SOMMAIRE: La famille de Bonnefoux pendant la Révolution.--Les
États du Languedoc.--Le chevalier de Beauregard reprend son nom
patronymique.--La question de l'émigration.--Révolte du régiment
de Vermandois à Perpignan.--Belle conduite de mon père.--Sa mise
à la retraite comme chef de bataillon.--Revers
financiers.--Arrestation de mon père.--Je vais le voir dans sa
prison et lui baise la main.--Lutte avec le geôlier Maléchaux,
ancien soldat de Vermandois.--Mise en liberté de mon
père.--Séjour au Châtard, près de Marmande.--M. de La Capelière
et le Canada.--Les _Batadisses_ de Béziers.--Mort de ma mère.--M.
de Lunaret.--M. Casimir de Bonnefoux, mon cousin germain, est
nommé adjudant général (aujourd'hui major général) du port de
Brest.
Dès le commencement de la Révolution, le régiment de Vermandois avait
quitté la Corse; mais il n'avait pas cessé de tenir garnison dans le
Midi de la France, principalement à Montpellier et à Perpignan. Dans
la première de ces villes furent, à cette époque, convoqués les États
généraux, assemblée appelée à délibérer sur les innovations politiques
que l'on projetait de faire adopter alors en France. Mon père
reconnaissait qu'il y avait beaucoup d'abus à corriger, qu'il était
temps de donner satisfaction à cet égard, mais qu'il fallait y
procéder avec autant de fermeté que de sagesse. Ce fut dans cet esprit
que, se prévalant de l'ancienneté de noblesse de sa famille, il
demanda et obtint de faire partie, comme baron, des États généraux du
Languedoc[38]. Il prit, à cette occasion, son nom patronymique, et il
cessa de se faire appeler le chevalier de Beauregard.
[Note 38: L'auteur veut parler ici de la dernière réunion des
États du Languedoc, qu'il appelle États généraux en raison des trois
Ordres, celui du Clergé, celui de la Noblesse et celui du Tiers-État.
Parlant des États provinciaux, M. Esmein s'exprime ainsi, à propos de
l'Ordre de la Noblesse, dans son _Cours élémentaire d'histoire du
Droit français_, p. 601: «Tantôt c'étaient tous les gentilshommes
ayant fief dans la province qui avaient droit de séance; tantôt
c'étaient seulement un certain nombre de seigneurs qui avaient acquis,
par la coutume, un droit personnel de convocation; parfois le roi
désignait pour chaque session, à côté de ceux-là, un certain nombre de
députés pris dans le corps de la noblesse.» C'est sans doute parmi ces
derniers que figura M. de Bonnefoux.]
La plupart des hommes portés à la tête des affaires publiques
manquèrent d'énergie; beaucoup avaient des arrière-pensées; ils furent
débordés, entraînés ou renversés, et le torrent n'en acquit que de
nouvelles forces. La question de l'émigration, que plusieurs nobles
résolurent par incitation, par crainte, ou comme objet de mode, fut
cependant une des plus importantes, dans les régiments surtout, où les
sous-officiers cabalaient vivement pour se débarrasser des chefs
qu'ils voulaient remplacer. Le jugement sain de mon père se prononça
contre; il dit, entre autres choses, qu'il ne comprenait pas qu'on
pût, en un moment si critique, abandonner le roi, qui était le premier
chef de l'armée. Trois officiers seulement de Vermandois restèrent en
France; cependant ce n'était pas ce que voulaient les sous-officiers;
à leur instigation, une sédition éclata à Perpignan pour contraindre
ces officiers à passer en Espagne. Un des trois fut lanterné,
c'est-à-dire pendu à la corde d'un réverbère, supplice alors très
commun; un autre sauta par-dessus les remparts, et se cassa la cuisse,
en cherchant à se sauver des fureurs de la soldatesque; quant à mon
père, il alla droit au milieu de la mêlée, avec ses pistolets chargés,
et il imposa tellement aux mutins par ses actes ou ses paroles, qu'il
fut reconduit en triomphe chez lui; tant l'esprit des masses est
changeant, tant le courage et la présence d'esprit font impression sur
les hommes!
Il avait montré sa résolution, lorsqu'il s'agissait de remplir ce
qu'il appelait un devoir; il prouva bientôt son désintéressement,
quand sa conscience lui prescrivit une ligne opposée de conduite. En
effet les factions s'étaient ouvertement attaquées à Louis XVI; et ce
monarque infortuné fut condamné à mort bien que sa personne eût été
précédemment reconnue inviolable. Révoltante absurdité, familière
pourtant à l'histoire de cette période fatale! Mon père n'était point
riche; il avait une femme, quatre enfants en bas âge que nul, plus que
lui, ne tenait à doter d'une éducation soignée; sa place, ses
appointements perdus allaient faire un vide affreux; mais il crut que
la fin tragique du roi ne lui permettait plus de continuer à servir,
et il demanda sa pension de retraite, qui, en qualité de chef de
bataillon, fut réglée à treize cents et quelques francs.
Il n'avait plus les moyens de laisser ma soeur à Lévignac; elle en fut
retirée, quoiqu'il ne manquât que peu de temps pour compléter son
éducation. L'intérieur de la maison était susceptible de quelques
réductions; elles furent faites par ma mère, qu'aucune femme au monde
n'a jamais surpassée pour l'ordre, l'économie, la tenue d'un ménage.
Cependant, à peine ces réformes domestiques furent-elles opérées
qu'une loi vint réduire à rien les ressources qui nous étaient
restées. Ce fut celle de l'émission d'un papier-monnaie, créé, sous le
nom plus connu d'assignats, pour remplacer le numéraire que chacun,
cédant à la terreur dont il était dominé, avait ou fait passer à
l'Étranger, ou enfoui dans les entrailles de la terre. Les assignats
ne purent inspirer aucune confiance; ils tombèrent à vil cours, et la
pension totale de mon père suffisait à peine à la dépense de la
famille pour un seul jour. À cette loi vint se joindre la banqueroute
prononcée par le Gouvernement sur les fonds publics qui furent réduits
au tiers de leur valeur; car déjà le Trésor ne pouvait plus en payer
l'intégralité, et, pourtant, il avait profité de la confiscation des
biens des émigrés et de ceux du clergé, qui montaient à plus de 2
milliards. Pour nous, il en résulta l'abaissement d'une rente de 800
francs, que les soins de ma mère avaient formée par ses économies, à
200 et quelques francs, payables alors en assignats, c'est-à-dire à
peu près à rien du tout.
Chaque loi était pour nous un nouveau désastre. Telle fut,
entr'autres, celle qui autorisait le remboursement en papier-monnaie
de sommes reçues en prêt et en numéraire. Ma mère avait hérité d'une
trentaine de mille francs de son père, qui avaient été placés à
intérêts, car les militaires ne peuvent guère s'occuper de faire
autrement valoir leur argent... Eh bien! ces 30.000 francs furent
impitoyablement remboursés en assignats, et il fallut en donner reçu.
Telle fut encore la loi sur les héritages. On n'avait même pas, alors,
le bon sens de reconnaître que gêner la volonté testamentaire des
vivants, c'était les forcer à donner leur bien avant leur mort, à
dénaturer leurs propriétés, à placer leur fortune à fonds perdus, ou
enfin à négliger et mal administrer leurs affaires; on décréta donc
que tous les parents au même degré hériteraient au même titre. C'était
sage, pour des enfants vis-à-vis des pères et mères, avec les
restrictions pourtant que notre Code y a depuis apportées; mais, dans
les autres cas, c'était impolitique, nuisible, injuste. Eh bien! cette
loi[39] était à peine rendue que le chanoine Valadon, oncle de ma
mère, et qui en voulait faire son héritière, mourut, et que nous fûmes
frustrés de la portion la plus considérable de son héritage.
[Note 39: Loi du 17 nivôse, an II (6 janvier 1794), art. 16: «Les
dispositions générales du présent décret ne font point obstacle pour
l'avenir à la faculté de disposer du dixième de son bien, si l'on a
des héritiers en ligne directe, ou du sixième, si l'on n'a que des
héritiers collatéraux, _au profit d'autres que des personnes appelées
par la loi au partage des successions_.» Ainsi le testateur jouissait
d'une quotité disponible du dixième ou du sixième; mais il ne pouvait
la laisser à un de ses héritiers présomptifs.]
Tu dois comprendre combien était triste notre position, après ces
échecs et quelques autres moins importants que je passe sous silence.
Toutefois ma mère luttait avec courage, souffrait avec patience, comme
elle avait joui de l'aisance avec modération et attendait des temps
meilleurs, lorsqu'un nouveau revers lui fit comprendre que,
jusque-là, ses malheurs n'avaient, été que secondaires.
La France était couverte d'échafauds et de prisons; cependant la
loyauté, la réputation de mon père, ne permettaient à ma mère de
concevoir aucune inquiétude. Elle dormait, un soir, tranquillement,
après avoir, selon l'habitude qu'elle avait prise, travaillé jusqu'à
onze heures, lorsqu'à minuit la force armée frappe à grand bruit,
s'introduit, saisit mon père en robe de chambre et l'entraîne; une
seule minute n'est pas accordée; ma mère se cramponne après son mari;
on l'en sépare avec violence; elle s'y attache de nouveau, et elle
suit l'affreux cortège jusque dans la rue; enfin, là, on les sépare
encore, on la rejette brutalement; et, pendant une nuit froide et
pluvieuse, elle tombe évanouie dans le ruisseau. Ce ne fut qu'assez
longtemps après qu'on l'en retira; elle était toute meurtrie! Beaucoup
de soins étaient nécessaires; mais le lendemain, au lieu de penser à
sa santé, elle passa la journée chez les diverses autorités, ou à la
porte de la prison, tantôt courant comme une insensée, tantôt
suppliant avec larmes et prières... Une maladie sérieuse s'ensuivit,
maladie de poitrine aggravée par la position fâcheuse de son esprit,
qui la retint trois mois au lit, dont jamais elle ne put parfaitement
se guérir, et qui la conduisit trois ans après au tombeau!... Mais
n'anticipons pas sur les événements, et bornons-nous aujourd'hui à le
dire, que ce fut peu après ses premières sorties que j'arrivai de
Pont-le-Voy, et que je vis dans un si pitoyable état celle dont la
florissante santé devait faire espérer un autre destin. Ce fut l'habit
bleu du collège que je portais, qui avait causé à mon frère la frayeur
par suite de laquelle il s'était caché sous la table; il crut que la
force armée revenait, et que c'était lui qu'on voulait emprisonner.
Qui croirait aujourd'hui, qu'il n'y a pas longtemps encore, en
France, il fallut des formalités sans fin, pour permettre à un enfant
de onze ans revenant du collège, de revoir son père, prétendu
prisonnier politique et presque sexagénaire! et encore quelles
formalités! quelles démarches! C'étaient des membres d'un Comité de
Salut public à solliciter, des espions de la police à fléchir, un
représentant à aller voir à Montpellier; on eût vraiment dit que la
sûreté de l'État se trouvait en jeu! Quelque chose de plus repoussant
encore était de subir le ton grossier, les soupçons ridicules, les
sarcasmes insolents, l'ignorance stupide, le tutoiement répugnant de
ces individus; et, s'il échappait une parole douteuse, vous étiez
vous-même saisi et aussitôt incarcéré. On vit des têtes tomber pour de
moindres délits. Le tutoiement, surtout, rebutait ma mère au dernier
point; elle le trouvait incivil, ignoble; elle ne comprenait pas qu'on
pût assez peu respecter la langue française, dont les diverses nuances
du _Tu_ et du _Vous_ sont une des plus rares beautés, qu'on pût
s'oublier assez pour forcer des femmes à s'exprimer ainsi, en
s'adressant aux hommes de toute condition, même à ceux qu'elles ne
pouvaient qu'exécrer.
Cette pauvre mère se soumettait pourtant à ces humiliations depuis la
captivité de mon père, dont elle ne cessait de réclamer la liberté
auprès de tous les tribunaux, de tous les fonctionnaires, à Béziers, à
Montpellier, partout enfin où elle croyait trouver quelque chance de
succès. Elle n'avait pas encore réussi en ce point important; mais
elle obtint que je pusse voir mon père. Le sourire vint alors
effleurer, pendant quelques instants, des lèvres d'où il était banni
depuis longtemps, et je m'acheminai vers le lieu de la détention, qui
était l'évêché de Béziers, transformé en prison d'État.
Maléchaux, ancien soldat de Vermandois qui, dans une position
fâcheuse, avait éprouvé l'indulgence de mon père, était le geôlier de
cette prison. Ce fut lui qui me conduisit jusqu'à une porte grillée où
le prisonnier parut et me tendit une partie de la main à travers des
barreaux; mais, comme je n'étais pas assez grand pour y atteindre
commodément, il se baissa, et ce fut par dessous la porte qu'il me
présenta cette main vénérée, vers laquelle je m'inclinai pour la
baiser. Dans ce mouvement si naturel, je ne sais ce que Maléchaux
trouva de contraire à la majesté de sa République, mais il s'approcha
en jurant; et,--l'infâme!--il repoussa du pied la main de mon père
qui, à son tour, fit retentir la salle de véhémentes imprécations.
Cependant je n'avais pas perdu mon temps; j'avais cherché à arracher
un des carreaux du vestibule où j'étais; si j'y étais parvenu, mon
jeune bras, muni de son arme favorite, aurait fait sentir ma légitime
vengeance à l'odieuse face du lâche geôlier. Il n'en fut pas ainsi;
toutefois, Maléchaux venant à s'approcher de moi, je m'élançai sur ses
jambes, et, à belles mains, à belles dents, je les lui écorchai
jusqu'au sang; il me saisit alors; mais, n'ayant rien de mieux à faire
que de se débarrasser d'un si incommode ennemi, il me jeta par-dessus
une petite barrière, et je roulai les escaliers. Ma mère s'était
évanouie; elle garda plusieurs jours le lit, par suite de cette scène,
dont elle craignait les funestes conséquences, même pour moi; mais il
n'en résulta qu'un resserrement plus rigoureux du prisonnier, et
qu'une aggravation notable dans l'état de la santé de notre malade.
Desmarest avait déjà porté une vive atteinte à mon républicanisme de
collège; Maléchaux acheva le désenchantement.
Une commission judiciaire, appelée commission d'Orange du nom de la
ville où, probablement, elle avait été organisée, parcourait alors le
midi de la France, statuant sur le sort des détenus politiques, et
montrant le pur amour de la liberté dont elle se disait animée, par un
grand nombre de condamnations à mort. Les alarmes de ma famille furent
vivement excitées par la nouvelle de son approche; cependant elles
s'accrurent encore, ainsi que les angoisses de ma mère, lorsqu'elle
apprit que son mari était parvenu à se procurer des pistolets. Elle
le connaissait; il avait dit qu'il ne se laisserait pas juger; qu'un
des pistolets frapperait un de ses ennemis, que l'autre serait pour
lui, et elle était assurée qu'il tiendrait parole! Elle redoubla donc
d'instances, de démarches, de supplications, et, enfin, elle eut
l'inespéré bonheur de revenir de Montpellier avec la liberté de mon
père, signée par le représentant du peuple, qui y exerçait la première
autorité. Il n'y eut, avant la chute sanglante de Robespierre, qu'un
autre exemple de pareille réussite à Béziers, et tu t'imagines quel
délire de joie anima cette épouse si dévouée, en apportant une telle
nouvelle, et en revoyant celui qu'elle avait délivré!
Hélas! tant d'émotions, tant de fatigues la confinèrent de nouveau
dans son lit, et elle nous dit alors: «Je sais bien que j'en mourrai;
mais je recommencerais encore en pareil cas, eussé-je la certitude de
ne pas réussir!»
Les premiers jours furent donnés au plaisir de se revoir; il fallut
ensuite songer à l'existence de la famille, et mon père partit avec
moi pour Marmande, afin d'y réaliser quelques restes de sa légitime,
qui s'élevèrent à un millier d'écus en numéraire. Son frère s'était
dépouillé d'une partie de ses biens pour le mariage de son fils aîné;
celui-ci avait émigré avec deux de ses frères; ces mêmes biens avaient
été confisqués; mon oncle avait été emprisonné, et son second fils, le
marin, subissait le même sort à Brest, au retour d'une campagne de
plusieurs années. Tu vois que les Bonnefoux étaient frappés sur tous
les points et de toutes les manières.
Tant de malheurs n'avaient pas permis qu'on s'occupât de moi depuis
mon retour de Pont-le-Voy. Jusqu'à mon départ pour Marmande,
c'est-à-dire pendant un peu plus d'un an, j'avais donc été entièrement
livré à moi-même; aussi n'est-il pas étonnant que, m'étant étroitement
lié avec tous les enfants ou, pour mieux dire, les gamins du
voisinage, j'aie été de leurs parties, de leurs tours malins et
souvent périlleux, pour lesquels les enfants du midi de la France sont
si renommés; de leurs escapades sur les toits ou dans les jardins; de
leurs batailles, enfin, de quartier à quartier. Mon frère m'y suivait,
m'approvisionnant de pierres dont il emplissait ses poches et son
chapeau; mais tout n'y était pas couleur de rose: une fois, par
exemple, j'eus le pouce cassé d'un coup de caillou qui m'atteignit,
comme j'étais en position d'en lancer un moi-même; une autre fois, je
reçus une pierre à la tête dont je fus longtemps étourdi. Je parvins à
donner le change chez moi, sur ces accidents, dont je porte encore les
marques et que j'aurais évités en suivant les conseils de ma mère;
mais je continuai ce train de vie, qui me plaisait extrêmement et qui
était une conséquence presque inévitable de la situation où se trouve
une famille qui perd son chef, et où la maladie et la misère font
ressentir leur funeste influence.
Un jour, entr'autres, j'étais avec mon frère, sur un toit assez
incliné, où nous avions placé dès pièges pour prendre des moineaux.
Une tuile se casse sous mes pieds; je me sens entraîné; je n'ai que le
temps de me jeter à plat ventre; je glissais encore et j'allais rouler
en bas, lorsque, par une heureuse présence d'esprit, j'étends
soudainement les bras et j'écarte les jambes. Cette précaution me
sauve; je crie à mon frère de rentrer, et je le suis en rampant. Qu'il
s'en fallut de peu que je ne tombasse d'au-dessus d'un cinquième dans
une cour, et dans quelle cour! celle de la maison de ma tante
d'Hémeric où ma mère était en ce moment près d'une croisée qui donnait
sur cette cour. Pour le coup, je fus corrigé des toits, aussi bien que
de la République; mais qu'il eût mieux valu que je n'eusse pas attendu
la leçon et que je me retirasse, en même temps, de mes autres
excursions belliqueuses!
Le voyage de Marmande interrompit heureusement cette fâcheuse
disposition d'esprit; mon père m'avait conduit au Châtard, propriété
située à six lieues de Marmande, près d'Allemans, sur le Drot[40],
appartenant à M. Gobert du Châtard qui était marié à une soeur de mon
père et qui vivait là, retiré du service, avec ses cinq filles et son
fils, réquisitionnaire lors des premières années de la République,
mais congédié par faiblesse de santé. Mon oncle était l'homme du monde
le plus jovial, le plus ami des enfants qu'on pût rencontrer; sa femme
avait absolument les mêmes traits que mon père, c'était la vertu, la
piété, la politesse dans tout leur charme; mes cousines respiraient la
complaisance et la bonté, et leur frère était un fort aimable jeune
homme. De quelle folâtre liberté j'ai joui dans ce riant séjour! mon
oncle me menait à ses champs; avec lui je cultivais ses jardins, je
taillais ses arbres, je surveillais ses travailleurs; avec son fils,
je montais à cheval, je courais les foires, les assemblées, les
sociétés des villages voisins; auprès de mes cousines, nous passions
des veillées délicieuses; mon oncle, dans la chambre de qui je
couchais, me racontait, soir et matin, les histoires les plus
divertissantes; ah! c'était mieux encore que mon séjour chez les MM.
Mayaud, près de Tours, où pourtant je m'étais si complètement bien
trouvé. Comme ces beaux sites plurent à mon coeur enchanté! que de
belles parties j'y fis sans interruption, combien j'en ressentis de
plaisir, après avoir été si douloureusement froissé! et quels regrets
j'éprouvai quand mon père, ayant terminé ses affaires, vint me
chercher et m'arracher à ces excellents parents dont les yeux, à mon
départ, furent, eux aussi, baignés de larmes. De cette nombreuse
famille, une seule de mes cousines, nommée Céleste, et bien céleste
assurément par ses vertus et sa piété, vit encore retirée à
Marmande[41], et son frère a laissé une très aimable et très jolie
fille, qui vient de se marier dans cette même ville.
[Note 40: Aujourd'hui, commune du département de Lot-et-Garonne,
canton de Lauzun, arrondissement de Marmande.]
[Note 41: En 1835.]
Si jamais mon père réfléchit avec un sentiment d'amertume sur les
folies de sa jeunesse, si jamais il déplora les fatales conséquences
de la passion qu'il avait eue pour le jeu, ce fut sans doute lorsque,
quittant Marmande, il vit que ses mille écus suffiraient à peine à
payer quelques dettes contractées pendant sa captivité, et qu'ensuite,
sans aucun espoir de travail ou de retour de fortune, il avait à
subvenir aux besoins d'une famille assez nombreuse, en bas âge, et,
principalement, aux nécessités imposées par la maladie de ma pauvre
mère, qui ne faisait qu'empirer. Ma tante d'Hémeric, trop vive, trop
enjouée, pour se plier aux exigences d'un ménage, avait souvent refusé
de se marier pendant sa jeunesse; ce n'était qu'après l'âge de
trente-six ans qu'elle s'y était décidée, et elle n'avait pas
d'enfants. Son mari, qui a laissé une fortune considérable à un fils
d'un premier lit, admirait et plaignait ma mère; ainsi ma tante,
cédant en toute liberté aux impulsions de son coeur généreux, put, en
mille circonstances, nous aider. Que ne lui devons-nous pas pour
l'avoir toujours fait avec obligeance et chaleur!
Toutefois notre éducation se trouvait presqu'entièrement interrompue;
il existait, cependant, à Béziers, un ancien officier nommé de La
Capelière, ami de mon père, et parent de Mme de Bausset[42] (dont nous
avons vu le fils préfet des Tuileries sous Napoléon), qui lui avait
donné chez elle un asile hospitalier, car il était sans fortune. Cet
officier avait servi au Canada; il avait assisté au combat opiniâtre
où deux héros, Montcalm et Wolf, généraux des armées ennemies,
restèrent sur le champ de bataille. La France perdit, alors, cette
vaste colonie. M. de La Capelière la quitta avec chagrin; car, comme
il le disait ingénuement, il avait _le coeur pris en Canada_. Ma tante
lui avait rappelé les traits de sa maîtresse; il lui avait offert sa
main; mais c'était dans le temps des dispositions antimatrimoniales de
l'espiègle fille, qui prenait plaisir à lui faire parler de son
Américaine, à lui faire répéter _qu'il avait le coeur pris en Canada_,
mais qui résista toujours. Ce digne officier était resté l'ami de la
maison; il s'occupait beaucoup de littérature; il avait une
bibliothèque de bon choix; il nous prêta des livres; il nous donna des
conseils; il nous fit faire des extraits d'histoire; mais ce n'étaient
point des leçons réelles ou régulières; en un mot, c'était beaucoup
qu'il voulût se donner tant de soins; mais c'était à peu près sans
portée ou sans résultat pour mon frère et pour moi.
[Note 42: Louis-François-Joseph, baron de Bausset, né à Béziers le
15 janvier 1770 préfet du Palais en 1805, surintendant du Théâtre
français en 1812.]
D'ailleurs, mes anciens camarades nous avaient empaumés; l'ardeur
belliqueuse des gamins du Midi s'était encore emparée de nos jeunes
coeurs, et nous reprîmes, en cachette, nos anciennes habitudes. Or il
arriva un jour que, dans une opiniâtre _batadisse_ (bataille
d'enfants), livrée près de la porte de la citadelle[43], notre parti,
ordinairement victorieux, éprouva un rude échec. Je lançais des
pierres au premier rang, quand, tout à coup, j'aperçois une douzaine
d'assaillants s'avancer vers moi avec une confiance inaccoutumée; je
me retourne, je vois que mes compagnons fuient dans toutes les
directions, et qu'il ne reste près de moi que mon frère, à son poste,
c'est-à-dire me présentant son chapeau plein de pierres, afin de
pouvoir continuer le combat. Je renverse ses munitions par terre, je
le prends par la main, et je me sauve à mon tour. Nous courions comme
des Basques, en nous dirigeant vers la maison; nous y serions même
arrivés sains et saufs, si, contre l'usage, la porte extérieure n'eût
été fermée. Nous frappâmes; mais, hélas! ma soeur nous ouvrit tout
juste à l'instant où deux grands lurons venaient de nous renverser, et
épuisaient sur moi, car mon frère était trop petit pour les occuper
longtemps, leur rage et leur colère à bons coups de pieds, abondamment
accompagnés de bourrades à coups de poings. Les voisins nous
dégagèrent, ma soeur nous rétablit de son mieux; elle promit même de
n'en rien dire à mon père; mais ce fut à condition que nous
renoncerions à nos sorties guerrières; ce résultat était assez
pénétrant pour que nous n'eussions de peine ni à promettre ni à tenir;
ainsi, de compte fait, les _batadisses_ furent mises à l'oubli et
reléguées avec la République et les courses sur les toits. Nous en
fûmes complètement dédommagés par des connaissances, que la bonne
société qui commençait à respirer depuis la mort de Robespierre, nous
mit à même de faire; ces connaissances étaient des jeunes gens,
enfants d'amis ou de parents de la maison, chez qui nous trouvâmes de
tout autres goûts, que nous adoptâmes avec vivacité.
[Note 43: L'abbé Expilly dans son _Dictionnaire géographique,
historique et politique des Gaules et de la France_, tome I, 1772, au
mot Besiers ou Béziers, s'exprime de la façon suivante: «La citadelle
était située dans l'endroit le plus élevé de la ville, assez proche de
la porte, qui conserve encore le nom de porte de la Citadelle. Cette
forteresse fut démolie en 1673, et il n'a plus été question de la
rétablir; aussi ce serait une dépense plus qu'inutile. Auprès de cette
porte que nous venons de nommer, est une grande place ou belvédère,
qui a la forme d'une terrasse et qui sert de promenade publique: de
cet endroit les vues sont également très agréables.»]
Il est vrai que l'étude n'entrait pour rien dans ces goûts; car le
malheur des temps voulait que les collèges, que les écoles, fussent
indignement organisés, et qu'il y eût une sorte d'anathème contre les
personnes qui recherchaient les occasions de s'instruire; mais, au
moins, il y avait de la politesse, de bonnes manières chez mes
nouveaux amis; et, quant aux plaisirs, c'étaient les jeux de billard,
de mail, de boules, de paume, dans lesquels j'acquis, parmi eux, une
assez grande supériorité pour être recherché par tous.
Il est digne d'être remarqué qu'à aucune période de la vie les enfants
n'ont plus besoin de leurs parents qu'en bas âge; et que, pourtant,
plus on est près de cet âge, moins on comprend ce besoin, moins, en
quelque sorte, on est sensible à une perte toujours si importante.
J'ai peine encore à m'expliquer comment, ayant sous les yeux tant de
souffrances et de peines, tant de dévouement et de malheurs, il pût
encore me rester, dans l'âme, quelque place à d'autres émotions, dans
l'esprit, quelques pensées d'amusement. L'enfance est ainsi faite;
tout glisse sur elle, l'impression même des chagrins. Notre tendre
mère, d'ailleurs, mettait tant de soins à cacher son véritable état,
nous engageait tous si vivement à nous distraire! C'est seulement de
cette façon que je me rends quelque compte des dissipations dont je
conservais l'habitude. Après trois ans de luttes, il n'en arriva pas
moins ce cruel moment qui devait l'enlever à ses souffrances, comme à
notre amour, et qui allait nous frapper d'une perte irréparable.
Je ne retracerai pas tous les détails de ce moment suprême; mais il
fut bien solennel. Le caractère des maladies de poitrine est de
laisser, presque jusqu'au dernier souffle, une entière liberté
d'esprit. Un enthousiasme soudain brilla alors dans les yeux de notre
malade et, d'une voix animée, elle dit: «Je ne puis déplorer ma mort,
puisque mon devoir était tracé et que je ne serais plus qu'un obstacle
à votre bonheur... Ma soeur se charge d'Eugénie et lui promet sa
fortune; ainsi ma fille obtiendra le prix des plus tendres soins
qu'une mère ait jamais reçus, et elle paraîtra, dans le monde, avec
tous ses avantages naturels; quant à toi, mon fils bien-aimé--me
dit-elle en m'embrassant et après une longue pause--j'ai l'assurance
que ton cousin, le marin, reprendra bientôt sa carrière, et qu'il t'y
fera entrer, comme ton père contribua, jadis, à l'y placer; tu dois
réussir dans cette arme; tu y introduiras ton frère, et c'est avec
satisfaction que je pense que l'épée ne sortira pas de la famille...
Adieu, ma soeur, voilà ta fille... adieu, mon mari, embrassons-nous
encore une fois...» Et, peu après, ce ne fut qu'une scène de sanglots
et de désolation. C'était le 18 novembre 1797.
Ma tante tint religieusement ses promesses. Mon père partit avec mon
frère pour Marmande, où, suivant l'usage de l'ancienne noblesse, il
s'établit chez son frère aîné, qu'il n'avait jamais tutoyé, le
considérant toujours comme le représentant de son père; et moi, en
attendant que j'entrasse au service, je fus recueilli par un ami de la
maison, M. de Lunaret, dont le fils, aujourd'hui conseiller à la Cour
royale de Montpellier, était mon compagnon de choix, et qui mit tant
de délicatesse dans ses procédés qu'aucune différence ne pouvait se
remarquer entre les deux camarades. Ce digne vieillard vit encore; un
de ses plus grands bonheurs est de me recevoir à Béziers, et sa belle
âme s'indigne toutes les fois que je lui rappelle son affectueuse
bienveillance et les marques qu'il m'en a données.
Cependant je grandissais beaucoup, et je passai encore huit mois à
Béziers, attendant que le capitaine de vaisseau, neveu de mon père, et
que j'appellerai dorénavant M. de Bonnefoux, reprît du service. M. de
Lunaret me traitait toujours comme son fils; je le suivais à Lyrette,
nom de sa maison de campagne, près de la ville, où il allait souvent;
il me conduisit, même, au village de Cabrières[44], situé dans la
partie des montagnes que l'on trouve à quelques lieues dans le
nord-est de Béziers et où il avait une propriété. Ce fut une partie de
délices pour le jeune Lunaret et pour moi; j'y retrouvai presque le
Châtard. Nous nous y livrâmes à mille exercices, jeux ou plaisirs de
notre âge, dans lesquels nous excitions, même, l'étonnement de ces
montagnards; enfin, après un séjour de trois mois, nous en revînmes,
tous les deux, avec une dose de vigueur, avec une allure d'aisance que
la vie âpre de ces contrées agrestes contribue ordinairement à donner
à ses robustes habitants.
[Note 44: Aujourd'hui, commune du département de l'Hérault, canton
de Montagnac, arrondissement de Béziers.]
C'est la dernière partie de ce genre que j'aie faite, en y portant
les goûts vifs de l'enfance, car mon existence changea entièrement par
la nouvelle que je reçus, à mon retour de Cabrières, que M. de
Bonnefoux, ami intime du ministre de la Marine Bruix[45], venait
d'être nommé adjudant général, aujourd'hui major général, du port de
Brest. Il avait quitté Marmande pour se rendre à son poste; en passant
à Bordeaux, il m'y avait embarqué[46] sur le lougre _la Fouine_, qu'on
armait pour Brest, et je devais partir sur-le-champ de Béziers, afin
de passer trois mois de congé auprès de mon père; après ce temps il
m'était enjoint d'aller faire, à bord de _la Fouine_, mon service de
novice ou d'apprenti marin. On ne pouvait pas alors devenir aspirant
ou élève, sans un embarquement préalable d'une durée déterminée, et
sans un concours public, où l'on répondait à un examinateur sur les
connaissances mathématiques exigées. Je ne savais rien de ce qu'il
fallait pour cet examen; mais mon cousin m'attendait à Brest pour m'y
faire embarquer sur un bâtiment en rade, avec permission du
commandant de descendre à terre, afin d'étudier sous un bon maître, et
de pouvoir suivre, d'ailleurs, les cours des écoles du Gouvernement.
[Note 45: Eustache de Bruix, fils d'un ancien capitaine au
régiment de Foix, né le 17 juillet 1759 à Saint-Domingue (quartier du
Fort-Dauphin), appartenait à une famille analogue à celle de M.
Casimir de Bonnefoux. Son aîné de deux ans seulement, il avait été,
comme lui, garde de Marine à la compagnie de Brest, à la vérité, et
non pas à celle de Rochefort. Comme lui, il avait montré une brillante
valeur pendant la guerre de l'Indépendance d'Amérique. Nommés
lieutenants de vaisseau le même jour, le 1er mai 1786, capitaines de
vaisseau le même jour, le 1er janvier 1793, les deux officiers étaient
destitués en qualité de nobles par arrêté des représentants du peuple
en mission à Brest. Rentrés peu de temps après dans la Marine, ils
devenaient encore l'un et l'autre capitaines de vaisseau de première
classe, le 1er janvier 1794, et chefs de division en 1796. À partir de
ce moment, au contraire, M. de Bruix distançait rapidement son ami,
pour terminer, à la vérité, sa brillante carrière beaucoup plus tôt.
Contre-amiral le 20 mai 1797, ministre de la Marine et des Colonies,
le 28 avril 1798, vice-amiral, le 13 mars 1799, amiral, le 28 mars
1801, conseiller d'État, le 23 septembre 1802, commandant de la
flottille de Boulogne, le 15 juillet 1803, grand-officier de l'Empire
avec le titre d'inspecteur des côtes de l'Océan, Bruix mourait à
Paris, le 18 mars 1805. Dans les dernières années de sa vie, il avait
retrouvé M. de Bonnefoux à la tête de la préfecture maritime de
Boulogne, et ce dernier lui avait succédé dans le commandement de la
flottille.]
[Note 46: P.-M.-J. de Bonnefoux est donc entré dans la marine à
l'âge de seize ans et non pas à l'âge de treize ans, comme le dit
l'auteur de sa biographie dans la _Grande Encyclopédie_.]
Je fus abasourdi de toutes ces nouvelles; mais l'enfance est peu
soucieuse; elle est possédée du goût des aventures et remplie de
curiosité. J'eus pourtant un vif serrement de coeur en quittant ma
bonne tante, ma tendre soeur, l'excellent M. de Lunaret, son fils, mon
cher ami; mais enfin je partis pour Marmande.
Quand j'y arrivai, mes deux cousines, Mmes de Cazenove de Pradines et
de Réau étaient veuves; la première s'adonnait presque entièrement à
l'éducation première de son fils ou à ses exercices de piété; mais sa
soeur voyait un peu plus le monde; je lui servis de cavalier; j'avais
seize ans; malgré mes genoux un peu gros et mon dos un peu voûté,
j'avais cinq pieds cinq pouces; ma figure était loin d'être bien; mais
on disait que j'avais les yeux intelligents, les dents belles, et un
air de santé. Je soignai mon langage, mes manières, ma toilette; bref,
quand je partis de Marmande, j'éprouvai plus de regrets que je ne
l'aurais pensé. Le Châtard m'avait revu, mais tout différent; car la
bonne société de Marmande m'avait laissé une bonne partie de son
agréable vernis; mon père m'avait même associé à ses longues parties
de chasse de plusieurs jours, qu'il avait reprises avec une rare
vigueur; toutefois Marmande fut ce que je quittai avec le plus de
peine quand je pris le chemin de Bordeaux et de mon embarquement.