'aller
chercher la protection des forts, s'incendièrent par tous les points.
Les magasins, trop éloignés pour être protégés, en firent autant. Quel
spectacle que celui des flammes dévorantes, sillonnant jusqu'aux nues
le ciel assombri par la nuit! Les Anglais y perdirent plus de 3
millions; mais ils les perdirent sans que rien en profitât à leurs
ennemis. Étranges conséquences, cependant, des lois de la guerre, que
celles qui vont jusqu'à dépouiller le paisible commerçant, en faisant
porter sur lui le poids des inimitiés des chefs des empires
belligérants! Nous quittâmes bientôt Bencoolen, où il n'y avait plus
que des ruines à contempler.
[Note 119: L'orthographe qui prévaut aujourd'hui est Bencoulen ou
Benkoulen, ville sur la côte ouest de l'île de Sumatra. Capitale des
possessions anglaises de Sumatra jusqu'en 1824, cédée, à cette époque,
aux Hollandais.]
Nous fîmes voile, alors, vers le détroit de la Sonde[120], que nous
traversâmes pour atteindre Batavia, opulente capitale de l'île de
Java, coupée par mille canaux, contenant des édifices splendides, et
entourée d'un vaste demi-cercle appuyé sur la mer et formant une
grande route bordée de maisons de campagne, ravissantes de végétation,
de richesse et de magnificence. Les Hollandais y ont transporté leurs
moeurs laborieuses, leurs habitudes de propreté, leur industrie
persévérante; d'un autre côté, par un mélange piquant, la ville est
flanquée de deux autres villes, faisant corps avec elle, dont l'une,
toute malaise, est habitée par des Malais, au caractère de feu,
d'énergie, d'indépendance d'un peuple à demi-sauvage, et l'autre,
toute chinoise, l'est par des Chinois entièrement adonnés au commerce.
Un tel séjour est d'un haut intérêt pour un Européen; il peut, en
quelques heures, visiter trois nations très différentes; sa curiosité
doit donc être pleinement satisfaite, et il doit lui rester de
profondes impressions. Là, par un esprit essentiellement conciliant,
l'idolâtrie des Malais subsiste à côté du culte éclairé du
christianisme, qui y montre sa supériorité en employant seulement des
voies de persuasion; et celui-ci n'est nullement froissé par
l'exercice de la religion des sectateurs de Confucius. Que craindre,
en effet, des doctrines de celui qui, 550 ans avant Jésus-Christ,
avait déjà dit aux hommes:
«Le sage est toujours sur le rivage, et l'insensé au milieu des
flots.»
«L'insensé se plaint de n'être pas connu des hommes; le sage, de ne
pas les connaître.»
«Un bon coeur penche vers la bonté et l'indulgence.»
«Un coeur étroit ne possède ni la patience, ni la modération.»
«Conduisez-vous comme si vous étiez observé par dix yeux et montré par
dix mains.»
«Un homme faux est un char sans timon: par où l'atteler?».
[Note 120: Entre Sumatra et Java.]
Confucius, après avoir atteint les privilèges de l'élévation, mourut
pourtant dans une misérable disgrâce: sa famille, aujourd'hui la plus
illustre de la Chine, remonte jusques à Hoang-ti, le premier
législateur de ce pays; et, dans chacune des maisons de la ville
chinoise de Batavia, nous vîmes son portrait.
Nous goûtâmes, à Batavia, le fruit exquis nommé mangoustan; et nous y
vîmes le cacatois, si doux, si blanc, avec sa belle crête de plumes
jaunes, et le loris, dont le plumage est moitié noir de jais, moitié
rouge ardent, et qui devient si privé, si caressant.
Le brick de guerre hollandais _l'Aventurier_ se joignit à nous. Nous
partîmes, après une courte relâche de repos et d'approvisionnement,
pour aller attendre, dans les mers de la Chine, le grand convoi des
vaisseaux de la Compagnie, qui part annuellement de Canton. Le but
était noble; la conception en était heureuse.
Nous étions alors au commencement de 1804; c'était la saison des
ouragans dévastateurs qui désolent, parfois, les îles de France et de
Bourbon; rien n'y résiste: ni arbres, ni navires ni maisons! Nos
opérations furent toujours combinées en vue de nous trouver à la mer
pendant ces crises affreuses de la nature.
C'est une chose inouïe que les fatigues, les peines, les contrariétés,
que nous éprouvâmes pour nous rendre à notre destination.
Équipages, officiers, commandants, tout le monde était harassé! Les
calmes, les vents contraires, les grains se succédaient sans
interruption; les courants étaient contre nous; mais, puisque c'était
l'époque favorable pour quitter la Chine, puisque le fameux convoi
devait en profiter, il fallait bien affronter toutes ces contrariétés
pour aller le chercher. Joignons-y que nous naviguions sans cesse sur
des haut-fonds, au milieu d'îles et de bancs mal déterminés sur nos
cartes, et l'on verra ce qu'il fallait de patience ou d'habileté pour
parvenir à nos fins. Nous appareillions et nous mouillions jusqu'à
quinze fois par jour, quêtant, recherchant sans cesse le moindre
souffle d'un bon vent, ou quelque lit de courant moins rapide; aussi,
souvent, n'avancions-nous pas d'une lieue par jour.
Près du détroit de Gaspar[121], notre courage fut ranimé par
la rencontre et la prise des navires de commerce anglais,
_l'Amiral-Raynier_, et _la Henriette_, qui venaient de Canton. Nous
apprîmes d'eux que le convoi, consistant en vingt-cinq vaisseaux de
la Compagnie, se disposait à appareiller, lors de leur départ.
Quelle excellente nouvelle! mais elle nous coûta bien cher.
[Note 121: Le ou plutôt les détroits de Gaspar se trouvent dans
l'archipel de la Sonde entre l'île de Bangka et l'île de Billiton. Ils
sont parsemés de récifs, et on y compte une centaine d'îlots.]
Le dernier canot envoyé par _le Marengo_ pour l'amarinage de _la
Henriette_ avait été surpris par un grain si fort qu'il ne put, en
quittant ce navire, regagner son vaisseau. Il faisait nuit; _le
Marengo_ le crut resté à bord de _la Henriette_; celle-ci prit sa
route pour l'Île-de-France, croyant qu'il avait atteint le vaisseau;
et par suite de cette fausse manière de voir des deux parts, la
malheureuse embarcation, négligée par les deux bâtiments, n'en put
rejoindre aucun. Elle erra quarante jours d'île en île, exposée à tous
les dangers d'une navigation périlleuse, souffrant de la faim, soumise
aux plus durs traitements des peuples sauvages; et son équipage,
épuisé, décimé par mille maladies, ne put revoir les rives de Batavia
qu'après une série innombrable d'infortunes. M. Martel, lieutenant de
vaisseau[122], commandait ce canot; par sa constance, sa force d'âme,
sa prudence, il eut le bonheur de le conduire au port; mais il y avait
usé tout ce qu'il possédait de vie, et il expira peu de jours après
son arrivée. Un autre canot que je commandais avait quitté _la
Henriette_ un quart d'heure seulement avant le grain fatal.
[Note 122: Jean Martel, du port de Brest.]
L'attente du convoi si riche et si désiré soutenait nos forces; il
était l'objet unique de nos pensées, de nos espérances, de nos
conversations. Quatre-vingts millions qui allaient tomber en notre
pouvoir. Quel texte inépuisable! que de richesses! quel
retentissement! combien de promotions! et, pour l'Angleterre, quel
coup de foudre! son Gouvernement ne pouvait manquer de s'en ressentir
profondément; et la paix pouvait, elle-même, en être une conséquence
immédiate, ainsi que la consolidation du pouvoir, qui, depuis peu,
avait tant fait pour la France!
Ce fut dans ces dispositions que, parvenant à surmonter une nouvelle
série de difficultés, nous mouillâmes à Poulo-Aor[123] (l'île d'Aor).
Elle est habitée par des Malais, et aucun navire ne peut pénétrer dans
le détroit de Malacca, que devait prendre le convoi, sans en passer
très près. Nous courûmes à terre, interrogeâmes les Malais; le convoi
n'était pas passé. C'était tout ce que nous désirions. Les Malais,
toujours jaloux, avaient, dès notre abord, caché leurs femmes dans les
mornes; mais peu nous importait. Nous voulions du riz, des chevreaux,
du sagou, des volailles, des fruits, de l'eau; ils nous en vendirent,
nous facilitèrent les moyens de les quitter avec promptitude, ce qu'à
notre plus grande satisfaction nous fîmes pour reprendre la mer
sur-le-champ, certains, cette fois, que notre belle proie ne pouvait
plus nous échapper.
[Note 123: Dans le sud-ouest du groupe des Anambas, à l'est de la
côte orientale de la presqu'île de Malacca.]
Un beau matin, le ciel était d'azur, la brise modérée, la mer comme
une glace; les îles dont ces eaux sont parsemées n'avaient jamais
étalé de plus riante verdure, n'avaient jamais exhalé plus de parfums;
et tous nos regards étaient vers l'horizon.--«Navire!» s'écrie la
vigie.--«Navire!» répond spontanément l'équipage entier, comme un
fidèle écho!--«Quatre navires!» ajoute presque aussitôt la vigie.
Chacun veut les voir, on se précipite dans les haubans; mais ce
n'était plus quatre; on en voyait déjà, disait-on, quinze, trente,
cinquante! Nos lunettes firent justice de l'exagération; vingt-cinq
furent bien comptés, c'était le nombre attendu: ainsi, il n'y avait
plus à en douter; l'ivresse était générale.
Les quatre premiers navires aperçus étaient les éclaireurs du convoi,
qui faisaient voile, vent arrière, sur nous. Ces quatre bâtiments ne
purent pas nous voir sans soupçonner que nous fussions ennemis; ils
tinrent le vent pour rallier le corps du convoi, à qui ils firent des
signaux et qui tint le vent également pour chercher à nous fuir. Nous
leur appuyâmes alors la chasse la mieux conditionnée qu'on puisse
imaginer; nous les gagnâmes, et, vers six heures du soir, nous étions
en mesure de donner au milieu d'eux. L'amiral mit en panne et fit le
signal de passer à poupe. Il s'entretint alors quelque temps, au
porte-voix, avec M. Bruillac, qui lui dit ces paroles électriques:
«C'est le jour de la gloire et de la fortune!» et pourtant M. Linois
donna pour dernier ordre d'être disposé à n'attaquer le convoi que le
lendemain matin!
La physionomie bouleversée de nos matelots, leur silence respectueux,
mais glacial, indiquèrent qu'ils auraient préféré, de beaucoup,
attaquer immédiatement; cependant leur moral se remonta pendant la
nuit. M. Vrignaud avait plus directement blâmé ce retard à bord du
_Marengo_, car il avait dit avec véhémence à l'amiral lui-même:
«Tombons fièrement au milieu d'eux; il n'y a pas de nuit qui tienne,
et feu des deux bords!»
Au point du jour, même beau temps; l'amiral hissa ses couleurs; chacun
de nous, les nôtres, et, d'un air guerrier, nous nous avançâmes
majestueusement vers les Anglais; mais ceux-ci n'étaient plus
intimidés comme la veille. Ils avaient employé la nuit à monter leurs
canons, à les préparer, à disposer leurs bâtiments, et, comme ils
s'étaient rendus en Chine en temps de paix, avec de faibles équipages
qu'ils n'avaient pu y augmenter, ils dégarnirent dix-sept vaisseaux de
leur convoi de presque tous les matelots, et ils portèrent, sur les
huit plus forts, tout ce qu'ils pouvaient avoir d'hommes robustes,
d'armes, de munitions. Ces huit vaisseaux soutinrent vaillamment le
choc. Il n'est pas probable qu'ils eussent pu lutter longtemps contre
les efforts persévérants de la division; toutefois la question ne put
être matériellement décidée; car, après quelques volées, l'amiral
quitta le champ de bataille, avec ordre, au reste de la division,
d'imiter ses mouvements.
Les huit vaisseaux de la Compagnie n'en montrèrent que plus d'audace,
et ils osèrent nous chasser pendant notre retraite; mais, inférieurs
en marche, ils se virent bientôt contraints de nous abandonner, ce
qu'ils ne firent pourtant pas sans nous envoyer une dernière et
insolente volée de leur artillerie, que les journaux anglais ont
publié, depuis, avoir été chargée avec du sucre candi!
Telle fut la fin déplorable d'une tentative qui assombrit pour
longtemps nos marins, qui acheva d'aigrir le général Decaen, qui jeta
une teinte de ridicule sur nos subséquentes opérations, qui agit sur
les conceptions futures ou sur les décisions de l'amiral, et qui
indisposa vivement le ministre de la Marine et l'empereur. Les
officiers de la division en furent consternés; l'âme généreuse,
elle-même, de notre noble camarade Delaporte, ne put trouver un mot de
justification sur le funeste délai d'une nuit; enfin nous en
souffrîmes tous; en mon particulier, je sus plus tard, par ma
correspondance avec M. de Bonnefoux, que, s'il y avait eu succès,
j'aurais été, à peine âgé de vingt-deux ans, nommé lieutenant de
vaisseau.
L'Angleterre, au contraire, poussa des cris de joie; M. Dance,
capitaine d'un des vaisseaux du convoi, et qui y exerçait le
commandement supérieur, comme s'y trouvant le plus ancien des
capitaines de la Compagnie, reçut un million de récompense; et ses
compatriotes, faisant allusion au nombre assez considérable de
matelots asiatiques qu'il devait avoir, renouvelèrent pour lui le mot
fameux d'Iphicratès: «Qu'une armée de cerfs, commandée par un lion,
est plus redoutable qu'une armée de lions commandée par un cerf»; mais
ne nous appesantissons pas davantage sur ce douloureux souvenir;
voyons seulement à quoi tient la carrière d'un jeune officier:
Attaquer le soir était très probablement réussir; alors je marchais à
grands pas vers un avancement que, plus tard, d'autres circonstances
ont encore arrêté; et une quarantaine de mille francs que la
répartition légale de nos parts de prise m'aurait rapportée, eût été
un très beau commencement de fortune. Tu vois que, comme on le dit
proverbialement et, comme les hommes sont enclins à le faire, nous
avions dressé trop tôt nos comptes, et nous avions vendu la peau de
l'ours avant de l'avoir jeté par terre.