SOMMAIRE:--L'amiral Bruix quitte Brest avec 25 vaisseaux.--Les 17
vaisseaux anglais de Cadix.--Le détroit de Gibraltar.--Relâche à
Toulon.--L'escadre porte des troupes et des munitions à l'armée
du général Moreau, à Savone.--L'amiral Bruix touche à Carthagène
et à Cadix et fait adjoindre à sa flotte des vaisseaux
espagnols.--Il rentre à Brest.--L'équipage du _Jean-Bart_, les
officiers et les matelots.--L'aspirant de marine Augier.--En rade
de Brest, sur les barres de perroquet.--Le commandant du
_Jean-Bart_.--Il veut m'envoyer passer trois jours et trois nuits
dans la hune de misaine.--Je refuse.--Altercation sur le
pont.--Quinze jours après, je suis nommé aspirant à bord de la
corvette, _la Société populaire_.--Navigation dans le golfe de
Gascogne.--_La Corvette_ escorte des convois le long de la
côte.--L'officier de santé Cosmao.--_La Société populaire_ est en
danger de se perdre par temps de brume.--Attaque du convoi par
deux frégates anglaises.--Relâche à Benodet.--Je passe sur le
vaisseau _le Dix-Août_.--Un capitaine de vaisseau de trente ans,
M. Bergeret.--Exercices dans l'Iroise.--Les aspirants du
_Dix-Août_, Moreau, Verbois, Hugon, Saint-Brice.--La capote de
l'aspirant de quart.--Le général Bernadotte me propose de me
prendre pour aide de camp; je ne veux pas quitter la marine.--Le
ministre désigne, parmi les aspirants du _Dix-Août_, Moreau et
moi comme devant faire partie d'une expédition scientifique sur
les côtes de la Nouvelle-Hollande.--Départ de Moreau, sa
carrière, sa mort.--Je ne veux pas renoncer à l'espoir de prendre
part à un combat, et je reste sur _le Dix-Août_.
La campagne de l'amiral Bruix ne dura pas quatre mois; mais elle eut
un résultat important, et elle aurait pu être marquée par un événement
très brillant. Les 25 vaisseaux qui composaient cette armée avaient
été si promptement équipés par les soins de M. de Bonnefoux[50] (l'un
d'eux le fut en trois jours seulement[51]) que la croisière anglaise
de Brest n'avait pas eu le temps d'être renforcée[52]; notre sortie
fut donc libre[53], et les ennemis ouvrirent le passage. Nous coupâmes
sur le cap Ortegal, prolongeâmes la côte du Portugal, et, arrivant en
vue de Cadix, nous aperçûmes, à midi, 17 vaisseaux anglais qui y
bloquaient une quinzaine de vaisseaux espagnols. Je n'ai jamais pu
savoir pourquoi, sur-le-champ, nous n'attaquâmes pas ces bâtiments
qui, se trouvant entre deux feux, auraient été infailliblement
réduits, et je n'y pense jamais sans chagrin[54]. Toujours est-il que,
le soir, rien encore n'avait été ordonné pour l'engagement, et que, le
lendemain matin[55], le vent ayant assez considérablement fraîchi,
trois vaisseaux français seulement s'étaient maintenus en position
favorable pour le combat; mais bientôt ceux-ci, voyant le reste de
l'armée faire toutes voiles vers le détroit de Gibraltar, la
rejoignirent et continuèrent avec elle leur route jusqu'à Toulon. Là
nous prîmes quelques troupes, des rafraîchissements, et nous nous
rendîmes à Savone, près de Gênes, où commandait le général Moreau,
dont la position était fort critique, et à qui les secours en soldats
et en munitions qui lui furent délivrés rendirent un important
service; nous retournâmes aussitôt sur nos pas.
[Note 50: Comparez E. Chevalier, capitaine de vaisseau. _Histoire
de la marine française sous la première République_. Paris, 1886. p.
408.]
[Note 51: Voyez l'anecdote racontée par l'auteur dans la
biographie de son cousin à la fin du présent volume.]
[Note 52: Lord Bridport avait seulement 15 vaisseaux.]
[Note 53: Elle eut lieu par le raz de Sein, le 25 avril 1799.]
[Note 54: D'après le commandant Chevalier, _op. cit._, p. 410 et
411, le vent ne permettait pas aux navires espagnols de sortir de
Cadix. Il ajoute: «Nos adversaires, habitués à la mer, naviguaient en
ligne et sans faire d'avaries. Il n'en était pas de même de nos
vaisseaux. Les uns avaient des voiles emportées; d'autres, et c'était
le plus grand nombre, ne parvenaient pas à se maintenir à leur
poste.»]
[Note 55: 5 mai 1799.]
Cependant les renforts anglais, joints à la croisière de Brest, à
celle de Cadix et aux vaisseaux de Gibraltar, étaient à notre
recherche; et il paraît même que, pendant un temps de nuit et de
brume, une partie assez considérable de ces forces nous croisa sous
Oneille[56] et passa fort près de nous. Quel formidable événement eût
été le choc de tant d'hommes, de bâtiments et de canons, et quelle
haute leçon pour moi! Il n'en fut pas ainsi; les Anglais poursuivirent
leur route vers les côtes d'Italie.
[Note 56: Oneglia, sur le golfe de Gênes.]
Pour nous, nous revînmes paisiblement sur nos pas, et, en passant,
nous entrâmes à Carthagène[57], où l'amiral Bruix eut assez
d'ascendant pour faire adjoindre à son armée quelques vaisseaux
espagnols qu'il y trouva; il s'associa de même les vaisseaux de Cadix,
où il relâcha ensuite pour cet objet, et il rentra à Brest[58] avec
cette flotte immense[59], au milieu des acclamations de la ville et du
port. La France vit, dans l'acte d'adjonction des vaisseaux espagnols,
une garantie de paix à l'égard de l'Espagne, dont les dispositions
étaient douteuses depuis quelque temps, et elle répéta ces
acclamations. Si jamais temps fut, par moi, mis à profit, ce fut
certainement celui-là, et il fallait beaucoup de bonne volonté pour y
parvenir; car en général, alors, les capitaines et les officiers ayant
été improvisés pour remplacer la presque totalité de ceux de la marine
de Louis XVI, qui avaient émigré, ils avaient fort peu d'instruction,
et, jaloux de nos examens et de nos dispositions, ils faisaient tout
au monde pour entraver notre désir de nous instruire. On voyait alors
un étrange spectacle: les matelots obéissaient avec répugnance à ceux
de ces officiers qui sortaient de leurs rangs, et dont, pour la
plupart, l'incapacité ou le manque d'éducation étaient notoires et
plus d'une fois, nous, jeunes gens, nous étions appelés à faire
respecter ces officiers, qui comptaient de longues années de mer. Par
amour pour la discipline, nous nous vengions ainsi des mauvais
traitements qu'en d'autres circonstances ils nous faisaient endurer.
[Note 57: 22 juin.]
[Note 58: 8 août.]
[Note 59: 40 vaisseaux, 10 frégates et 11 corvettes sous le
commandement de l'amiral Bruix et de l'amiral espagnol Mazzaredo.]
Jusqu'alors on avait vu les élèves se tutoyer, et, depuis le retour
de l'ordre, cet usage fraternel s'est rétabli; mais, comme alors la
République en faisait pour ainsi dire une obligation, l'opposition si
naturelle à la jeunesse se fit une loi du contraire; et j'ai entendu,
un jour, un de mes camarades dire à un autre aspirant qui le tutoyait:
«Gardez, je vous prie, votre tutoiement pour ceux qui ont gardé les
cochons avec vous.»
Un excellent camarade, nommé Augier[60], dont je fis la connaissance à
bord du _Jean-Bart_, s'y établit mon mentor. Il avait beaucoup
d'instruction; il était bon marin, et il ne m'abandonna pas un
instant. Par lui, tout m'était montré, indiqué, expliqué; nous étions
partout, en haut et en bas, dans la cale ou les entreponts, ainsi que
sur le gréement, et, grâce à lui, l'officier de quart en second, à qui
j'étais attaché, venant à être malade vers la fin de la campagne, je
pris le porte-voix avec assurance, et je fus en état de le remplacer.
L'affectueux Augier me surveillait, m'écoutait, m'applaudissait
ensuite, ou me redressait... c'était, certainement, plus qu'un ami; un
père n'aurait pas mieux fait, et il n'avait pas vingt ans! Plus tard,
j'ai appris sa mort, par suite d'un duel que sa prudence ne sut pas
éviter; il était alors lieutenant de vaisseau. Je lui devais des
larmes sincères; elles ne lui ont pas manqué, et, en ce moment, mes
yeux se mouillent encore à son précieux souvenir.
[Note 60: Antoine-Louis-Pierre Augier, attaché au port de
Toulon.--Le ministère de la Marine ne possède aucun dossier concernant
Antoine Augier dont l'_État de la Marine pour 1804_ m'a fait connaître
les prénoms.]
Comment, en effet, ne pas penser avec attendrissement à tant
d'obligeance, à tant d'amitié; et, avec cela, que de noblesse, que de
courage, que de sang-froid, que d'instruction!
Un jour[61], nous étions sur les barres de perroquet, c'est-à-dire
presque au haut de la mâture; là, le digne Augier me montrait les
vaisseaux des deux nations[62], entourés de leurs innombrables
frégates, corvettes ou avisos; il me faisait remarquer ceux qui
savaient tenir leur poste dans l'ordre prescrit; et, déroulant devant
moi ses connaissances en tactique navale, il m'enseignait par quelles
manoeuvres pouvaient s'exécuter diverses évolutions; la mer était
pleine de majesté, le vent assez fort, le temps couvert; et nous,
accrochés à un simple cordage et dominant ce spectacle, nous
continuions à deviser, lorsqu'un rayon de soleil vint encore embellir
la scène. Augier se sent alors saisi d'un saint enthousiasme, et il
déclame avec énergie l'admirable passage du poème des Jeux séculaires,
où Horace fait de nobles voeux pour que l'astre du jour ne puisse
jamais éclairer rien de plus grand que sa patrie: aux mots: _Dii
probos mores docili juventu_, je l'interrompis en lui disant que le
poète aurait encore dû souhaiter à la jeunesse romaine des amis tels
que lui. «Les bons amis, répondit Augier, ne manquent jamais à ceux
qui savent les mériter.»
[Note 61: En rade de Brest.]
[Note 62: Française et espagnole.]
Je ne restai pas longtemps à bord du _Jean-Bart_. Le commandant de ce
vaisseau s'appelait M. Mayne; c'était un homme inquiet, violent,
tyrannique, brutal, arbitraire, et qui, pourtant, avait de grandes
prétentions au républicanisme. Ce même homme a dit, depuis, sous le
règne de l'empereur, en gourmandant les officiers de son bord:
«Personne ici n'a de dévouement; personne ne sait servir Napoléon
comme moi.»
C'était surtout pour les aspirants, qu'il appelait des aristocrates,
qu'il réservait ses colères; les punitions, aussi souvent injustes,
peut-être, que méritées, pleuvaient sur eux. Vint un jour où il m'en
infligea une que les règlements n'autorisaient pas. Je fus enchanté de
l'occasion, et je résistai formellement. Il s'agissait d'aller passer
trois jours et trois nuits dans la hune de misaine. Le commandant eut
donc beau ordonner, tempêter, jurer; tout fut inutile. Quand je vis
qu'il luttait d'entêtement, je sentis mes avantages, et je redoublai
de calme dans mes refus; il appela, cependant, la garde, et dit qu'il
allait me faire hisser dans la hune; je répondis que je le croyais
trop bon républicain pour penser qu'il continuât ainsi à enfreindre
ses pouvoirs; qu'au surplus je ne résisterais pas à la force, mais
que, s'il ne me faisait pas attacher dans la hune, j'en descendrais
aussitôt. Alors, sans me déconcerter, je détachai mon sabre pour
confirmer que je ne me défendrais pas, et me mettant à cheval sur un
canon voisin, j'ajoutai qu'il pouvait me faire hisser, s'il le jugeait
possible. Il ne l'osa point.
Après mille phrases aussi incohérentes que passionnées, il se retira
dans sa chambre, disant qu'il me donnait cinq minutes de réflexion, et
qu'à son retour il me ferait hisser si j'étais encore en bas. Le
vaisseau était dans une agitation extrême; l'officier de quart, M.
Granger, était un brave homme de soixante ans qui m'engageait, les
larmes aux yeux, à obéir.
À l'aspect de ces larmes, je sentis mon courage chanceler; mais,
revenant à moi, je refusai encore. Il se rendit alors chez le
commandant, et, revenant bientôt avec un visage triomphant: «J'ai pris
sur moi, s'écria-t-il, de dire que vous étiez monté, et j'ai obtenu
votre grâce...; allez remercier le commandant.» Je compris que c'était
un arrangement convenu; je ne voulus pas m'y prêter, et je continuais
à rester sur mon canon, quand le sage Augier s'approchant de moi, me
dit: «Vous avez été admirable; vous nous avez vengés de six mois
d'oppression; mais l'ennemi est à bas, et vous n'abuserez pas de votre
victoire en persistant à le narguer sur le pont; allons, venez au
poste; il nous tarde à tous de vous complimenter et de vous
remercier.» Nul ne s'opposa à ce que je suivisse Augier; et ainsi se
termina cette scène, où le commandant aurait sauvé les apparences,
ainsi que sa dignité, s'il m'avait dit avec modération que je
méritais quinze jours d'arrêts, qu'il avait cru me rendre service en
commuant cette punition; mais que, puisque la chose ne me convenait
pas, il en revenait aux arrêts, et m'enjoignait d'y rester jusqu'à
nouvel ordre.
Cette aventure fut l'objet des entretiens de toute la rade. D'un autre
côté je la racontai à M. de Bonnefoux. Il en fut désolé, car il savait
que _le Jean-Bart_ n'avait pas de mission prochaine, et il était sur
le point de me faire changer de bâtiment. Il ajouta qu'il ne le
pouvait plus de quelque temps, parce qu'il ne devait pas paraître
prendre parti pour le subordonné contre le chef. Cependant ma présence
était, convenablement, devenue si impossible sur le vaisseau que,
quinze jours après, je passai sur la corvette _la Société populaire_,
tout simplement nommée, dès lors même, _la Société_, tant on était
déjà fatigué, en France, des mots pompeux à l'aide desquels tant de
gens avaient été séduits, et tant de crimes commis. Cette corvette
devait partir sous peu pour escorter les convois le long de la côte
jusqu'à Nantes: c'était la même mission que celle de _la Fouine_; mais
_la Société_ était beaucoup plus grande, plus fortement armée que le
lougre, et elle avait plusieurs autres navires de guerre pour
coopérateurs.
Dans cette navigation, je pris une connaissance détaillée de la
plupart de nos petits ports du golfe de Gascogne, et j'avais un
commandant bien différent de celui du _Jean-Bart_. Augier me manquait
beaucoup; cependant un jeune officier de santé de beaucoup de mérite
et d'une société fort agréable, appelé Cosmao[63], s'y lia avec moi,
et adoucit un peu mes regrets. Je restai plusieurs mois sur cette
corvette; mais il ne s'y passa que deux événements dignes d'être
relatés; le premier fut la rencontre inopinée d'une roche, sur
laquelle, par un temps de brume, nous fûmes sur le point de nous
briser; la manoeuvre prompte, l'accent du commandement de l'officier
de quart purent seuls nous dégager. Chacun à bord, lui excepté,
croyait le bâtiment perdu; et l'on frissonnait encore de terreur,
tandis que le hideux remous de la roche paraissait fuir la poupe de la
corvette, naguère enveloppée et attirée par lui vers les profondeurs
de l'abîme. Le danger passé, je descendis, et j'allai trouver Cosmao
qui était couché dans son cadre: «Quoi, vous dormez? lui dis-je».
«Non, me répondit-il, j'ai tout entendu, et j'allais me lever; mais je
vous aurais embarrassé, et je me suis remis sur le côté droit pour me
noyer plus à mon aise; c'est la position où je dors habituellement.»
Dans l'officier de quart j'avais admiré l'homme de coeur, de tête et
de talent; dans l'officier de santé, j'admirai le philosophe, l'homme
résigné! l'un et l'autre avaient à peine vingt ans; et que d'hommes
supérieurs de cinquante n'en feraient pas autant; mais il n'est rien
de tel pour former la jeunesse que la guerre et les révolutions!
Cosmao est un ami que je n'ai pas revu depuis _la Société_!
[Note 63: Jacques-Louis-Marie Cosmao né à Châteaulin (aujourd'hui
département du Finistère), le 20 août 1779. M. Cosmao a été mis à la
retraite en 1821, en qualité de chirurgien de première classe de
la Marine. Il est mort en 1826.]
Le second événement fut l'attaque du convoi par deux frégates
anglaises. Nos navires marchands furent mis à l'ancre entre la terre
et les bâtiments de guerre, qui s'embossèrent pour prêter côté, et
pour combattre les frégates. Celles-ci s'approchèrent; nous tirâmes
dessus, et comme la corvette portait du 24, nous les atteignîmes de
loin; ce gros calibre fut, sans doute, ce qui fit changer leur
résolution; car elles prirent le large, et se contentèrent de nous
observer; mais nous appareillâmes pendant la nuit et, au point du
jour, nous gagnâmes le petit port de Benodet[64]. Dans ce trajet, le
commandant pensa que nous serions peut-être attaqués par les
embarcations armées des frégates, à l'effet d'essayer de couper ou
d'enlever quelque traîneur du convoi; aussi nous passâmes la nuit dans
la plus grande vigilance et armés jusqu'aux dents. Toutefois il n'en
fut rien; et mon espoir fut encore déçu, d'ajouter à l'expérience que
me donnaient mes voyages, le haut enseignement d'une mêlée ou d'un
combat.
[Note 64: Commune du département du Finistère, arrondissement de
Quimper, canton de Fouesnant. Benodet se trouve à l'embouchure de
l'Odet.]
Lors d'une de nos relâches à Brest, M. de Bonnefoux me fit passer sur
le vaisseau _le Dix-Août_[65], qui devait faire campagne, et qui était
commandé par M. Bergeret[66], jeune capitaine de vaisseau de trente
ans, renommé pour sa belle défense de la frégate _la Virginie_[67];
aujourd'hui vice-amiral, préfet maritime à Brest[68], et qui possédait
tout ce qu'il faut pour conduire, diriger, former, enthousiasmer la
jeunesse. Augier était parvenu à quitter le _Jean-Bart_ et il allait
partir dans une autre direction; ainsi il était encore à Brest, et
j'eus le bonheur de recevoir ses adieux; il me fit promettre de ne
prendre aucun moment de repos que je ne fusse enseigne de vaisseau,
et, jusqu'à ce moment, de ne me permettre aucune distraction, pas
seulement celle de la lecture d'un roman ou d'un ouvrage d'agrément;
il voulut enfin que tous mes moments, toutes mes facultés fussent,
sans exception, pour l'étude et pour la navigation. Je promis tout; je
tins tout.
[Note 65: Le vaisseau _le Dix-Août_ était «un des plus beaux de la
République... Il se distinguait entre tous par la force et l'élégance,
par la précision, la rapidité et l'harmonie de ses mouvements», dit M.
Fréd. Chassériau, conseiller d'État, _Notice sur le vice-amiral
Bergeret, sénateur, Grand'Croix de la Légion d'honneur, Paris, 1858_,
p. 27 et 28.]
[Note 66: Jacques Bergeret, né le 15 mai 1771 à Bayonne, partit à
l'âge de douze ans pour Pondichéry, en qualité de mousse sur le navire
de commerce _la Bayonnaise_. Après avoir servi un instant dans la
Marine de l'État, il navigua de nouveau sur des bâtiments de commerce,
de 1786 à 1792, et devint officier dans la marine marchande. Nommé
enseigne de vaisseau, le 24 avril 1793, il embarqua sur la frégate
_l'Andromaque_, sous les ordres de Renaudin, le futur commandant du
_Vengeur_. Lieutenant de vaisseau le 15 août 1795, et appelé au
commandement de la frégate _la Virginie_, construite sur les plans du
grand ingénieur Sané, il se signala dans l'escadre de Villaret-Joyeuse
et obtint de conserver son commandement, lorsque le grade de capitaine
de vaisseau vint récompenser ses services le 21 mars 1796; il n'avait
pas encore accompli sa vingt-cinquième année. Jacques Bergeret était
le cousin germain de Mme Tallien.]
[Note 67: Combat dans la Manche contre le vaisseau anglais,
_Indefatigable_, placé sous les ordres de sir Edward Pellew, plus tard
vicomte Exmouth.]
[Note 68: En 1835. Le vice-amiral Bergeret, créé sénateur en 1852,
est mort à Paris le 26 août 1857, survivant ainsi de près de deux ans
à son ancien aspirant du _Dix-Août_, l'auteur de ces _Mémoires_.]
Cependant les ordres du _Dix-Août_ furent changés; ses courses se
bornèrent à quelques promenades dans l'Iroise[69], à Bertheaume[70], à
Camaret[71], lieux voisins de Brest, et où le commandant Bergeret
exerçait son équipage avec l'actif entraînement qu'il savait si bien
inspirer. Qu'il y avait loin de là au commandant du _Jean-Bart_, et
que j'étais heureux d'en pouvoir faire la comparaison! J'étais content
de tout; je l'étais des autres; je l'étais de moi; et quand je venais
à penser qu'un an s'était à peine écoulé depuis que j'étais un enfant,
un petit polisson, puis un novice, puis un écolier, je me sentais
comme émerveillé. Je correspondais, d'ailleurs, fort exactement avec
mon père, avec ma soeur; et quand ce n'eût été ma conscience, leurs
lettres m'auraient amplement récompensé de mes fatigues, de mes
travaux.
[Note 69: «Espace de mer à l'ouest du département du Finistère,
limité au nord par l'archipel d'Ouessant avec la chaussée des
Pierres-Noires et par la terre ferme du cap Saint-Matthieu au goulet
de Brest; au sud par la chaussée de Sein et la partie du promontoire
qui s'étend jusqu'à Audierne; enfin, à l'est par les terres du
Toulinguet et du cap de la Chèvre.» (C. Delavaud, _Grande
Encyclopédie_, t. XX, p. 967).]
[Note 70: L'anse de Bertheaume se trouve à quelques lieues de
Brest, dans la commune de Plougonvelin, non loin de la pointe
Saint-Matthieu. À l'entrée de l'anse, un fort construit sur un rocher
isolé, porte le nom de château de Bertheaume. Tant que dura le blocus
de Brest, les navires en rade se bornèrent à naviguer entre Brest et
Bertheaume. Aussi un mauvais plaisant rédigea-t-il l'épitaphe suivante
pour l'amiral Ganteaume, ou Gantheaume qui avait commandé l'escadre de
Brest pendant un certain temps:
Cy-gît l'amiral Gantheaume,
Qui s'en fut de Brest à Bertheaume,
Et profitant d'un bon vent d'Ouest,
S'en revint de Bertheaume à Brest.]
[Note 71: Commune du département du Finistère, arrondissement de
Châteaulin, à l'extrémité de la presqu'île de Crozon, qui sépare la
rade de Brest de la baie de Douarnenez. Camaret se trouve au-delà du
_Goulet_, en dehors de la rade, par conséquent.]
Il y avait à bord du vaisseau le _Dix-Août_ huit aspirants de la
Marine, avec quatre desquels je me liai étroitement, et dont je vais
te parler pour te donner quelques idées sur la destinée de la quantité
de jeunes gens qui se lancent annuellement dans la carrière du service
militaire. Tu y verras peut-être aussi l'influence que leur conduite
particulière peut avoir sur cette destinée.
Deux d'entre eux, Moreau et Verbois, étaient, comme moi, de la 1re
classe. Moreau[72], né à Saint-Domingue, ex-élève très distingué de
l'École polytechnique avait un jour rêvé, devant une gravure des
boulevards, une nouvelle révolution dans sa patrie, son retour sous la
domination de la France, le rétablissement de sa fortune, et le
paiement de la dette de sa reconnaissance envers une famille généreuse
qui l'avait fait élever, à peu près et avec non moins de succès qu'il
était advenu, quelques années auparavant, à l'illustre d'Alembert. Son
exaltation fut si forte qu'il s'évanouit sur le pavé. On le porta dans
une maison voisine; il n'en sortit que pour renoncer au poste de
répétiteur de l'École polytechnique, aller s'embarquer et passer son
examen pour la Marine. Il avait été recommandé au commandant Bergeret,
et celui-ci avait reçu ce brillant sujet, comme peu d'hommes au
pouvoir savent accueillir un jeune homme de grande espérance. La
taille élevée de Moreau, le caractère sévère de sa figure, son costume
original, son organe pénétrant, sa parole incisive, l'impétuosité de
ses mouvements, le ton d'autorité de son regard, tout en faisait un
être à part, tout révélait qu'il n'y avait rien au-dessus de son
ambition. Je crois être l'aspirant du _Dix-Août_ qu'il a préféré, mais
je ne dis pas aimé, car la nature ne donne pas tout à la fois; et,
malheureusement pour ceux dont la tête est si supérieurement
organisée, le coeur est ordinairement froid et subordonné aux volontés
de l'esprit.
[Note 72: Charles Moreau.]
Verbois était aussi un excellent sujet[73]. S'il avait infiniment
moins de moyens ou d'instruction que Moreau, il avait pourtant fait
ses études avec distinction; et il avait le caractère si aimant qu'on
était naturellement attiré vers lui, vers ses manières affectueuses,
et qu'on ne pouvait le connaître sans lui vouer son amitié.
[Note 73: Je n'ai pu, à mon grand regret, me procurer aucun
renseignement sur Verbois qui, comme on le verra ci-après, fut enlevé
en deux heures par la dysenterie à bord du _Dix-Août_.]
Venaient ensuite, par rang de grade et d'âge, Hugon et Saint-Brice;
Hugon[74] avait quelque chose de Moreau, beaucoup de Verbois, mais
par-dessus tout un sang-froid admirable, toute l'activité possible,
une persévérance à toute épreuve, une audace dans le danger que rien
ne pouvait arrêter, et, avec cela, une gaieté charmante, très
convenablement assaisonnée de malice et de bonté. J'ai longtemps
navigué avec lui; je lui ai toujours dit que la Marine n'aurait jamais
de meilleur officier que lui, et je ne me suis pas trompé; il l'a
prouvé partout, particulièrement à Navarin[75], à Alger[76] et à
Lisbonne[77]. Il est aujourd'hui contre-amiral[78], et, pour moi,
c'est toujours un frère.
[Note 74: Gaud-Aimable Hugon, né le 31 janvier 1783 à Granville,
aujourd'hui département de la Manche. Mousse, novice, matelot et
aspirant sur les bâtiments de l'État du 17 décembre 1795 au 4 juillet
1805.]
[Note 75: À la bataille de Navarin, le capitaine de vaisseau Hugon
commandait la frégate _l'Armide_. Voyant la frégate anglaise _Talbot_,
sérieusement menacée par plusieurs vaisseaux turcs, il vint se placer
entre elle et l'un de ces derniers, qui fut rapidement capturé. Il fit
arborer sur la prise les couleurs de l'Angleterre à côté de celles de
la France.]
[Note 76: Le capitaine de vaisseau Hugon prit part à l'expédition
d'Alger, comme commandant supérieur d'une flottille.]
[Note 77: Où il a commandé la station navale.]
[Note 78: Depuis le 1er mars 1831. Postérieurement au moment où M.
de Bonnefoux écrivait ces lignes, M. Hugon a été créé successivement
vice-amiral, baron, sénateur du second Empire.]
Quant à Saint-Brice, c'était l'amabilité personnifiée; mais il avait
tous les penchants vicieux, tous les goûts absurdes de la jeunesse,
quand elle est trop livrée à elle-même, et une horreur innée pour le
travail ou l'étude. Jamais mémoire ne fut plus heureuse, esprit plus
vif, intelligence plus parfaite! Que d'avenir il y avait dans ce jeune
homme, s'il avait pu se soumettre à une vie régulière et appliquée!
mais cette faiblesse de ne pouvoir résister à aucun de ses désirs le
portait à mille désordres. Quelquefois il nous entraînait nous-mêmes;
mais jamais nous ne pouvions le ramener à nous. Enfin, jeune encore,
il est mort victime de ses excès.
Tels étaient les plus remarquables des camarades que j'avais sur _le
Dix-Août_, et nous nous serrions fortement les uns contre les autres
pour résister aux tribulations que nous avions à supporter de la plupart
des officiers du temps, et à l'injustice, à l'insouciance du
Gouvernement d'alors. Les équipages étaient à peine vêtus, à peine
nourris; les vivres étaient de qualité inférieure, les bâtiments mal
tenus; on ne payait enfin ni traitement de table, ni solde, à tel point
qu'il a existé des vaisseaux où les aspirants n'avaient qu'une capote
pour eux tous; c'était celui de quart ou de corvée qui en avait la
jouissance momentanée. À cet âge, on supporte tous ces désagréments
assez bien. Mais les matelots, qui sont souvent mariés et dont les
familles mouraient de faim, ne le prenaient pas aussi philosophiquement;
or ceci augmentait encore la difficulté de notre position. Par la suite,
l'empereur mit ordre à tout cela, et il fit même remettre une partie de
l'arriéré; quant au reste, il n'a jamais été restitué, et aujourd'hui il
y a prescription. Ces sommes n'ont pas été perdues pour tout le monde.
Gardez-les, vous qui les avez; mais, en grâce, n'y revenez pas, et
laissez-nous en paix.
Cependant M. de Bonnefoux me fit appeler un jour et me dit que le
général Bernadotte (aujourd'hui roi de Suède), en mission à Brest, et
qui logeait dans son hôtel, avait perdu un jeune aide de camp, qu'il
l'avait prié de lui désigner un officier pour le remplacer, et il
ajouta: «Vous pouvez être cet officier, car il est facile, en ce
moment, de passer de la Marine dans l'infanterie. Si vous acceptez,
vous serez capitaine à vingt ans, colonel probablement à vingt-cinq;
et si la guerre dure et que vous surviviez à vos camarades, vous
pourrez, en vous distinguant, être général à trente. Je vous donne
vingt-quatre heures pour vous décider.» Je sentais bien que, sous le
rapport de l'avancement, il y avait avantage, comme il y en aura
toujours à servir dans le corps le plus nombreux, le plus utile au
pays; je comprenais qu'en France ce corps était l'infanterie; je
voyais bien clairement que, dans cette arme, où les droits de
l'ancienneté, d'accord avec la justice, portent au grade d'officier
une grande quantité de sergents-majors et de sergents, ceux-ci
n'avancent guère plus ensuite qu'à leur tour, tandis que le choix se
porte naturellement toujours sur ceux qui ont fait des études, qui
proviennent des Écoles et qui paraissent presqu'exclusivement
destinés, par la force des choses, à devenir officiers supérieurs; il
était clair pour moi que, dans la Marine ou dans les autres corps
spéciaux, tous les officiers étant instruits, tous avaient les mêmes
chances d'avancement au choix; enfin je connaissais l'éclat des
services du général Bernadotte; mais je réfléchis, d'un autre côté,
que, parent de M. de Bonnefoux, qui, par des embarquements de choix,
me mettrait en évidence, et décidé à bien travailler, à beaucoup
naviguer, je pourrais faire d'assez grands pas dans ma carrière;
songeant, par-dessus tout, au chagrin de quitter ce digne parent, mes
bons camarades et des travaux vivement poursuivis, je me décidai et je
refusai. À quoi tient une existence? qui peut dire à présent où je
serais? mais peu importe, sans doute, car je ne me trouverais pas, en
ce moment, plus heureux que je ne le suis.
J'eus, bientôt après, un assaut du même genre à soutenir. Le Ministre,
ayant ordonné une mission scientifique sur les côtes de la
Nouvelle-Hollande[79] et ayant obtenu des passeports de paix pour les
deux bâtiments qui devaient en être chargés, avait désigné, parmi les
aspirants de l'expédition, Moreau, à cause de son instruction
supérieure, et moi, pour mon brillant examen. Toutefois l'option était
laissée à chacun. Moreau accepta sans balancer, car il n'avait pas
encore navigué, et il brûlait de s'exercer, de commander, et d'arriver
à un grade assez élevé pour pouvoir, un jour, diriger ses talents, son
influence et son bras vers le but éternel de ses volontés: une
révolution nouvelle dans sa patrie, dont il était incessamment
préoccupé. M. de Bonnefoux lui remit son ordre d'embarquement, en chef
qui estimait un si noble jeune homme; et, avec une grâce infinie, il y
ajouta le don d'un instrument nautique appelé sextant, qui l'avait
accompagné dans toutes ses campagnes. L'ardent Moreau partit donc et
revint de cette longue campagne, marin consommé, bientôt enseigne de
vaisseau[80], bientôt lieutenant de vaisseau, et chacun applaudissait.
Malheureusement une balle vint l'atteindre sur _la Piémontaise_, où il
était commandant en second. Balle funeste, mais qui inspira une
résolution sublime! Moreau prévoit que sa frégate succombera dans le
combat inégal qu'elle soutient; il sent que sa blessure brise sa
carrière... Lui, prisonnier, lui, arrêté dans ses vastes projets; lui,
voir l'Anglais triomphant commander à sa place; lui, mourir peut-être
lentement de sa blessure, non, ce n'est pas possible!... Plutôt mille
fois une mort immédiate!.. Il appelle donc un matelot dévoué, et,
recueillant ses forces pour dominer, de la voix, le bruit de
l'artillerie, il lui ordonne de le jeter à la mer. Le matelot recule
épouvanté, et veut le faire porter au poste des blessés; mais l'ordre
est réitéré; et tel était l'ascendant de ce caractère vraiment
surhumain que le matelot s'approche, détourne les yeux, et, avec une
pieuse résignation, il obéit. «Merci, dit Moreau, vous êtes un
véritable ami...»
[Note 79: Il s'agit ici de l'expédition du _Géographe_, commandée
par le capitaine Nicolas Baudin, et qui, après la mort de son chef,
fut ramenée en France par le capitaine Milius.]
[Note 80: Charles Moreau fut nommé enseigne de vaisseau, le 3
brumaire an XII.]
Après avoir raconté cette catastrophe, il me reste à peine assez de
mémoire, assez de force, pour dire que la mission à laquelle le
Ministre me rattachait, étant une mission de paix, je ne voulus pas en
faire partie, quoique le grade d'enseigne de vaisseau fût certain pour
moi, à une époque rapprochée, et, malgré le lustre que de telles
campagnes font rejaillir, toute la vie, sur un officier; mais je ne
croyais pas convenable de devenir enseigne, en temps de guerre, sans
avoir vu le feu; je préférai donc en chercher les occasions, et cette
considération me décida.