CHAPITRE IV

SOMMAIRE: La reprise de possession des colonies françaises de

l'Inde.--L'escadre du contre-amiral Linois.--Le vaisseau _le

Marengo_, les frégates _la Belle-Poule_, _l'Atalante_, _la

Sémillante_.--Mon frère et moi nous sommes embarqués sur _la

Belle-Poule_, mon frère comme novice et moi comme

enseigne.--Avant le départ de l'expédition, mon frère passe, avec

succès, l'examen d'aspirant de 2e classe.--Après divers retards,

la division met à la voile, au mois de mars 1803.--À la hauteur

de Madère, _la Belle-Poule_ qui marche le mieux, et qui porte le

préfet colonial de Pondichéry, se sépare de l'escadre et prend

les devants.--Passage de la ligne.--Arrivée au cap de

Bonne-Espérance, après cinquante-deux jours de

traversée.--L'incident de l'albatros.--Une de nos passagères, Mme

Déhon, craint pour moi le sort de Ganymède.--Coup de vent qui

nous éloigne de la baie du Cap.--Nouveau coup de vent qui nous

écarte de celle de Simon et nous rejette en pleine

mer.--Rencontre de trois vaisseaux de la Compagnie anglaise des

Indes, auxquels nous parlons.--Étrange embarras des

équipages.--Ignorant que la guerre était de nouveau déclarée, et

que, depuis un mois, les Anglais, en Europe, arrêtaient nos

navires marchands, nous manquons notre fortune.--Retour de la

frégate vers la baie de Lagoa ou de Delagoa.--Infructueux essais

d'accostage.--Un brusque coup de vent nous écarte une troisième

fois de la côte.--Le commandant se dirige alors vers Foulpointe,

dans l'île de Madagascar, pour y faire de l'eau et y prendre des

vivres frais.--Relâche de huit jours à Foulpointe.--Le petit roi

Tsimâon.--Partie champêtre.--_Sarah-bé, Sarah-bé._--À la suite

d'un manque de foi des indigènes, je tente d'enlever le petit roi

Tsimâon, et je capture une pirogue et les trois noirs qui la

montaient.--On les garde comme otages à bord de la frégate,

jusqu'à ce que satisfaction nous soit donnée.--Résultats peu

brillants de mes ambassades.--Arrivée à Pondichéry cent jours

après notre départ de Brest.--Nous débarquons nos passagers; mais

les Anglais ne remettent pas la place.--Une escadre anglaise de

trois vaisseaux et deux frégates se réunit même à Gondelour, en

vue de _la Belle-Poule_.--Branle-bas de combat.--Plainte de M.

Bruillac au colonel Cullen, commandant de Pondichéry.--Réponse de

ce dernier.--Pondichéry, les Dobachis, les Bayadères.--L'amiral

débarque à Pondichéry, vingt-six jours après nous.--Instruit des

difficultés relatives à la remise de la place, il envoie _la

Belle-Poule_ à Madras pour essayer de les lever.--Réponse

dilatoire du gouverneur anglais.--Guet-apens tendu à _la

Belle-Poule_, à Pondichéry.--La frégate est sauvée.--Elle se

dirige vers l'Île de France.--Grandes souffrances à bord par

suite du manque de vivres et d'eau.--La division arrive à son

tour à l'Île-de-France.--Récit de ses aventures.--Le brick _le

Bélier_.--Perfidie des Anglais.--L'aviso espion.--La corvette _le

Berceau_ mouille à l'Île-de-France, apportant des nouvelles de

la métropole.--Installation du général Decaen et des autorités

civiles.--La frégate marchande _la Psyché_ est armée en guerre et

reste sous le commandement de M. Bergeret, qui rentre dans la

Marine militaire.--Un navire neutre me rapporte ma malle, laissée

dans une chambre de Pondichéry.--La fidélité proverbiale des

Dobachis se trouve ainsi vérifiée.

Une expédition pour reprendre possession de nos colonies dans l'Inde

avait été ordonnée. Elle se composait du vaisseau _le Marengo_ (amiral

Linois et capitaine Vrignaud) et des frégates: _la Belle-Poule_,

_l'Atalante_ et _la Sémillante_, commandées par MM. Bruillac,

Beauchêne et Motard. Dès les premiers préparatifs de l'armement, M. de

Bonnefoux avait embarqué mon frère et moi sur _la Belle-Poule_; et

moi, dès mon arrivée à Marmande, j'avais inspiré à mon frère le désir

de se débarrasser promptement du grade de novice et d'être prêt à

passer, avant le départ de l'expédition, l'examen d'Aspirant de 2e

classe. Il travailla; j'étais son professeur, et je ne lui laissai pas

perdre un seul instant; aussi réussîmes-nous; il eut son brevet, et

mon père fut dans l'enthousiasme de la joie.

Plusieurs causes politiques, plusieurs alternatives de nouvelles de

guerre ou de continuation de paix retardèrent le départ de la

division, qui n'eut lieu qu'au mois de mars 1803, c'est-à-dire près

d'un an après mon retour de Saint-Domingue.

J'avais profité de ce long intervalle, surtout de mon retour à Brest,

pour prendre, aux cours publics, des leçons de dessin; je m'étais

donné un maître d'escrime, un de danse; avec un de mes camarades,

j'avais appris les éléments de la musique et de l'exécution sur la

flûte; à l'Observatoire, je m'étais complètement familiarisé avec mon

cercle de réflexion et avec les calculs relatifs aux montres marines;

enfin je n'avais rien négligé pour me préparer dignement à tirer tout

le parti possible d'une campagne qui devait, au moins, durer trois

ans, et pour en rendre la longueur agréable. Aussi, me pénétrant de

plus en plus de la beauté de la devise de Robertson: _Vita sine

litteris mors est_, m'étais-je muni d'une infinité de livres de

littérature, de critique, d'agrément, de mathématiques, de physique,

de chimie; j'emportai, en outre, des grammaires anglaises, des

dictionnaires et autres ouvrages pour apprendre cette langue, à

l'étude de laquelle je donnai rigoureusement deux heures par jour; je

fis provision de modèles, de papier, de crayons et autres objets

nécessaires pour le dessin; et ce fut, ainsi pourvu et préparé, que

j'appareillai sans regrets, et plein de la confiance, au contraire,

qu'un aussi beau voyage allait marquer ma place dans le corps et m'y

rendre tout facile pour l'avenir.

Enfin la Division partit: à la hauteur de Madère, le préfet colonial

de Pondichéry, que nous portions sur _la Belle-Poule_, demanda à

profiter de l'avantage de marche de la frégate pour prendre les

devants et préparer la réception du capitaine général Decaen[101],

passager sur _le Marengo_.

[Note 101: Charles-Matthieu-Isidore Decaen, plus tard comte de

l'Empire, né à Creully, près de Caen, le 13 avril 1769, était général

de division depuis 1800.]

L'amiral y consentit. Le vent continuant à être bon, nous franchîmes

diligemment le groupe riant des îles Canaries, couronnées par le pic

aérien de Ténériffe; nous doublâmes celles du cap Vert et, dix jours

après notre départ de Brest, nous étions dans les parages où règnent

habituellement les calmes de la ligne équinoxiale. La cérémonie

burlesque du baptême y fut d'autant plus divertissante que nous avions

de fort aimables passagères. Après quelques contrariétés, le temps

redevint favorable; enfin, au bout d'une traversée de cinquante-deux

jours, nous nous présentâmes devant le cap de Bonne-Espérance.

Les approches de cette terre nous furent annoncées par les foux,

oiseaux au long cou, à la physionomie stupide; par les damiers, dont

le plumage figure les cases du jeu de ce nom, et par les albatros,

qui ont des ailes de huit à dix pieds d'envergure; on en voit jusqu'à

deux cent lieues de terre: les vents de la tempête, au milieu de

laquelle ils semblent se jouer, provoquent leur courage, et leur force

est si prodigieuse que maint berger des pâturages du Cap voit souvent

enlever par eux quelque brebis qui se hasarde à s'éloigner du

troupeau. Un jour, j'étais dans un petit canot suspendu à notre poupe;

pendant que j'y faisais une observation astronomique, un de ces

oiseaux se dirigea vers moi avec tant d'assurance que la crainte de

voir mon instrument fracassé d'un coup d'aile me fit machinalement

plier le corps en deux pour que mon cercle fût garanti par

l'embarcation. Mon mouvement était fort naturel; mais j'avais été vu,

et ce fut un texte inépuisable de plaisanteries. Mme Déhon, jeune

Parisienne, renchérissait sur tous, et, toutes les fois qu'un albatros

paraissait, elle me priait, en grâce, de me dérober à la vue du bipède

emplumé, redoutant pour moi le sort de Ganymède, enlevé par l'oiseau

de Jupiter.

Le cap de Bonne-Espérance fut pour nous le cap des Tempêtes, nom qu'il

portait avant les illustres Diaz et Gama.

Nous fîmes route pour y relâcher; un coup de vent furieux s'éleva et

nous en éloigna. Nous espérâmes être plus heureux à la baie de

Simon[102], adossée à celle du Cap; nouveau coup de vent qui se

déclara à une lieue du port et qui nous rejeta au large. Là, nous

rencontrâmes trois vaisseaux de la Compagnie anglaise des Indes,

fatigués par le mauvais temps et auxquels nous parlâmes. Ils en

parurent médiocrement satisfaits, montrèrent beaucoup d'embarras dans

leurs manoeuvres, et s'éloignèrent de nous aussitôt qu'ils en eurent

la faculté. Ils avaient bien raison, car nous sûmes depuis que déjà la

guerre s'était rallumée entre les deux nations, et nous les avions

laissé passer, malgré les nouvelles douteuses qui avaient précédé ou

retardé notre départ. À cette même époque, les Anglais, en Europe,

arrêtaient et capturaient depuis un mois, avant toute déclaration de

guerre, ceux de nos navires marchands qu'ils rencontraient, naviguant

sur la foi des traités. Si nous les avions imités, notre fortune était

faite à tout jamais, et nous l'aurions due à la contrariété du coup de

vent de Simon's bay.

[Note 102: Mouillage de Simon's Town dans False-Bay, baie ouverte

au sud et située à l'est du cap de Bonne-Espérance.]

La frégate revint vers la côte des Hottentots; elle s'y dirigea vers

la baie de Lagoa[103], située à l'est du cap de Bonne-Espérance. Un

coup de vent, plus impétueux encore que les précédents, succéda, en

dix minutes, au plus beau temps du monde. Décidément on eût pu croire

que le Géant chanté par le Camoëns soulevait de sa terrible voix les

flots contre nous. Le commandant pensa qu'il serait plus expéditif

d'aller chercher, à Foulpointe[104], île de Madagascar, l'eau et les

vivres frais que nous cherchions pour soulager nos malades et le grand

nombre de nos passagers; nous y arrivâmes assez promptement, et nous y

fîmes une relâche de huit jours. C'est moi que le commandant désigna

pour aller traiter de nos communications avec la terre, de l'achat de

boeufs, de riz, de légumes frais et des moyens de faire notre eau. J'y

trouvai un jeune roi de dix ans et un conseil de vieux ministres qui

se montrèrent accommodants; bientôt nous fûmes les meilleurs amis du

monde; le roi fut fêté à bord; il fut même fêté à terre, où

état-major, aspirants, passagers et passagères de distinction, au

nombre d'une soixantaine, nous organisâmes une partie champêtre, s'il

en fut jamais, dont le plaisir, l'originalité, pourraient

difficilement être surpassés. Dans sa naïve admiration, le jeune roi,

nommé Tsimâon, ne cessait de s'écrier: Sarah-bé! Sarah-bé! (ah! que

c'est beau, que c'est beau!)

[Note 103: Baie Delagoa, plus anciennement dite de Lagoa (de la

Lagune), appelée aussi baie de Lourenço-Marquès. Sur la côte

sud-orientale de l'Afrique, vers 26°, latitude sud et 30° 30´

longitude est. Fait partie de la colonie portugaise de Mozambique.]

[Note 104: Foulpointe ou Mahavelona. Port de la côte orientale de

Madagascar à 60 kilomètres nord de Tamatave.]

Toutefois, la veille du départ de la frégate, la bonne intelligence

fut vivement troublée entre les insulaires et nous; le dénouement fut

sur le point de tourner au tragique. J'étais allé chercher douze

boeufs, qui étaient payés et qui devaient être près de la plage. N'en

trouvant que onze, j'allai me plaindre chez le roi; quelques-uns de

ses tuteurs ou surveillants rirent beaucoup, en écoutant ma

réclamation, traduite par un des Français établis à Foulpointe pour y

diriger les opérations commerciales des maisons de l'Île-de-France. À

vingt et un ans, on n'aime pas les mauvais plaisants; piqué au vif, je

saisis le petit roi par la main, et l'emmène vers le lieu où ma

chaloupe et mes chaloupiers m'attendaient. Je n'étais pas à moitié

chemin qu'une dizaine de ces mêmes Français, établis à Foulpointe,

accourent vers moi, arrachent Tsimâon de mes bras et m'exhortent à

songer à mon salut; en effet une troupe d'une trentaine de noirs,

armés de sagaies parut en avant-garde, poussant des cris affreux. Leur

roi leur est rendu par mes compatriotes; mais la vengeance est dans

leurs coeurs, quoique avec moins d'énergie. J'arrive à mes

chaloupiers; je les range en ligne, les préparant à soutenir

l'attaque; les colons français s'interposent généreusement; tout se

calme, et je m'embarque sans en être venu aux mains. En me rendant à

bord de _la Belle-Poule_, je rencontrai une pirogue; je m'en emparai,

je l'emmenai à bord, et, à défaut de Tsimâon, ce furent les trois

noirs, marins de la pirogue, qui furent gardés en otage jusqu'à la

restitution du douzième boeuf. Tout s'arrangea ainsi; mais mon

incartade, quoique motivée par un rire insultant et par une conduite

méprisante, compromit la propriété des Français dans l'Île; elle mit

leurs jours en danger; et ceux de mes chaloupiers et les miens,

quoiqu'ils eussent été vivement défendus, furent également exposés à

un péril imminent. Le commandant me fit des reproches mérités; il me

loua cependant de la capture de la pirogue; mais je vis bien que le

rôle d'ambassadeur n'allait pas à mon âge.

De Foulpointe, rien ne contraria plus notre route jusqu'à Pondichéry,

où nous arrivâmes, cent jours après notre départ de Brest. Nous y

débarquâmes nos passagers, mais les Anglais ne remirent pas la place.

Ils rassemblèrent même sous Gondelour[105], en vue de _la

Belle-Poule_, une escadre de trois vaisseaux et deux frégates. Une de

celles-ci, s'avançant un soir, vers nous, en faisant des

démonstrations équivoques, nous nous mîmes en état de défense; on

crut, un moment, qu'elle allait passer sur nos câbles; notre

commandant lui héla de changer de route ou qu'il allait engager le

combat; la frégate anglaise accéda et jeta l'ancre à quelque distance.

Envoyé à bord, comme par étiquette, je vis les canons prêts à faire

feu; chacun était à son poste, et je fus reçu avec une politesse

excessivement froide. Après quelques questions réciproques, je revins

à bord de _la Belle-Poule_, mais non sans avoir prié de remarquer que

nous étions également disposés pour une action.

[Note 105: Caddalore ou Caddalour, ville de la présidence anglaise

de Madras, à 27 kilomètres sud-sud-ouest de Pondichéry.]

Notre commandant se plaignit au colonel Cullen, commandant de

Pondichéry, de ces menaces d'agression, lorsqu'on avait lieu de se

croire garanti par l'état de paix où nous nous trouvions.--«Vous êtes

garanti par votre épée», répondit le colonel. «Eh bien! elle sera

prête»; lui dit M. Bruillac; et, dès ce moment, malgré le départ de la

frégate anglaise, qui eut lieu le lendemain, il défendit à qui que ce

fût de descendre à Pondichéry, où, depuis quinze jours, nous nous

étions en quelque sorte établis, et dont nous contemplions les

magnifiques monuments, les rues admirables, les belles maisons

d'heureuse situation, et les alentours ravissants. On n'y avait pas

vu de Français récemment arrivés d'Europe depuis si longtemps, que

nous fûmes l'objet de l'empressement général. Les maisons

particulières nous furent ouvertes; les dobachis, ou domestiques

indiens, s'offrirent à nous servir, comme il est d'usage, pour de très

infimes salaires; les jongleurs affluèrent pour nous faire admirer

leur adresse et leurs tours qui, depuis, ont été, pour la plupart,

importés en France; les bayadères elles-mêmes accoururent d'assez

loin; mais j'avoue que je les trouvai fort au-dessous de leur

réputation: une fois, j'en voyais une danser; elle s'anima au point de

paraître saisie d'un accès de folie, auquel elle sembla succomber. La

voyant comme en léthargie, j'allais me retirer, lorsqu'elle se ranima

subitement, tira un poignard de sa ceinture, leva le bras, et, d'un

bond, se précipita sur moi, faisant le geste de me frapper de son

arme, qui s'arrêta pourtant à quelques doigts de ma poitrine. D'un

mouvement involontaire je repoussai brusquement l'effrayante sirène;

mais, honteux de ma brutalité, je m'attachai à faire cesser un

mécontentement qu'elle feignit, peut-être, plus grand qu'il ne l'était

réellement, en contribuant avec générosité à la récompense ou

rétribution qu'elle attendait de chacun des spectateurs.

Vingt-six jours après nous, l'amiral arriva avec le gros de la

division. Il fut instruit des difficultés qui existaient pour la

remise de la place; alors il expédia _la Belle-Poule_ à Madras pour

obtenir une décision de l'autorité principale. Nous ne reçûmes qu'une

réponse peu concluante, avec laquelle nous quittâmes Madras. Cependant

deux frégates anglaises avaient appareillé en même temps que nous:

l'une se dirigeait, comme nous, vers Pondichéry, en suivant la côte de

près; l'autre avait l'air de croiser au large; mais elle ne nous

perdait jamais de vue: c'était fort inquiétant.

En vue de Pondichéry, nous avions nos longues-vues braquées sur la

rade. Pour mon compte, j'y trouvais bien le même nombre de navires

avec pavillon français, de même force, de même peinture, de même

position relative; mais, dans les détails du gréement, il existait de

grandes différences, qu'on pouvait cependant attribuer aux suites

d'une réinstallation plus soignée: une, toutefois, de ces différences,

me frappa tellement que j'en parlai au commandant.--«Voyons, dit-il,

car il y a ici bien de l'extraordinaire.»--Puis, tout en continuant à

observer: «Forcez de voiles, ajouta-t-il, gouvernez au large, et nous

verrons bien!»--J'exécutai la manoeuvre, car j'étais de quart; elle

était à peine finie que déjà les câbles de ces bâtiments étaient

filés; ces mêmes navires appareillèrent aussitôt et se dirigèrent sur

nous; ceux qui restaient mouillés à Gondelour appareillèrent

également; les frégates de Madras cherchèrent à nous couper la route;

mais nous marchions mieux que tout cela. Nous passâmes entre eux tous,

et, au coucher du soleil, nous les avions tellement gagné que nous

n'en voyions plus un seul. Le commandant me dit que j'avais sauvé sa

frégate! Il aurait mieux fait de dire qu'un avis émis par moi, sans

que j'y attachasse de portée, l'avait mis sur la route de la vérité.

Nous nous hâtâmes de nous rendre à l'Île-de-France, espérant y trouver

la division; nous eûmes la douleur de ne pas l'y voir. Ce dernier

voyage avait été fort pénible; car, malgré une grande réduction dans

les rations de vivres et d'eau dont nous étions presque dépourvus,

lors même de notre départ de Pondichéry, nous en étions aux derniers

expédients lorsque nous arrivâmes. Que devait-ce donc être pour la

division qui n'avait débarqué aucun de ses passagers dans l'Inde, et

qui était encore à la mer, si même elle n'était pas capturée? Nous la

vîmes enfin arriver accrue du brick _le Bélier_, expédié de France peu

de jours après nous pour nous informer que, contre toute apparence, la

politique avait changé de face et que la guerre était déclarée. _Le

Bélier_ était arrivé à Pondichéry, le jour même de notre départ pour

Madras; aussi les Anglais le crurent-ils de l'expédition, et

simplement retardé. L'amiral anglais, stationné à Gondelour, avait

envoyé, auprès de l'amiral Linois, un aviso porteur de compliments,

d'offres de services, et celui-ci dit à notre amiral qu'il resterait à

sa disposition. Les dépêches du _Bélier_ étaient péremptoires; nos

bâtiments n'attendirent donc que la nuit pour échapper au danger qui

les menaçait, et ils partirent au plus vite, regardant _la

Belle-Poule_ comme nécessairement sacrifiée. Il n'échappa pourtant,

ensuite, à personne d'entre nous, que l'amiral Linois aurait fort bien

pu envoyer _le Bélier_ à notre recherche. C'était, je crois, son

devoir, et _la Belle-Poule_ en valait bien la peine.

À l'instant du départ de la division de Pondichéry, l'aviso prétendu

de politesse et de paix, mais qui n'était qu'un espion, se couvrit de

mille feux d'artifice très éclatants. Les forces de Gondelour virent,

sans doute, ces perfides signaux; elles appareillèrent probablement

aussi; mais ce fut sans succès. On fut très fâché, sur nos bâtiments,

que l'amiral n'eût pas ordonné à quelqu'un d'entre eux de passer sur

le corps de cet infâme aviso, et l'on fut encore plus fâché que

_l'Atalante_, qui, comme nous, dans son voyage, avait visité des

bâtiments anglais très richement chargés, ne s'en fût pas emparée. Peu

de temps après notre arrivée à l'Île-de-France, la corvette _le

Berceau_ y mouilla; elle apportait des nouvelles de France récentes et

détaillées. Les Anglais ont prétendu que la guerre qui éclata alors

n'était causée que par la position et le caractère du premier Consul

Bonaparte; l'une, en effet, exigeait qu'il tînt constamment les

Français en haleine, et que son armée, sans cesser d'être forte, lui

fût de plus en plus affectionnée; l'autre le poussait à l'ambition de

devenir souverain, et Pitt ne pouvait pas ne pas l'avoir deviné.

Bonaparte, de son côté, saisit l'occasion de lenteurs mises par les

Anglais dans la restitution de l'île de Malte aux chevaliers de

l'Ordre; et, après une scène violente qu'il fit à l'ambassadeur

Withworth, les hostilités furent dénoncées. Le général Decaen, les

troupes, les autorités civiles, les passagers portés par _le Marengo_

et le gros de la division, s'installèrent dans l'île, et les bâtiments

furent mis en état pour établir des croisières dans l'Inde. Quelque

temps après on leur adjoignit _la Psyché_, petite frégate marchande

qu'on arma en guerre, et qui resta sous le commandement de mon cher et

ancien commandant Bergeret. Il rentra, ainsi, dans la Marine

militaire, qu'il avait quittée pendant la paix pour se livrer, avec

les colonies, à des spéculations commerciales. Hugon, qui était

aspirant sur _l'Atalante_, passa sur sa frégate, comme enseigne de

vaisseau auxiliaire. M. Bergeret voulut aussi m'avoir, et j'aurais

servi avec lui comme lieutenant de vaisseau; mais le pouvais-je?

Était-il convenable, pour la gloriole d'un grade, de quitter M.

Bruillac, dont je n'avais qu'à me louer, et qui, pendant mon congé,

m'avait gardé, à son bord, une place, alors si recherchée, dans

l'état-major de sa belle frégate; _le Bélier_ avait été détaché de la

division, et il ne tarda pas à retourner en France, comme porteur de

dépêches.

Dans la précipitation des événements de Pondichéry, j'y avais laissé

une malle, dans une chambre que j'avais inconsidérément prise à terre;

je la croyais bien perdue, lorsqu'un bâtiment neutre me la rapporta et

m'apprit que j'en étais redevable à la fidélité proverbiale de mon

dobachi. Je me promis pourtant de me souvenir de la leçon et de ne

jamais me séparer de mes effets sans une indispensable nécessité.

Mémoires du Baron de Bonnefoux, Capitaine de vaisseau, 1782-1855 · 第 20 / 113 题