SOMMAIRE: Je suis nommé second du cutter le _Poisson-Volant_,
puis je reviens sur _le Dix-Août_.--Ce vaisseau est désigné pour
faire partie de l'escadre du contre-amiral Ganteaume, chargée de
porter des secours à l'armée française d'Égypte.--L'escadre part
de Brest.--Prise d'une corvette anglaise en vue de
Gibraltar.--Les indiscrétions de son équipage.--Le surlendemain,
_le Jean-Bart_ et _le Dix-Août_, capturent la frégate _Success_,
qui ne se défend pas.--Chasse appuyée par _le Dix-Août_ au cutter
_Sprightly_.--Je suis chargé de l'amariner.--L'amiral change
brusquement de route et rentre à Toulon.--Le commandant Bergeret
quitte le commandement du _Dix-Août_; il est remplacé par M. Le
Goüardun.--Mécontentement du premier Consul.--Ordre de partir
sans retard.--L'escadre met à la voile.--Abordage du _Dix-Août_
et du _Formidable_, dans le sud de la Sardaigne.--Graves
avaries.--Relâche à Toulon.--L'amiral reçoit l'ordre de
participer à l'attaque de l'île d'Elbe. Bombardement des
forts.--Assaut.--Je commande un canot de débarquement.--Soldat
tué par le vent d'un boulet.--Prise de l'île d'Elbe.--L'amiral
Ganteaume débarque ses nombreux malades à Livourne.--Il fait
passer ses 3.000 hommes de troupes sur quatre de ses vaisseaux et
renvoie les trois autres sous le commandement du contre-amiral
Linois.--Le moral des équipages et des troupes.--Le premier
Consul accusé d'hypocrisie.--Digression sur le duel.--L'escadre
passe le détroit de Messine, et arrive promptement en vue de
l'Égypte.--À la surprise générale, l'amiral ordonne de mouiller
et de se préparer à débarquer à 25 lieues
d'Alexandrie.--Apparition de deux bâtiments anglais au coucher du
soleil.--L'escadre appareille la nuit.--Un mois de navigation
périlleuse sur les côtes de l'Asie-Mineure et dans
l'Archipel.--Retour sur la côte d'Afrique, mais devant
Derne.--Nouvel ordre de débarquement et nouvelle surprise des
officiers.--Verbois, Hugon et moi, nous commandons des canots de
débarquement.--À 50 mètres du rivage, l'amiral nous signale de
rentrer à bord.--Fin de nos singulières tentatives de secours à
l'armée d'Égypte.--Retour à Toulon.--Souffrance des équipages et
des troupes.--La soif.--Rencontre à quelques lieues de Goze, du
vaisseau de ligne de 74, _Swiftsure_.--Combat victorieux du
_Dix-Août_ contre le _Swiftsure_.--Pendant le combat, je suis de
service sur le pont, auprès du commandant.--Mission dans la
batterie basse.--Le porte-voix du commandant Le Goüardun.--Le
point de la voile du grand hunier.--Paroles que m'adresse le
commandant.--Capture du _Mohawk_.--Arrivée à Toulon.--Grave
épidémie à bord de l'escadre et longue quarantaine.--La
dysenterie enlève en deux heures de temps mon camarade Verbois
couché à côté de moi dans la Sainte-Barbe.--Je le regrette
profondément.--Fin de la quarantaine de soixante-quinze
jours.--Le commandant Le Goüardun demande pour moi le grade
d'enseigne de vaisseau.--Histoire de l'aspirant Jérôme
Bonaparte, embarqué sur _l'Indivisible_.--Les relations que
j'avais eues avec lui à Brest, chez Mme de Caffarelli.--Après la
campagne, il veut m'emmener à Paris.--Notre camarade, M. de
Meyronnet, aspirant à bord de _l'Indivisible_, futur
grand-maréchal du Palais du roi de Wesphalie.--Paix
d'Amiens.--_Le Dix-Août_ part de Toulon pour se rendre à
Saint-Domingue.--Tempête dans la Méditerranée.--Naufrage sous
Oran, d'un vaisseau de la même division, _le Banel_.--Court
séjour à Saint-Domingue.--Retour en France.--À mon arrivée à
Brest, M. de Bonnefoux me remet mon brevet d'enseigne de
vaisseau.--Commencement de scorbut.--Histoire de mon ancien
camarade Sorbet.--Congé de trois mois. Séjour à Marmande et à
Béziers.--L'érudition de M. de La Capelière.--Je retourne à
Brest, accompagné de mon frère, âgé de quatorze ans, qui se
destine, lui aussi à la marine.
Les campagnes de Bertheaume étaient trop insignifiantes pour que M. de
Bonnefoux me les laissât faire longtemps; il me fit donc passer sur le
cutter _le Poisson-Volant_, destiné à protéger nos convois dans la
Manche, et il m'y embarqua comme commandant en second. Je craignis,
d'abord, d'être embarrassé de tant d'autorité; mais tout allait assez
bien, lorsque sept vaisseaux furent désignés par le consul Bonaparte
pour aller porter des secours à l'armée qu'il avait abandonnée en
Égypte. _Le Dix-Août_ étant un de ses vaisseaux, j'y retournai avec
empressement. J'y retrouvai mes anciens camarades, moins Moreau, mais
plus Louin et Desbois, deux très bons jeunes gens de La Guerche[81].
Louin se retira du service, à la paix d'Amiens. Desbois a péri dans
ses navigations, victime du climat des colonies; tu vois que la mort a
terriblement moissonné dans nos rangs.
[Note 81: Chef-lieu de canton du département d'Ille-et-Vilaine, à
21 kilomètres au sud de Vitré.]
Cette armée d'Égypte était dans un état déplorable. Kléber, qui en
avait pris le commandement après le départ de Bonaparte, avait été
assassiné. Menou, qui l'avait remplacé, n'avait pas ce qu'il fallait
pour remonter le moral d'hommes courroucés de l'abandon de leur
premier général; et les généraux en sous-ordre, consternés de la mort
de Kléber, ne pouvaient s'accorder ni entre eux, ni avec Menou, et ils
revenaient en France dès qu'ils le pouvaient. Les vivres, les
vêtements, les armes, les munitions, tout manquait, en Égypte, à nos
soldats; le pays était en hostilité permanente; les ports étaient
bloqués par des vaisseaux anglais; enfin, une armée de cette nation,
débarquée sur le sol africain, faisait cause commune avec le pays.
Dans cet état, sept vaisseaux portant 3.000 hommes de troupes étaient
bien peu de chose; aussi crut-on que le Consul voulait, seulement,
paraître se rappeler ses compagnons d'armes. Ces vaisseaux étaient
commandés par le contre-amiral Ganteaume[82] montant _l'Indivisible_,
et ayant sous ses ordres le contre-amiral Linois[83], montant _le
Formidable_, de 80 canons comme _l'Indivisible_[84].
[Note 82: Honoré-Joseph-Antoine Ganteaume, né le 13 avril 1755, à
la Ciotat (aujourd'hui département des Bouches-du-Rhône), avait servi
dans la Marine royale en qualité d'officier auxiliaire, lieutenant de
frégate et capitaine de brûlot, du 30 mars 1779 au 17 mai 1785. Il y
était rentré comme sous-lieutenant de vaisseau, le 1er mai 1786. La
Révolution le nomma successivement lieutenant de vaisseau, en 1793,
capitaine de vaisseau en 1794. Ce fut la partie brillante de sa
carrière, pendant laquelle il servit avec éclat sous Villaret-Joyeuse
et Renaudin. Contre-amiral en 1798, il ramena Bonaparte en France, au
mois d'octobre 1799. Après le 18 brumaire, le premier Consul le fit
entrer au Conseil d'État. Nommé vice-amiral, le 30 mai 1804, créé
comte de l'Empire, Ganteaume est mort en activité de service à Aubagne
(Var), le 28 septembre 1818. Il était pair de France et Inspecteur
général des classes.]
[Note 83: Voyez ci-après la notice sur l'amiral Linois.]
[Note 84: L'escadre partit de Brest, le 23 janvier 1801.]
Sous Gibraltar, nous fûmes aperçus par des navires garde-côtes
anglais. Dès le lendemain, au point du jour, une corvette anglaise se
trouva à portée de canon de notre escadre. Elle ne résista pas et fut
prise. Quelques indiscrétions nous firent savoir qu'à notre apparition
le commandant de Gibraltar avait expédié ce bâtiment et deux autres
qui étaient prêts, pour porter, dans toute la Méditerranée, la
nouvelle de notre présence dans cette mer. Les deux autres bâtiments
étaient la frégate _Success_ et le cutter _Sprightly_. Admirons,
toutefois, notre heureuse étoile. Le surlendemain, nous rencontrâmes
la frégate que, malgré sa marche distinguée, _le Jean-Bart_ et _le
Dix-Août_ atteignirent et réduisirent promptement; car elle ne se
défendit en aucune manière; et, peu après, _le Dix-Août_ aperçut et
chassa le cutter.
D'abord il nous gagna et sembla devoir nous échapper. Le commandant
Bergeret prévit que le temps faiblirait dans la soirée, qu'alors _le
Sprightly_ serait en calme, tandis que nos voiles hautes, beaucoup
plus élevées que les siennes, porteraient encore. Il persista donc, et
il fit bien, puisque, avant la nuit, ce bâtiment était à nous. J'y fus
envoyé pour l'amariner; mais, comme l'amiral ne voulut pas l'adjoindre
à son escadre, il l'expédia pour Malaga; ainsi je n'en gardai pas le
commandement; ce fut un chef de timonerie qui fut chargé de cette
mission de quelques heures.
Qui n'aurait cru, d'après cela, que nous allions continuer notre route
avec diligence et sécurité? Il n'en fut pas ainsi: trois voiles furent
vues, un soir, qui ne furent ni chassées ni reconnues, et que nous ne
revîmes pas le lendemain. Leur aspect fit changer les projets de
l'amiral, qui prit, aussitôt, la direction de Toulon, où il
arriva[85], et où il fut abandonné par deux capitaines, étonnés sans
doute de cette rentrée. M. Bergeret était l'un d'eux. Quel vide il
nous laissa et comme je le regrettai! Toutefois il fut remplacé par M.
le Goüardun[86], homme du monde, peu marin, mais très brave, très
poli, très spirituel. Avant de quitter définitivement son bord, le
commandant Bergeret nous fit appeler, Hugon et moi, pour nous
embrasser et nous faire un cadeau d'adieu. Le mien fut le hamac de
matelot dans lequel le commandant Bergeret couchait habituellement et
quelques Essais sur la tactique navale, qu'il avait écrits pendant la
campagne de Bruix.
[Note 85: Le 18 février 1801.]
[Note 86: Louis-Marie Le Goüardun, né le 9 septembre 1754, était
capitaine de vaisseau, depuis le 12 brumaire de l'an III. C'était un
ancien officier auxiliaire de la Marine royale.]
Par l'un, il semblait me dire qu'un marin ne devait jamais être assez
bien couché pour que la vigilance lui fût difficile; et, par son
manuscrit, que, quels que fussent les devoirs que l'on eût à remplir,
il fallait disposer l'emploi de son temps, de manière à pouvoir
toujours donner quelques moments à l'étude. Excellentes leçons, et que
je n'ai point oubliées; heureux de les avoir reçues d'un tel chef!
Bonaparte se montra mécontent de notre relâche, et il fallut partir
presqu'aussitôt[87]. Nous naviguions, à dix heures du soir, dans le
sud de la Sardaigne; je travaillais, à la lueur du fanal de _la
Sainte-Barbe_, à quelques calculs nautiques avec Hugon, lorsqu'au
milieu d'une violente secousse, un bruit effroyable se fit entendre:
«Du canon», me dit Hugon; «Oui», lui répondis-je, «ou bien un
abordage»; et déjà nous étions sur le pont. Quel spectacle! _le
Formidable_ et nous, nous nous étions abordés, fort maladroitement, à
ce qu'il paraît. Nous avions perdu le mât de beaupré, et _le
Formidable_ celui d'artimon. Dans la nuit, le vent fraîchit; il nous
portait droit sur les côtes de la Barbarie; mais heureusement qu'au
point du jour il changea. La nuit fut bien pénible; la pluie entravait
nos travaux et nous faisait beaucoup souffrir. Pour ma part, j'y
contractai un rhumatisme au bras droit, qui ne s'est dissipé que
pendant mes longues campagnes subséquentes des pays chauds de l'Inde.
[Note 87: Le 19 mars 1801.]
Aujourd'hui de telles avaries se répareraient à la mer; alors nous
étions moins expérimentés, surtout plus mal approvisionnés; nous
rentrâmes donc à Toulon pour nous remettre en état.
Même mécontentement du Consul, qui nous fit repartir avec ordre de
prêter, en passant, notre secours aux troupes qui attaquaient l'île
d'Elbe et ses forts; nous nous y rendîmes, en effet, et tous les soirs
nos vaisseaux défilaient, mettaient en panne devant ces forts et les
canonnaient; ceux-ci ripostaient; mais c'était plus de bruit que
d'effet, et il en résultait peu de dommage. L'assaut fut enfin résolu;
l'amiral envoya un renfort de troupes, et je commandais un canot de
débarquement. En passant sous un fort, son feu se dirige sur nous; un
de nos soldats se lève entre les bancs des rameurs, et le voilà qui
gesticule, menace l'ennemi, crie et s'agite. Ses mouvements gênent le
jeu des avirons, et je lui donne ordre de s'asseoir; il fait semblant
de ne pas m'entendre; je me lève à mon tour; je vais à lui, et,
j'allais le prendre au collet, lorsqu'une volée très bien nourrie
passe au-dessus du canot; le soldat, alors, s'abaisse, et il paraît se
coucher au fond de l'embarcation. Le pauvre homme! nous vîmes, en
débarquant, qu'il ne s'était pas couché de peur... il était mort, et
il n'avait pas été atteint. Un boulet était passé entre sa figure et
mon bras; l'action violente de ce boulet avait opéré sur sa
respiration, du moins, on le dit ainsi; et il avait cessé de vivre.
L'île d'Elbe devint une conquête de Bonaparte, qui la perdit ensuite,
et qui, plus tard, y subit un premier exil en face de cette autre île
où il avait reçu le jour. Quant à nous, reprenant nos troupes, nous
songeâmes à achever notre mission.
Cependant nous avions beaucoup de malades; nos bâtiments étaient mal
armés; aussi l'amiral, débarquant ses malades à Livourne, jugea que le
reste des soldats pourrait se placer sur quatre vaisseaux; il choisit
les quatre meilleurs voiliers, les pourvut aux dépens des trois
autres[88], se dirigea vers le détroit appelé le phare de Messine et
renvoya trois vaisseaux, sous le commandement de l'amiral Linois qui,
plus tard, eut avec eux, à Algésiras[89], un très beau combat, où il
triompha de forces anglaises plus que doubles des siennes.
[Note 88: Indépendamment de ces quatre vaisseaux, Ganteaume garda
en outre, sous ses ordres, une frégate, une corvette et quelques
transports.]
[Note 89: Combats d'Algésiras, des 6 et 13 juillet 1801, contre
l'escadre de lord Cochrane (Voyez le rapport de l'amiral Linois, sur
ces combats, dans Fr. Chassériau, _Précis historique de la Marine
française, son organisation et ses lois_, Paris, 1845, t. I).]
Le moral de nos équipages et de nos passagers était très affecté; on
allait jusqu'à dire que Bonaparte se souciait fort peu de l'armée
d'Égypte, qu'il ne voulait faire qu'une démonstration; et, en effet,
il y avait lieu de le penser: d'abord, à cause de l'insignifiance de
l'armement et de la singularité de l'avoir expédié de Brest plutôt que
de Toulon; ensuite, en raison du simple mécontentement du Consul (lui
qui était si absolu!), du départ toléré de deux bons capitaines, de la
continuation de confiance accordée à l'amiral Ganteaume, du temps,
pour ainsi dire perdu devant l'île d'Elbe, enfin du morcellement de
nos forces. Plus tard cette opinion devint encore plus probable
lorsque, l'Égypte ayant été conquise par les Anglais, nos soldats
rendus à la paix d'Amiens furent aussitôt envoyés à Saint-Domingue, où
le climat, les fatigues et la fièvre jaune les détruisirent presque
tous. Il en fut de même des soldats de Moreau, qui eut des torts réels
avec Bonaparte, mais qui fut traité par lui avec une grande dureté.
Ces soldats avaient conservé un attachement touchant à leur général;
Napoléon leur fit expier cet attachement aux mêmes lieux où
succombèrent ceux qui l'avaient accompagné en Égypte, et qui avaient
murmuré d'y avoir été abandonnés.
Je ne veux certainement pas atténuer les grandes choses que le Consul
fit à cette époque; mais ce sont ces taches qui, ensuite, l'ont fait
juger sévèrement par des esprits supérieurs. Mme de Staël, entre
autres, dans ses sublimes _Considérations sur la Révolution
française_, dit expressément de lui: «Il n'eut pas même cette sagesse
commune à tout homme au milieu de la vie, quand il voit s'approcher
les grandes ombres qui doivent bientôt l'envelopper: une seule vertu,
et c'en était assez pour que toutes les prospérités humaines
s'arrêtassent sur sa tête; mais l'étincelle divine n'était pas dans
son coeur!» Chateaubriand et l'abbé Delille en ont parlé avec la même
sévérité.
S'il est une carrière où il soit facile aux chefs de favoriser ceux
qu'ils veulent avancer, c'est, sans doute, la Marine, car on ne peut
guère y obtenir de grades qu'en allant à la mer sur des bâtiments de
choix ayant des missions importantes, et qu'en en changeant à volonté.
Les sept huitièmes des officiers n'ont pas cette facilité; mais ceux
qui, tenant aux hommes élevés par leur rang ou par leur crédit,
peuvent s'en prévaloir, sont presque toujours en évidence, et, tandis
que les autres luttent péniblement, en cherchant une chance heureuse,
ceux-là sont, sans cesse, en mesure de la trouver et d'en profiter.
J'étais, alors, dans les rangs des favorisés, et tu as pu remarquer
combien M. de Bonnefoux était attentif à me faire participer à ces
avantages.
De ces nombreux changements de navires j'obtenais encore un résultat
non moins profitable: celui de me trouver, à chaque instant, en
rapport avec des hommes nouveaux, avec des chefs différents, avec
d'autres camarades; or ceux-ci sont une excellente école pour la
jeunesse. «L'équitation, a dit Plutarque, est ce qu'un prince apprend
le mieux, parce que son cheval ne le flatte pas.» Les camarades non
plus ne flattent pas; souvent même ils sont impitoyables. J'avais eu à
souffrir des taquineries d'un d'entre eux à bord du _Jean-Bart_, et il
fallut absolument une petite affaire, dite d'honneur, pour en finir;
mais je n'en avais pas moins les genoux en dedans, le dos voûté,
l'accent gascon; et, partout, je trouvais des rieurs et des mauvais
plaisants. Enfin j'en pris mon parti: je ripostai, parfois, sur le
même ton; mais, par-dessus tout, je m'attachai à la résolution de me
redresser, de me corriger, et c'est ce qu'il y a de mieux à tout âge.
Ainsi, me faisant une orthopédie à moi, m'assujettissant à des
lectures lentes, étudiées, écoutant alternativement ou cherchant à
imiter les personnes qui possédaient une bonne prononciation,
j'arrivai à être comme tout le monde, et j'évitai, souvent, d'autres
affaires.
On a beaucoup parlé contre le duel; je crois qu'on ne l'a pas assez
envisagé sous son vrai point de vue. Quand il devient une sorte de
profession ou seulement d'habitude, c'est évidemment une infamie;
mais, sans le duel, beaucoup de choses seraient remises à la force
brutale. Dans les réunions de jeunes gens, surtout, il n'y aurait,
sans la ressource d'y pouvoir recourir, que des oppresseurs et des
opprimés. Par le duel, au contraire, ou rien qu'en montrant à propos
qu'on ne le craint pas, et, en faisant entrevoir, s'il le faut, qu'on
est prêt à le proposer, on arrête les taquins, et l'on se fait
respecter. Je n'avais guère que vingt-cinq ans, lorsqu'un camarade
avec qui je jouais au reversis, et qui était fort mauvais joueur, se
laissa aller à me dire des choses assez piquantes; les premières, je
les laissai passer; les secondes étant plus vives, je vis où nous
allions être conduits. Alors, loin de répondre sur le même ton, je
posai les cartes sur la table, et je dis à mon interlocuteur: «Si vous
voulez que la partie s'achève convenablement, changeons de
conversation; mais si vous désirez me provoquer ou que je vous
provoque, expliquez-vous clairement; il vaut beaucoup mieux que ce
soit avant que les choses soient trop envenimées.» Je vois souvent cet
ancien ami à Paris, et il m'a récemment avoué qu'il avait eu, en cette
occasion, la bizarre humeur de m'entraîner à quelque réponse animée,
pour aller ensuite sur le terrain, mais que mon sang-froid l'avait
soudain ramené. J'avais, à peu près de même façon, éludé une autre
affaire avec un officier d'infanterie passager sur un de nos
bâtiments; et, toutes les fois que je l'ai revu depuis, il m'a
témoigné une estime infinie; mais revenons à notre escadre.
Après avoir repris la route de notre destination et traversé le
détroit de Messine, nous naviguâmes avec la plus grande vigilance.
Comme c'était la saison des vents du nord-ouest, nous atteignîmes
promptement les côtes égyptiennes. Nous en étions à vingt-cinq lieues,
et nous nous attendions à voir, le lendemain, Alexandrie, à en forcer
même l'entrée (comme récemment, et avec plus de danger, une de nos
escadres a forcé Lisbonne), si les Anglais et leurs vaisseaux
voulaient s'opposer au passage; mais, ô surprise! l'amiral ordonne de
mouiller[90] et de se préparer à débarquer nos troupes sur cette
partie de la côte. Quel trajet il aurait resté à faire à nos soldats
dans les sables, sans eau, presque sans provisions et ayant à
combattre les indigènes et les détachements anglais qui parcouraient
le pays! Cependant la mer était trop forte pour songer à un
débarquement immédiat, et nous attendions le calme, lorsque deux
bâtiments parurent au coucher du soleil et fort loin. Ce pouvaient
être des transports destinés à approvisionner les Anglais; ce pouvait
être encore une avant-garde; l'amiral le jugea ainsi[91], et il
appareilla dans la nuit.
[Note 90: Le 5 juin, la frégate anglaise, _la Pique_, prit chasse
devant l'escadre française et rallia celle de lord Keith. Le 7,
l'amiral Ganteaume détacha la corvette _l'Héliopolis_, qui, échappant
à la croisière anglaise, entra dans le port d'Alexandrie. L'amiral, ne
la voyant pas revenir, la crut capturée et se décida, le 9, à mettre
les troupes à terre. Voyez Chevalier, _Histoire de la Marine française
sous le Consulat et l'Empire_, 1886, p. 45.]
[Note 91: C'était bien, en effet, l'avant-garde de l'escadre de
lord Keith.]
Avec les vents du nord-ouest, il n'y avait qu'une route possible,
celle qui tendait vers les côtes de l'Asie-Mineure ou vers l'Archipel
de Grèce. Nous reconnûmes, en effet, les approches de Rhodes; et,
louvoyant à grand'peine dans l'Archipel pour doubler Candie et Cérigo
(Cythère), nous n'y parvînmes qu'après plus d'un mois de périlleuse
navigation[92].
[Note 92: Dans _une Notice sur la campagne de l'amiral Ganteaume_,
rédigée à Toulon en janvier 1842 et conservée aux _Archives
nationales_, M. Savy de Mondiol, capitaine de frégate en retraite,
ancien aspirant de _l'Indivisible_, assigne seulement à cette
navigation une durée de huit à dix jours.]
Plus que jamais notre mission nous semblait un simulacre; cependant
l'amiral revint sur la côte d'Afrique, mais, devant Derne[93],
c'est-à-dire à cent vingt lieues d'Alexandrie. Nouvel ordre de
débarquement, et plus grande surprise de notre part, en voyant si
bénévolement exposer, nous disions même, sacrifier nos troupes. On se
mit en mesure d'exécuter l'ordre: le temps était superbe: nos canots
partirent chargés d'officiers, de soldats, de munitions. Verbois,
Hugon et moi, nous en commandions un chacun, et nous marchions de
front. À cinquante pas du rivage, nous découvrîmes une jetée en
pierre, construite au bas d'un petit monticule sur lequel
retentissaient les sons d'une musique sauvage. Depuis notre apparition
le pays avait appelé ses enfants; les chevaux arabes, sillonnant
toutes les directions, avaient recruté, rallié tout ce qui, dans les
environs, pouvait porter les armes; et, prompt comme l'éclair,
l'essaim qui couvrait le monticule, pressé par la musique qui devenait
plus animée, poussant des cris barbares, précipitant des coursiers
renommés pour leur agilité, et agitant, dans les airs, ses armes
brillantes, ses croissants dorés, ses bannières de mille couleurs,
arrive à la jetée, met pied à terre, s'agenouille, appuie ses fusils
sur les pierres et tire une volée très nourrie, mais peu meurtrière.
L'odeur de la poudre excite nos soldats, et nous continuions à avancer
avec ardeur, quand Verbois saisit son porte-voix et hèle qu'il vient à
son tour d'être hélé pour un retour immédiat à bord, signalé par
l'amiral[94] à l'officier qui commandait le débarquement.
[Note 93: Derne ou Dernah, l'ancienne Darnis ou Dardanis, ville
maritime de la Cyrénaïque, comprise aujourd'hui dans le vilayet turc
de Barca ou Barkah.]
[Note 94: L'amiral Ganteaume comptait que le général Sahuguet
achèterait le concours des Arabes au moyen d'une somme de 300.000
francs qu'il lui avait fait allouer. Voyez ses lettres au ministre de
la Marine, qui sont conservées aux _Archives nationales_ et en
particulier celle du 4 ventôse an IX. L'accueil fait aux embarcations
de l'escadre lui enleva ses illusions.]
Là finirent nos singulières tentatives de secourir l'armée d'Égypte;
et nous reprîmes le chemin de Toulon entre la Sicile et la côte
d'Afrique, bien tristes, bien fatigués, réduits en rations de vivres
et d'eau, car il fallait continuer à nourrir nos soldats, et ayant
tant et tant de malades que notre batterie basse en était encombrée.
Jamais je n'ai autant souffert, surtout de la soif, que pendant cette
campagne. Une nuit, vers la fin de mon quart, je me traînai à quatre
pattes, jusqu'à l'extrémité de la cale, où je parvins à obtenir d'un
calier une ou deux cuillerées d'eau infecte, pour lesquelles,
pourtant, j'aurais donné tout ce que je possédais. La fortune nous
devait quelque dédommagement, et elle nous en offrit un à quelques
lieues de Goze[95], qui avoisine l'île de Malte.
[Note 95: Goze ou Gozzo, île au nord-ouest de Malte, dont elle
constitue une dépendance. Le combat raconté ci-après n'eut donc pas
lieu, comme le dit le commandant Chevalier, entre Candie et la côte
d'Égypte. À la vérité, il y a, sur la côte Sud de Candie, une petite
île qui en dépend, et qui porte, elle aussi, le nom de Gavdo ou Gozzo.
Seulement, d'après les _Mémoires_, c'est de la première qu'il s'agit
ici.]
Au point du jour, un vaisseau de ligne anglais fut reconnu à deux
lieues au vent de l'escadre. _L'Indivisible_ profita de sa marche
supérieure pour se porter de l'avant à lui, afin de lui couper la
retraite; _le Dix-Août_ se tint par son travers pour l'empêcher de
faire vent arrière; et nos deux autres vaisseaux virèrent de bord pour
s'élever au vent, en cas que l'ennemi cherchât à s'échapper dans cette
direction.
C'était une bonne disposition; mais ces deux vaisseaux s'éloignèrent
tellement que l'Anglais, imitant en quelque sorte la ruse de guerre du
dernier des trois Horaces, laissa porter sur _le Dix-Août_, espérant
le dégréer avant que l'amiral l'eût rejoint, pour n'avoir plus affaire
ensuite qu'avec _l'Indivisible_. C'est donc nous qui soutînmes le
choc, et nous le soutînmes dignement; car, avant une demi-heure de
temps, notre adversaire ne pouvait plus manoeuvrer. _L'Indivisible_
avait mis le cap sur nous, et l'amiral nous héla de laisser arriver
pour qu'il pût prendre notre place. «Non, répondit l'intrépide Le
Goüardun, plutôt mourir mille fois que de quitter le poste d'honneur!»
L'amiral n'insista pas, et il manoeuvra pour aller se placer sur
l'avant du vaisseau anglais. Une ou deux volées de _l'Indivisible_
suffirent pour achever de désemparer le vaisseau ennemi qui, bientôt,
amena son pavillon[96]; et nous, nous jetâmes dans les airs les cris
mille fois répétés de «Vive la République!» que, cette fois, je dois
le dire, j'entonnais de grand coeur; car alors c'était bien de
l'honneur national qu'il s'agissait, et quand de si grands intérêts
sont en jeu, les ressentiments particuliers doivent se taire. C'était
le vaisseau le _Swiftsure_, de 74, qui, comme nous, venait de quitter
les parages d'Alexandrie pour aller se ravitailler à Malte.
[Note 96: Le Gouvernement consulaire accorda à chacun des deux
vaisseaux _l'Indivisible_ et _le Dix-Août_, deux grenades, deux fusils
et quatre haches d'abordage d'honneur. En réalité, _le Dix-Août_ avait
à peu près seul soutenu le combat.]
Je voyais enfin mes voeux réalisés; j'avais assisté à un combat; nous
avions longtemps lutté à forces égales; nous avions eu des avantages
incontestables, le _Swiftsure_ avait parfaitement manoeuvré, s'était
vivement défendu; j'avais tout vu, car j'étais l'aspirant de service
auprès du commandant pendant le combat, et son admirable sang-froid
avait excité mon enthousiasme. Dans le fort de l'action, il m'avait
envoyé transmettre un commandement dans la batterie basse: c'est elle
qui souffrit le plus; des malades, eux-mêmes (car nous en avions tant
que la cale et l'entrepont n'avaient tous pu les contenir) y avaient
reçu la mort dans leurs cadres. J'avais, en passant, serré la main à
Verbois et à Hugon qui, solides à leur poste, excitaient de leur mieux
les canonniers; mais je quittais à peine ce dernier qu'une file
entière de servants d'une pièce est emportée devant moi, et j'arrive
sur le pont couvert de la cervelle et des cheveux de ces nobles
victimes. En ce moment le porte-voix du commandant étant fracassé
devant sa bouche par un boulet, il se retourne pour en demander un
autre; je l'envoie chercher par un pilotin, en disant au commandant
que je suis prêt, en attendant, à porter ses ordres; et, comme il me
voit teint de sang: «Il paraît, me dit-il, qu'il fait chaud en bas»,
et, un instant après, il ajouta, en suivant son idée: «Allez prendre
l'air dans le gréement, et faites dépêcher les gabiers que vous voyez
travailler au point de la voile du grand hunier.» Je galope dans les
haubans; bientôt il me voit revenir, car la réparation était finie, et
il me dit en frappant sur mon épaule: «Vous êtes un brave garçon, et
je demanderai pour vous le grade d'enseigne de vaisseau!» Je crus
rêver, tant ces paroles m'enivrèrent de joie... rien, désormais, ne me
parut plus impossible; il m'aurait dit de sauter à pieds joints à bord
de l'ennemi, que je me serais élancé, quoique nous en fussions à
cinquante toises environ.
Un autre dédommagement de la fortune fut la prise du _Mohawk_, chargé
de comestibles pour l'armée anglaise en Égypte. La répartition de ces
comestibles fut faite aussitôt dans l'escadre. J'eus pour ma part un
pain de sucre, une demi-livre de thé, deux livres de café et quelques
autres provisions. Cette aubaine nous réconforta beaucoup. Nous n'en
arrivâmes pas moins à Toulon[97] dans un état sanitaire affreux. Une
épidémie pestilentielle agissait sur nous sans relâche et nous
enlevait tous les jours quelques compagnons d'armes; nos forces,
ranimées pour le moment du combat, avaient disparu; le scorbut
compliquait l'épidémie, et nous fûmes soumis à une longue quarantaine.
Ce fut pendant cette éternelle quarantaine que, couché, une nuit, je
sens mon cadre (ou lit de bord) violemment secoué par Verbois dont la
place était voisine de la mienne, et je vois, à la lueur du fanal de
la Sainte-Barbe, où nous couchions lui et moi, la figure de mon
camarade entièrement décomposée. Sa bouche s'ouvre pour donner passage
à une voix éteinte, convulsive, qui m'invite à aller chercher le
docteur. J'y vole, je le ramène. Au premier aspect, celui-ci me dit:
«Dépendez votre lit; fuyez: la dysenterie est ici!» Je n'en tins aucun
compte; j'aidai les infirmiers; mais, deux heures après, ce brave
jeune homme avait succombé! Nous avions dîné ensemble; nous avions,
dans la soirée, fait une partie de barres au lazaret; nous nous étions
couchés en tenant de ces discours d'intimité, si doux avec lui; et
quelques heures plus tard! Jamais l'amitié n'a versé de plus sincères
larmes que les miennes sur une fin si précoce.
[Note 97: En thermidor an IX (août 1801).]
Enfin la cruelle quarantaine s'acheva. Parmi les aspirants de
l'escadre se trouvait Jérôme, frère de Napoléon, et, alors, mais pas
pour longtemps, destiné par lui à la Marine. Le consul appelait son
gouvernement une République, dénomination qu'il lui conserva,
cauteleusement, assez longtemps après qu'il se fut nommé empereur;
car, chez lui, la ruse allait toujours de pair avec la force; mais,
quoique républicain, il agissait, dès lors, en tout, à la manière des
anciens souverains; aussi M. l'aspirant Jérôme mangeait avec l'amiral;
il n'avait jamais subi d'examen, et il ne faisait de service que ce
qui lui convenait. À Brest, il avait été pompeusement conduit par le
colonel Savary, depuis duc de Rovigo, mais alors aide de camp du
Consul, et il logeait chez le préfet maritime, M. de Caffarelli[98],
dont M. de Bonnefoux était devenu le chef d'état-major. Mme de
Caffarelli m'avait souvent fait déjeuner avec l'aspirant privilégié;
nous nous étions assez liés pour qu'il fît des instances afin que je
consentisse à passer du _Dix-Août_ sur _l'Indivisible_; mais quitter
Bergeret, Hugon, Verbois! mais jouer le rôle de flatteur ou de favori!
ce n'était nullement dans mon caractère, et je refusai nettement,
quoique avec beaucoup de politesse. Après la campagne, il retourna à
Paris et voulut m'y emmener; si j'avais été mieux en fonds, j'aurais
peut-être accepté, et j'y serais allé avec lui; mais cette
considération, qu'il s'offrit pourtant à lever, m'en empêcha. C'eût
été le commencement d'une belle liaison, selon les opinions de la
multitude; toutefois, tout en rendant justice aux qualités sociales de
Jérôme, je n'ai jamais regretté cette occasion; car, au plus tard,
j'aurais renoncé à son amitié lorsque, par ordre de son frère, il
déclara nul le mariage le plus valide qui fût jamais, contracté aux
États-Unis d'Amérique, quelques années après, entre lui et miss
Paterson. Depuis lors il fut créé roi de Westphalie, et l'un de nos
camarades de _l'Indivisible_, M. de Meyronnet, qui s'était attaché à
sa personne, devint grand maréchal du palais; mais il mourut ensuite
pendant les interminables guerres impériales.
[Note 98: Louis-Marie-Joseph de Caffarelli, comte de l'Empire, né
au château du Falga, dans le Haut Languedoc, le 12 mars 1760, était
lieutenant de vaisseau plusieurs années avant la Révolution. Le
premier Consul l'appela, le 20 juillet 1800, à la Préfecture maritime
de Brest, poste qu'il occupa pendant quatorze ans, et où il se
distingua. Louis de Caffarelli est mort, le 14 août 1845.]
Le commandant Le Goüardun n'oublia pas sa promesse d'avancement pour
moi; cependant les événements marchaient vite, et notre quarantaine,
pendant laquelle Verbois avait péri de l'épidémie, avait été de 75
jours. L'Égypte avait été reconquise par les Anglais; la paix avait
été signée à Amiens; une expédition pour la reprise de Saint-Domingue
avait été ordonnée, nos vaisseaux en firent partie, et nous étions en
marche pour y aller rejoindre tous ceux qui avaient été expédiés de
divers ports de France et d'Espagne, avant que la réponse à la demande
de M. Le Goüardun fût revenue de Paris. Nous ne restâmes à
Saint-Domingue que le temps de débarquer nos troupes, de voir éteindre
les flammes allumées par les noirs pour dévorer la resplendissante
ville du Cap, et d'assister au naufrage d'un des vaisseaux que
l'amiral Linois y conduisait de Cadix. J'oubliais de dire qu'à notre
départ de Toulon nous avions eu de si mauvais temps que _le Dix-Août_
vit périr, à quelques brasses de lui, et sous Oran, un des vaisseaux
de notre division, _le Banel_, auquel nous ne pûmes seulement pas
porter le moindre secours. Les bonnes qualités du _Dix-Août_ suffirent
à peine pour le préserver d'une semblable destinée. Notre retour en
France fut également marqué par des vents impétueux, particulièrement
vers la hauteur du banc de Terre-Neuve. Nous en souffrîmes beaucoup;
et, dans ces parages, nous rencontrâmes deux navires de commerce, sans
mâture, sans hommes, défoncés par la mer et flottant entre deux eaux.
Sous d'autres rapports, cette campagne fut douce pour moi, parce qu'un
enseigne de vaisseau venant à débarquer à Toulon, notre commandant ne
fit pas de démarches pour le faire remplacer, mais m'installa dans ses
fonctions; dès ce moment les officiers du vaisseau vinrent m'engager à
prendre sa chambre, et, malgré la différence de mon traitement de
table au leur, à manger avec eux. C'est ainsi que j'effectuai mon
retour à Brest, où je trouvai mon brevet d'enseigne de vaisseau[99],
et où M. de Bonnefoux, avec une joie pour ainsi dire paternelle, me le
remit ainsi qu'un congé de trois mois que je passai dans les délices,
à Marmande et à Béziers, et que je ne devais pas voir se renouveler de
bien longtemps.
[Note 99: En date du 24 avril 1802.]
Je ne partis, cependant, pas immédiatement. Il fallut me guérir d'un
commencement de scorbut, qui me retint dix-sept jours dans ma chambre;
heureusement que j'étais tout voisin de l'appartement d'un officier de
marine, mort depuis en pays étranger, et dont la femme est aujourd'hui
ma belle-mère[99a]. Je reçus d'elle les attentions les plus
affectueuses; ce fut elle qui me donna mes premières épaulettes; plus
tard elle me fit un cadeau bien autrement précieux; ainsi je lui dois
des soins pendant une maladie douloureuse, la récompense de mes
premiers travaux, et le prix que pouvait seul obtenir un homme
d'honneur et de bonne réputation.
[Note 99a: Mme La Blancherie, morte à Orly (Seine), en 1856,
quelques mois après son gendre. Comme nous le disons dans la préface,
et comme on le verra ci-après, Pierre-Marie-Joseph de Bonnefoux, veuf
de Mlle Pauline Lormanne, épousa, en 1818, Mlle Nelly La Blancherie.
Léon de Bonnefoux, auquel l'auteur s'adresse, était né du premier
mariage de son père. Mme La Blancherie n'était donc pas sa grand'mère,
bien qu'elle l'ait toujours traité comme un petit-fils. Cette
observation explique le ton du récit.]
Voici le moment de parler de Sorbet, que j'avais revu à
Saint-Domingue. Après son embarquement de punition, il revint chez M.
de Bonnefoux, afin de se mettre en mesure pour l'examen suivant, qu'il
manqua encore. Même châtiment et puis même résultat. Il fit plus,
cette fois-ci, il fit des dettes et ne fréquenta que les plus mauvais
lieux de Brest. Un jour que, dans ses intérêts, je lui parlais de sa
conduite, il me dit des choses si provoquantes que je me laissai aller
à lui jeter un verre d'eau que je tenais à la main. J'avais eu, en
diverses occasions, quelques vivacités de ce genre; celle-ci fut la
dernière; car je pris, à son sujet, la résolution ferme de m'étudier à
devenir aussi calme que j'étais emporté. Sorbet me demanda
satisfaction de l'insulte, et il fallut me mettre à sa disposition,
car j'avais mis les torts de mon côté, tandis qu'il est si utile, et
qu'il aurait été si facile pour moi, de les mettre du sien; je poussai
même la cruauté jusqu'à lui dire, avec dédain, que je voulais bien lui
faire cet honneur. Parole imprudente, qui pouvait entraîner à une
affaire à mort. Je me suis toujours reproché une répartie aussi peu
généreuse, aussi mortifiante. Cependant nous nous donnâmes chacun un
coup d'épée peu grave, et je n'étais pas encore bien rétabli du mien
qu'il me fallut partir pour mes campagnes d'Égypte. Quant à lui, ayant
bientôt passé l'âge des examens, et étant abandonné par M. de
Bonnefoux, il fut obligé de continuer à servir comme novice ou comme
matelot, et il se trouvait, à l'hôpital du Cap, en proie à la fièvre
jaune qui y exerçait alors ses plus grands ravages, quand eut lieu
l'arrivée du vaisseau _le Dix-Août_. Il me fit demander; je me rendis
avec empressement auprès de lui; mais je ne pus le reconnaître qu'à la
voix, il était à la dernière extrémité: «Je meurs bien malheureux,--me
dit-il;--allez voir ma mère... et...» Ce furent ses dernières paroles,
la maladie l'oppressa entièrement, et il ne reprit plus connaissance.
Il ne put même pas entendre le désaveu que je voulais lui faire de ma
bravade de Brest, qui était alors plus pesante sur mon coeur que
jamais. Je la revis, sa mère infortunée, pendant mon congé; à mon
aspect, elle s'évanouit et tomba inanimée sur le carreau! Des soins
lui furent donnés; elle revint à elle, et je remplis ma triste
mission. Depuis ce moment le bonheur et la santé l'abandonnèrent à
tout jamais.
Une aventure assez piquante eut lieu pendant mon séjour à Béziers:
J'étais en emplettes chez un chapelier; un garçon vint me présenter un
chapeau que je demandais, et je reconnus, en lui, un de ces bons
lurons qui avaient si bien daubé sur moi, à la suite d'une
_batadisse_. Nous rougîmes tous les deux jusqu'au blanc des yeux en
nous reconnaissant. Il me parla le premier, me disant avec trouble:
«Vous voilà donc officier; on dit que vous avez fait de belles
campagnes et que vous avez eu un beau combat.» Je lui tendis la main
et lui répondis ces paroles: «Heureusement, pour moi, que le sort des
armes est journalier.» L'érudit M. de La Capelière, cet officier du
Canada qui, avant la mort de ma mère, avait donné des soins à mon
instruction; et à qui je racontai cette conversation, me répéta,
alors, que Crevier, continuateur de Rollin, dit en parlant du jeune
Scipion, le second Africain: «Il est important d'amortir l'éclat d'une
gloire naissante par des manières douces et modestes, et de ne pas
irriter la jalousie par des airs de hauteur et de suffisance.» Il n'y
avait certainement en moi rien de Scipion, et je n'avais pas à
chercher à amortir l'éclat d'une gloire naissante; mais ce conseil,
avec des modifications convenables, peut s'adresser à tout le monde;
il était finement donné, et je me promis d'en faire mon profit. À
l'expiration de mon congé, je revins à Brest avec mon frère[100] que,
sous mes auspices, mon père destina, comme moi, à la Marine; mon frère
avait alors quatorze ans.
[Note 100: Laurent de Bonnefoux né à Béziers en 1788.]