SOMMAIRE: Mes premières années, le jardin de Valraz et son
bassin.--Détachements du régiment de Vermandois en Corse, le
chevalier de Beauregard à Ajaccio, ses relations avec la famille
Bonaparte.--Voyage à Marmande.--M. de Campagnol, colonel de
Napoléon.--Retour à Béziers.--La Fête du Chameau ou des
Treilles.--L'École militaire de Pont-le-Voy.--Changement de son
régime intérieur.--Renvoi des fils d'officiers.--À l'âge de onze
ans et demi, je quitte Pont-le-Voy, vers la fin de 1793, pour me
rendre à Béziers.--Rencontre du capitaine
Desmarets.--_Cincinnatus_ Bonnefoux.--Bordeaux et la
guillotine.--Arrivée à Béziers.
Ma mère m'avait donné le jour; elle m'avait nourri de son lait; elle
m'avait rendu la vie quand j'avais été abandonné, lors de ma petite
vérole; j'eus ensuite le nez cassé dans une chute, et elle me prodigua
les soins les plus touchants; une nouvelle chute que je fis, la bouche
portant sur un verre cassé et ma bonne par-dessus moi faillit me
rendre ce qu'on appelle bec-de-lièvre (Ne dirait-on pas qu'il y avait
une conjuration générale contre ma pauvre figure?) et il fallut à
cette digne mère un mois d'assiduités et de veilles pour m'empêcher de
détruire l'effet des appareils que les chirurgiens avaient mis sur mes
lèvres; cependant ce ne fut pas tout, sa tendresse eut à supporter une
nouvelle épreuve, car elle avait encore une fois à me disputer à la
mort et à remporter la victoire sur cette redoutable ennemie.
Nulle part plus que dans ma ville natale on n'aime les parties de
campagne: une salade en est ordinairement le prétexte; mais chacun
apporte son plat, et la collation y est fort agréable, fort abondante,
surtout lorsque la réunion se compose de personnes possédant de
l'aisance, gaies, aimables, et vivant sous un des plus riants climats
de l'univers. De charmants jardins avoisinent la ville de Béziers;
celui de Valraz avait alors la vogue. On venait d'y goûter. Les dames,
les cavaliers, se promenaient sur la terrasse; les bonnes dansaient
des rondes au dessous, et les enfants folâtraient alentour. Tout à
coup je me sens poussé. Je recule de quelques pas; je rencontre un
tertre d'un pied d'élévation; je tombe à la renverse, et il me reste
encore, de cette scène, l'ineffaçable souvenir de la magnifique voûte
azurée du ciel du Languedoc, que je n'avais jamais remarquée
jusque-là, et qui se déroula tout entière à mes yeux; mais un froid
glacial vint suspendre mon admiration, j'étais dans un bassin de six
pieds de profondeur!... mes camarades, seuls, m'avaient vu tomber;
stupéfaits, ils n'osaient proférer une parole, et les bonnes dansaient
toujours, lorsqu'un cri perçant se fit entendre. Quel pouvait-il être,
si ce n'est celui d'une mère dont l'oeil vigilant ne découvre plus son
fils, et qui, à l'embarras des autres enfants, devine l'affreuse
vérité? S'élancer vers le bassin en faisant retentir l'air de ces mots
déchirants: «Mon fils est noyé!» fut pour ma mère l'acte d'un instant;
mais un officier du régiment de Médoc, qui était au bas de la
terrasse, lui barra le passage, la saisit par la taille et l'arrêta.
Cet officier apprit, à ses dépens, ce qu'il en coûte de lutter contre
l'énergique passion de l'amour maternel; ses bas de soie furent mis en
lambeaux, et ses jambes, en sang, par les hauts talons (alors à la
mode) de sa prisonnière; ses mains, sa figure furent en vingt endroits
égratignés jusqu'au vif; mais la belle taille qu'il tenait captive ne
lui échappa point, et pendant ce temps un jardinier m'avait retiré du
bassin et m'avait remis à mon père, qui, averti dans le salon d'où il
n'était pas sorti après la collation, était accouru, et arriva pour me
recevoir.
Trois fois j'avais reparu sur l'eau, et trois fois j'étais retombé au
fond; la vie n'était plus en moi qu'à sa dernière période; aussi tous
les soins du monde ne purent-ils la rappeler qu'après un quart d'heure
de la mort la plus apparente. Tous avaient renoncé à me sauver; ma
mère, seule, ne s'était pas découragée. Elle me serrait de ses bras
caressants; elle me réchauffait de son corps, et sa bouche, collée sur
la mienne, m'envoyait sa bienfaisante haleine, afin de rendre leur jeu
à mes poumons affaissés. C'est dans cette position que je la vis
lorsque mes yeux se rouvrirent. Mes mains se croisèrent autour de son
cou, comme pour la remercier; elle fut attérrée de bonheur! Je n'avais
pas quatre ans; mais cette scène pathétique est encore devant mes
yeux, comme si elle était d'hier.
Promenant ensuite mes regards autour de moi, je vis, avec une sorte de
terreur, quarante spectateurs immobiles; mais, tel est le caractère
frivole de l'enfance qu'apercevant un grand feu devant la porte du
salon et la jardinière y faisant chauffer pour moi une ample chemise
rousse, en la tenant fermée au collet par ses mains, et la faisant
tourner et gonfler vivement autour de la flamme, je partis d'un grand
éclat de rire à ce spectacle inconnu...
Jusqu'alors il était resté quelque doute à ma mère sur mon salut; mais
ce rire inattendu la rassura complètement.
Dès lors, n'ayant plus besoin de l'effort surnaturel de courage avec
lequel elle avait surmonté de si pénibles émotions, elle céda à
l'épuisement de ses forces, et elle s'évanouit. Son retour à la
connaissance fut bien doux, car j'étais tout à fait remis, et elle
put, à son aise, se livrer aux transports de sa joie.
La Corse avait été réunie à la France en 1769; quelques années après
le mariage de mon père, le régiment de Vermandois avait été tenu d'y
fournir un certain nombre d'hommes de garnison. C'était un pays quasi
barbare, d'une population ingouvernable, couvert de forêts où
abondaient des sangliers redoutables. Lorsque mon père était forcé de
quitter Béziers, il n'était jamais plus heureux que lorsque c'était
pour aller dans cette île, où son activité, son courage, son goût pour
la chasse qui ne s'était pas affaibli, trouvaient des aliments
réitérés. Il se plaisait à gravir les rochers, à explorer les bois, à
réduire les insurgés, autant qu'à affronter les terribles sangliers, à
la poursuite desquels il courut souvent des dangers plus menaçants que
dans ses autres excursions où, cependant, il avait, une fois, été
atteint d'un coup de fusil à la jambe gauche.
Toutefois Bastia et Ajaccio lui procuraient de temps en temps
d'agréables moments de repos ou de distraction. Ce fut à Ajaccio qu'il
vit briller Mme Lætitia Bonaparte, alors dans la fleur de l'âge, et
qui faisait l'ornement de la société qu'on trouvait réunie chez le
gouverneur de l'île, M. le comte de Marbeuf. Elle était mère de huit
enfants, et lorsque mon père leur adressait de ces paroles aimables
qui sortaient si gracieusement de sa bouche, il était loin de prévoir
les hautes destinées de cette famille. Mme Lætitia, encore vivante,
n'a perdu qu'un de ses enfants: Napoléon, son second fils.
Mon père avait, en outre, quelques congés pour revenir à Béziers.
C'étaient alors des moments charmants. Ma mère quittait la réclusion
où, pendant l'absence de son mari, elle se condamnait sévèrement, afin
de s'occuper, sans partage, des détails de sa maison; nous
n'entendions plus parler que de fêtes ou de parties, et, une fois
entre autres, nous exécutâmes celle d'aller à Marmande, voir mon
respectable aïeul et les diverses personnes de la famille dont il
était le chef.
Nous traversâmes le Languedoc sur le bateau de poste du canal du Midi;
il s'y trouvait, à l'aller comme au retour, des officiers, des dames,
des enfants, qui me parurent d'une grande amabilité; j'en ai conservé
les souvenirs les plus agréables.
Arrivés à Marmande, non seulement nous visitâmes la famille qui,
alors, s'y trouvant presque au grand complet, nous présenta une
réunion de jeunes et brillants officiers, de charmantes filles, leurs
soeurs ou leurs cousines, mais encore nous visitâmes tous les lieux
des environs où se trouvait quelque Bonnefoux; nous allâmes même
jusqu'en Périgord; et, dans nos tournées, nous eûmes l'occasion de
voir un de nos parents, M. de Campagnol. Il était officier supérieur
d'artillerie, et, depuis, il devint le colonel d'un régiment dans
lequel servait Napoléon[29].
[Note 29: Isaac-Jacques Delard de Campagnol naquit, le 19 janvier
1732, au château de la Coste, paroisse de Saint-Léger, juridiction de
Penne en Agenais, généralité de Bordeaux, aujourd'hui commune de
Saint-Léger, canton de Penne (Lot-et-Garonne). Collaborateur et ami de
Gribeauval, ce fut un des officiers d'artillerie les plus distingués
du XVIIIe siècle, et son nom mérite d'être cité à côté de ceux de
d'Aboville et de Sénarmont. Il servit pendant cinquante-quatre ans,
fit neuf campagnes, prit part à sept sièges et à dix batailles.
Lieutenant-colonel en 1781, sous-directeur d'artillerie à la Fère, il
devint colonel le 1er avril 1791 et commandait à Grenoble, en 1791 et
1792, le quatrième régiment d'artillerie, auquel appartenait Napoléon.
Général de brigade, le 1er prairial an III, il commanda, par intérim,
l'artillerie de l'armée des Alpes et prit ensuite sa retraite. Le
général de Campagnol mourut au château de la Coste, le 28 juin 1809.]
Ma mère fut accueillie comme devait l'être une dame de son mérite.
Quant à moi, je gagnai complètement les bonnes grâces de mon aïeul, et
celles du chevalier de Bonnefoux, qui servait dans la marine. Mon
aïeul avait, sur la cheminée de sa chambre, un petit soldat en ivoire
auquel il tenait beaucoup et dont il arriva que j'eus grande envie. Il
me le donna avant notre départ; mais il fit la remarque qu'il avait
été vaincu par ma persévérance et par l'adresse avec laquelle j'avais
fait changer ses dispositions, qui n'étaient nullement de me faire ce
cadeau, dont j'étais si fier.
Ce que mon aïeul avait la bonté d'appeler de la persévérance était
souvent de l'entêtement, défaut très grand, que, dans mon enfance,
j'ai, quelquefois, poussé jusqu'à l'excès, qui a fait verser bien des
larmes à ma mère, mais que mon père traitait avec beaucoup de
discernement, quoiqu'il y mît une juste sévérité. Notre retour à
Béziers fut marqué par la célébration d'une fête locale, qui porte le
caractère, ainsi qu'on le remarque assez souvent dans le Midi, soit
des rites du paganisme, soit de quelque fait historique important.
Quoi qu'il en soit, cette fête a beaucoup d'éclat. Le jour qu'on lui
assigne est celui de l'Ascension, c'est-à-dire l'époque la plus riante
de l'année, dans un climat qui, lui-même, est d'une grande beauté;
mais on ne la célèbre pas tous les ans; il faut de la joie dans les
esprits, qui se rattache à quelque événement remarquable, et elle
entraîne à de fortes dépenses; ainsi, depuis lors, on ne l'a guère
plus revue qu'à la paix de 1802 et à celle de 1814[30]; on l'appelle
«Fête du Chameau» ou plus agréablement «Fête des Treilles».
[Note 30: M. Henri Julia, _Histoire de Béziers ou Recherches sur
la province du Languedoc_, Paris, 1845, qui appelle notre fête, _Fête
des Caritachs_ (Charités), dit au contraire, p. 360, «qu'elle a cessé
à la Révolution française, qui ne se montra pas bienveillante pour le
quadrupède d'Orient. On le fit brûler; puis on le porta sur la liste
des émigrés pour s'emparer de son fief». Que ce dernier trait assez
piquant soit exact, on peut l'admettre; mais ce n'est pas une raison
pour que la _Fête du Chameau_ n'ait pas été de nouveau célébrée en
1802 et en 1814.]
* * * * *
Il paraît que lorsque les Maures pénétrèrent en France, d'où ils
furent chassés à jamais par la valeur de Charles-Martel, ils
éprouvèrent à Béziers une résistance à laquelle ils ne s'attendaient
pas. Un guerrier de cette ville, nommé _Pépézuk_[31], les attaqua dans
la rue Française où ils étaient déjà entrés, en fit un grand carnage
et les repoussa hors la ville. On voit encore, au lieu même de cette
rue où _Pépézuk_ arrêta les ennemis, la statue de ce guerrier, en
marbre, scellée dans une encoignure, mais dégradée, mutilée par le
temps, et réduite à une masse informe. C'est l'anniversaire de cet
exploit que l'on célèbre encore en ce pays.
[Note 31: M. Henri Julia, _op. cit._, p. 359, parle de la statue
de _Montpésuc_, «ce héros qui sauva la ville en la défendant contre
les Anglais». Ces divergences dans les traditions populaires ne
doivent pas, d'ailleurs, nous étonner.]
Un chameau gigantesque, en bois recouvert d'étoffes[32], sort de la
mairie, logeant dans ses flancs des hommes qui profitent des stations
pour lui faire jeter des gorgées de dragées et de bonbons; il précède
une charrette traînée par cent mules harnachées avec luxe, et la
charrette porte cinquante couples de jeunes gens, de jeunes filles,
ornés de vêtements blancs, de bouquets, de rubans roses, et que la
ville marie ce jour-là et dote en partie. Ce sont les principaux
acteurs de la fête; ils tiennent chacun, dans chaque main, un cerceau
garni de pampres, de feuilles et de rubans[33]; l'autre bout du
cerceau est pris par le vis-à-vis, qui est toujours d'un sexe
différent, et quand ils arrivent sur les places ou sur les promenades,
nos mariés, animés par une excellente musique, et en chantant l'air
délicieux des Treilles, exécutent des danses charmantes, et font, sous
leurs cerceaux, mille figures, mille passes ravissantes.
[Note 32: M. Julia p. 354, parle d'un chameau de bois revêtu d'une
toile peinte sur laquelle on voyait les armoiries de la ville et les
deux inscriptions latine et romaine: _Ex antiquitate renascor_. _Sen
fosso_ (nous sommes nombreux)». D'après la tradition locale, ce
chameau représentait celui de saint Aphrodite, martyrisé à Béziers.].
[Note 33: Lorsque, le 26 juin 1777, le comte de Provence, plus
tard Louis XVIII arriva à Béziers, il fut reçu dans le palais
épiscopal par l'évêque, Mgr de Nicolaï. «Le prince marcha avec sa
suite et monta jusqu'au perron sous la voûte gracieuse des cerceaux de
la danse des Treilles», nous dit M. E. Sabatier, _Histoire de la ville
et des évêques de Béziers_, Béziers et Paris, 1854, p. 402.]
Les autorités, les notables assistent au cortège en grande cérémonie;
chaque habitant fait une vaste provision de bonbons, et quand le
signal est donné, on se sert de ces bonbons comme de projectiles, et
la guerre commence. Malheur au propriétaire qui n'a pas fait démonter
ses carreaux de vitres! Bientôt on s'en jette les uns aux autres, et
la terre en est littéralement jonchée. On voit souvent des gens riches
en dépenser pour mille écus; et l'on dit que, le jour dont je te
parle, M. le Lieutenant-Général de Goyon en acheta pour 25.000 francs!
Je te le demande: quelle fête pour des enfants! j'en fus tout ébahi!
je m'en retrace jusqu'à la moindre circonstance; et je vois, quand je
le veux, mon oncle Bouillet[34] quitter le cortège, s'approcher de moi
en relevant sa robe rouge de Consul, et sortir de sa poche une belle
orange confite qu'il m'avait destinée.
[Note 34: Voyez plus haut.]
Don Quichotte, toujours si sensé quand il n'est question ni de
chevalerie errante, ni d'enchantements, prouve, dans un fort beau
discours, la prééminence des armes sur les lettres; mais il dit
ailleurs que si l'épée n'émousse pas la plume, la plume, non plus,
n'émousse pas l'épée. C'est une vérité que l'on a longtemps méconnue
en France, mais que le bon esprit de mon père, ainsi que sa propre
expérience, lui firent apprécier; aussi, quoique l'usage fût alors peu
répandu de cultiver l'esprit des jeunes gens destinés à la carrière
militaire, mon père fut-il des premiers à sortir de cette voie, et il
employa pour nous ce qu'il avait d'autorité, de ressources, de crédit,
d'amis.
Comme vous, mes enfants, j'ai appris à lire et à écrire en même temps
qu'à parler. Plutarque dit que l'enfance a plus besoin de guides pour
la lecture que pour la marche; je n'en eus qu'un pour tous ces
exercices, et ce fut ma mère. Ses tendres soins en furent bien
récompensés; car un soir, laborieusement placé derrière un paravent,
j'écrivis, à l'âge de quatre ans, une lettre toute de ma composition,
à ma soeur qui était à Lévignac; il y avait beaucoup de monde dans le
salon lorsque j'allai montrer à ma mère ce que je venais d'écrire.
Elle en fut si fière qu'elle en fit la lecture tout haut; et bientôt
la lettre et l'auteur, passant de mains en mains, furent comblés de
compliments, de caresses et de bonbons.
Il fallut alors donner un peu plus de suite à mes travaux; je fus
placé dans les meilleures écoles de la ville; mais mon père ne
perdait pas de vue son projet favori d'éducation complète. Il pressa
donc ses démarches, et obtint, à cause de ses services, de ceux de sa
famille et de la modicité de sa fortune, une admission gratuite pour
moi, réversible ensuite sur mon frère, à l'École, alors militaire, de
Pont-le-Voy; je fis mes preuves d'instruction suffisante et j'y entrai
en sixième, étant à peine âgé de huit ans.
Je ne dirai pas toutes les larmes de ma mère à mon départ; mon père,
obligé de retourner chez lui, ne put me conduire que jusqu'à Marmande;
il prit cependant le temps de faire une visite à Lévignac, où j'eus
bien de la joie en embrassant une soeur que j'ai toujours tendrement
aimée; livré, ensuite, à celui de mes cousins, qui, depuis, mourut
pendant l'émigration, et qui passait par Tours pour rejoindre son
régiment, j'achevais ma route avec cet affectueux parent.
Je ne crois pas qu'il ait jamais existé de collège où l'esprit des
élèves fût meilleur, sous tous les rapports, que celui de
Pont-le-Voy[35], lorsque j'y arrivai. Pas de mauvais traitements aux
nouveaux-venus, nulle jalousie entre camarades, aucun souvenir fâcheux
des torts passés, dévouement complet en toute circonstance, enjouement
naïf de la jeunesse; mais rien au delà; confraternité parfaite, enfin;
voilà ce que j'y trouvai.
[Note 35: Pont-le-Voy, ou Pontlevoy, est une commune du
département de Loir-et-Cher, arrondissement de Blois, canton de
Montrichard. Le collège subsiste encore aujourd'hui; des prêtres
séculiers le dirigent. Sous l'ancien régime, la congrégation de
Saint-Maur y avait un collège, qui depuis 1764, jouissait du titre
d'École royale militaire.]
Trop jeune, disait-on, à la fin de l'année scolaire, pour passer au
second bataillon que nous appelions la Cour des Moyens, on voulait me
faire doubler ma sixième; toutefois mes compositions de prix furent si
bonnes qu'il fallut renoncer à cette idée, et j'entrai en cinquième,
qui se faisait dans cette cour. J'étais le plus jeune et le plus
petit du bataillon; mais mon rang dans la classe m'y valut beaucoup
d'amis; et comme, d'ailleurs, j'excellai au jeu de cercle, que nulle
part je n'ai vu jouer avec plus de combinaisons ni avec tant de
perfection, comme je sautais assez bien à la corde, et que j'étais
très fort à la paume, ainsi qu'au jet de pierres ou ardoises, je fus
bientôt recherché par les élèves des autres classes, et je devins un
petit personnage.
Le jeu des pierres est un exercice que nous pratiquions dans nos
sorties avec une espèce de passion; il y faut de la souplesse, du coup
d'oeil, et il peut avoir des résultats fort utiles. Je me suis, depuis
lors, souvent saisi d'un gros caillou pour me défendre, et je crois
encore qu'avec une telle arme je ne craindrais pas, à l'improviste,
l'attaque d'un homme que j'aurais le temps de voir venir, eût-il le
sabre à la main. Nous tuions des rats, des grenouilles, des mulots,
des oiseaux, nous cassions des branches d'arbres assez fortes, et cela
à de grandes distances.
J'achevai ma cinquième, ma quatrième, et je commençais ma troisième,
lorsque des événements qui bouleversèrent l'Europe ne manquèrent pas
d'avoir leur contre-coup à Pont-le-Voy[36]. La Révolution avait
éclaté; Louis XVI avait porté sa tête sur l'échafaud; nos chefs et nos
professeurs avaient été changés. Les nouveaux nous arrivèrent avec le
costume, les discours, les chansons de l'époque; ils crurent faire
merveille en nous organisant en clubs, en nous abonnant aux journaux,
en nous initiant aux folies du moment. Nous en prîmes bientôt la
licence. «Qui sème du vent, récolte des tempêtes.» L'axiome ne tarda
pas à se vérifier. En parodie burlesque des héros de la Bastille,
nous nous portâmes en masse sur nos prisons que nous démolîmes; pour
célébrer dignement les fêtes républicaines, nous exigions des semaines
entières de congé qu'on n'osait refuser; à la moindre punition d'un
élève, nous cassions les vitres; lorsqu'on voulait nous empêcher
d'aller nous promener, nous enfoncions, nous brisions les portes, et
nous dévastions la campagne; une fois même, nous allâmes attaquer le
village voisin de Montrichard, accusé d'être peu républicain, et
profitant de l'isolement où il était momentanément, attendu que les
hommes étaient occupés aux travaux des champs, nous en rapportâmes
force marteaux, haches, broches et autres armes ou instruments, sans
compter une ample provision de pommes... Enfin ce séjour d'étude,
d'émulation, de paix et de bonheur, n'était plus qu'un repaire
d'animaux malfaisants.
[Note 36: D'après un certificat délivré, le 29 octobre 1814, par
le directeur du collège de Pont-le-Voy, Pierre-Marie-Joseph de
Bonnefoux est entré, le 6 décembre 1790 à l'École royale et militaire
de Pont-le-Voy, en exécution des ordres de M. de la Tour du Pin,
ministre de la Guerre, en date du 24 octobre de la même année.]
Telle était devenue cette admirable école, lorsque le Gouvernement,
réfléchissant, dans sa prétendue sagesse, qu'on ne devait plus rien à
d'anciens militaires, puisqu'ils avaient servi, jusque-là, autre chose
qu'une soi-disant république de quatre jours, ordonna que, dans tous
les collèges, on renverrait les fils de ces militaires. En
conséquence, à la fin de 1793[37], sans aucun avis préalable à nos
familles, on expédia du collège deux cents d'entre nous, qui furent
déposés à Blois et à Tours, avec un petit paquet de linge plié dans un
mouchoir bleu, un assignat de trois cents francs, qui, alors, en
valait à peine la moitié, un passeport, un certificat de civisme, et
la liberté de nous orienter, de nous diriger, de voyager à notre
fantaisie. J'avais onze ans et demi; destiné pour le Midi, c'est à
Tours que je fus déposé et abandonné, seul, sans connaissances ni
ressources.
[Note 37: Le 30 octobre 1793.]
J'avoue que je fus un peu bien embarrassé d'être si libre. Ma première
pensée fut de voir la ville. J'en parcourus tous les recoins, et je
sortais d'une ménagerie ambulante, stationnée près du pont, pour aller
prendre langue au bureau des diligences, lorsque je me sentis frapper
sur l'épaule. J'avais lu, récemment, _Don Gusman d'Alfarache_; aussi
étais-je bien en garde contre les voleurs, et je portais mon paquet
avec moi dans mes courses; mon premier mouvement fut de le serrer
vivement contre ma poitrine, et de me baisser pour ramasser un
caillou! me retournant bientôt, je reconnus un de mes camarades, nommé
Mayaud, fils d'un négociant de Tours et que son père, voyant la
tournure que prenaient les affaires, avait prudemment retiré de
l'École depuis trois mois; il allait à la campagne. Il me proposa de
l'y accompagner; je n'eus garde de refuser. J'y fus parfaitement
accueilli, et, comme, chez lui ou dans le voisinage, il avait beaucoup
de frères, de cousins, d'amis, de parents, de parentes, d'amies, de
cousines et de soeurs, je m'y trouvai complètement heureux, quoique,
une fois, on m'y joua le tour de cacher mon paquet, que je fus deux
heures à retrouver; je crus que j'en deviendrais malade; mais à mon
tour, je le cachai si bien que la plaisanterie ne put pas se
renouveler.
Quinze jours si bien employés s'écoulèrent comme un songe; j'avais, en
arrivant, écrit à ma mère, et je serais resté bien plus longtemps dans
ce séjour enchanté, si l'on ne m'avait demandé si je ne craignais pas
que ma famille fût inquiète sur mon compte. À ces mots, je pris mon
chapeau, et je m'acheminai pour aller dénicher mon paquet chéri; on
crut m'avoir blessé; mais il n'en était rien, car je n'agissais que
par l'impulsion de mon coeur; on s'en justifia, cependant; mais il fut
convenu qu'on irait arrêter ma place et que je partirais trois jours
après; ce furent donc trois jours où la politique fut mise de côté et
remplacée par mille amusements de mon âge; je fus accompagné à Tours
par le cortège entier de mes camarades et nouvelles connaissances.
Tant d'amitiés de leur part, tant de cordialité de celle de leurs
parents, me touchèrent aux larmes, et j'en serai éternellement
reconnaissant.
À la première dînée sur la route de Bordeaux, je vis que j'étais
l'objet de la curiosité générale, et, dans le fait, j'étais
passablement remarquable, pour ne pas dire grotesque. Je portais un
chapeau à trois cornes et un habit du modèle de ceux des Invalides
actuels. J'avais, en outre, des culottes courtes avec boucles d'argent
et des bas bleus; il ne faut pas oublier que mon paquet entrait dans
la voiture avec moi, qu'il en sortait avec moi, et qu'alors je l'avais
sous le bras. Néanmoins je me chauffais assez gravement, lorsqu'un
voyageur de près de 6 pieds de haut vient à moi et me demande pourquoi
il y avait trois trous sur chacun de mes boutons. «Parce que,
répondis-je, il y avait trois fleurs de lys, et qu'un républicain ne
porte plus de ça depuis la mort du tyran!» C'en fut assez pour gagner
les bonnes grâces de mon interlocuteur. Alors il me demanda mon nom;
je lui dis que je m'appelais _Cincinnatus_ Bonnefoux; je n'avais pas
achevé qu'il m'avait embrassé; ensuite il me fit raconter mon
histoire, et, lorsqu'il apprit notre attaque de la Bastille, la prise
de Montrichard, et que je lui eus dit que je savais toutes les
chansons républicaines, il me pressa dans ses bras à m'étouffer; il me
dit qu'il était le capitaine Desmarets, qu'il venait du siège de
Thionville, qu'il se rendait à l'armée des Pyrénées occidentales,
qu'il serait, un jour, général, qu'alors il m'écrirait de venir auprès
de lui comme aide de camp, et il se déclara mon protecteur. Dès ce
moment, à table, en voiture, à l'hôtel, il me fit toujours placer à
côté de lui, et vraiment il me soigna avec intérêt. C'est encore un
service que jamais, non plus, je n'oublierai, malgré le caractère
féroce de ce citoyen, dont j'aurai l'occasion de parler encore une
fois.
Depuis mon entrée à l'École militaire, la famille avait éprouvé de
grands revers, dont je parlerai bientôt avec plus de détails. On me
les avait laissé ignorer; je m'en aperçus pourtant d'une manière assez
concluante par la privation de l'argent alloué par semaines aux menus
plaisirs et par celle de toute espèce de vacances. Trois années
passées ainsi, et de huit à onze ans, furent bien dures pour celui qui
était accoutumé à toutes les douceurs de la maison paternelle; et mon
expulsion avec 300 francs et un petit paquet _à moi_, après tant de
gêne et de réclusion, étaient une liberté, une fortune, une
responsabilité dont le poids m'embarrassait beaucoup. Heureusement que
le capitaine Desmarest était venu fort à propos pour me soulager en
partie de ce pesant fardeau.
Si mon accoutrement me faisait paraître grotesque, il faut convenir
que le sien ne pouvait que lui rendre le même service à mes yeux. Il
portait une forêt de barbe, de moustaches et de favoris; sa tête était
surmontée d'un bonnet de voyage tout rouge, fait en forme de bonnet
phrygien et du bout duquel pendait une large cocarde qui se balançait
sur son épaule. Il avait le pantalon bleu collant des sans-culottes,
la veste appelée carmagnole, une épaulette et une contre-épaulette
négligemment rejetées sur le dos, des bottines larges et courtes, et,
enfin, un grand sabre traînant qui faisait, à chacun de ses
mouvements, un vacarme épouvantable. C'est avec ce costume qu'il avait
la prétention d'être un des officiers les plus élégants de l'armée.
J'oubliais de dire que sa pipe n'abandonnait presque jamais sa bouche.
Avec cet extérieur, sa voix était formidable, ses gestes énergiques,
son élocution véhémente; je ne l'ai presque jamais vu sans l'apparence
de la colère, je ne l'ai jamais entendu parler sans une multitude de
jurements et d'imprécations. Un soir, entre autres, à Châtellerault,
nous soupions, et il découpait une poule d'Inde; il y avait une
vingtaine de personnes réunies. Il entendit, vers un bout de la table,
quelques paroles qu'il crut mal sonnantes contre sa sainte
République; il se leva alors, se mit à pérorer avec tant de violence,
à agiter son grand couteau, sa grande fourchette, avec tant de menaces
que chacun fui effrayé. On ne souffla plus le mot, on ne mangea plus;
on n'osait pourtant pas se retirer; et, moi-même, si fort de sa
protection, je fus interdit. Je repris cependant un peu de courage,
quand je lui entendis dire qu'il ne voyait de républicains à cette
table que son cher Cincinnatus et lui, et qu'il n'y avait que lui et
moi de vraiment dignes de boire à la santé de la République et d'en
chanter les louanges; ce que nous fîmes l'un et l'autre avec un air
d'enthousiasme fort risible, apparemment, et en quoi, de bon ou de
mauvais gré, nous fûmes joints par nos convives tremblants et
consternés.
Néanmoins, tout en chantant des chansons patriotiques, et déclamant
contre les aristocrates, le citoyen Desmarest ne me conduisit pas
moins à Bordeaux, sain et sauf, avec mon paquet, et moitié à peu près
de mes cent écus. Il se rendit même aux diligences afin d'y arrêter ma
place pour Toulouse; mais, avant de me quitter, il voulut, avec
beaucoup de solennité, me donner quelques leçons civiques de son
catéchisme particulier; le théâtre qu'il choisit fut fort bien adapté
pour la leçon, car ce fut celui même de la guillotine, placée sur la
place de la porte Salinière.
Jamais la parole de cet énergumène n'avait été si animée, jamais son
geste plus menaçant, jamais son regard plus farouche; son texte fut la
noblesse et l'égalité (comme il entendait l'une et l'autre),
l'infraction aux maximes républicaines (suivant les notions du temps)
et l'instrument qui devait la punir, et qui était la conclusion
ordinaire des affaires de cette époque.
Il me le fit toucher, cet instrument fatal, et, finissant par une
péroraison vraiment diabolique, tant elle était sanguinaire, il fit
devant moi vingt serments et me reconduisit pour enfin m'abandonner à
moi-même et à mes réflexions. Celles-ci ne furent pas longues; car
heureusement, une exagération si outrée, et qui avait son côté
comique, eut, sur mon intelligence, un effet tout opposé à celui que,
sans doute, il en attendait. Je n'eus rien, en effet, de plus pressé
que de revenir a mon rôle d'écolier, et tout en contrefaisant ce
Mentor sans-culotte et bonnet-rouge, je poussai presque aussitôt de
vifs éclats de rire sur la partie ridicule de sa personne, de sa
déclamation, de ses expressions; et, malgré ce que je devais à ses
bons soins dont je ne cessai pas d'être touché, je me promis bien,
étant éclairé par l'expérience d'un voyage de cent lieues, d'achever
les cent autres lieues sans me mettre sous la protection, ni dans la
dépendance de personne. Tel fut mon début dans le monde; l'épreuve fut
mémorable; mais elle ne dura pas longtemps.
Je fis très bien ma route jusqu'à Toulouse. Un voyageur qui devait,
dans deux jours, continuer vers Marseille, me proposa, si je voulais
rester deux jours avec lui, de me déposer, en passant, à Béziers; mais
je sus fort bien le remercier, et lui dire que je ne pouvais plus
différer de rejoindre mes parents, et que, d'ailleurs, je connaissais
le canal du Languedoc que j'avais déjà parcouru trois fois. J'y mis
beaucoup d'aplomb; il n'insista pas; et prenant, tout seul, la voie du
canal, j'arrivai encore avec quelque argent, et tout fier de n'avoir
pas perdu une seule pièce de mon paquet, que je n'avais pas un seul
instant abandonné.
Ma poitrine se souleva avec force quand j'aperçus l'aspect imposant de
l'évêché de Béziers et de l'église de Saint-Nazaire qui en était la
cathédrale. Je sors de la barque, avec empressement, dès qu'elle
accoste, je prends mon élan, et d'un seul trait j'arrive en courant.
Bientôt je me trouve dans notre rue, dans notre cour, à notre porte;
j'entre... Mais quel spectacle déchirant se présente à mes yeux! un
cri perçant se fait entendre: c'était ma mère qui l'avait jeté, et
déjà elle était dans mes bras. Hélas! ce n'était plus cette femme à
la figure fraîche, heureuse et agréable, ce n'était plus cette taille
admirable qui attirait tous les regards, ce n'était plus cette
élégance de toilette qui en faisait une femme si remarquable; en un
mot, elle parut comme un fantôme qui s'était levé et qui avait volé à
ma rencontre. Les larmes furent abondantes de part et d'autre; je
n'osais questionner, on n'osait parler; il fallut bien pourtant rompre
le silence, car le vide irréparable du chef de famille ne se faisait
que trop apercevoir, et je demandai mon père. Ce furent alors de
nouveaux sanglots, des spasmes, des convulsions, que dirai-je, une
agonie entière pendant laquelle des mots entrecoupés me révélèrent que
mon père, parent d'émigrés et qui avait préféré broyer sa croix de
Saint-Louis dans un mortier plutôt que de la remettre en d'indignes
mains, avait, par ces motifs, été emprisonné. Peut-être, avant un
mois, serait-il jugé et guillotiné!
À ce mot de guillotine, de cet horrible instrument que l'énergumène
Desmarest m'avait fait toucher, au souvenir de son exécrable discours,
au rapprochement de la scène de Bordeaux et de celle où j'étais encore
acteur à ce moment, et qui m'apprenait les périls de ma famille, je
devins à mon tour comme égaré, et il fallut bien du temps pour nous
remettre tous d'aussi vives émotions.
Cependant j'étais rentré à la maison pendant l'heure du dîner; mon
frère, âgé de cinq ans, effrayé de l'uniforme bleu que je portais,
s'était caché sous la table; ma soeur Eugénie, avec sa tendresse
accoutumée, m'accablait de caresses et cherchait à ramener le calme;
mais de quelle robe grossière, quoique propre et bien faite, je voyais
cette soeur couverte! quelle figure souffrante et malheureuse elle me
montrait! enfin sur cette même table où, jusqu'à mon départ, avait
régné l'abondance, la recherche même de temps en temps, quel dîner s'y
trouvait? des lentilles, des oeufs et du pain noir! Oui, du pain noir,
du pain de fèves et de maïs; car le Gouvernement d'alors, repoussé,
isolé de l'univers entier par ses doctrines anti-sociales, n'avait su,
ni pu, par des opérations commerciales, remédier aux mauvaises
récoltes qui, pour comble de maux, vinrent affliger le sol français et
y faire régner la famine et ses fléaux.
Quant à ma soeur Aglaé, elle était dans son lit, et atteinte de la
maladie qui la conduisit au tombeau. Oh! l'affreux spectacle que celui
de la misère, de la souffrance, du malheur, du besoin, du désespoir,
et combien mon coeur fut serré, lorsque, m'attendant à toutes les
joies de la maison paternelle, je ne voyais que craintes, privations
et douleurs!