CHAPITRE PREMIER

SOMMAIRE: Je suis embarqué comme novice sur le lougre _la

Fouine_.--Départ pour Bordeaux.--Je fais la connaissance de

Sorbet.--_La Fouine_ met à la voile en vue d'escorter un convoi

jusqu'à Brest.--La croisière anglaise.--Le pertuis de

Maumusson.--_La Fouine_ se réfugie dans le port de

Saint-Gilles.--Sorbet et moi nous quittons _la Fouine_ pour nous

rendre à Brest par terre.--Nous traversons la Bretagne à pied.--À

Locronan, des paysans nous recueillent.--Arrivée à

Brest.--Reproches que nous adresse M. de Bonnefoux.--La capture

de _la Fouine_ par les Anglais.--Je suis embarqué sur la corvette

_la Citoyenne_.

Mon père avait prié son frère de permettre le retard du semestre de la

pension qu'il payait chez lui, afin de joindre cette somme à quelques

économies qu'il faisait depuis quelque temps, avec le plus grand

scrupule, pour subvenir à mes dépenses de trousseau et de voyage. Il

me remit ainsi vingt louis en me faisant ses adieux; ce brave homme me

traça alors les devoirs de l'honneur et de l'état militaire; et,

m'embrassant les larmes aux yeux, il ajouta que si je manquais jamais

à ces devoirs, il n'y survivrait pas.

À Bordeaux, je logeai chez une veuve, nommée Mme Sorbet, dont le fils,

beau-frère d'un ami de M. de Bonnefoux, était également embarqué, par

ses soins, sur _la Fouine_, et devait, sous ses auspices, entrer,

comme moi, dans la Marine. Le bâtiment avait encore huit jours à

séjourner à Bordeaux pour attendre un convoi qu'il devait escorter

jusqu'à Brest. Le capitaine me permit de rester pendant ce temps chez

Mme Sorbet, où grand nombre d'amis et d'amies de Sorbet et de ses

soeurs venaient habituellement passer la soirée. Le jour, Sorbet et

moi nous parcourions la ville, et visitions les curiosités ou les

environs; et, le soir, c'étaient des réunions bruyantes, fort de notre

goût. Sorbet, qui avait mon âge, était moins grand que moi, mais

fortement constitué; il était paresseux, dissipé, prodigue; aussi les

vingt louis que sa mère avait cru devoir également lui donner étaient

fortement ébréchés, et par contre-coup les miens, quoique beaucoup

moins, lorsque nous quittâmes Bordeaux.

Au bas de la Gironde, nous attendîmes quelque temps encore, à cause de

plusieurs navires du convoi qui n'étaient pas prêts, des croiseurs

anglais et du vent. J'avais la plus grande impatience d'essayer de mon

nouvel élément, surtout d'arriver à Brest pour travailler à

comparaître devant mon examinateur, qui devait s'y trouver à la fin de

janvier. Enfin ce grand jour arriva: la mer était couverte de nos

bâtiments, et, quoique malade du mal de mer, j'admirais ce spectacle,

quand l'annonce de deux frégates anglaises vint jeter, dans les voiles

du convoi, la même épouvante qu'un loup peut répandre au milieu d'un

troupeau de brebis. Nous étions deux petits bâtiments qui fîmes bonne

contenance; mais le danger était pressant; et, après plusieurs

signaux, comme les frégates nous coupaient la route, il fallut songer

à rentrer à Bordeaux, où, effectivement, le convoi mouilla presque

tout entier. Cependant quelques bâtiments plus avancés vers l'île

d'Oléron étaient menacés par les canots des frégates; _la Fouine_ se

porta à leur secours; l'action paraissait inévitable. L'idée d'un

combat prochain dissipa le reste de mon mal de mer, et tout le monde

s'attendait à se battre, lorsque le capitaine prit une résolution

audacieuse, celle de mettre le convoi à l'abri d'Oléron. Le temps

s'était obscurci; le détroit de Maumusson[47], qui est rempli

d'écueils, se distinguait à peine des terres voisines; il fallait

beaucoup de prudence et de sang-froid pour réussir à le traverser;

toutefois le signal en fut fait; le reste du convoi imita notre

manoeuvre; il nous suivit dans la route périlleuse que nous lui

traçâmes, et nous arrivâmes sains et saufs. Dans peu d'heures, j'avais

vu de belles, de grandes choses. Si quelques coups de canon avaient

animé la scène, ma satisfaction aurait été à son comble.

[Note 47: Maumusson (Pertuis de), partie méridionale de la passe

qui sépare l'île d'Oléron de la côte de la Charente-Inférieure.]

La République, non plus que l'Empire, ne sut garantir nos côtes, ni

même l'intérieur de plusieurs de nos ports, des blocus ou des

croisières anglaises; espérons qu'une telle humiliation est passée

pour la France. L'île d'Aix, située entre les îles d'Oléron et de Ré,

était donc bloquée; aussi nous fallut-il un temps infini pour

atteindre le pertuis Breton, et guettant mille fois un instant de

négligence des croiseurs, attendre un moment favorable pour atteindre

la hauteur de l'île d'Yeu. À peine y étions-nous que les Anglais

reparurent en force, et nous ne trouvâmes d'asile que dans le petit

port de Saint-Gilles[48].

[Note 48: Saint-Gilles-sur-Vie, chef-lieu de canton du département

de la Vendée, arrondissement des Sables-d'Olonne, à 25 kilomètres

nord-nord-ouest de ce dernier port.]

Plus de trois mois s'étaient écoulés; nous étions en décembre 1798, et

je voyais mon examen à vau-l'eau; je m'en ouvris au capitaine qui,

d'abord, m'avait traité avec assez d'indifférence, mais qui, satisfait

de ma contenance le jour de Maumusson, me témoignait depuis lors

quelques égards. Il répondit qu'il ne pouvait m'autoriser à débarquer,

mais que si je quittais le bâtiment sous ma responsabilité, il

fermerait les yeux autant qu'il le pourrait et qu'il n'en rendrait pas

compte. Je n'en demandais pas davantage. Sorbet fut enchanté; nous

quittâmes _la Fouine_ avec nos effets que nous mîmes au roulage, et

nous partîmes pour Nantes à pied, munis d'une sorte de permission en

guise de feuille de route, que le capitaine eut la bonté de nous

donner à l'instant du départ.

Nous avions pris les devants de quelques heures sur nos effets, et le

malheur voulut qu'un orage, que nous essuyâmes, grossit tellement un

torrent que la charrette qui les portait n'arriva que huit jours après

nous. Sorbet recommença le train de vie de Bordeaux; aussi, quand il

fallut partir, sa bourse était à sec; la mienne put à peine subvenir

aux frais d'auberge ou de transport des effets, et il ne me restait

plus que 34 francs pour le voyage de Brest: Ce fut donc une nécessité

de remettre notre bagage au roulage et de nous acheminer à pied. Le

premier jour, nous couchâmes à Pont-Château; nous fîmes par conséquent

douze ou treize lieues de poste; le lendemain, Sorbet, dès les

premiers pas, se dit fatigué; peu après il parla d'un mal aux pieds,

finalement d'un cheval, qu'en bon camarade je louai pour lui; et nous

continuâmes quelque temps ainsi, lui monté pendant les trois quarts du

temps, et moi l'autre quart. Encore trouvait-il ce quart horriblement

long.

La Bretagne, que nous traversâmes au milieu des décombres, des

dévastations, des maisons ruinées et des villages incendiés, n'était

pas sans quelque danger pour nous, serviteurs de la République.

Près d'Auray, par exemple, nous vîmes, sur la route, le cadavre d'un

soldat qui venait d'être tué; cependant nous cheminâmes sans autre

accident que de nous trouver près de Locronan[49], n'ayant plus un

sou, et surpris par une pluie violente, pendant laquelle nous nous

réfugiâmes sous un arbre où le froid nous saisit et nous engourdit.

Des paysans nous y trouvèrent et nous portèrent charitablement dans

leur chaumière. C'est là qu'ayant repris nos sens auprès d'un bon feu,

nous racontâmes notre histoire, et nous nous réclamâmes de l'adjudant

général de Brest. Ces braves gens se laissèrent toucher par notre

jeunesse, notre dénuement, notre physionomie; l'un deux, après un jour

de repos, nous conduisit à Brest, où M. de Bonnefoux le défraya

généreusement, mais nous demanda un compte sévère de nos vingt louis,

et surtout de ce qu'il appelait notre désertion. Ce ton auquel je

n'étais pas accoutumé, et qui, pourtant, était fondé, me fit une vive

impression; je tremblais comme la feuille, lorsque des dépêches lui

furent remises; après les avoir lues, il vint à nous d'un air ouvert:

«Mes amis, dit-il, _la Fouine_ est prise par les Anglais; nul n'a plus

rien à vous demander, et votre faute est cause d'un si grand bien pour

vous, qui seriez actuellement prisonniers, que je n'ai pas le courage

de vous la reprocher; votre examinateur sera ici dans cinq semaines,

et demain vous aurez vos maîtres. Je vais vous embarquer sur la

corvette _la Citoyenne_, qui sert de stationnaire, et dont le

capitaine vous permettra de suivre, à terre, le cours d'arithmétique

exigé pour être aspirant, (actuellement élève) de 2e classe. Vous avez

peu de temps devant vous; cependant je suis persuadé que vous en aurez

assez; ainsi, de la bonne volonté, et tout sera oublié.»

[Note 49: Commune du département du Finistère, arrondissement et

canton de Châteaulin.]

Tant de bonté, tant de raison, changèrent entièrement mes idées, et je

résolus de porter, à l'étude, des facultés que, jusque-là, j'avais

toutes dévolues au plaisir, à la dissipation; je tins parole, et je

travaillai sans relâche. Une semaine avant le jour annoncé pour

l'examen, j'étais très bien en mesure; mais ne voilà-t-il pas

l'examinateur malade, et qui fait savoir qu'il n'arrivera plus qu'en

avril? M. de Bonnefoux m'annonça cette nouvelle avec plaisir, pensant

que ce délai me serait utile; cependant j'en fus fort attristé, et j'y

pensais avec souci, lorsque le lendemain matin, l'idée me vint de me

présenter d'emblée, en avril, pour la 1re classe. J'en fis part à mon

cousin, qui me demanda si je savais qu'il fallait répondre, en outre

de l'arithmétique, sur la géométrie, les deux trigonométries, la

statique et la navigation. «Oui, lui dis-je, mais je me sens de force

et j'y arriverai.» J'y réussis; c'est-à-dire que trois mois et demi

après mon apparition à Brest et n'ayant pas encore dix-sept ans,

j'avais passé un examen très bon, que j'étais décoré des insignes

d'aspirant de 1re classe, grade correspondant à celui de

sous-lieutenant et qu'en cette qualité j'étais embarqué sur le

vaisseau _le Jean-Bart_, faisant partie d'une armée navale de 25

vaisseaux, prête à appareiller sous les ordres de l'amiral Bruix.

Ce succès fut un événement au port de Brest. Mon examen avait duré

quatre heures; pas une seule fois je n'avais hésité; l'examinateur et

les membres de la Commission d'examen m'embrassèrent de satisfaction;

l'amiral Bruix m'invita à dîner et me donna une longue-vue. M. de

Bonnefoux me fit cadeau d'un sabre superbe, qui était pour moi un

véritable sabre d'honneur. Une cousine que nous avions à Brest, Mlle

d'Arnaud, aujourd'hui Mme Le Güalès, m'envoya un très bel instrument

nautique, appelé cercle de Borda, qui avait appartenu à un de ses

frères, officier de marine émigré. Mes nouveaux camarades

m'accueillirent avec cordialité. Mon père, ma soeur, m'écrivirent

qu'ils étaient dans l'ivresse; et je vis bien clairement qu'il n'y

avait jamais eu, pour moi, de plus grand bonheur au monde. Hélas!

pourquoi n'avais-je plus de mère pour recevoir d'elle des

félicitations qui auraient été si douces à mon coeur?

Quant au malheureux Sorbet, il ne put même pas être reçu à la 2e

classe, et M. de Bonnefoux le condamna, pour lui donner le temps de la

réflexion, à faire la même campagne que moi, dans son grade de novice,

mais sur un autre bâtiment. Quelle cruelle différence de destinée

entre deux jeunes gens du même âge et partis du même point! quelle

source de regrets amers pour lui, et comme mon insouciant camarade en

fut, par la suite, sévèrement puni!

Mémoires du Baron de Bonnefoux, Capitaine de vaisseau, 1782-1855 · 第 17 / 113 题